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Churchill et les Français, troisième édition, ch. 3



La France de Monsieur Daladier



Un commencement révélateur

Nous sommes le 10 avril 1938. Le nouveau président du conseil compose son ministère. Il a convoqué, dans son bureau rouge et or de la rue Saint-Dominique, le ministre des Affaires étrangères du défunt, et éphémère, second cabinet Blum. Joseph Paul-Boncour est, politiquement, assez proche de lui. Il a quitté le parti socialiste en 1932 car il lui reprochait de ne pas prendre assez au sérieux la défense nationale. Sur ce terrain, il a fait cause commune avec Édouard Daladier, l’un des principaux dirigeants du parti radical, et, présidant lui-même en décembre 1932 un cabinet éphémère, il lui a confié son premier portefeuille de la Guerre.

Si le premier cabinet Blum avait buté, en juin 1937, sur les questions économiques, la politique extérieure est au fond des malheurs du second. Hitler avait en effet profité de la précédente crise ministérielle, en février 1938, pour mettre la main sur l’Autriche et il revenait à Blum et à Paul-Boncour de définir la position de la France devant ce coup de force. Ils avaient choisi la fermeté, un peu dans la manière dont userait Chamberlain l’année suivante, après le coup de Prague : en déclarant qu’ils s’opposeraient à l’agression suivante, que tout le monde soupçonnait devoir se produire en Tchécoslovaquie. La France, liée à ce pays par un clair traité d’assistance, lui apporterait son soutien. Surtout, Paul-Boncour avait solennellement fait cette déclaration sans en référer préalablement à Londres, et Chamberlain avait bien été obligé de l’approuver. Que veut donc lui dire Daladier ? Qu’il a grande envie de le garder au quai d’Orsay. Mais...

Mais expliquons-nous franchement : l’attitude que vous avez prise vis-à-vis de la Tchécoslovaquie inquiète, et pas seulement chez nous. L’Allemagne nous fait dire : « Pourquoi M. Paul-Boncour s’occupe-t-il de l’Europe centrale ? C’est notre domaine. La France n’a rien à y faire... »

Paul-Boncour ne souhaite pas en entendre davantage - à notre regret (Daladier comptait-il le blâmer de n’avoir pas consulté Londres ? Cela semble implicite, dans le « pas seulement chez nous » : oserait-il lui reprocher seulement d’avoir mécontenté l’Allemagne ?). Mais nous pouvons faire confiance à son intuition : l’essentiel est dit.

Reste la mise en scène : Daladier est alors appelé comme par hasard au téléphone. Un questeur de la Chambre, appartenant à son entourage le plus proche, lui dit que les couloirs sont fort émus d’une éventuelle nomination de Paul-Boncour. La confiance risque d’être refusée. Daladier en informe son interlocuteur, et subit en retour un cours de géostratégie. L’agrégé d’histoire se voit rappeler des choses qu’il a sans doute lui-même souvent enseignées, sur l’importance du quadrilatère de Bohême : si on le lâche, adieu l’alliance russe !

Quand j’eus fini, je vois encore le geste avec lequel, se passant la main sur le front il dit, d’un air de lassitude : « Ah ! Quelle décision à prendre ! Je vais rendre mon tablier ! »1

Paul-Boncour lui-même, frappé par les affres peintes sur le visage du président, croit l’avoir ébranlé et dresse le portrait d’un Daladier « indécis » et ballotté entre des « raisons très fortes » - les siennes - et des « influences très agissantes ». Ce qu’on voudrait montrer ici, c’est qu’il était bien décidé et que, si influences il y avait à coup sûr, il était persuadé de les dominer et d’y souscrire librement.

Une carrière cohérente

Édouard Daladier, en cet avril, revient de loin. Il retrouve, avec le soutien de la droite, une présidence du conseil dont elle l’avait chassé, pour insuffisance et brutalité, aux jours terribles de février 1934.

Il avait présidé une première fois aux destinées de la France le jour même de l’accession de Hitler au pouvoir. Président du conseil du 30 janvier au 24 octobre 1933, ce politicien de quarante-neuf ans, qui au sein de son parti faisait encore figure de « jeune Turc », n’était pas resté passif devant la situation d’outre-Rhin. Son objectif était alors d’enfermer l’Allemagne dans un « pacte à quatre », confirmant le traité de Locarno et comme lui, sans le dire, antisoviétique. L’idée avait été lancée par Mussolini en octobre 1932 et le pacte, conclu à Rome le 7 juin 1933, engageait ses quatre signataires (France, Angleterre, Italie et Allemagne) à se concerter sur toute question les regardant en propre et à coopérer, pour le reste, dans le cadre de la Société des Nations. Le texte ne fut jamais ratifié à Paris2. Il avait été négocié contre l’avis des diplomates favorables à la « Petite entente », cette poussière d’alliances centre-européennes censées permettre à la France de contenir l’Allemagne vers l’est. Leur sourde opposition ne fut peut-être pas étrangère à la chute de ce premier cabinet Daladier. Mais l’homme conserve le portefeuille de la Guerre, qu’il détenait depuis le 18 décembre 1932. Chassé de son deuxième ministère et de tout poste gouvernemental par l’émeute du 6 février 1934 et remplacé à la Guerre par le maréchal Pétain, Daladier ne participe aucunement à l’élaboration de la politique suivie par la France entre cette date et janvier 1936. Il est, certes, député, membre influent de la commission de la Défense nationale et même de la majorité parlementaire, grâce à la virtuosité du parti radical qui soutient à la Chambre un gouvernement de droite pendant que dans le pays il se présente aux élections sous la bannière du Front populaire. Mais on ne peut alors tirer grand-chose des rares discours ou des prises de position de Daladier : le calcul politicien y tient une trop grande part. Après la chute de Laval cependant, le cabinet Sarraut voit croître l’influence du parti radical, dont Daladier vient de ravir à Herriot la présidence ; à ce titre, il n’est pas complètement étranger à la mollesse de la réaction française devant la remilitarisation de la Rhénanie par Hitler le 7 mars. Ramené rue Saint-Dominique (siège du ministère de la Guerre) par les élections de 1936 il enregistre sans plaisir, entre octobre 1936 et mars 1938 :

-  la défection de la Belgique, qui face à une armée allemande maîtresse du Rhin ne s’estime plus en sécurité, et se rapproche de l’Allemagne, par une déclaration de neutralité, pour tenter de se soustraire à ses coups, tout en opérant un effort solitaire de réarmement ;

-  la ruine de l’Espagne et son glissement vers le camp germano-italien, par une guerre civile où les régimes démocratiques se sont montrés incapables d’aider leurs partisans, pourtant attaqués, alors que les dictatures ont puissamment contribué à la victoire des agresseurs, qui va se faire attendre encore un an mais se dessine déjà largement ;

-  la mainmise de Hitler sur l’Autriche.

Quand Daladier retrouve la présidence du conseil, le monde peut à bon droit nourrir l’idée que le chef allemand frappe où il veut, quand il veut, et qu’aucune volonté ferme ne s’oppose à lui. Mais son pouvoir comme son réarmement sont récents, et offrent encore bien des points faibles.

Le long apprentissage du député d’Orange lui a montré quelques pièges à éviter, pour lui-même et pour le pays :

-  entre 1914 et 1918, la France a subi une saignée dont elle est mal remise vingt ans plus tard. Il est essentiel d’en éviter la réédition. Mais précisément, pour ce faire, il faut montrer face aux convoitises étrangères un minimum de résolution.

-  le traité de Versailles offrait, par la démilitarisation de l’Allemagne à qui on laissait, en gros, ses frontières, une solution facile et à court terme. Les soldats anglais et américains ayant repassé la mer, la Russie ayant fait une révolution qui la rend inquiétante à beaucoup sans lui laisser un potentiel militaire évident, la France n’a pas su et ne peut plus contenir efficacement le redressement allemand.

-  depuis 1933, beaucoup de palliatifs ont été essayés, allant de l’entente avec l’Allemagne à son encerclement par une coalition européenne. La première solution a échoué devant l’insatiable avidité du dictateur, la seconde par le manque d’entente profonde entre les coalisés. Mais à présent que le péril est à la porte on peut sans doute, et il faut sûrement, tenter quelque chose.

-  le problème le plus difficile pour la France, c’est cette Angleterre qui excelle à se rendre indispensable, sans jamais s’engager à rien.

L’originalité de Daladier va être d’allier les concessions et la fermeté en cherchant à définir pour l’Allemagne de nouvelles limites, et à la contraindre de s’y tenir par une politique de réarmement, doublée d’une concertation étroite avec la Grande-Bretagne, le tout au prix d’un affaissement des relations avec l’URSS - et au risque, assumé, de la voir se rapprocher de l’Allemagne.

Le dos tourné au Front populaire

Formé le 10 avril 1938, le ministère Daladier comprend plusieurs ministres de droite, notamment Champetier de Ribes, « chrétien social » dont la présence détonne avec l’anticléricalisme habituel des gouvernements radicaux3. Le 21 août, deux ministres de droite remplacent deux socialistes indépendants, Frossard et Ramadier, choqués par un premier discours de Daladier contre les conquêtes sociales du Front populaire. Après Munich, un pas de plus est franchi lorsque Paul Reynaud, passé de la Justice aux Finances, s’attaque de plein fouet à la semaine des quarante heures par les décrets-lois de novembre. La CGT essaie de s’y opposer par la grève générale du 30 novembre. Daladier lui-même monte au créneau, menace de sanctions exemplaires les fonctionnaires grévistes... et tient parole. Si son gouvernement apparaît divisé, sur sa politique allemande, entre des « bellicistes » et des hommes de compromis, il ne montre, une fois délesté de Frossard et de Ramadier, aucun état d’âme dans la guerre sociale. La droite la plus extrême est bien forcée d’applaudir.

Tout cela dessine une politique très claire : il s’agit de s’opposer à d’autres progrès allemands vers l’ouest, en faisant miroiter à Hitler la perspective d’une expansion aux dépens de l’URSS, sans le dire explicitement. On peut espérer s’entendre, sur cette politique, avec les Anglais et les Américains. On sacrifiera certes les petits alliés d’Europe centrale, mais lentement, au compte-gouttes, en faisant durer les crises de manière à mettre Hitler clairement dans son tort ou à le cadenasser de pactes, ne lui laissant vers l’URSS qu’un étroit couloir d’invasion. En politique intérieure on réalise une alchimie assez curieuse mais longtemps efficace : le regroupement de la droite avec les radicaux et les socialistes, une chose qui paraissait utopique depuis 1934, année qui avait vu la rupture, d’apparence définitive, entre Daladier, « fusilleur du 6 février », et la droite.

L’anticommunisme est un dénominateur essentiel, mais point du tout unique, de leur réconciliation. La droite se partage alors entre des patriotes, héritiers de Bainville ou de Barrès, qui ne jurent que par le danger allemand, et des idéologues à la recherche d’un régime fort, de plus en plus attirés par les fascismes. Plus précisément on pourrait dire que ces préoccupations sont dans toutes les têtes mais que le patriotisme domine chez certains, le souci d’ordre et d’autorité chez d’autres. Daladier séduit les premiers par le réarmement, par une certaine fermeté de ton face à l’Allemagne, par la mobilisation de septembre 1938. Il bâillonne les seconds par l’usage des décrets-lois, méthode de gouvernement efficace, réduisant au minimum les palabres parlementaires et mettant fin à l’instabilité ministérielle. Il réussit tout cela sans rompre pour autant avec la gauche non communiste, trop heureuse de voir un « républicain » couper l’herbe sous le pied des candidats-dictateurs.

Bref, Daladier se révèle comme un assez bel animal politique, maître de l’ambiguïté, asseyant son pouvoir sur une base large en regroupant une bonne partie des « deux France » traditionnellement ennemies depuis 1789. On ne voit guère avant lui que le premier et le second Bonaparte qui aient réussi, brièvement, une synthèse aussi achevée. N’écrit-il pas lui-même en 1942 :

[...] le tiers parti dont on rêve depuis Louis XVIII et que j’ai pratiquement constitué au début de 39, après l’échec de la grève générale4 ?

L’homme, on le voit, ne sous-estime pas ses capacités. L’ensemble du Journal de captivité, dont cette citation est extraite, montre un Daladier sûr de lui, qui tranche superbement les questions planétaires tout en relevant les erreurs du personnel politique français. Il est persuadé que sa voie était la bonne, et reproche aux autres une incapacité d’analyse (Blum) ou une bassesse de mobiles (Flandin, Laval, Pétain et même de Gaulle). Il a donc pu se croire justifié, intellectuellement et moralement, de tomber lui-même dans des intrigues de bas étage, pour se placer au niveau des autres et les amener, par la bande, dans de justes voies secrètement et souverainement tracées par lui. Son fils Jean, peu suspect d’hostilité, laisse tout de même échapper cet aveu :

Mais comment connaître cet homme secret, silencieux, taciturne, habile à prêcher le faux pour savoir le vrai et feignant parfois d’hésiter ou d’acquiescer5 ?

Occupé à dresser la statue du père, le fils avoue tout à coup son désarroi, puis se remet à l’ouvrage. N’étant point aussi concerné, je trouve ici une clé, et oserai m’en servir. Daladier est un rusé, il ne faut donc pas se fier à ce qu’il dit, mais scruter, de préférence, ses actes.

C’est ainsi qu’il ne faut pas tirer trop vite des conclusions des nominations qu’il opère. La plus importante, avant guerre, est celle de son ministre des Affaires étrangères. Écartant Paul-Boncour dans les circonstances qu’on a vues, il choisit finalement Georges Bonnet, lui aussi radical, mais se rattachant à la droite du parti, qui n’a jamais approuvé l’alliance de 1935 avec les communistes. Prêt à tout pour désamorcer le conflit franco-allemand, banalement antisoviétique, il veut lâcher sans trop de phrases la Tchécoslovaquie et la Pologne pour pratiquer un « repli impérial ». L’Allemagne n’aurait plus de raisons d’attaquer car la France lui abandonnerait l’Europe, à l’exclusion de son propre territoire.

Si Daladier, dont les propres orientations diffèrent notablement de celles de Bonnet, nomme cet individu au Quai et l’y maintient jusqu’au 13 septembre 1939, ce n’est pour aucune des deux raisons qu’on invoque habituellement : le souci des équilibres politiques au sein du ministère, et l’incapacité d’un éternel hésitant à faire preuve d’autorité. C’est qu’il entreprend de se servir des autres, de les utiliser comme des pions et comme des leurres. Il a envie de donner à sa politique un aspect Bonnet, une couleur Bonnet, mais il reste à tout moment maître du jeu, comme le prouvent les nombreux cas où il réoriente la diplomatie contre les vœux du ministre, ainsi que la manière expéditive dont il s’en débarrasse le 13 septembre.

Ce qu’il dit finalement par téléphone à Paul-Boncour, une heure après l’avoir reçu, pour lui annoncer sa décision, prend, sous cet éclairage, une signification précise :

J’ai réfléchi : la politique que vous m’avez développée est très belle, très digne de la France ; je ne crois pas que nous soyons en mesure de la faire. Je vais prendre Georges Bonnet.

La France n’est « pas en mesure » : cela fait référence à toute une série de faiblesses, pas seulement démographiques et économiques. Daladier pense aussi, et probablement surtout, à la faiblesse politique d’un pays divisé. Ancien combattant courageux et même brillant, il va tenter, avant toute chose, de refaire un tissu national, une forme d’« union sacrée ». Pour cela, il faut avant tout deux choses : du temps, et la claire conscience, dans la masse du peuple, que l’Allemagne est bien l’agresseur, qu’elle nourrit le dessein d’écraser la France. Un faible, enfin, cela doit jouer de ruse : Daladier va tenter de faire les choses en finesse, de piéger Hitler au moindre coût.

Une diplomatie maîtrisée

Quand Daladier arrive au pouvoir en avril 1938, le chef allemand s’intéresse à la Tchécoslovaquie. Son plan de marche est logique : il a d’abord desserré l’étreinte à l’ouest, par la remilitarisation de la Rhénanie et la neutralisation de la Belgique. Mais il n’a encore qu’une faible armée, peu instruite. Il est temps pour lui de s’occuper des petits États d’Europe orientale, que ne protège plus une France qui a perdu la maîtrise du Rhin. Cette même France a d’ailleurs été toujours isolée pour faire valoir les intérêts de ces modestes alliés : de Locarno en « pacte à quatre », nul n’a jamais pu obliger l’Allemagne à reconnaître ses frontières orientales. Leur violation donnerait des bases d’attaque contre l’Union soviétique et Hitler espère, en ayant l’air de préparer une lutte finale contre le communisme, s’attirer l’indulgence d’une large fraction des classes dirigeantes dans le monde entier. Enfin il y a sur ces marches de l’est de fortes et compactes minorités d’origine allemande, au sein desquelles on peut déclencher une agitation en faveur de leur rattachement au Reich, atténuant par là, aux yeux des observateurs peu avertis des enjeux stratégiques, l’impression d’une agression allemande contre ces pays. Le plus fragile est la Tchécoslovaquie, depuis que la conquête de l’Autriche permet de tourner ses fortifications des Sudètes.

La crise va concerner, précisément, cette région, non pas en apparence à cause de ses formidables défenses inspirées de la ligne Maginot française, mais en raison de la minorité allemande qui l’habite. Hitler y orchestre à partir de mars 1938 une agitation anti-tchèque et pro allemande. C’est, pour le gouvernement Daladier, le problème le plus urgent de politique extérieure.

Il y a deux manières de le traiter : ou bien on défend la Tchécoslovaquie, en faisant sur le Rhin de sérieux préparatifs et surtout en patronnant la constitution d’un bloc oriental, dont l’URSS serait nécessairement la force principale. Ou bien on abandonne la Tchécoslovaquie, et on encourage Hitler à pousser plus loin, vers l’URSS. Toute la question est alors de savoir quand et comment on se dégage de l’alliance tchèque et des obligations d’assistance qu’elle comporte. Abandonner purement et simplement le petit allié porterait un coup trop dur au prestige national, et aurait l’inconvénient d’informer Hitler qu’il peut disposer en sus de la Pologne, de la Roumanie et de la Yougoslavie, qui ont aussi des traités avec Paris. Nul ne sait, de surcroît, s’il ne profiterait pas de l’étalage d’une pareille faiblesse pour régler d’abord le compte de la France. Si donc on décide d’orienter vers l’est l’agressivité hitlérienne, il faut d’urgence nouer vers l’ouest une solide alliance : ce ne peut être qu’avec l’Angleterre.

Le choix est d’emblée très clair, et une circonstance empêche de le dissimuler : l’URSS n’a pas de frontière commune avec l’Allemagne. Si donc on prétend honorer le pacte signé par Laval en 1935, qui comporte d’ailleurs une clause d’assistance à la Tchécoslovaquie, laquelle n’a pas non plus de frontière commune avec la Russie, il faut en première urgence constituer le bloc oriental et obtenir de la Roumanie au moins, de la Pologne si possible, un droit de transit immédiat et massif pour que l’Armée rouge prenne position dans les Sudètes (voir carte p. 20). On voit que tout cela entraînerait Daladier très loin... mais que le choix inverse va l’entraîner plus loin encore.

Car l’alliance avec l’Angleterre a l’inconvénient de n’être ni facile, ni suffisante. En apparence, la parenté est forte entre l’appeasement et la politique de Daladier. En fait, le décalage est permanent. Témoin la question italienne, sur laquelle Paris et Londres ont le plus grand mal à s’accorder, depuis la période Barthou-Laval jusqu’aux terribles journées de juin 1940. Pour Paris, il est vital de ne pas avoir une frontière hostile sur les Alpes, afin de concentrer contre l’Allemagne des forces déjà bien maigres. L’insulaire Angleterre, maîtresse des mers, peut tenir à Mussolini le langage de la force ou celui de la séduction, sans grand risque immédiat. Vis-à-vis de l’Allemagne, le jeu est un peu le même. L’Allemagne est loin, la France s’interpose. L’Angleterre peut aller plus loin dans les concessions et sous sa contrainte Daladier est amené à en faire plus qu’il ne le souhaiterait.

La diplomatie française, qui a montré des velléités d’indépendance entre 1934 et le milieu de 1935, donne au contraire depuis ce temps l’impression d’un alignement total sur ce qu’on n’appelle pas encore la « gouvernante anglaise6 ». Aux quatre moments essentiels - affaires d’Éthiopie, de Rhénanie, d’Espagne et d’Autriche -, les ministres ont pris le chemin de Londres et recherché une position commune avant toute réaction propre de la France - et au mépris de ses réflexes premiers. Daladier assume cet héritage, et le développe. C’est tout à la fin, pendant la guerre de Finlande, qu’il montrera le plus d’autonomie, pour finalement s’incliner et abandonner le pouvoir.

Ce que Daladier essaie d’obtenir, c’est un salaire pour la bonne volonté française : que l’Angleterre daigne s’engager sérieusement dans les affaires du continent et former avec la France un tout solidaire face à l’Allemagne. Ce bloc sera plus fort pour engager les États-Unis dans un processus de vente d’armes dont on espère que de proche en proche il les liera aux « démocraties » européennes. Mais en attendant, l’alliance anglaise n’est nullement suffisante, au contraire elle offre aux convoitises de l’armée de terre allemande un territoire français aussi mal protégé qu’en 1914 du côté de la Belgique, et beaucoup plus exposé encore si on considère qu’il n’y a pas d’alliance russe de revers. Pour garantir la France il n’est plus alors qu’une solution : obtenir de l’Allemagne qu’elle n’attaque pas.

Un Munichois peu fier

Le 18 septembre 1938, Daladier revient dîner à l’ambassade après une réunion avec les dirigeants anglais, qui l’a vu accepter les amputations de la Tchécoslovaquie exigées par Hitler à Berchtesgaden. Il s’assied lourdement devant son couvert puis, omettant de rapprocher sa chaise de la table, commence à l’usage des convives, diplomates de l’ambassade et hautes personnalités françaises, un monologue où il explique longuement qu’il n’est « pas fier », et pourquoi il n’avait aucun moyen de l’être davantage.

Il se flagelle en disant qu’il abandonne les Tchèques et accable la France en disant qu’elle n’est prête ni matériellement, ni moralement, car « deux ans de Front populaire ça vous fout un pays par terre, non ? ». Le matin même, il avait été obligé de recevoir une délégation de grévistes. On partira quand même en guerre, si les Tchèques refusent l’arrangement... ce qu’il ferait, lui, à leur place ! La seule chose qu’ils gagnent en échange des Sudètes, c’est une garantie anglaise de leurs nouvelles frontières. Or Daladier est sceptique sur la foi que Prague accordera à cette promesse au moment même où on en viole d’autres. C’est Alexis Léger, secrétaire général du ministère des Affaires étrangères (et, par ailleurs, poète sous le nom de Saint-John-Perse), qui prend la défense et des Anglais et, surtout, de la politique française, en disant que c’est pour Daladier un beau succès « personnel » d’avoir arraché cette garantie à un Chamberlain qui s’y refusait depuis des mois et à une Angleterre dont la « politique traditionnelle » fuyait les engagements de ce genre.

Autre moment important, lorsque Daladier demande le point de vue de l’ambassadeur Corbin sur la solidité de la garantie anglaise et que, le diplomate ayant répondu qu’elle était totale, sinon du fait de la résolution du gouvernement, du moins à cause d’une opinion publique qui ne tolérerait plus le moindre recul, Daladier pour la première fois apparaît « triomphant » :

« Et voilà, dit-il, pourquoi ils ne veulent pas que nous entrions en guerre, pourquoi ils veulent que les Tchèques cèdent tout ce que réclame Hitler et pourquoi ils acceptent de donner cette garantie que j’ai exigée d’eux en échange de notre reculade. Tout plutôt que la guerre... » Il baissa la tête et, d’une voix sourde, « Ils ne sont pas plus braves que nous », fit-il.

Ces stances et ce dialogue, connus depuis peu grâce au livre de Girard de Charbonnières, alors troisième secrétaire de l’ambassade7, sont riches d’enseignements, surtout par une omission : il n’est pas question de l’URSS. Daladier trace le tableau le plus noir de la situation de son pays, il caractérise au mieux le faible secours qu’il peut attendre de son unique grand allié, et il passe sous silence un atout majeur, un allié potentiel qui pourrait, en raison même de son signe politique différent, permettre que seuls soient pris en compte les intérêts nationaux, et rassurer notamment les travailleurs français sur le fait que les sacrifices demandés ne le seront pas pour des raisons « de classe ». Au lieu de cela, on se lie pieds et poings à ces Anglais qu’on n’aime guère. On est sceptique et grommelant. Mais d’indécision, pas trace. Daladier est bien résolu à ne pas faire la guerre, et si jamais elle éclatait ce serait du fait des Tchèques, au secours desquels on volerait noblement et désespérément. Mais que vaut cette éventualité ?

Charbonnières, après tant d’autres, présente Daladier comme un brave bougre. C’est ignorer bien des faits qui ne sont pas, dans cette conversation, rappelés : par exemple la détermination constante de son ministère à ne pas faire une guerre pour les Sudètes, et les conseils de modération prodigués à Benès depuis le début. Il est un peu facile de dire qu’à leur place il résisterait alors qu’il a lui-même beaucoup contribué à les faire céder. Sous le couvert d’un discours spontané, sincère et peu assuré, le « taureau du Vaucluse » déploie ici un grand art de l’esquive.

L’irrésistible attraction de Chamberlain

Lorsque Chamberlain, en mars 1939, inaugure la politique des garanties, Daladier ne peut qu’épouser son attitude. La France, qui depuis les lendemains de Versailles a des traités d’alliance en bonne et due forme avec la Pologne et la Roumanie, ne va pas les dénoncer au moment même où l’Angleterre contracte des engagements sur le continent et le fait, en apparence, contre l’Allemagne. Mais ici il faut noter que Chamberlain fait d’une pierre deux coups : il montre des limites à l’Allemagne mais aussi à la France. Il liquide, de manière définitive, un rapprochement franco-allemand qui était cette fois en très bonne voie.

Le 19 octobre 1938, Hitler exprime à l’ambassadeur François-Poncet, qu’il reçoit à Berchtesgaden avec un grand luxe d’égards,

son regret que les lendemains [de Munich] eussent laissé subsister une tension dangereuse entre les grandes Puissances et n’eussent pas répondu à son espoir. À l’égard de la France, il s’est livré à des appréciations assez indulgentes, mais il a relevé en revanche avec amertume l’attitude anglaise dans laquelle il craignait, disait-il, de voir la manifestation d’un antagonisme foncier8.

Il s’ensuit une négociation secrète de plusieurs semaines, en vue d’un accord franco-allemand portant reconnaissance mutuelle des frontières occidentales et engagement de consultation sur les questions d’intérêt commun. Il est prévu que la France tienne au courant l’Angleterre et l’Allemagne l’Italie, mais c’est bien un accord à deux qui est recherché. Fait remarquable, l’attentat de Paris qui coûte la vie au troisième personnage de l’ambassade allemande et déclenche en Allemagne la « nuit de Cristal » (7 au 8 novembre) n’interrompt pas le processus et n’empêche pas le voyage à grand spectacle de Ribbentrop dans la capitale française, le 6 décembre, où l’absence des ministres juifs Zay et Mandel lors des réceptions est diversement commentée. Une « déclaration » est signée, qui reprend les deux points ci-dessus énoncés. On a beaucoup discuté et on discute encore pour établir si, pendant les entretiens, Georges Bonnet a promis à Ribbentrop les fameuses « mains libres à l’est ». Question importante mais puisqu’aucune certitude n’existe, il faut considérer ceci : reconnaître solennellement la frontière franco-allemande en passant sous silence les frontières du Reich à l’est c’est, en soi, un encouragement à les violer. C’est l’éternelle logique de Locarno, du Pacte à Quatre, de Munich enfin. À ceci près que le temps se gâte entre Londres et Berlin et aussi, comme on va le voir, entre Paris et Rome, cependant qu’il s’améliore entre Londres et Rome. C’est donc, dans notre ballet, une figure inédite : Paris-Berlin contre Londres-Rome. Si cette combinaison est la moins fréquente c’est qu’elle est aussi la moins probable. C’est celle qui ressemble le plus à un bluff, à une mise à l’épreuve du partenaire, pour l’heure, le plus naturel.

Mussolini, en novembre, entreprend de réclamer pêle-mêle à la France Nice, la Corse, la Savoie, Djibouti et la Tunisie. Pourquoi pas Marseille ? Tout cela est un peu gros, un peu artificiel. L’Allemagne en tout cas ne soutiendra jamais ouvertement ces revendications. C’est à la fois un appel vers Londres, pour essayer de diviser les deux puissances dont la collusion borne depuis longtemps les progrès italiens en Méditerranée et un signal vers Berlin, pour montrer qu’on a s’il le faut une politique de rechange à l’Axe. Hitler est donc indirectement prié de renoncer à ses avances envers la France.

Pour mesurer la solidité de ce rapprochement franco-allemand, une seule méthode : examiner comment il s’est terminé, et si les deux partenaires se sont séparés en se disputant, ou en obéissant à des pressions extérieures. On sait que Chamberlain, à nouveau, joue un rôle moteur, en réagissant tardivement mais fermement au coup de Prague, le 17 mars, puis en offrant le 31 sa garantie à la Pologne. S’il n’y avait pas eu ces deux faits, la collusion franco-allemande pouvait-elle, malgré Prague, se prolonger ?

On peut, par la simple lecture du Livre Jaune, étayer une réponse affirmative. Destinée en septembre 1939 à justifier l’entrée en guerre de la France, cette publication officielle ne peut que condamner l’acte qui a amené, en mars, la brusque dégradation de la situation internationale, et extraire de la correspondance diplomatique les déclarations les plus sévères à cet endroit. Or, jusqu’au 17 mars inclus, on trouve certes des condamnations sans nuance de l’attitude allemande vis-à-vis de la Tchécoslovaquie depuis le début du mois, mais seulement sous la plume des ambassadeurs français en Europe centrale : Georges Bonnet ne leur donne, en réponse, aucune consigne de fermeté, et Daladier pas davantage. Le 17 encore, jour de la volte-face anglaise, un message est à remettre par Coulondre au gouvernement allemand : il ne demande même pas le retrait des troupes allemandes qui depuis l’avant-veille occupent la Bohême-Moravie, en violation des accords de Munich. La seule sanction qu’il contienne ou laisse prévoir est simplement... la non-reconnaissance du protectorat allemand sur cette région9.

Le même ouvrage permet une comparaison édifiante : il comporte la citation, par le chargé d’affaires français à Moscou Payart, de la position soviétique, signifiée au Reich par un courrier de Litvinov. Les termes en sont nettement plus vifs. Il y est question aussi de non-reconnaissance du fait accompli, mais avec des attendus autrement menaçants et d’autant plus remarquables que l’URSS, écartée de Munich et par suite non garante des frontières tchécoslovaques, risque gros à défier seule le Reich. Il est vrai que le ministre soviétique écrit le 18, au lendemain du discours de Chamberlain :

Le Gouvernement de l’URSS ne peut reconnaître l’incorporation de la Tchéquie au Reich et, sous telle ou telle forme, de la Slovaquie, comme légale et conforme aux règles généralement reconnues du droit des gens et à la justice ou au principe du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes. L’action du Gouvernement allemand, non seulement n’écarte aucunement les dangers qui menacent la paix du monde, mais au contraire tend à intensifier ces dangers, à ébranler la stabilité politique en Europe centrale, à augmenter encore les éléments d’inquiétude déjà existants en Europe, enfin, à porter aux sentiments de sécurité des peuples un nouveau coup10.

Bonnet n’aurait-il pas pu en écrire au moins autant ? Le fait de n’en rien faire est une preuve, indirecte mais recevable, de « mains libres à l’est ». On en revient à la mode des protestations platoniques inaugurée en mars 1936, et abandonnée dès la venue au pouvoir de Daladier. C’est donc bien le coup de barre donné par Chamberlain le 17 qui réoriente toute la diplomatie occidentale. Encore n’est-il clairement épousé par Bonnet, suivant la même source, que le 30, lorsqu’il télégraphie à Léon Noël, son ambassadeur à Varsovie, au sujet de la garantie que Chamberlain donnera le lendemain à la Pologne, et l’informe que le gouvernement français compte s’y associer.

Telle est donc l’idée que pouvaient se faire les contemporains sur le vu des documents révélés en 1939. La recherche historique la plus récente11 permet de confirmer ces deux conclusions : la France ne fait rien avant le discours de Birmingham contre l’entrée des Allemands à Prague, ni pour la prévenir, ni pour la condamner ; tout ce qu’elle fait, elle le fait dans le sillage de l’Angleterre. C’est bien Londres qui a mis fin au rapprochement franco-allemand - et non Berlin ni Paris.

Bilan d’une année

Si on fait le point au début d’avril 1939, un an après l’arrivée au pouvoir de Daladier, on peut constater qu’il a avancé vers la réalisation de ses objectifs. Le réarmement, initié par le Front populaire sous l’impulsion du ministre de la Guerre, avance à grands pas et la faiblesse la plus criante, celle de l’aviation, est en passe d’être surmontée grâce, notamment, à des commandes aux États-Unis habilement négociées par Jean Monnet12. Le bilan diplomatique peut s’analyser en termes de verre à moitié plein ou à moitié vide : l’URSS s’éloigne mais l’Angleterre se rapproche, l’Allemagne a été gênée mais non arrêtée dans la réalisation de ses objectifs, l’Italie aboie sans pouvoir mordre. Le parti communiste est plus isolé que jamais et la CGT en pleine cure d’amaigrissement, ce qui rend discrète l’opposition persistante d’une partie de la droite. Mais l’extrême gauche ne renonce pas pour autant à ses options antinazies, les communistes marient le rouge et le tricolore et se veulent plus que jamais l’aile marchante de la nation en cas de guerre, comme le prouve leur place au premier rang de ceux qui réclament et préparent une digne commémoration du cent cinquantenaire de la Révolution. L’arrogance croissante des dictateurs fait reculer dans toutes les mouvances les discours pacifistes et habitue peu à peu la population à l’idée d’une guerre : si elle éclate, la cohésion nationale a des chances d’être supérieure encore à celle de 1914. Mais la situation reste pleine de risques et le gouvernement français a toutes raisons de tenter d’éviter la guerre, dans l’immédiat tout au moins.

La mode n’est plus au rapprochement franco-allemand, mais on va accompagner l’Angleterre dans la recherche d’un nouveau Munich, censé être plus solide que le précédent, soit dans sa version halifaxienne - avec Hitler -, soit dans sa version chamberlainienne - en le mettant à l’écart. Ayant reculé devant l’idée d’une guerre européenne pour la Tchécoslovaquie, Hitler n’a, croit-on, guère de raison d’en faire une pour la Pologne, mais il doit renoncer à l’idée d’humilier l’Occident en général et la France en particulier. On va se montrer plus menaçant : la négociation avec Moscou témoigne de ce souci. L’objectif n’est pas de mourir pour la ville ou le corridor de Dantzig, mais de contraindre l’Allemagne et la Pologne à négocier à leur sujet, avec l’espoir de parvenir enfin à un « règlement européen global ».

La négociation de Moscou

Molotov n’a pas trop mal manœuvré : du 3 mai au 8 juillet, il a tissé une toile autour de la Pologne. La France et l’Angleterre ont dû accepter l’entrée des troupes soviétiques dans les pays baltes à la première menace allemande. Il a, pour ce faire, imposé un concept entièrement nouveau en diplomatie, celui de l’« agression indirecte ». En général, les traités d’alliance ne jouent que dans le cas d’une agression pure et simple : quelqu’un franchit votre frontière, vos alliés vous doivent assistance. La notion d’agression « indirecte » permet de leur imposer les mêmes devoirs si votre agresseur présumé s’installe préalablement dans un pays voisin du vôtre, même et surtout avec son plein consentement. Les pays baltes, pris entre les ambitions hitlériennes et les convoitises soviétiques, s’étaient donnés dans les années trente, à l’image de la Pologne, des gouvernements dictatoriaux et anticommunistes. Ils pratiquaient un nationalisme à la petite semaine, mettant l’indépendance nationale en avant sans discuter avec quiconque des conditions propres à l’assurer. C’est ainsi qu’ils n’avaient nullement mis à profit la période légaliste et genevoise de la diplomatie soviétique pour obtenir par ce biais une solide protection contre l’Allemagne. Dès lors, Molotov ne pouvait les voir que comme de possibles bases d’agression, car ils n’auraient sans doute pas la volonté et certainement pas les moyens d’arrêter une troupe allemande en route pour Leningrad. L’occasion en revanche était bonne, dans les négociations enfin ouvertes par l’Occident soucieux de garantir la Pologne, d’obtenir de lui une grande liberté d’action dans ces régions. Paris et Londres avaient palabré, puis cédé en juillet - Paris plus nettement que Londres qui, tout en acceptant le principe, finassera jusqu’au bout sur la définition de l’agression indirecte.

L’idéal eût été, pour Molotov, de transformer l’essai en obtenant que toute entreprise hitlérienne en direction de la Pologne elle-même fût traitée comme un cas d’« agression indirecte ». Par exemple, si le gouvernement du colonel Beck avait cédé Dantzig et le corridor, Staline aurait ainsi eu le droit de considérer que ce rapprochement des bases d’une agression allemande contre l’URSS justifiait l’entrée de ses propres troupes en Pologne orientale. Mais ce n’est pas du tout comme cela que les choses se présentent en juillet 1939 : l’Angleterre et la France ont accordé une garantie, ce qui signifie qu’elles prétendent sauver l’intégrité du territoire polonais, et qu’on se réunit à Moscou pour débattre des moyens propres à obtenir ce résultat. Contrairement aux gouvernements baltes, le cabinet de Varsovie est censé rester maître de ses décisions. D’où les efforts déployés par Molotov et le chef de l’Armée rouge, Vorochilov, pour obtenir de la France et de l’Angleterre qu’elles décident les Polonais à accepter l’aide soviétique.

Moscou est en effet revenu à maintes reprises, depuis les débuts de la crise tchèque en 1938, sur la nécessité d’installer préventivement une partie de ses troupes aux frontières avec l’Allemagne des pays menacés. La Pologne et la Roumanie n’ont rien voulu entendre et la France, leur alliée, conseillère militaire et bailleresse de fonds, n’a fait aucune pression pour les obliger, contre l’ennemi principal et sa menaçante expansion, à plus de réalisme stratégique.

Mais les négociations portent sur une question politique : les trois puissances vont-elles s’unir pour contenir l’agressivité allemande, notamment contre la Pologne ? Une fois résolu le problème balte, il semble qu’on s’achemine vers la signature, au grand soulagement de Daladier, sans doute aussi de Chamberlain. Car de deux choses l’une : ou bien Hitler, devant une pareille conjonction, retire ses menaces, la paix est sauvée sans combat et l’Allemagne, enfin, contenue. Ou bien il passe outre, et s’oriente durablement vers des entreprises est-européennes. L’URSS est obligée d’entrer de manière impromptue en Pologne, et l’Allemagne de l’y affronter. Il y a toutes raisons de croire que la lutte, quelle que soit son issue finale, se déplacera ensuite très loin vers l’est, ce qui laisse aux démocraties occidentales toute latitude, soit de frapper l’Allemagne dans le dos, soit de partager avec elle les dépouilles russes.

Le 8 juillet, Molotov trouve un moyen d’écarter ces sinistres perspectives : en proposant, contre les usages courants de la diplomatie, de signer une convention militaire avant l’alliance politique, il va pouvoir poser, au lieu d’un problème éthique de solidarité antinazie, des questions concrètes de stratégie. Chacun va devoir abattre son jeu en disant non pas que la Pologne doit être défendue, mais comment.

En l’occurrence d’ailleurs, les usages courants de la diplomatie étaient bousculés dès l’ouverture, en avril, des pourparlers. Le cas était sans précédent, de trois grandes puissances discutant d’une alliance contre une quatrième sans avoir de frontière commune avec elle, si on excepte le Rhin franco-allemand hérissé de défenses. Le sort des petits États qui les séparaient de l’ennemi était le seul sujet possible de discussion. Les aspects politiques et militaires étaient proprement indissociables, comme en témoigne par exemple le premier grand discours de Molotov, le 31 mai. Il est nécessaire de le citer, car on écrit encore couramment que les Soviétiques ont présenté des « exigences croissantes ». Or tout est là, déjà, dans les « conditions minima » que martèle le commissaire du peuple :

- conclusion entre la Grande-Bretagne, la France et l’URSS d’un pacte efficace d’assistance mutuelle contre l’agression, pacte d’un caractère exclusivement défensif.

-  garantie accordée par la Grande-Bretagne, la France et l’URSS aux États de l’Europe centrale et orientale y compris, sans exception, tous les pays limitrophes de l’URSS, contre l’attaque d’un agresseur.

-  conclusion entre la Grande-Bretagne, la France et l’URSS d’un accord précis sur les formes et l’étendue de l’aide immédiate et effective qu’elles doivent se prêter entre elles ainsi qu’aux États bénéficiaires de leur garantie, dans l’éventualité d’une agression.

Les négociations étaient toujours menées, côté occidental, par les ambassadeurs en poste à Moscou. Il s’agit à présent de désigner des chefs militaires. L’Angleterre, plutôt qu’Ironside, Pound ou Gort, délègue l’amiral Drax que les livres peu informés de l’ordre des patronymes anglais appellent Plunkett. C’est dire l’obscurité d’une carrière qui alors s’achève : sa nomination prouve que Chamberlain continue de pratiquer, vis-à-vis de Moscou, un semi-boycott.

Côté français, on peut comprendre que Gamelin et Georges restent à demeure en cet été de tension, car ils auront à diriger la mobilisation de cinq millions d’hommes. Mais l’élu est tout de même quelqu’un : Aimé Doumenc est connu d’un grand nombre d’initiés comme le vainqueur automobile de la première guerre mondiale, dont Ludendorff lui-même a dit qu’elle avait marqué la supériorité du camion français sur le chemin de fer allemand. Des millions d’anciens combattants savent qu’à l’époque où il était capitaine, et chef adjoint du Service automobile de l’armée française, il a organisé leur ravitaillement par la « Voie sacrée » de Verdun - et les journaux le leur rappellent en cas de besoin13. Un peu plus jeune que les grands chefs français, il est en train, par un avancement accéléré, de prendre place parmi eux. Comme il est d’un caractère accommodant, on ne peut exclure l’hypothèse que le général Gamelin le désigne en s’imaginant qu’il sera aisément contrôlable, et fasse accepter sa nomination par Daladier en la justifiant ainsi. Les Soviétiques n’ont pas l’impression qu’on se moque d’eux - et les Allemands non plus, dont l’ambassadeur parisien envoie à Berlin un portrait de Doumenc extrêmement laudatif14. Mais Moscou, comme Berlin, regarde surtout ce que fait Londres, puisque Paris, depuis quatre ans, ne montre plus aucune autonomie.

Contrairement à ce qu’on lit encore parfois, l’annonce du pacte germano-soviétique par Berlin le 21 août et sa conclusion le 23 ne sont pas une surprise pour les diplomates occidentaux. Et pas davantage l’existence de clauses secrètes comportant un partage de la Pologne. Toutes ces éventualités étaient agitées par les chancelleries depuis les lendemains de Munich. Ce sont les peuples qui seront surpris, et victimes. Mais cette surprise, les dirigeants vont abondamment la jouer.

Il faut dire que Staline leur en offre l’occasion. Certes il engage sans trop se cacher des pourparlers économiques avec le Reich en janvier. C’est qu’il s’agit pour lui de montrer le bout de l’oreille, en suggérant aux Occidentaux quelles conséquences pourrait avoir leur froideur. Néanmoins à partir de l’ouverture, en avril, des pourparlers de Moscou avec la France et l’Angleterre, il fait jurer à plusieurs reprises par ses diplomates qu’aucune négociation politique n’est ouverte avec Berlin. Sa « duplicité » bien établie va servir d’excellent justificatif à Daladier comme à Chamberlain. Dans le tollé général soulevé le 23 août, on va pouvoir affirmer tout et son contraire : qu’avec les Soviétiques on voulait vraiment aboutir et qu’ils ont agi traîtreusement ; qu’on n’a pas négocié vraiment car on se méfiait d’eux et on avait raison.

L’examen attentif du rapport Doumenc infirme une thèse répandue, que Daladier voulait un accord à tout prix. C’est Bonnet qui donne à Doumenc l’instruction : « rapportez un papier signé, même au prix de promesses15 ». Daladier apparaît beaucoup moins convaincu des vertus de l’alliance soviétique, puisqu’il ne demande à Doumenc que d’obliger Moscou à choisir. Dans le cours même de la négociation, ses instructions trahissent son peu d’empressement. Ainsi lorsque le 14 août le général Doumenc télégraphie qu’il faut obliger les Polonais à donner immédiatement leur accord au passage des troupes soviétiques en cas d’agression, et propose d’envoyer à Varsovie, vu l’urgence, son propre adjoint, le général Valin, non seulement Daladier met plus d’un jour à répondre, mais il refuse, écrivant que le général Musse, attaché militaire à Varsovie, est chargé de « pressentir l’état-major polonais ». Pressentir l’état-major ! Il s’agit bien de cela ! Et par quel intermédiaire ? Celui d’un attaché militaire en poste depuis des années, en partie responsable, à ce titre, de l’état de l’armée polonaise et, en conséquence, notoirement porté à exagérer son efficacité. Alors Doumenc, par un acte frisant l’insubordination, intervient lui-même à Varsovie, en y déléguant le capitaine Beaufre.

Il a d’autant plus de mérite à le faire qu’il vient de recevoir de Bonnet, par l’intermédiaire de l’ambassadeur, l’avis suivant, dont les termes soigneusement pesés pourraient lui faire croire que Paris épouse sa fermeté :

Le général Musse, attaché militaire en Pologne, est parti, le 15 au soir, pour Varsovie porteur des instructions nécessaires pour intervenir auprès de l’État-Major polonais dans le sens que le général Doumenc et vous-même avez marqué16.

Cette réponse, faisant suite à l’annonce par Doumenc de la mission Beaufre, s’efforce d’en démontrer l’inutilité, sans oser l’interdire. Le capitaine part le 17 au soir.

Sitôt arrivé, il obtient que la démarche de Musse soit doublée par une visite au gouvernement : l’ambassadeur Noël ira voir le colonel Beck. Le 19, après l’échec prévisible de ces molles approches, Beaufre chapitre à nouveau Musse et Noël qui de guerre lasse acceptent de refaire une démarche le lendemain. Varsovie alors recule d’un tout petit pas, en

ne s’opposant pas à ce que les gouvernements français et anglais, en vue de présenter au gouvernement polonais les conditions pratiques de l’appui russe en cas d’attaque de l’Allemagne, procèdent à Moscou à des consultations à ce sujet17.

Beaucoup de commentateurs ont attribué toute la mollesse occidentale à Chamberlain, qui avait ordonné à ses émissaires de faire traîner les choses jusqu’à la mauvaise saison, dans l’espoir que la guerre ne puisse plus éclater avant 1940. Il apparaît au contraire que le député d’Orange était aussi peu friand d’un accord à l’est que celui de Birmingham, mais devait, face à son opinion publique, faire semblant de l’avoir plus activement recherché. D’où son forcing de dernière minute auprès du colonel Beck, pour lui arracher un vague consentement au passage des troupes soviétiques, à l’heure où Ribbentrop vole déjà vers Moscou.

Une conversation et des retouches

Daladier a prévu de recevoir à 16 heures l’ambassadeur de Pologne, Lukasiewicz. Il griffonne ce qu’il a l’intention de lui dire18 :

situation très grave

nos informations = Dantzig proclamée ville allemande le 25 août. et simultanément ou quelques heures après - attaque de l’armée polonaise, de 20 D[ivisions d’]I[nfanterie] sur le pied de guerre. DI de formation. Probablement Prusse orientale et Silésie.

nous : mesures militaires accentuées à partir d’aujourd’hui.

mais grave responsabilité prise par la Pologne en refusant le concours militaire de la Russie. faute grave : il fallait mettre la Russie au pied du mur - vous invite à téléphoner d’extrême urgence à votre gouvt - ai déjà chargé Noël mission analogue auj. à Varsovie - accepter concours russe, quitte à avoir aussi en Pologne DI fr. et anglaises - aviation russe, tanks, matières premières...

crédits, tanks, aide déjà fournie par nous à la Pologne (ne permet que trop ?) de tenir ce langage responsabilité immédiate et écrasante si vous vous obstinez à refuser le concours russe.

Comme l’esprit vient aux dirigeants français ! Voici qu’apparaît pour la première fois cette proposition qui pourrait rendre plus difficiles les objections polonaises : entremêler les troupes soviétiques invitées en Pologne de divisions occidentales, garantes qu’il s’agit bien d’une protection et non d’une invasion. Il n’a jamais fait cette suggestion à Doumenc - et ne la fera pas. Reste à connaître la date de cette entrevue. Le document portait « 23 août ». On a barré le 3 et écrit, d’une encre différente, un 1.

En 1946, Daladier se fait élire député et le groupe communiste, lui reprochant d’avoir, entre 1938 et 1940, cherché davantage à léser l’URSS qu’à défendre la France, demande qu’il soit invalidé. Il présente sa défense dans un long discours, le 18 juillet. Pour se laver du soupçon d’avoir saboté les possibilités d’alliance à l’est, il fait grand cas de cette conversation, en la datant du 21 août, et il précise :

J’ajoutai que, si cet aveuglement persistait, la France serait sans doute amenée à réviser son traité d’alliance. « Si vous venez me dire, concluais-je, au début de cet après-midi, que la Pologne persiste dans son attitude, alors je saisirai le conseil des ministres et, devant lui, sera évoqué tout le problème de l’alliance franco-polonaise. Si, au contraire, vous ne manifestez plus votre opposition, comme les heures pressent, cet après-midi, je télégraphierai au général Doumenc l’autorisation de signer, au nom de la France, la convention militaire qui nous est proposée. » J’ai envoyé ce télégramme au général Doumenc l’autorisant à signer la convention militaire. Il reçut cette dépêche le 21 août à 22 heures et j’ai toujours pensé qu’elle avait été retardée dans sa transmission19.

La même encre bleue qui a rectifié la date se retrouve à la fin du document archivé, écrit en noir. L’écriture paraît identique. Daladier a ajouté les mots : « réviser alliance ».

Cette rectification en dit long. Ce qui différencie les deux dates, c’est l’annonce du futur pacte germano-soviétique (le 21 vers 23 heures). Si l’entretien a lieu le 23 août, la démarche de Daladier est une réaction à cette annonce. Il connaissait le risque du rapprochement germano-soviétique, mais devant sa brusque matérialisation il éprouve le besoin de dégager ses torts en les rejetant sur les Polonais. Ou peut-être croit-il que Staline a gardé une marge de manœuvre, et qu’on peut encore, en cédant à son exigence, empêcher le pacte. Le contraste est vif, en tout cas, avec la passivité de la France devant le blocage polonais avant cet événement.

En effet, le télégramme du 21 août, réduit à lui-même, ne porte nulle trace d’un accord de la Pologne ni même d’une pression quelconque exercée sur ce pays. Il est destiné, comme tous les autres actes du gouvernement français lors de cette négociation, à gagner du temps, en laissant espérer aux Soviétiques que satisfaction pourrait leur être donnée plus tard, à certaines conditions. Il ne tient aucun compte de leur impatience et de leur exaspération. En voici le texte intégral. Dans sa sécheresse il est méprisant, aussi, pour son destinataire français :

Vous êtes autorisé à signer au mieux, dans l’intérêt commun, d’accord avec l’ambassadeur, la Convention militaire, sous réserve de l’approbation du gouvernement français20.

Il manque non seulement le consentement des Polonais, mais celui des Anglais. On n’a pas entendu dire que les Soviétiques fussent demandeurs d’un accord avec la seule France.

En déplaçant au 21 son entretien avec Lukasiewicz, Daladier essaie de donner chair à ce squelette et de montrer une diplomatie française acharnée à concilier les points de vue. Reste à accuser les Soviétiques d’avoir retardé le télégramme salvateur qui allait contrarier à la dernière minute leur pressante envie de recevoir Ribbentrop, en permettant à Doumenc de signer aussitôt. Daladier précise d’ailleurs, dans une mention marginale, apposée elle aussi lors d’une relecture de ses archives, que

dès qu’Hitler a tout accepté, Staline conclut brutalement les pourparlers. - Vorochilov a exécuté une consigne alors qu’il savait qu’il nous fallait du temps pour amener Beck à composition21.

Mais le plus grand malheur pour l’argumentation de Daladier, c’est que, si le jour primitivement écrit sur le papier ne cadre pas avec elle, l’heure n’est pas non plus satisfaisante ! Car le télégramme à Doumenc est daté du 21 à 16 heures, tout comme la conversation, suivant la date rectifiée. Or la dépêche est censée avoir suivi l’entretien : elle n’aurait pu, en mettant les choses au mieux, partir avant 17 heures (ce qui, soit dit en passant, rendrait plutôt rapide une arrivée entre les mains de Doumenc à 22 heures du document déchiffré). On ne voit pas non plus comment, entre 16 heures et 17 heures, pourrait tenir le délai de réflexion que Daladier dit avoir laissé au gouvernement varsovien. Du coup, dans son discours de 1946, Daladier n’indique pas l’heure de la conversation, mais sa présentation implique qu’elle ait eu lieu le matin, puisqu’il aurait donné un délai à la Pologne jusqu’en « début d’après-midi ».

En revanche, le récit détaillé de Léon Noël, muet sur le télégramme qu’il aurait reçu et la démarche qu’il aurait faite le 2122, s’accorde parfaitement avec le texte si on lui laisse sa date du 23 : Obstiné dans ses illusions ou, plus exactement, feignant de continuer à les nourrir alors que tout espoir d’un accord militaire entre les Occidentaux et les Russes s’était définitivement évanoui, le Quai d’Orsay me prescrivit encore, dans la nuit du 22 au 23 août, une ultime démarche auprès de Beck [...].

En 1946, les députés avaient fort à faire. Tout de même, je propose de ne pas les féliciter pour leur vigilance en ce jour de juillet. La remarque vaut aussi pour les accusateurs, qui avaient demandé l’invalidation de Daladier sans bien posséder le dossier. Un avocat moyen se serait aperçu de la manipulation. La France aurait, en août 1939, menacé la Pologne de lui retirer sa garantie si elle n’obtempérait pas aux injonctions soviétiques ? Il y avait de quoi s’étonner d’entendre au bout de sept ans une révélation aussi sensationnelle, passée sous silence dans l’intervalle par tous ceux qui auraient pu en tirer argument, soit pour s’en prévaloir soit pour s’en indigner, et absente de toutes les archives saisies en ces temps troublés par des mains indiscrètes. On verra plus loin que le gouvernement Beck, qui aura en septembre de fortes raisons d’en vouloir à Daladier, n’aurait sans doute pas manqué de le traiter de girouette. Car si les Soviétiques ont des griefs contre la France, au moins a-t-elle montré une attitude constamment tiède à leur égard, depuis les lendemains du pacte Laval-Potemkine. Qu’auraient pu dire d’elle les Polonais, si elle les avait encouragés depuis lors à refuser l’alliance soviétique, pour les mettre brutalement en demeure de l’accepter le 21 août 1939 ?

Une seule chose est vraie, finalement, dans les écritures que Daladier, sans doute en préparant son discours de juillet 1946, a griffonnées sur ses archives : pour fléchir les Polonais il eût fallu du temps. C’est-à-dire qu’il ne fallait se décider ni le 23 ni le 21 août, mais beaucoup plus tôt. Le 12 août, à l’ouverture de la négociation militaire, il était déjà bien tard. Le bon moment eût été, en fait, le 16 mai 1935 : Laval et Pétain auraient pu et dû poser la question à l’occasion des obsèques de Pilsudski. Raconter la suite, c’est égrener le chapelet des occasions perdues. On aurait pu, malgré tout, engager une négociation globale et sérieuse avec toutes les parties concernées au lendemain du coup de Prague. La dernière occasion, on peut la faire remonter au 25 juillet : acceptant l’envoi de missions militaires à Moscou, on pouvait et on devait se mettre d’accord avec Varsovie sur ce qu’elles allaient dire, au lieu de faire l’autruche sur les problèmes qui ne pouvaient manquer de se poser. Mais pour cela il n’eût pas fallu que Paris, comme Londres,préférassent tout compte fait Berlin à Moscou, ou crussent pouvoir finasser sans choisir.

Voici donc une vérité bien rétablie : Daladier est loin d’avoir fait tout le possible pour obtenir l’alliance soviétique. Nourrissait-il déjà le dessein de souder l’URSS à l’Allemagne pour mieux mobiliser contre elle les bien-pensants du monde entier ? Ou, tout simplement, était-il prisonnier de sa politique intérieure et des soutiens que lui valait un anticommunisme jusque-là sans faille ? Il est encore difficile de répondre.

Ce qui est certain, c’est que la France a perdu une belle occasion d’empêcher la guerre, et que l’avortement moscovite ne lui laisse guère d’autre ressource que de la déclarer.

L’étrange rapport Willaume

Si la publication du rapport Doumenc a jeté en 1991 une certaine stupeur, c’est qu’on avait fait une confiance excessive à un texte rédigé, après les négociations de Moscou, par le capitaine de frégate Willaume, qui dans la délégation française représentait la marine et son chef, l’amiral Darlan23.

Or l’examen de son rapport offre plus d’une surprise. La date, d’abord : elle ne figure pas, mais une allusion à l’actualité permet de situer la rédaction entre le 5 et le 10 octobre 1939. Un mois et demi après le retour des émissaires sur le sol national ! Pourquoi donc Darlan n’avait-il pas demandé ce compte rendu, assez succinct, plus tôt ? Et pourquoi faire plancher Willaume et non Doumenc, qui polit pendant ses loisirs un rapport que personne ne lui a demandé, et l’achèvera dans l’été de 1940 ? Il précise lui-même que Daladier, à son retour, s’était contenté d’un « rapport oral ».

Le contenu du rapport Willaume éclaire les conditions de sa rédaction. L’auteur martèle sa « conviction » que le pacte germano-soviétique était le but de Staline, et la négociation anglo-franco-soviétique, de sa part, une simple manœuvre :

J’ai la conviction profonde, fondée sur l’observation de l’attitude particulière du maréchal Vorochilov au cours des séances, que probablement lui seul connaissait le jeu soviétique, réglé bien avant le débarquement en URSS des missions alliées.

Il n’a point confié ces perspicaces observations à Doumenc qui, pour sa part, soupèse longuement l’attitude de Vorochilov et n’en conclut rien de tel. Il est vrai que Monsieur a ses informations : Certains ont prétendu que le choix définitif d’une nouvelle politique n’avait été arrêté par le gouvernement de l’URSS qu’après l’ouverture des négociations militaires, et notamment après la séance du 14 août.

Bien des renseignements très sérieux recueillis à Moscou et en Finlande s’opposent à une telle interprétation. Il semble aujourd’hui bien établi que le renversement initial, opéré dans le plus grand secret, de la politique extérieure soviétique puisse être approximativement situé vers mars-avril 1939, un des signes certains étant la démission de M. Litvinov. Enfin, pour faire bonne mesure : Un autre recoupement, d’un ordre tout différent, serait la modification complète vers la même époque des instructions du Reich aux organismes russes blancs à l’étranger, subventionnés pas les autorités nazies : à la propagande faite auprès de ces organismes relative à une Ukraine autonome a été substituée, en avril 1939, une propagande pour une nouvelle et grande Russie, dans le cadre d’une sorte de national-communisme russe.

Voilà des propos bien engagés, de la part d’un subalterne prétendant rendre compte d’une mission. Et bien hasardeux : comment peut-on inférer d’un infléchissement de la propagande allemande celui de la conduite soviétique ? Le changement de l’attitude nazie envers les Ukrainiens témoigne de la date, établie par mille autres signes, à laquelle l’Allemagne s’est mise à rechercher activement un pacte avec Moscou, il ne dit rien de la réciproque.

L’honnêteté de Doumenc ne faisant pas de doute, ni sa détermination de ne rien cacher lorsqu’il écrit son rapport, il faudrait également supposer que Willaume lui dissimulait une véritable activité parallèle ; en effet, aucun de ces nombreux « renseignements très sérieux recueillis à Moscou et en Finlande » n’a effleuré le chef de la mission, ni d’ailleurs le capitaine et futur général Beaufre, auteur de mémoires sur la question en 1965, au terme d’une carrière dans laquelle les propos et les actes anticommunistes n’avaient pas manqué24. Mais le lecteur n’est pas au bout de ses découvertes : à ce tissu d’affirmations sans preuves le capitaine donne une conclusion beaucoup plus dubitative... au moyen d’un discours de Churchill :

Les résultats de cette action depuis le 1er septembre, « partage de la Pologne, protectorat des États baltes », ne peuvent qu’exalter l’impérialisme soviétique ; il s’oppose dès maintenant nettement à l’expansion germanique soit au Nord, dans la Baltique, soit au Sud vers la Roumanie et les Balkans, et une entente durable entre l’Allemagne et l’URSS, ou même entre le nazisme et le soviétisme, semble très problématique.

Dans ces conditions, quelle va être l’action de cette Russie nouvelle ? Il y a là, comme l’a dit dans une allocution du 1er octobre M. W. Churchill, « une énigme, un mystère impossible à déchiffrer », et s’il y a une clef à ce mystère, espérons que ce soit « l’intérêt national russe ».

Le marin a viré de bord : après avoir affirmé que l’URSS avait librement choisi l’amitié allemande, le voilà qui soutient que ce chemin conduit à l’affrontement avec l’Allemagne et qu’elle ne peut qu’en être consciente. Ce déséquilibre de l’argumentation ne résulterait-il pas d’un scrupule du rédacteur qui, pressé par Darlan ou Daladier de faire un rapport chargeant l’URSS, aurait tenu à y faire figurer, par compensation, les pensées de Churchill ? Quoi qu’il en soit, autant par la date que par le contenu, ce texte se rapporte moins à la négociation de Moscou qu’à l’ambiance de la « drôle de guerre » et aux besoins de la propagande du gouvernement français à cette époque. Il ne reflète guère l’ambiance des trois premières semaines d’août, et bien plus les sentiments créés par les manifestations croissantes du cynisme stalinien : pacte du 23, entrée en Pologne le 17 septembre, traité d’amitié avec l’Allemagne le 28, occupation militaire des pays baltes fin septembre-début octobre.

La crise finale

Dix jours s’écoulent entre le 23 août et le 3 septembre, date de la déclaration de guerre de la France, suivant de cinq heures celle de la Grande-Bretagne. Il est sûr que Hitler a voulu cette guerre, du moins dans son volet germano-polonais : l’accord avec Staline lui permettait d’éliminer complètement la Pologne, qui depuis mars s’était mise en travers de son chemin, en acceptant la garantie anglo-française. Pendant ces journées, il s’ingénie donc à refuser toute concession sur Dantzig et le corridor. Inversement, Chamberlain et Daladier, privés par la défection russe de la possibilité d’aider la Pologne, du moins si la Wehrmacht en vient à bout rapidement, lui prodiguent des conseils de modération, peu suivis par Beck qui, n’ayant pas de politique de rechange, ne sait encore et toujours qu’exalter les passions chauvines. Mussolini, ulcéré par la fuite en avant des nazis, offre plus que jamais ses bons offices mais Daladier sait bien qu’il n’est pas maître du jeu et que si un nouveau Munich est hautement souhaitable il faut aussi se préparer, sérieusement, à une déclaration de guerre. Il consacre ces journées, entre deux appels à la modération, à se faire donner des blancs-seings par l’armée, le gouvernement et le parlement.

Et puis, il écrit à Hitler. Ce texte du 26 août, destiné à convaincre le chancelier de négocier avec la Pologne, ne s’interdit pas des flatteries qui ont l’inconvénient, outre leur lourdeur stylistique et leur bassesse morale, de passer l’éponge sur la barbarie nazie en général et la violation des accords de Munich en particulier :

L’idée même que je puis me faire de votre rôle éminent comme Chef du peuple allemand pour le conduire dans les voies de la paix au plein accomplissement de sa mission dans l’œuvre commune de la civilisation m’invite à vous demander une réponse à cette proposition25.

Au total, si Chamberlain n’est pas devenu un foudre de guerre, et Halifax moins encore, qui s’ingénie à calmer le jeu par l’intermédiaire de Birger Dahlerus, ami de Göring et patron de la firme suédoise Electrolux26, l’Angleterre a, dans les gestes qui rapprochent la guerre et pas seulement dans sa déclaration, un peu d’avance sur la France, et parfois beaucoup. Ainsi, c’est le 25 août qu’elle confirme sa garantie à la Pologne par un solennel traité d’alliance. Or la France fait traîner des négociations ouvertes au printemps sur la réactualisation du traité franco-polonais de 1925, ce qui empêche de donner force de loi à la convention militaire signée le 17 mai entre les états-majors des deux pays, qui eût imposé à l’armée française une réplique immédiate à toute incursion allemande sur le territoire polonais, et l’engagement du gros de ses forces à partir du quinzième jour27. Le traité est finalement réactualisé le 4 septembre28. Drôle d’anniversaire pour une République née à la même date, en 1870, de l’impatience des Français devant une guerre mal conduite.

Il ne faut pas tout mettre sur le dos de Bonnet. Lors d’un conseil de cabinet décisif, celui du 2 septembre à 19 heures 30 - près de deux jours après l’attaque allemande contre la Pologne - tout le monde tombe d’accord pour attendre encore en spéculant sur la médiation italienne, sauf les trois « bellicistes » attitrés, Reynaud, Mandel et Campinchi29. Il est clair que Daladier n’estimait pas la France prête, recherchait un délai supplémentaire, et s’est fait forcer la main par Chamberlain.

Churchill bondit

Le rôle de Churchill est alors bien secondaire. C’est une raison de plus pour mentionner l’acte par lequel, avec une efficacité douteuse, il tente de peser sur le cours des choses par l’intermédiaire de la France. Dans la soirée du 2, il appelle l’ambassade de France dont la permanence était tenue par Girard de Charbonnières, qui note aussitôt la conversation :

« Ici Winston Churchill. Qui êtes-vous ? »

Je me nommai.

« Charbonnières, Charbonnières... Je vous connais, n’est-ce pas ?

-  J’ai effectivement eu l’honneur de vous rencontrer, Monsieur.

-  En tout cas, vous me connaissez, vous savez qui je suis. Vous savez que je suis un ami de la France et que toutes ces dernières années j’ai défendu la politique de la France contre celle que l’on faisait ici. Mais il faut que vous sachiez que je ne peux plus le faire, qu’au contraire je suis indigné, écœuré de l’attitude de votre gouvernement. Voilà deux jours que la Pologne est envahie et que, malgré nos engagements, vous et nous la laissons se battre seule. C’est ignoble. De notre gouvernement ici nous nous occupons. C’est notre affaire et, fiez-vous à ma parole, ce sera vite réglé. Mais d’après les confidences qui me sont faites, l’attitude de votre gouvernement est pire encore. Il se refuse à déclarer la guerre à l’Allemagne et cherche partout des échappatoires. Alors moi, Winston Churchill, je vous déclare que si le gouvernement français ne déclare pas demain la guerre à l’Allemagne, entre la France et moi c’est fini. Vous allez téléphoner à votre Monsieur Bonnet (quel mépris dans le prononcé de ce nom) et vous allez lui dire que, s’il persiste à se dérober, c’est moi, l’ami de toujours de la France, qui interviendrai demain à la chambre des Communes et qui dénoncerai publiquement le déshonneur et la lâcheté de la France d’aujourd’hui. Voilà ce que je voulais vous dire. Bonsoir. »

Voilà les paroles mêmes dont je pris note instantanément. Mais rien ne peut rendre l’accent avec lequel elles furent dites. Les paroles se pressaient dans la bouche de mon interlocuteur, parfois si fortes qu’elles faisaient vibrer l’appareil. Churchill éclatait, bégayait de fureur30.

Bien que Georges Bonnet y ait fait allusion31, cet épisode n’a guère retenu l’attention. J’y vois pour ma part un point de départ : celui de la méthode dont Churchill usera sans relâche jusqu’en juillet 1940, tant vis-à-vis de la France que de son propre pays. Ce qui frappe, c’est la panique, le sentiment d’urgence absolue qui peut animer l’auteur d’un acte, en apparence, aussi bouffon, que celui de mettre en demeure une grande puissance, alors qu’on est simple député du pays voisin. Acte, au surplus, de nature à réactiver sa réputation d’impulsivité, à un moment où on pouvait le croire assagi et où, candidat à un poste clé dans un cabinet de guerre, il avait le plus grand intérêt à ce qu’on le crût tel. Une seule explication apparaît : contrairement à ce qu’il prétend, il n’est pas du tout sûr que Chamberlain va tenir bon, face aux intrigues des sieurs Halifax, Dahlerus, Göring et Ciano, suivies de près par Hitler. Il redoute qu’un fléchissement français n’offre au premier Anglais le prétexte attendu pour s’engager dans la voie d’une conférence, et que le parlement, une fois de plus, laisse faire. Il fait une tentative désespérée pour interférer dans le jeu parisien avant qu’il n’en sorte une catastrophe. On en trouve une transparente confirmation dans sa lettre du même jour - de la même heure ? - à Chamberlain où il se plaint, alors que le 1er il avait été convoqué par lui pour se voir offrir, en cas de guerre, un poste gouvernemental, d’avoir été tenu le 2 à l’écart de tout :

Je n’ai pas de nouvelles de vous depuis notre entretien de vendredi au cours duquel j’ai compris que j’allais devenir votre collègue dans le service de l’État, et que la chose serait rendue publique sans retard. Je ne sais vraiment pas ce qui s’est passé au cours de cette journée troublée. Il me semble cependant qu’ont prévalu des idées entièrement différentes de celles que vous m’avez exprimées quand vous avez dit : « Les dés sont jetés »32.

L’épisode donne une idée des relations entre Churchill et Daladier : elles sont inexistantes. Visant Bonnet, le coup de téléphone, tout à la fois, épargne et méprise son chef de gouvernement. Le prochain chapitre va montrer que le bouillant Britannique a choisi d’aborder le sujet de biais : sans doute partage-t-il l’idée reçue d’un Daladier influençable, car, après avoir tout tenté pour éviter sa venue au pouvoir, il va consacrer ses efforts à encourager la formation, au sein de son gouvernement, d’une aile « belliciste » dont nous allons examiner les vicissitudes.

Il y a malgré tout, dans la manière daladiériste de s’acheminer vers la guerre, quelque chose de neuf, de dynamique, de logique, qui fait qu’on doit, après Élisabeth du Réau et Jean-Louis Crémieux-Brilhac, réévaluer la dimension du personnage autant que le comportement du pays face au péril. Ce n’est pas rien, d’avoir jugulé le pacifisme, créé un consensus, pratiqué une politique claire et cohérente, soudé l’alliance anglaise. Son prédécesseur Blum était un raisonneur, plus apte à exposer les contradictions qu’à les résoudre et, en tant qu’homme d’action, Daladier le surpasse de toute évidence. Mais le fait que la France ait, désormais, une politique, ne signifie pas qu’elle soit efficace. Avant d’examiner le naufrage du navire gouvernemental pendant la drôle de guerre, il convient d’en rechercher les causes dans la série, encore impressionnante, des problèmes que Daladier n’a pas pu ou pas voulu résoudre. On examinera successivement ses rapports avec les « bellicistes » du gouvernement et du pays, puis avec les militaires.

1 Paul-Boncour, Entre deux guerres, t.3, Plon, 1946, p. 96-103.

2 Paulhac, Les accords de Munich, Vrin 1988, p. 43.

3 Sur la politique conciliante de Daladier envers l’Église catholique, cf. Jean-Marie Mayeur, La politique religieuse, in Édouard Daladier chef de gouvernement, FNSP 1977, p. 243-254.

4 Daladier, Journal de captivité, Calamann-Lévy 1991, p. 162.

5 Ibid., préface.

6 L’expression, forgée par Hitler au moment de l’Anschluss, ne deviendra proverbiale qu’après la guerre.

7 La plus évitable de toutes les guerres, Albatros 1985, p. 164-167.

8 Livre jaune, Paris 1939, p. 21.

9 Ibid., p. 100.

10 Ibid., p. 113.

11 Notamment la publication, sous la direction de Jean-Baptiste Duroselle, des Documents diplomatiques français, t. XV, Imprimerie nationale, 1981.

12 Sur le réarmement, notamment aérien, jusqu’au début de 1939, cf. Élisabeth du Réau, « Édouard Daladier et les problèmes de la mobilisation industrielle au moment de Munich », Revue des Études slaves, Paris 1979.

13 Ainsi La Croix du 2 août, à la une.

14 Papiers secrets..., op. cit. p. 51.

15 Ibid. p. 41.

16 Bonnet à Naggiar, 16 août, 22 heures, n° 589 (Archives Daladier 496 AP/13 dr 6).

17 Papiers secrets..., op. cit. p. 93.

18 Archives Daladier (AN 496AP/13 dr6).

19 Cité par Léon Noël, La guerre de 39 a commencé quatre ans plus tôt, France-Empire 1979, p. 134.

20 Papiers secrets..., op. cit. p. 98.

21 Annotation en marge du télégramme 1242 de Noël (23 août, 15 h 20).

22 Ainsi que les Documents diplomatiques français précités.

23 Documents diplomatiques français, op. cit., t. XVIII, 1985, p. 592-605.

24 Cf. Le drame de 1940, Plon, 1965.

25 Livre Jaune, op. cit. p. 322.

26 Cf. J. Vanwelkenhuyzen, L’agonie de la paix, Duculot 1989, p. 53-59, 128-129, 251-252.

27 Cité par J.-B. Duroselle, Politique étrangère de la France, t.1, La décadence, Points-Seuil, 1983, p. 460.

28 Yves Beauvois, Les relations franco-polonaises pendant la « drôle de guerre », L’Harmattan 1989, p. 49.

29 J.-B. Duroselle, op. cit. p. 489-490.

30 Charbonnières, op. cit. p. 211.

31 Cf. Le Quai d’Orsay sous trois Républiques, Fayard 1961, p. 306.

32 La deuxième guerre mondiale : livre 1, t.2, La « drôle de guerre », Plon, 1948, p. 3.

le 22 septembre 2008



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