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Plus de Pologne et encore la guerre ?



Suite du livre "Churchill et les français"



Chapitre 7

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L’ALLEMAGNE VEUT LA PAIX, à sa manière, et croit bien pouvoir l’obtenir, en ce début d’octobre. Hitler a réussi sa campagne de Pologne et, de la démonstration de sa force, il attend la résignation franco-anglaise devant ses projets orientaux. Il s’appuie sur Staline, avec qui l’Allemagne publie le 28 septembre une déclaration commune accusant la France et l’Angleterre d’une éventuelle prolongation de la guerre.

Carottes et bâtons germaniques

Nous pouvons profiter de l’occasion pour mieux connaître l’opposition allemande - et mesurer, par là même, la vanité des calculs de Chamberlain. Peter Kleist, un diplomate de la vieille école ardemment antinazi, ose publier ces lignes en 1947 :

La Pologne fut vaincue en quelques semaines. L’attitude favorable de l’Union soviétique, la réserve observée par les puissances occidentales qui ne firent pas plus honneur à leurs engagements envers la Pologne, à cette époque, qu’à Yalta et à Potsdam _ tout cela imprima une allure vertigineuse aux événements et balaya beaucoup de soucis et d’inquiétudes. Adolf Hitler avait peut-être encore eu raison cette fois contre les spécialistes. Peut-être fallait-il pratiquer « la cruelle incision dans le tissu malade » pour créer l’espace nécessaire à une nouvelle croissance, à un « nouvel ordre politique ». Si l’on parvenait à trouver une solution à larges vues aussi bien pour le peuple polonais que pour les peuples tchèque et slovaque, peut-être arriverait-on à apaiser l’Europe et à s’entendre avec l’Angleterre et la France. Un accord avec l’Ouest procurerait la possibilité de tenir l’Union soviétique en lisière et de l’empêcher d’absorber les peuples se trouvant dans sa zone d’influence 1.

Propos transparents. Le traitement de l’URSS est mis au goût du jour : 1947, c’est l’époque où le président Truman parle du containment de l’influence soviétique. En 1939 pourtant c’est bien de guerre qu’il s’agissait : comment empêcher autrement Staline de soviétiser les peuples sous son « influence », tout au moins ceux de Pologne orientale ? Kleist avoue ici la probabilité immense qui existait, à l’automne 1939, de voir la guerre mondiale tourner à la croisade antisoviétique, en passant par une courte phase de « paix ».

Prêt à la paix, Hitler, en cet automne ? Très certainement, et il le fait savoir. Le capitaine français Stehlin est l’un des intermédiaires qu’utilise l’incontournable Göring pour faire passer le message.

Attaché de l’Air à Berlin avant guerre, il est ensuite envoyé à Copenhague, jusqu’en janvier, avec le même titre et la mission de recueillir sur l’Allemagne un maximum de renseignements. Il s’y rend donc clandestinement, à une date non précisée de l’automne 1939, pour s’entendre tenir par « un émissaire de l’entourage de Göring » le langage suivant :

Il m’avait décrit d’une manière saisissante les opérations de la Luftwaffe dans le succès rapide remporté contre la Pologne. Puis il était passé à tout ce qui m’intéressait directement : le déploiement en cours d’achèvement des unités aériennes face à la Hollande, la Belgique et la France. Il avait souligné le caractère foudroyant de leur action, notamment du bombardement en piqué, liée aux opérations de chars inondant notre pays et ne rencontrant que des digues ébréchées par les bombes d’avion.

« Tout cela peut avoir lieu demain, ou dans un mois, à la limite au printemps. »

« Pourquoi êtes-vous venu me raconter ces choses ? » avais-je demandé.

Sachant d’où venait son message, je connaissais sa réponse :

« Parce que cette guerre qui n’a pas commencé ne doit pas avoir lieu. Que la France et l’Angleterre s’occupent de leurs colonies et ne cherchent pas à entraver la réalisation du plan dont la première partie vient de s’accomplir et nous conduit dans la direction opposée à celle qui mène à votre pays ».

Je réentendais ce langage que l’on m’avait si souvent tenu 2.

Il n’est pas très courant de voir un officier se rendre en temps de guerre chez l’ennemi, surtout quand il était accrédité auprès de lui juste avant les hostilités. Sauf s’il s’agit de négocier un armistice. Mais au fait, s’agit-il d’autre chose ?

Il y a plus précis encore et plus direct : une conversation du 26 septembre entre Hitler, Göring et Dahlerus, connue grâce au procès-verbal saisi en 1945 par les Alliés. Le Führer semble s’accrocher à sa conquête polonaise et abandonner, en échange, toute revendication sur les anciennes colonies allemandes. Il trace la perspective d’une « mise en ordre » des territoires ex-polonais, par des transferts de population donnant un territoire à chaque ethnie, Juifs compris, mais exige qu’on laisse à l’Allemagne et à l’URSS la pleine maîtrise du processus, qui ne devra donc pas être discuté lors de la conférence de paix qu’il appelle de ses vœux. Il est plus évasif sur la Tchécoslovaquie et n’exclut pas qu’une discussion européenne aboutisse à sa reconstitution. Il déclare aussi ne rien vouloir dans les Balkans et avoir besoin d’au moins cinquante ans ( !) pour réorganiser le territoire polonais, ce qui a l’air d’exclure une empoignade immédiate avec l’Union soviétique.

Dahlerus, homme d’affaires suédois déjà utilisé par Göring pour freiner les velléités de guerre du cabinet anglais au moment de la crise polonaise, s’efforce de dissiper l’impression causée par les « discours de Churchill et de Chamberlain » en avançant que Sir Ogilvie-Forbes, diplomate britannique en poste à Oslo, lui a dit qu’en dépit de ce genre de propos des négociations immédiates étaient possibles « si seulement une formule pouvait être trouvée, assurant aux peuples européens leur intégrité et leur liberté ». À plusieurs reprises, il exhorte les dirigeants allemands à spéculer sur l’« égoïsme britannique », laissant donc entendre que les Anglais cherchaient avant tout une sortie honorable et ne seraient pas trop regardants sur les modalités.

Hitler affiche là-dessus un grand scepticisme, et répond par des menaces. Il va prochainement, si rien ne se règle, déclencher une grande attaque à l’ouest, notamment aérienne :

[...] Aujourd’hui, une haine terrible s’empare graduellement du peuple allemand contre l’Angleterre. Les Anglais sont assez sots pour lancer maintenant des tracts qui révèlent leur totale ignorance de la mentalité des Allemands. Notamment lorsqu’ils s’attaquent à la personne du Führer pour qui le peuple allemand n’éprouve que de la gratitude, il en résulte dans ce pays un état d’esprit qui rend de plus en plus difficile tout accord avec l’Angleterre 3.

Ce pessimisme est feint, bien entendu, et signifie : « Retenez-moi, ou je fais un malheur ». Plus que des intentions d’attaque, il faut voir là une démonstration de force et de résolution destinée à précipiter une solution négociée. Après le froid Hitler souffle le chaud, en proposant un processus précis pour l’ouverture des pourparlers. Il suggère que sans retard Londres lui envoie un émissaire qualifié, « qui le prenne au sérieux et ne pense pas toujours qu’il bluffe ». Nous pouvons ici saisir au vol, dans le déroulement parfait de la manœuvre diplomatique, une possible défaillance psychologique : Hitler éprouve peut-être, outre le besoin que ses conquêtes soient acceptées, un désir éperdu de reconnaissance, par l’univers, de sa valeur et de ses mérites. Churchill, en tout cas, percevra les choses ainsi et en jouera.

Dahlerus avance, pour une mission secrète exploratoire à Berlin, un nom pour le moins inattendu : celui du général Ironside, qui commande les forces armées britanniques. Dépêcher le grand chef dans la capitale ennemie sans qu’il y ait le moindre armistice ? On cherche en vain, dans la longue histoire des relations internationales, un précédent. Drôle de guerre ! D’autant plus qu’Ironside étant de figure bien connue et de très haute taille, le « secret » serait aléatoire. Cela ne semble pas choquer les chefs nazis, qui agréent même explicitement ce négociateur. Mais dans un second temps : pour le premier contact, on préférerait un Français, ou encore Mussolini. Dahlerus objecte que le Duce n’est « pas considéré comme étant suffisamment neutre » et propose la reine de Hollande. Les interlocuteurs se mettent finalement d’accord sur l’organisation d’un premier contact officieux, en Hollande, entre un Anglais qui pourrait être Ironside et un représentant allemand.

Les flottements des neutres

Dahlerus va encore s’offrir deux navettes entre Londres et Berlin : il rencontre Halifax le 28 septembre puis le 10 octobre, après un nouveau séjour dans la capitale allemande. Mais, outre la Suède, bien des pays neutres sont mis de façons diverses à contribution par Halifax et Göring, ou s’y mettent eux-mêmes, pour ramasser des miettes à la table de conférence :

-  la Norvège : il faut savoir qu’Ogilvie-Forbes était avant la guerre conseiller à l’ambassade britannique de Berlin. Le fait qu’il occupe le même poste à Oslo est grotesque, hiérarchiquement parlant. Il est bien évident que ce poste est une plaque tournante, d’où il peut, pour le compte de Halifax, nouer des contacts avec le monde germanique, tout comme le Français Stehlin depuis Copenhague. Ogilvie-Forbes a reçu Dahlerus le 24 septembre4. En août, il l’avait piloté dans Berlin 5.

-  la Suisse, où le Britannique de Ropp, conseiller au ministère de l’Air, affecté avant la guerre à Berlin où il avait eu des conversations avec le théoricien nazi Rosenberg, se voit proposer le 5 octobre un voyage à Berlin pour discuter des conditions de paix. Sa réponse, faite au nom de son ministre Kingsley Wood, a des allures de franche trahison, puisqu’elle invite Hitler à déclencher une bataille d’usure contre l’aviation britannique, c’est-à-dire à bombarder l’Angleterre :

[...] Le ministère désire donc remettre à un moment plus favorable la prise en considération de cette suggestion. Il craint que ce moment ne survienne qu’après des pertes considérables subies par les forces aériennes britanniques et leurs répercussions sur la cohésion de l’Empire. Il croit alors qu’on tiendra davantage compte de l’opinion qui prévaut au ministère de l’Air, car l’Empire ne tolérera pas que ses forces aériennes soient réduites en dessous d’une certaine limite. Pour ces raisons, on estime au ministère de l’Air que c’est à ce moment seulement que pourrait être utilisée une déclaration autorisée sur les intentions de l’Allemagne. La requête à cet effet sera faite le moment venu 6.

-  les États-Unis : on enregistre en ces jours la première des grandes offensives de paix que l’ambassadeur Joseph Kennedy, père du futur président qui l’a accompagné à Londres, lancera régulièrement, jusqu’à son rappel par Roosevelt en octobre de l’année suivante. Il déclare à Halifax le 25 septembre que Chamberlain ne doit plus faire du renversement de Hitler un préalable aux négociations, télégraphie à Roosevelt le 30 qu’on peut chercher longtemps pour trouver un expert militaire qui accorde à L’Angleterre « l’ombre d’une chance » et traite carrément de « juives » les influences qui poussent, outre-Atlantique, à la continuation de la guerre7. Roosevelt n’agrée ni ne désavoue mais maintient l’ambassadeur dans ses fonctions, ce qui, étant donné le caractère peu discret du personnage, équivaut à un soutien, devant l’opinion mondiale et en particulier allemande.

-  l’Italie : Ciano fait le 1er octobre à Berlin un voyage remarqué. Rien ne filtre de son entretien avec le Führer : bonne raison pour qu’on y voie le signe qu’une initiative spectaculaire se prépare.

La fin paradoxale du gouvernement Beck

Une des plus grosses pépites récemment mises au jour par les historiens qui fouillent la drôle de guerre l’a été par Yves Beauvois. Sa connaissance des relations franco-polonaises nous vaut une bien étrange histoire8. Le gouvernement de Varsovie, au fur et à mesure des combats, s’est replié vers la frontière roumaine, qu’il a franchie le 20 septembre. Or la Roumanie, qui lui était plutôt bienveillante jusque-là, l’accueille comme une bande de malfaiteurs, ou peu s’en faut. On lui interdit toute activité politique et on assigne ses membres à résidence, tout en les séparant. Le colonel Beck mourra en 1944, sans avoir recouvré la liberté. Ces faits étaient connus, et attribués à des pressions allemandes. Il y en a eu. Mais il y a eu aussi, nous apprend Beauvois, des pressions françaises, vigoureuses et insistantes. Elles sont imputables à Léon Noël, présent sur place et poursuivant Beck d’une haine tenace, mais aussi à Daladier. Elles aboutissent à la formation, en France, d’un nouveau gouvernement polonais dirigé par le général Sikorski et composé d’une majorité de francophiles, écartés des affaires par Pilsudski et son successeur. C’est le tour des pilsudskistes d’être presque complètement éliminés. L’opération a pris dix jours, du 20 au 30 septembre.

Voilà qui devrait inciter à nuancer la réputation de veulerie et d’indécision du député d’Orange. Mais surtout, nous avons ici une donnée capitale : au sujet du pays pour lequel elles sont théoriquement en guerre, la France et l’Allemagne, tout d’un coup, agissent dans le même sens ! Les rancunes de Noël et celles, au moins égales, de Daladier, suffiraient-elles à expliquer les choses ? Évidemment non. Si Noël, ambassadeur auprès d’un pays rayé de la carte, a peut-être le loisir de régler des comptes, tel n’est certainement pas le cas de Daladier. Si ce dossier est pour lui aussi prioritaire, c’est en vue d’un enjeu immédiat.

Tout se passe comme si la France, fin septembre, croyait probable l’ouverture de pourparlers et faisait tout pour s’assurer que le gouvernement polonais, cette fois, ne la contrariera en rien.

Travail de sape contre Daladier

Si Hitler, en recevant Dahlerus, privilégie la voie anglaise, lui-même et les dirigeants allemands ne placent sans doute pas moins d’espoirs dans un fléchissement du moral de la France, comme le suggère la convocation de Stehlin à Hambourg. Le front intérieur français prend à cet égard une importance capitale. Puisque Daladier n’arrive à faire ni la guerre ni la paix, une cabale se forme contre lui. On y trouve les moins belliqueux et les plus munichois des ministres, associés à des personnalités qui aimeraient le devenir ou le redevenir. Bref, la disparition de la Pologne, et l’absence de toute idée officielle sur la manière dont on pourrait en punir l’Allemagne, fait prospérer le « parti de la paix ».

Politiquement, il est disparate : les pacifistes de droite et de gauche, les uns socialistes ou apparentés, dont le plus marquant est Paul Faure, les autres fascistes ou fascisants, côtoient des membres ou des proches du parti radical comme Monzie ou Bonnet, et des hommes de la droite classique comme Laval. Dans cette affaire, l’historien n’a pas la tâche facile car il s’agit de complots avortés, d’alliances éphémères, qui ne laissent pas de traces ou seulement des bribes, d’interprétation difficile, et dont on se vante peu dans les mémoires. Restent les journaux personnels. Il faut, bien entendu, privilégier ceux qui sont consultables directement. Les publications personnelles ou familiales, même certifiées conformes, sont trop suspectes de sélection dénaturante, à moins que l’original soit tenu à la disposition des chercheurs. Une exception notable est le Journal d’une défaite du lieutenant-colonel de Villelume9. Le manuscrit reste inaccessible, mais René Rémond a pu y sélectionner tout ce qui concerne la période de guerre, avec certaines coupures motivées par la nécessité d’abréger - et il semble en effet que le principe de sélection n’ait pas été la dissimulation de vérités gênantes, vu que le volume en dévoile un grand nombre. Ce n’est pas un hasard si René Rémond, dans l’introduction, est le premier au monde à écrire que la politique de Reynaud fut très proche de celle de Daladier.

Le rôle d’Emmanuel Arago

Emmanuel Arago est peut-être, plus encore que Villelume, l’homme clé du remplacement de Daladier par Reynaud. Avant de voir comment, dès septembre 1939, s’amorce la manœuvre, il nous faut présenter le personnage par l’entremise d’un de ses proches amis. Si l’ouvrage de Villelume, en effet, fut le premier à parler de lui, il se borne à nous dire avec qui il a déjeuné ou conversé, et permet mal de mesurer son rôle. En 1980, Jean Daridan, ancien membre du cabinet de Daladier, est beaucoup plus clair :

Je connaissais ce dernier [Paul Reynaud] depuis plusieurs années grâce à un ami commun, Emmanuel Arago. Celui-ci, rejeton massif et brillant d’une grande famille républicaine, conservateur au naturel, socialiste très modéré par choix, était d’un commerce à la fois amical et difficile. Ayant élevé l’oisiveté à la hauteur d’un sacerdoce, il employait sa vie à s’informer, à discuter, à mettre ses relations en contact, sans attendre d’autre profit de ses efforts que la connaissance des faits et des hommes et la possibilité d’influer sur ceux-là à travers ceux-ci 10.

Cette influence, comme on va le voir, s’exerce dans deux directions majeures : la recherche d’une paix négociée et la mise en place d’un gouvernement capable de l’obtenir. Arago va, entre Daladier et Reynaud, jouer les « faiseurs de rois ».

Dans la période qui nous occupe, bien des choses se passent à la Châtaigneraie, propriété de La Celle-Saint-Cloud où le banquier Rivaud, dans un souci de sécurité antiaérienne, a mis deux édifices à la disposition, respectivement, du président du conseil et du ministre des Finances.

La scène relatée par Villelume, le 24 septembre, et non située par lui, doit plutôt se passer en forêt de Rambouillet, où Daladier faisait ordinairement de l’équitation. Arago et Daridan racontent au colonel le dimanche qu’ils viennent de passer en compagnie du président du conseil, de Raimu et de Marcel Pagnol. Villelume se gausse d’un tel voisinage en des temps aussi graves, s’esclaffe que l’aventureux président, dont la politique lui paraît fort risquée, ait monté un cheval appelé Banco, puis passe lui-même à des choses plus sérieuses. Il indique que le ministère est menacé : tout le Sénat et la majorité de la Chambre lui reprochent soit d’avoir déclaré la guerre (les plus nombreux), soit de ne pas la conduire assez vigoureusement. Le bruit court d’une succession Reynaud, ou plutôt c’est un bruit que Reynaud a l’air de faire courir, entre autres, par l’intermédiaire d’Arago : En dépit de son orientation bien connue, qui paraît d’ailleurs s’infléchir légèrement, Paul Reynaud pense que la succession pourrait lui échoir. Il semble compter, pour se hisser au pouvoir, sur les Anglais, qui ont autant de confiance en lui qu’ils en ont peu en Daladier. Il a donné à Arago quelques aperçus de son programme. Il s’organisera pour une guerre de cinq ans et donnera tous ses soins au relèvement du moral. Il n’hésitera pas, en particulier, à parler souvent au pays11.

Arago apparaît tout au long de ces pages à la fois comme un supporter de Reynaud, et comme quelqu’un qui fait pression sur Daladier en le menaçant au moyen de ce même Reynaud. Mais - Villelume le sait-il ? - ces intrigues champêtres ne sont pas dépourvues de ramifications internationales.

Reynaud courtisé

Voici maintenant un document inédit. Il est classé dans les archives de Reynaud, avec ses papiers de l’automne 1939. Dactylographié et dépourvu de signature, il émane d’un voyageur qui a séjourné en Angleterre du 26 au 29 septembre. Les « hautes personnalités anglaises » qu’il a rencontrées l’ont chargé de faire savoir à Reynaud que la guerre n’a plus qu’à s’arrêter, faute de buts. On ne peut en effet plus rien pour la Pologne, sauf à faire contre la Russie une « guerre insensée ». Mais ces malicieux font remarquer que tout le monde a intérêt à la paix sauf cette même Russie - contre laquelle, peut-on en conclure, il pourrait exister une « guerre sensée », celle que lui livrerait l’Allemagne, une fois débarrassée de toute menace sur ses arrières. Un « seul difficile problème » se pose : l’élimination de Hitler et son remplacement par un gouvernement dont la signature vaille quelque chose. L’attente sur les positions actuelles ne peut profiter qu’à l’Allemagne, qui renforcera ses liens économiques avec la Russie. La France va s’y ruiner, du fait de la mobilisation et des commandes à l’étranger, alors que l’Angleterre, ayant peu mobilisé, peut tenir indéfiniment. Son gouvernement, « trop faible et trop engagé », ne peut prendre d’initiatives de paix, mais la France ? On attend d’elle qu’elle parle haut et clair à l’Angleterre. On espère, dans ce sens, en deux fortes personnalités, celles de Reynaud et de Pétain 12.

Qui peut donc bien être à l’origine de ce message ? Son contenu politique autorise deux suspects, Lloyd George et Halifax. Le premier ministre de la guerre précédente, à présent âgé de 76 ans, prend effectivement position pour une paix de compromis, le 20 septembre, devant quelques députés, auxquels il demande d’appuyer sa proposition d’un comité secret de la Chambre des Communes,

au cours duquel nous forcerions le gouvernement à nous dire exactement à combien il évalue les chances de victoire. Si elles sont égales à celles de l’Allemagne, il vaudrait la peine de mobiliser toutes les ressources du pays pour une lutte désespérée. Mais si elles sont nettement contre nous, nous devrions certainement faire la paix à la première occasion, peut-être avec l’assistance de Roosevelt. Il se laisse aller à une charge féroce contre la stupidité et le manque de vigueur du présent gouvernement. Il affirme que la garantie donnée à la Pologne et à la Roumanie sans entente préalable avec la Russie était un acte incroyablement fou, dû à la faiblesse fondamentale du caractère de Chamberlain 13.

Détestant Chamberlain et tous les chantres de l’appeasement, on le voit assez bien répéter devant le mystérieux informateur de Reynaud ses propos sur la « faiblesse » du gouvernement. Il aspire clairement à reprendre du service et à diriger un cabinet qui essaierait d’entamer un redressement national, après l’arrêt du présent match qu’il estime trop mal engagé. Mais ce qui jure avec Lloyd George, c’est tout ce côté conspirateur, cette manière de miner le cabinet allié en subornant et en flattant un de ses principaux ministres. C’est aussi l’appel à Pétain. Lloyd George attend le pouvoir comme un fruit mûr et agit à découvert, comme le prouve sa proposition d’une séance de la Chambre où tout serait mis à plat. Rien de tel chez Halifax, qui conspire abondamment, avec la terre entière. Mais les deux solutions n’ont rien d’incompatible : le pluriel employé montre que le Français a vu plusieurs personnes.

Il fait donc une synthèse, dans laquelle il est difficile de croire que Halifax n’a aucune part. Mais qu’a donc fait Reynaud pour mériter qu’on s’avance autant - et qu’on l’accouple, déjà, avec le maréchal ? Il est possible de jeter quelque lumière sur le partenaire français de ces discrets échanges grâce au témoignage de Claude Gruson, âgé de trente ans à l’époque, chef adjoint du cabinet de Reynaud, qui a un souvenir précis : le chef de cabinet, Dominique Leca, entreprit fin septembre un voyage à Londres, dont il cacha soigneusement l’objet à ses collaborateurs. Informé par moi du document ci-dessus, Claude Gruson a aussitôt fait le rapprochement. Resterait à connaître la genèse du voyage. Est-ce Halifax qui a pris l’initiative, ou Reynaud ? Dans ce dernier cas, Arago a bien pu tout manigancer. Le fait qu’il ait vu Daladier le 24 septembre (cf. supra) plaide en faveur de l’idée qu’il a, en tout cas, trempé avec Leca et Reynaud dans la préparation de ce voyage, en sondant préalablement l’état d’esprit du président du conseil.

La suite donnée par Reynaud est perceptible, en toute transparence, dans le journal de Villelume. L’officier ne connaissait pas encore le ministre... alors que Daridan et Arago connaissaient bien, eux, son défaitisme. Ils l’utilisent comme un bélier pour achever le chancelant bellicisme de Reynaud :

Dimanche 1er octobre. Daridan me téléphone vers 11 heures du soir pour m’inviter, de la part de Paul Reynaud, à dîner demain chez lui à la Châtaigneraie. En organisant avec A[rago] cette entrevue, il a voulu me permettre d’exposer au chef des « durs » les raisons qu’il y a d’accepter, pour peu qu’elles s’y prêtent, les imminentes offres de paix du Reich 14.

Daridan et Arago s’éclipsent avec la comtesse de Portes, après le dessert. L’entretien qui se déroule alors pendant une heure et demie, tel que le rapporte Villelume, semble avoir été un monologue de sa part. Reynaud a écouté et n’a sans doute pas voulu se dévoiler devant cet étonnant cadet qui, en conclusion de ses habituelles balances d’effectifs, proposait sans ambages d’offrir la Croatie à Mussolini pour faire pièce à la collusion germano-soviétique. Toutefois

le ministre a fait part à A[rago] et à Daridan de ses appréciations sur notre entretien. L’extrême bienveillance qu’elles révèlent me fait bien augurer de ses résultats.

Villelume est alors chargé par Reynaud d’arranger d’urgence un rendez-vous entre lui-même et Georges, lequel a bien déçu, la veille, le colonel en se montrant favorable à la poursuite des hostilités. Il y a donc là comme un échange de bons procédés : Reynaud, alerté part Villelume sur le fait que Georges déserte le camp de la paix alors que lui-même est en train de s’y rallier, va tenter de le retenir. Dans la voiture qui, le 3 octobre, les ramène du GQG, il raconte à Villelume sa conversation en tête à tête avec le général en disant qu’il a « puisé dans l’arsenal d’objections » que le colonel avait « étalé devant lui hier soir 15 ».

La « décision » de Daladier

L’événement international qui semble avoir le plus d’effet sur Daladier, comme sur son gouvernement, est le voyage déjà mentionné de Ciano à Berlin, s’il faut en croire les archives allemandes - et elles sont toujours très solides, particulièrement lorsque les informateurs sont italiens. C’est Guariglia, ambassadeur du gouvernement fasciste en France, qui a télégraphié ce qui suit à Rome, d’où le message a prestement gagné Berlin :

Le voyage à Berlin du ministre Ciano a fait, à Paris, une grande impression et suscité bien des espoirs. Toute suggestion concernant des négociations de paix que l’Italie serait susceptible de faire à la France serait accueillie avec sympathie, à condition qu’elle n’ait pas le caractère d’une « décision définitive ». L’un des membres les plus distingués du gouvernement français m’a dit qu’il faudrait avant tout songer à la forme. La France et l’Angleterre insisteraient tout d’abord sur la nécessité de la présence de la Pologne à une éventuelle conférence, pour finalement se contenter d’une discussion de la question polonaise à la table de conférence.

Mais on espère ici surtout que des négociations de paix pourraient mener à la résurrection de l’État polonais, ne serait-ce que sous une forme modeste et en quelque sorte symbolique.

[...] Il s’agirait maintenant de trouver le moyen de permettre à la France et à l’Angleterre de sauver la face. C’est pourquoi le succès d’un appel à la paix que nous pourrions éventuellement lancer dépend essentiellement de sa présentation.

Ce qui précède correspond au point de vue de la majorité des membres du cabinet français. Toutefois Daladier ne s’était, ce soir, pas encore mis en rapport avec Chamberlain. Ce sera sans doute pour lundi matin, avant que le ministre britannique ne prononce son discours16. Cette communication est reçue par Weizsäcker, l’adjoint de Ribbentrop, le dimanche 2 octobre : l’effet du voyage de Ciano a donc été foudroyant, sans doute parce que l’atmosphère était déjà bien préparée. Le distingué membre est probablement Anatole de Monzie, ministre des Travaux publics et des Transports. Il est surtout un inlassable apôtre de l’amitié italienne. À cette période, précisément, Jeanneney signale à Daladier que Monzie voit « trop souvent et trop publiquement l’ambassadeur d’Italie17 ». Ci-devant, le journal tenu de 1938 à 1940 que le ministre publie au début de l’Occupation, déçoit celui qui y cherche des ramifications occultes de l’offensive de paix hitlérienne. Cependant, l’auteur note son dépit de voir Daladier repousser les propositions faites par Hitler le 6 octobre dans son discours au Reichstag. C’est donc qu’il attendait une autre attitude, et avait bien pu le laisser espérer à Guariglia :

[...]la guerre a déclenché des passions dont [Daladier] se reconnaît incapable de briser l’élan. Il continue la guerre par impossibilité de la cesser 18.

Ces « passions » ne sont pas françaises : à n’en pas douter, l’informateur de Guariglia avait bien raison de dire que la majorité du gouvernement voulait cesser la guerre au début d’octobre - et toutsemble bien avoir dépendu, en définitive, de la conversation entre Daladier et Chamberlain le matin du 3. Comme Chamberlain lui-même était poussé à l’énergie par Churchill, on peut ici entrevoir que Winston a empêché pour la première fois une capitulation franco-anglaise.

Les interventions consécutives de Daladier portent la marque d’une résolution chancelante. Le 4 octobre, à la commission des Affaires étrangères de la Chambre, comme le 6 devant celle du Sénat, son leitmotiv est qu’il ne faut pas laisser l’Allemagne et la russie décider seules du sort de la Pologne, qui doit avoir une « existence nationale19 ». Ces buts de guerre bien symboliques, et élastiques, sont confirmés le 10 dans un discours radiodiffusé20. Le manque de conviction du chef du gouvernement français est confirmé par Villelume :

Samedi 14 octobre

Daladier et Bouthillier ont déjeuné ce matin chez Arago. Celui-ci vient me voir à 9 heures du soir et me relate longuement les propos du président. Il est resté anglophobe, italophobe et naturellement russophobe. Par contre, Arago, très fin psychologue et qui connaît admirablement le personnage, a cru découvrir chez lui une fidélité, peut-être inconsciente mais toujours vivace, à sa très ancienne idée de toujours de baser notre politique extérieure sur une conjonction franco-allemande. Il s’est plaint amèrement de Chamberlain, qui nous a précipités dans la guerre et veut nous empêcher à tout prix d’y mettre fin. Daladier juge beaucoup trop négatif son discours de l’autre jour et trouve que le Premier Ministre a agi cavalièrement à son égard en ne le lui communiquant qu’au dernier moment.[...]

« La France fait seule la guerre. Si cela continue, dans 8 jours, je ferai la paix avec Hitler par-dessus les Anglais. J’ai quinze façons d’y parvenir. L’accueil favorable qu’a reçu mon discours en Allemagne et en Italie suffirait à prouver que cette idée n’a rien de chimérique. En tout cas, je n’attendrai pas pour mettre fin au conflit qu’il y ait deux millions de Français par terre. D’ailleurs, même si la guerre continuait sous sa forme blanche, sa prolongation serait un désastre pour le pays. »

Par ailleurs, on voit apparaître à cette période dans l’argumentaire de Daladier, devant les commissions comme dans ses discours publics, l’idée qu’il ne faut pas faire une guerre « idéologique ». Il déclare ainsi le 4 que ce que la France combat c’est un système (la volonté allemande de domination) « qui n’est pas déterminé par telle ou telle philosophie politique21 ». C’est un clin d’œil à Mussolini, mais aussi au parti nazi tout entier : qu’il limite officiellement son programme de conquêtes, qu’il donne à la France quelques satisfactions d’amour-propre, et elle pèsera en faveur de la paix.

Hitler temporise

Il faut dire que Hitler lui-même, le 6 octobre, n’a pas mis dans son grand discours « de paix » toute la force d’adjuration qu’il déploiera plus tard, ses buts à l’ouest étant atteints, dans celui du 19 juillet 1940. Une certaine déception se fait jour chez ceux qui, en Occident, étaient prêts à répondre. Ils lui reprochent d’avoir été ce jour-là un peu trop soviétophile, notamment lorsqu’il a déclaré que la Pologne du traité de Versailles ne revivrait jamais et que « deux grandes puissances » le garantissaient. N’excluant pas, pour ceux qui savent lire, la reconstitution d’un autre type de « Pologne », il a évité toute précision à cet égard, contrairement aux ouvertures faites devant Dahlerus. Il aurait ainsi découragé les partisans d’une paix de compromis. S’il avait réellement voulu la paix, il lui suffisait de proposer une discussion générale sur la reconstitution d’une Pologne indépendante.

Pour comprendre les choses, il faut se souvenir du grand dessein du Troisième Reich : la conquête de l’Ukraine. Hitler ne veut point céder trop vite ni trop facilement, et recréer une Pologne nécessairement revancharde qui certes ne se ferait pas trop prier pour exercer sa vindicte en priorité contre le bourreau soviétique mais qui demanderait au moins, dans la future débâcle de l’URSS, la reconstitution de ses frontières orientales, lesquelles englobaient une partie de l’Ukraine. Cette Pologne s’efforcerait également de se placer, à nouveau, sous une garantie anglo-française qui pourrait compliquer la suite, et même sous une garantie américaine car Roosevelt, comme on verra, s’intéresse alors de près à l’Europe orientale. Enfin, Hitler parle trois jours après Chamberlain, qui une fois de plus, soulignant l’impossibilité de croire en la parole allemande, a fait implicitement de son départ la condition de la paix, et méprisé la médiation de Dahlerus ; faire alors des propositions précises de dépeçage de la Pologne, ce serait apparaître comme un solliciteur. Pour affirmer au contraire une position de force, Hitler préfère jouer quelque temps encore la carte stalinienne.

Cependant, il n’est pas vraiment gêné par les manigances qui subordonnent la paix à la résurgence d’un État polonais. Tant qu’une bonne partie des milieux dirigeants français, anglais, italiens, américains ou vaticans caresse ce genre d’objectif, c’est autant de temps de gagné pour lui. Il pourrait même céder en cas de besoin, sans perdre la face. Tout dépendrait, en fait, du contenu de la paix signée, des libertés qu’elle lui laisserait, tant d’imposer un gouvernement polonais de son choix que d’entreprendre de nouvelles conquêtes vers l’est 22.

Un ministère en sursis

Tandis que se poursuivent des tentatives diplomatiques, notamment par l’intermédiaire de l’Américain Mooney, vice-président de General Motors, reçu par Göring à la mi-octobre et par Halifax le 10 novembre, après avoir vu les ambassadeurs de son pays à Paris et à Londres23, la fragilité de la résolution française se confirme. L’un des meilleurs observatoires est le Journal de Marcel Déat, déposé aux Archives nationales. Député naguère socialiste en train de virer à droite, mais encore loin de partager les projets nazis, intelligent, cultivé, impeccable connaisseur du milieu politique français, auteur quelques mois plus tôt d’un des plus célèbres articles de presse du siècle24, Déat n’a pas alors un rôle de premier plan mais il reçoit beaucoup de confidences, et les note avec une curiosité d’entomologiste.

À la fin de novembre, ce journal est plein des bruits d’une attaque conjointe soviéto-allemande contre la Roumanie, et du soupçon que Daladier, pour y parer, prenne contact avec l’URSS pour lui faire des propositions, sous l’influence du « clan Reynaud-Mandel ».

Mais Déat ne peut parler que de ce qu’il sait, et ses partis pris écartent de lui certaines informations. D’autres témoins sont nécessaires, pour appréhender d’autres lignes de force. Il a pu ainsi contribuer, notamment dans le passage précité, à tromper certains chercheurs sur les positions prises par Reynaud pendant la drôle de guerre. Il le montre conspirant contre Daladier, pour prendre sa place, mais il a l’air de croire, ou de vouloir croire, que ses arguments et ses appuis sont tous du côté du « bellicisme ». Or Villelume nous a appris que, le 24 septembre, Reynaud se mettait sur les rangs en paraissant renier, au moins en partie, son ardeur guerrière. La tendance s’accentue le 14 octobre, jour où Bouthillier, dont on a vu la position clé dans l’entourage de Reynaud, entend et approuve des propos de Daladier, rapportés plus haut, sur la nocivité de la guerre et les « quinze façons » qu’il a d’y mettre fin si l’Angleterre ne s’engage pas davantage :

Bouthillier a approuvé le président [...]

Arago lui a soufflé de donner les Affaires étrangères à Paul Reynaud. Daladier n’a pas dit non, mais il y met comme condition qu’il se sépare de Palewski et de Mandel. Cette rupture est d’ailleurs dans ses intentions, ainsi qu’il l’a dit à Arago.

Ce jour-là, donc, notre « faiseur de rois » semble opter pour un resserrement de la coopération Daladier-Reynaud, celui-ci coupant les liens indésirables. Début décembre le ton change :

2 décembre

Paul Reynaud a dit ce matin à Arago que, s’il devenait président du conseil, il me placerait à la tête de l’état-major du gouvernement qu’il créerait alors.

6 décembre

Réunion, après dîner, chez Pfeiffer : Arago, Émile Roche, Perquel et moi. Émile Roche est assez optimiste sur la situation intérieure. [...] Ce n’est pas l’avis d’Arago. Pour lui, le péril rouge a grandi. Il faut guérir le mal à sa source en supprimant l’agence de propagande qu’est l’ambassade des Soviets. Je lui réponds qu’il y a d’autres remèdes, moins dangereux que celui qu’il propose. [...]

Arago assure que Dautry travaille à remplacer Daladier mais Pfeiffer et Roche estiment que c’est un faux bruit 25.

Ainsi le complot se précise : non seulement Arago commence à distribuer les places, mais il invente un autre candidat, Dautry. Le ministre de l’Armement, qui bouscule alors le patronat pour l’obliger à accélérer les fournitures de guerre, et qui est un authentique « belliciste26 », ne paraît pas avoir songé le moins du monde à ce dont il est question. Mais il offre un repoussoir idéal : « Si vous n’aimez pas Reynaud, songez qu’on pourrait avoir Dautry ! » insinue Arago, lui-même trop bon connaisseur des milieux gouvernementaux pour le croire un instant.

Mais on est alors au début de la guerre de Finlande : Arago en profite pour emboucher une trompette antisoviétique de fort calibre, qui n’est pas du goût de Villelume ni de Reynaud. Daladier, qui subit fin novembre un rude assaut parlementaire, va sauter sur l’occasion et tirer parti, pour prolonger son ministère, du nouveau conflit qui se superpose à l’ancien. Le 30, jour où débute la guerre, il obtient malaisément la reconduction des pouvoirs spéciaux qui lui permettent de gouverner par décrets-lois. D’où la jubilation de Déat qui raconte la séance de la Chambre avec des accents de triomphe :

le gouvernement est touché à mort, on l’aura en janvier, au premier Comité secret. Il était temps d’arrêter pile cette jolie tentative de dictature imbécile et de médiocratie.

Cependant Daladier, qui n’est pas le premier venu en matière de jeu parlementaire, va user de la guerre de Finlande dans l’espoir, non seulement de sauver sa majorité, mais de la consolider.

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1 Peter Kleist, Entre Hitler et Staline, tr. fr. Plon, 1953, p. 74.

2 Paul Stehlin, Témoignage pour l’histoire, Laffont, 1964, p. 208.

3 Archives secrètes..., op. cit., p. 120-126.

4 Ibid., p. 120.

5 Cf. Jean Vanwelkenhuyzen, op. cit., p. 54-61 et 128-129.

6 Archives secrètes..., op. cit., p. 201.

7 Références dans Costello, op. cit., p. 591.

8 In Les relations franco-polonaises pendant la « drôle de guerre », L’Harmattan, 1991.

9 Op. cit.

10 Jean Daridan, Le chemin de la défaite, Plon, 1980, p. 92-93.

11 Villelume, op. cit., p. 41-42.

12 Papiers Reynaud, carton « ministère des Finances, octobre 38-mars 40 », AN, 74AP/17.

13 Harold Nicolson, Diaries & Letters, t. 2, New-York, 1967, p. 35.

14 Villelume, op. cit., p. 49.

15 Ibid., p. 53.

16 Archives secrètes..., op. cit., p. 178.

17 Cf. Jules Jeanneney, op. cit., p. 17.

18 Ci-devant, Flammarion, 1941, p. 173.

19 Cf. Jean-Louis Crémieux-Brilhac, op. cit., t. 1, p. 162-163.

20 Cf. Élisabeth du Réau, « Le gouvernement et la conduite de la guerre », Historiens et géographes, n° 328, 1990.

21 Cité par Jean-Louis Crémieux-Brilhac, op. cit., t. 1, p. 163.

22 Sur la Pologne « monnaie d’échange », cf. Henri Michel, La seconde guerre mondiale, t. 1, PUF, 1976, p. 44.

23 Cf. Costello, op. cit., p. 101-107

24 « Mourir pour Dantzig ? », L’Œuvre, 4 mai 1939.

25 Villelume, op. cit., p. 121.

26 Cf. sa première biographie, Raoul Daurty, par Rémi Baudouï, Balland, 1992.

le 9 octobre 2008



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