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Churchill et les Français, troisième édition, ch. 5



Des généraux usés, des officiers remuants



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Gamelin et le pouvoir

Pour planter le décor, quelques observations féroces de captif à captif :

1er juin 1941. Gamelin communie pour la deuxième fois. La première était à Pâques. [...] Ce serait émouvant si Gamelin était sincère. Avant la guerre il ne pratiquait pas et m’a souvent dit son amitié pour Sarraut ; il ajoutait que, s’il avait été dans la vie civile, il aurait été radical. Il s’est converti à Chazeron. Legueu m’a raconté l’entrevue avec le prêtre. [...] Arrivé à la phrase « pardonnez-nous nos offenses comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés », Gamelin dit : « Je ne pourrai jamais pardonner à Monsieur Daladier ». « Il le faut bien, répond le prêtre, sinon la prière n’a aucun sens ». Alors Gamelin récite la phrase qui l’avait d’abord cabré.

Je me suis demandé ce que j’avais bien pu faire à Gamelin que j’ai toujours défendu à mon détriment et à tort. En lisant ses interrogatoires et mémoires, j’ai compris qu’il ne me pardonnait pas le procès-verbal de la réunion du 23 août 39 où était indiqué l’accord de tous les participants à cette réunion pour entrer en guerre.

Après la conversion religieuse, c’est la conversion politique. Gamelin ose écrire maintenant qu’il n’a fait qu’obéir à la décision du gouvernement d’entrer en guerre, qu’il y était opposé ; Il était déjà pour la guerre en 1938 et me conseillait même de dissimuler à l’Angleterre l’état de notre aviation. Je pourrais verser sa lettre au dossier de l’instruction. Pour la Pologne, il m’a dit textuellement que si la France ne secourait pas la Pologne, elle se déshonorerait. Voilà l’homme, les autres ne valent guère mieux mais sont-ils aussi hypocrites ? La molle poignée de main de Gamelin m’a toujours frappé 1.

Outre ce dernier trait, confirmé de toutes parts, les documents disponibles corroborent une bonne partie du jugement de Daladier. On a parlé du « mystère Gamelin2 ». Le personnage apparaît en fait assez simple. S’il est à ce poste, c’est qu’il a les plus beaux états de service, tant pendant la première guerre que dans les années vingt, tant dans les états-majors que sur le terrain.

Mais l’homme a mal vécu le passage des emplois subalternes aux responsabilités supérieures. Aide de camp de Joffre, il paraissait génial. Parvenu à son niveau, il est dépassé. Cependant sa jeunesse lui a donné le sens d’une réputation à défendre, d’un rang à tenir. Il n’entend pas se laisser doubler, il veut continuer d’alimenter sa légende. Une voie s’offre pour cela : flatter les hommes politiques, en rompant avec les mœurs d’un état-major dont d’habitude ils redoutent le franc-parler. Outre une syphilis stabilisée au prix d’un traitement astreignant, Maurice Gamelin est atteint d’un mal bien banal : passée la cinquantaine, il s’est mis à préférer l’avoir à l’être, les honneurs aux réalités.

Dans la prison de Chazeron, Daladier a enfin saisi ce jeu, aidé par l’opportune conversion. Mais lui-même, que peut-il arguer pour sa défense, d’avoir si longtemps fait confiance au personnage ? Seulement que les autres généraux étaient pires !

Je l’ai connu en 1933 au ministère de la Guerre où il était chef d’état-major alors que le général Weygand était chef d’état-major général. Il était cultivé, de relation agréable et d’une intelligence vive et claire. Il avait soutenu avec moi devant le conseil supérieur de la guerre le projet de poursuivre jusqu’à Dunkerque le système fortifié.

Ancien officier à l’état-major de Joffre à Charleroi et à la Marne, ensuite il a commandé brillamment une division et un corps d’armée. Il était républicain de la nuance Poincaré, ni fasciste ni royaliste comme certains généraux. Nommé chef d’état-major général par Piétri ou Maurin, je le retrouve en 36 [...]3.

Mais alors, plus que jamais, les questions politiques priment :

La mesure, due à Weygand, de prolonger de 62 à 65 ans les membres du conseil supérieur de la Guerre a été néfaste. Je voulais l’abroger en novembre 1936 mais je me suis heurté à l’opposition du Président de la République et du général Gamelin, chef désigné pour le temps de guerre et qui avait la plus entière confiance dans ses camarades commandants d’armée. J’aurais dû tenir ferme. Il faut dire aussi que le commandement était inquiet à cette époque ou feignait de l’être en raison de quelques incidents créés par les communistes et que j’ai d’ailleurs durement réprimés. Faire table rase du conseil supérieur de la Guerre à ce moment, c’était, me disait-on, jeter le trouble dans un organisme délicat. Ce fut une grande erreur de n’avoir pas fait table rase. Quelle addition d’incapacités, de pleurards, de geignards et de trembleurs. Ce sont des hommes de salon réactionnaires et de cabales politiques, militaristes et non pas militaires, désireux de vieillir jusqu’à la retraite bien rentée sans compter les fructueux conseils d’administration 4.

L’ambiguïté, arme politique, se retourne ici contre son utilisateur. Fossoyeur du Front populaire, il reprend quand cela le sert un langage « de classe », pour dénigrer le corps militaire avec des arguments qu’eût volontiers accueillis L’Humanité à l’époque des « gueules de vaches5 ». Faire table rase du conseil supérieur de la Guerre ? Voilà une velléité bien peu réaliste, que n’eût guère goûtée un Clemenceau, lequel préférait prendre ses responsabilités propres et s’imposer aux militaires, sans s’immiscer dans leurs querelles de clan.

Il est possible aujourd’hui de voir clair sur bien des questions que les plaidoyers divers ont embrouillées à plaisir. La France de l’entre-deux-guerres n’a certes pas négligé, en bloc, sa défense nationale. Elle lui a consacré des budgets énormes, excessifs même si on considère qu’ils ont eu priorité sur des besoins civils tels que l’industrie, la recherche, l’éducation nationale, dont l’intérêt militaire avait été amplement démontré par la Première Guerre. L’investissement dans les colonies a également été négligé. Or le pays, qui a de 1914 à 1918 perdu beaucoup de sa marge de manœuvre financière, a vu aussi accroître le champ d’intervention de ses forces, du fait de la défaite allemande et de l’écroulement de trois grands empires : russe, austro-hongrois et ottoman. L’armée française fait régner son ordre au Maroc et en Syrie, sert de tutrice à celles de nombreuses nations est-européennes, occupe jusqu’en 1930 une partie de l’Allemagne... Et cependant, comme après 1815 à en croire Stendhal, « le métier militaire n’est plus à la mode ». La grisaille des tranchées, jointe à une démographie vacillante, fait qu’un nouvel élan impérialiste n’est pas au rendez-vous de la fortune historique. La guerre écœure, au moment où il faudrait, pour en préserver les résultats, se montrer prêt à la riposte dans tous les azimuts.

Plus que l’insuffisance des ressources, ce qui frappe, c’est l’absence d’une ligne directrice dans leur utilisation. Ainsi des questions de modernisation du matériel : d’innombrables voix se font entendre pour réclamer qu’on substitue plus vite le moteur au cheval et si elles ne sont pas plus écoutées c’est loin d’être uniquement une question de crédits6.

La contradiction principale, la plus lourde de conséquences, porte sur la conception de la « ligne Maginot ». Tout le monde sait que cette fortification, construite pour l’essentiel entre 1930 et 1935, est coûteuse. Et qu’elle rassure les Français, doublement, en diminuant la menace d’une guerre et en épargnant, en cas de tentative d’invasion, la perspective d’un long piétinement du fantassin dans des tranchées improvisées. Ce qu’on sait moins, c’est que l’ouvrage est bien conçu, moderne, apte à porter de terribles coups à un agresseur. Ce n’est pas de l’argent gaspillé, contrairement à ce que l’inefficacité terminale laisserait croire. Mais la ligne présente une faiblesse externe : elle suppose, pour ne pas être tournée, que l’union reste, avec l’armée belge, aussi totale que pendant la première guerre. Quand, entre février et octobre 1936, il apparaît que la communauté d’attitude, face à l’Allemagne, entre la France et la Belgique, devient hypothétique, il faudrait reprendre le problème à la racine et, soit prolonger à très grands frais, dans une région peu propice, la ligne jusqu’à Dunkerque, soit mettre sur pied, en complément de la fortification, une formidable armée offensive, destinée à occuper en temps utile la Belgique, à la moindre concentration allemande sur le Rhin.

Au lieu de cela, que fait-on ? On dédramatise. Les Belges ? On caressera jusqu’au bout l’espoir que devant les agressions hitlériennes ils en reviendront au front commun avec la France et qu’on pourra les assister, en temps utile, dans leurs forts de Liège et du canal Albert. Comme cet espoir n’est pas très étayé, on se met à tracer des plans pour arrêter l’ennemi à mi-parcours en Belgique, et on oscille sur la meilleure ligne, celle de la Dyle ou celle de l’Escaut. Comme tout ceci n’est décidément pas très sûr, on va quand même s’efforcer, avec de faibles moyens, de prolonger la ligne Maginot le long de la frontière belge. Pire encore, l’état-major va concentrer des efforts excessifs pour prévenir le contournement de la ligne à son autre extrémité, du côté suisse, et cela jusqu’aux combats de mai-juin 1940 inclus. Voilà comment en une décennie de crise, de 1930 à 1940, on passe d’un dispositif cohérent sinon imaginatif à une poussière d’hypothèses que personne ne maîtrise plus, et qui empêchent de donner à l’effort de réarmement, impressionnant depuis 1936, des orientations claires.

En matière de chars, on ne part pas des besoins de la stratégie mais seulement de l’air du temps, qui veut qu’une armée s’équipe avec des matériels modernes. Ainsi,

Contrairement au processus logique, la fabrication des chars précède la réflexion sur leur emploi. L’EMA et le CSG se trouvent ainsi en présence d’engins [...] auxquels ils doivent donner une utilisation 7.

Si « gouverner c’est choisir », on peut dire que dans les années précédant le conflit la défense nationale française n’est pas gouvernée. Une dialectique de la passivité se noue entre Daladier, qui pour des raisons politiques ne veut pas de conflit avec la hiérarchie militaire, et Gamelin, qui a tellement bien compris cela qu’il acquiesce à toutes les volontés du ministre. Le pouvoir réel passe, en conséquence, à des chefs de rang inférieur, et notamment aux très conservatrices inspections, qui dépensent en vase clos la manne des nouveaux crédits. Ce n’est tout de même pas à elles de décider, par exemple, si on va prévoir une offensive préventive à travers la Belgique et lui consacrer la meilleure part de toutes les armes, de toutes les recherches, de tous les investissements. En conséquence le meilleur, en tout, reste disséminé et inefficace.

Une armée « prête »... à quoi ?

Il est doublement logique que cette armée se mette à faire de la politique, et plutôt une politique de droite. Tout d’abord, comme on vient de le voir, elle s’ennuie, ne se voyant proposer ni une mobilisation intellectuelle sur les problèmes de la guerre à venir, ni des missions exaltantes de maintien de la grandeur française. Dans ces conditions, comment ne s’ouvrirait-elle pas aux interrogations sociales du siècle, qui depuis 1917 ont déclenché, dans une dizaine de pays d’Europe, des troubles auxquels les forces armées ont été mêlées - y compris par deux fois celles de la France, en URSS et en Pologne ? Depuis 1936 la guerre d’Espagne ravive ces préoccupations, et la proximité géographique se double ici d’une parenté politique puisqu’en France aussi existe un gouvernement de Front populaire qui cristallise des passions contraires.

Un grand nombre de jeunes officiers, impatientés par le conservatisme technique des grands chefs, vont être tentés de l’attribuer à une trop grande docilité envers le pouvoir républicain, et vont combiner la revendication d’une mutation technologique à celle d’un « nettoyage » politique. Inversement, certains chefs vont jouer là-dessus. Les plus réactionnaires, souvent de vieux aristocrates royalistes, vont croire le moment venu de sortir d’une réserve qu’ils s’étaient imposée par égard pour la force de la République autant que par respect pour son efficacité militaire. C’est le cas du général de Castelnau qui, tout en affichant des opinions monarchistes, ne les avait jamais fait interférer avec le service et qui franchit allégrement le pas, ou plutôt incite les autres à le franchir, dans l’Écho de Paris le 26 août 1936 :

C’est sous le couvert du Front populaire espagnol que se déroule sur le territoire de la péninsule la bataille entre la révolution soviétique dirigée par Moscou et ceux qui ont levé contre l’esclavage soviétique l’étendard de la révolte. [...] Ce n’est plus le frente popular qui gouverne, c’est le frente crapular !

Castelnau est alors retraité, ce qui n’enlève rien à l’influence que ce discours peut avoir sur des exaltés frais émoulus de Saint-Cyr. Il est à noter que d’autres vieilles gloires comme Pétain et Weygand, dont les sympathies pour Franco ne sont pas douteuses, le font savoir plus discrètement et, surtout, ne commettent pas de déclarations englobant dans la même réprobation, de manière aussi transparente, les deux gouvernements qui jouxtent les Pyrénées.

Antisoviétisme ?

Dans les choix militaires de la France, celui des alliances tient une place primordiale. Il importe de saisir le rôle de l’état-major dans la méfiance envers l’alliance soviétique.

À cet égard, l’accession de Gamelin à la responsabilité suprême amène un tournant fondamental, et plus encore l’émergence du tandem Gamelin-Daladier.

C’est sous Weygand, entre 1932 et 1935, que se nouent des contacts entre les deux armées. Jean de Lattre de Tassigny, officier à l’état-major de Weygand, en est chargé du côté français, bravant les foudres de l’Action française8. Bien entendu, ni Weygand ni de Lattre ne sauraient être taxés de bienveillance ou de naïveté devant le bolchevisme. Ils font simplement la constatation que, face au regain d’agressivité de l’Allemagne dirigé à la fois contre la France et contre eux, les dirigeants du Kremlin deviennent des alliés potentiels dont il faut soigneusement peser les mérites et, avant tout, les capacités militaires.

En septembre 1935, après le pacte Laval-Potemkine, Gamelin est invité aux manœuvres de l’Armée rouge. Il y délègue un de ses principaux collaborateurs, le général Loizeau. Le rapport est très favorable et on trouve dans sa conclusion une idée capitale :

Le potentiel soviétique ne saurait être négligé dans les années à venir : il ne faut à aucun prix l’avoir contre soi. Il faut donc l’avoir avec soi, car l’URSS n’acceptera certainement pas une situation équivoque ou dilatoire 9.

Ce rapport va être enterré et, l’année suivante, on enverra le général Schweisguth, sous-chef d’état-major général, accompagné notamment du commandant de Villelume. Son rapport, non entièrement négatif, sera plus réservé et on y trouve proposé précisément ce que Loizeau excluait, c’est-à-dire des demi-mesures, faisant dépendre le plein jeu de l’alliance russe des désirs des petits États d’Europe orientale. Les Soviets sont juste bons à fournir du matériel - pour le reste on verra, et on ne dira rien qui risque de froisser les susceptibilités polonaises ou roumaines :

Dans une guerre de coalition contre l’Allemagne et ses alliés éventuels, le concours de l’URSS devrait être recherché dans le domaine du ravitaillement en matériel de nos alliés d’Europe orientale et centrale, sous réserve d’exploiter au maximum des circonstances politiques favorables permettant d’utiliser l’aide directe de l’aviation et, si possible, de l’armée soviétique 10.

Ce style, c’est du Gamelin pur : en un an il a déjà formé des jésuites à son image - ou bien il réécrit lui-même leurs rapports. Mais il y a plus étonnant : Schweisguth déborde son sujet et sa compétence en présentant des avis d’ordre diplomatique, fondés, qui plus est, sur des on-dit. Il émet l’idée, propagée au même moment par une partie de la droite, que l’URSS

préférerait naturellement de beaucoup que l’orage éclate sur la France, et il semble que depuis quelque temps ce soit surtout cette carte qu’elle joue, tout en continuant à agir en apparence comme si elle appliquait loyalement le pacte franco-soviétique.

Mais on trouve aussi dans les archives le compte rendu d’un rapport oral de Schweisguth à Daladier, avec des conclusions plus nettes encore, et encore plus engagées politiquement :

C’est un accord industriel que nous devrions signer, mais c’est un accord militaire que veulent les Soviets. [...] À mon passage à Berlin, l’ambassade m’a confirmé que l’annonce de conversations d’état-major serait regardée à Berlin comme une tentative d’encerclement 11.

La convergence est totale entre ce texte et celui que rédige Daladier pour avertir les diplomates, tout en leur transmettant le rapport Schweisguth. Il donne au quai d’Orsay, lui qui n’est alors qu’un simple ministre de la Guerre, un véritable mode d’emploi, sans que le président du conseil, Léon Blum, apparaisse partie prenante. Il insiste

sur la nécessité de faire précéder toute conversation militaire avec l’état-major soviétique [...] d’une entente préalable entre les états-majors français et tchécoslovaque [...] Ces conversations d’état-major seraient susceptibles d’alarmer certaines puissances amies et de fournir à l’Allemagne le prétexte facile d’une tentative d’encerclement 12.

Cette lettre est du 13 octobre 1936. Six mois après que Hitler a remilitarisé la Rhénanie, en invoquant précisément l’« encerclement » dû au pacte franco-soviétique, et quelques jours après la confirmation par le roi Léopold que la Belgique reprenait sa liberté d’action, Daladier montre ici que ces leçons ont porté : il faut, d’après lui, mettre en sommeil le pacte russe, pour calmer les appréhensions de l’Allemagne comme celles des petits États. Et il n’hésite pas, pour faire avancer l’idée chez son collègue du Quai, Yvon Delbos, à s’appuyer sur les avis des chefs militaires.

Mieux encore : le 22 décembre, Schweisguth, toujours lui, rédige pour Gamelin un projet de lettre à Daladier, pour signaler l’urgence d’ouvrir des conversations d’état-major franco-britanniques - mais la lettre n’est pas envoyée. Indice que Gamelin ne veut pas ennuyer ni compromettre son ministre en lui demandant de se mettre en avant pour des causes, certes justes, mais offrant peu de perspectives de succès immédiat13.

Tenir les Soviétiques à distance, se couler dans les rythmes des Anglais : mais c’est une bonne partie de la future politique de Daladier, chef du gouvernement, qui se trouve déjà formée dans l’automne 1936. Il fait de ce ministère un tremplin pour la reconquête du pouvoir, sur des bases politiques précises ; on comprend qu’il veuille donner l’image d’une parfaite cohérence avec Gamelin - fût-ce en viciant le jeu normal des échanges de vue entre leurs bureaux respectifs.

Avant d’aller plus loin, je voudrais présenter les réactions, dans cet imbroglio, d’un jeune officier ambitieux et capable qui n’est pas de Gaulle : Georges Loustaunau-Lacau.

Un mousquetaire et ses limites

Né à Pau en 1894, saint-cyrien en 1912, il fait partie de ceux qui ont commencé la guerre de 1914 en casoar et gants blancs. Il en rapporte une solide haine de l’Allemagne, une grande admiration pour le maréchal Pétain et une ferme volonté de ne pas laisser perdre les acquis de la France.

Les jeunes officiers soucieux d’avancement, et reconnus aptes, font alors un stage de deux ans à l’École de guerre où le ministère nomme, pour l’administration et l’enseignement, les chefs et les spécialistes les plus prestigieux. Loustaunau-Lacau y entre en 1922 en même temps que le capitaine de Gaulle et il admire sans l’imiter son indiscipline, doutant comme lui du bien-fondé d’un enseignement figé, qui néglige aussi bien les initiatives de l’ennemi que les progrès de la vitesse et l’existence de l’aviation.

Commandant de chasseurs alpins au début des années trente, il fraye un soir avec Kipling, comme Reynaud un peu plus tôt à l’Exposition. Le tournant de cette carrière prometteuse se produit le 1er octobre 1934 lorsqu’il est nommé au cabinet du ministre de la Guerre, qui est encore pour quelques jours le maréchal Pétain. Il laisse de lui un portrait attendri mais aigu. C’était le chef de cabinet, Laure, qui gouvernait le ministère au nom du grand homme, et très vite son immobilisme enrage Loustaunau :

L’occasion était unique, après les émotions de février, pour remettre l’armée face à la guerre. Les clameurs d’Hitler s’élevaient de Dresde à Cologne, de Munich à Koenigsberg. Toute la vieille machine allemande, radoubée, relancée, se mettait à ronfler. Il suffisait de voir juste, de vouloir avec précision, d’exiger avec autorité.

Ratage sur toute la ligne.

Laure disait : « Il n’y a rien à faire. C’est tout le système qu’il faudrait changer ».

Ce n’est pas mon avis. Il était encore temps de procéder aux réformes indispensables. Les parlementaires n’étaient pas des fauves, mais des ignorants à éclairer. [...] Il aurait suffi de sortir les dossiers [...] sur la propagande révolutionnaire pendant les convocations de réservistes [...] pour que l’extrême-gauche, atterrée, se tût. [...] S’il était délicat de toucher à la Constitution, il n’était pas impossible de changer l’esprit de son application et, en tout cas, dans l’armée, là où il n’y a qu’à commander, en présence des nouvelles qui déferlaient d’Allemagne, il n’y avait qu’à dire : Je veux ! 14

En mars 1935, il est appelé à nouveau auprès de Pétain, pour l’assister dans la préparation des séances du CSG. C’est là qu’il se lance, pour faire changer les choses, dans une carrière de comploteur... mais en concentrant son action sur un seul des points faibles qu’il a précédemment relevés : la mollesse de la hiérarchie devant la propagande communiste aux armées. Mis à part une campagne dans le Figaro d’avril à octobre 1937 sur les questions stratégiques, son organisation, qu’il baptise « réseau Corvignolles », ne s’occupe que de traquer dans l’armée des « cellules communistes » et de les signaler à l’autorité supérieure. Elle en trouve 200 de janvier 1937 à février 1938, date à laquelle l’officier factieux est dénoncé, et mis en position de non-activité. Bien que rien n’établisse que Pétain ait connu et approuvé ces menées il se voit compromis, d’autant plus que son aide de camp, le capitaine Bonhomme, était un membre fort actif de Corvignolles.

Racontant cela, Loustaunau fait grand cas de ses rencontres et de son refus de coopération avec un mouvement clandestin contemporain, implanté à la fois dans l’armée et dans d’autres milieux, le CSAR ou « Cagoule », dirigé par l’ingénieur Eugène Deloncle et le général Duseigneur. Il leur reprochait, en préparant un coup d’État, de prendre le risque d’une guerre civile alors que lui ne voulait rien faire « qui puisse favoriser les desseins de l’Allemagne ».

Ligne de partage bien théorique ! Il ne dit pas qu’il a utilisé ses appuis pour porter des coups à la Cagoule et la mettre hors d’état de nuire. Il admire même Deloncle, qui « sue le courage ». Et il traite de « magnifique soldat » l’autre maréchal survivant de la première guerre, Franchet d’Esperey qui, moins réservé que Pétain, avait réuni chez lui Loustaunau et Deloncle le 3 mars 1937, pour les adjurer de faire cause commune.

Sitôt en congé, il entreprend une campagne d’opinion... et fait préalablement le tour de l’extrême droite, de La Rocque à Doriot. Finalement, avec des fonds fournis par Franchet, il fait vivre deux revues, Barrage et Notre prestige. Il y prend parti, notamment, contre l’alliance soviétique, en pleine crise des Sudètes15.

Georges, un soldat fatigué

Lorsque le complot de la Cagoule est découvert en 1937 par le ministre de l’Intérieur, le socialiste Marx Dormoy, Daladier se doit d’ouvrir une enquête, en tant que ministre de la Guerre. Il la confie à Gamelin, lequel se contente d’un entretien en tête à tête avec les membres du CSG, qui donnent tous leur « parole d’honneur » qu’ils n’étaient pas en contact avec le mouvement16. Ce qui est faux, au moins, pour Franchet et probablement aussi pour Dufieux, inspecteur de l’infanterie, un des plus farouches adversaires des divisions blindées.

À bien lire Loustaunau-Lacau, il ne semble pas douteux qu’Alphonse Georges, pour sa part, n’ait guère persécuté Corvignolles :

Un espoir cependant, Georges. Il a vieilli depuis le Maroc, sa bonne tête de forgeron s’est creusée. Les blessures de Marseille l’ont beaucoup éprouvé mais il est toujours lumineux, solide [...]. Je ne suis pas éloigné de croire que tout aurait changé s’il avait pris les rênes dès 1936. Après, c’était trop tard. Mais pourquoi n’a-t-il pas explosé ? Discipline 17.

Georges est un colonial, disciple de Lyautey. De milieu modeste et républicain, il s’est élevé par les études et ne veut pas changer la société. Quelques signes politiques jalonnent son ascension : amitié avec Jean Fabry, député de droite un temps ministre de la Guerre, mésentente avec le général Sarrail, classé à gauche, pendant le premier conflit. En 1918, il a fait toute la campagne aux côtés de Foch et de Weygand18.

Le 9 octobre 1934 marque dans sa carrière un incontestable tournant. En cherchant à désarmer l’assassin du roi de Yougoslavie, il reçoit quatre balles dont deux dans le torse. Donné pour mourant, il se rétablit et entend exercer ses fonctions comme si de rien n’était. Après la bataille on a beaucoup dit qu’il l’avait conduite comme un homme diminué et il s’en est défendu assez mollement, arguant surtout que Gamelin aurait dû s’en apercevoir et le relever19.

Certes. Mais c’est là justement que le bât blesse. À partir de 1935, Georges est avec Gamelin dans une position de rivalité, qui amène l’un et l’autre à agir et à décider en fonction de considérations très étrangères à la conduite d’éventuelles opérations - comme à faire bon marché du délabrement physique, qui est leur trait le plus commun. Gamelin liant sa fortune à celle de Daladier, Georges, qui doit lui succéder en fonction des règles habituelles d’ancienneté, apparaît comme un pôle de ralliement pour tous les cadres, jeunes ou vieux, qui en ces temps de Front populaire attendent ou espèrent que le pendule se déporte à droite, ou tout simplement estiment que la présence prolongée du radical Daladier au ministère enlève, malgré toute la prudence de l’intéressé, quelque chose d’essentiel à une corporation habituée, soit à des ministres issus du sérail, soit à une instabilité politique propice au pouvoir des professionnels.

Gamelin, en effet, apparaît à beaucoup comme un traître à sa corporation. Ce qu’exprime la popularité de Georges parmi les cadres, c’est l’espoir de retrouver, en lieu et place du tandem Daladier-Gamelin, un ministère aux mains du haut commandement. Loustaunau-Lacau l’exprime sans ambages :

La dualité du pouvoir politique et du pouvoir militaire au sein de l’armée ne facilite pas le progrès. Qu’on le veuille ou non, ce sont des militaires qui doivent détenir, dans une ère technique, les leviers de commande des forces armées, parce qu’il vaut mieux qu’un ministre sache non seulement ce qu’il signe, mais pourquoi il le signe. L’armée souffre des préoccupations politiques qui retiennent ses chefs loin d’elle, lorsqu’ils sont parlementaires 20.

Georges jouissait d’une grande estime dans l’armée 21 : tel est l’argument qu’emploie pour sa part Gamelin, lorsqu’on l’interroge sur l’immense responsabilité qu’il a prise en nommant et en maintenant cet adjoint. On perçoit ici un équilibre malsain, prémonitoire des paralysies de 1940 et, en grande partie, cause de celles-ci. Georges rassure tous ceux qu’inquiète la complicité Gamelin-Daladier. Cet intime de Weygand qui a su plaire à Pétain attire comme l’aimant des sympathies de droite, quelles que soient ses idées et sa discrétion politiques : c’est la contrepartie nécessaire du couple rival.

Très vite semble-t-il, l’opposition politique se traduit sur le plan militaire. À Gamelin qui, sans doute pour rendre service à Daladier, tend à l’optimisme, Georges oppose un pessimisme chronique. C’est souvent pure récrimination, protestation mécanique contre tout projet offensif, mais parfois cette attitude conduit Georges à des jugements dont l’avenir dira la sagesse, ainsi sur la nécessité de l’alliance soviétique. C’est Gamelin, on l’a vu, qui avec le général Schweisguth dévalorise cette option, alors que Georges semble continuer la tradition de Weygand et n’est peut-être pas pour rien dans le zèle de Doumenc lors des négociations de Moscou22. Mais Georges est pris dans une contradiction : espérant faire œuvre utile le jour où il succédera à Gamelin et comptant pour cela sur sa popularité parmi les forces politiques de droite, il passe assez facilement par profits et pertes l’alliance orientale. Son opposition à Gamelin sur d’autres points est plus claire et mieux connue.

Churchill, lui aussi, choisit Georges. Il semble même que ce soit sa seule relation française un peu désintéressée, du moins à partir de la drôle de guerre. Leur rencontre date en effet d’une visite du député sur la ligne Maginot en août 1939. À l’époque, Georges lui apparaît plein de confiance, alors que tous les témoignages le montrent pessimiste, dès la fin de ce mois, et hostile à l’entrée en guerre : précieux indice qu’il attendait autre chose des négociations de Moscou23. En 1943, Churchill le fera extraire de France, en dépit de De Gaulle, pour tenter de lui faire jouer un rôle à Alger24. En 1940, il ne liera pas son sort au sien, mais sera toujours désireux de connaître son point de vue. Il n’est pas aisé de savoir ni de reconstituer ce qu’ils se sont dit, mais peut-être y a-t-il là une des clés du comportement de Winston aux heures difficiles : malgré toute sa confiance en l’armée française, il est possible que les doutes de Georges, contrastant avec l’optimisme satisfait de Gamelin, l’aient aidé à ne pas tomber de trop haut lors de l’effondrement de mai 1940.

L’ascension continue d’une forte tête

Dans cette armée désorientée, il n’est pas entièrement paradoxal que prospèrent quelques personnalités d’envergure. On les jalouse, on les tracasse, mais on a besoin d’elles pour donner le change. La carrière de De Gaulle va profiter de cette conjoncture, que son caractère et son expérience le prédisposent à exploiter.

Né en 1890, il a connu successivement la caserne au milieu des appelés (1909), l’école de Saint-Cyr (1910-1912), le régiment d’Arras du colonel Pétain (1912-1914), le feu et les blessures de Charleroi à Verdun (1914-1916), la captivité entrecoupée de cinq évasions (1916-1918), la guerre anticommuniste en Pologne (1919-1920), le professorat d’histoire (1921), l’École de Guerre (1922-1924), l’armée d’occupation en Allemagne (1924-1925 et 1927-1929), l’état-major particulier de Pétain, chef des armées (1925-1927), les troupes coloniales de Syrie (1929-1931), le Secrétariat général de la Défense nationale (1932-1937), enfin, depuis 1937, le commandement d’un régiment blindé. Ses états de service sont des plus variés et comportent, fait capital, une connaissance des milieux politiques, notamment parlementaires, et même une certaine expérience des relations internationales, grâce à ses fonctions au SGDN qui l’avaient amené à préparer les interventions de certains ministres devant la Société des Nations.

Notons que sa jeunesse témoigne, comme celle de Churchill, d’une intolérance à la condition de prisonnier de guerre. Les échecs répétés de ses évasions ne sont dus qu’à la vigilance des gendarmes et de la population allemands - Churchill, lui, en Afrique du Sud, avait bénéficié de la complicité de ressortissants anglais. Son volumineux rapport sur le sujet révèle du savoir-faire, de la ruse et une étonnante mémoire des lieux 25.

Mais l’officier consciencieux et discipliné rencontre son destin, sans doute, lors de sa formation à l’École de guerre qui le voit opposer à la doctrine « a priori », chère au général Dufieux qui alors dirige l’institution, la sienne propre, qu’il baptise « des circonstances », et compromettre gravement son classement de sortie. Lisons Loustaunau-Lacau qui pour sa part, courageux mais non téméraire, a terminé premier 26 :

Dans cette promotion, de Gaulle, avec qui j’agitais fréquemment ces formes aprioriques pour les détester comme lui, se fit durement traiter pour avoir exalté la valeur des circonstances, et il dut à son courage de finir dans le dernier tiers 27.

Dès lors, tout s’enchaîne. En mars 1925, le capitaine nouvellement breveté parvient à faire paraître dans la Revue militaire française un article raillant l’enseignement reçu à l’École. Il place son défi très haut, puisqu’il énonce que la doctrine de ses maîtres part d’une « base réelle et concrète, la puissance du feu » pour en tirer des « conclusions exclusives28 ». Or la « puissance du feu », c’est la formule qui a fait la gloire de Pétain. Il a donc bien l’air de mettre celui-ci au défi, soit de le chasser de l’armée, soit de désavouer l’enseignement qui a cours en son nom. Mais le maréchal est de ces chefs qui aiment diviser - cela semble même devenir, sur le tard et jusqu’à la fin, son plaisir favori. Il va garder les professeurs et se servir de De Gaulle pour les humilier !

Verdun, 1926. Le grand capitaine accompagne son chef sur le champ de bataille qui vit le triomphe de l’un et la capture de l’autre, dix ans plus tôt29. Avant de partir, le maréchal a confié à des amis :

Je vais parcourir le front avec l’officier le plus intelligent de l’armée française pour savoir ce qu’il aurait fait si, face à moi, il avait été le Kronprinz.

C’est au cours de ce voyage que ce couple étrange, animé de motivations sans aucun doute différentes, met au point « le complot de l’École de guerre » (Lacouture). Son directeur, qui n’est plus Dufieux mais Héring, se voit bientôt convoquer par le maréchal et enjoindre d’organiser, dans les mois à venir, un cycle de trois conférences de l’élève mal noté deux ans plus tôt. Il viendra en personne les présider, ce qui suppose l’octroi de la meilleure salle et la présence de toutes les sommités. De Gaulle voit-il le piège ? En tout cas, il accepte l’épreuve, et prononce, de cette tribune que lui vaut le caprice du chef, des textes qui seront l’ossature du Fil de l’Épée, publié en volume en 1932.

Une lettre à son père tire ainsi le bilan de la première conférence :

Les partisans jubilent, les neutres font des sourires et les requins qui nagent autour du navire en attendant que je tombe à l’eau pour me dévorer se sont écartés à bonne distance 30.

Sans doute, mais ce sont eux qui décideront des promotions dès la retraite de Pétain, qui a soixante et onze ans. Or le maréchal récidive en 1929 puisqu’avant d’être affecté au Levant de Gaulle l’était à l’École de guerre, comme professeur. Mais c’est plus que n’en peuvent supporter les vieux cadres et la nomination, annoncée mais non encore publiée, est rapportée à la suite d’une... menace de grève des enseignants31 !

Pétain a donc utilisé de Gaulle comme un jouet, pour conforter sa propre domination, et il n’est pas probable que, ce faisant, il ait eu pour lui l’estime ou même la tendresse qu’on dit parfois. On ne saurait imaginer procédés plus propres à briser une carrière. Si sentiments il y a, il faut en confier l’étude à Freud ou, pour rester en France, à Lacan, qui rédige alors sa thèse sur la paranoïa. On a beaucoup dit que, se rebellant contre Pétain en 1940, de Gaulle avait « tué le père ». En fait, il l’avait probablement enterré depuis longtemps et ne se souciait plus guère de ses avis. Entre 1925 et 1932 en revanche, le comportement de Pétain pose question. Soit il est mu par le pur désir d’opposer entre eux des subordonnés, avec cette indifférence aux êtres que beaucoup lui reprocheront sur ses vieux jours, soit il distingue de Gaulle et s’intéresse à lui. Mais alors, c’est de la façon la plus perverse ; il remarque une valeur et l’estime égale à la sienne, mais pour en faire sa chose, prolonger sa toute-puissance et refuser la mort.

Quant à l’intéressé, aurait-il cru naïvement que le cadeau n’était pas empoisonné et que tous ces honneurs étaient dus à son talent ? La phrase sur les « requins », évocatrice elle aussi d’un point de vue analytique, prouve qu’il n’en est rien. Mais sans doute ne lui déplaît-il pas de se trouver ainsi poussé au premier rang, qu’il sent d’instinct lui être dû et qu’on commence à lui promettre ici et là. Être intronisé par Pétain comme un grand penseur militaire devant une bonne partie des cadres de l’armée, en une cérémonie solennelle, il se sentirait déchoir de refuser cette chance.

Un indice qu’il comprend le danger de sa position, c’est qu’il prend bientôt ses distances avec le maréchal. Il le fait, autant qu’on puisse le savoir, à propos d’un autre de ses futurs livres, La France et son armée, qui paraîtra en 1938. Pétain l’avait fait venir à son cabinet en 1925 pour rédiger un livre qu’il signerait, intitulé Le Soldat. Le travail est bien avancé lorsque, sitôt de Gaulle parti pour sa seconde affectation allemande, il reçoit une lettre du colonel Audet, l’informant que Pétain lui a donné l’ouvrage à terminer.

Il répond prestement puis, une semaine plus tard, écrit au maréchal. Sous la déférence affleure l’insolence. Surtout, l’auteur, sans doute ravi de pouvoir faire cette mise au point sur un sujet non militaire, affirme hautement une position d’égalité avec le destinataire, estimant que désormais il peut se passer de sa protection - ou qu’elle est devenue trop compromettante :

Si le monde entier sait ce que vaut dans l’action et dans la réflexion le maréchal Pétain, mille renseignés connaissent sa répugnance à écrire. Pour répondre d’avance aux questions, pour fermer la bouche aux malveillants, surtout pour être juste, il est nécessaire, monsieur le Maréchal, que vous fassiez hautement, dans une préface ou un avant-propos, l’aveu de votre collaborateur. Habile générosité qui assurera dans l’ordre littéraire, comme dans les autres, l’intégrité de votre gloire.

[...] ne brisons pas, au moment d’aboutir, cette confiance et cet accord de nos esprits qui sont nécessaires au succès de notre œuvre commune 32.

Il semble que survienne alors un armistice : Pétain et de Gaulle enterrent pour dix ans, avec le manuscrit, le sujet de la discorde. Et le vieillard, qui vient de passer la main à Weygand, ne renonce pas à ses petits jeux, puisque c’est lui qui ouvre à de Gaulle les portes du SGDN en précisant que cette institution « comme on peut le prévoir, formera l’ossature de l’état-major de la Défense nationale » et qu’il pourra là « préciser et faire mûrir ses idées ». 33

La campagne pour l’arme blindée

Il ne se le fait pas dire deux fois : dès 1933 il devient encore un peu plus de Gaulle, en publiant Vers l’armée de métier qui, avant d’être un livre le 5 mai 1934, est un article paru un an plus tôt dans la Revue politique et parlementaire.

Si l’article est dominé par les préoccupations techniques, dans le livre elles deviennent servantes d’un projet politique, des plus intéressants, tant par ce qu’il affirme que par ce qu’il tait. Étrange destin que celui de cet opuscule frappé comme une médaille, peu connu des écoliers français alors qu’en des pays de toute sorte il serait devenu une base de l’enseignement historique et civique. Du moins par ses pages sur la patrie, qui mériteraient aussi une place dans la littérature amoureuse, n’était leur extrême lucidité. C’est la politique, sans doute, qui a gâté la destinée de l’ouvrage. Elle est tellement datée, tellement peu conforme aux aspirations de la France d’après-guerre y compris sous la Cinquième République, qu’il faudra sans doute encore un peu de temps pour qu’elle cesse d’entraver la carrière du livre.

À partir, en effet, d’une prise de position en faveur des divisions blindées qui en fait un écrit d’avant-garde, celui du temps qui, synthétisant des recherches britanniques et françaises, décrit le mieux la guerre future et propose les réformes les plus utiles, se développe un discours en prise directe sur les interrogations causées en Europe par la révolution russe, la victoire du nazisme et la crise du parlementarisme français :

Il n’est point de regroupement, de parti, de consul qui n’invoque le redressement, l’ordre nouveau, l’autorité. Nul doute qu’à bref délai le jeu des institutions, suivant le mouvement des besoins, n’ouvre le champ aux résolus.

Si cette refonte nationale devait commencer par l’armée, il n’y aurait rien là que de conforme à l’ordre naturel des choses. Non seulement parce que la force reste plus nécessaire que jamais aux nations qui veulent vivre, mais aussi pour cette raison que le corps militaire est l’expression la plus complète de l’esprit d’une société. C’est par l’histoire de ses légions qu’on peut le mieux comprendre Rome. Les troupes royales furent le miroir de notre vieille Monarchie. Qui pense à la Révolution sans évoquer les Volontaires ? Dans le dur travail qui va rajeunir la France, l’armée nouvelle servira de recours et de ferment. Car l’épée est l’axe du monde et la grandeur ne se divise pas 34.

Aucun doute : de Gaulle est dans « l’air du temps ». Comme Churchill. Mais de manière quelque peu différente : Winston s’empare des modes et les plie à son obsession, la grandeur britannique. De Gaulle a un bagage plus consistant de normes et de valeurs, son armature intellectuelle est plus rigide. Il est donc souvent, par rapport à son époque, en décalage apparent. Mais, au lendemain du 6 février, tout concorde. La République radicale, incapable de faire face au défi hitlérien, vit ses derniers moments. L’armée est un recours non seulement politique, mais idéologique : il faut réinsuffler une bonne dose d’esprit militaire dans tout le corps social. Quelle dérision, alors, de voir certains qui de 1940 à nos jours ont déploré la « maladresse » du titre, estimant que cet arbre, l’armée de métier, avait masqué aux yeux républicains la forêt, celle d’une réforme bienfaisante de la tactique et de la stratégie ! Pourtant, s’il est un talent universellement reconnu à de Gaulle, c’est bien sa maîtrise de la langue. Il est peu vraisemblable qu’à deux reprises, pour l’article et pour le livre, il se soit trompé de titre : à ses yeux il indique bien le propos. De Gaulle est, lors de cette entrée en politique, un homme de droite, affiché comme tel, et il sait très bien que son titre est un chiffon rouge agité devant les partis radical et socialiste. Simplement il n’est pas sectaire, et leur laisse une chance de se convertir à la vérité.

Une lettre de décembre 1936 à un camarade de promotion, auteur d’un article sur Ernest Psichari, dit lumineusement :

Vous ne sauriez croire à quel point je me sens d’accord avec vous, non seulement sur Psichari lui-même, mais encore sur l’esprit « militairement militaire » dont il fut l’admirable semeur. Le tumulte de notre temps et le nivellement torrentiel de la « nation armée » ne font que rendre plus nécessaire ce môle spirituel et moral qu’est notre métier. Comme l’écrit Psichari : « Nous sommes d’un métal pur » ou alors nous ne sommes rien... Si j’ai lancé dans le monde des idées, et bientôt dans celui des faits, la conception que vous savez, ce n’est pas seulement pour des raisons de pure technique... Il faut que l’Armée ait en elle au moins une fraction modèle, dont elle recevra le rayonnement 35.

Mais surtout, ce qui devrait trancher la question, c’est la lettre à Reynaud du 28 juin 1935. Comment peut-on encore écrire que Blum ou Thorez ont été victimes d’un malentendu lorsqu’ils ont vu dans le « corps cuirassé » un instrument de lutte contre la classe ouvrière, lorsqu’on lit que l’armée de conscription n’a pas permis d’instaurer, au lendemain du 6 février, un régime musclé ?

De tout temps, sous tous les régimes, l’Armée a eu, dans les circonstances graves, le rôle et le devoir de concourir au maintien de l’ordre. Comment le lui demander quand ses unités sont à base d’électeurs (7 février !) ou d’indigènes ?

La création du Corps spécialisé n’est pas seulement nécessaire aux conditions extérieures de l’époque, mais aussi aux nécessités prochaines de l’ordre intérieur 36.

Il ne paraît guère douteux que de Gaulle ait été pendant un temps royaliste. Son jugement sur l’action de Poincaré en 1914, couché sur un carnet en 1927, l’atteste avec force :

Poincaré, commis de premier ordre si quelque très grand Français l’avait mis en œuvre, que n’eût-il pas donné sous Louis XIV ! Mais livré à lui-même, demi-grand, demi-honnête, demi-compréhensif. Bref un homme d’État à la mesure de la République 37.

Cependant, si le doute à cet égard subsiste et si les bons auteurs professent, sur les opinions politiques de De Gaulle avant 1940, des opinions variées, c’est qu’il se garde de tout engagement. Dans les années trente, il va rester pur de compromission avec l’extrême droite, du moins si on en croit l’absence de documents et le raisonnement simple qui veut que, si contacts il y avait eu, ses ennemis, nombreux dans ce milieu depuis juin 1940, n’auraient pas manqué de le dire et de le prouver. La lettre même de 1935 sur le maintien de l’ordre vise autant les Ligues que le Front populaire. La conversation suivante, que Loustaunau-Lacau place en 1937, lui qui sera un « insaisissable ludion entre Vichy et Londres » (Lacouture), prouve éloquemment que ce type de conspirateur n’a eu sur lui aucune prise :

Thé chez Mme Georges Picot, femme du commandant, rue Vaneau. C’est une maîtresse de maison qui sait grouper son monde ! De Gaulle et Pironneau sont présents. [...] Depuis 1922, j’ai souvent rencontré de Gaulle et toujours avec plaisir. Il a des solutions qui ne sont pas celles des autres et s’il vous les inflige plus qu’il ne les expose, elles n’en ont pas moins la valeur de l’étude profonde et de la longue réflexion. [...]

La conversation s’engage entre les trois officiers sur les chances qu’à la France de résister à la nouvelle puissance allemande :

[...] Pour ma part je déclare :

-  Sur le plan des fabrications et de la technique militaire, il n’y a aucune raison pour que la France ne se hisse pas à la hauteur du péril. [...] Pour moi l’État, tel qu’il est construit, est incapable de préparer, de conduire et de gagner une guerre menée avec des moyens modernes. D’autre part, Daladier se montre par trop inférieur à sa tâche. Ou l’État sera réformé d’urgence, ou nous sombrerons.

-  Le rôle des militaires, observe Georges Picot, conformiste intégral, est de convaincre les ministres qui se succèdent. Il faut convaincre Daladier. Après un silence, de Gaulle, debout contre la cheminée, laisse tomber :

-  On ne peut réformer l’État actuel. Il est ce qu’il est. Ma solution consiste à lier partie avec un homme politique d’envergure susceptible d’être appelé à la direction des affaires, à lui faire comprendre les conceptions militaires modernes, à lui servir de conseiller technique. Le jour où cet homme politique parviendra au pouvoir, il y entraînera son conseiller militaire qui pourra alors faire prévaloir ses vues 38.

De manière plus conséquente que Loustaunau-Lacau, de Gaulle considère donc qu’il faut éviter une guerre civile. Les années trente, surtout à partir de 1934, semblent l’orienter à l’inverse de bien d’autres : il découvre la République, la pratique, ne la trouve pas si repoussante - sans doute aussi se dégoûte-t-il de certains, qui jouent déjà contre elle du malheur national. Ce n’est encore qu’une évolution et non une conversion, comme le montreront à Londres ses discours du 14 juillet (entre autres) : en 1940 il ne sera question que de patrie, en 1941 apparaîtra la liberté et, seulement en 1942, la République. Il reste que, très clairement, de Gaulle veut faire aboutir sa réforme militaire dans le cadre des institutions existantes.

En 1935 il rencontre Alexandre Millerand, sénateur, ancien président du conseil et de la République, qu’il convertit à ses vues et qu’il traite, dans une lettre à un ami, d’« homme d’État de très grande classe39 ». Serait-ce qu’il a mis un peu d’eau dans son vin, depuis l’abrupt jugement de 1927 sur Poincaré ?

Il faut enfin noter que son sens de la grandeur n’est pas limité au domaine militaire. Il sait la reconnaître dans d’autres spécialités comme le prouve, en particulier, un goût littéraire étendu et non nécessairement classique. Avant de nouer avec Malraux la relation que l’on sait, il se lie dès l’avant-guerre à Pierre-Jean Jouve. On peut aussi relever qu’il supporte la contradiction, même sur la place de l’armée dans le corps social. Sa collaboration avec Jean Auburtin, en effet, commence par la mise au point commune d’un article signé par ce jeune avocat dans la Revue des Sciences politiques. Après un vif éloge de ses conceptions techniques, l’auteur, dans une première mouture soumise à l’officier, fait d’expresses réserves sur ses idées politiques :

Tempérant l’hommage de mon admiration, j’ajoutais, pourtant, qu’entraîné par son enthousiasme, l’auteur me paraissait vouer à l’armée un culte trop exclusif pour n’être pas excessif.

[...] Je faisais observer que si, depuis Brennus, le glaive avait lourdement pesé sur le destin de l’humanité et, par là, orienté le cours de l’histoire, d’autres ferments ont animé la pâte humaine ; le christianisme, prêché par des apôtres, a été souffert jusqu’à la mort par des martyrs qui, embrasés du seul amour divin, ont finalement vaincu les prétoriens en armes : victoire de l’esprit sur l’épée. La religion chrétienne, l’institution familiale, la triple assise : noblesse, bourgeoisie, tiers-état, m’apparaissaient plus représentatives de l’Ancien Régime que les régiments de Louvois. Je soutenais encore que si l’ivresse de la victoire, consécutive au triomphe des armes, a permis au génie grec son efflorescence du Ve siècle, c’est la blanche cité d’Athéna, patrie de Périclès, de Phidias et de Platon, qui symbolise son plus complet épanouissement. Oserait-on lui comparer Sparte, la cité militaire [...] ? 40

La réponse fuse. Le lieutenant-colonel propose quelques corrections sur les aspects techniques de l’article, mais aucune sur sa conclusion :

J’accepte sans protester aucunement la haute leçon de la fin. Peut-être attribuez-vous à mon culte des armes plus de fureur exclusive qu’il n’en a en réalité. Mais c’est fort bien ainsi. Le monde est fait d’idées qui se compensent. Faute de cet équilibre, où irions-nous ? Il faut un frein d’autant plus fort que le char est plus rapide 41.

Il y a là, peut-être, un jalon dans une évolution : de Gaulle découvre, au contact du monde politique et dans le cours même de son effort pour faire changer l’armée, qu’il y a de nombreuses demeures dans le royaume des cieux et que le chef de guerre a, dans quelques domaines, des égaux en dignité.

Contrairement à ce que laisse entendre Loustaunau-Lacau, sa stratégie de tandem avec un homme politique, en qui on aura reconnu Reynaud, ne veut nullement dire qu’il n’y a rien à faire tant que son champion n’est pas au pouvoir : il va, comme le préconise Picot, tenter de convaincre Daladier, tant et plus. Et ce, par l’intermédiaire de l’opinion publique, qu’il travaille notamment avec le concours actif de Pironneau, rédacteur en chef de l’Écho de Paris, journal fort lu chez les officiers. Sur le plan politique, il assiège aussi Léon Blum, si honni de toutes les droites, convertit son ministre des sports Léo Lagrange, convainc Marcel Déat, encore vaguement de gauche42, et Paul-Boncour, toujours proche du parti socialiste. Il joue les chauves-souris, montrant à l’un son museau, à l’autre ses ailes, comme en témoignent les Mémoires de guerre :

M. Le Cour Grandmaison, séduit par ce qui, dans l’armée de métier, répondait à nos traditions, s’en fit noblement l’apôtre. Trois députés de gauche : Philippe Serre, Marcel Déat, Léo Lagrange, dont le talent convenait pour mettre en relief le côté révolutionnaire de l’innovation, acceptèrent d’entrer en ligne 43.

Lui-même reconnaît que ce n’était là qu’orchestration d’une « mélodie » principale, interprétée par Paul Reynaud. Raison de plus pour lui reconnaître un éclectisme politique qui semble s’être fait rare dans sa profession, ou du moins discret, à l’époque des ronds-de-jambes de Gamelin envers le régime.

L’association de Gaulle-Reynaud

La rencontre a lieu le 5 décembre 1934. C’est de Gaulle qui a choisi. Avec Jean Auburtin44, il a cherché pour parrainer ses idées au parlement un député « non conformiste, ouvert à une initiative hardie, résolu à sortir des sentiers battus ». Ils ont pensé à Reynaud en raison de son récent discours sur la dévaluation. De Gaulle revoit ensuite longuement l’homme de confiance de Reynaud, Gaston Palewski, et le député fait une longue intervention sur l’armée de métier le 15 mars suivant, lors du débat sur l’élévation à deux ans du service militaire, puis une autre en janvier 1937.

Force est de constater que ce rythme n’est pas échevelé. Faute d’avoir sur la question des récits détaillés, car ni de Gaulle, ni Reynaud, ni Palewski n’ont raconté longuement cette collaboration du soldat et du tribun, on peut se reporter à la correspondance. En 1935, de Gaulle écrit vingt et une lettres à Reynaud, en 1936 dix-neuf, douze en 1937, sept en 1938 et deux seulement en 1939, toutes deux après l’entrée en guerre. La correspondance a presque cessé en avril 1938... au moment précis où elle allait pouvoir produire des effets pratiques, par l’entrée de Reynaud au gouvernement ! À part deux billets infimes à l’automne, elle ne reprend que pendant la drôle de guerre, c’est-à-dire au moment où Reynaud entreprend son ascension vers la plus haute marche du pouvoir. Elle retrouve alors un bon rythme : sept lettres entre octobre 1939 et juin 1940.

On se contente généralement de relever, pour s’en moquer ou pour l’excuser, le ton extrêmement flatteur de ces missives, qui sans désemparer promettent au destinataire un haut destin national. Mais les lettres contiennent autre chose, qui explique ce ton.

Elles sont très répétitives, or de Gaulle n’aime pas se répéter - c’est l’une de ses différences avec le prolixe Churchill. Tout se passe comme s’il pensait que Reynaud n’a pas compris, ou même n’a pas lu. À Auburtin par exemple, il n’adresse pas deux lettres semblables, elles parlent toutes de choses nouvelles. Reynaud n’est tout de même pas moins intelligent qu’Auburtin, il est capable de comprendre aussi vite ce qu’est un corps cuirassé (objet principal de six lettres), ou quelle organisation il faudrait donner à un ministère de la Défense nationale (thème central de trois autres).

De Gaulle, dans ses Mémoires et d’autres écrits où il donne son sentiment sur Paul Reynaud, ne nous aide guère. Il a ses raisons personnelles et politiques de l’épargner relativement, de faire preuve dès qu’il parle de lui d’une indulgence et d’une circonspection qu’il n’a envers personne d’autre. L’historien est-il tenu de s’y conformer ? Je considère que non, et qu’il a le devoir d’ouvrir le dossier, surtout lorsqu’il se compose de pièces publiées depuis longtemps.

Très vite donc, la correspondance fait apparaître une impatience de l’expéditeur devant l’inertie du destinataire. « Je le vis, le convainquis et désormais travaillai avec lui » : cette simplification des Mémoires de guerre masque un rapport très déséquilibré, où le militaire s’épuise à relancer le politique. Celui qui croit que de 1934 à 1940 les deux hommes ont été étroitement solidaires doit tomber de haut lorsqu’il trouve, dès le 24 mai 1935, la lettre suivante :

Monsieur le Ministre,

Je présume que les événements, qui portent la question financière au premier plan de la politique et votre personnalité au premier plan de cette question, doivent, pour un temps, détourner votre attention du problème militaire.

Au cas où vous auriez, cependant, Monsieur le Ministre, l’intention d’intervenir dans les débats imminents et de donner à votre intervention non point seulement un caractère de politique financière et économique mais bien un tour de politique générale, il vous paraîtrait peut-être bon de préciser votre position au point de vue défense nationale en même temps qu’aux autres. Si telle était votre intention, permettez-moi de vous signaler, Monsieur le Ministre, que le récent pacte d’assistance mutuelle immédiate avec les Soviets et le prochain pacte danubien, comme aussi le discours d’Hitler qui annonce ses projets d’expansion vers l’Est et en Europe centrale, apportent à votre plan de réorganisation militaire des arguments péremptoires.

Je me tiens, naturellement, à votre entière disposition, Monsieur le Ministre, pour vous soumettre, le cas échéant, toutes justifications utiles, et vous prie de bien vouloir agréer l’expression de mes sentiments respectueux et très dévoués.

Sous le respect perce déjà une ironique impatience. Paul Reynaud se voit reprocher d’être un papillon, un touche-à-tout incapable de relier, sur un plan supérieur, les domaines divers où il s’investit, dans le temps même où de Gaulle qui, comme le dit Palewski, apparaît au départ animé d’une « uniquepréoccupation45 »,l’approfondit et lui découvre des correspondances dans toutes les parties de l’appareil d’État.

Peu à peu, l’impatience fait place au soupçon. Dès le 3 août 1936 de Gaulle, pour qui les troubles du Front populaire devraient déboucher à brève échéance sur un gouvernement d’union nationale, et qui espère que Reynaud en recevra la direction, lui assène un avertissement : il faudra que ce soit un « gouvernement d’hommes nouveaux ». Preuve, peut-être, qu’il est encore méfiant envers le personnel de la Troisième, et en recherche d’hommes neufs, venus par exemple de l’industrie, de la société civile en tout cas - en complément de politiciens de la jeune génération comme Déat ou Lagrange. Ce qui est clair, en tout cas, c’est qu’il se méfie de Reynaud et le voit tout à fait capable de présider une combinaison parlementaire classique - une crainte que l’histoire vérifiera. Il lui adresse encore un avertissement de ce type le 15 octobre 1937 et le 27 février 1938. Le 17 mars, une brève lettre accompagne deux notes, l’une sur l’orientation qu’il faudrait donner à l’effort de réarmement, l’autre sur l’organisation d’un ministère de la Défense nationale. Puis c’est l’interruption, déjà signalée, jusqu’à la guerre ou quasi.

Cela révèle un grand détachement du colonel vis-à-vis de la carrière ministérielle de son champion. À peine lui adresse-t-il son soutien à deux moments cruciaux, le 24 septembre avant les accords de Munich - la lettre montrant qu’il croit la guerre imminente - et le 24 novembre, à propos de la grève du 30. Ce dernier détail est capital, pour le situer politiquement : il partage l’analyse suivant laquelle le salut passe par une mise au pas du mouvement ouvrier ; il ne voit pas là un risque d’atteinte au moral de la nation, bien au contraire.

Onze lettres, au total, avant la guerre, ont pour but de l’engager à parler des questions militaires plus qu’il ne le fait. Si donc il garde jusqu’au bout sa foi et son espérance en un gouvernement Reynaud ou en l’accession du député de Paris à la responsabilité suprême de la Défense nationale, il boycotte ses autres fonctions, estimant qu’il se disperse. Et il a grand soin de ne pas se fâcher avec Daladier dont il juge, d’ailleurs, que le programme de réarmement de 14 milliards adopté en 1936 est un jalon important vers la création du « corps cuirassé », puisque les chars ont la part du lion dans les matériels commandés46.

De Gaulle est donc quelqu’un qui prêche dans le désert, y compris vis-à-vis de Reynaud. D’un autre côté, que ce soit auprès de l’ambitieux ministre ou de la hiérarchie militaire, il est loin d’être en échec total. Il peut avoir l’impression que des chances subsistent de réformer à temps les hommes et le système. Les déceptions éprouvées auprès de Reynaud lui évitent, au moins, d’être l’homme d’une coterie. Chacun est pour l’autre dans l’instant une monture provisoire et pour l’avenir un hasardeux placement.

De Gaulle et les alliances

Quelques textes, trop rares et espacés pour fonder des certitudes, permettent néanmoins d’approcher les sentiments de De Gaulle vis-à-vis des alliances de la France, ou du moins des quatre plus importantes en cas de guerre.

La Belgique : le sujet mérite attention car il touche au risque d’un anéantissement rapide de la résistance française par les divisions blindées allemandes. La Belgique est le rempart, elle est aussi le bouc émissaire tout trouvé en cas de défaite. Or de Gaulle met magnifiquement les choses au point, dès Vers l’armée de métier :

[...] Ce pays belge, sans profondeur, sans réduit, ce peuple partagé entre deux races et deux langues rivales, cet État récent et ombrageux, s’il a su récemment prendre un héroïque parti, combien de raisons pourraient le détourner de s’engager à fond, tout seul, à l’avant-garde ? Sans imaginer que renaissent jamais les intrigues de Ferrand, comte de Flandre, sans même supposer que la Belgique envahie voulût appliquer le plan de Léopold, laisser la voie libre et n’armer qu’Anvers, il n’est pas certain qu’en toute occasion elle doive accepter le risque sans plus de calculs ni de réserves qu’Albert Ier le fit en son nom. N’attendons point, en tout cas, qu’elle s’épuise à nous protéger 47.

De telles prémisses, on peut tirer une conclusion : de Gaulle, contrairement à Reynaud et à beaucoup d’autres, n’accablera pas, quoi qu’il arrive, ni la Belgique en général, ni son roi Léopold III en particulier. La politique d’alliance qu’il prône obéit tout entière au principe de La Fontaine : « Aide-toi, le Ciel t’aidera ». Si en octobre 1936, au terme d’un glissement inauguré au printemps par le ministre Spaak, Léopold et son gouvernement se proclament neutres entre la France et Hitler, Paris ne doit s’en prendre qu’à lui-même. Un article écrit sur ces entrefaites, dont voici la conclusion, fait découler cette évolution de la mollesse française lors de la crise de mars en Rhénanie, due elle-même à l’absence d’un « corps cuirassé » :

Du point de vue du sort de la Belgique en cas de guerre, et par conséquent d’un théâtre essentiel à notre propos de sécurité, comme sous beaucoup d’autres rapports, la création d’un corps d’élite blindé et motorisé, susceptible d’agir à tout moment sans aucun délai, apparaît donc comme une nécessité capitale pour notre politique militaire. On a, certes, le droit de regretter que cette idée française n’ait pu être réalisée chez nous avant de l’être en Allemagne. La situation générale et notamment l’attitude de la Belgique, en eussent été probablement rendues plus favorables. Mais puisque, sous l’impulsion de M. Daladier, ministre de la Défense nationale et de la Guerre, d’accord avec le commandement, notre armée s’engage, enfin, dans la bonne voie, il reste à souhaiter que cette grande réforme de notre organisation soit accomplie à fond et résolument. Dans les circonstances présentes, retards, préjugés, cotes mal taillées, risqueraient, le cas échéant, de paraître injustifiables 48.

L’Angleterre : on a beaucoup traité d’anglophobe le de Gaulle d’avant 1940. À me baigner régulièrement dans les textes, je vois là une illustration parfaite, dans le domaine historique, de la « doctrine a priori ». On estime que cet amant jaloux de la France ne pouvait que vouer une rancune éternelle à la nation qui avait fait mourir Napoléon à petit feu après avoir brutalement incinéré Jeanne d’Arc. Ici encore, tout est dit dans l’éclatant manifeste de 1934 :

Après tant de rencontres, Londres et Paris ont tacitement réglé leurs rapports. Moyennant la suprématie maritime reconnue aux Britanniques, au prix d’immenses sacrifices coloniaux, à la condition de ne parler point de certaines îles normandes et pourvu que nous acceptions une sorte de contrôle, il nous est permis de compter sur la neutralité anglaise, jalouse dans nos jours prospères mais bienveillante dans nos malheurs et qui peut même faire place à l’alliance des intérêts 49.

Ils ne sont pas légion, depuis 1815, les hommes d’État français qui ont revendiqué les îles anglo-normandes, fût-ce dans un écrit de jeunesse. Mais de Gaulle appliquera lui-même, dans ses rapports avec les Britanniques, le précepte de n’en point parler. Même chose en matière de suprématie maritime et coloniale. Ce qu’on trouve ici, c’est l’affirmation qu’en acceptant ces faits accomplis, la France fait un sacrifice, qui outre-Manche ne devrait pas être oublié, ni surtout regardé comme une propension à en accepter d’autres.

« Phobie » ou « philie » sont des suffixes grossiers, qui ne rendent nul compte d’une pensée tout à la fois ferme et réaliste. Avec l’Angleterre, face à une Allemagne supérieure et immédiatement dangereuse, de Gaulle aimerait que son gouvernement conclue un pacte équilibré, fondé sur « l’alliance des intérêts ». La question russe, abordée dans une lettre de Noël 1936, en apporte confirmation. De Gaulle, bien avant le 18 juin, se révèle un diplomate agile à sérier les questions et à hiérarchiser les objectifs.

L’URSS : c’est la grande absente de Vers l’armée de métier. Elle s’en trouve éliminée par une sorte de tour de passe-passe rarement remarqué, mais rendu évident par la logique du penseur et l’excellence de l’écrivain qui, d’habitude, ne laisse aucun raisonnement en l’air, aucune symétrie inachevée. Or c’est bien ce qui arrive au chapitre II, lorsqu’il analyse le danger allemand dans les conditions créées par les bouleversements de 1918. Là où il serait logique d’évoquer la disparition de la Russie tsariste et de jauger l’aide à attendre de l’État qui l’a remplacée, on se noie dans le vague et on remonte au Déluge :

[...] La France put empêcher, jusqu’à l’époque contemporaine, que l’Allemagne pesât jamais sur elle de tout son poids. Mais, il a disparu, cet échiquier d’une partie classique où, combinant la force et l’intrigue, nous tenions en suspens la fureur des Teutons. Plus de princes protestants qui bravaient Charles Quint, de Soliman qu’on déchaînait sur Vienne, de Gustave-Adolphe pour aider Richelieu, de prince évêque vénal, d’alliance à renverser, de Confédération du Rhin, de rivalités entre Habsbourg et Hohenzollern, d’espoirs secrets des Wittelsbach 50.

Nous sommes ici dans un de ces brefs moments où de Gaulle échappe à lui-même. Ordinairement il passe sa vie à minorer le poids des idéologies, à les montrer esclaves de réalités nationales autrement moins plastiques. Ici, face à l’idéologie communiste, il hésite et suspend son jugement. Au moment même où se déploie la diplomatie de Barthou, de Gaulle se refuse à considérer le pacte de Rapallo comme une « alliance à renverser ». Il est vrai que l’URSS est encore très lointaine ; ce n’est qu’en octobre, six mois après la sortie du livre, qu’elle entre à la SDN et se rallie à la sécurité collective, proposant d’occuper son créneau contre l’agressivité allemande. Disons que de Gaulle n’est pas de ceux qui lui en ont donné l’idée.

C’est donc le 20 décembre 1936 que, d’après ses écrits connus, il rattrape ce retard, dans une lettre à sa mère. Il le fait on ne peut plus nettement :

Vous me demandez, ma bien chère Maman, ce que je pense du « pacte franco-russe » ? Ma réponse sera très simple. Nous allons rapidement à la guerre contre l’Allemagne et, pour peu que les choses tournent mal pour nous, l’Italie ne manquera pas d’en profiter pour nous donner le coup de pied de l’âne. Il s’agit de survivre, tout le reste est littérature. Or, je vous le demande, sur qui pouvons-nous compter pour nous aider les armes à la main ? La Pologne n’est rien, et d’ailleurs elle joue le double jeu. L’Angletere a sa flotte, mais pas d’armée et une aviation actuellement très en retard. Nous n’avons pas les moyens de refuser le concours des Russes, quelque horreur que nous ayons pour leur régime. C’est l’histoire de François Ier allié aux Musulmans contre Charles Quint.

Voilà donc que, tout d’un coup et sans explication, ce qui n’existait plus en 1934, une possibilité de créer des difficultés à l’Allemagne sur son front oriental, resurgit en 1936. Preuve supplémentaire qu’au lendemain du 6 février de Gaulle n’envisageait pas de compromis avec le communisme, intérieur ou extérieur. Mais la suite de la lettre est plus nette encore. Il refuse d’accorder à l’hitlérisme quelque indulgence que ce soit au nom de l’anticommunisme, nonobstant le choc causé à la bourgeoisie française par l’occupation de ses usines quelques semaines plus tôt :

Je sais bien que la propagande acharnée et très habile de Hitler a réussi à faire croire à beaucoup de braves gens en France qu’il ne nous en voulait nullement et qu’il suffisait, pour lui acheter la paix, de lui laisser faire la conquête de l’Europe centrale et de l’Ukraine. Mais personnellement je suis convaincu qu’il n’y a là qu’hypocrisie [...].

La fin de la lettre, jamais citée, n’est pas moins capitale. De Gaulle n’exclut pas une discussion avec l’Allemagne hitlérienne. Il ne le dit pas, mais, comme nous l’avons constaté dans tous les cas de ce genre, elle ne pourrait se faire que sur le dos de l’URSS. La comparaison avec l’Autriche de 1865, avant Sadowa, est éclairante : peut-être la Russie stalinienne est-elle à la veille de disparaître ou au moins de céder du terrain, comme alors la maison d’Autriche ; peut-être l’Allemagne pourrait-elle être autorisée par la France à y contribuer et à en profiter. Mais il faudrait impérativement que le profit soit partagé et que Hitler donne, en la matière, des gages solides :

Il faut avoir le courage de regarder les choses en face. Tout doit être en ce moment subordonné à un seul plan : grouper contre l’Allemagne tous ceux qui lui sont opposés pour quelque raison que ce soit, la détourner ainsi de faire la guerre et, si elle la fait, la vaincre. Si, dans l’impossibilité d’entreprendre la lutte avec assez de chances de succès, elle veut causer avec nous sincèrement, causons ! Mais sans nous laisser tromper par de belles paroles comme Napoléon III le fut par Bismarck avant Sadowa 51.

De Gaulle prend donc une position claire en faveur de l’alliance soviétique. Mais il la prend un jour précis de décembre 1936, dans un écrit privé. Il est honnête de reconnaître que nous n’en savons pas davantage pour le moment. Le manque de témoignages est total, autant qu’étonnant. Quant aux documents écrits, le seul qui revienne sur le problème, très allusivement, est un mémorandum adressé à Paul Reynaud en juillet 1939. Au moment même où les négociations de Moscou entrent dans une phase décisive, ce texte reste dans le vague, tout autant que les discours contemporains de Churchill. Il est loin en tout cas de dire que dans ce secteur « la Pologne n’est rien » et l’URSS tout, et de faire un crédit particulier à la politique Barthou-Laval de 1934-1935 :

Songeons enfin à d’autres États qui, au revers de l’Allemagne, font contrepoids à ses ambitions. [...] Aussi, depuis la Grande Guerre, tous nos gouvernements, qu’ils fussent de droite, du centre ou de gauche, se sont-ils engagés avec plusieurs de ces États dans des pactes d’assistance 52.

Restent les deux textes de Reynaud dont le signataire a reconnu que, sur les questions stratégiques, ils devaient beaucoup à de Gaulle : Jeunesse, quelle France veux-tu ? et Le problème militaire français. On a vu que le second, en 1937, prônait l’alliance soviétique, passée sous silence par le premier en mars 1936. Cela pourrait conduire à une hypothèse, pour l’instant très fragile. Le Front populaire et la guerre d’Espagne ont pu amener de Gaulle à mesurer quel profit l’Allemagne tirait des luttes intestines. Il aurait pris résolument le parti de l’alliance soviétique pour calmer le jeu en France, en s’opposant à la fraction de la droite qui encourageait les entreprises orientales de Hitler par souci prioritaire d’une revanche contre le Front. Dans l’été de 1939 en revanche il a pu perdre confiance dans les capacités militaires de l’URSS en raison des purges qui, au cours des deux années précédentes, avaient coûté la vie à des dizaines de milliers d’officiers à commencer par le plus prestigieux, le maréchal Toukhatchewsky, son ancien compagnon de captivité.

Enfin, les États-Unis. Sujet brûlant si on pense à la suite ! Mais pour l’entre-deux-guerres, dossier vide. De Gaulle n’en parle un peu longuement que dans une étude sur la mobilisation industrielle, écrite pour les besoins de ses fonctions au SGDN. Il relève leurs grandes capacités productives, tout en notant ironiquement qu’il faut, là-bas, que le gouvernement appâte les intérêts privés avec de solides espoirs de profit. C’est donc une nation peu patriote, dont on sent que l’auteur espère éviter le concours, la prochaine fois qu’il faudra se battre. Il a néanmoins mesuré sa force et saura, le moment venu, tabler sur elle53.

L’armée dans la crise de l’été 1939

Il n’a été question jusqu’ici que de l’armée de terre et il faut dire un mot des deux autres armes. La marine, sous Durand-Viel puis, depuis 1937, sous l’amiral Darlan, a connu dans l’entre-deux-guerres un développement remarquable, favorisé notamment par la continuité ministérielle, puisque le portefeuille a été détenu longtemps par Georges Leygues avant de l’être, à partir de 1937, par César Campinchi. C’est un élément de force et Darlan, consulté par le pouvoir dans la crise de 1939 comme dans celle de 1938, se dit prêt pour la guerre. Le cas de l’aviation est presque inverse. De son état lamentable la droite fait le grand symbole de la nocivité du Front populaire. Elle accable le ministre, Pierre Cot. En réalité, la faillite est avant tout celle de l’industrie, et elle est en passe d’être redressée, sous le ministre Guy La Chambre, proche de Daladier54. Mais le général Vuillemin, commandant en chef, est pessimiste. En 1938, son avis sert beaucoup à Daladier pour justifier Munich. En 1939 on obtient qu’il se taise et c’est La Chambre, seul, qui parle, pour indiquer que de gros progrès ont été réalisés.

La scène se passe le 23 août à 18 heures - après la réception par Daladier de l’ambassadeur de Pologne. Le pacte germano-soviétique est plus que probable et c’est pour discuter de la situation qu’il va créer que Daladier convoque Bonnet, les chefs des trois armes et les ministres correspondants. Les deux principaux ministres paraissent, une fois de plus, diverger, Bonnet mettant l’accent sur l’intérêt qu’aurait un délai supplémentaire de préparation, et Daladier sur la fidélité aux alliances. Ainsi orienté, Gamelin déclare que l’armée est prête55. Cependant, lors du conseil de cabinet du 2 septembre, où Daladier et Bonnet se retrouvent d’accord pour attendre le résultat de la médiation italienne, on fait grand cas d’un avis de Gamelin, donné l’instant d’avant dans l’antichambre, suivant lequel ce délai est favorable à la mobilisation. Plus que jamais donc, aux heures décisives, Gamelin va au-devant des désirs du pouvoir - que Daladier lui explicite en de fréquents entretiens particuliers.

Plus que jamais, donc, un malaise existe au sein du haut commandement. Georges ne tente rien apparemment pour influencer Daladier, mais il confie le 26 au lieutenant-colonel de Villelume qu’on aurait tort de se « lancer pour la Pologne dans une telle aventure56 ».

Un homme-charnière : Villelume

Il nous faut ici présenter cet officier, marquis dans le civil, qui va au bout du compte émerger comme le militaire le plus influent, à la veille de l’armistice. La publication posthume de son Journal d’une défaite a, en 1976, fait souffler un vent frais, obligeant notamment les historiens à entamer la révision de l’image de Reynaud.

Chargé en 1935 de la liaison entre l’état-major et le Quai d’Orsay, au départ dans un domaine très étroit (les discussions de la SDN sur le désarmement), il va petit à petit donner un grand relief à ses fonctions. Ses notes d’avant-guerre restent malheureusement inaccessibles. On aimerait en savoir plus sur la genèse et la nature de son antisoviétisme, qui le fait choisir en 1936 pour accompagner Schweisguth à Moscou, et sur les raisons qui, malgré cette convergence, l’amènent à s’éloigner de Gamelin. Il faut se contenter de ses déclarations devant la commission d’enquête, le 12 avril 1951. Il s’attribue notamment la paternité d’une note dont la substance figure dans le rapport Schweisguth. Il y affirmait que l’URSS s’efforçait de faire éclater sur la France l’orage hitlérien et ajoutait :

[...] Une guerre entre la France et l’Allemagne à laquelle, faute de frontière commune, la Russie ne prendrait qu’une part insignifiante ferait en effet de cet État, comme des États-Unis en 1918, l’arbitre de la situation ; elle lui permettrait d’imposer sa volonté avec une armée intacte aux belligérants épuisés.

Pour réaliser ce projet, il faut tenter à la fois l’Allemagne et la France. Tenter l’Allemagne en lui montrant dans sa voisine de l’ouest une proie facile, que défendrait mal une armée minée par l’indiscipline. Tenter la France en la poussant à des gestes dangereux qu’autoriserait la prétendue faiblesse actuelle de l’Allemagne ; en lui montrant qu’elle sera plus tard inéluctablement la première victime du Reich si elle ne s’efforce pas, dès maintenant, de l’intimider par une politique énergique ; en la persuadant, enfin du danger qu’offrirait pour elle toute tentative de rapprochement avec Berlin [...]57.

Racontant alors des négociations secrètes menées au début de 1937 à Paris, sur instruction de Blum et au su de Daladier, entre l’attaché militaire soviétique, Schweisguth et lui-même, afin de préparer la fameuse convention militaire qui aurait complété le pacte Laval-Potemkine, il va jusqu’à prétendre que la partie soviétique s’est alors rendue suspecte en n’exigeant pas le passage de ses troupes en Pologne, en Roumanie et dans les pays baltes, pour rencontrer l’armée allemande, au cas où elle aurait attaqué à l’ouest58.

S’agissant de Villelume, on peut sans scrupule employer le mot de « défaitisme ». Dès 1936, on l’a vu, il parle de la « prétendue faiblesse » d’une Allemagne qui n’a commencé que depuis trois ans la reconstitution de son armée. Le 28 mars 1939, il écrit anonymement à Daladier, par l’intermédiaire de son collaborateur, le jeune diplomate Jean Daridan, pour lui conseiller de ne pas emboîter le pas à la garantie anglaise de la Pologne59, au nom de la faiblesse des effectifs franco-britanniques. Il assume clairement les conséquences de cette attitude : abandon des alliés est-européens, priés d’en passer par les conditions de l’Allemagne et de se payer sur l’URSS. Il affirme avoir ignoré l’avis rendu dans ce sens le 7 janvier 1939 par la commission des Affaires étrangères du Sénat - ce qui est curieux pour un fonctionnaire du Quai, à l’affût de tous les bruits - mais il le partage :

Moscou voulait déclencher la guerre à l’ouest pour ne pas l’avoir à l’est ; nous, nous l’aurions laissée se déclencher à l’est pour ne pas l’avoir à l’ouest. Il est vain d’essayer de refaire l’histoire. On peut toutefois penser que les Russes et les Allemands se seraient usés réciproquement et que nous vivrions actuellement dans une euphorie très différente du climat dans lequel nous nous trouvons.

En conséquence, il déplore que sa note du 28 mars qui avait fait, lui a-t-on dit, une « impression profonde » sur Daladier, ait été combattue dans son esprit par l’influence de Chamberlain, lui-même jouet d’une « notable partie de l’opinion britannique ». Voilà quelqu’un qui ne hantera pas les rangs des churchilliens français !

Villelume est en 1939 très proche de Georges et très anti-daladiériste. Il va jouer un rôle clé dans le remplacement de Daladier par Reynaud, puis devenir, le 19 mai 1940, son chef de cabinet au ministère de la Guerre.

Conclusion

L’armée de Gamelin n’est plus la meilleure du monde, et probablement elle le devine. Elle a été handicapée par un flou persistant dans la définition de ses missions, par d’incessantes variations de ses moyens, par de fluctuantes perspectives d’alliances et d’objectifs. Elle est mûre pour un début de guerre difficile. Mais n’est-ce pas, aussi, dans ses traditions ? Si on se place à la veille du pacte germano-soviétique, on la trouve prise dans une spirale nettement ascendante. Face à une Allemagne arrogante et à un Axe divisé, la nation armée se prépare, dans un climat d’union bien supérieur à celui de 1914, car l’action commune avec l’URSS ne peut que calmer la guérilla larvée entre certains cadres et certains appelés. L’accroissement des moyens est impressionnant, il appelle impérieusement la modernisation des conceptions et la promotion des cadres les plus inventifs. Au lendemain du pacte, certes, la perspective est moins riante. Mais la brutalité même du tournant stalinien offre un recours. Ayant usé de duplicité, le secrétaire général du PCUS ne peut prétendre au soutien des démocrates et, de fait, le pacte ne nuit en rien à la mobilisation. C’est l’immobilisme de la drôle de guerre qui va tout compromettre, accréditant l’idée qu’on n’en veut pas à l’Allemagne mais seulement aux travailleurs car l’état de guerre favorise toutes les répressions. À une armée mobilisée sous de tels auspices il faudrait donner sans tarder de l’ouvrage. La politique trop subtile de Daladier montre ici sa plus forte contradiction. Et l’événement donne raison à Churchill, qui se méfie de Daladier, exalte Blum et a fait beaucoup, sinon tout, pour intégrer l’aile communiste au front antinazi, tant sur le plan mondial que sur l’échiquier français.

partie et chapitre suivants


1 Daladier, Journal de captivité, op. cit., p. 88.

2 Titre de l’ouvrage que lui a consacré le colonel Le Goyet (Presses de la Cité, 1975).

3 Le mystère Gamelin, op. cit., p. 33-34.

4 Ibid., p. 49-50.

5 Rubrique régulière du quotidien communiste, brocardant les gradés qui se montraient sadiques avec les recrues, supprimée en 1935 au moment du ralliement du parti à la défense nationale.

6 Cf. H. Dutailly, Les problèmes de l’armée de terre française, Imprimerie nationale 1980, notamment p. 143 sur l’affectation aux divisions soi-disant motorisées de camions réquisitionnés.

7 Ibid., p. 154.

8 Cf. Papiers secrets..., op. cit., p. 120.

9 Cité par Le Goyet, Le mystère Gamelin, Presses de la Cité, 1975, p. 200.

10 Cité par H. Dutailly, op. cit., p. 54

11 Ibid., p. 55.

12 Ibid.

13 Ibid.

14 G. Loustaunau-Lacau, Mémoires d’un Français rebelle, Laffont, 1948, p. 84-85.

15 Notre prestige, 17 avril 1938, cité par l’auteur, ibid., p. 136.

16 Cf. Philippe Bourdrel, La Cagoule, Albin Michel, 1978, p. 311.

17 Loustaunau-Lacau, op. cit., p. 109.

18 Cf. Claude Paillat, op. cit., t. 1, Laffont, 1979, p. 56-59.

19 Cf. sa déposition devant la commission parlementaire d’enquête sur les « événements survenus en France de 1933 à 1945 », onze volumes, Imprimerie de l’Assemblée nationale, 1951 (référence abrégée Commission d’enquête dans les notes suivantes). 20 Notre prestige, 25 mai 1938, cité par l’auteur, op. cit., p. 158.

21 Cf. notamment Commission d’enquête, op. cit., II 2, p. 400.

22 Papiers secrets..., op. cit., p. 118-120.

23 Spears, Assignment to Catastrophe, t. 1, New-York, 1954, p. 5 à 8, et Churchill, D’une guerre..., op. cit., p. 390. Malgré ce double témoignage, Gilbert situe la rencontre trois ans plus tôt : op. cit., t. 5, p. 784.

24 Georges a déposé sur ce sujet devant la Commission d’enquête : op. cit., II 3, p. 753.

25 Récits d’évasion, in Lettres, notes et carnets, t. 1, p. 295-310.

26 Cf. Jacques Bardoux, op. cit., p. 252.

27 Ibid., p. 56.

28 Cité par jean Lacouture, De Gaulle, t. 1, Le rebelle, Seuil, 1984, p. 124-125.

29 J.-R. Tournoux, Jamais dit, Plon, 1971, p. 30.

30 Lettres, notes et carnets, t. 1, p. 310-311.

31 Récit du général Laffargue, cité par Jean Lacouture, op. cit., p. 159.

32 Lettre du 23 janvier 1928, op. cit., t. 1, p. 333.

33 Cité par Lacouture, op. cit., p. 206.

34 Vers l’armée de métier, Plon, 1934.

35 Lettre au colonel de Ruffray, 9 décembre 1936, Lettres, notes et carnets, op. cit., t. 2, p. 420. 36 Lettres, notes et carnets, op. cit., t. 1, p. 393.

37 Ibid., p. 286.

38 Loustaunau-Lacau, op. cit., p. 119-120.

39 Lettres, notes et carnets, op. cit., t. 1, p. 392.

40 Jean Auburtin, Le colonel de Gaulle, Plon, 1965, p. 13.

41 Lettre du 14 novembre 1934, in Lettres, notes et carnets, op. cit., t. 1, p. 375.

42 Déat, Mémoires politiques, Denoël, 1989, p. 410.

43 Op. cit., p. 13-14.

44 Le colonel de Gaulle, op. cit., p. 24-26.

45 Palewski, op. cit., p. 75.

46 Cf. en particulier lettres des 23 septembre et 7 octobre 1936, Lettres, notes et carnets, op. cit., p. 411-413.

47 Op. cit., Livre de poche, p. 23.

48 Article « Le problème belge », fin 1936, publié en 1945 in Revue de Défense Nationale, repris dans Articles et écrits, Plon, 1975, p. 317-321.

49 Vers l’armée de métier, op. cit., p. 17.

50 Op. cit., p. 20.

51 Lettres, notes et carnets, op. cit., t. 1, p. 442-443.

52 Ibid., t. 2, p. 439-440.

53 Cf. Trois Études, Berger-Levrault, 1945 p. 61-116, et « De Gaulle et les États-Unis, premières impressions et l’année 1940 », communication de Christopher S. Thompson au colloque de l’Unesco de 1990, De Gaulle en son siècle, Plon, 1992, t. 4, p. 239-253.

54 Cf. Duroselle, La décadence, op. cit., p. 457-458.

55 Ibid., p. 475.

56 Villelume, Journal d’une défaite, Fayard, 1976, p. 8.

57 Commission d’enquête, op. cit., II 9, p. 2742.

58 Ibid., p. 2743-2744. Les conversations ont lieu le 7 janvier, le 2 février et le 19 mars.

59 Ibid., p. 2752-2753.

le 29 septembre 2008



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