Visite guidée . prof . TV . Invectives . Editos . Bio/chro/info . FDlivres . Articles/docs . Débats . Dialogue avec les oeuvres . Lettres . Forum .
Abonnement
Rechercher
Plan
Accueil
Contact
Liens

 

FDlivres

Les Allemandes et Hitler



chapitre 10 des "Tentatrices du diable"



LES ALLEMANDES

Dans le maquis des publications sur le IIIe Reich, les études sur le rôle des femmes sont rares. De même, parmi les travaux historiques sur les différences de comportement entre les sexes, qui pullulent depuis trois décennies dans les pays anglo-saxons sous le nom de gender history, le nazisme est un parent très pauvre, et le livre retentissant de Claudia Koonz1 une hirondelle sans printemps. Un préjugé, encouragé jusqu’à une époque récente par les mouvements féministes, veut que les femmes, traditionnellement opprimées, l’aient été plus encore sous une pareille dictature, qu’elles en aient toutes été victimes et qu’il soit inconvenant d’en chercher parmi les bourreaux.

Les exemples individuels et collectifs déjà rencontrés nous montrent bien qu’il n’en est rien. Hitler faisait grosse impression à d’innombrables femmes de tous les milieux, et celles qui n’étaient pas émues personnellement par lui approuvaient, au moins autant que leurs hommes, le cours des choses. Aussi bien flattait-il un certain nombre des aspirations qui, dans une société industrielle de la première moitié du XXe siècle, étaient considérées comme naturelles aux femmes. Entre 1933 et 1939, la paix, la fin du chômage et l’augmentation fréquente du niveau de vie1 semblaient leur assurer de bonnes conditions pour fonder une famille et élever des enfants. Il y avait de quoi idolâtrer le héros sobre et tout dévoué à son peuple qui avait mis fin à une situation sur bien des plans angoissante. Il ne restait plus qu’à faire accepter la guerre à ces sujettes enthousiastes, ou au moins consentantes, comme une triste nécessité imposée par l’arrogance jalouse des étrangers. Rien ne dit que cela ait été plus difficile que pour les hommes.

Beaucoup d’Allemandes ont aimé le Führer et le lui ont manifesté. Lorsque se met en place, dans l’entre-deux-guerres, un star system favorisé par les moyens modernes d’information et de transport, on voit apparaître des scènes d’hystérie collective où des centaines de femmes par ailleurs considérées, au moins pour certaines, comme « honnêtes » et équilibrées, se bousculent pour entrevoir une vedette, la toucher et emporter quelque relique. Le cas de Rudolph Valentino (1895-1926) est le plus connu, peut-être parce qu’il transcendait les frontières. Mais à l’intérieur du Reich allemand, Hitler fut certainement plus adulé encore que l’acteur américain d’origine italienne. Pendant des années, sa demeure d’Obersalzberg fut la cible de grands rassemblements, peu à peu canalisés dans des jours et des heures de visite au cours desquels le Führer faisait l’aumône de son apparition. Puis on clôtura, pour des raisons de sécurité, un vaste espace, objet de grands travaux... et la foule se disputa les gravats. Chacun voulait avoir chez soi des pierres que le Führer avait pu fouler ou côtoyer. Les jeunes filles, en particulier, se déchaînaient, et les SS de garde avaient des instructions pour les remercier de leur fidélité tout en les orientant vers les organisations du parti. Les secrétaires de Hitler ont témoigné que son courrier était à dominante féminine1. On lui offrait aussi des coussins sur lesquels son visage était dessiné au moyen de perles noires et rouges2. Christa Schröder écrit que beaucoup d’Allemandes « étaient obsédées par l’idée d’avoir un enfant dont il aurait été le père » et qu’un jour, l’une d’elles, ayant réussi à être reçue dans son appartement de Munich, « arracha son corsage dans un grand geste d’affolement passionné »... après quoi il évita de se trouver seul en compagnie d’inconnues3.

Et pourtant, il n’était pas féministe ! Certes, ses relations avec Leni Riefenstahl, Hanna Reitsch et un certain nombre d’autres femmes exerçant des métiers non classés « féminins » témoignent d’une certaine largeur d’esprit. Il va même, dans l’un des monologues de l’hiver 1942 où il conjure l’angoisse engendrée par les nouvelles du front russe en évoquant les femmes qu’il a connues ou qu’il admire, jusqu’à vanter une artiste du XVIIIe siècle dans des termes que n’eussent pas désavoués les plus modernes suffragettes :

On prétend que les femmes n’ont pas de génie créateur. Mais il y a une femme extraordinaire, et cela m’irrite que les hommes ne lui rendent pas justice. Angelica Kaufmann fut un très grand peintre. Les plus illustres parmi ses contemporains l’ont admirée1.

Cependant, le même homme, lorsqu’il édictait des principes en matière d’éducation ou de travail, se montrait parfaitement réactionnaire. Ainsi, dit-il un jour, il ne devrait pas y avoir d’instituteurs, car enseigner « l’abc » est une tâche répétitive, donc féminine ! Oubliant peut-être la présence de ses chères secrétaires, il logeait la sténodactylographie à la même enseigne :

Physiquement et psychiquement, c’est la femme qui s’adapte le mieux à ce genre de travail [l’enseignement primaire]. Une mère accepte tout naturellement la fatalité de mettre au monde ses enfants, l’un après l’autre, sans jamais se lasser, de reprendre pour chacun d’eux son rôle d’éducatrice. La sténodactylo fait un travail essentiellement mécanique, elle recommence chaque jour les mêmes choses2.

En matière militaire et politique, non seulement l’idéologie hitlérienne prononce à l’encontre des femmes un interdit professionnel radical, mais elles sont priées de s’abstenir de tout commentaire :

J’ai horreur des femmes qui se mêlent de politique. Et si cela s’étend aux choses militaires, cela devient tout à fait insupportable. Dans aucune section locale du parti une femme n’a jamais eu le droit d’occuper fût-ce le plus petit poste. Aussi a-t-on dit souvent que nous étions un parti de misogynes, que nous ne voyions dans la femme qu’une machine à faire des enfants, ou bien un objet de plaisir. C’est loin d’être le cas. J’ai donné beaucoup d’importance à la femme dans le domaine de la formation de la jeunesse et dans celui des œuvres d’assistance.

Il aborde ensuite la question de l’éligibilité au Reichstag et explique pourquoi, dès qu’il fut maître, en 1933, de la composition de cette assemblée, elle ne comporta plus aucun membre féminin, alors même que c’était une chambre d’enregistrement votant par acclamation, dont l’ordre du jour et les procédures avaient peu de chances d’engendrer des crêpages de chignons :

C’est en 1924 que surgirent chez nous les femmes attirées par la politique : Mme von Treuenfels et Mathilde von Kemnitz1. Elles voulaient entrer au Reichstag, pour en relever le niveau moral. Je leur ai répondu que 99 % des affaires traitées étaient des affaires d’hommes, dont elles ne pouvaient juger. Elles voulurent répliquer mais je leur clouai le bec en leur lançant : « Vous n’allez quand même pas prétendre que vous connaissez les hommes aussi bien que moi les femmes ! »

De nouveau, il tire une conclusion générale :

Un homme qui vocifère, ce n’est pas beau. Mais une femme, c’est encore plus affreux. Plus elle s’époumone et plus sa voix devient stridente. Elles commencent alors à griffer ou à se crêper le chignon. Plus on est galant envers elles, plus on doit les dissuader de rechercher des situations pour lesquelles elles ne sont pas faites. Tout ce qui a trait au combat et à l’effusion de sang est exclusivement du ressort de l’homme. Il y a tant de domaines où on est obligé de faire appel à la femme, parce qu’elle a un esprit plus pratique. Par exemple pour organiser une maison.

Mais ici, brusquement, le discours s’infléchit : le nom de femme qui lui vient à l’esprit pour illustrer son propos, celui de l’architecte d’intérieur Gerhardine Troost, dite Gerdy, en induit aussitôt trois autres, dont les porteuses se laissent fort peu arrêter par la norme qu’il vient de tracer :

Peu d’hommes ont le talent de Mme Troost pour harmoniser les couleurs dans la décoration d’une maison. J’ai eu quatre femmes de parade (Paradefrauen) : Mme Troost, Mme Wagner, Mme Scholtz-Klink et Leni Riefenstahl.

Cette dernière liste se retrouve à la fois dans le journal de Goebbels et dans les confidences de Christa Schröder. Goebbels devait, au printemps 1944, donner un nouveau directeur au théâtre de Potsdam et le maire avait avancé le nom d’une actrice très célèbre, Hermine Körner (1882-1960). Goebbels en réfère, le 26 avril 1944, au Führer, qui donne son accord avec des attendus peu favorables aux autres femmes qui aspirent à une carrière professionnelle :

Si le Führer est en principe opposé à ce que les femmes aient une activité publique, il veut pourtant, dans tel ou tel cas, qu’on s’écarte de la règle, avant tout pour que, vis-à-vis de l’étranger, nous puissions nous prévaloir de ces cas exceptionnels. Ainsi, cela lui va bien que Frau Winifred Wagner dirige le festival de Bayreuth, que Leni Riefenstahl soit une cinéaste renommée, que Frau Troost poursuive son travail artistique. En un mot, il n’a rien à objecter si ce petit cercle de femmes dans la vie publique peut s’agrandir de Frau Körner.

Il ne manque ici que Gertrud Scholtz-Klink, dont il sera question un peu plus loin - mais Goebbels ne parle que des activités culturelles, et ce n’est guère son domaine. En revanche, elle figure sur la liste de Christa Schröder, introduite par cette phrase : « Hitler considérait que le IIIe Reich avait produit quatre femmes supérieures1. » Le dictateur est pris dans une contradiction mais soucieux de la résoudre, serait-ce à l’aide d’une logique spécieuse. Il est fasciné par les exploits des femmes, mais l’idéologie et la politique lui commandent de raboter, en tout domaine ou presque, les ambitions féminines, et il s’en tire en disant que les exceptions qu’il tolère ont elles-mêmes une fonction politique : enlever un argument à la propagande ennemie.

Pourtant, il est possible que, dans ce domaine comme dans bien d’autres, l’année de prison ait porté conseil. De 1919 à 1923, le parti nazi semble bien avoir réduit le « deuxième sexe » à son rôle familial et s’en être peu soucié, sinon pour l’écarter de tout. Témoin le fameux programme en vingt-cinq points de 1920, qui prône la « protection de la mère et de l’enfant » et ne dit strictement rien d’autre sur les femmes. Peut-être en raison de la place nouvelle des élections dans la stratégie du mouvement, mais peut-être aussi en vertu d’une réflexion approfondie du chef, à la faveur de la crise de 1923-1924, sur l’utilité du soutien des femmes, le parti entreprend de les rallier par une propagande spécifique. Par exemple, dans le récent recueil des proclamations émises par le NSDAP à leur adresse avant 1933, toutes sont postérieures à 19242. Le coup d’envoi est donné dans le fameux discours de « refondation » du 27 février 1925. Pour la première fois, Hitler a l’air de s’apercevoir de la proportion importante des femmes dans son auditoire, et il la commente ainsi :

L’intelligence peut tromper l’être humain, mais non le sentiment. Ce n’est pas pour rien que vous voyez dans notre mouvement et ici, dans cette salle, d’aussi nombreuses femmes ; dans un mouvement qui a pourtant combattu de la manière la plus virile. Vous les voyez ici parce que chez la femme le sentiment domine et dit avec justesse : « Ici il en va de l’avenir de nos enfants et, donc, de notre germanité. » [...] Là où manque la femme manque aussi la jeunesse, et avec elle l’avenir.

Non contente de figurer avec elle parmi les « femmes de parade », Gerdy Troost a un autre point commun avec Leni Riefenstahl : une longévité remarquable, qui lui a permis de voir le siècle suivant. Décédée en février 2002 à l’âge de 98 ans, elle avait donc quinze ans de moins que Hitler. La différence avec les deux précitées, et avec Winifred Wagner, ne tient pas dans le repentir : elle ne s’est pas plus qu’elles avouée coupable de quoi que ce soit. En revanche, elle a cherché à se faire oublier et y a fort bien réussi, puisque sur Internet, quelque trois ans plus tard, la nouvelle de sa mort n’est mentionnée que par quatre sites, en quelques lignes et dans les mêmes termes, alors que celle de Leni Riefenstahl l’est 12400 fois sur les seuls sites anglophones. Elle n’a pas publié de mémoires ni, apparemment, ne s’est épanchée devant des caméras ou des magnétophones1. L’historien ne peut que se demander si un tel silence procède d’un désir de cacher des choses ou, simplement, de tourner la page. Celle-ci était, en tout cas, des plus chargées.

Sans les mémoires d’Albert Speer, elle serait encore plus oubliée. Elle partageait avec lui le privilège d’approcher Hitler par le biais de sa plus grande passion artistique, l’architecture. Il avait rencontré dans le salon des Bruckmann, en 1929, l’architecte quinquagénaire Paul Ludwig Troost accompagné de sa jeune femme (qui était la fille de son maître avant de devenir sa collaboratrice) et lui avait bientôt voué un culte, avouant qu’il trouvait médiocres, depuis lors, les croquis qu’il traçait depuis son adolescence. Le 5 septembre 1941, à propos de la mort de Hugo Bruckmann, il l’affirme sans ambiguïté :

Le Führer raconta comment il avait fait la connaissance, dans la maison Bruckmann, de tous les hommes importants des cercles nationalistes de Munich, en particulier du plus grand architecte de notre temps, le professeur Troost. Dès le premier soir, ils avaient parlé pendant six heures et le Führer avait eu tout de suite le sentiment que cet homme était le seul à pouvoir mettre en œuvre ses propres plans en matière d’architecture. Inversement, cette nuit-là, Troost avait raconté à sa femme qu’il avait rencontré le seul homme qui comprît pleinement ses idées artistiques1.

Troost meurt brusquement d’une crise cardiaque le 21 janvier 1934. C’est à partir de ce moment, semble-t-il, que Hitler s’intéresse de plus près à son épouse et la fréquente assidûment. Elle avait surtout secondé son mari dans la décoration intérieure des bâtiments et Hitler lui confie l’aménagement du Berghof comme celui de son appartement berlinois (Paul Ludwig Troost ayant présidé, assisté de Gerdy, à la décoration de l’appartement de Munich et à celle de la Maison brune). Si Speer est son architecte personnel (il l’accompagne régulièrement dans ses visites à l’atelier de Troost pendant les six mois précédant son décès), Gerdy Troost le représente quand l’État doit arbitrer entre des projets de construction, notamment en Bavière, où elle s’occupe aussi de peinture et de cinéma.

On ne sait s’il se confiait à elle pour se remonter le moral, ni s’il recherchait sa compagnie à la veille d’échéances importantes. Cependant, elle est la seule femme, à part ses secrétaires, qu’il semble avoir conviée dans l’un de ses quartiers généraux militaires, celui de Rastenburg, à l’automne de 19441. Il s’agissait, ce jour-là, de choisir entre des projets de diplômes et de coffrets pour les décorations reçues par les soldats. De même, un agenda de 1943 porte la trace de quatre visites du Führer à l’atelier Troost, lors de ses rares passages en Bavière. S’agit-il d’une simple détente ou aussi de conjurer le sort ? Chose remarquable, alors qu’après 1940 il fréquente peu la famille Wagner et, semble-t-il, plus du tout Winifred, lorsqu’il déjeune avec Wolfgang et Verena en juin 1942, Frau Troost est présente. Elle se plaint du manque de galanterie des jeunes et Hitler lui répond que l’éducation national-socialiste fera bientôt disparaître ce phénomène. Sa fréquentation, en tout cas, a bien l’air d’avoir été parmi les plus professionnelles et les moins amoureuses du chancelier, ce qui ne veut pas dire qu’aucune affectivité n’était en jeu. Si la documentation ne permet pas de percevoir la moindre esquisse d’un sentiment pour sa personne, Gerdy est liée à beaucoup d’éléments importants pour le moral du Führer, et pour son action même : le souvenir et le modèle de son mari, l’orientation de l’art allemand dans un sens patriotique, l’aménagement des demeures, la confection des colifichets qui récompensent les héros.

Nous avons vu que ce dictateur appréciait les femmes dans des rôles de domestiques ou de servantes. Ses relations avec ses secrétaires méritent aussi quelques éclaircissements.

S’il a un jour gaffé en dénigrant le travail « répétitif » des sténodactylos, il s’est bien rattrapé par la suite, notamment le 20 mai 1942, lorsqu’il dit avoir fait en sorte que certaines professions féminines, où les salaires s’apparentaient à de « l’argent de poche », soient désormais rémunérées « en fonction des services rendus », en prenant l’exemple des secrétaires et des danseuses.

Deux d’entre elles, Christa Schröder et Traudl Junge, ont écrit des livres, concordants sur l’organisation du travail et celle des loisirs1. À partir de 1938, il exigeait que deux secrétaires fussent constamment à sa disposition pour qu’il pût dicter des textes. Elles ne les prenaient presque jamais en sténo2 mais tapaient directement sur des machines à gros caractères, car Hitler ne pouvait lire sans lunettes les caractères normaux et ne voulait pas qu’on le sût. Elles avaient donc, dans les divers lieux de résidence du Führer, une pièce à elles, où elles attendaient d’être sollicitées et où lui-même venait souvent bavarder. Elles étaient fréquemment conviées pour des repas ou des collations, notamment au Berghof, et, pendant la guerre, étaient les auditrices obligées des fameux monologues. Cependant, Hitler leur épargnait le plus souvent ses considérations stratégiques, qu’elles fussent d’ordre politique ou militaire. Les thèmes abordés étaient d’ordinaire plus légers et portaient sur des domaines tout autres. À ce sujet, nous disposons de données précises sur la répartition du temps et de l’espace dans l’un des quartiers généraux de Hitler pendant la guerre, celui de Brûly-de-Pesche, lors de la campagne de France : il prenait ses repas avec les officiers, et les secrétaires (Christa Schröder et Gerda Daranowski) se restauraient dans une cantine avec les autres membres civils de l’entourage. De même, elles étaient écartées de toute confection de documents ayant trait aux opérations.

Cependant, elles pouvaient recevoir des confidences importantes et être témoins de moments historiques, notamment parce que Hitler déambulait souvent dehors. Ainsi, Christa Schröder raconte qu’elle avait vu de ses yeux son mouvement de joie, consistant à se taper sur une cuisse, à l’arrivée du télégramme annonçant la demande, par Pétain, des conditions d’armistice. Elle avait également, dans une lettre à une amie datée du 25 juin, consigné une confidence de Hitler sur la situation générale : il avait exprès épargné les Anglais à Dunkerque parce qu’il comptait signer la paix avec eux1. Une confidence à la fois exacte et incomplète, faite aussi sous diverses formes à des officiers (Jodl, Rundstedt, Blumentritt, etc.). En fait, il avait d’abord bloqué trois jours la marche victorieuse de ses panzers pour offrir à la France et à l’Angleterre un répit qui pouvait leur permettre de demander ensemble la paix. Dans un second temps, il avait freiné la reprise du mouvement : alors, sans doute, essayait-il d’offrir une sortie honorable à l’Angleterre2. Cette confidence mélangeait donc le souci de dissimuler un échec, le ratage de la paix fin mai 1940, coûteux en vies allemandes qui auraient pu être épargnées si le mouvement contre Dunkerque s’était poursuivi sans à-coups, ainsi que l’expression d’un espoir très vif que l’Angleterre, laissée seule dans la guerre par la France, reconnaîtrait rapidement la victoire allemande. Christa écrit qu’il avait dit cela « en petit comité » : indice qu’il faisait une exception à son principe de ne pas causer de la guerre en présence des femmes pour exprimer devant une collaboratrice (ou deux, si Gerda était présente) ce qui lui tenait le plus à cœur.

Johanna Wolf (1900-1985) avait été recrutée la première. Elle entre à son service en 1929 et y demeure jusqu’en avril 1945, mais sa santé fragile justifie le recrutement, en 1937, de Gerda Daranowski. Elle reste fort discrète après la guerre, mais se prête cependant de bonne grâce aux interrogatoires américains. Elle avait connu Hitler dès 1920, par l’intermédiaire de Dietrich Eckart, et avait d’excellents rapports avec Hess. Son physique un peu empâté fait douter que Hitler ait jamais vibré pour elle. Mais cette célibataire, nazie de la première heure, aidait très probablement son maître par sa confiance et sa fidélité. Remarquons aussi que son patronyme était le nom même que Hitler aimait à prendre comme pseudonyme, qu’il avait conseillé à sa sœur Paula pour passer inaperçue et qu’il se faisait donner par les enfants (cf. supra, p. 78). Cela n’aurait peut-être pas suffi à la faire engager si elle avait mal tapé à la machine, mais c’était sans doute un attrait supplémentaire, témoin le fait qu’il la surnommait « Wölfin », suivant son propre témoignage1.

Christa Schröder (1908-1984) entre à la Maison brune en 1930 et au service personnel du Führer en 1933. Elle s’est, comme nous l’avons vu et le reverrons encore, beaucoup épanchée sur Hitler, au point de se vouloir une grande spécialiste de sa vie, en particulier sentimentale. Elle peut être rangée dans la catégorie des serviteurs loyaux qui, après coup, trouvent au Führer beaucoup de défauts. Prolixe et sévère sur ses talents de comédien et son recours permanent à la tromperie, elle n’avoue pas qu’elle avait été grisée, et encore moins amoureuse, mais ne prétend pas non plus qu’ils se soient heurtés. On peut en conclure qu’elle était loin de détester sa compagnie, sans pour autant essayer de le séduire.

Il n’en va pas tout à fait de même de Gerda Daranowski, dite « Dara » (1913-1997), qui inspire à Christa le commentaire suivant :

Il [Hitler] avait une prédilection marquée pour l’une de ses secrétaires. Il est vrai que cette dernière était toujours d’une humeur ensoleillée, lui donnait raison en toutes choses et savait flatter admirablement sa vanité. En sa présence, Hitler se déridait et sa conversation fusait en traits spirituels1.

Traudl Junge dit, plus crûment, que Gerda était pleine de charme, en jouait et suscitait la jalousie d’Eva Braun. Elle résume la situation en une formule savoureuse : « Mis à part le fait qu’elle séduisait le Führer par son sex-appeal, c’était une excellente secrétaire2. » On ne sait comment se fit la chose, ni si elle influa sur ses rapports avec son employeur, mais Dara finit par se retrouver mariée avec un militaire de haut rang, le général d’aviation Christian, représentant de Göring à l’état-major du Führer, le 2 février 1943.

Quelques mois plus tôt, à peine sortie de ses études de secrétariat, Traudl Humps, née en 1920, passait une série de tests avec dix autres postulantes, à l’automne 1942, au QG de Hitler à Rastenburg, et se voyait recrutée pour rejoindre Johanna, Christa et Gerda. Bientôt mariée avec Hans Junge, un officier SS « particulièrement apprécié par Hitler1 », elle reste jusqu’au bout à ses côtés, devient l’amie d’Eva Braun et recueille les textes testamentaires du Führer. Accueillante aux interviews, elle est, jusqu’à sa mort en 2002, l’un des principaux témoins des dernières semaines de l’aventure nazie, qu’elle présente à la fois comme un enchantement et comme une illusion à laquelle il était criminel de s’abandonner (en politique, elle était devenue électrice des Verts et ne s’en cachait pas). Traudl Junge n’a sans doute été ni amoureuse, ni aimée de Hitler, qu’elle n’a pas connu au mieux de sa forme. Mais la rapidité avec laquelle elle trouve sa place dans le saint des saints suggère qu’elle était beaucoup plus qu’une sténodactylo2.

Si Hitler ne prise guère, en principe, l’activité professionnelle des femmes, ce serait cependant une erreur de prendre ce réactionnaire pour un conservateur. En effet, pour façonner la femme allemande selon ses vœux, il ne compte guère sur la famille ni sur la tradition. Un livre éducatif de Johanna Haarer, paru à la veille de la guerre et très diffusé, Mutter, erzähl von Adolf Hitler3 !, montre que la mobilisation des esprits féminins n’était pas, pour ce régime, moins importante que l’enrôlement des ardeurs masculines, même si les méthodes pour obtenir l’assentiment différaient, tout comme les fonctions assignées. Une mère est censée raconter à trois enfants, deux garçons et une fille, la geste du Führer. Il est fort peu question de sa famille, sinon pour dire qu’il a été tôt orphelin et a dû gagner sa vie en différant la réalisation de ses ambitions d’architecte. L’histoire militaire et politique domine le propos et la conclusion, si elle différencie de manière classique les rôles sexuels, ne confine pas pour autant la femme dans le souci exclusif de son foyer :

Vous devez encore tirer, vous, enfants, une leçon de la longue histoire que je vous ai racontée : vous, Fritz et Hermann, devez d’abord devenir des jeunes gens pleinement allemands, qui occupent leur place dans la Jeunesse hitlérienne, et plus tard des hommes allemands capables et courageux, afin que vous aussi soyez dignes d’avoir Adolf Hitler pour guide. Toi, Gertrud, tu dois être une vraie jeune fille allemande, une authentique jeune fille BDM1, et plus tard une vraie femme et mère allemande, afin que toi aussi tu puisses à chaque instant regarder le Führer dans les yeux.

Les derniers mots sont lourds de sens : les hommes sont guidés par Hitler, comme l’indique le terme même de « Führer », tandis que les femmes le regardent dans les yeux. Il est difficile de savoir s’il a lui-même inspiré cette phrase ou si elle émane d’un inférieur : quoi qu’il en soit, elle exprime à merveille la place éminente de la loyauté féminine dans la construction politique nazie, la fonction majeure du regard de Hitler dans son emprise sur son peuple et le fait qu’il était plus sûr de sa séduction envers les femmes qu’envers les hommes. Il compte davantage sur la crainte ou l’effet d’entraînement de la masse pour faire marcher droit ceux-ci, et sur la complicité pour enrôler leurs compagnes.

L’éducation des filles est donc une chose bien trop sérieuse pour être laissée à leurs parents. Il n’est nullement question de leur faire quitter l’école plus tôt qu’aux garçons : c’est seulement l’université qui leur est déconseillée. Mais elles sont invitées à rejoindre, après leur Abitur, un Service du travail féminin (Frauenarbeitsdienst) institué en 19341. Quant aux écoles « du Reich », cultivant le corps aussi bien que l’esprit et censées rivaliser avec les collèges britanniques2, elles n’étaient pas réservées aux garçons : dans le propos déjà cité du 12 avril 1942, Hitler dit qu’on doit y rassembler « des garçons et des filles issus de toutes les classes » et qu’elles ont vocation à former un jour « toute la jeunesse du Reich ». Il y a aussi des instituts élitistes de formation politique, les Napola (Nationalpolitische Anstalten) : on en crée un pour les filles, près de Vienne, en 1939. En 1942, l’ouverture du second donne lieu à une controverse sur laquelle on reviendra.

Le livre éducatif cité plus haut vouait toute jeune fille à l’entrée dans le BDM, branche féminine de la Hitlerjugend. D’abord volontaire, l’adhésion à ce mouvement devient obligatoire par une loi du 1er décembre 1936. De dix à quatorze ans, les garçons sont Pimpfe et les filles Jungmädel. Ce qui surprend, de la part d’un courant politique aussi attaché à la distinction classique des rôles sexuels, c’est la très large identité de la formation. En témoigne le manuel Das kommende Deutschland3, qui présente les règles et programmes de toutes ces organisations. Il édicte, en ses pages 58 et 74, des exigences de performances sportives pour les Jungmädel à peine inférieures, voire égales, à celles exigées des Pimpfe : le 60 mètres doit être, par les deux sexes, couru en moins de 12 secondes et, au saut en longueur, les filles peuvent se contenter de 2,50 mètres, quand les garçons doivent bondir 20 centimètres plus loin ! Quant aux effectifs de 1939, donnés par le livre1, ils montrent que les filles, moins embrigadées dans la période du volontariat, ont entièrement rattrapé leur retard : elles sont plus de 4 millions sur un total d’un peu moins de 8 millions. L’effort a donc été considérable. Plus curieux encore, l’éducation politique n’est détaillée que dans le chapitre sur les Jungmädel : peut-être considère-t-on que, pour les garçons, la chose va de soi ? En tout cas, le programme imposé aux filles n’est pas mince :

a) La Jungmädel doit connaître la date et le lieu de naissance du Führer, et pouvoir raconter sa vie. b) Elle est capable de raconter l’histoire du mouvement et la lutte des SA et des Jeunesses hitlériennes. c) Elle connaît les collaborateurs vivants du Führer.

De ce bagage obligatoire font aussi partie des quantités d’hymnes et de noms de martyrs, la capacité de dessiner de mémoire une carte de l’Allemagne et aussi, bien qu’elles soient fort dépassées lorsque le livre est publié, les clauses du traité de Versailles, assorties de la liste des pays qui auraient profité de l’occasion pour dépouiller leur patrie.

Ces directives trahissent éloquemment le besoin qu’éprouvait ce régime d’arracher très tôt les femmes à leurs familles, afin de les modeler à l’écart de leurs mères et de leur donner un horizon beaucoup plus vaste que celui de leur futur foyer.

L’emprise du régime et de son chef sur les femmes est médiatisée par l’une d’elles, Gertrud Scholtz-Klink, peu après la prise du pouvoir. Née en 1902, veuve d’un SA que l’on dit mort en héros (il a été frappé d’une crise cardiaque en 1930 au cours d’un meeting houleux), mère de quatre enfants, dotée d’une grande éloquence et d’une forte puissance de travail, elle devient en 1934 une véritable Führerin. Elle porte couramment ce titre dans la presse nazie, le plus souvent sous la forme développée de Reichsfrauenführerin : dirigeante des femmes du Reich. Elle dirige la branche féminine du Front du Travail, le syndicat nazifié, les femmes membres du parti (NS-Frauenschaft), ainsi que les filles embrigadées dans les mouvements de jeunesse - tout en étant sous la coupe respectivement, pour chacune de ces fonctions, de Ley, Hess et Schirach. Il y a même dans la direction du parti un intermédiaire entre elle et Hess, Erich Hingelfeldt, dont le secteur de responsabilité est dénommé « aide sociale1 » ! Une position inconfortable, qu’elle essaye d’affermir en recourant aux arbitrages de Hitler. Mais le fait n’est connu que par son témoignage, très postérieur2, et le reste de la documentation ne fait pas mention de la moindre rencontre entre eux, si ce n’est au milieu des foules de Nuremberg et d’autres lieux. Telle n’est pas la moindre surprise de cette étude : cet homme si friand de compagnies féminines fréquente très discrètement (et sans doute assez rarement) celle qu’il a placée à la tête des femmes allemandes. La trouvait-il peu attrayante ? Cette discrétion a-t-elle des motifs plus politiques et tient-il à ce que l’on pense que la Führerin n’a que des responsabilités subalternes, une fois que lui-même a imprimé la direction... et opéré la séduction ? N’oublions pas non plus ce qu’il dit à Goebbels de ses « femmes de parade » (cf. supra, p. 208) : c’est surtout à l’usage de l’étranger qu’il les met en avant.

Gertrud Scholtz-Klink, qui a vécu très vieille, a refait surface après s’être fait oublier pendant quelques décennies et, comme Winifred Wagner et Leni Riefenstahl, s’est alors exprimée sur le passé sans repentir aucun. Non seulement elle se targuait, en 1978, d’avoir élevé une digue qui, si on l’avait entretenue, aurait pu facilement contenir la bohème soixante-huitarde1, mais elle parlait de Hitler avec une admiration et une abnégation intactes, sans lui en vouloir le moins du monde de l’avoir négligée. Recevant Claudia Koonz en 1981, peu après les élections qui ont vu l’arrivée de la gauche au pouvoir en France, elle dit à l’historienne américaine que François Mitterrand a eu raison de créer un ministère des Droits des femmes, mais prétend qu’elle-même avait été beaucoup plus puissante qu’Yvette Roudy :

Vous, les jeunes, vous ne faites confiance qu’à ce qui est écrit. Mais, vous savez, Hitler ne prenait pas ses décisions avec un crayon et un papier. Je faisais comme tous les responsables. Quand je voulais quelque chose, je lui en parlais. Ou plutôt, je l’écoutais patiemment. Au bout d’une heure, il se fatiguait et je prenais la parole à mon tour. [...] Quand je n’étais pas d’accord, je le lui disais. Ma voix n’était pas des plus fortes, mais nous avons beaucoup agi en silence. Vos historiens sont toujours à la recherche de traces écrites ; le style de Hitler, c’était plutôt de nous faire comprendre ce qu’il voulait et de nous laisser agir.

Dans deux cas, il est vrai, elle a pu remporter une victoire sur le patriarcat ambiant. D’une part, elle a été en première ligne dans le combat pour l’ouverture, à Luxembourg, de la deuxième Napola féminine. Elle était cependant épaulée par son troisième mari, le colonel SS Heissmeyer, lequel avait sur ce dossier l’oreille de Himmler. L’affaire débute le 5 juin 1942 par un rappel à l’ordre du ministre des Finances, un dinosaure rescapé des gouvernements prénazis, le comte Schwerin von Krosigk, qui menace de couper les crédits si l’établissement prévu n’est pas transformé en un banal internat de jeunes filles. Après un an de palabres, l’arbitrage de Hitler tombe le 24 juin 1943 : ce ne sera pas une, mais trois nouvelles Napola qui seront créées pour former des cadres politiques féminins ! Les dés semblent donc quelque peu pipés : l’appareil nazi, dans son entier, dame le pion à un représentant des anciennes élites, attaché à une formation minimale des jeunes filles, tout en ménageant pendant un an ce point de vue conservateur. Et le caractère féministe de cette victoire est encore atténué si l’on songe que ces « cadres politiques féminins » ne sont nullement destinés à siéger au Reichstag ou à trôner dans les ministères clés, mais bien à s’occuper des secteurs de l’appareil d’État traitant des affaires féminines ou supposées telles1.

L’autre victoire est d’une portée encore plus limitée : il s’agit de sauver la mise d’une universitaire, Margarete Gussow, une astronome que ses états de service qualifient pour accéder à un poste vacant de directeur de laboratoire. Il faut dire que les femmes occupaient, sous la république de Weimar, 1 % des chaires universitaires supérieures, ce qui limitait d’avance les protestations quand les nazis, qui avaient laissé en place les rares titulaires à condition qu’elles ne fussent ni juives, ni proches de la retraite, ni émigrées, entreprendraient d’empêcher de nouvelles nominations féminines. Le 8 juin 1937, Hitler édicte qu’on ne peut plus nommer que des hommes, si ce n’est dans le domaine « social ». Ainsi, comme dans le cas des Napola, il y aura des cadres féminins pour les questions dites féminines. Et lorsque le 21 février 1938, après une vigoureuse bataille de la Reichsfrauenführerin, Margarete Gussow obtient sa chaire d’astronomie, il est bien précisé que c’est « à titre individuel et exceptionnel ». Il y aura, au total, une poignée de nominations comme chef de laboratoire mais, en 1942, s’agissant de la direction d’un institut, le refus est catégorique, malgré une nouvelle intervention de Gertrud Scholtz-Klink et une pénurie totale de candidatures masculines1.

Cependant, Claudia Koonz lui ayant demandé de citer un exemple de son influence, c’est dans un autre domaine que l’ancienne Führerin le choisit : elle se vante d’avoir fait rapporter la décision, déjà prise par le gouvernement, de recruter les femmes dans l’armée, à la fin de la guerre :

- En 1944, on ordonna à mes femmes de mettre l’uniforme et de se porter volontaires pour le service militaire. Je leur ai dit que mes fils étaient déjà sur le front et que je n’avais pas l’intention d’y envoyer mes filles. Mes femmes n’ont pas mis l’uniforme.
-  Mais d’autres femmes l’ont mis.
-  Cela ne me regardait pas2.

Voilà bien les limites du pouvoir, sous l’homme Hitler, de la « Führerin des femmes du Reich ». Elle dirige, en fait, les femmes conformes à la répartition officielle des rôles. Si d’autres sont embauchées par le régime pour des tâches qui n’exigent que peu de douceur maternante, elle ne proteste pas mais se tient à l’écart avec ses femmes, comme le montre encore mieux cet extrait de la conversation avec Claudia Koonz :

J’ai, un jour, visité un camp près de Berlin. Une inspection de routine. Certaines de mes femmes y travaillaient. On les avait envoyées là pour s’occuper des résidentes asociales. Tout paraissait normal, en ordre. Après que les résidentes avaient été rééduquées, on les renvoyait dans leurs foyers. Au moment où j’allais partir, une jeune femme m’attira à part et me supplia d’écouter ce qu’elle avait à me dire : « Comment pouvons-nous les aider à se réhabiliter, Frau Scholtz-Klink, alors que nous n’avons même pas un jeu de cartes ou du savon ? Comment pouvons-nous faire notre travail si nous n’avons pas de matériel d’artisanat ? Et les résidentes ont l’air tellement déprimées. À les voir, on ne dirait pas qu’elles vont rentrer chez elles. » Cette jeune femme avait risqué sa place pour m’avertir. Je donnai l’ordre de transférer mes femmes ailleurs. Et elles le furent. Nous ne participerions pas à de telles choses1.

L’organisation dirigée par Gertrud Scholtz-Klink s’occupe de convaincre les femmes allemandes de la noblesse de leur rôle familial : les seuls métiers conseillés à celles qui tiennent à en exercer un rappellent ces mêmes fonctions familiales, comme l’enseignement, l’assistance sociale et les fonctions hospitalières... subalternes2. On cherche à les former au mieux pour remplir ce rôle tout en épousant les virages de la politique officielle, notamment lorsqu’au début de la guerre le gouvernement réhabilite, dans une certaine mesure, le travail féminin en usine ou aux champs. Mais la Führerin ne peut se résoudre à orienter ses administrées vers les besognes militaires ou répressives. Sans doute, lorsqu’il lui laisse dans ce domaine une marge d’appréciation et d’intervention, Hitler lui-même tâtonne. Et quand elle refuse qu’on enrôle ses femmes, il s’incline facilement. Il y aura bien des femmes sous l’uniforme, mais elles n’auront rien à voir avec la politique féminine du gouvernement nazi.

Il n’est pas faux que les camps de concentration aient surtout servi, dans les premières années, à la « rééducation » et qu’on y ait fait, en général, de courts séjours, en se faisant dûment laver le cerveau : la Frauenschaft avait ici toute sa place auprès des « résidentes asociales », c’est-à-dire des militantes de gauche, pour donner à ce fleuron de la LTI1 son véritable sens. C’est à l’approche de la guerre que le régime se durcit et que, pour les captives, l’espoir d’une libération s’estompe tandis que, depuis la nuit de Cristal2, la composante « raciale » de la population concentrationnaire grimpe en flèche. Le recrutement des SS est alors en pleine expansion et il fait une place aux femmes. Elles seront environ 10 % dans l’encadrement des camps, mais regroupées dans des unités auxiliaires et employées souvent dans des fonctions « féminines » telles que le secrétariat3. Certaines encadreront les détenues - et parfois ne seront pas en reste de cruauté, par rapport à leurs collègues masculins. Mais leur participation aux atrocités sera, somme toute, marginale. D’ailleurs, si elles sont présentes dans les camps de concentration et dans ceux, comme Auschwitz, où l’on inflige à la fois la mort lente par le travail et la mort brutale des chambres à gaz, on n’en trouve pas dans ceux où seule cette dernière est infligée, comme Treblinka ou Sobibor. D’autre part, les Juifs sont raflés par l’armée ou la police, qui utilisent à cet effet du personnel masculin.

Si donc il est certain que les femmes ont été enrôlées par le régime et, par lui, plus que jamais politisées, quelques publications récentes tombent peut-être dans l’excès inverse des absolutions traditionnelles. Outre leur rôle dans les camps, on leur reproche, par exemple, d’avoir, autant que les hommes, dénoncé des voisins juifs pour pouvoir agrandir leurs appartements1.

Il faut s’entendre. La raison d’être du nazisme, c’est de compromettre un peuple entier dans une politique pratiquant couramment le meurtre des populations considérées comme inférieures ou nocives. De ce point de vue, les femmes sont complices. Tel un Petit Poucet maléfique, Hitler laissait traîner des indices de sa violence, ne serait-ce que dans ses discours. Mais les rôles étaient, dans l’immense majorité des cas, bien tranchés et, en ce qui concerne l’exécution des basses besognes, les femmes allemandes ne peuvent pas être mises sur le même plan que leurs compagnons. Elles n’avaient pas une claire conscience du devenir des familles dont elles occupaient les logements, après les avoir dénoncées ou non. Le fait qu’elles n’aient été que 10 % dans le personnel des camps est éloquent. Eleonore Baur2, que le Führer connaissait personnellement, est une exception qui confirme cette règle. Elle était, avant les mises au point d’A. M. Sigmund et d’A. Joachimsthaler, cantonnée dans les plus médiocres des biographies du Führer ou des études sur ses amours. Comme cette nazie précoce avait eu un enfant naturel, les auteurs de ces publications s’empressaient d’insinuer que Hitler en était le père, son surnom de « Schwester Pia » ajoutant un piment à la fois anticlérical et antiféministe. En fait, ce n’était pas une religieuse défroquée mais elle avait travaillé comme infirmière ou plutôt, faute d’études, comme aide-soignante. Elle avait connu un destin banal de fille pauvre, orpheline de mère peu après sa naissance, persécutée par sa belle-mère, placée très tôt et prostituée très jeune. Hitler ne pouvait être le père de son enfant en raison d’un hiatus chronologique d’au moins quinze ans : la naissance date de 1905 et leur rencontre de 1920.

Fascinée, comme tant d’autres, par ses discours, elle devient une activiste du parti et se trouve tout près de la tête du cortège arrêté par les balles, le 10 novembre 1923. Elle n’est pas blessée (et s’occupe des blessés) mais elle est la seule femme à recevoir « l’ordre du sang », la décoration, très prisée après 1933, qui récompense les survivants de cette manifestation. Si elle est distinguée par Hitler lors de manifestations officielles (une photo les montre les mains dans les mains et les yeux dans les yeux, lors des cinquante ans du chancelier, le 20 avril 1939), il ne semble pas avoir noué de lien personnel avec elle. En revanche, elle est une familière de Himmler, qui la nomme colonel SS et lui donne un libre accès aux camps de concentration. Elle va souvent dans celui de Dachau, où elle se fait vite remarquer par les détenus. Elle rend service aux uns, ce qui lui sauvera la mise après la guerre, moyennant tout de même cinq ans d’incarcération, et persécute les autres en les exploitant de toutes les manières, y compris sexuellement. Elle se fait construire, avant et pendant la guerre, une somptueuse villa qu’elle réussira à habiter, sans verser la moindre indemnité réparatrice, jusqu’à sa mort survenue en 1981, par des détenus qu’elle met volontiers dans son lit. Bref, une caricature d’officier SS, concentrant un sadisme et une propension à l’abus de pouvoir qui n’avaient rien à envier aux pires de ses homologues masculins, et profitant en parasite des besognes répressives du régime. Au royaume de Hitler, décidément, le sort des femmes est plus aléatoire et se prête moins à la catégorisation que celui des hommes1.

Dans l’ensemble, cependant, il faut reconnaître que, conformément à ce qu’il pensait de leur rôle dans la société et à l’usage qu’il faisait d’elles dans sa propre vie, il protégeait relativement les femmes des aspects les plus violents de son régime. Du côté des bourreaux s’entend, car, en tant que victimes des génocides, au contraire, elles étaient la cible principale puisqu’en elles reposaient les chances de survie et de vengeance de leur groupe. La destruction impitoyable de la femme visiblement enceinte ou pourvue d’enfants en bas âge était le symbole même de la fermeté requise, comme Himmler l’explique longuement, à partir du 6 octobre 1943, à des auditoires de chefs civils et militaires lorsque le régime a décidé d’élargir la base des complicités dans le cadre de sa politique de « guerre totale2 ». Femme protégée d’un côté pour qu’elle fasse des enfants, femme massacrée de l’autre parce qu’elle en fait : dans peu de domaines, la volonté de diviser à toute force l’humanité en races incompatibles développe des conséquences aussi tranchées et aussi absurdes. Si on ne connaît aucun commentaire de Hitler sur les massacres de Juives, sa cruauté spécifique envers les femmes, lorsqu’il avait décidé de s’en prendre à une catégorie de la population, se révèle bien dans ce propos sur les militantes communistes, également peu rassurant sur le sort de leurs enfants :

[...] Les enfants élevés par des êtres asociaux deviennent eux-mêmes des bandits, et d’autant plus qu’ils ont, en général, pour mères des femmes qui sont les dignes pendants de leurs pères. J’ai acquis également dans ce domaine de riches expériences pendant notre période de lutte. Dans les échauffourées, les femelles communistes se révélaient les pires, bombardant nos SA avec tout ce qui leur tombait sous la main. Quand ceux-ci faisaient mine de se défendre, elles se protégeaient en tenant leurs enfants à bout de bras. Cela prouve bien que, contrairement à la plupart des parents, ceux-là ne se soucient nullement de la santé et de la sécurité de leurs enfants1.

On s’est peut-être étonné de ne pas trouver dans la liste des « femmes de parade », censées jouer un rôle de propagande en dehors de l’Allemagne, l’aviatrice Hanna Reitsch. La raison en est probablement que le Führer admettait malaisément cette exception. La date à laquelle il se décide à s’afficher avec elle plaide dans ce sens.

Née en 1912, fille d’un ophtalmologue silésien, passionnée d’aviation depuis son enfance, Hanna Reitsch se rapproche des nazis malgré leur misogynie parce qu’elle voit dans leur régime une occasion de concilier sa passion avec son « sentiment du devoir » envers sa patrie, et peut-être aussi de vaincre la résistance de son père, fervent nationaliste et nazi précoce. Elle est engagée comme pilote d’essai, un métier dangereux entre tous, dans l’industrie en 1935 puis dans la Luftwaffe en 1937. Elle est décorée de la croix de fer par Hitler, flanqué de Göring, le 29 mars 1941, à la chancellerie de Berlin. La presse est présente, et le Völkischer Beobachter du lendemain rend compte de la cérémonie dans des termes qui s’appliqueraient tout aussi bien à un homme :

Le Führer, commandant suprême de la Wehrmacht, a décerné la croix de fer de seconde classe à la célèbre aviatrice et capitaine d’aviation Hanna Reitsch qui, par un engagement constant de son être, a rendu des services exceptionnels dans le domaine de l’équipement de la Luftwaffe.

On se souvient que Hitler prépare alors l’agression contre l’URSS comme une guerre raciale où le pays joue son sort, qui peut donc devenir, en cas de difficulté, une « guerre totale », et qui le deviendra. Il a, quelques jours plus tôt, rencontré Leni Riefenstahl, sans doute pour se donner confiance (nous verrons aussi, infra p. 302, qu’il passe une soirée nostalgique à Vienne en compagnie de Schirach et de son épouse Henriette). Cette manière de distinguer une femme dont la profession, tout à fait opposée aux normes nazies, a d’éminentes vertus militaires, peut s’interpréter comme une préparation des esprits à la guerre totale, pour parer à toute éventualité, et Dieu sait si Hitler aime, dans ce domaine, anticiper. Mais le dictateur s’offre aussi un entretien personnel avec la lauréate qui, dit-elle dans ses mémoires, est impressionnée par la pertinence de ses questions, par sa « simplicité » et par son « rayonnement ». Bref, il se met en frais, sans que nous puissions déterminer s’il prend un plaisir seulement intellectuel à interroger une femme aux goûts et aux aptitudes exceptionnels, ou s’il éprouve pour elle une attirance. Enfin, la décoration même qu’il décerne a, pour lui, une valeur particulière. Le 2 décembre 1914, jour où il avait lui-même obtenu la croix de fer de seconde classe pour avoir tenu bon dans la mêlée des Flandres alors que ses camarades tombaient tout autour de lui, avait été « le plus beau de [sa] vie », d’après une lettre écrite sur le moment1. Il y avait de quoi : après tous ses échecs, c’était en quelque sorte son premier diplôme, et il était décerné par la patrie.

Avant de jouer dans le tout dernier acte un rôle spectaculaire, Hanna Reitsch prend à nouveau de gros risques en pilotant des V1 expérimentaux. Or cette arme, ainsi que le V2, est censée rétablir l’équilibre des forces en 1944, et l’annonce de mystérieuses « armes nouvelles » est un leitmotiv des discours hitlériens, discrets ou publics, destinés à remonter le moral des Allemands à tous les échelons hiérarchiques. Le fait qu’une femme risque sa vie pour les mettre au point, et ne la perde pas, pourrait être aussi, pour le Führer, un soutien moral. Et l’intervention d’Otto Skorzeny, l’un de ses principaux hommes de confiance à la fin de la guerre, pour obtenir qu’elle soit autorisée à faire ces essais, confirme que le dictateur suivait l’affaire de près1. Il n’en reste pas moins qu’il évite le sujet dans ses allocutions comme dans ses conversations, témoin le fait que Hanna ne figure pas dans les listes de « femmes de parade » dressées devant Goebbels, Christa Schröder ou les secrétaires de Bormann. .

Hitler, comme nous le voyons tout au long de ce livre, choisit un certain nombre d’Allemandes pour agrémenter son existence. Mais si nous pouvons discerner, de plus ou moins près, ses relations avec beaucoup d’entre elles, force est de constater que la « liste de Hitler », pour reprendre le titre ambigu du dernier livre de Joachimsthaler2, a des limites extrêmement floues. Comment, aujourd’hui, connaître l’attention que cet homme, à la fois galant, pudique, secret et affectivement disponible, a prêtée à telle ou telle créature dans une foule d’invitées ? Car il se distrayait volontiers en compagnie de vedettes de la musique, du sport ou du cinéma, souvent drainées vers lui par le couple Goebbels. La chancellerie de Berlin, plus que le Berghof, était le théâtre d’invitations fréquentes, où l’élégance le disputait à la beauté. Hitler passait de cercle en cercle. Outre Leni Riefenstahl, lorsqu’elle n’était pas accaparée par ses tournages ou ses montages, les actrices de cinéma Renate Müller, Jenny Jugo, Brigitte Horney, Marianne Hopp et Lilian Harvey sont les plus illustres des figures qu’il croisait là. En plus des sensations qu’elles lui procuraient, elles lui permettaient de communier avec son peuple qui, sur les écrans et dans les journaux, admirait les mêmes grâces.

Plusieurs d’entre elles ont peut-être tenté de l’approcher. Christa Schröder nous conte plaisamment les mésaventures de l’actrice et cantatrice Margarete Slezak qui, outre sa plastique et son talent, pensait pouvoir jouer de l’admiration de Hitler pour son père, Leo Slezak, un ténor mondialement célèbre d’origine autrichienne qu’il avait entendu chanter Wagner dès son adolescence. Or il s’était laissé approcher par elle le dimanche précédant l’Anschluss. Christa servait sans doute de chaperon puisqu’elle était présente d’abord lors d’un thé intime, devant un feu, dans les appartements de la chancellerie, et que la soirée s’était ensuite déroulée chez elle. Hitler lui avait promis de visiter son appartement et elle avait insisté pour qu’il le fît ce jour-là. Entre-temps, Margarete était allée mettre une tenue de soirée puis était venue en avance chez Christa, avec qui elle était liée d’amitié, pour disposer des chandeliers dont elle attendait « un effet magique sur Hitler ».

Assise à côté de Hitler sur le sofa anglais, elle tenta de lui caresser les mains, mais Hitler la repoussa doucement : « Gretl, vous savez bien, je ne veux pas ! » (das mag ich nicht). Bien que je me sois éloignée plusieurs fois par discrétion, Hitler resta sur la réserve et le serviteur put, au bout de quelques heures, reprendre possession de son maître indemne1 !

L’invasion de l’Autriche a lieu le samedi 12 mars. C’est, de loin, le plus improvisé des coups de théâtre hitlériens : il est déclenché par une initiative du chancelier autrichien Schuschnigg, contraire aux attentes du gouvernement allemand. Le 9, il annonce pour le 13 un plébiscite sur l’indépendance de l’Autriche, dont la question est suffisamment ambiguë pour que le « oui » ait de bonnes chances de l’emporter, même chez les sympathisants nazis. Le dimanche précédent, lors de sa soirée avec Margarete Slezak, Hitler avait certes l’intention d’absorber prochainement la patrie de ses parents, mais pas dans l’immédiat2. C’est peut-être pourquoi il s’offrait ce jeu consistant à laisser venir une soupirante et à sourire de ses efforts. Sans doute, si l’invasion avait été préméditée, aurait-il trompé l’angoisse dans une compagnie féminine plus familière.

Un petit livre extraordinaire3 nous donne un aperçu fugace sur l’impression qu’il causait à ses administrées, au plus intime de leur être. Charlotte Beradt, une intellectuelle juive de Berlin, reste en Allemagne jusqu’en 1939 avant de s’exiler aux États-Unis. Férue de psychanalyse, elle accumule des preuves de la nocivité du nazisme d’une manière aussi originale que discrète : elle demande aux gens de raconter leurs rêves et note aussi ceux dont elle recueille le récit par des intermédiaires. En publiant ce matériel en pleine guerre sous la forme d’un article puis lorsqu’elle en fait un livre en 1962, elle élimine les rêves dont le contenu est manifeste, qu’il soit question de torture ou d’érotisme, pour ne retenir que ceux où la peur, comme l’amour, donnent lieu à d’intéressants déplacements. Il s’agit d’un livre de combat antitotalitaire : son opposition constante au nazisme et son ralliement temporaire au communisme pendant les années 1920 inspirent à l’auteur une réflexion sur la façon dont la dictature s’empare de l’individu en le faisant coopérer à son asservissement. L’homme devient son propre policier jusqu’au cœur de ses songes, tel ce médecin qui voit disparaître les murs des appartements et entend une voix dire que c’est une décision du gouvernement.

Des rêves érotiques faits par des femmes et mettant en scène les dirigeants nazis, tout particulièrement le premier d’entre eux, Charlotte Beradt ne nous dit rien, sinon qu’ils étaient nombreux au point d’être par là même, à ses yeux, inintéressants. À lire ceux où le rapport sexuel est métaphorisé, nous trouvons déjà une matière appréciable pour notre propos. Ainsi, cette secrétaire de trente ans, vivant avec une mère très aimée, juive, après avoir perdu un père qui ne l’était pas, fait dans l’hiver 1936-1937 quatre rêves qui l’avertissent que la cohabitation avec cette mère représente un danger. Au troisième, la mère meurt et elle en est très soulagée. Au quatrième, elle a un enfant d’un « aryen », sa belle-mère veut le lui retirer en raison de sa race et elle répond : « Depuis que ma mère est morte, vous ne pouvez plus rien contre moi1 ! » La limite de ce témoignage, comme de tous ceux du livre, est qu’aucun élément ne permet d’interpréter le contenu « manifeste » pour dégager un contenu « latent ». Ainsi, une cure psychanalytique pourrait permettre de préciser le rapport entre ce père « aryen » et Hitler... Mais nous pouvons nous en passer pour constater qu’il est arrivé à ses fins : il oriente la libido de ses sujettes de telle sorte que la patrie y trouve son compte. Si des Juives ont à ce point honte de leur « sang », nul doute qu’une foule d’aryennes ne désirent prodiguer au Reich des fruits de leurs entrailles aussi nombreux que « purs ».

Le rêve le plus longuement raconté (p. 89-90) est celui d’une étudiante qui, consciente de la signification de tels songes, les notait scrupuleusement au réveil « pour n’en oublier aucun détail et ne pas s’en tirer à bon compte ». Elle avait, dans la réalité, quitté Paul, son ami juif, et se retrouva, en rêve, dans un amphithéâtre où se déroulait un cours de « raciologie ». Paul était sur l’estrade et servait d’exemple vivant au conférencier, le « dicteur », qui combinait des traits de Hitler et d’un ancien directeur d’école de la rêveuse2. Si la ressemblance physique du personnage fantasmé avec le dictateur est incomplète, rien ne distingue la manière de Hitler et celle du dicteur. Promenant une règle sur le visage de Paul, il demande à la foule en quoi ses traits sont « inférieurs ». Un spectateur dit qu’il est « parfaitement correct » et l’orateur rétorque : « Eh bien, ce monsieur prétendument correct m’a exprimé il y a quelque temps le déplaisir que lui causerait un éventuel rattachement de l’Autriche. » L’étudiante crie que ce n’est pas vrai et le dicteur paraît un moment ébranlé avant de redevenir « glacial ». Alors, une « lumière bleue » nimbe la scène, la foule crie au miracle et le dicteur paraît très mal à l’aise. Mais une spectatrice dit que c’est une illusion et le rêve se termine, car la lumière venait en fait d’une pièce voisine et avait provoqué le réveil.

L’étudiante a quitté un amant juif. Ce qui lui arrive en rêve est pire, sans doute, que si elle se donnait à Hitler. C’est le corps de son ami qui se retrouve livré au dictateur ; du sien propre il n’est même pas question. Cela va sans dire.

Si les rêves érotiques avaient survécu, il pourrait être captivant d’en donner un aperçu pour achever de montrer la prise symbolique de Hitler sur ses administrées, dont il était sans doute conscient quand il déployait les sortilèges de ses tirades et de ses fêtes. Mais sans doute on s’en lasserait assez vite. En revanche, il est intéressant de voir comment on résistait au charme du Führer au point d’arriver, dans quelques cas, à se dresser contre lui.

Le hasard et les préoccupations de carrière y ont leur place, notamment quand on émigre pour des raisons non politiques et qu’on devient antinazie peu à peu sous des influences étrangères. Nous avons vu le cas de Friedelind Wagner. C’est aussi celui de Marlene Dietrich1. Cette actrice de théâtre plus que de cinéma, remarquée et engagée en 1929, à l’âge de vingt-huit ans, par le cinéaste Josef von Sternberg qui lui procure, dans L’Ange bleu, son premier triomphe, a suivi son mentor à Hollywood. Bien que les premières années soient difficiles et son retour en Europe annoncé, elle entame, le 3 janvier 1933, un tournage. La prise du pouvoir par les nazis ne l’enthousiasme pas mais ne lui inspire pas non plus de commentaires très politisés. L’annulation de ses projets européens pourrait procéder autant, sinon plus, de la crainte de difficultés professionnelles que d’un désaccord politique. Elle avait beaucoup travaillé avec des artistes juifs - dont Sternberg, émigré en mars 1933 - et se serait retrouvée, à Berlin, coupée de bien des amis. C’était aussi une Berlinoise des années 1920, habituée à une vie nocturne que les nazis en général, et le Gauleiter Goebbels en particulier, réprouvaient.

À coup sûr, le charme de Hitler n’agit pas sur elle. Mais le plus intéressant, dans l’affaire, c’est que les nazis vont multiplier les ménagements et les offres tentatrices dans l’espoir qu’elle revienne, presque jusqu’à la guerre. Elle est présentée comme une talentueuse Allemande dévoyée par des metteurs en scène juifs qui lui font jouer des « rôles de putain ». Lorsqu’en 1935, après La Femme et le Pantin, elle annonce qu’elle ne tournera plus avec Sternberg, la presse berlinoise voit là un premier pas et essaie d’en susciter d’autres. Dans un éditorial anonyme, visiblement inspiré par le ministère de la Propagande, on peut lire :

Marlene devrait à présent rentrer chez elle, reprendre son rôle historique de figure de proue de l’industrie cinématographique allemande et ne plus se laisser utiliser comme un outil par les Juifs d’Hollywood1.

Le ton se fait plus sévère dans l’été de 1936 lorsque l’actrice, dont l’étoile est montée très haut, fait une tournée triomphale en Europe, non seulement sans venir en Allemagne, mais en annonçant qu’elle ne veut plus y mettre les pieds car on y traite trop mal sa personne et ses films. Mais ce n’est pas encore la rupture, du moins du côté hitlérien : un émissaire lui est envoyé à Londres, à Noël 1936, pour lui promettre, de la part de Goebbels, que la presse ne l’attaquera plus. En contrepartie, on lui demande une fois encore de devenir la « figure de proue » du cinéma allemand, avec toute liberté de choisir ses sujets et ses collaborateurs - pour peu que ces derniers ne soient pas juifs. Le visiteur ajoute : « Le Führer aimerait que vous rentriez chez vous. » Non seulement elle refuse, mais elle demande, le 6 mars 1937, à être naturalisée américaine. La presse la condamne, une fois de plus, dans des termes mesurés. Ainsi, Streicher écrit dans le Stürmer que ses contacts juifs l’ont rendue « totalement non allemande ». Voilà qui ne ferme pas la porte à une guérison, si elle change d’environnement. C’est qu’il reste une étape à franchir : deux ans sont nécessaires pour obtenir un passeport américain et elle a encore besoin de celui du Reich, qu’elle entreprend de faire renouveler à l’ambassade parisienne en novembre 1937. L’ambassadeur, le comte von Welczeck, agrée sa demande tout en la priant instamment de revenir en Allemagne et, devant ses conditions (notamment de pouvoir retravailler avec Sternberg), finit par dire : « Un mot du Führer et tout se déroulera comme vous le souhaitez, dès que vous reviendrez. » Du moins d’après les mémoires de l’actrice1.

Cependant, le journal de Goebbels écaille quelque peu cet autoportrait. Il semble indiquer que Marlene a refait un pas vers son pays. D’ailleurs, le prétexte d’un renouvellement de passeport pour reprendre langue avec le régime est un peu étrange, et on n’a pas entendu dire qu’un autre émigré antinazi ait fait ce genre de démarche, quel que fût l’inconfort d’être apatride - fort atténué au demeurant si l’on était une vedette. Voici d’abord le récit de l’entrevue à l’ambassade, tel qu’il lui est parvenu :

Marlene Dietrich a fait dans notre ambassade de Paris une déclaration formelle contre ses calomniateurs en soulignant qu’elle était allemande et voulait le rester. Elle doit aussi se produire chez Hilpert, au Deutsche Theater. Je vais à présent la prendre sous ma protection1.

Il est peu convaincant de voir là l’effet d’un récit fantaisiste de l’entrevue par un ambassadeur honteux de sa tournure2. Car Goebbels, battant le fer pendant qu’il est chaud, envoie aussitôt à Paris Heinz Hilpert3, le directeur qu’il a choisi en 1934 pour le Deutsche Theater de Berlin (une fonction qu’il gardera jusqu’à la fin du régime, tout comme Tietjen à Bayreuth). Non seulement Marlene le rencontre sans se faire prier, mais elle précise ses intentions :

12/11. Hilpert était à Paris. Marlene Dietrich ne peut se produire à Berlin que dans un an. Mais elle s’accroche ferme à l’Allemagne. Hilpert en a assez des cliques artistiques parisiennes. Je le félicite pour son travail au Deutsche Theater.

Puis, sans que l’on sache quelles nouvelles informations (de Hilpert ? de Marlene ?) suscitent cette escalade dans le pardon, Goebbels écrit une semaine plus tard :

Marlene Dietrich a fait apparaître comme sans fondement toutes les accusations portées contre elle. Je la fais réhabiliter ( !) dans la presse.

L’antinazisme de Marlene Dietrich doit donc être relativisé, tout comme l’antinomie, fréquemment affirmée, de sa conduite avec celle de Leni Riefenstahl. Mais il ne faut pas tomber dans l’excès inverse. La fin de 1937 est un moment bizarre, où Churchill lui-même cherche ses marques1. Hitler n’a plus commis d’agression ou de transgression depuis près de deux ans. L’antisémitisme semble devoir se limiter aux lois de Nuremberg (1935) qui privent les Juifs de leur qualité d’Allemands et les isolent de bien des manières, mais ne leur rendent pas la vie impossible, notamment sur le plan économique. L’idée que le régime s’assagit et ne mérite pas qu’on se lance, pour l’éradiquer, dans une nouvelle guerre mondiale, est à son zénith.

Mais lorsqu’un an plus tard, alors qu’elle est en Suisse pour rencontrer des membres de sa famille restés en Allemagne, Marlene Dietrich apprend par un beau-frère, qui le tient de Goebbels, que le Führer lui-même tient à ce qu’elle revienne, elle refuse cette fois avec indignation, évoquant la nuit de Cristal2. Elle s’embarque pour les États-Unis, dont elle est désormais citoyenne, juste avant la déclaration de guerre et, lors de l’invasion de l’Europe, distraira les soldats par un tour de chant lascif.

Si les opinions du domestique Herbert Döhring sur les relations entre Hitler et Eva Braun ont peu d’intérêt parce qu’il brode sur de faibles indices, en revanche, il livre un témoignage intéressant sur les sentiments de Hitler envers Marlene, exprimés à l’occasion de projections. D’après toutes les sources, le dictateur avait une prédilection pour les films où l’on voyait des jambes féminines, et celles de Marlene étaient fameuses. Döhring raconte :

On pouvait voir chez nous beaucoup de films américains qui n’étaient pas projetés dans les salles. C’est comme cela qu’il a vu Marlene Dietrich1, et il la trouvait toujours excellente, comme artiste, comme comédienne. [...] Elle montrait souvent ses jambes, et il a toujours aimé regarder les jambes. Mais autrement, il la qualifiait d’hyène. Il ne l’aimait pas, parce qu’elle avait foutu le camp2.

Hitler manifeste-t-il autant d’impatience, de persévérance et d’indulgence pour des raisons uniquement politiques ? A-t-il vraiment besoin que Marlene vienne prendre sa place de « figure de proue », au point de s’exposer avec une telle constance à l’humiliation de ses refus ? Mais en général, il obtient ce qu’il veut... et nous voyons qu’ici, il en est bien près. Son comportement pourrait procéder au moins en partie d’un caprice, dont le danger politique est atténué par le fait que la famille de Marlene, et notamment sa mère, est restée en Allemagne. Voilà qui est intéressant. D’une part, il a envie de dominer une femme qui lui résiste ; d’autre part, il a une conception plutôt laxiste de la « femme allemande » puisqu’il n’hésiterait pas à lui proposer une Marlene en modèle, alors qu’elle incarne non seulement un charme corrupteur et court vêtu, mais aussi, dans ses rôles comme dans sa vie (elle est notoirement bisexuelle), le refus de dépendre des hommes. Il est possible qu’après les coups de balai donnés au début par Goebbels (à la fois en tant que Gauleiter de Berlin et ministre de la Culture) contre la « pornographie », Hitler éprouve le besoin d’élargir la palette et de montrer que la femme allemande sait aussi séduire.

Parmi toutes les opposantes, le cas de Sophie Scholl est l’un des plus intéressants, pour la bonne raison que, à travers les tracts de son mouvement, la Rose blanche, comme à la lecture du témoignage publié par sa sœur Inge peu après la guerre1, on devine aisément que sa rébellion, conséquente et assumée jusqu’à la plus sereine des fins, avait été précédée d’un juvénile abandon aux charmes du dictateur et de sa politique. Pour s’en extraire, l’influence d’un père inflexible et celle d’un frère désabusé n’ont pas été superflues. Nous sommes dans un milieu protestant et assez bourgeois de Bavière. Les cinq enfants, nés entre 1917 et 1922, du conseiller fiscal Robert Scholl et de son épouse Magdalena sont d’abord happés par la Jeunesse hitlérienne en raison du goût des veillées, de la nature et des feux de camp qu’ils doivent à leur éducation chrétienne2. Le clergé n’a pas l’air de les mettre en garde, ce que fait leur père dès l’arrivée de Hitler au pouvoir :

La politique entrait pour la première fois dans notre vie. Hans avait quinze ans, Sophie douze. On commença à nous parler de patrie, de camaraderie, de communauté populaire et d’amour du pays. Ces notions s’imposaient à nous et nous écoutions, enthousiasmés, ce qu’on nous en disait à l’école ou dans la rue. [...] Nous apprenions que Hitler voulait apporter à l’Allemagne la grandeur et le bien-être qui lui manquaient. Il entendait procurer à chacun du pain et du travail, en donnant à tout Allemand l’indépendance, la liberté et le bonheur. Ce programme nous plaisait et nous voulions consacrer toutes nos forces à le réaliser.

Autre chose nous séduisit, qui revêtait pour nous une puissance mystérieuse : la jeunesse défilant en rangs serrés, drapeaux flottants, au son des roulements de tambour et des chants. [...]

Nous appartenions corps et âme à ce mouvement [la Jeunesse hitlérienne] sans comprendre que notre père ne partageât pas notre bonheur et notre fierté. Il était, au contraire, très hostile et nous disait parfois : « Ne les croyez pas. Ce sont des brigands sans foi ni loi, ils trompent grossièrement le peuple allemand. » Quelquefois, il comparait Hitler au joueur de flûte de Hameln, qui avait charmé les enfants pour les emmener à la mort.

Hans est le premier des enfants à douter, en raison de la censure des chants puis de celle d’un fanion que son équipe avait confectionné, et consacré au Führer : il fallait que tout fût uniforme. Puis les enfants entendent parler des camps de concentration et demandent à leur père si Hitler est au courant. Ils ne s’en laissent pas moins entraîner dans la guerre, où Hans, étudiant en médecine, sert comme infirmier dans la campagne de France puis fait des périodes en Russie. Un groupe de résistance, la Rose blanche, est fondé à Munich, dans sa faculté, en 1942. Sophie s’y agrège à la fin de cette année, cependant que le père, dénoncé pour avoir dit du mal de Hitler, fait quelques mois de prison. Au début de 1943, à l’époque de Stalingrad, le groupe lance une campagne de tracts. Les textes, d’une haute tenue, reconnaissent que le nazisme a habilement trompé les gens et ne leur reprochent pas leur passivité, mais leur font un devoir de réagir :

Liberté et honneur ! Pendant dix longues années, Hitler et ses partisans nous ont rebattu les oreilles de ces deux mots, comme seuls savent le faire des dilettantes, qui jettent aux cochons les valeurs les plus hautes d’une nation. [...] L’effusion de sang qu’ils ont répandue dans l’Europe, au nom de l’honneur allemand, a ouvert les yeux même au plus sot. [...] Nous nous dressons contre l’asservissement de l’Europe par le national-socialisme, dans une affirmation nouvelle de liberté et d’honneur.

Telles sont les dernières lignes du dernier tract que Hans et Sophie jettent du haut d’un escalier de la faculté le 18 février 1943. Dénoncés par un appariteur, ils sont rapidement jugés, et décapités quatre jours plus tard. Si Hans a été l’initiateur, c’est Sophie qui déploie alors le plus de sérénité et un humour froid parfois digne de Jeanne d’Arc. Au juge qui lui demande si elle regrette ses actes, elle dit qu’elle serait prête à les rééditer, « car c’est vous qui avez la mauvaise vision du monde ». À sa mère qui, lors d’une dernière visite, lui dit qu’elle devra penser au Christ, elle répond : « Oui, mais toi aussi ! » et surtout elle lui dit, à propos de son exécution : « Cela va faire du bruit ! »

Cela en fit, malgré la censure, et cela en fait toujours. Il existe près de Ratisbonne un monument appelé le Walhalla, une sorte de Panthéon de l’histoire allemande où l’on trouve non des corps mais des bustes. Commandé par Louis Ier de Bavière et inauguré en 1842, l’édifice honore peu de femmes, essentiellement des princesses. Hitler ne l’avait guère hanté mais ne l’avait pas boudé non plus, y faisant entrer en grande pompe, en 1937, l’un de ses compositeurs préférés, Anton Bruckner. En 2000 apparut une pétition pour « Sophie Scholl au Walhalla ». Elle fut suivie d’effet en 2003, pour le soixantième anniversaire du sacrifice. Le retournement du symbolisme hitlérien par la poignée des étudiants bavarois de 1943 trouvait là une sorte d’aboutissement. De même, sur un plan plus personnel, un autre objet commémoratif avait produit, dans cette période, un effet salutaire sur Traudl Junge. Se décidant enfin, en 2001, à publier ses souvenirs écrits en 1947-1948, elle raconte qu’elle a soudain, dans les années 1960, pris conscience, grâce à Sophie, qu’elle avait, en suivant cette filière, fait un choix. Jusque-là, elle s’était donné l’excuse de la jeunesse :

Je dois être passée déjà souvent devant la plaque à la mémoire de Sophie Scholl de la rue François-Joseph. Un jour, je l’ai remarquée et quand j’ai réalisé qu’elle avait pris sa décision en 1943, au moment même où je commençais ma vie auprès de Hitler, j’ai reçu un choc terrible. Sophie Scholl était certes aussi, à l’origine, une fille du BDM, d’un an plus jeune que moi, et elle avait très bien reconnu qu’elle avait affaire à un régime criminel. D’un seul coup, j’avais perdu mon excuse1.

Et sur le moment ? Le pouvoir nazi avait un choix à faire : donner ou non de la publicité à l’action de la Rose blanche. Il choisit d’en donner, comme le prouve le fait même de juger et d’exécuter les accusés aussi rapidement. Goebbels écrit dans son journal, le 24 février :

À Munich, quelques étudiants ont été démasqués comme ennemis de l’État. Ils avaient développé une large propagande anti-guerre, ont été traduits devant le tribunal et condamnés à mort. [...]

Il est vrai que le jet de tracts et l’arrestation avaient eu lieu le jour même de son célèbre discours au Reichstag sur la « guerre totale », destiné à reprendre les esprits en main après le désastre de Stalingrad. On ne sait rien de la réaction de Hitler à l’action de la Rose blanche. Il fait lui-même, le 27 février, un discours à l’occasion de l’anniversaire de la « fondation du parti2 », qui appelle ses militants à combattre et à vaincre la conspiration juive mondiale comme ils ont jadis vaincu l’ennemi intérieur : ce n’est pas le moment d’avouer que celui-ci relève la tête. Cependant, le soir même de l’exécution, les étudiants de Munich furent réunis dans un grand auditorium pour une « affirmation de fidélité au Führer ». Ils entendirent un discours de leur « chef de Gau », affirmant que les condamnés étaient des « isolés » dont les « agissements criminels ne devaient absolument pas être généralisés ». L’appariteur dénonciateur fut longuement salué par une forêt de bras tendus. Il n’empêche : le régime avait choisi de donner du retentissement à l’affaire qui, par là, jouait son rôle dans l’évolution de la conscience de chacun1.

L’honneur gâté par tant de femmes était sauvé par la tranquille simplicité d’une jeune fille2, très consciente de ses effets. Qui pourra dire les remous qu’un tel retournement, en plein Munich, par l’entremise d’une femme d’abord fanatisée par lui à la faveur de son enfance, a provoqués chez Hitler ?

Si la femme peut être impitoyablement combattue, soit en tant que juive, soit en tant qu’opposante, il n’en reste pas moins vrai qu’elle est tenue, si elle est « allemande » et docile, à l’écart du pire. De ce point de vue, le témoignage d’Albert Speer, dont on présente souvent le rapport avec le Führer comme un lien homosexuel sublimé, est intéressant pour mesurer la différence de son comportement suivant que l’auditoire était masculin ou comportait des femmes. À deux reprises au moins, il lui laisse entrevoir la possibilité d’une fin catastrophique. Après une réunion de militaires dans l’été 1943, vraisemblablement postérieure à l’échec de l’offensive contre Koursk, il dit : « Messieurs, les ponts sont coupés derrière nous », ce qui est une façon à la fois de laisser prévoir une issue cataclysmique et de commencer à lever le voile sur le génocide des Juifs1. Mais surtout, le 4 novembre 1936, après avoir reçu pendant trois heures le cardinal Faulhaber, archevêque de Munich, pour lui prêcher qu’en ces temps de guerre d’Espagne et de procès de Moscou, l’intérêt du nazisme convergeait avec celui de l’Église catholique, Hitler reste longtemps silencieux devant la grande baie vitrée du Berghof, seul avec Speer, et finit par lâcher cette confidence :

Il y a pour moi deux possibilités : aboutir dans mes projets ou échouer. Si j’aboutis, je serai un des plus grands hommes de l’Histoire. Si j’échoue, je serai condamné, réprouvé et damné2.

Aucune femme n’a jamais rien rapporté qui s’apparentât de près ou de loin à cet éclair de lucidité et de franchise.

le 7 septembre 2008



---------------------
Tous droits réservés © Copyright 2004 F. Delpla
Site
sous Spip - TZR-Créations