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Dérives à l’INA, à la BBC et aux National Archives



de la démocratisation urgente de l’information historique



Au printemps de 1990, une équipe de retraités faisant de l’histoire leur violon d’Ingres a publié un riche dossier sur les flottements du texte du premier appel du général de Gaulle, et les incertitudes de l’horaire de sa diffusion. Nul ne s’en est ému, à part le Figaro, qui a consacré à l’affaire une page complète... en pleines vacances d’été (et un mois après les célébrations du cinquantenaire !).

En 2000, votre serviteur, qui avait entrepris en 1993 dans Churchill et les Français le premier travail d’histoire sur la question, a publié tout un livre sur l’appel du 18 juin. Sorti le 25 mai, il n’a eu strictement aucune influence, trois semaines plus tard, sur les discours de Chirac ni de Jospin et guère sur les articles de presse. L’institut Charles de Gaulle a cependant mis en ligne, à la mi-juin, un article de l’auteur, et l’y a conservé jusqu’à ce jour... flanqué de textes qui l’ignorent ou le contredisent.

Lors de la commémoration de 2010, que va-t-il advenir ? Un événement de 2004 augure mal de l’émergence, en dehors d’un cercle étroit de spécialistes, d’une analyse historique qui dépasse la vision héroïsante (ce qu’il serait possible et nécessaire de faire sans abaisser le mérite de l’opposant précoce de Pétain, tout au contraire). L’Institut national de l’audiovisuel et la British Broadcasting Corporation ont présenté à l’UNESCO [un dossier commun http://www.diplomatie.gouv.fr/fr/IMG/doc/AppelINABBC.doc] , aux fins de faire protéger les documents d’archives ayant trait à l’Appel en les déclarant « patrimoine de l’humanité ». Seraient ainsi inscrits dans un registre intitulé « Mémoire du monde » le manuscrit de l’appel, détenu par la famille du Général, le premier enregistrement disponible d’un de ses discours, celui du 22 juin, et plusieurs documents relatifs à l’affiche placardée à Londres en août 1940 pour expliquer l’opposition de De Gaulle à Pétain. Présentée dans un dossier daté du 21 juin 2004, cette candidature a été agréée en juin suivant lors d’une conférence réunie à Lijiang (Chine).

Ce dossier présente toutes les apparences du sérieux historique. Il s’orne en particulier d’une chronologie détaillée, et de tentatives d’explication de quelques bizarreries, par exemple l’inexistence d’un enregistrement de l’Appel, lors même qu’il passe (le point n’est pas tranché) pour avoir été diffusé plusieurs fois. Peut-être a-t-on réemployé le support, étant donné que de Gaulle était alors « un inconnu » ? Aucune allusion n’est faite à l’existence de plusieurs versions, ni au retardement de l’émission (diffusée à 22h après plusieurs reports)... dont l’heure n’est même pas indiquée ! Au moment où il devrait le faire, le texte cite pour la première et dernière fois les mémoires du Général et leur phrase romancée, ou très incomplète, sur une lecture « au micro » à 18 h.

Il y a même une bibliographie, réduite à trois titres : Un certain 18 juin de Maurice Schumann (1980), La France libre de Jean-Louis Crémieux-Brilhac (1996)... et L’appel du 18 juin 1940 de François Delpla ! Faut-il pleurer, faut-il en rire ?

Imaginons qu’un archéologue découvre côte à côte la Vénus de Milo et le vase de Vix. Supposons que sa religion lui fasse haïr le marbre : il ne parlera que du vase et jamais de la statue. C’est quelque chose de ce genre qui se passe ici. Renvoyant pour le reste aux articles de ce site, je me contenterai d’un exemple : le dossier mentionne et cite intégralement un prêche radiophonique prononcé en marge du champ de bataille par de Gaulle, encore colonel, le 21 mai 1940 à Savigny-sur-Ardres. Il est présenté ici, comme auparavant dans les livres de Lacouture, Rouanet et quelques autres, comme une préfiguration de l’Appel, alors qu’il ne porte que sur les aspects militaires de la guerre qui ne sont, ni pour Hitler ni pour de Gaulle, les plus importants. D’une tout autre portée est un feuillet daté du 17 juin, publié au début des années 80 par Philippe de Gaulle sous le titre « Esquisse de l’appel du 18 juin » : c’est là un texte éminemment politique, expliquant que Pétain, au pouvoir depuis quelques heures pour demander l’armistice, choisit la voie du déshonneur, et de Gaulle celle de l’honneur. Oui mais... cela, de brouillon en brouillon, il n’aura pas le droit de le dire le lendemain, et n’y parviendra que dans son allocution du 2 juillet ! Exit donc, de ce dossier simpliste, mais présenté très officiellement par la France et l’Angleterre au Monde et au Temps, la véritable première mouture du texte, qui nécessiterait trop de gloses. Les humains sont bêtes, c’est bien connu... et les deux gouvernements des bords de la Manche ont l’air de penser que c’est définitif !

Je découvre ceci grâce à un correspondant des antipodes (car l’auteur du seul livre sur la question, s’il a l’honneur de la bibliographie, n’a pas eu celui d’être consulté sur le dossier de candidature) un mois après la mise en ligne, sur le site des archives nationales anglaises, d’un dossier relatif à la mort, depuis peu controversée, de Heinrich Himmler. Martin Allen, un historien franc-tireur, dont les deux premiers livres, fort novateurs, avaient été peu contestés par les spécialistes, a enfin attiré l’attention par le troisième, en 2005, qui traite (marginalement) de la mort du chef SS, en affirmant qu’il a été tué par un commando britannique, contrairement au communiqué officiel qui le faisait se suicider au cyanure pendant une fouille. Les trois documents d’archives sur lesquels il s’appuyait ont été proclamés faux au bout de quelques semaines sans que le public puisse vérifier quoi que ce soit, et trois ans plus tard, donc, on se décide à publier des informations abondantes, mais presque trop, ce qui risque de masquer le fait qu’elles sont de qualité inégale, et surtout très incomplètes. L’affirmation principale est que 29 pièces, assez harmonieusement réparties entre les trois livres d’Allen, auraient été introduites en fraude dans la bâtisse de Kew Gardens, entre 1999 et 2004. Mais le plus stupéfiant n’est pas là : il réside dans l’absence de poursuites, décidée par le Crown Prosecutions Service, au nom (d’après le Solicitor-General répondant à un député) de la santé défaillante d’Allen ! Moralité : faites ou utilisez des faux, tombez malade quand on vous met en accusation, et vous garderez vos droits d’auteur à défaut de votre honneur !

Huit spécialistes britanniques de la Seconde Guerre mondiale, aux compétences et aux publics divers, de Beevor à Kershaw, ont signé une lettre ouverte réclamant, à défaut de poursuites, un rapport officiel. Il est urgent de s’associer à leur protestation, en y ajoutant l’exigence d’une mise à la disposition des chercheurs des documents par lesquels les forces britanniques occupant l’Allemagne ont informé leur gouvernement de l’arrestation puis du décès de Himmler (aucun n’est, à ce jour, disponible).

On dit que les hommes qui ne tarissent pas d’injures envers les homosexuels sont incertains de leur propre virilité. Devra-t-on dire la même chose des antinazis qui ont peur de l’ouverture des archives ?

De Gaulle a été entravé dans l’expression de son antipétainisme (au point que la version prononcée au micro dit que le maréchal recherche un armistice « dans l’honneur ») parce que Churchill était lui-même corseté, et menacé d’être renversé, par un courant pacifiste qu’animait son ministre des Affaires étrangères, lord Halifax. Cela rend moins linéaire, mais au total plus belle encore, l’épopée de l’un et de l’autre. A l’autre bout de la guerre, le Vieux Lion ne voulait pas d’un procès de Nuremberg et espérait fort que le chaos final de l’Allemagne abolirait le problème par la disparition des accusés. Le suicide de Himmler est (d’après des documents que j’ai pu consulter et mettre en ligne) probable... mais il n’aurait pas dû avoir de poison sur lui. Un commando lâché sur sa piste pour le tuer avant l’armistice du 8 mai est à la fois vraisemblable et, en vertu des lois de la guerre, on ne peut plus justifiable. Commence alors une période floue, où on ne sait si les SS ne sont pas encore actifs dans l’ombre. Le 23 mai (jour de l’identification du prisonnier Himmler, sa mort, communément datée du 23, devant l’être désormais du 24, car elle survient presque certainement après minuit), le décor a changé et les quatre alliés ont leur zone bien en main, mais depuis peu. Loin de mener des sabotages, les SS cherchent essentiellement à échapper à la capture et nul ne le sait mieux que les Alliés, qui les arrêtent en ordre dispersé. Cependant, ne pourrait-il y avoir une coordination imparfaite entre les décideurs londoniens et les équipes spéciales envoyées sur le terrain ? De toute manière, la guerre continue avec le Japon et justifie, même en Allemagne, des mesures expéditives pour retirer au plus vite des troupes anglaises. Bref, rien ne devrait être aujourd’hui inavouable, et aucune révélation ne peut ternir l’aura de celui qui dès 1930 a tout mis en œuvre pour empêcher le nazisme de nuire, alors que tant d’autres, sur la planète, ont cautionné la sanglante mascarade, soit en l’applaudissant au nom de l’ordre ou de l’anticommunisme, soit tout au moins en ne la sifflant pas. La combinaison d’une rétention obstinée d’archives, de la publication d’un dossier tronqué et d’une propension assumée à l’indulgence envers des faussaires est en revanche de nature à nourrir les pires soupçons, et à conforter les délires négationnistes.

Mieux : la pleine connaissance des pratiques musclées de Churchill et de l’art de l’esquive qu’il déploie dans ses mémoires offrirait des points de comparaison aussi précieux qu’accablants avec les Blair et les Bush, qui usurpent son patronage pour leurs mensonges ridicules et leurs exactions sans fin.

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le 15 juin 2008



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