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Churchill et les Français



Chapitre 6 : La Pologne immolée



Deuxième partie

LES SOUBRESAUTS  DE DALADIER

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Chapitre 6

La Pologne immolée

AVANT D’EN VENIR AUX COMBATS, ou à ce qui en tient lieu, il faut lorsqu’on étudie une guerre s’intéresser aux forces en présence. À cet égard, l’abstention de l’Italie pose un problème. Comme en 1914, elle ne prend pas les armes en même temps que l’ensemble germanique, pourtant allié à elle. Comme en 1914-1915, l’autre camp va en profiter pour essayer de la séduire. Mais la situation est-elle comparable ?

Attaquer l’Italie ?

Les raisons ne manquent pas en septembre 1939 de s’en prendre à l’Italie. Elle ne fait pas montre d’une grande force, en abandonnant Hitler lors du déclenchement de la guerre quatre mois après la signature du pacte d’Acier. Un an plus tôt, de surcroît, elle avait adopté à son exemple des mesures antisémites. En septembre 1939, elle lâche son allié sans mettre fin pour autant à ce pacte ni à ces mesures. Elle ne condamne pas l’agression allemande en Pologne et ne reconnaît pas que la France et l’Angleterre ont raison de la désapprouver. En la frappant, on pourrait la mettre très vite hors de combat, occuper ses colonies, aggraver le blocus économique de l’Allemagne et parfaire son isolement diplomatique. On gagnerait de nouveaux alliés, notamment la Turquie, désireuse de reconquérir le Dodécanèse1. On montrerait qu’on est en guerre, que l’ère des agressions contre les petites nations est terminée, que le temps est venu de châtier la jactance des racistes, et on obligerait peut-être Hitler à détourner quelques troupes du front polonais. Qui sait si alors Staline ne changerait pas son fusil d’épaule ? Il pourrait trouver une sortie honorable, en déclarant que son pacte avec Berlin n’était que la conséquence des faiblesses démontrées par l’Occident, et que si elles se muaient en une réelle volonté d’encercler le Reich agresseur, il était volontaire pour l’entreprise.

Cessons de rêver. Si quelques-uns prônent cette politique à l’époque, si beaucoup ont déclaré plus tard l’avoir souhaitée, les milieux dirigeants français ou anglais n’ont pas là-dessus l’ombre d’une hésitation, ni même d’une discussion. Des plans d’attaque contre l’Italie existent bel et bien, mais ils datent d’avant la crise d’août, de la période où on n’envisageait d’autre hypothèse en cas de guerre que le jeu automatique du pacte d’Acier. La non-belligérance de l’Italie, prévisible dès la mi-août par sa proposition inlassable d’une conférence rééditant Munich, fut saluée comme une aubaine, aussitôt mise à profit par la France pour retirer quelques troupes de la frontière alpestre et par les deux alliés pour rechercher l’isolement de l’Allemagne dans un rapprochement avec Mussolini. L’un des rares hommes publics qui aient sur le moment conseillé une attitude résolument antifasciste est le président du Sénat, Jules Jeanneney, sans doute poussé par les débats de sa commission des Affaires étrangères, où Paul-Boncour rompait à ce sujet des lances avec Laval2. Jeanneney ne souhaitait pas nécessairement une attaque, mais une claire mise en demeure. D’après Daladier, il n’aurait pas développé son point de vue dans des instances officielles, mais seulement dans « quelques salons ». Son journal le confirme : il attend le 16 septembre, alors que la défaite polonaise est quasiment consommée, pour saisir de la question une personnalité importante, le président de la République Albert Lebrun. Dès lors Daladier, mis en cause par Jeanneney durant l’Occupation pour ses faiblesses d’alors envers Mussolini, a beau jeu de tonner dans son propre journal :

[...] Tous les renseignements reçus d’Italie en septembre montraient que, sous l’influence de la Cour, de l’Église catholique, de nombreux éléments populaires, la guerre aux côtés de l’Allemagne était antipathique à l’opinion italienne. C’est parce qu’il n’avait pu entraîner l’Italie dans la guerre contre la Pologne qu’Hitler s’était tourné vers Staline. Le comte Ciano ne dissimulait pas à François-Poncet, notre ambassadeur à Rome, son désir de travailler d’accord avec nous au maintien de la neutralité italienne. Nous avions conclu avec l’Italie en octobre un accord intéressant et commandé à son ministère de l’aviation un matériel important qui commençait à être livré à la fin de 1939 3.

À ce sujet Ciano, gendre et ministre des Affaires étrangères de Mussolini, n’a d’autre ressource que de mentir au Führer, lors de leur conversation du 1er octobre, en prétendant que l’Italie a refusé les demandes françaises4 alors qu’elle est en train de les examiner et va finalement y souscrire.

Mais le problème, bien mis en relief par Paul-Boncour, est que Daladier, François-Poncet et tous les officiels qui ont alors traité la question italienne l’ont fait de manière quelque peu complaisante, donnant à Mussolini l’impression qu’on le craignait et non celle qu’on avait éventuellement le moyen de lui faire beaucoup de mal. Il aurait importé, notamment, d’obtenir de lui des accords commerciaux pendant que Hitler était occupé en Pologne.

Ne pas le faire, laisser les négociations traîner jusqu’en octobre, c’est confirmer Mussolini dans une position d’intermédiaire, de médiateur possible entre l’Allemagne et les Alliés. C’est laisser une large carrière à la politique de Georges Bonnet ; on a beau le chasser du Quai, on ne tue pas ses idées, reprises par Laval qui commence à animer un « parti de la paix », lui-même ambigu, se voulant anti-allemand et antinazi. De la recherche, souhaitée par tous, d’une rupture de l’Axe, on passe de proche en proche à l’idée d’une médiation italienne au moment et sur les thèmes choisis par Hitler. En n’imposant pas dès le début à son personnel politique et militaire une attitude qui exclue cette interprétation, Daladier installe, ou confirme, une ambiguïté qui persistera jusqu’en juin suivant, jusqu’à la veille de l’entrée en guerre de l’Italie et même encore, d’une certaine manière, sous l’Occupation. Se servir de Mussolini pour calmer Hitler : l’idée fait longtemps recette, et nous invite à surveiller de très près la politique italienne de chacun des acteurs.

Grâce aux archives militaires, on peut suivre la genèse de la position française : les 7 et 8 septembre se déroule une réunion des commandants en chef français avec le président du conseil5. On y voit Gamelin proposer de détacher l’Italie de l’Allemagne en lui offrant des « compensations » : des colonies qui pourraient être d’anciennes possessions allemandes, et un grand État « en Europe centrale, sous le sceptre d’un prince de la maison de Savoie ». Daladier ne commente pas - ce qui semble suggérer qu’il est lui-même l’auteur des propositions et qu’il les a fait endosser, pour moins s’engager, par le commandement. Quoi qu’il en soit, on trouve dans le procès-verbal du premier conseil suprême franco-britannique, tenu le 12, l’affirmation par Daladier qu’il faut « pousser l’Italie à rester neutre », et une réponse de Chamberlain disant qu’on peut espérer mieux encore, mais qu’il en convient pas de faire des offres - signe que les Français ont proposé d’en faire6.

À part Jeanneney, quels furent les apôtres d’une descente dans la vallée du Pô ? Dans sa conversation du 1er octobre avec Hitler, Ciano attribue au général Colson, chef de l’armée « de l’Intérieur », une grande frustration de ne pas pouvoir envahir l’Italie7. Pour le reste, il faut s’en remettre aux mémoires, et notamment à ceux du général de Gaulle, pour qui il eût fallu « demander des gages » au voisin transalpin et l’envahir en cas de refus8. Aucun document, aucun témoignage n’atteste qu’il a émis cette opinion sur le moment, ce qui ne prouve rien car il était aux armées, en position subalterne, et il avait des tâches plus urgentes que de s’exprimer sur ce point. Il dira certes son fait aux civils comme aux gradés, dans son fameux Mémorandum, mais ce sera au bout de quatre mois de guerre, et sur la conduite générale de celle-ci.

Il reste que ce sont surtout des militaires qui voudraient, ou qui auraient souhaité, attaquer l’Italie. On trouve, à part Jeanneney et Paul-Boncour, peu de civils qui soient de cet avis, même parmi les « bellicistes », fussent-ils de vieux dénonciateurs du « César de carnaval », comme Léon Blum. Gaston Palewski, décrivant sa drôle de guerre, indique qu’au cabinet de Reynaud, ministre des finances, la lutte faisait déjà rage entre lui-même et un trio Bouthillier-Devaux-Leca. Il ne daigne rien révéler des positions du ministre envers l’Italie et passe à la description de l’attitude de Mandel qui, lui, communiait avec Palewski dans le désir d’en découdre9. Villelume, en revanche, apporte dans la dénonciation de ces tendances une hargne particulière, étayée par des analyses bien sommaires : il faudrait « deux étés » pour franchir les Alpes, serine-t-il10, oublieux des aspects aériens, coloniaux et maritimes de la question, comme de la fragilité intérieure du fascisme en cas de guerre. Puisque Villelume est, ainsi que nous le verrons, de plus en plus lié avec Reynaud et son entourage, on peut déduire de tout cela qu’il fournissait le « trio » en arguments propres à étayer une attitude attentiste sur la question italienne.

Martyre polonais

Il n’est pas simple aujourd’hui de se remettre dans l’ambiance de ce mois de septembre. Les événements ont de quoi surprendre les mieux aguerris. La Wehrmacht démontre en Pologne une efficacité et, surtout, une rapidité qui vont au-delà des plus grands espoirs ou des pires craintes. Mais sous ses coups la résistance s’effondrerait plus vite encore, si les Polonais ne puisaient dans leur désespoir une énergie inouïe. Désespoir ? Pas tout à fait, car jusqu’au dernier moment, surmontant leurs doutes, la plupart des combattants pensent que l’offensive franco-anglaise, que le colonel Beck avait présentée comme certaine, va se déclencher. D’un autre côté, par une aberration qui a sa logique, le gouvernement polonais, qui vient de mettre le pays en grand péril par méfiance envers les Soviétiques, se conduit, au lendemain du pacte, comme si à présent il leur faisait la plus totale confiance, disposant toutes ses forces à l’ouest en n’en laissant aucune à l’est : un officier aussi averti que le général Anders replie vers la frontière soviétique, en croyant les sauver, les unités dont il a la charge, persuadé qu’il y a quelque « accord secret » entre Varsovie et Moscou11. Aussi, quand le 17 octobre les troupes de Vorochilov envahissent à leur tour le pays, portent-elles au moral polonais le coup le plus sévère.

Sur le plan international, alors qu’on pouvait croire jusque-là que l’URSS observait une stricte neutralité, cet acte accrédite brusquement l’idée qu’un plan secret de partage accompagnait le pacte germano-soviétique. Du coup la Pologne, qu’on croyait vouée à de sévères amputations, est purement et simplement rayée de la carte. On saura plus tard que c’était sur une suggestion de Moscou, présentant le 25 septembre un amendement au plan initial qui prévoyait le maintien d’un petit État polonais12. Cependant, à part de premiers chocs entre sous-marins allemands et navires britanniques, rien ne se passe à l’ouest et rien ne rappelle, dans l’attitude de la France et de l’Angleterre, les courageux et fiers vainqueurs de la première guerre. On est entré en guerre pour la Pologne, et on la laisse écraser sans tenter quoi que ce soit, fût-ce une offensive aérienne. Les Allemands eux-mêmes, comme s’ils avaient prévu cette passivité, n’ont pas entrepris les terrifiants bombardements qu’avaient, pendant toutes les années trente, prophétisés pour la prochaine guerre la plupart des observateurs - et dont on avait eu en Espagne une première démonstration. La vanité des mesures de « black out » et le masque à gaz charrié en vain par les badauds ne sont pas pour rien dans le sentiment que voilà une « drôle de guerre ». Les Anglais parlent de « funny war » tandis qu’au balcon, les Américains goguenards préfèrent « phoney » : la « guerre bidon ».

Un tel état de choses est gros de conséquences. Le prestige de Hitler, en Allemagne et ailleurs, compromis par le fait qu’il n’avait pas, cette fois, su éviter la guerre, remonte à son zénith tandis que les Alliés compromettent l’acquis d’une entrée en guerre bien acceptée et d’une mobilisation sans accroc. Ils laissent les Allemands accumuler des troupes sur une frontière de l’ouest qui avait été, pendant les premières semaines, très perméable. Leurs gouvernements orientés à droite, excluant tout socialiste, prêtent le flanc au soupçon d’une pure opération de politique intérieure lorsqu’ils prennent des mesures d’une sévérité croissante contre les organisations communistes ou réputées telles, au fur et à mesure que se dévoile la collusion entre Hitler et Staline.

À quelle stratégie correspond donc cet immobilisme ? Paris et Londres sont obligés de s’en expliquer dans leur propagande, et l’exercice se révèle laborieux. Ils misent sur une guerre longue - « trois ans », tel est le pronostic que Chamberlain, la mort dans l’âme13, rend public le 9 septembre- et sur le blocus de l’Allemagne. La guerre, aujourd’hui, c’est autre chose, c’est avant tout affaire de potentiel économique et de ce point de vue « nous sommes les plus forts ». L’expression restera attachée à Reynaud mais l’idée rôde dès septembre dans tous les discours de Daladier et de son commissaire à l’Information, Jean Giraudoux. Les plus forts, cela s’entend aussi moralement. Hitler est doublement fautif sur ce plan, pour avoir réduit en bouillie un petit État et pour l’avoir fait de concert avec le diable soviétique. On espère qu’à la longue cela jouera contre lui.

Chamberlain et Churchill, deux politiques ?

« Winston is back » : la nomination de Churchill, le 3 septembre 1939, au ministère de l’Amirauté est saluée comme un retour par le message envoyé à tous les navires de la Royal Navy14. La formule est aussi célèbre en Angleterre qu’en France le cri de « Lafayette, nous voici » que la tradition place dans la bouche des premiers soldats américains débarqués en 1917, et qui semble n’être que l’écho, amplifié par la rumeur, d’un dépôt de gerbe par le général Pershing sur la tombe du marquis15. En l’espèce, si la réalité du radiogramme est indiscutée, c’est son interprétation par la légende churchillienne qui laisse à désirer. Que peut signifier, pour un officier de marine anglais, cette lapidaire dépêche ? Certes pas que, le péril étant de retour, on a remis le meilleur à la barre, mais bien que la Navy renoue avec quelque chose, où l’excellent se mêle au discutable. Mais peu importe, au fond, à Chamberlain, l’humeur des capitaines. S’il confie l’Amirauté à Churchill après l’entrée en guerre c’est, d’une part, pour donner à celle-ci un peu de crédibilité et, de l’autre, parce qu’il espère ainsi le piéger. La Flotte, en l’absence de bateaux allemands à sa mesure, n’a guère de succès spectaculaires à espérer. Il lui reste les tâches quotidiennes du blocus, au cours desquelles les sous-marins vont nécessairement lui couler des navires. Tâche ingrate pour Churchill et, s’il essaie de secouer le harnais par quelque opération audacieuse, le spectre des Dardanelles surgira au moindre échec. Mais surtout, ses initiatives pourront être contrôlées et dosées, au moyen du cabinet de guerre.

Il s’agit d’une invention de Lloyd George, qui en 1916 avait éprouvé le besoin de resserrer la cohésion de l’action gouvernementale en réunissant régulièrement une équipe restreinte de ministres, les autres participant à divers comités, mais n’étant plus jamais regroupés pour délibérer. Il créa pour préparer les séances, en faire le compte rendu et le communiquer à qui de droit, un secrétariat dirigé par Maurice Hankey, lequel fixa des règles strictes comme de ne pas rire des plaisanteries faites par les ministres, « un simple sourire étant tolérable16 ». Cette institution, pour récente qu’elle soit, baigne néanmoins dans la tradition anglaise du gouvernement de cabinet, qui suppose en particulier la recherche de l’unanimité et l’extrême rareté du vote. Dès le 3 septembre, Chamberlain renoue avec cette pratique. Il désigne neuf ministres, dont ceux des trois armes, celui des Affaires étrangères et le Chancelier de l’Échiquier. Churchill est noyé sous les barons de l’appeasement. Hankey lui-même, qui est cette fois membre du cabinet sans portefeuille, explique dans une lettre, le jour de la formation du gouvernement, que son ministère consiste à s’occuper de Winston, à le « tenir à l’œil.17 »

Car Chamberlain reste un appeaser. Il a déclaré la guerre pour ne pas la faire, pour montrer à l’Allemagne une limite à ne pas dépasser. Toute sa politique consiste à retrouver les voies d’une entente durable avec des Allemands raisonnables : son hostilité à la seule personne de Hitler, le parjure, est un appel permanent aux conservateurs allemands pour qu’ils se débarrassent de lui ou le cantonnent dans un poste honorifique. Le prix, constamment réclamé par ces mêmes conservateurs raisonnables, est qu’on accorde à l’Allemagne une situation meilleure que lors du traité de Versailles. Aux dépens, donc, de la France, en prestige et en influence sinon en territoire : elle devrait abandonner ses protégés d’Europe centrale, en signant une paix qui restaure une Pologne squelettique et une Bohême rabougrie, au sein d’une Mitteleuropa germanisée. Que le message soit reçu, et l’homme de Munich pourra à nouveau se prévaloir d’avoir, par sa grande sagesse, préservé « la paix pour une génération ». Du moins la paix entre nations civilisées.

L’Allemagne, durablement polarisée vers l’est, ne sera plus menaçante sur l’Atlantique et l’intérêt historique du Royaume-Uni, la liberté du commerce dans les ports de la mer du Nord, sera une fois de plus sauvegardé, mieux encore qu’en 1918 où la trop nette victoire française avait étroitement lié la Belgique à son voisin continental. Bref, devant le recul de la puissance française, il s’agit de prendre acte d’un agrandissement allemand, en le canalisant sur des voies où il gêne le moins possible les intérêts britanniques. Daladier peut mesurer, et nous allons voir qu’il mesure, que l’entrée en guerre aux côtés de la Grande-Bretagne ne résout rien. L’orientation de Churchill est à bien des égards opposée. Il ne veut pas entendre parler de cet agrandissement de l’Allemagne, et compte bien, pour y mettre obstacle, jouer à fond de l’alliance française.

Si la France est vaincue, les États-Unis devront prendre leurs responsabilités, et il importe de les en prévenir - d’où l’acte peu banal d’une correspondance suivie entre la Maison Blanche et l’Amirauté, sans égard pour l’opinion du premier ministre. Il faut cependant remarquer que son objet est strictement défini : s’il signe « personnalité navale » et, faisant allusion aux fonctions ministérielles de Roosevelt pendant l’autre guerre, adresse ses billets à une « ancienne personnalité navale », c’est pour souligner qu’il reste dans son rôle de premier lord, bien obligé de correspondre avec les États-Unis, qu’unit à la Grande-Bretagne une alliance navale secrète, conclue en mai 1939 : dans l’éventualité d’une guerre anglo-allemande, elle partageait la garde des eaux atlantiques entre les deux pays18. Il va de soi que cette correspondance, entamée par Roosevelt, était communiquée non seulement à Chamberlain, mais à Halifax19. En conséquence, son objet fut, pendant la drôle de guerre, réellement et uniquement naval. C’est un outil qui se rode, et qui va devenir essentiel seulement dans les terribles semaines de mai-juin 1940.

Pour l’instant, dans le quotidien de la drôle de guerre, quelle va être la ligne de conduite du ministre ancien et nouveau ? Il est clair qu’il piaffe d’impatience. Dès les premiers jours il réussit à faire adopter au cabinet l’idée que, si les Français veulent lancer une offensive, l’Angleterre les appuiera20. Daladier étant ce qu’il est, personne ne prend là un grand risque. Winston ne se fait guère d’illusions mais il espère sans doute qu’à force de parler de bataille on finira par la déclencher. Peut-être aussi espère-t-il faire évoluer la position française.

Toujours est-il qu’il propose aussitôt d’inviter les Français à définir une stratégie commune, pour plusieurs mois, à l’occasion d’un conseil suprême. C’est donc Winston qui est à l’origine de la première réunion, à Abbeville, de cet organisme prévu par un accord des deux gouvernements, en août 1939. Mais si Chamberlain l’a fait entrer au cabinet, il lui mesure les promotions : il ne sera admis qu’à partir du 5 février au conseil interallié, dont l’accord constitutif définissait précisément la composition militaire mais laissait dans le vague la participation des ministres21.

Dès la déclaration de guerre cependant on voit Churchill (au grand dam, paraît-il, de Spears et de son groupe de députés conservateurs d’opposition22) insister sur l’unité du gouvernement et sur sa propre loyauté envers le premier ministre. Il entreprend, comme plus tard de Gaulle vis-à-vis de Reynaud, de le prendre au mot, de l’obliger à honorer la déclaration de guerre et les fermes propos que l’attitude allemande a fini par lui arracher.

On le voit bien sur la question italienne : il ne semble pas que Churchill ait pensé comme Jeanneney, qu’il ait sur ce dossier tenté de pousser Chamberlain vers des décisions plus énergiques. Au contraire, dans une note du 9 septembre adressée à l’amiral Fraser, on le voit adopter la logique de Daladier, du moins sur le plan commercial : des achats d’armes permettront de jeter vers elle « un pont d’intérêts mutuels » 23.

Dès le lendemain cependant, une lettre à Halifax permet de nuancer cette impression. Le premier lord de l’Amirauté, qui à titre de membre du cabinet de guerre reçoit un double des dépêches diplomatiques, signale à son collègue qu’il n’a guère prisé le compte rendu d’une conversation entre Sir Percy Loraine, ambassadeur à Rome, et Ciano. L’ambassadeur confessait avoir dit au ministre que, si la paix survenait en Pologne, la guerre n’aurait plus de raison d’être. Churchill écrit qu’une paix « de défaite » ne changerait rien aux raisons de faire la guerre, et que les ambassadeurs se doivent d’accréditer l’idée qu’elle sera poursuivie jusqu’à la victoire.

Il essaie donc, contrairement à Daladier, de s’opposer à un glissement de l’idée d’un bon voisinage avec l’Italie vers celle d’une médiation. Il s’agit, sinon de la mettre en demeure, du moins de l’impressionner par une attitude anti-allemande sans faille. La réponse de Halifax n’est pas connue, mais son agacement se devine. Si les conversations de Percy Loraine n’avaient pas été de son goût, il n’aurait pas laissé circuler la dépêche sans faire connaître sa désapprobation.

Reste que, partagée ou non par de Gaulle, l’idée d’attaquer l’Italie ne semble pas avoir été revendiquée en Angleterre, même après coup : elle nous révèle donc une différence entre Churchill et certains Français.

Le vieux Winston n’est peut-être pas complètement revenu de sa lune de miel avec Mussolini. Il n’a pas ressenti comme un insupportable défi les revendications italiennes sur la Corse et la Tunisie et a sans doute apprécié que dans le même temps le Duce se fasse discret sur Gibraltar, Malte et Suez. C’est à Hitler qu’il s’oppose et à l’impérialisme allemand : tout est bon pour le priver d’alliés. Winston a mis de l’eau dans son vin anticommuniste, mais il n’est pas devenu pleinement « antifasciste », il se garde d’amalgamer Hitler et Mussolini, et il est loin, encore, d’identifier la cause alliée à celle de la démocratie. Lui dont on dit volontiers dès cette époque qu’il cherche toute occasion de donner du mordant aux Alliés, il laisse passer celle-là. C’est une preuve que sa politique est souple, qu’il ne veut pas brusquer Chamberlain mais l’amener progressivement à se retrouver en guerre sans l’avoir voulu. Par l’intermédiaire du conseil suprême, il traite Daladier de la même manière : il essaie de pousser les Français à l’agressivité, en leur suggérant de mettre Chamberlain devant le fait accompli d’opérations offensives.

Cependant, les conquêtes soviétiques pourraient ouvrir une brèche entre les deux Anglais. Devant l’étalage de la collusion soviéto-allemande, Chamberlain ne va-t-il pas, comme beaucoup de conservateurs dans le monde, considérer que l’antisoviétisme redevient prioritaire ? Halifax sans doute l’espère. Chamberlain va le décevoir profondément.

Winston a pourtant placé la barre très haut : lors de l’entrée des Soviétiques en Pologne, son premier réflexe est de se réjouir d’une avancée russe qui contribue à coincer l’Allemagne. Il l’explique au gouvernement dans une longue note le 21, souhaitant ouvertement l’ouverture d’un front sud-est, avec une coopération soviéto-turque pour éloigner l’Allemagne des détroits. Aux dépens, bien sûr, de la Roumanie qui, exagérément agrandie en 1918, devrait céder la Bessarabie aux Russes et la Dobroudja du sud aux Bulgares24. On sait ce que sont les notes de Churchill, il leur arrive d’être délirantes et vite oubliées, y compris de leur auteur. Mais le destin de celle-ci est tout différent : le 1er octobre, il en exprime la teneur publiquement, à la radio (en restant dans le vague, tout de même, sur le « front sud-est ») :

De nouveau la Pologne a été envahie par deux des grandes puissances qui l’ont tenue en esclavage pendant cent cinquante ans et ont été incapables de détruire l’esprit de la nation polonaise [...].

La Russie a poursuivi froidement une politique dictée par l’intérêt. Nous aurions pu souhaiter que les Russes occupent leurs positions actuelles en amis et alliés de la Pologne au lieu de les occuper en envahisseurs. Mais le fait pour les armées russes de se tenir sur cette ligne est clairement nécessité par la sécurité de la Russie face à la menace nazie. En tout cas, la ligne est là et un front de l’est a été créé, que l’Allemagne nazie n’ose pas attaquer.

Je ne peux pas prédire quelle sera l’action de la Russie, c’est un rébus enveloppé dans un mystère, le tout à l’intérieur d’une énigme. Mais peut-être à cette énigme y a-t-il une clé ? Cette clé, c’est l’intérêt national russe. Il ne peut être conforme ni aux intérêts ni à la sécurité de la Russie de voir l’Allemagne prendre pied sur les rives de la mer Noire ou envahir les États balkaniques, ou encore placer sous son joug les peuples slaves du sud-est européen. Ce serait contraire aux intérêts vitaux, historiques, de la Russie 25.

Ce discours, dont nous avons vu le parti qu’en tirait en France le capitaine Willaume, mais aussi le scepticisme qu’il inspirait au jeune Colville, fait les délices de Chamberlain. On le sait par une lettre où il explique à sa sœur qu’il vient de l’entendre à la radio et de le trouver « excellent26 », avouant par là même que Winston ne lui soumettait déjà plus, à cette date, une allocution aussi étrangère à son domaine ministériel et engageant le gouvernement britannique, sur le problème le plus sensible des relations internationales, davantage que ne l’aurait fait n’importe quel autre de ses membres. Il faut en déduire que la note du 21 avait été bien accueillie par le cabinet ou du moins par son chef.

Mais sans doute pas par le ministre des Affaires étrangères. Si Chamberlain est considéré comme malléable, Halifax, lui, ne fait guère l’objet de tentatives de subornage, il est plutôt l’adversaire à neutraliser. Les mémoires de Churchill citent une profusion de lettres écrites à des ministres, et tout particulièrement au premier d’entre eux. Une seule a pour destinataire Halifax, alors que les sujets qui inspirent l’épistolier ont presque toujours des implications diplomatiques. Cet indice montre bien la ligne de partage du gouvernement. Ce n’est pas que Churchill n’écrivît pas au ministre des Affaires étrangères - c’est plutôt que, dans ses mémoires, il gomme les divergences. L’exemple précité de la lettre au sujet de Percy Loraine montre qu’il serre de près son collègue.

Au total, Churchill et Chamberlain restent profondément différents mais ils ont un point commun : la volonté de chasser Hitler du gouvernement de l’Allemagne. Churchill va être assez habile pour tirer grand parti de cette convergence, et du fait que Halifax ne la partage pas.


1 Cet archipel, arraché aux Turcs par l’Italie en 1912, faisait l’objet d’un plan de reconquête convenu entre militaires français et turcs : cf. Papiers secrets, op. cit., p. 48.

2 Cf. Joseph Paul-Boncour, Entre deux guerres, t. 3, Plon, 1946, p. 162-168.

3Édouard Daladier,op. cit., p. 124.

4 Archives secrètes de la Wilhelmstrasse, t. 8, livre 1, Plon, 1957, p. 193.

5 SHAT, 27N5, dossier 1.

6 François Bédarida, La stratégiesecrète de la drôle de guerre, op. cit., p. 97.

7 Archives secrètes, op. cit., p. 171.

8 L’Appel, op. cit., p. 33

9 Gaston Palewski, op. cit., p. 104.

10 Journal d’une défaite, op. cit., p. 119.

11 Cf. Wladislaw Anders, Mémoires 1936-1946, tr. fr. La Jeune Parque, 1948, p. 23.

12 Cf. Bronis Kaslas, La Lituanie et la seconde guerre mondiale, Maisonneuve et Larose, 1981, p. 99.

13 The Ironside Diaries, op. cit., p.106

14 Cf. Donald C. Waztt , How War came, op. cit.

15 Cf. John J. Pershing , Mes souvenirs de la guerre, Plon, 1931, t. 1, p. 69.

16 Déclaration de Hankey à la presse en 1923, citée par Jacques-Frédéric Mugnier, De Pitt à Winston Churchill/Le gouvernement de cabinet en Grande-Bretagne, Dijon, 1948, p. 66.

17 Cité par John Charmley, op. cit., p. 371.

18 Cf. Joseph P. Lash , Roosevelt & Churchill 1939-1941, Londres, 1976, p. 63.

19 Ibid., p. 62.

20 Cab 65/1, 4 septembre 1939.

21 Cf. Bédarida, La stratégie secrète..., op. cit., p. 27-28.

22 Cf. Spears, op. cit., t. 1, p. 104.

23 Churchill Papers 19/3, cité par Gilbert, op. cit., p. 18.

24 Texte dans La « drôle de guerre », op. cit., p. 49-51

25 Ibid., p. 51-52.

24 Ibid.

le 2 octobre 2008



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