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Churchill et les Français, troisième édition, ch. 4



Reynaud et les "bellicistes"



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AVERTISSEMENT pour la troisième édition

Ce chapitre, qui fait partie des pages introductives de ce livre sur la première année de la Seconde Guerre mondiale, est le seul qui ait été contesté avec quelque fondement en octobre 1993 par les ayant-droits de Paul Reynaud. Le corps du "délit" était l’attribution à leur ancêtre d’un livre de 1935 dû à un autre Paul Reynaud... mais classé parmi les oeuvres du ministre par toutes les bibliothèques du monde excepté celle du Congrès de Washington, et présentant avec elles force préoccupations communes. L’usage de ce document n’avait point d’autre objet que de démontrer le retard de l’homme politique à prendre la mesure du "nouveau danger militaire allemand", en janvier 1935.

Pour la réécriture du chapitre, au début de 1994, d’autres documents ont été mis à contribution, qui, loin de modifier la conclusion de la démonstration, ont amené à en reculer la date : rien ne prouve une prise de conscience de Reynaud sur le sujet concerné avant MARS 1935, date de son premier discours sur les divisions blindées inspiré par le lieutenant-colonel de Gaulle.

Le livre a été retiré de la vente en échange d’un pacte (non soumis à moi-même) entre l’éditeur et les plaignants, stipulant qu’il n’y aurait aucune suite judiciaire ; en violation flagrante de ce texte, ils m’ont assigné seul quelques jours plus tard, puis ont fini par retirer leur plainte au bout de quelques mois, devant la contre-attaque d’une demande reconventionnelle. Mes moyens ne m’ont pas permis de poursuivre la procédure jusqu’à réparation complète du préjudice.

Pour en finir avec le récit des mauvaises manières d’une famille, il faut signaler que les archives de Paul Reynaud, déposées au CARAN, étaient alors en libre consultation suivant la volonté du défunt, et que, dès l’éclatement de cette affaire, la famille a modifié la convention, obligeant tout chercheur à demander son autorisation, pendant un quart de siècle ! J’ai bien entendu demandé cette autorisation (conversation téléphonique avec Evelyne Demey, mi-octobre 1993) et elle m’a été sèchement refusée.

Seuls de toute la presse, Le Figaro et le magazine L’Histoire ont eu la faiblesse d’ouvrir leurs colonnes au point de vue des plaignants (qui, dans leur assignation, prétendaient bien à tort que le document attribué par erreur influençait les analyses du livre sur la politique de Reynaud en 1940). Ces deux organes ont publié certaines des mises au point que je leur ai adressées, de mauvaise grâce et en ajoutant à chaque fois une louche de nouvelles inexactitudes.

Pas plus que je ne suis personnellement hostile à Paul Reynaud, la vindicte de sa famille en général et de l’enfant citée en particulier n’ont pour objet ultime ma personne et mon travail. A travers eux, comme par le biais de la remise sous contrôle des archives, c’est clairement la profession historienne dans son ensemble qui est visée et qu’il s’agit de mettre au pas. Ces gens se sentent comptables, pour l’éternité, de la vision de lui-même, et de ses choix de 1940, que Reynaud a voulu imposer au fil des éditions contradictoires de ses mémoires. Le chapitre qui suit, et ceux qui concernent son action à la tête du gouvernement, servent mieux sa mémoire à mon humble avis, en dressant le portrait d’un homme de bonne volonté aux prises avec un maître stratège qu’il n’a pas mieux vu venir qu’un Staline, un Pie XII, un Roosevelt.

Mis à part le début de ce chapitre, jusqu’au sous-chapitre "Vers le pouvoir" exclusivement, l’ensemble des affirmations du livre concernant Paul Reynaud ont été intégralement conservées, en me refusant même les améliorations stylistiques pratiquées ça et là dans le reste de la deuxième édition. Cette démarche visait un but précis : achever de démontrer, même aux esprits les plus prévenus, que ces passages, et notamment ceux portant sur l’action de Reynaud à la tête du gouvernement lors de la débâcle de 1940, ne devaient strictement rien au livre publié en 1935 par un Reynaud homonyme... et tout à d’autres documents, une centaine au total, attribués à juste titre au ministre. Faute de quoi les héritiers, dûment prévenus de cette réédition, se seraient fait un devoir de reprendre la procédure. Or ils n’ont esquissé aucune démarche dans ce sens.

Place, donc, à la vérité historique !

Le 26 septembre 2008


PS.- Si je réédite ici ce livre, c’est que je considère qu’il peut encore apporter du neuf, du moins aux lecteurs qui ne le connaissaient pas et qui n’ont pas trouvé, de mon point de vue, tout ce qu’il faut savoir sur la campagne de 1940 dans les ouvrages parus depuis (y compris, en cette rentrée 2008, ceux d’Annie Lacroix-Riz et de Jean-Pierre Guichard, cf. l’édito de ce mois).

Cependant, puisque ce chapitre parle assez longuement de Georges Mandel, je voudrais signaler que j’ai changé de point de vue sur son assassinat, en écrivant mon tout dernier livre. Les deux passages suivants montrent que j’adhérais de manière bien... suiviste à une thèse surgie au lendemain des faits et jamais remise en question :

C’est en 1938, peu avant Munich, que l’extrême droite adopte comme cible la trinité « Blum-Mandel-Reynaud » en souhaitant leur mort violente, qu’elle obtiendra finalement, en 1944, pour le second, de la Milice au service des occupants.

et

Georges Mandel passe pour le jumeau de Paul Reynaud, à partir de 1938, dans l’action contre l’Allemagne nazie. Du gouvernement Daladier, il anime avec lui l’aile « dure ». Le parallélisme de leur carrière sera parfait jusqu’au petit matin du 4 juillet 1944 où, de préférence à Blum et à Reynaud, les Allemands le rapatrient en France pour le livrer à leurs amis de la Milice, pressés de venger à moindres risques l’un des leurs, Philippe Henriot.

Cet exemple est utile pour montrer comment un travail qui ruine beaucoup de préjugés peut aussi en charrier. Clio ne se donne pas au premier venu... et jamais en entier !

____________________



POUR PRESENTER PAUL REYNAUD, observons-le dans un instant dramatique, le premier septembre 1939. Le conseil des ministres est convoqué à 18 heures, pour arrêter la position de la France devant l’invasion de la Pologne. Le ministre des Finances se rend une heure plus tôt chez Jules Jeanneney, président du Sénat, qui raconte :

Paul Reynaud vient me voir. Il considère la guerre inévitable, en dépit de ce que disent et propagent certains ministres. Il s’alarme de voir le conseil aussi divisé, aussi peu composé pour l’action, avec un chef hésitant, velléitaire, et un Ministre des Affaires Étrangères, Georges Bonnet, plus perfide que jamais. Reynaud souhaite que je fasse comprendre au président du conseil la nécessité d’être résolu et d’avoir auprès de lui des hommes de trempe. Pense-t-il l’heure venue pour lui de remplacer Georges Bonnet ? Ce n’est pas exclu. Mais il ne l’a point dit1.

Reynaud est donc jugé d’assez haut par Jeanneney, qui voit volontiers dans sa fermeté anti-allemande des traces d’arrivisme. Cela n’empêche pas la solidarité politique : les deux hommes font partie d’une mouvance « belliciste », caractérisée comme telle par une grande partie de la presse de droite. Il nous faut maintenant explorer ce secteur.

Le devoir de tout lire

Pour comprendre Reynaud, quoi de plus normal que de le lire ? Plus ample que pour Daladier, qui n’écrit pas, la besogne est certes, en ce qui concerne l’avant-guerre, plus rapide que pour Churchill. Reynaud confie à de Gaulle la rédaction de son Problème militaire français en 1937. Il n’écrit pour le public, avant d’arriver au pouvoir, qu’un seul livre qui ne soit pas un recueil de discours ou d’articles : Les Trois Glorieuses, en 1927, sur la révolution parisienne de juillet 1830. Heureuse époque où les livres commémoratifs s’écrivaient à loisir et se publiaient même trois ans avant les anniversaires, pour laisser à chacun le temps de s’en imprégner ! Celui-ci, comme en témoigne un épais dossier des archives de l’auteur, a été fort travaillé. Nul doute qu’il tenait une place dans le mûrissement d’une ambition. Il débute comme un manifeste politique des plus claironnants :

Parce que la Restauration a échoué, parce que le peuple de Paris, provoqué, a renversé Charles X, abolissant à tout jamais la monarchie de droit divin, la France profondément divisée est allée, à travers révolutions et coups d’État, à travers les palais incendiés, jusqu’à Sedan, à la Commune et à l’Alsace-Lorraine arrachée saignante à la chair de la patrie.

Or la Restauration pouvait et devait réussir. La dynastie hanovrienne n’était pas alors plus populaire en Angleterre que ne l’étaient en 1814 les Bourbons en France, à qui ils apportaient la paix2.

Voilà qui surprend, de la part de quelqu’un qui se présente et qu’on présente comme le dernier paladin de la République. C’est que toute l’histoire a été biaisée par le clivage de 1940. Reynaud, de quelque manière qu’on le juge, apparaît comme un adversaire de la Révolution nationale, qui profita de la défaite pour abolir la constitution, imposer un régime autoritaire et offrir une large carrière à des rumeurs de restauration monarchique. Ayant subi courageusement les persécutions de ce régime, qui l’a emprisonné sans jugement avant de le livrer en otage à l’Allemagne, il a très vite saisi que ce traitement lui permettrait de magnifier son rôle antérieur, à condition de tourmenter bien des faits.

Si d’aventure un article, après la Libération, l’accuse d’avoir favorisé l’avènement du régime de Vichy, il écrit rageusement dans les marges : « Emprisonné par Pétain... Livré à l’ennemi... » Ainsi traite-t-il en 1947 un compte rendu soviétique de son ouvrage La France a sauvé l’Europe, affirmant qu’au printemps de 1940 se préparait en France une « révolution fasciste » et que,

quelque effort que fasse Reynaud pour se disculper, de ses souvenirs même il ressort à l’évidence que sa politique était d’aider et de soutenir ces plans3.

Mais bien vite, par un phénomène que je n’explique pas encore, l’historiographie communiste elle-même va tourner casaque et l’unanimité se faire sur l’idée curieuse que les faits et gestes de Reynaud sont dus à d’autres, qu’ils le concernent à peine et comme par accident. Ce n’est pas que tout le monde l’admire : mais partisans et adversaires communient dans l’idée que tout vient de l’entourage. Descartes voulait se changer lui-même plutôt que de toucher à l’ordre du monde. C’est ce qu’a fait l’histoire devant Paul Reynaud, préférant devenir folle plutôt que de discuter les justifications du personnage.

En rétablissant la chronologie, on voit pourtant se dessiner une continuité et se résorber bon nombre de contradictions.

Formation d’une ambition

Paul Reynaud est d’abord un brillant avocat, qui épouse la fille d’un de ses plus illustres devanciers, Me Henri-Robert. En 1919, au départ de son activité politique, il se situe fort à droite. Sa nostalgie de la Restauration lui inspirerait-elle, dans les années vingt, des sympathies monarchistes ? Ce n’est pas si simple. Ce serait faire de Reynaud un militant, or il est tout le contraire : une espèce de tête chercheuse, qui s’enflamme pour une cause puis semble tout d’un coup s’en désintéresser.

Dans ses Mémoires de 1960, il donne de précieuses informations sur ses rapports avec l’Action française :

Avant et pendant la guerre qui venait de s’achever, les campagnes de ce journal avaient un sens parce qu’il s’attaquait aux défaitistes. Entre les deux guerres, c’est aux « bellicistes » que s’attaquera Charles Maurras, c’est-à-dire à ceux qui dénonçaient le péril hitlérien, tentaient d’armer la France et de donner une efficacité à l’alliance russe, lorsque celle-ci fut conclue [...].

Après m’avoir loué, [Léon Daudet] me traitera de « vermine d’assemblée » et de « bazardier de Mexico ». Lorsque je me serai affirmé à la Chambre, il haussera le ton, s’alignant sur Charles Maurras qui affirmera, nous le verrons, que je suis un « agent allemand », un « Prussien », un « agent double » et invitera ses jeunes lecteurs à m’assassiner, comme l’avait été Jaurès.

Ce texte relève d’une technique bien connue de manipulation, en usage notamment chez les avocats : le flou chronologique. C’est en 1938, peu avant Munich, que l’extrême droite adopte comme cible la trinité « Blum-Mandel-Reynaud » en souhaitant leur mort violente, qu’elle obtiendra finalement, en 1944, pour le second, de la Milice au service des occupants. Comme on tire une couverture, Reynaud essaie ici d’étendre aux années vingt l’honorabilité que confèrent de telles attaques.

Il fut détourné peut-être, dans ces années, des opinions monarchistes par les outrances de l’Action française et sans doute par la condamnation pontificale. Il ne semble pas s’être jamais prononcé directement contre la république. En revanche, il a critiqué abondamment les institutions de la Troisième et on peut parler, chez lui, d’un antiparlementarisme à fleur de peau. Au Palais-Bourbon, le député du 2e arrondissement aime jouer les hommes seuls. Il devient ministre cependant, dans le cabinet Tardieu, l’un de ceux qui vont le plus loin, à l’époque, dans l’idée de réformer la constitution pour la rendre plus autoritaire au nom de l’efficacité.

C’est donc surtout la politique extérieure qui sépare progressivement l’Action française et Paul Reynaud.

La recherche du compromis avec l’Allemagne

Dans les années vingt, il fréquente de près un Germain cossu, cocardier et antisoviétique :

J’allais tous les ans à Berlin [...]

J’eus, à chacun de mes voyages à Berlin, des conversations avec un personnage pittoresque, Arnold Rechberg, sculpteur à Paris avant la guerre, officier d’ordonnance du Kronprinz pendant la guerre, détenteur de grands intérêts dans l’industrie de la potasse. C’était un esprit original.

Je ne le suivais certes pas dans ses projets chimériques de faire la guerre à la Russie communiste en associant les armées française et allemande, ce qui eût supposé le réarmement de l’Allemagne. Mais nous étions d’accord avec une politique de réparations fondée sur des ententes industrielles entre la France et l’Allemagne4.

Les relations de Reynaud avec les milieux d’affaires allemands en général et avec Arnold Rechberg en particulier vont déboucher, en 1929, sur un scandale public. Les rencontres que le député français fait cette année-là lors de son voyage sont diversement commentées des deux côtés du Rhin. En France, l’Action française se déchaîne.

Reynaud cependant n’est pas un bradeur d’intérêts français. Sa ligne est celle du réalisme : sensible au déséquilibre démographique entre la France et l’Allemagne, il essaie de lier les deux pays par des intérêts industriels communs. Avant 1925, il reste prudent. Il soutient l’invasion française de la Ruhr, destinée à obtenir de l’Allemagne le paiement des réparations, alors que les autres grandes puissances s’indignent de cette « agression impérialiste ». Mais il le fait de façon originale, ainsi le 28 décembre 1923, lorsqu’il exécute devant la Chambre un numéro très réussi. Il la tient sous son charme, dialoguant avec Herriot, Blum, Briand et Poincaré, affichant son non-conformisme dans un discours chatoyant : Comment tirer parti de la victoire de la Ruhr5 ? Il plaisante l’Angleterre, dans la jubilation générale, en disant que, si elle désapprouve la France, c’est qu’elle « n’aime pas les Gibraltar des autres6 ».

Reynaud explique que pour l’heure, les désaccords financiers entre les grandes puissances rendent impossible une solution internationale du différend franco-allemand sur les réparations : la France a donc raison de garder le gage de la Ruhr, à condition de ne pas le croire éternel. Il demande, contre la droite qui s’accroche à la Ruhr et contre la gauche qui veut l’abandonner sans contrepartie, qu’on monnaye ce gage à la première occasion, en échange d’un règlement international durable. Des accords douaniers et industriels franco-allemands en seraient pour lui la première pierre.

Dans les années 1925-1927, de tels accords vont voir le jour, et un traité de commerce couronne ce rapprochement économique7, auquel Reynaud coopère8.

Le débat de politique extérieure du parlement, en décembre 1929, lui donne l’occasion de s’expliquer sur son récent voyage :

[...] je vous dirai qu’il faut faire une politique d’imagination et d’efforts, qu’il faut faire des incursions dans le terrain hier encore ennemi, et que, puisque nous ne pouvons pas avoir la sécurité en additionnant des intérêts identiques, il faut aller hardiment voir si l’on ne peut pas composer avec l’intérêt contraire9.

[...] Eh bien oui, Messieurs, derrière l’Allemagne officielle, qui accepte l’idée de paix, il y a une minorité agissante, hardie, fanatique, animée de la mystique de la vieille Prusse, qui, elle, n’a pas désarmé.

[...] Cette minorité pourrait-elle, dans des circonstances exceptionnelles, entraîner la masse du peuple allemand ?

C’est là qu’est le péril. Fallait-il l’ignorer10 ?

Le débat parlementaire fait apparaître qu’il a rencontré deux groupements nationalistes, le Stahlhelm et le Jungdeutscher Orden11. Le nom de Hitler, celui du parti national-socialiste, ne sont pas prononcés. Rien ne suggère que ce soit par ostracisme : simplement ils ne sont pas encore les plus en vue de ces revanchards que le député Reynaud, tout en les condamnant, juge utile de fréquenter.

Pour finir, le discours trace un vaste programme :

La politique limitée aux alliances et à l’exécution littérale du traité a un vice capital : elle ne nous apporte pas la sécurité.

Au lieu de rassurer nos petits alliés, elle les inquiète. Elle dresse contre nous nos grands alliés d’hier. Elle supprime le rayonnement de la France dans le monde et elle entraîne le péril mortel de l’isolement.

C’est une politique profondément pessimiste, désolée, désespérée, sans appel aux forces morales.

[...] Faisons avec ampleur le rapprochement franco-allemand, en appelant tous les éléments susceptibles d’y être amenés.

Paul Reynaud, dans ce discours, se rallie à la formule des États-Unis d’Europe, que vient de lancer Briand. Comme celle du ministre des Affaires étrangères, en poste de 1925 à 1931, sa politique allemande va être mise à mal par la montée de l’hitlérisme.

Face à Hitler : un long silence

Ministre des Colonies dans le gouvernement Laval de janvier 1931 à février 1932, Paul Reynaud, qui entreprend de surcroît un long périple asiatique, n’a guère l’occasion de s’exprimer sur l’Allemagne. Il le fait dans la campagne électorale, à Rouen, le 14 avril 1932 : l’éventualité d’une arrivée de Hitler au pouvoir lui sert d’argument pour mettre en garde l’électorat contre la gauche, dont le succès ferait fuir les capitaux12.Voilà désormais sa préoccupation première : la santé économique du pays, par le biais des problèmes monétaires. Il entame en 1933, au début même du régime nazi, une « bataille de cinq ans13 » pour obtenir la dévaluation du franc14. Voilà un spécialiste de la question allemande, qui n’a presque jamais prononcé publiquement le nom de Hitler et reste quasiment muet devant l’installation du Troisième Reich.

Silence rompu, avec l’éclat qui caractérise Reynaud, le 15 mars 1935 à l’occasion du débat sur la modernisation de l’armée. C’est la rencontre d’un officier nommé Charles de Gaulle, le 5 décembre précédent, qui lui a inspiré cette nouvelle passion. Il s’agit de refondre le système militaire en donnant la priorité à une armée de métier formée de divisions blindées. Les dispositions précédentes datant de 1927, Reynaud montre que l’hitlérisme les rend caduques :

1927. L’Allemagne de Stresemann allait entrer à la Société des Nations.

1935. L’Allemagne de Hitler en est sortie. Elle forme une jeunesse fanatisée, exaltée par tous les moyens de la publicité moderne, une jeunesse à qui l’on enseigne que, s’il n’y a plus d’espoir dans la paix, il y a peut-être encore un espoir, une chance dans la guerre. Une Europe qui peut être une Europe perdue, une Europe surpeuplée parce que ses deux soupapes de sûreté sont bloquées : elle ne peut plus exporter ses hommes ni ses marchandises [...]15.

Pensée encore confuse : le nazisme est vu non comme une entreprise systématique de conquête, mais comme une propagande fanatisant la jeunesse à toutes fins utiles. Et le danger de guerre semble venir tout autant de la crise économique.

Cela n’exclut pas des vues pénétrantes, en contraste avec celles de ses collègues députés. Reynaud remarque que l’Allemagne risque de profiter de l’augmentation de la durée du service militaire français, que lui-même et ses collègues s’apprêtent à voter, pour annoncer qu’elle le rétablit chez elle.

Léon Blum, l’interrompant, met ce point en doute. Or Hitler confirme dès le lendemain la crainte de Reynaud.

Mais il ne dit mot des alliances. Ce n’est qu’après la guerre qu’il saluera les efforts de Barthou pour attirer l’URSS dans une coalition contre Hitler. Il est vrai que de Gaulle lui-même est alors bien discret sur l’alliance soviétique16.

L’alliance anglaise, nécessaire et suffisante (1935-1937)

À la fin de 1935, les députés français débattent sur les sanctions décidées par la SDN contre l’Italie pour la punir d’avoir envahi l’Éthiopie. Le gouvernement Laval les applique de mauvais gré. Le 27 décembre, Reynaud le lui reproche avec fougue17.

Il fait remarquer que cette crise est observée par « un témoin silencieux », l’Allemagne, occupée à forger une « armée colossale ».

L’orateur rappelle et assume ses contacts avec ce pays depuis 1918. Il indique qu’il s’y rend encore, « quelquefois ». Les formulations sont plus nettes qu’en mars, mais la voie du dialogue avec Hitler n’est pas refusée :

Le fait en face duquel nous nous trouvons aujourd’hui, c’est qu’il y a à côté de nous un peuple tendu vers la guerre, avec une jeunesse deux fois plus nombreuse que la nôtre, jeunesse fanatisée, à laquelle on a représenté que la guerre, c’est l’aventure et c’est l’espoir. M. Yvon Delbos a rapporté le résultat négatif des conversations de M. Hitler et de M. François-Poncet. Effort louable, mais infructueux18.

Ensuite, citant Mein Kampf qu’il vient de « relire », il en tire l’idée que l’alliance britannique est une assurance tous risques, puisque la division entre la France et l’Angleterre est, d’après Hitler, le plus sûr moyen d’atteindre ses objectifs. Dans cette logique, Reynaud devrait stigmatiser l’accord naval anglo-allemand du 18 juin précédent, or il l’absout, et passe en même temps l’éponge sur tous les griefs de la France contre l’Angleterre depuis 1918.

Le passage suivant est caractéristique des qualités de Reynaud, et de leurs limites. Seul ou presque de tous les orateurs il met le doigt sur ce qui fait mal, le traité naval de Londres ; cependant il en tire une conclusion peu logique, en prônant le resserrement de l’alliance britannique, non par une discussion permettant de réduire cette divergence, mais par son oubli. Il évite le fond du problème - la méfiance envers la France de l’impérialisme britannique, sa tendance profonde à l’appeasement vis-à-vis de Hitler et se répand en considérations psychologiques :

[...] le IIIe Reich n’a pas fait la sottise de dire : « Notre avenir est sur l’eau ».

C’est pourquoi il a fait, récemment, cette entente navale de 35 %, que l’Angleterre a eu tort de sceller. [...]

L’Angleterre n’a pas cessé pendant les dix années qui ont suivi la guerre de favoriser l’Allemagne, non pas tant par esprit d’animosité vis-à-vis de la France, que par ce sentiment du fair play qu’ont les Anglais en face d’un ennemi abattu.

Reynaud résume alors l’histoire de la SDN et du refus anglais de lui donner un bras armé, après quoi il fait un événement considérable du Peace Ballot, le référendum anglais de juin 1935 19 :

À Locarno l’Angleterre s’est souvenue que son intérêt vital, c’est que les ports de la mer du Nord et de la Manche ne soient pas entre les mains des Allemands. Ce jour-là, l’Angleterre a dit : « Je reconnais... » - et c’est là une parole importante, courageuse et utile pour elle - « que ma frontière est sur le Rhin ».

Mais cette déclaration ne nous suffisait pas. Nous reprochions aux Anglais leur myopie. Nous leur disions : ne voyez-vous pas que si le feu prend quelque part en Europe, l’Europe brûlera toute entière ? [...]

Nous leurs disions, nous : ce qui est capital, c’est l’automatisme des sanctions, car si un débat intervient sur les mobiles de l’agresseur, si on discrimine suivant les mérites ou les fautes de la victime tout est perdu. [...]

Mais nous n’arrivions pas à les convaincre. [...]

C’est alors que s’est produit un fait nouveau, [...], l’événement le plus heureux depuis l’entrée de l’Amérique en guerre en 1917, un fait dans lequel les hommes politiques anglais n’ont été pour rien : un mouvement puissant, irrésistible, s’est formé dans les profondeurs du peuple anglais.

Les dirigeants anglais ont été longs à prendre la mesure de ce Peace Ballot, puisqu’ils ont encore signé début décembre l’accord Laval-Hoare, dans l’esprit de la vieille diplomatie du compromis avec l’agresseur. Le peuple anglais s’est alors révolté, Hoare a dû démissionner après avoir confessé son erreur devant les Communes.

Reynaud fait une panacée de la politique anglaise des sanctions qui a remplacé celle de Hoare, et ne s’interroge ni sur leur contenu, ni sur leur efficacité. Il a d’ailleurs pour les Éthiopiens des mots très durs, des accents colonialistes. On se trouve, dit-il, devant un « cas limite » d’agression : il veut dire que ce n’en est presque pas une. Il se tient pour entièrement satisfait du triomphe d’un principe, celui de la condamnation de l’agresseur.

Voilà donc Reynaud qui vend un certain nombre de droits de la France contre le plat de lentilles d’une condamnation tardive, inefficace et partielle, par l’Angleterre, d’un « agresseur » qui n’est pas le bon !

Il raisonne, face à Hitler, de façon strictement juridique. Les plans de Mein Kampf étant fondés sur la désunion de la France et de l’Angleterre, il suffirait pour les mettre en échec d’assurer leur union - sur la réalité de laquelle il est peu regardant. Reynaud estime que Hitler a d’ores et déjà « perdu la partie » ; l’expression vaut celle qui coûtera à Chamberlain son ministère 20 : « Hitler a manqué le bus ».

Un Européen de toujours

Si on cherche un fil conducteur dans la pensée de Reynaud, c’est donc l’option européenne qui s’offre, indissociable du colonialisme, entendu comme un moyen d’assurer la domination européenne sur la planète. Reynaud, ministre des colonies, non seulement organise en 1931 l’Exposition coloniale en compagnie du maréchal Lyautey dont alors il devient l’ami, mais préside dans ce cadre un banquet en l’honneur de Rudyard Kipling, faisant en guise de discours une exégèse de son poème "Le fardeau de l’homme blanc" :

Prenez vos meilleurs enfants ; vous les courberez sous l’exil, vous les ferez servir de longues foules atones et maussades. De la reconnaissance, vous croyez qu’elles en auront ? Il y a trente ans que ce fut écrit. Depuis, la vie a marché ; les événements se sont déroulés ; le fardeau de l’homme blanc est devenu plus lourd ; « Vous croyez qu’elles comprendront ? » M. Kipling avait, hélas, vu juste. Le drame est d’avoir à amalgamer des civilisations séparées par mille ans et par 10 000 kilomètres. C’est pourquoi, après la guerre qui a bouleversé tant de valeurs et qui est apparue, là-bas, comme la faillite de la civilisation des hommes blancs qui s’entre-tuaient, la tâche est plus dure. Pour l’accomplir, il faut maintenant tous les hommes blancs, et non seulement certains d’entre eux21.

Comme Jean Monnet, Robert Schuman et bien d’autres, Paul Reynaud va chercher toute sa vie le point d’équilibre entre l’intérêt national français et le développement de la coopérative franco-allemande. Exercice de funambule. Mais l’équilibriste opère en général à l’abri du vent. Or l’hitlérisme est, pour les adeptes du rapprochement franco-allemand, comme une tempête qui arracherait le chapiteau au moment le plus délicat du numéro.

Reynaud peut écrire à partir de 1945 des milliers de pages prouvant son intransigeance, et ses ennemis broder, en général plus discrètement, sur sa mollesse. Pour l’historien, la seule question qui vaille est : avait-t-il suffisamment de maîtrise, sur lui-même, sur son entourage, sur ses alliances, pour ne pas heurter l’un ou l’autre des écueils, par lui-même définis comme tels, qu’il côtoyait sans cesse, le chauvinisme d’une part, l’oubli de l’intérêt national de l’autre ?

Le livre de Pertinax, Les Fossoyeurs 22, a beaucoup contribué à fixer la légende du président du conseil de 1940. Il lui est assez défavorable, mais regorge de potins sur ses fréquentations plutôt que d’analyses de son comportement. L’auteur donne cependant un témoignage personnel, qu’il aurait bien fait d’approfondir :

Vers 1928 (je ne puis préciser) j’entendis Reynaud déclarer au milieu d’un dîner que les Allemands ne remettraient pas en question leurs frontières orientales. Simplement pour montrer que ses fortes convictions des années 1935-1940 avaient succédé à quelques illusions et n’étaient peut-être pas fondées sur le rocher. Il avait l’esprit « flou » sous le métal des mots 23.

Il faut aller plus loin et constater que le flou persiste, dans l’esprit de Reynaud, après 1935. Sa prise de conscience de la foncière agressivité du nazisme, plus tardive que celle d’un Barthou, semble intermittente. Ainsi, en 1937, il donne une préface à la traduction d’un livre économique allemand, datant de 1932 24. Ferdinand Grünig, sans être nazi, est un théoricien de l’autarcie (que Paul Reynaud baptise « autarchie »). Le préfacier trouve ce système nocif mais il ne le met pas en rapport avec les desseins précis d’un calculateur nommé Hitler. L’autarcie risque de provoquer la guerre, non parce qu’elle met l’économie allemande en mesure d’affronter un blocus, mais par un enchaînement fatal de causalités inconscientes :

Les notions d’autarchie, qui prolongent l’état de guerre, en ont retardé la liquidation et menacent maintenant d’en faire naître une nouvelle. Dans la reprise mondiale d’aujourd’hui, il y a de ce fait quelque chose de malsain et de menaçant. Ce n’est par sur des investissements improductifs d’armement que peut être fondée une prospérité durable.

Ainsi, l’autarchie est une menace de guerre par elle-même. Elle est une menace de crise par les préparatifs de guerre auxquels elle accule les peuples qui voulaient rétablir un échange normal des produits et des services.

Cependant, de manière tout aussi automatique qu’elles créent, quand on les viole, un danger de guerre, les lois de l’économie libérale sont peut-être en passe de restaurer les chances de la paix :

Pourtant, dans le vertige mondial, certains signes de guérison apparaissent. Ce n’est que dans l’abandon d’un « patriotisme économique » anormal et dangereux que peut être la voie du salut. L’Europe, la fragile Europe, est en péril de mort. Contre son prolétariat d’élite, se dresse la concurrence immense et menaçante du prolétariat demi-nu de l’Asie, qui réclame aussi le droit à des conditions d’existence meilleures. Ainsi la guerre européenne serait une guerre civile. L’autarchie est une sédition contre l’Europe 25.

Ce texte est fondamental pour mesurer le « bellicisme » de Reynaud : cet homme est un vigoureux pacifiste, sur le plan européen. Une guerre ne profiterait qu’aux peuples coloniaux, si menaçants. On pourrait trouver, au même moment, des raisonnements semblables sous la plume de Chamberlain et des appeasers britanniques, et on n’est pas loin des chants de sirène par lesquels Hitler lui-même essaie de faire jouer une solidarité « aryenne » pour faire avaliser des remaniements dans l’est européen : en reprenant à cette date l’idée que la guerre est pour l’Europe un suicide, on fait, inconsciemment bien sûr, le jeu du très habile conquérant.

Vers le pouvoir

Il reste que Paul Reynaud est un séducteur, et qu’il séduit. Une femme, la comtesse de Portes, dont le comportement voyant et la mort prématurée fourniront à ses amis comme à ses ennemis une explication providentielle de ses incohérences, les dispensant d’en pousser l’analyse. Mais surtout, il séduit des hommes. Étaient-ils nombreux, comme Palewski à « sacrifier gaiement » des

obligations mondaines et d’autres encore plus intimes à la compagnie prestigieuse de cet esprit sans cesse en éveil 26 ?

Toujours est-il que, sous un régime parlementaire en crise, dans une France où n’existait pas encore l’ENA, bon nombre de fils de famille commençaient à ressentir l’envie de se tourner vers la politique sans passer par les préaux d’école et les camaraderies radicales. Reynaud les rallie à son panache en arguant, notamment, de la technicité croissante des problèmes, à l’unisson d’une époque où une classe de « techniciens » cherche à se rassembler pour débattre des réformes nécessaires dans l’État et l’économie 27. Ils ont nom Debré, Couve de Murville, Palewski, Baumgartner, Sauvy, Gruson... À partir de 1938 l’entourage de l’ambitieux ministre regroupe, outre le futur fondateur de Ve république, une bonne partie de ses aréopages. Le texte suivant, extrait d’une conférence prononcée en 1925 à l’école des Hautes études en sciences sociales, semblait fait pour battre leur rappel :

[Avant la guerre] les jeunes gens d’alors admettaient volontiers l’idée de se laisser dépouiller quelque peu par des techniciens de la politique, formés dans les cafés du commerce et dans les comités radicaux de sous-préfecture. L’élite éprouvait de la répugnance à se heurter à ces professionnels. [...]

Pendant la guerre, le pays se demanda pourquoi il y avait été entraîné, un bandeau sur les yeux, pourquoi les poitrines des soldats avaient, au début, remplacé les canons lourds et les mitrailleuses. [...] Aussi, au lendemain de la guerre, les professionnels subirent-ils un échec sanglant.

[...] la complexité effrayante des problèmes de l’après-guerre suppose, pour les résoudre, une élite entraînée 28.

Cette propension à s’appuyer sur la jeunesse ne transparaît nulle part plus que dans la brochure électorale parue au début d’avril 1936, Jeunesse, quelle France veux-tu ?29 Les deux tiers sont consacrés à la dévaluation, le quart au « corps cuirassé » du lieutenant-colonel de Gaulle - sans le nommer - et le reste à l’idée qu’il faut éviter une révolution. En ce temps où le corps électoral se partage plus que jamais entre une droite huppée et une gauche très populaire, dans un arrondissement de Paris dont la population est encore très mélangée, le candidat Reynaud va obtenir une infime majorité, contre celui du Front populaire, en ignorant les problèmes débattus dans le pays, en ne s’attaquant pas au programme de la gauche unie, en faisant comme si les quarante heures, les congés payés, les libertés syndicales, le désarmement des ligues, la défense républicaine, toutes choses prônées par le Rassemblement et sévèrement vilipendées par la droite, n’étaient que broutilles et l’ajustement des prix français sur ceux du monde, la donnée essentielle dont tout dépend. Ses propositions de réforme constitutionnelle sont « volontairement modestes » 30 : retrait aux députés de l’initiative des dépenses, octroi au gouvernement du droit de dissoudre la Chambre. Il développe en mineur la thèse que le Français aime la liberté et ne supporterait pas les contraintes imposées aux Russes, aux Allemands et aux Italiens, mais il réserve un coup de griffe à la « mystique républicaine » 31 et son grand argument contre toute révolution est que le péril extérieur est trop grand pour que le pays se divise. Mais, si l’Allemagne est présentée comme dangereuse, le propos est loin d’être alarmiste : la combinaison de l’alliance anglaise, du corps cuirassé, de la SDN et de la désastreuse gestion économique des dictatures a l’air de laisser encore de beaux jours à la France, pour peu qu’elle soit gouvernée suivant les principes du signataire. Ainsi, l’entrée des troupes allemandes en Rhénanie, si elle fournit un argument en faveur du « corps cuirassé », est loin d’être une catastrophe, puisqu’elle présente l’immense avantage de mettre les Anglais devant leurs responsabilités :

Rien n’est facile et rien n’est simple. Nous avons pu avoir des raisons de ne pas être satisfaits des Anglais, mais j’ai le regret de vous annoncer que nous ne pouvons nous offrir le luxe de deux ennemis héréditaires. L’une des formes de notre paresse d’esprit est de vouloir tout simplifier.

L’interdiction faite à un grand pays comme l’Allemagne d’étendre sa souveraineté jusqu’à ses frontières a toujours choqué l’opinion anglaise. C’est un fait qu’il faut connaître, même si nous avons le souvenir amer des cinq invasions subies en cent vingt-cinq ans. M. Eden a dit, à la Chambre des Communes, au lendemain du « coup » de M. Hitler en Rhénanie, que l’Angleterre se considère comme tenue d’honneur à entrer dans la guerre si la France ou la Belgique étaient attaquées. Et il a été applaudi. M. Neville Chamberlain l’a répété le 26 mars 1936. Or c’est précisément la déclaration que M. Poincaré n’avait pu obtenir de l’Angleterre, à la veille de 1914. Et c’est l’union de la France et de l’Angleterre que M. Hitler dénonce dans Mein Kampf comme l’obstacle insurmontable à ses ambitions. Et puis, quelle autre politique ? Quel choix 32 ?

Paul Reynaud est donc, en cette veille des élections de 1936, un politicien ambitieux, qui se situe en marge de l’affrontement droite-gauche et joue du péril extérieur pour s’en justifier, sans pour autant accorder à la situation internationale la priorité de ses préoccupations, dominées par les questions monétaires. Rien ne montre mieux son insouciance que la manière dont il l’occulte dans ses Mémoires. Il stigmatise les illusions, au lendemain de remilitarisation de Rhénanie, des Anglais en général et de Churchill en particulier 33. Il brocarde la foi de celui-ci dans la SDN, citant son article du 13 mars 34 et se vante d’avoir déclaré à un diplomate britannique : « êtes-vous prêt pour la guerre mondiale numéro 2 ? » Le ton de Jeunesse quelle France veux-tu ? était quelque peu différent.

Quand donc devient-il partisan d’une ferme résistance à l’Allemagne nazie et apôtre, en conséquence, de l’alliance soviétique ? C’est assez difficile à savoir. Jusqu’au début de 1938, on ne le voit pas faire de grand discours sur la politique extérieure : il n’aborde le sujet qu’à propos des questions militaires, lors des deux débats de 1935 et 1937. Le second, en février, est l’occasion d’une condamnation rétrospective de la passivité du cabinet Sarraut lors de la remilitarisation de la Rhénanie, un an plus tôt ; mais il n’en tire toujours aucune autre leçon que la nécessité d’appliquer les théories du colonel de Gaulle sur l’arme blindée, semblant donc justifier l’attitude de tout gouvernement qui laisse une agression impunie, faute d’avoir « l’armée de sa politique ». Notons tout de même que l’alliance russe a, en mai, les honneurs d’une page dans le Problème militaire français 35 alors qu’elle était passée sous silence un an avant, dans Jeunesse, quelle France veux-tu ? où l’alliance anglaise tenait la vedette.

En février 1938, dans le débat parlementaire consécutif à l’Anschluss, il développe l’idée qu’il aurait fallu agir en faveur de l’Autriche. Mais il ne pose plus du tout, ce jour-là, la question des moyens militaires, il a l’air de penser qu’en tout état de cause il aurait fallu faire la guerre. Il trouve pour le dire une formule frappante, qui semble s’appliquer à lui-même autant qu’à ses collègues :

Nous avons voulu que l’Allemagne nous rencontre sur notre terrain à nous, celui du droit, et nous comprenons que nous ne pouvons plus nous mesurer à elle que sur son terrain à elle, celui de la force 36.

Son discours s’oppose à celui de Pierre-Etienne Flandin, qui préconise ouvertement la constitution d’une majorité nouvelle par l’exclusion des communistes, conjointement avec l’adoption d’une politique extérieure plus souple envers l’Allemagne. Prudemment et à mots couverts, Reynaud donne donc son aval à l’idée d’une union nationale anti-allemande, intégrant les communistes, qui se traduit alors par la formule « de Thorez à Paul Reynaud ». C’est aussi le moment où il se compromet le plus nettement sur la question de l’alliance soviétique, dans un discours retentissant devant la Société des Conférences 37.

Entre le 11 et le 13 mars, Léon Blum essaie vainement de former un gouvernement allant des communistes à la droite antinazie, et met en désespoir de cause au point une combinaison de Front populaire - ministres radicaux et socialistes, soutien communiste -, qui sera la dernière.

Un moment clé survient le 12 mars, quand Blum par une démarche inouïe, réunit à la Chambre, pour leur demander leur concours, tous les députés de l’opposition. La seule réponse claire qui lui soit faite, c’est que les groupes parlementaires concernés entreront au gouvernement ensemble, ou pas du tout. Ce qui sous-entend la condamnation la formule « de Thorez à Reynaud » puisque Flandin, chef du groupe « Alliance démocratique » dont Reynaud fait partie, s’oppose à toute coopération avec le parti communiste. Paul Reynaud, qui a permis sans protester qu’on accouplât alors son nom avec celui de Maurice Thorez, n’a guère fait plus et n’a pas dépensé beaucoup d’énergie pour faire reculer l’ostracisme envers l’extrême-gauche. On verra plus loin que Mandel s’est compromis davantage.

Notre homme, qui semble incapable de suivre deux idées en même temps, prononce sous le second ministère Blum un discours où les problèmes diplomatiques sont abordés, cette fois, par le biais unique des questions financières. Il oppose, le 6 avril, à la politique de Blum qui prévoyait le contrôle des changes pour empêcher la fuite des capitaux, les arguments suivants :

Le retour des capitaux émigrés est indispensable au succès du plan de redressement. Il ne peut être obtenu que par un choc psychologique puissant, un profond changement politique et technique. [...]On dit que la classe ouvrière n’est pas prête aux pénitences nécessaires. Il ne s’agit pas de cela. Il s’agit pour elle d’échapper à ce péril : voir s’écrouler son niveau de vie, sa puissance d’achat, par l’accroissement du chômage partiel et total. Il s’agit de la sauver du péril de la guerre et de la misère38.

Reynaud, qui est resté très neutre pendant la crise précédente, ne l’est donc pas dans celle qui s’ouvre aussitôt que le cabinet Blum prend ses fonctions, vu l’ampleur que prend l’opposition à sa politique financière. Un vent de revanche soulève la droite, tandis que les travailleurs en désarroi font un certain nombre de grèves, les unes revendicatives, les autres politiques, souhaitant qu’on ne laisse pas Franco achever la République. Les partisans d’un retour à « l’ordre », qui vont trouver leur homme en Daladier, usent malignement du « péril extérieur ». Par son discours, Reynaud se range tout entier à leurs côtés. Il restera sous leur emprise.

Du côté des « forces profondes »

Pierre Renouvin a ouvert une ère nouvelle dans l’historiographie des relations internationales en montrant la connexion des décisions diplomatiques avec les réalités géographiques et culturelles de chaque pays concerné ; il a baptisé cet ensemble les « forces profondes ». Pour comprendre comment un pays en vient à choisir entre la résistance à Hitler et l’adhésion plus ou moins enthousiaste à ses visées, l’examen de ces forces s’impose. En Angleterre, le lecteur aura compris que ce livre, centré sur l’action personnelle de Churchill, postule que les forces profondes pesaient dans le sens de l’appeasement et que le vieux politicien a entrepris de ruser avec elles de les réorienter contre leur gré, par petites touches. La part de la City dans la politique de compréhension envers l’Allemagne, pendant tout l’entre-deux-guerres, est assez bien connue et sa logique très simple : la rivalité franco-allemande nuit aux affaires et le traumatisme de la Ruhr sert, à cet égard, de mythe fondateur ; si l’Angleterre est obligé de se réarmer, elle doit le faire dans des limites qui n’obèrent pas ses finances ; enfin, pour faire face à la crise « de 1929 », la solidarité du Commonwealth devient essentielle et les Dominions, Australie et Afrique du Sud en tête poussent aux concessions39. Le doigté même de Churchill, ses incessants ménagements envers Chamberlain n’ont pas d’autre origine que l’obligation où il se trouve de ne pas paraître irresponsable aux hommes d’affaires. Les travaillistes et les milieux syndicaux, dans ces conditions, ne sont guère enclins à donner des leçons de patriotisme - ils luttent pour préserver le niveau de vie des masses et restent imprégnés de pacifisme. Pour la France, les causes de la mollesse sont évidemment différentes, et plus complexes.

Le travail le plus éclairant, dans ce domaine, est celui de Robert Frank sur Le prix du réarmement français40. Comme Jean Bouvier l’indique dans la préface, cette thèse démontre que le financement des armes se trouve être

le lieu géométrique des contraintes techniques, des problèmes d’emploi, des choix financiers, des tensions sociales et des retournements de la conjoncture politique.

Amorcé en 1935, le réarmement français reçoit, comme on sait, une impulsion décisive sous le Front populaire, avec le retour de Daladier rue Saint-Dominique. Mais, ce faisant, Léon Blum obère des finances publiques déjà bien malades. Il se heurte alors au mauvais vouloir des possédants ; les banques privées boudent les bons du Trésor et les emprunts des entreprises travaillant pour la Défense nationale mais, surtout, la perspective plusieurs fois renouvelée d’une dévaluation du franc amène la fuite des capitaux. Celle-ci résulte en partie de mécanismes purement économiques, et l’intention de faire tomber un gouvernement est rarement démontrable chez les spéculateurs, avant tout attachés à leur intérêt immédiat. Cependant, en juin 1937, la concordance est troublante entre une campagne de presse contre certains bons du Trésor, une brusque attaque contre le franc et la chute du premier cabinet Blum. Il faut noter, à l’inverse, qu’en maintenant les crédits militaires de 1937 au même niveau que Laval, auteur du budget 1936, Blum aurait assaini les finances, assis sa position politique et, probablement, appâté les spéculateurs41.

Après une année en demi-teinte où les fabrications démarrent sans que les finances s’arrangent, Blum se suicidant une deuxième fois lors de son éphémère gouvernement qui augmente encore les dépenses d’armement, le terrain est déblayé pour une expérience Daladier réorientée vers la droite, surtout après l’arrivée de Reynaud aux Finances (novembre 1938) ; le réarmement est alors financé par la « confiance » retrouvée. Les travailleurs payent, non seulement par l’assouplissement de la loi des quarante heures, mais par la révision des conventions collectives, en matière salariale avant tout. Les meurtriers du Front populaire héritent, en sus de l’impulsion qu’il a donnée au réarmement, des nationalisations qu’il a opérées ; il n’est pas question d’y revenir car elles sont gage d’efficacité, dans un environnement capitaliste devenu favorable.

L’auteur met au jour un fait que les manichéismes de tous bords ne pouvaient que négliger : le 8 juillet 1938, Ambroise Croizat, secrétaire de la fédération CGT des métaux et futur ministre communiste à la Libération, envisage favorablement l’augmentation de la semaine de travail dans certaines usines d’armement, où son utilité est dûment constatée. Si la CGT dont, soit dit en passant, la majorité des dirigeants sont alors socialisants, revient le 8 août à une position d’hostilité contre tout assouplissement de la loi des quarante heures, c’est qu’entretemps le patronat faisait preuve d’une intransigeance absolue sur le salaire des heures supplémentaires, qu’il entendait payer beaucoup moins que les heures normales, revendication que Reynaud fera triompher dans ses décrets-lois de novembre42.

L’échec d’Ambroise Croizat est symptomatique de la stricte base de classe sur laquelle le patronat entend asseoir le réarmement. Plus encore celui de Paul Ramadier : si le ministre du Travail, membre de l’Union Socialiste Républicaine, démissionne fin août, ce n’est pas seulement pour protester contre le discours du 21 par lequel Daladier affirme qu’il faut « remettre la France au travail », mais parce que sa politique d’augmentation des salaires, destinée à intéresser la classe ouvrière dans l’affaire, était en échec. Le triomphe patronal sera total après la déclaration de guerre, la fiscalité exceptionnelle mise en place par Reynaud frappant avant tout les salaires et épargnant les bénéfices de guerre, en dépit de la loi, que rappelle en vain la Cour des comptes43.

Voilà qui permet de jauger l’expérience Daladier-Reynaud dans ses points forts et dans ses limites. La formule « plutôt Hitler que le Front populaire », prêtée à la bourgeoisie au moment de Munich par Emmanuel Mounier et reprise par beaucoup d’historiens de gauche est un peu schématique. La bourgeoisie, dans sa masse, fuit une guerre qui serait conduite par le Front et qui, non seulement préserverait un certain nombre d’acquis sociaux, mais donnerait, comme en Espagne, une place croissante au parti communiste dans la direction des affaires. Tout change entre avril et décembre 1938. La mise au pas de la classe ouvrière permet, enfin, de se retourner contre Hitler. Mais le problème ne risque-t-il pas de rebondir, au gré de la bataille, soit que les forces de gauche tirent parti d’une défaite, soit qu’elles deviennent envahissantes lors de la victoire ? Le parti communiste, en tout cas, déconfit dans la lutte sociale, espère ouvertement se refaire une santé sur le terrain national - on s’en convaincra plus loin. L’idéal serait, pour la classe patronale, que le réarmement lui-même fasse reculer l’agresseur, et non les armes. La négociation et l’atermoiement ont encore de beaux jours devant eux.

De Munich en Rivoli

Grâce à Girard de Charbonnières, nous surprenons Reynaud à un moment clé de la crise des Sudètes, le 21 mai 1938. Le ministre de la Justice est en visite à Leeds, où il représente son gouvernement devant le congrès de l’Alliance française en présence de nombreuses personnalités britanniques dont lord Lloyd, futur ministre de Churchill et présentement parlementaire conservateur opposé à l’appeasement. L’ambassade de France à Londres propose à ce moment, comme solution à la crise, la tenue d’une grande conférence internationale, sans exclure aucune des grandes puissances. Reynaud, à qui le jeune secrétaire fait part de cette idée, observe que Staline a déjà proposé une telle réunion et que Chamberlain l’a repoussée. Il livre aussi une analyse qui a bien l’air d’exprimer le fond de sa pensée. On y retrouve, en tout cas, ses tics de langage. L’idée dominante est que la France n’est pas prête à faire la guerre. Beau sujet de convergence avec Daladier et quelques autres ; belle illustration du fait que le « corps cuirassé » du colonel de Gaulle peut, d’argument belliciste, se transformer, du fait de sa non-existence, en excuse du pacifisme. Quant à l’alliance soviétique, elle est surtout un épouvantail :

[...] Nous pouvons nous trouver demain en guerre avec l’Allemagne. Or il est bon que vous sachiez que la France n’est pas prête pour une telle guerre. Je ne pense pas, en disant cela, à l’aspect militaire. J’ai à ce sujet mon opinion que j’ai souvent exprimée publiquement. Notre haut commandement, lui, est rempli d’assurance. Bon. Ce que je veux dire c’est que, sur cent Français, il n’y en a pas dix qui connaissent l’existence de la Tchécoslovaquie. Entrer en guerre à cause de ce pays-là, se faire tuer pour des inconnus, l’enthousiasme ne serait pas délirant. Et si, en plus, nous étions seuls... M. Corbin m’affirme que, dans cette hypothèse et malgré tout ce qu’il a dit, le gouvernement britannique ne pourrait pas ne pas marcher avec nous. Soit. Mais quelle serait la valeur de ce concours donné de mauvais cœur ?

Ces propos peu flatteurs pour le gouvernement de Chamberlain n’envisagent pas un instant qu’il puisse être remplacé par un autre, plus combatif. La suite le confirme :

Et la Tchécoslovaquie, en serait-elle sauvée pour autant ? À moins que nous ne nous ruions à l’assaut de la ligne Siegfried qui est déjà un obstacle sérieux que nous ne franchirons pas en chantant... Seule l’Union soviétique peut vraiment aider les Tchèques et, sur le plan militaire, l’entreprise n’est concevable qu’avec elle. Il en est donc nécessairement de même sur le plan politique.

Mais surtout, ce qu’il faut c’est empêcher cette guerre, c’est-à-dire dissuader Hitler d’attaquer la Tchécoslovaquie. Et, pour cela, un seul moyen : lui montrer qu’il aurait affaire à plus fort que lui. Ah, si les Anglais déclaraient publiquement qu’ils tiendraient toute agression contre la Tchécoslovaquie pour un casus belli, ce serait déjà quelque chose. Mais M. Corbin m’a confirmé hier qu’il ne fallait pas y compter. Alors, il n’y a pas d’autre intimidation possible qu’une déclaration franco-soviétique et nul n’ignore que c’est dans ce sens que je parle à Paris. Je sais que cela pourrait être exploité sur le plan idéologique. Mais si cela doit empêcher la guerre, le but sera atteint44.

Les analyses de Robert Frank le démontrent à satiété : les choix de Reynaud en matière financière le conduisent de plus en plus à frayer avec des gens qui n’ont rien de foudres de guerre antinazis45. Déjà, au moment de Munich, son « bellicisme » est plus une légende qu’une réalité. Certains font grand cas du fait qu’alors il a sérieusement pensé à démissionner. Or, s’il rend bien son tablier le 20 septembre au président du conseil en compagnie de Mandel et de Champetier, c’est sur la foi d’une nouvelle venue de Prague, suivant laquelle Daladier aurait dit à Bénès que, s’il résistait, la France l’abandonnerait ; il suffit que Daladier rassure les visiteurs sur ce point précis pour qu’ils conservent leurs portefeuilles46. Mais alors, la « démission » doit donc être ramenée à de justes proportions. Ce n’est nullement une protestation contre Munich, événement de dix jours postérieur, et Daladier peut satisfaire tout aussi bien à leur revendication en obligeant les Tchèques à se passer eux-mêmes la corde au cou qu’en faisant la guerre à l’Allemagne.

Reynaud pratique, une fois encore, le flou chronologique lorsqu’il écrit qu’il a conservé son portefeuille sur le conseil de Churchill. L’intervention du député anglais date de ce même 20 septembre. Il s’agissait seulement, de sa part, de faire feu de tout bois contre les conséquences prévisibles du voyage de Chamberlain à Godesberg : rencontrant à Paris Reynaud et Mandel, il se borne à les convaincre que tout n’est pas encore perdu, et qu’ils doivent conserver leurs portefeuilles dans l’éventualité d’une guerre47.

Le ministère des Finances est sis dans la rue qui honore la victoire de Rivoli, laquelle permit à Napoléon d’empêcher une invasion qui, toutes choses égales d’ailleurs, eût porté en cent vingt-cinq ans leur chiffre à six. Pourtant, à partir de l’arrivée de Reynaud, en novembre 1938, à la tête de cette administration, les symptômes de bellicisme vont chez lui se raréfiant, comme pour confirmer la conclusion tirée par Robert Frank de l’examen de sa politique économico-sociale :

Paul Reynaud est désormais plus écouté que Pierre-Étienne Flandin. Cela n’atténue pas tout à fait les divisions dans la bourgeoisie, entre la fraction qui regarde davantage par intérêt ou par idéologie vers la Grande-Bretagne ou les États-Unis, et celle qui regarde du côté des puissances continentales. Un compromis s’élabore entre la « bourgeoisie libérale atlantiste » et la « bourgeoisie autoritaire » : on déclarera la guerre sans la faire vraiment. Et on la gagnera grâce aux armes économiques, les « armes non sanglantes »48.

À la fin de l’ouvrage, l’auteur émet l’hypothèse que l’harmonie retrouvée, à partir de la fin de 1938, entre le patronat et l’État, pour donner une issue à la crise sur la base des commandes d’armement, préfigurerait la restructuration des années 1945-1947. Ce ne serait qu’un éclairage de plus, par rapport à tous ceux que son livre apporte déjà, sur l’élan qui pousse le « belliciste » Reynaud, et combien d’autres avec lui, à s’intéresser de moins en moins à la guerre et de plus en plus à l’économie.

Conclusion sur Reynaud : l’entourage, quand même

Des opinions de Paul Reynaud et de sa manière de travailler, on doit finalement retenir que son entourage, sans lui retirer la responsabilité de ses choix, joue dans leur genèse un rôle caractéristique.

Claude Gruson49, chef adjoint de son cabinet depuis l’été de 1939 jusqu’à l’armistice, en a gardé le souvenir d’un homme politique ambitieux mais honnête, peu compétent et le reconnaissant. Convaincu que l’aspect technique des problèmes est primordial, il avait tendance à se confier, sur toute question, à un expert, et à le laisser agir. Tel aurait été, au moment des décrets-lois de novembre 1938, le rôle d’Alfred Sauvy, statisticien fourmillant d’idées, qui lui avait soufflé que tout le mal de l’économie française venait des « goulots d’étranglement » que la loi des quarante heures y avait introduits. On parle souvent, pour les chefs politiques, de « magnétisme » : chez Reynaud, ce phénomène semble avoir joué, fort souvent, non pas en attirant des gens vers lui, mais en le rangeant, lui, sur les positions des autres. Et pas seulement des « techniciens » : vis-à-vis d’autres chefs politiques aux convictions plus affirmées, il s’est laissé aussi mettre comme sur orbite, et réduire au rôle d’un brillant porte-parole. Le phénomène est évident, entre 1929 et 1935, dans sa relation à Tardieu50. Mais quand celui-ci quitte le devant de la scène, Reynaud est comme neuf, disponible pour une autre attraction. Il va la trouver chez Georges Mandel mais aussi, en partie, chez Daladier. Car si Sauvy joue certainement un grand rôle à l’extrémité technique des décisions de novembre 1938, celles-ci viennent occuper un créneau dessiné par la politique du chef radical, dont elles sont la traduction économico-sociale et, en quelque sorte, les servantes.

Mais alors, pour le plus grand malheur du pays, l’ambition se fait dévorante. Reynaud s’attribue la part du lion dans le « redressement », croit l’avoir réalisé contre un Daladier indécis, falot, trop soucieux de dosages politiques et timoré devant l’Allemagne. La présidence du conseil, ambition de toute carrière dans ce milieu, semble passer à sa portée, et il se persuade aisément que l’intérêt national y trouverait son compte.

« Sa jactance touche à la folie » : c’est ce que Daladier aurait dit au président Lebrun en démissionnant, pour lui déconseiller ce choix51. Tardive réflexion d’un apprenti sorcier, à qui son mannequin échappe.

Mandel, Blum et les autres

Il nous faut revenir aux journées cruciales des 11 et 12 mars 1938. Jean-Noël Jeanneney, le petit-fils du président du Sénat, a pour notre bonheur voué sa jeunesse à l’histoire, avant d’entamer sa propre carrière politique. Il a écrit plusieurs livres propres à nourrir celui-ci, à commencer par sa thèse sur un patron lorrain qui fut parlementaire de 1914 à 1940, François de Wendel. Le journal de ce milliardaire livre la clé de l’avortement du gouvernement d’union nationale52. On y apprend que, le 11 mars 1938 au soir, Reynaud a plaidé la cause de cette combinaison à la fois auprès de Wendel et de Louis Marin, président du principal groupe de droite à la Chambre, la Fédération républicaine, puis que, devant leur refus, Mandel est passé à l’offensive le 12 au matin, auprès du seul Wendel, en lui faisant l’offre non négligeable d’un poste de ministre d’État. Louis Marin, vieux patriote lorrain, apparaît déchiré entre ses options politiques intérieures et internationales. Il semble que Wendel, à qui il demande conseil en voisin et en camarade, ait tenu en main le destin ; le sénateur capitaliste ne déconseille pas l’opération mais ne la conseille pas non plus, renvoyant Marin à ses affres. Reynaud s’est contenté de donner un avis ; on ne peut pas dire qu’il exerce une pression. C’est Mandel, et de loin, qui à la lumière de ces révélations paraît s’être le plus engagé dans l’affaire et avoir tenu à ce qu’elle aboutisse, en association étroite avec Blum, tandis que Reynaud semble s’être complu dans la position neutre et attentiste de quelqu’un qui avait toutes chances d’entrer au gouvernement lors du dénouement de la crise, quel qu’il fût.

Georges Mandel passe pour le jumeau de Paul Reynaud, à partir de 1938, dans l’action contre l’Allemagne nazie. Du gouvernement Daladier, il anime avec lui l’aile « dure ». Le parallélisme de leur carrière sera parfait jusqu’au petit matin du 4 juillet 1944 où, de préférence à Blum et à Reynaud, les Allemands le rapatrient en France pour le livrer à leurs amis de la Milice, pressés de venger à moindres risques l’un des leurs, Philippe Henriot. Une seule divergence semble mériter examen : contrairement à son ancien chef de gouvernement, Mandel s’embarquera pour l’Afrique du nord en juin 1940, sur le paquebot Massilia.

Leurs carrières antérieures, en revanche, ne présageaient guère un rapprochement. Reynaud a réussi par le barreau, le mariage, l’éloquence parlementaire, les relations avec des milieux d’affaires cosmopolites. Mandel est un moine de la politique, un homme de dossiers timide et secret, dépourvu de séduction, qui doit toute sa fortune à un illustrissime parrainage, celui de Clemenceau.

Louis Rothschild, a pris à dix-sept ans, en 1902, le pseudonyme de Georges Mandel pour entamer une carrière de journaliste. Contrairement aux insinuations malveillantes ce n’était pas pour dissimuler ses origines juives, aussi transparentes dans le nom de Mandel, celui de sa mère, que dans celui de Rothschild, qu’il délaisse pour ne pas être confondu avec les banquiers, simples homonymes. Mais on ne saurait lui faire grief d’avoir laissé « Louis » pour « Georges » - le motif étant qu’il existait déjà un Louis Mandel 53. Alors la légende noire, friande de sémitisme inavoué, lui inventera le prénom de « Jeroboam », qu’il aurait malhonnêtement mué en « Georges ». Quelques auteurs sérieux s’y laisseront tromper.

Journaliste à l’Aurore, le journal de Clemenceau, à partir de 1903, il s’était rendu indispensable, dans l’entourage du Tigre, par sa connaissance infaillible des votes, positions et déclarations antérieurs du patron, comme de ses adversaires. Aussi craint que haï, il semblait avoir vocation à diriger le pays lors d’une grande crise, à moins qu’il ne se contentât d’être un ferme ministre de l’intérieur. Comme Reynaud il réalisera ses potentialités sur le tard, dans l’effondrement national : il obtiendra ce ministère le 18 mai 1940, pour le quitter le 16 juin. C’est néanmoins pour nous un personnage considérable : car il est le Français sur lequel Churchill compte le plus.

Le petit livre que vient de lui consacrer Jeanneney54 contient une thèse d’ordre psychologique. Si Mandel rate le rendez-vous de 1940, c’est que pesait sur lui l’ombre du Tigre et, surtout, la malédiction qu’il lui aurait lancée : il ne serait jamais qu’un second, un collaborateur, il ne pouvait tenir le premier rôle. « C’est moi qui pète et c’est lui qui pue ! » : ce mot de Clemenceau, peut-être apocryphe mais connu du public et des journalistes, lui aurait collé à la peau et à la conscience ; il aurait voulu s’affirmer pour faire mentir son ancien patron et n’en aurait pas trouvé, finalement, la force.

Toujours est-il que Churchill, sans jamais le dire, semble l’avoir considéré comme plus sérieux que Reynaud, et l’avoir fréquenté depuis plus longtemps. Grâce à un de ses familiers, on dispose du récit d’une rencontre capitale entre les deux hommes, à Paris, le 30 août 1936. L’atmosphère du Front populaire et de la guerre d’Espagne n’inclinait pas le député français à l’enthousiasme :

Il fit à Winston un sermon suivant lequel la France et l’Angleterre avaient tout perdu. Nous avions cédé sur toute la ligne. Nous étions en train de perdre l’Europe et les Balkans. [...] « Il y a un bouleversement total de la balance des forces en Europe »55.

Voici un Mandel inattendu. Tant par son désespoir que par sa façon d’en faire reproche aux Anglais, à tous les Anglais. On ignore malheureusement ce que répondit son interlocuteur.

Mais l’homme est bien de la race des Churchill et des Clemenceau, en ce sens qu’il ne se complaît pas dans l’abattement. François de Wendel, après nous avoir fait entrevoir son rôle lors de la crise de mars 1938, nous le montre à nouveau sur la brèche le 20 mai, en un moment où la crise des Sudètes semble se précipiter et où, comme on a vu, Reynaud fait sur le sol anglais des tirades alambiquées, tendant à utiliser l’alliance russe comme un simple épouvantail à nazis. Voici ce qu’alors Mandel dit à l’influent sidérurgiste :

Il n’y a qu’un danger réel [...], le danger allemand, et on ne peut pas faire que la Chambre ne soit pas Front populaire, à raison de 320 voix au moins, et uniquement préoccupée, comme toutes les chambres, de sa réélection. Or vous ne pouvez pas, dit-il, espérer qu’un gouvernement pourra se maintenir en prenant position contre la majorité en matière financière, sociale, économique... et extérieure. Profiter de ce que les gauches ont une mystique en matière de politique extérieure pour faire la politique de la droite à l’intérieur. L’une sera la rançon de l’autre. Mandel « ne croit pas que le temps joue pour nous vis-à-vis de l’Allemagne ». Il croit ou feint de croire que la Russie est une puissance, quand cela ne serait qu’au point de vue matériel : elle aurait fourni 400 avions à l’Espagne, ces temps derniers (par la France, naturellement). Il méprise l’Italie et pense qu’il suffirait que la France ait un peu de tenue pour qu’elle nous ménage56.

Après Munich, c’est au tour de Churchill d’avoir un coup de cafard et de s’en ouvrir à Reynaud, ainsi qu’à Mandel. Lui qui était venu en France le 20 septembre encourager ses deux amis à défendre la Tchécoslovaquie et les avait dissuadés de démissionner du gouvernement, voilà ce qu’il écrit à Reynaud le 10 octobre :

Je ne vois pas quelle voie s’ouvre aujourd’hui pour la politique extérieure de la République française.

Aucun petit État ne risquera son avenir sur la garantie française [...]. Vous avez été bien infectés par notre faiblesse, sans être fortifiés par notre force. Les politiciens ont brisé successivement l’âme de nos deux pays. À la fin, la Grande-Bretagne était prête à faire plus que ses engagements. Mais il était trop tard.

L’ampleur du désastre me laisse tâtonnant dans le noir. Depuis la perte des colonies américaines la Grande-Bretagne n’a pas subi pire injure. La France est revenue au lendemain de 1870.

Que devons-nous faire ?

Je ne peux pas dire quelles forces animent aujourd’hui l’action de la France. Flandin n’est sûrement que le représentant de très vastes intérêts et de tendances (moods) qui sont à l’œuvre sous la surface de la politique française.

La question du jour est la suivante : pouvons-nous tenir tête à la domination nazie, ou devons-nous faire séparément le meilleur compromis possible avec elle, tout en essayant de réarmer ? Ou bien un effort commun est-il encore possible ?

Depuis quarante ans, j’ai beaucoup travaillé avec la France. Je ne défends pas mon propre pays ; mais je ne vois plus sur quoi appuyer aujourd’hui une coopération. Montrez s’il vous plaît cette lettre à Monsieur Mandel, et à personne d’autre 57.

Il fallait citer longuement ce texte, dont on ne donne souvent que des extraits destinés à montrer l’amertume de Churchill. Contrairement peut-être à Mandel en 1936, il ne semble pas uniquement préoccupé d’étaler son pessimisme. Toujours pratique, il tente quelque chose : une menace. Il suggère à Mandel et à Reynaud d’agir sur Daladier, faute de quoi l’Angleterre reprendra sa mise et s’entendra avec l’Allemagne. Elle aura cette fois la bénédiction de Churchill.

Que Mandel soit plus énergique et plus conséquent que Reynaud, voilà qui apparaît lors de toute crise. À la veille de Munich, c’est lui qui téléphone à Benès pour l’encourager à ne pas céder - démarche frisant l’insubordination vis-à-vis de Daladier et de Bonnet58. Le 2 août 1939, il va jusqu’à confier à l’ambassadeur soviétique toute sa méfiance vis-à-vis de leur jeu dans les négociations de Moscou 59. Reynaud n’a pas de ses imprudences.

Il est donc incontestable que Winston a noué des liens privilégiés avec deux hommes politiques français, de droite, en préférant de toute évidence Mandel mais en s’adressant prioritairement à Reynaud, qui paraissait plus près d’accéder au premier rôle et l’était en effet. Ses relations avec Blum ne sont pas inexistantes, mais elles sont plus ambiguës.

Notons d’abord que lors de son précédent séjour en France, fin mars, il avait rencontré beaucoup de monde et notamment Flandin, l’homme qui à l’époque était obsédé par l’idée d’en finir avec le Front populaire. Il l’avait dit à Churchill avec qui il déjeunait le 27 mars, ajoutant qu’il faudrait alors gouverner par décrets. Or il s’était vu sévèrement chapitré. C’est l’ambassadeur Phipps qui rend compte le jour même dans une lettre à Halifax :

M. Churchill a averti M. Flandin qu’une telle procédure aliénerait à la France toute sympathie dans la gauche britannique, et rendrait très difficile cette coopération étroite et loyale entre nos deux pays qui s’impose plus que jamais pour enrayer de nouvelles agressions de l’Allemagne et empêcher son hégémonie 60.

Il n’est pas indifférent à cette histoire des relations entre Churchill et les Français de constater que le député anglais, soucieux d’unir contre Hitler toutes les bonnes volontés, joue la carte de l’union nationale des deux côtés de la Manche et s’efforce de contribuer, dans la guerre sociale déchaînée en France, à un armistice, en détournant ses interlocuteurs de toute idée de revanche sur le Front populaire. Mais Léon Blum, en dépit de cette lance rompue en sa faveur, est plus marginal que Reynaud et Mandel dans les relations françaises de Churchill.

Il incarne une gauche socialiste accusée par beaucoup d’avoir soulevé, sous l’impulsion d’un parti communiste auquel elle ne savait rien refuser, des questions sociales complètement artificielles ou, dans le meilleur des cas, intempestives. Autre péché, plus ancien, cette mouvance aurait entraîné certains milieux, dans l’Éducation nationale en particulier, vers un pacifisme sans nuances. Il y aurait à cet égard toute une pente à remonter. Il est de fait que Blum, d’une part, a commis quelques perles, depuis la veille de l’arrivée de Hitler au pouvoir, où il écrivait qu’il en avait perdu « même l’espérance61 ». D’autre part, converti depuis sa venue au pouvoir, en juin 1936, à une attitude plus ferme et au réarmement, il éprouve une peine croissante à se faire entendre, sur ce sujet, de son parti. Paul Faure, de plus en plus agressivement pacifiste, en contrôle l’appareil et Blum n’y a pas de fonction, se contentant de diriger le groupe parlementaire et d’influencer les militants par son éditorial quotidien du Populaire. Au total, cette SFIO des dernières années d’avant-guerre est une force en recul, divisée, mal à l’aise, que Daladier condamne à n’être qu’une piétaille parlementaire de sa politique ambiguë. Blum montre bien qu’il étouffe dans ce carcan, par de régulières banderilles contre le cabinet, qu’il accuse d’être trop à droite, et même par des votes hostiles du groupe socialiste, mais sans jamais menacer de faire tomber Daladier ou de priver sa majorité du concours de la SFIO, ce qui marquerait le gouvernement beaucoup plus à droite, au détriment de son assise populaire.

Tout cela ne prédispose pas le parti, ni son leader, à peser efficacement dans le sens d’un effort de guerre plus soutenu. Une lettre de Churchill, en date du 14 avril 1938, n’en prend que plus de relief. Elle donne aussi la mesure des réserves que Winston nourrit d’emblée envers le cabinet Daladier. Elle montre à quel point, sans croire utile de le claironner, l’auteur met alors une sourdine à son anticommunisme car ce qu’il approuve là, c’est bien d’abord la tentative de constituer un ministère Blum allant « de Thorez à Reynaud » :

Mon cher Monsieur Blum,

J’ai beaucoup pensé à vous dans ces jours d’angoisse et de tourment, et je tiens à vous exprimer la gratitude qu’éprouvent envers vous beaucoup d’Anglais pour le grand et réel progrès dans la compréhension entre nos deux peuples qui a marqué votre mémorable ministère. Il n’appartient pas à un étranger, même amical, de se mêler de la politique française. Mais je n’ai jamais ressenti aussi fort la bonne entente de nos deux peuples que pendant votre présence au pouvoir.

Je suis sûr que, rendu pour un temps à l’état de personne privée, vous aurez des occasions nombreuses de poursuivre cette grande œuvre, si nécessaire pour assurer les droits des masses populaires de tous les pays et, dans le monde, la paix et la liberté.

En tant que très ancien ministre aujourd’hui retiré, j’ai pensé pouvoir sans présomption vous adresser ces quelques lignes, et me croire

Sincèrement vôtre

Winston Churchill 62

Il ne paraît pas probable qu’un ton aussi modeste, surtout à la fin, soit sincère, ni que Churchill essaie de faire croire à Blum qu’il n’a plus d’ambition ministérielle. Il faut plutôt voir là une précaution pour le cas où la missive tomberait sous les yeux du gouvernement britannique. Churchill, qui a rencontré Blum récemment au cours de sa tournée parisienne, a dû lui tenir un tout autre langage. Plus il pose au retraité, plus nous devons estimer qu’il a fait miroiter à Blum la possibilité, en cas de guerre, qu’ils soient tous deux au gouvernement, voire à sa tête, et coopèrent à travers la Manche pour que la querelle avec les nazis soit vidée jusqu’au bout.

Outre la triade Reynaud-Mandel-Blum, la tendance « belliciste » comprend des radicaux plus antinazis que Daladier comme Herriot, Zay, Campinchi, Cot. Du côté droit, en revanche, il faut nuancer : qu’il s’agisse du puissant leader parlementaire Louis Marin ou du sénateur Jacques Bardoux, bon connaisseur de l’Angleterre et de Churchill, dont on étudiera plus loin le journal, on a affaire à des gens certes très montés contre l’Allemagne, mais aussi particulièrement pressés d’en finir avec le Front populaire. Ce sont des munichois acharnés, n’envisageant une politique plus ferme que quand le tandem Reynaud-Daladier est venu à bout des syndicats, et espérant bien faire l’économie de l’alliance russe. Il faut citer ce qu’écrit Marin après Munich dans La Nation pour avoir une idée des sommets où l’anticommunisme pouvait entraîner, au moment de Munich, un vieux politicien des marches de l’Est :

Diaboliquement un clan international voulait à tout prix et à toutes occasions déclencher la guerre mondiale. Dans tous les cas le poids en aurait été supporté par la France, qu’il s’efforce de bolcheviser 63.

Plus à droite encore, on retrouve un partisan frénétique de l’alliance soviétique en la personne d’Henri de Kérillis - mais ce n’est qu’une curiosité.

Le cas Kérillis

Comme Göring, pour lequel il a une certaine sympathie, Henri de Kérillis fait partie d’une chevalerie, celle des aviateurs de la première guerre mondiale. Journaliste depuis le début des années vingt, il devient député de Neuilly en 1936, après avoir subi un échec en 1926 dans une élection partielle, au côté de Paul Reynaud. Mais il apparaît plus à droite que lui, plus obsédé du seul anticommunisme. Il est, dans le monde parlementaire, l’un des principaux relais du financier Ernest Mercier, qui fonde en 1925 Le Redressement français, organisme destiné à fournir les candidats de droite en arguments et en brochures contre le péril rouge. Lui-même dirige à cet effet, de 1927 à 1936, le Centre de propagande des républicains nationaux 64.

Dans les années trente, il est avec Churchill l’un des rares qui percent à jour Hitler, qui lui attribuent une grande malfaisance sans pour autant lui dénier le génie politique :

Formés à d’autres disciplines, les grands et petits bourgeois qui gouvernent encore une partie du monde, ont du mal à comprendre. Ils sont déconcertés devant un homme qui n’est ni un diplomate, ni un chef de guerre, ni un chef d’industrie, ni un parlementaire, ni un intellectuel, qui n’a fait aucun apprentissage du pouvoir et qui vole de triomphe en triomphe sans commettre une faute. C’est pourquoi ils ont cherché si longtemps le « tireur de ficelles ». Il n’y a pas de tireur de ficelles. Il y a une personnalité qui bouscule toutes les méthodes de la diplomatie parce qu’elle a compris, ou senti, la force des idéologies et la puissance de la propagande à une époque révolutionnaire où les passions l’emportent partout sur la raison. C’est de la très grande politique 65.

Cette prise de conscience fait de lui un apôtre inlassable de l’alliance soviétique, surtout lorsqu’en 1937 la fondation de L’Époque, toujours avec l’argent de Mercier, lui en donne une occasion quotidienne. Cependant, il a grand soin de prouver qu’il reste, en politique intérieure, un adversaire irréductible des communistes et un homme d’une droite quelque peu extrême. Dans le livre d’où cette citation est extraite, il s’affiche « nationaliste intégral 66 » - la formule même de Maurras -, se réclame des traditions les plus conservatrices de la politique française y compris et surtout avant 1789, cite le comte de Paris, prétendant au trône, avec faveur 67, demande « que soit écrasé le communisme, fléau national 68 » et flétrit obsessionnellement les congés payés, témoins d’une criminelle insouciance _faut-il rappeler qu’alors ils durent deux semaines ? Son seul désaccord de politique intérieure avec l’extrême droite porte sur l’antisémitisme, qu’il vomit 69. Aussi, lorsqu’on lit ensuite un éloge de la pédagogie patriotique du PCF et de l’antinazisme de la gauche, on a quelque peu le tournis :

En partie par le sentiment du danger, mais en partie aussi grâce aux nouveaux enseignements des partis d’extrême-gauche, les masses populaires se sont réconciliées avec le patriotisme. [...] Pour résister aujourd’hui et pour se battre demain, mieux vaut avoir dans nos rangs des socialistes et des communistes enragés de haine contre Hitler que des antimilitaristes et des objecteurs de conscience 70.

En matière d’institutions comme en toute autre, il ignore la litote. Il souhaiterait profiter de l’expiration prochaine du mandat de la Chambre élue en 1936 pour abolir le parlement ! Provisoirement certes, au nom du péril extérieur qui interdirait toute campagne électorale. On abolirait aussi les partis, au profits d’un parti unique, baptisé Ligue des bonnes volontés et des énergies françaises71. Sur le plan des hommes, il appelle de ses vœux le surgissement d’un « Clemenceau » qui pourrait être Reynaud ou Mandel... ou quelqu’un d’autre, car aucun des leaders « bellicistes » ne lui inspire des accents très convaincus. Remarquons encore que pour l’Angleterre il n’a pas l’air de faire fond sur Churchill, puisqu’il écrit que la position de Hitler serait bien changée

si l’Angleterre, au lieu d’avoir à sa tête la bonne volonté de Chamberlain, avait la volonté tout court d’un Roosevelt 72.

Les imprécations de Kérillis contre la démission patriotique des élites, sa prédiction des déconvenues sociales qu’elles se préparent en délaissant leur rôle national, sont des mieux venues et des plus prophétiques. Mais lui-même, prétendant mener à la fois la guerre nationale et la guerre patronale, n’est, pour personne, des plus convaincants. Il faut dire qu’il n’a pas la manière : ayant été insulté par Le Temps le 29 novembre 1938, il écrit directement à François de Wendel, qui n’est qu’un bailleur de fonds de ce journal parmi beaucoup d’autres, en l’attaquant sur ses propriétés allemandes. Elles entravent certes, au jugement de J.-N. Jeanneney, son anti-nazisme mais ne l’empêchent pas d’avoir imprimé une ligne fort tiède à l’égard de Munich au seul quotidien qu’il influence vraiment, Le Journal des Débats. Or, Kérillis le traîne dans la boue :

En tant que sénateur français, vous êtes moralement intéressé par la grandeur de la France, mais en tant que grand féodal allemand, tout vous invite à ménager M. Hitler. S’il venait à s’effondrer, si l’Allemagne était bolchevisée, vous en seriez évidemment victime [...]73.

Militer, au sein des milieux d’argent, pour une attitude ferme envers l’Allemagne en avançant que la chute de Hitler ferait le jeu du communisme, voilà qui ne ressemble pas, pour reprendre l’expression de l’intéressé, à « de la très grande politique ». Churchill semble n’avoir pas rencontré le personnage et les éditoriaux de Kérillis se réfèrent rarement à lui.

Et les communistes ?

Il en va de l’histoire du parti communiste français comme de l’histoire générale de l’entre-deux-guerres : elle a énormément progressé dans les décennies 1970 et 1980, mais ce progrès a buté sur l’année 1938 pour s’annuler presque en ce qui regarde la première année de guerre. Alors que les points de vue militants, sans disparaître, ont fait une place pour d’autres périodes à l’examen des faits, ils continuent pour celle-ci à déterminer nombre d’analyses a priori.

La Belgique, sur ce chapitre, a de l’avance : son PC a ouvert en grand ses archives, et les militants leurs souvenirs, à l’historien José Gotovitch, qui dans un récent ouvrage pose, sur les problèmes les plus épineux des rapports entre le communisme, l’antinazisme et la défense nationale, un regard à la fois compréhensif et acéré, propre à nous instruire indirectement sur le cas français 74.

Un parti communiste, à l’époque, c’est d’abord un membre d’une Internationale, discipliné et fier de l’être. Mais c’est aussi un acteur de la vie d’un pays, d’autant plus dépendant des conditions locales qu’il a mieux réussi à les intégrer dans sa propagande. N’oublions pas que le maître à penser s’appelle Lénine, et qu’il s’agit d’un formidable manœuvrier, dont la réussite s’explique autant par une grande capacité d’adaptation au terrain russe que par la poursuite inlassable d’un objectif idéologique. Si Staline ruine périodiquement les efforts faits par les communistes du monde pour tenir compte des vues de leurs compatriotes, en les alignant brutalement sur l’intérêt soviétique de l’heure, ils n’ont de cesse de retrouver cette boussole. Le PCF, anémié par la politique « classe contre classe » des années 1928-1934, s’est épanoui comme un champignon au cours de la période suivante, car il a trouvé dans l’antifascisme une clé pour s’attirer la sympathie de très nombreux Français.

Opposé depuis sa fondation aux valeurs traditionnelles de la gauche - république, laïcité, enseignement public, libertés démocratiques -, présentées comme illusoires pour la masse du peuple, et avec leurs symboles textiles et musicaux, le communisme français s’est fait puissante synthèse de ces valeurs et, à partir de 1935, il a cessé d’opposer la Marseillaise et l’Internationale comme de « conchier le drapeau tricolore » (Aragon). Il se heurtait à la difficulté de demander une deuxième révolution, contre le capitalisme, à un peuple qui en avait déjà fait une, aux côtés de la bourgeoisie. À présent, l’ennemi capitaliste est estompé par l’ennemi nazi ; le patronat disparaît presque en tant que tel, sa nocivité principale n’est plus d’accaparer le profit mais d’être un ennemi de l’intérieur, prêt à accueillir les Allemands, ou à se réfugier dans quelque Coblence pour récupérer grâce aux fourgons de l’étranger les quelques privilèges qu’il a dû abandonner en juin 1936. Car la brève flambée gréviste qui a suivi la victoire électorale du Front populaire est censée satisfaire les aspirations « de classe », pour solde de tout compte, tant que Hitler est là et qu’il menace l’URSS. Alors que le parti socialiste est à moitié paralysé par le pacifisme et que de toute manière, même en 1914-1918, il n’avait jamais été d’un patriotisme claironnant, voici que le PCF le déborde à toute vapeur, écrase les monuments de gerbes, s’alarme de la dénatalité et, de 1935 jusqu’à la guerre incluse, vote invariablement les crédits de guerre, si juteux pour le patronat, sans exiger la moindre contrepartie sociale.

Le PCF, manipulé par Staline ? C’est vrai, mais superficiel. Il se range, en fait, dans un créneau défini par Hitler. Non pas volontairement mais naïvement, par une incapacité, fort commune à l’époque mais remarquable chez des militants en principe formés à la dialectique, de penser qu’on pouvait très bien entrer dans les vues du maître de l’Allemagne en le contredisant. Il n’est pas mécontent en effet de voir les communistes tenir une immense place, en France, dans la dénonciation de ses visées ; il en profite pour dire que cette humeur n’est le fait que des « judéo-bolcheviques ». Et lorsqu’il signe le pacte germano-soviétique, il sait que la manœuvre, tout en facilitant l’assaut de la Pologne, crée un trouble profond dans les rangs de l’antifascisme, brutalement privé de son aile marchante, au sein des pays occidentaux et principalement en France.

Le PCF joue un rôle fondamental dans l’évolution du Front populaire vers un « front français » intégrant des forces de droite. C’est la ligne adoptée au congrès d’Arles (Noël 1937), alors que dès celui de Villeurbanne (début 1936) le rapport de Thorez prônait l’« union de la nation française ». On ne peut pas accuser le parti d’avoir attisé les luttes de classes enoubliantle danger extérieur : les trotskisteslui reprochent avec véhémence d’avoir privilégié la défense nationale par rapport à toute autre considération75, et les contradicteurs de droite en sont réduits à affirmer qu’il a, ce faisant, pris en compte seulement les directives de l’Internationale et les intérêts de l’URSS76. On peut encore constater que lors des jours décisifs de mars 1938 le parti fait patte de velours et laisse Blum se mettre en avant ; si certains soutiennent qu’il veut entrer au gouvernement pour confisquer le pouvoir, son action et ses demandes ne donnent aucune prise à l’insinuation.

C’est ensuite que les choses deviennent intéressantes.

Lorsqu’en lieu et place du « front français » se forme la majorité ambiguë de Daladier, permettant toutes les dérives anti-ouvrières sous couleur de défense nationale, comment réagit le parti ? De manière molle et prudente.

Nous avons vu qu’Ambroise Croizat semble croire en la négociation ; il veut bien aller vers une augmentation de la durée du travail, à condition qu’elle serve réellement à la défense nationale, et qu’elle ne soit pas accompagnée d’une ponction sur les salaires. La chronologie doit être serrée de près : c’est le 8 juillet qu’il fait ces propositions ; il va jusqu’à invoquer la nécessité de modifier « l’état d’esprit des masses ouvrières insuffisamment informées des nécessités industrielles » 77, et il annonce que la Fédération CGT des métaux va consulter et réfléchir. Un mois plus tard tombe la réponse : la Fédération, dans un communiqué publié le 8 août, dénonce l’« action menée par les organisations patronales pour détruire en fait la loi des 40 heures ». Tout en réservant l’avenir, le texte affirme que l’embauche des chômeurs peut subvenir aux besoins présents. Que s’est-il donc passé entre le 8 juillet et le 8 août ? Tout simplement ceci : les organisations patronales n’ont pas, elles, fait le moindre pas, notamment sur le salaire des heures supplémentaires, ou sur une augmentation du salaire de base, justifiée par l’augmentation du coût de la vie depuis juin 1936, qui aurait aidé les syndicats dans la tâche délicate de faire accepter à leurs mandants une détérioration de leurs conditions de vie 78.

Pour autant, le parti ne se rebelle pas et continue de miser sur Daladier. Il demande certes sa démission au lendemain de Munich, mais brièvement. La grève du 30 novembre semble décidée en fonction d’une logique des rapports de force syndicaux, que personne ne maîtrise très bien79. De toute manière ce n’est qu’un baroud d’honneur : elle estd’avance limitée à vingt-quatre heures, quels que soient les résultats obtenus. En la soutenant, le parti paie tribut à son électorat, après quoi il adopte, plus que jamais, une attitude « défensiste » : c’est en février 1939 que le syndicaliste Henri Jourdain, relayant Ambroise Croizat, avance des propositions pour conforter la paix sociale dans les usines d’aviation 80. Le soutien des intérêts soviétiques conduit donc, sur le front social, à une attitude responsable et même légèrement suicidaire.

La réaction du PCF au pacte germano-soviétique du 23 août est tout sauf enthousiaste. Il se raccroche autant que possible à l’espoir fou que le pacte empêchera la guerre. Signe qu’il connaît mal son Hitler, ou que la foi submerge le bon sens. Preuve, en tout cas, qu’on n’a aucune hâte à affronter les contradictions de la situation. On vote les crédits de guerre, on dénonce l’agression hitlérienne en Pologne. En retour Daladier, s’il interdit la presse communiste dès le 26 août - le jour même où il correspond avec Hitler - diffère, au grand dam de la droite, les mesures contre le parti lui-même et Maurice Thorez se laisse mobiliser.

On dit ordinairement que tout bascule le 17 septembre, jour de l’entrée des Soviétiques en Pologne. L’interdiction du PCF survient le 26, peut-être à la suite de la saisie par la police d’un appel à la paix 81. Le parti lui-même a tendance, pour expliquer son revirement vers l’idée d’une guerre « impérialiste », opposant deux blocs aussi étrangers l’un que l’autre aux intérêts des travailleurs, à le situer le plus tard possible, vers la fin de septembre 82. Mais les recherches de Gotovitch permettent une datation beaucoup plus précise, et antérieure : c’est le 7 septembre que Staline explique le tournant à Dimitrov, secrétaire de l’Internationale, le 8 que les consignes sont transmises à Bruxelles par radio, le 9 que l’organe, encore légal, du parti belge claironne la nouvelle ligne dans son éditorial et abandonne brutalement la cause polonaise 83.

Or à l’époque une partie des dirigeants non mobilisés du PCF se trouvait en Belgique, relativement libre de ses mouvements, à commencer par Eugène Fried, agent de l’Internationale résidant ordinairement à Paris et chargé de contrôler certains PC occidentaux, notamment le belge et le français. Il est clair que, dès le 8 septembre, le PCF lui-même est réorienté vers la lutte contre la « guerre impérialiste » et que tout l’effort fait depuis 1935 pour réconcilier la Marseillaise et l’Internationale est abandonné. Il en reste des traces dans les consciences et une certaine vitesse acquise, mais aucune impulsion ne viendra plus du sommet.

En revanche, et ce point a été bien précisé par les travaux de Crémieux-Brilhac, il n’y aura sur ordre de la direction communiste française aucun sobotage de la défense nationale, en dépit de mots d’ordre qui rappellent le « défaitisme révolutionnaire » proclamé en Russie pendant le premier conflit. Si le pacte germano-soviétique est, à certains égards, une coopération, la section française de l’Internationale n’est pas appelée à la rescousse, mais gardée en réserve.

Churchill et le Front populaire

Lorsque le patronat français trouve en Reynaud son homme pour récupérer ses concessions de juin 1936, il ne reçoit pas le soutien de Churchill. Bien au contraire, le député d’Epping est attentif, en Angleterre, à ce que les travailleurs ne fassent pas tous les frais du réarmement. Lorsqu’en mars 1938 il vient soutenir Blum en s’opposant à Flandin84, cela revient à condamner toute dérive consistant à majorer les profits sous couvert de péril extérieur. Mais après l’effondrement du rêve d’union nationale « de Thorez à Reynaud », il s’abstient de toute critique d’ordre économique ou social et va jusqu’à faire crédit à Reynaud, ou même à Daladier, d’un « redressement » français85.

Le conservatisme parle, dans Step by Step, à diverses reprises : en 1937, après la chute du premier cabinet Blum, Churchill dissocie complètement son bilan diplomatique, positif, de sa gestion économique et sociale, tout uniment catastrophique86 ; dans l’article paru le 1er décembre 1938, il condamne la grève générale menée la veille par la CGT contre les décrets-lois de Reynaud. Les mouvements sociaux français ont certes une excuse mais il s’agit de Munich, et cet événement n’est pas lui-même mis en rapport avec la volonté de revanche de la bourgeoisie - puisque celle-ci est assimilée à la bourgeoisie anglaise qui, elle, n’a aucune victoire ouvrière récente à annuler. En définitive Churchill fait fond sur les masses et fustige les élites, mais il n’attend du peuple qu’une lutte nationale et condamne sa pugnacité sociale :

L’éclosion de grèves et de désordres, fomentée par les partis de gauche, peut avoir pour effet un affaiblissement momentané de la France, mais ce serait une grave erreur de la considérer comme un signe de faiblesse morbide. Le principe qui rassemblait la masse du peuple français dans la résistance aux dictateurs des États totalitaires a subi une rude secousse. Les ouvriers socialistes et communistes qui obéissaient, il y a quelques semaines, avec ardeur et ponctualité, à leurs ordres de mobilisation ne sont plus maintenus dans le devoir par le thème de la résistance à la tyrannie étrangère. Ils ne comprennent pas très bien pour quel but élevé d’importance mondiale on leur demande maintenant de travailler.

[...] On a prêté trop peu d’attention au discours remarquable dans lequel le comte de Paris a condamné la capitulation de Munich. Ce discours devrait rappeler au devoir certains éléments de droite qui ont laissé leur hostilité contre la République leur inspirer une opinion plus défavorable de la puissance de leur pays qu’il ne ressort des circonstances. Ce n’est point parmi les masses travailleuses qui fournissent les soldats de la France qu’il faut chercher les raisons pour lesquelles la France ne présente point à l’heure actuelle la plénitude de sa puissance, mais dans certaines couches de la classe moyenne et des gens aisés. On peut aussi voir quelque chose du même ordre en Grande-Bretagne87.

Conclusion

On peut trouver dans l’article du 25 juin 1937 l’axe de l’attitude churchillienne envers la France :

Les Français sont en réalité la race la plus austère, la plus sobre, la moins sentimentale, la plus calculatrice et tenace du monde. En ce moment même tous les Français, des militants royalistes aux militants communistes, ont décidé que la France serait défendue et que cette liberté, obtenue par le peuple à la Révolution, ne serait ni attaquée ni restreinte à l’extérieur, ou à l’intérieur. La France a toujours été prodigue du sang de ses fils, mais c’est à contrecœur qu’elle paie ses impôts. Les Britanniques s’acquittent très bien de leurs taxes, mais détestent les exercices militaires. Les deux nations peuvent encore se combattre, mais dans ce cas la France n’aurait qu’un petit budget, et l’Angleterre qu’une petite armée88.

Pour les besoins de sa prédication, l’apôtre gomme pêle-mêle les ravages de l’alcoolisme, l’esprit contre-révolutionnaire de l’Action française et, surtout, l’éparpillement des « bellicistes ».

Daladier réussit à polariser des forces immenses sur une ligne de résistance ambiguë à l’Allemagne et de guerre résolue aux acquis du Front populaire. Les bellicistes, eux, n’ont rien ni personne qui les unisse... à part peut-être Winston Churchill ! Qui d’autre que l’actif retraité de Chartwell fait le lien entre Maisky, Blum, Mandel, Reynaud et tout ce qui à leur droite est plus anti-allemand que pro fasciste ? Le bellicisme est un état d’esprit, ce n’est pas encore une force politique. Ce livre est, pour une bonne part, l’histoire de son impuissance à en devenir une.

1 Jules Jeanneney, Journal politique, Colin, 1972, p. 5. CHURCHILL ET LES FRANÇAIS

2 AN, 74AP/95 : notes de 1927 pour livre Les Trois Glorieuses. Introduction.

3 AN, 74AP/95, article de R. Jouriev, Izvestia, 8 août 1947.

4 Paul Reynaud, Venu de ma montagne, Flammarion, 1960, p. 162.

5 Imprimerie des journaux officiels, 1924.

6 Ibid., p. 5.

7 Cf. la remarquable thèse d’un Paul Reynaud homonyme : Les relations commerciales franco-allemandes depuis la guerre jusqu’au premier janvier 1935, Imprimerie du Salut public, Lyon 1935.

8 Paul Reynaud, Venu de ma montagne, op. cit., p. 276.

9 Discours de Paul Reynaud du 24 décembre 1929, Imprimerie des journaux officiels, 1930.

10 Ibid., p. 12.

11 Ibid., p. 13.

12 Paul Reynaud, Venu de ma montagne, op. cit., p. 338.

13 Ibid., p. 362.

14 Cf. Venu de ma montagne, op. cit., p. 351-419 et Le dilemme français (Interpellation n° 3, 1er octobre 1934).

15 15 mars 1935 : discours « discussion d’une interpellation sur la politique militaire du gouvernement » (Imprimerie des journaux officiels, 1935). 16 Cf. infra, p. 190-191.

17 Discours reproduit en brochure par l’imprimerie Guénivet et Coredin, 1936.

18 op. cit., p. 4.

19 Cf. supra, p. 33.

20 Cf. infra, p. 332.

21 Ibid. p. 311. Cf. pour vérifier que le colonialisme est une option de fond de Paul Reynaud, son éloge de la politique algérienne de Guy Mollet : Ibid. p. 484.

22 J’utilise la troisième édition, Sagittaire, 1946.

23 Ibid., p. 193.

24 Ferdinand Grünig, Le circuit économique, tr. fr. Payot, avril 1937.

25 Ibid. p. VIII.

26 G. Palewski, Mémoires d’action, Plon, 1988, p. 171.

27 Cf. Gérard Brun, Technocrates et technocratie en France (1914-1945), Albatros, 1985.

28 Ibid. p. 196.

29 Éditions Gallimard.

30 Jeunesse, quelle France veux-tu ?, op. cit., p. 28.

31 Ibid., p. 33.

32 Ibid., p. 16.

33 Venu de ma montagne, op. cit., p. 478-479.

34 Cf. supra, p. 69.

35 op. cit., p. 18 à 22.

36 Cité par E. Bonnefous, Histoire politique de la Troisième République, PUF, 1965, t.6, p. 270.

37 Reynaud, La France a sauvé l’Europe, Flammarion, 1947, t.1, p. 131. La conférence date du 4 février 1938.

38 Ibid., p. 301-302.

39 Cf. Girault-Frank, op. cit., p. 198-200.

40 Publications de la Sorbonne, 1982.

41 Ibid., p. 279.

42 Ibid., p. 280-284.

43 Ibid., p. 284-286.

44 Girard de Charbonnières, op. cit., p. 146.

45 Par exemple François de Wendel ; cf. J.-N. Jeanneney, François de Wendel en République, Lille, 1976,t.2, p. 835.

46 D’après Reynaud lui-même : La France..., op. cit., t.1, p. 562. Mais le titre du chapitre est fallacieux : « Septembre 1938. Capitulation et duperie de Munich. Georges Mandel, Champetier de Ribes et moi apportons notre démission. »

47 Martin Gilbert, op. cit., t.5, p. 978.

48 Op. cit., p. 298. La dernière expression est due à Edmond Giscard d’Estaing, Revue de Paris, 15 décembre 1939.

49 Entretiens avec l’auteur, janvier 1993.

50 Cf. François Monnet, op. cit.

51 Cité par Élie-Joseph Bois, Le malheur de la France, Londres, 1941.

52 François de Wendel en République, op. cit. Portrait de louis Marin, t.2, p. 629-631. Relations Marin-Wendel, Ibid., p. 645-649. Citations du journal de Wendel sur les journées des 11 et 12 mars 1938, Ibid., p. 819-822.

53 Cf. Jeanneney, L’homme qu’on attendait, Seuil, 1992, p. 89.

54 Ibid.

55 M. Gilbert, op. cit., t.5, p. 784.

56 J.-N. Jeanneney, L’argent et le pouvoir, op. cit., p. 824.

57 Gilbert, op. cit., t.5, p. 1006.

58 Références dans Léon Noël, La guerre de 39..., op. cit., p. 94.

59 Cité par Crémieux-Brilhac, op. cit., t.1, p. 40.

60 Ibid., p. 928-929.

61 Le Populaire, 8 novembre 1932.

62 Cité par M. Gilbert, op. cit., t.5, p. 935.

63 Cité par J.-N. Jeanneney, « La Fédération républicaine », in La France et les Français 1938-1939, FNSP, 1978, p. 354.

64 Cf. Crémieux-Brilhac, op. cit., t.1, p. 354-358. 65 Henri de Kérillis et Raymond Cartier, Laisserons-nous démembrer la France ?, Paris, mars 1939, p. 105.

66 Ibid.

67 Ibid., p. 96.

68 Ibid., p. 106.

69 Ibid., p. 94-97.

70 Ibid., p. 107.

71 Ibid., p. 245.

72 Ibid., p. 250.

73 Cité par Jeanneney, François de Wendel..., op. cit., t.2, p. 831.

74 José Gotovitch, Du rouge au tricolore, Résistance et parti communiste, Éditions Labor, collection « Archives du Futur/Histoire », 1992. Abrégé d’une thèse d’État soutenue en 1988.

75 Cf. Pierre Naville, L’entre-deux-guerres, EDI, 1975, p. 545-600, et Jean-Yves Boursier, La politique du PCF 1939-1945, L’Harmattan, 1992.

76 Cf. par exemple de Gaulle, Mémoires de guerre, t.1, L’appel, Plon, 1954, p. 37.

77 Élisabeth du Réau, Édouard Daladier chef de gouvernement, op. cit., p. 134.

78 Sur tout ceci, cf. Édouard Daladier chef de gouvernement, op. cit., notamment communications d’Antoine Prost et d’Élisabeth du Réau, et Robert Frank, Le prix du réarmement..., op. cit.

79 Édouard Daladier chef de gouvernement, op. cit., témoignages de René Belin et André Delmas, p. 198-203.

80 Conférence donnée le 9 février en compagnie de l’industriel Potez et du général Armengaud, citée dans H. Jourdain, Comprendre pour accomplir, Éditions Sociales, 1982, p. 207-217.

81 Cf. Crémieux-Brilhac, op. cit., t.1, p. 170.

82 La datation classique du 1er octobre (date de la lettre des députés communistes à Herriot) persiste jusqu’au début des années quatre-vingt : cf. Danielle Tartakowski, Une histoire du PCF, PUF, 1982, p. 47. Par la suite, le tournant n’est plus daté : Roger Bourderon, rapport au colloque de 1983, in Le PCF des années sombres, Seuil, 1986, p. 230. L’article de Roger Martelli dans les Cahiers d’histoire (n° 38, 4e trimestre 1989) distingue une « inflexion » entre le 7 et le 9 septembre et un « tournant » fin septembre, en se fondant sur la parution concurrente, entre ces deux moments, d’articles inspirés de l’ancienne ligne et de la nouvelle.

83 Gotovitch, op. cit., p. 59. Texte complet, reçu par le PC tchécoslovaque, dans Le PCF des années sombres, op. cit., p. 282-283.

84 Du 25 au 28. Il rencontre en outre Léger, Reynaud, Paul-Boncour et Daladier. Cf. M. Gilbert, op. cit., t.5, p. 928-929.

85 Ainsi que le redressement de la production aéronautique : D’une guerre à l’autre, op. cit., p. 242.

86 Step by Step, op. cit., p. 136.

87 Ibid., p. 285-287.

88 Ibid., p. 135.

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le 26 septembre 2008



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