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Churchill et les Français, troisième édition



en ligne uniquement (automne 2008)



Préface

écrite et mise en ligne le 6 septembre 2008

Ce livre est sorti une première fois en août 1993, une deuxième en septembre 2000.

Ses tribulations, à l’exception des plus récentes, sont exposées dans les pages suivantes.

Les plus récentes tiennent au dépôt de bilan du petit éditeur de province qui avait eu l’audace et le courage de trouver bon et de reprendre ce texte apparemment dérangeant.

La conjoncture de cette nouvelle publication pourrait être favorable. Les thèses pionnières de l’ouvrage, prolongeant les découvertes exposées en 1990 par John Lukacs et l’année suivante par John Costello, se sont lentement diffusées parmi les spécialistes, témoin l’hommage sans mélange à Lukacs (et plus nuancé à Costello) que comporte le livre du célébrissime Ian Kershaw Fateful Choices (Londres, Penguin, 2007). Voir sur tout ceci l’éditorial de septembre 2008 du présent site.

L’histoire de ce livre appartient elle-même à l’histoire. Notamment à celle de la fin de la guerre froide. Si l’auteur n’a jamais partagé les illusions courantes sur le bonheur censé envahir ipso facto la sphère ci-devant soviétique, il a sans doute été un peu naïf (l’introduction de la première édition en porte trace) sur la soif de vérité historique qui allait saisir les populations et leurs enseignants quant à la dictature nazie et à la guerre qu’elle avait déclenchée, puisque deux "Grands" autoproclamés avaient chacun accusé l’autre, pendant un demi-siècle environ, d’avoir favorisé, voire suscité, Hitler.

Ce dernier était un maître illusionniste doublé d’un diabolique connaisseur des hommes, sachant fort bien les induire en tentation, et les faire se battre entre eux par les moyens les moins avouables. Une vérité difficile à affronter, dont beaucoup d’aspects sont venus au jour pour la première fois dans les chapitres qui suivent.

Tout comme celle de la Seconde Guerre mondiale, l’histoire du commencement de la fin de la guerre froide et la modeste part qu’y ont tenue les ennuis faits à ce livre n’a guère d’intérêt en elle-même. Elle doit surtout servir à éclairer les tâches, peu évidentes, du présent.

Montigny, le 6 septembre 2008

***

NB : cette édition utilise les fichiers "imprimeur" de celle de 2000, à quelques corrections de coquilles près.

sur l’aspect judiciaire des ennuis du livre, on pourra consulter le dossier Reynaud du présent site, ainsi que l’avertissement du chapitre 4 de la présente édition.



Préface

COMME toutes les sciences, l’histoire évolue et multiplie les découvertes. Au fur et à mesure qu’apparaissent de nouveaux documents et de nouvelles études, elle remet en question les conclusions auxquelles elle était arrivée. De ce fait, elle se heurte souvent aux stéréotypes les plus répandus, surtout lorsqu’il s’agit d’événements importants et de l’image de grands acteurs de l’histoire qui demeurent encore dans les mémoires.

Personnellement, après un demi-siècle d’imprécisions, voire de légendes, les archives des cours martiales m’avaient permis de renouveler complètement la question de la justice militaire pendant la première guerre. Celles des mutineries de 1917 m’avaient conduit à des conclusions d’ensemble qui avaient beaucoup surpris. La surprise n’était pas moindre lorsque les documents montraient que le général Joffre avait demandé à violer le premier la neutralité belge et souhaité à la fin de la Grande Guerre une occupation de l’Allemagne jusqu’à l’Elbe. Elle était semblable pour le général Pétain demandant en octobre 1917 le commandement unique interallié, changeant l’axe stratégique de la guerre, proposant pendant l’hiver 1918-1919 la création d’une force de 7 000 chars « en arme autonome », réclamant en 1932 une force de frappe aérienne à la seule disposition du gouvernement.

De la même manière, l’ouvrage de François Delpla surprendra. Après avoir publié Les papiers secrets du général Doumenc avec des commentaires qui ouvrent sur la période 1939-1940 des voies nouvelles à la recherche et posent des questions auxquelles il faudra apporter des réponses progressivement, François Delpla récidive et nous dessine avec Churchill et les Français des perspectives souvent inattendues sur les dessous des rapports franco-britanniques avant et au cours de la défaite de 1940.

Cette remise en cause de bien des affirmations et de bien des idées reçues depuis un demi-siècle montre, une fois encore, que l’éloignement dans le temps et des regards neufs sont les conditions largement nécessaires pour que se fasse l’histoire. L’apport de nouveaux documents, la sérénité et l’impartialité assurent le progrès de la connaissance.

L’ouvrage de François Delpla s’inscrit dans les perspectives ouvertes par des ouvrages récents ; les nouveaux documents, les hypothèses neuves se complètent pour nous conduire à des visions et des interprétations plus proches des réalités. Il est désormais impossible de ne pas en tenir compte, qu’on cherche à les combattre ou qu’elles emportent d’emblée la conviction. Elles nous proposent en particulier, pour l’armistice ou la confiance que l’on pouvait avoir dans la solidité de la position politique de Churchill et la volonté anglaise de continuer la lutte, les vues d’un jeune historien qui n’a pas, de ce fait même, connu l’engagement dans les querelles et les controverses passionnées et passionnelles. Et qui jette un regard neuf mais nullement candide sur des questions infiniment complexes. Comme il s’en explique dans son avant-propos de la seconde édition, François Delpla a su surmonter les difficultés nées lors de la première édition et il se confirme comme un historien qui sait ouvrir beaucoup de perspectives nouvelles et poser des questions essentielles.

Il faut remercier l’éditeur qui a accepté de faire reparaître ce Churchill et les Français*.

Guy PEDRONCINI

*Ces dernières lignes constituent l’unique variante de cette préface par rapport à la première édition (note de 2008).



Avant-propos de la deuxième édition

Une résurrection attendue

Lorsqu’en 1993 ce livre est allé une première fois à la rencontre de son public, les temps n’étaient peut-être pas mûrs. Auteur inconnu, thèses nouvelles, complexes et inclassables, presse discrète à l’égard d’un précédent essai... Cependant, là où une éclosion difficile était attendue, c’est un guet-apens expéditif qui s’est produit. Une confusion marginale fournit à une famille l’occasion d’une demande de retrait de la vente adressée à l’éditeur, qui céda presque sans résistance. Il fallait hélas une réédition, qu’il refusa avec l’opiniâtreté dont il avait manqué face aux assaillants, pour permettre au public de mesurer le poids infime de l’erreur. C’est chose faite à présent : les pages retouchées pour la faire disparaître1 se comptent sur les doigts d’une seule main, elles sont fort éloignées des conclusions et aucune démonstration n’a été affectée. Cependant, un problème autrement délicat se posait : en sept ans, de l’eau a coulé sous les ponts de la Seine, de la Tamise et de quelques autres cours d’eau. Des documents sont venus au jour, des historiens les ont interprétés. Fallait-il modifier le texte, ou l’alourdir de notes ? C’est un parti différent qui a été pris : une réédition quasiment identique, sans s’interdire d’améliorer quelques formulations, suivie d’une postface résumant les travaux postérieurs, tout en montrant qu’ils complètent ce livre bien plus qu’ils ne le démentent ou ne le dépassent. À une exception près : un certain ouvrage sur l’appel du 18 juin, rédigé à partir de sources en grande partie nouvelles, a imposé la refonte du sous-chapitre correspondant.

La page qui a le plus vieilli est à coup sûr celle des remerciements. Les personnes convenablement informées de la destruction ont toutes pris fait et cause pour la réédition. On en trouvera la liste dans les remerciements des livres parus entretemps. Je veux seulement mettre ici en exergue les pages somptueuses d’Alexandre Adler, dans la préface de Hitler (Grasset, 1999), sur mon travail en général et mon approche de Churchill en particulier.

Au-delà d’une victoire, précieuse pour tous les praticiens de l’histoire contemporaine, sur la propension de certaines familles à imposer aux nations un culte intégriste de leurs ancêtres, la présente publication a pour ambition d’aider à l’émergence d’un regard historique sur le début de la Seconde Guerre mondiale, un regard également méfiant envers les propagandes des vainqueurs et des vaincus, quels que soient l’admiration ou le mépris qu’inspirent les actions des uns et des autres.

Saint-Leu-la-Forêt, 14 juillet 2000 François DELPLA

(1) Rédigées et proposées au public à l’époque, notamment à l’occasion d’une conférence de presse, le 16 juin 1994.



Introduction

ENCORE UN LIVRE SUR 1939-1940... Oui, et il ne sera probablement pas le dernier. Au fil des parutions, une image nouvelle se dessine depuis quelques années, due à la découverte de nouveaux documents et surtout à une autre manière de regarder les anciens.

S’agissant de la France, les recherches récentes font justice d’un certain nombre de jugements traditionnels. Avec Jean-Louis Crémieux-Brilhac1, on apprend que le pays s’est préparé et s’est battu, mais dans les deux cas un peu tard, et qu’il a gardé dans son fonctionnement civil et militaire, en plein renouveau, beaucoup d’habitudes anciennes qui ont été fatales. Avec Philippe Simonnot2, on découvre que la poursuite de la guerre en Afrique du nord n’était pas du tout exclue, et que ce choix a dû à un complot précis de ne pas entrer en vigueur. Ces ouvrages, et quelques autres, invitent à fouiller la drôle de guerre pour y découvrir la mise en place des ressorts qui sont entrés en action aux mois de mai et de juin, déterminant autant le sort des armes que la nouvelle configuration des belligérants. J’ai moi-même décrit, avec l’aide du général Doumenc dont j’éditais les Papiers secrets3, les tiraillements du commandement, ceux du gouvernement et ceux qui mettaient aux prises ces deux instances, depuis les négociations de Moscou (août 1939) jusqu’à l’armistice.

S’agissant de Winston Churchill, un véritable séisme historiographique est en cours, que le présent livre vise, à la fois, à présenter et à poursuivre. Il a débuté aux États-Unis en 1990. Cette année-là, analysant Le duel Churchill-Hitler4 entre le 10 mai et le 31 juillet 1940, John Lukacs a mis le doigt sur l’essentiel, jusque-là inaperçu : le rôle majeur que joue Churchill pour décider l’Angleterre d’abord, les États-Unis ensuite, à contester l’insolente victoire remportée par l’Allemagne dans la bataille de France. La même année, l’historien Rusbridger, en collaboration avec l’ancien officier de renseignements Nave, a affirmé dans La trahison de Pearl Harbor5 que Churchill était informé du projet japonais d’attaque et a omis d’en prévenir Roosevelt, soit qu’il ne voulût pas révéler que l’Angleterre était plus avancée dans le déchiffrement des codes, soit qu’il doutât, sans cette attaque, de voir un jour les États-Unis entrer en guerre. Il aurait, dans le même esprit, dégarni les défenses de Singapour afin d’y attirer la foudre salvatrice de l’empire nippon. John Costello, enfin, publiant le 10 mai 1991 Les dix jours qui ont sauvé l’Occident6, analysa pour la première fois le vol, survenu un demi-siècle plus tôt, de Rudolf Hess vers l’Écosse, non point comme un coup de tête mais comme une mission précise donnée par Hitler, consistant à prendre contact avec les milieux britanniques favorables à la paix pour obtenir celle-ci, en vue de favoriser l’attaque allemande contre l’URSS. Le succès présupposait le renversement de Churchill, lequel doutait encore tellement à cette date de la solidité de son ministère qu’il a préféré, plutôt que de railler devant l’univers les illusions nazies, imposer à tous un pieux silence.

Ces ouvrages ne fondent pas une nouvelle orthodoxie - ne serait-ce qu’en raison de leurs divergences. Mais ils ont soulevé une chape de plomb, celle de la vérité officielle sur le deuxième conflit mondial. L’histoire a été écrite par les vainqueurs. À ce banal phénomène s’en sont ajoutés plusieurs, spécifiques à la guerre de 1939-1945. Les vaincus n’inspiraient guère la sympathie. Churchill et les ministres anglais naguère favorables à une entente avec l’Allemagne étaient membres du même parti conservateur, et par conséquent soucieux de modérer leurs désaccords aux yeux du public, pendant et après la guerre ; mieux, l’affirmation cent fois répétée de l’unanimité nationale avait été, pour Churchill, le plus sûr moyen d’étouffer les voix discordantes. Hors d’Angleterre, la vérité n’était de l’intérêt d’aucun des deux principaux vainqueurs, les États-Unis et l’URSS, car ils avaient été fort longs à s’engager dans le conflit ; répandant alors la fable qu’ils en avaient l’intention depuis des lustres mais voulaient gagner du temps pour parfaire qui l’état de son opinion, qui celui de ses armes, ils ne pouvaient qu’estomper dans leur propagande d’après-guerre la miraculeuse survie de l’Angleterre et celle de son chef dans l’année suivant la défaite française. La guerre froide a ensuite figé, comme une brusque glaciation, les propagandes. Les États-Unis et l’URSS se sont retrouvés chacun à la tête d’une coalition intégrant des vainqueurs et des vaincus, et si leur affrontement mettait en doute le bien-fondé de leur alliance antinazie, il rendait impossible un débat sur le sujet, qui eût dangereusement divisé les deux camps. C’est certainement parce qu’elles ne craignaient plus de faire le jeu de Moscou, ou de Washington, que les plumes ont commencé à s’enhardir à la fin des années 1980.

Cette hardiesse n’a pas toujours des résultats heureux. John Charmley, depuis le début de 1993, fait scandale en Angleterre avec une nouvelle biographie qui, dès le titre, tend vers une critique radicale du choix churchillien de résistance7. Consciemment ou non, il réédite une très vieille thèse : qu’il aurait fallu laisser Hitler et Staline s’entretuer. Mais il fait œuvre utile et originale lorsqu’il montre à quel point Churchill a pesé personnellement sur le cours des choses. Il est le premier à restituer l’atmosphère politique de mai-juin 1940, moment où les dirigeants anglais redoutaient ou espéraient une chute prochaine du cabinet, qui était « un gouvernement présidé par Churchill, mais non le gouvernement de Churchill »8. Celui-ci, dit encore cet auteur, s’acharnait à « créer un état d’esprit qu’il a prétendu, plus tard, avoir seulement représenté »9. John Charmley dévoile avec quel zèle, entaché parfois de mensonge, le premier ministre s’est employé à empêcher toute discussion sur les conditions de paix que l’Allemagne proposait à l’époque. Quant à la psychanalyste Nata Minor, elle vient de publier tout un volume pour démontrer Qui a écrit « Madame Solario » ?10, roman anonyme anglais de 1956, et l’attribue à notre homme, dont la retraite datait d’un an - tout en soulevant à la dernière page l’idée que l’auteur pourrait aussi être sa femme, Clementine. L’historien aimerait une démonstration plus serrée ; en attendant, il retiendra un symptôme : à notre temps, Churchill apparaît comme un être complexe, qui est loin d’avoir livré tous ses secrets.

Churchill et les Français : aucun livre n’a encore porté ce titre. Parce que personne n’a jugé intéressante la question. Il faut dire que lui-même avait simplifié les choses : il n’aurait jamais eu que des pensées candides et le peuple anglais, du simple soldat au ministre, l’aurait rejoint sans hésitation ni repentir, une fois surmontée la funeste attitude d’« apaisement » par laquelle, de 1933 à 1939, des dirigeants peu clairvoyants mais bien intentionnés avaient nourri les illusions et la passivité du citoyen. Si on accepte cette version, la relation entre Churchill et les Français ne saurait faire l’objet d’investigations poussées. Elle est d’une simplicité, littéralement, biblique : ils ont reçu la lumière, ou ne l’ont pas reçue ; tout au plus peut-on distinguer entre les aveugles, les disciples conséquents comme de Gaulle, et certains disciples inconséquents comme Reynaud ou Mandel, qui voient bien ce qu’il faudrait faire mais ne le font pas.

La période qui s’achève sous nos yeux a été caractérisée par la carence des études transnationales. Les historiens ont travaillé chacun sur son pays et, si des colloques ou des revues ont permis une mise en commun des résultats11, il a fallu attendre longtemps pour que des ouvrages d’un seul chercheur examinent les relations entre plusieurs puissances. La chose est d’autant plus remarquable dans le cas français que Pierre Renouvin avait été, en la matière, un pionnier, précisément parce qu’il entendait remettre en cause la vision étroitement nationale qui prévalait en France dans sa jeunesse à propos du conflit de 1914-1918. Ses disciples ont, à partir des années 1960, accumulé les thèses mais toutes ont évité, jusqu’ici, la période 1939-1940 ou l’ont, au plus, effleurée. Vers 1980 sont sortis enfin quelques ouvrages regardant résolument dans les affaires d’au moins deux pays à la fois : Kersaudy, Bédarida, Vanwelkenhuyzen, Watt, Schumann en sont les auteurs12. Si, avec John Charmley, on retombe dans une vision étroitement britannique, au point même de ne pas trouver sous sa plume une interprétation du nazisme et de ses objectifs, les novateurs des années 1990-1991 franchissent résolument les frontières, notamment John Costello. Mais son maître livre, qui mobilise les archives d’une dizaine de grandes et de moins grandes capitales, dévoile un filon bien plus qu’il ne l’épuise. Il est susceptible de multiples approfondissements, dont l’analyse des rapports entre Churchill et les Français n’est pas le moins intéressant.

Winston Churchill fut écarté du pouvoir pendant la décennie 1930-1939, en partie parce qu’il reprochait aux dirigeants de son pays leur politique française - ou, si l’on préfère, leur politique allemande, trop défavorable à la France. Cette attitude n’est pas passée inaperçue de l’autre côté de la Manche. Des généraux, des hommes politiques sont devenus ses interlocuteurs. Beaucoup d’autres se sont intéressés à ses positions, ont fondé sur lui des espoirs.

Mais là où l’affaire devient passionnante, c’est dans son dénouement. L’arbre ne produit pas les fruits qu’on pouvait espérer. Certes, peu avant que la guerre cesse d’être « drôle » pour devenir dramatique, l’homme politique français réputé le plus churchillien, Paul Reynaud, est porté au pouvoir, et Churchill l’est ce même 10 mai où Hitler déclenche son attaque. Mais c’est alors que la coopération des deux pays laisse le plus à désirer et elle s’achève en amère rupture, par l’armistice que Reynaud n’a pas su ou pas voulu empêcher, puis par la canonnade d’Oran, dite aussi de Mers el-Kébir, initiative de Churchill entraînant la mort de plus de mille marins français sans défense. Chose plus surprenante encore, la vieille garde des amis français de Churchill est remplacée in extremis par une pléiade de jeunes gens que dirige un officier peu connu, lequel s’affirmera comme l’un des hommes d’État les plus marquants du siècle.

L’effondrement des espoirs de paix le 1er septembre 1939, alors qu’on avait laissé s’armer l’Allemagne pour leur permettre de subsister, puis son assaut victorieux des défenses françaises à la mi-mai 1940, qui la faisait maîtresse du continent, n’amènent pas les milieux dirigeants, en Angleterre comme en France, à se cabrer dans une attitude de refus, mais bien à rechercher, de plus en plus activement, un compromis avec l’Allemagne en sollicitant l’appui des États-Unis et de l’Italie. Alors surgit le soupçon réciproque : l’allié n’est-il pas en train de ménager l’ennemi, de préparer les voies d’une entente avec lui voire, déjà, de négocier ? Diffus pendant la drôle de guerre, cet état d’esprit prend toute sa virulence et influe au maximum sur les événements à partir du 15 mai.

Churchill alors réussit une rare performance : il fait triompher un point de vue très minoritaire, en ne le dissimulant à aucun moment mais en usant de patiente pédagogie, sans pour autant négliger les jeux politiciens qui permettent de diviser et de neutraliser ceux qui ne pensent pas comme lui. Il accompagne les hésitations gouvernementales sans les partager, essayant peu à peu de changer le plomb en or... et il y réussit au bout du compte. Le 4 juillet, après Oran, il a enfin les coudées relativement franches, ce qui était loin d’être le cas lorsque le 10 mai il était devenu premier ministre.

Costello puis Charmley ont dégagé tout cela, en laissant à peu près entière la question : et les Français ? Que comprennent-ils à ce jeu ? Lesquels y collaborent consciemment ? Lesquels en sont des pions ? Le rôle majeur du chef de guerre anglais justifie qu’on étudie, du côté français également, quelques individus, que les événements ont conduits à rencontrer souvent Churchill et à réagir à ses initiatives. Leur choix s’impose de lui-même : Daladier et Reynaud pour les dirigeants politiques, Gamelin, Georges et de Gaulle pour les militaires. Il sera question aussi, bien sûr, de Weygand, tard venu aux avant-postes, dont on trouvera un portrait plus fouillé dans l’ouvrage précédent.

Cette démarche nous obligera, dans la première partie, à de fréquents retours sur l’entre-deux-guerres, destinés à montrer quels cheminements individuels se croisent entre mars et juin 1940. Une chronologie (p. 601) pourra aider le lecteur à s’y retrouver.

En ce qui concerne les opérations militaires de mai-juin 1940, le présent volume se cantonne dans le récit des événements. On trouvera toutes les démonstrations souhaitables dans le Journal du GQG du général Doumenc, et les commentaires dont je l’ai entouré. On y trouvera aussi tous les détails dans lesquels je ne peux entrer ici.

Les nouvelles recherches menées pour cet ouvrage ont confirmé les principales intuitions du premier. Seul le passage sur les relations entre Churchill, Halifax et les chefs militaires anglais du 23 au 25 mai 1940 est à modifier sensiblement, car je n’avais pas eu l’audace de postuler que le ministre et certains généraux pouvaient cacher sciemment des choses au chef du gouvernement. Cela me conforte dans ma démarche : il importe, quitte à prendre des risques, de faire parler les documents et dans ce domaine, à part quelques sujets de polémique très circonscrits, l’histoire de 1939-1940 a pris un gros retard. En recoupant les livres les plus honnêtes, on connaît à peu près, heure par heure, les faits et gestes des principaux acteurs. « Mais ils sont présentés dans un tel désordre, dans une telle confusion chronologique et avec si peu de sens de l’importance relative des faits et des événements que le lecteur profane n’en retire aucune idée claire » comme l’écrit Winston Churchill à propos de l’histoire officielle de la bataille des Dardanelles13. Quand on a les a dégagés, le travail proprement historique reste à faire. Il faut animer la matière, lui donner un sens, essayer de voir les arrière-pensées de chacun et ses raisons profondes.

Une profusion de pièces exhumées dans les années 1980 y invite : journaux de Colville et de Daladier, souvenirs de Doumenc, de Palewski et de Girard de Charbonnières, nouveaux dépôts d’archives déflorés par Crémieux-Brilhac, Paillat, Costello, Dutailly, Martin Gilbert, Élisabeth du Réau14, entretiens recueillis par William Manchester et Jean Lacouture... J’ajoute ici quelques pépites dues aux plumes de Daladier et de De Gaulle, ainsi qu’au conseiller militaire de Reynaud, Villelume. J’utilise les archives du cabinet de guerre britannique, surtout pour les mois de mai et juin 1940, d’une manière plus systématique et détaillée que tout ce que j’ai pu lire. Je livre enfin le produit d’entretiens avec des personnalités qui ont alors joué un rôle dans l’ombre des grands : Elisabeth de Miribel, Claude Gruson, Jean Daridan. Tous trois ont bien voulu prendre connaissance de ce travail, ce qui a fort contribué à l’améliorer, tant par les points d’accord qui donnaient confiance, que par les critiques qui stimulaient la réflexion. Je dois une mention particulière à Pierre Dhers, agrégé d’histoire, député à partir de 1945. À ce double titre, il a joué un rôle croissant, et fâcheusement tardif, dans la commission parlementaire d’enquête sur ces événements. Il m’a écrit à la suite du premier livre et j’ai fait la connaissance d’un esprit loyal et vif, conscient qu’on lui avait alors caché beaucoup de choses, et soucieux d’en débusquer aujourd’hui le maximum. Il a été des pages qui vont suivre un lecteur exigeant. Sa mémoire et ses dossiers m’ont aidé à les enrichir. Enfin, mes dettes envers le colonel Brathôme et envers Jean-Christophe Averty apparaîtront d’elles-mêmes au lecteur.

Cependant le plus important n’est pas, en l’occurrence, de trouver des documents ou des témoignages nouveaux, mais d’embrasser d’un regard neuf la totalité des matériaux, pour discerner une vérité qui, si elle est rarement simple, n’est pas pour autant multiple.

Outre les témoins rencontrés et les auteurs des livres cités15, que trouvent ici mes remerciements les personnes de mon entourage qui m’ont supporté, tant au sens français qu’au sens anglais du terme, les personnels des bibliothèques et des dépôts d’archives utilisés, ainsi que les sept spécialistes universitaires qui ont accepté de lire le manuscrit, et d’en discuter : mes directeurs de thèse Guy Pedroncini et Jean-Claude Allain, ainsi que Madeleine Rebérioux, Elisabeth du Réau, Jean Vanwelkenhuyzen, François Kersaudy et Robert Frank. Merci enfin à René Girault, pour son enseignement et ses remarques, à Danielle Tartakowsky, Jean-Louis Crémieux-Brilhac, Claude Nicolet, Germaine Willard, Claude Paillat, Pierre Rocolle pour de précieuses informations, à Dominique Herpin et Marie-Josiane Cittanova pour le contrôle de certaines traductions et à Laurent Theis pour sa direction littéraire active et compétente16.

1 Les Français de l’an quarante, Gallimard, 1990.

2 Le secret de l’armistice, Plon 1990.

3 Olivier Orban, 1992.

4 John Lukacs, The eighty-day struggle between Churchill and Hiter, New-York 1990, tr. fr. Le duel Churchill-Hitler, Laffont 1992.

5 James Rusbridger/Eric Nave, Betrayal at Pearl Harbor/How Churchill lured Roosevelt into WW II, New-York 1991, tr. fr. La trahison de Pearl Harbor/Comment Churchill entraîna Roosevelt dans la guerre, Pygmalion 1992.

6 Tr. fr. simultanée, aux éditions Olivier Orban. INTRODUCTION

7 Churchill/The End of Glory ?/A political biography, Hodder & Stoughton 1993.

8 Op. cit., p. 397.

9 Ibid., p. 401.

10 Métailié, 1992.

11 Cf. entre autres Les relations militaires franco-belges (mars 1936-10 mai 1940), étude conjointe franco-belge, CNRS 1968, Français et Britanniques pendant la drôle de guerre, colloque de 1975, CNRS 1979, et La Puissance en Europe 1938-1940, colloque de 1982, Sorbonne 1984.

12 François Kersaudy, De Gaulle et Churchill, Plon 1981 ; François Bédarida, La stratégie secrète de la drôle de guerre ?, FNSP et CNRS 1979 ; Jean Vanwelkenhuyzen, Les avertissements qui venaient de Berlin, Duculot 1982 ; Donald C. Watt, How War Came, Londres 1989 ; Maurice Schumann, Un certain 18 juin, Plon 1980.

13 La crise mondiale, t. 2, tr. fr. Payot 1928, p. 161.

14 Élisabeth du Réau, Édouard Daladier et la sécurité de la France, thèse, Lille, 1987 ; Édouard Daladier, Fayard, 1993.

15 Avec une mention spéciale pour Jacques Fourmy, inlassable débroussailleur du 18 juin.

16 Le manuscrit ayant évolué jusqu’au dernier moment, les personnes qui ont bien voulu le lire ne sauraient être engagées par son contenu.

la suite

Table

Préface .........................................................................................................................................................

Avant-propos de la deuxième édition ........................................................................

Introduction ............................................................................................................................................

PREMIERE PARTIE : LE CLUB DES SEPT

La stratégie de Chamberlain ................................................................................................

Winston Churchill entre deux guerres ......................................................................

La France de Monsieur Daladier ....................................................................................

Reynaud et les « bellicistes » .............................................................................................

Des généraux usés, des officiers remuants ..........................................................

DEUXIEME PARTIE : LES SOUBRESAUTS DE DALADIER

La Pologne immolée ....................................................................................................................

Plus de Pologne et encore la guerre ? ........................................................................

L’impasse finlandaise ..................................................................................................................

TROISIEME PARTIE : L’AVENEMENT DE REYNAUD ET CELUI DE CHURCHILL

L’heure de Reynaud ......................................................................................................................

Norvège : la répétition générale .......................................................................................

QUATRIEME PARTIE : L’EPREUVE DU FEU

La catastrophe (10-15 mai) ...................................................................................................

La folle quinzaine (15-30 mai) .........................................................................................

Veillée d’armes (31 mai-5 juin) .......................................................................................

L’heure de De Gaulle (5-10 juin) ...................................................................................

La véritable histoire du réduit breton ........................................................................

Épilogue .....................................................................................................................................................

Conclusion ...............................................................................................................................................

Postface : du cheminement de l’Histoire ................................................................

Annexes ......................................................................................................................................................

Chronologie ............................................................................................................................................

Abréviations et sigles ..................................................................................................................

Index ..............................................................................................................................................................

le 6 septembre 2008



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