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Churchill et les Français (troisième édition)



L’impasse finlandaise



Chapitre 8

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AU DÉBUT D’OCTOBRE 1939, sitôt après avoir occupé l’est de la Pologne et les points stratégiques des États baltes, Staline se tourne vers la Finlande 1. Il entend profiter du pacte germano-soviétique, qui lui laisse les mains libres dans ce pays, et des ennuis des démocraties occidentales, déjà impuissantes à soutenir la Pologne et obligées de consacrer toutes leurs forces à surveiller l’Allemagne, qui semble prête à les attaquer si ses offres de paix sont repoussées.

Le principal reproche qu’il peut adresser aux trois millions de Finlandais, qui se sont fait en 1917-1918 une dure guerre civile conclue par l’écrasement des « Rouges », est que leur territoire soit une porte ouverte sur Leningrad. Soucieux d’éloigner de l’URSS toute menace militaire, actuelle ou éventuelle, il demande tout d’abord à son petit voisin scandinave de signer un pacte d’« assistance mutuelle » analogue à ceux qu’il vient d’imposer à l’Estonie, à la Lettonie et à la Lituanie, autorisant le stationnement des troupes soviétiques dans tous les endroits stratégiques. Devant le refus finlandais, Molotov ne s’obstine pas et sort de ses cartons une proposition de nature différente : puisqu’on veut garder pleine souveraineté, il va falloir céder du territoire. Une bande de terre est réclamée dans l’isthme de Carélie, voisin de Leningrad, ainsi qu’une base navale (à bail pour trente ans), en échange de compensations dans des secteurs moins exposés. Les Scandinaves refusent, avec souplesse toutefois. Ils font des concessions que l’autre partie estime insuffisantes. Le 27 novembre l’URSS dénonce le traité de non-agression en vigueur depuis 1932 et, le 30, elle attaque, sans déclaration de guerre. Il est vrai qu’elle installe aussitôt dans le territoire envahi un « gouvernement » à sa dévotion composé des chefs du parti communiste finlandais et dirigé par son secrétaire général, Kuusinen.

« Ce sera terminé en trois jours », déclare au journaliste américain Shirer un conseiller d’ambassade soviétique, peu avant l’invasion 2. Si c’eût été le cas, les chancelleries auraient sans doute dénoncé une fois de plus la collusion des dictatures nazie et soviétique, sans réagir de manière spéciale. Ce qui change les données, c’est la résistance finlandaise, et sa grande efficacité initiale.

Premières opérations

L’URSS attaque tout le long de la frontière. Elle occupe sans coup férir, au nord, le port de Petsamo, non défendu. Au sud, dans l’isthme de Carélie, les Finlandais reculent en bon ordre et lentement, presque sans pertes alors qu’ils en infligent de très lourdes. Mais dans la partie médiane, de puissantes offensives soviétiques, destinées à couper le pays en deux, à lui interdire toute communication avec la Suède et à encercler les défenseurs de l’isthme, sont repoussées et se terminent par trois spectaculaires succès finlandais, à Tolvajärvi le 14 décembre, à Aegläjärvi le 22 et à Suomussalmi le 30. Le butin est chaque fois considérable, et minutieusement inventorié par les journaux non communistes. Le « cocktail Molotov », inventé et baptisé par les soldats finnois, commence dans la lutte contre les blindés une prometteuse carrière.

La réaction de l’Allemagne et celle de la France

L’Allemagne est dans une situation gênante. Spécialiste de la guerre-éclair, Hitler a pour la première fois affaire à un partenaire moins doué - plus tard, Mussolini lui donnera l’habitude. Si elle ne réagit pas - et elle ne réagira pas de toute la guerre - elle étale sa collusion avec l’agresseur d’un pays dont elle avait au contraire, en 1917-1918, favorisé l’indépendance face à la Russie en train de devenir bolchévique. Pendant les trois mois et demi que va durer le conflit, sa passivité, son silence, le barrage qu’elle met à l’acheminement des secours par son territoire l’engagent sans doute plus qu’elle ne le souhaiterait aux côtés d’un pouvoir communiste. Surtout, cet état de choses va permettre le développement d’une campagne de type inédit : la croisade anti-germano-soviétique. Il s’agit d’une initiative française.

Daladier cherchait comme on l’a vu à limiter les pertes humaines. Un théâtre d’opérations nordique, avec de faibles effectifs, voilà une occasion rêvée de justifier la mobilisation tout en éloignant la guerre. On maintiendra le moral des « poilus », qui commencent à s’ennuyer au front, en les faisant vibrer aux exploits de leur avant-garde dans le grand nord. On développera la chasse aux communistes, directement solidaires cette fois d’un pays en guerre contre la France. On justifiera l’entrée en guerre de septembre par la démonstration d’une complicité entre l’Allemagne et l’URSS, lancées toutes deux dans une politique d’agression, sans terme visible, contre les petites nations. On fera ainsi barrage à un effritement de la popularité de Daladier que notent les rapports sur le « moral » et dont profitent, au parlement, les rivaux de toutes sortes. Mais ce salut par la Finlande exige, plus que tout autre, l’intercession des Anglais.

Nuances franco-anglaises

Le 30 novembre, donc, Daladier est à la Chambre. Les nouvelles de Finlande sont-elles arrivées trop tard pour qu’il y réagisse dans sa longue déclaration gouvernementale ? Il n’y fait pas allusion non plus au cours du débat de l’après-midi, alors que la présence et l’expulsion du député Florimond Bonte lui inspirent une abrupte sentence anticommuniste : « Le parlement ne saurait délibérer en présence de traîtres !3 ». L’Angleterre est plus pressée et aux Communes, dans l’après-midi, Chamberlain, en réponse à une question du leader travailliste Attlee, condamne l’action soviétique. Plus curieux, parlant à la radio le 1er au soir, le président du conseil français se contente de paraphraser sa déclaration de la veille, sans la moindre allusion à la Finlande. Il semble même soucieux de nuancer son anticommunisme par une distinction entre les meneurs et les militants :

Mais, dans les premiers jours de septembre, alors que tous, vous vous leviez pour défendre la patrie, alors que les communistes du peuple rejoignaient leurs régiments, les chefs ont brusquement renié leur parole et, sur l’ordre d’un gouvernement étranger, se sont mis à la disposition de l’Allemagne 4.

Il faut attendre le 8 pour que le chef du gouvernement français réagisse, devant la Chambre, en ces termes :

L’agression contre la Finlande a soulevé dans le monde entier autant d’horreur et de dégoût que de stupeur. La France se rendra demain à Genève à l’appel de la Finlande qui voit surgir des sympathies autour d’elle. J’incline à penser que, même parmi les États ennemis, certains hommes protestent contre le crime dont a été victime ce noble pays.

Une nation est grande plus par la valeur de ses hommes et sa civilisation que par l’importance de sa population ou l’étendue de son territoire. Pour la première fois depuis le 1er septembre, il semble que se réveillent certains éléments de la conscience universelle, qui paraissait un peu assoupie devant les brutalités de la force. C’est, peut-être, le plus grand service que la Finlande aura rendu à l’humanité 5.

Si Daladier ne s’avance pas plus vite, c’est probablement parce qu’il lui faut quelques jours pour prendre la mesure des menaces parlementaires contre son gouvernement, et pour se résoudre à en jouer entièrement la survie sur la question finlandaise. C’est aussi qu’il a besoin, pour ce faire, d’un solide environnement international. L’exclusion de l’URSS de la SDN, le 14 décembre, est une étape. Mais tout aussitôt le même jour, on voit Chamberlain prendre ses distances en demandant qu’on n’oublie pas l’ennemi allemand - dont il parle alors avec des accents nouveaux, lui reprochant même le comportement soviétique ! Il le dit ainsi aux Communes :

L’occasion qu’offrait ce conflit [soviéto-finlandais] a été saisie avec empressement par la machine de propagande allemande et par beaucoup de personnes agissant consciemment ou inconsciemment en sa faveur, pour détourner l’attention du but primordial de l’effort de guerre des Alliés qui est la défaite de l’Allemagne nazie.

Il faut que nous ne perdions jamais de vue ce but, il faut que nous n’oubliions jamais que c’est l’agression allemande qui a ouvert la route de l’attaque soviétique contre la Pologne et la Finlande et que seule l’Allemagne, parmi les nations, est en ce moment même en train d’encourager par ses paroles et ses actions l’agresseur russe. Nous devons apporter toute l’aide et tout l’appui possible aux dernières victimes de ces forces de destruction. Cependant, c’est seulement en nous donnant sans réserve à notre tâche de résistance à l’agression allemande, c’est-à-dire en attaquant le mal à la racine, que nous pouvons avoir l’espoir de sauver les nations d’Europe du sort qui autrement serait le leur 6.

On trouve des thèmes voisins, le même jour, dans un discours de Giraudoux (devant l’American Club), mais l’antisoviétisme, beaucoup plus virulent, en modifie la portée :

Toutes les offensives de la propagande allemande sont en ce moment à l’œuvre. Ici, elles dénoncent notre pays comme renonçant au régime démocratique parce qu’il a adopté un système qui, sans enlever le moins du monde le contrôle au Parlement, permet aux lois d’être immédiatement officielles. Ici, elles crient à l’aide contre le bolchevisme parce que l’Allemagne veut passer au second plan, parce qu’elle croit opportun de devenir l’ennemi n° 2 du monde, et céder pour un temps la vedette - alors que les chefs de l’armée allemande savent qu’en quelques semaines ils pourraient délivrer l’Europe du cauchemar russe. Alors que tout ce qui se passe est convenu entre Russie et Allemagne, alors que le sort des États baltes, des États balkaniques, des États scandinaves est déjà réglé point par point, alors que les Russes en attaquant la Finlande ne font qu’imiter le triple exemple déjà donné par l’Allemagne et que les termes dont se sert Molotov vis-à-vis du peuple finlandais sont copiés sur les paroles de Hitler 7.

Chamberlain défend ici une ligne claire, Giraudoux beaucoup moins. Pour le premier, on va aider la Finlande, certes, mais sans en faire un objectif prioritaire. Pour le second, les Allemands et les Soviétiques sont sur le même plan : il est beaucoup plus proche de l’idée d’une rupture des relations diplomatiques avec l’URSS, voire d’une déclaration de guerre, alors que pour le premier l’ennemi allemand suffit.

Allemand ? Disons plutôt, conformément à ce que nous savons déjà de Chamberlain, hitlérien. L’Allemagne qu’il s’agit de vaincre, c’est celle qui agresse, qui viole les traités et en donne l’exemple à l’Union soviétique. Chamberlain se sert de la guerre russo-finlandaise pour promouvoir les idées qui lui sont chères. Comme tout le monde. Il fait du renversement de Hitler le préalable à tout, même à l’antisoviétisme.

Le 7 décembre, Déat note que « l’idée chemine du retournement d’une Allemagne “révulsionnée” contre les bolcheviks ». Ainsi, de l’idée vague d’une « révolution allemande » contre Hitler, l’auteur et une partie des milieux influents français passent au scénario bien plus précis d’une « révulsion » des consciences allemandes contre la bolchevisation du Führer, probable depuis le 23 août et définitivement prouvée par son silence sur la Finlande.

Mais, à travers Déat, nous saisissons que cette nébuleuse qui s’agite pour renverser Daladier ne se précipite pas au secours de la Finlande. Elle aurait plutôt tendance à souhaiter son écrasement rapide, pour pouvoir en faire un chef d’accusation majeur contre le chef du gouvernement. Déat écrit le 8 :

Couloirs persuadés de la mort prochaine du gouvernement. Paul Faure dénonce comme la pire des choses un gouvernement Herriot-Blum. Il dépeint une union nationale mêlée sous les couleurs de la CAP de la SFIO, que la lutte de tendances paralyse et annule. Évidemment, mieux vaudrait l’union nationale à tendances nettes, et bien entendu pas celle de Mandel.

Paul Faure avait la « naïveté » - c’est lui qui le dit - d’espérer en Daladier pour un remaniement conçu dans cet esprit. On va exiger un comité secret sur les crédits militaires, et le gouvernement s’en tirera difficilement. Flandin est bien résolu, d’autres aussi. En somme, il aura suffi de huit jours de fonctionnement parlementaire, pour que la « dictature » larvée prenne fin.

Malheureusement, il ne s’agit pas d’un jeu : les carences sont effroyables, et les destins se jouent dans les semaines de cette fin d’année. Tout le temps perdu par l’inertie gouvernementale est utilisé par les initiatives adverses. Voir Finlande, etc 8.

Une course contre la montre est donc engagée, où Daladier commence par brûler ses vaisseaux. Il va, après la décision de la SDN, faire un gros effort pour obtenir la coopération anglaise en Scandinavie.

Avant et pendant le conseil suprême du 19 décembre, il apparaît que les Britanniques sont surtout sensibles à un côté de la question : celui du blocus. Le secours aux agressés ne peut passer par la Baltique, que verrouillent les Allemands. Longeant nécessairement les côtes lapones, il mettra les Alliés à même de contrôler les mines de fer suédoises. L’Allemagne y perdrait une de ses plus vitales sources de ravitaillement et toute la Scandinavie, bon gré mal gré, tomberait dans le camp allié, résultat vainement poursuivi entre 1914 et 1918. Londres, qui étudiait depuis septembre les moyens de couper la « route du fer », ne peut que rencontrer Daladier sur ce terrain. Avec cependant une réserve importante, exprimée avec force par Chamberlain comme par Halifax le 19 décembre : il ne faut pas risquer de se retrouver en guerre contre l’URSS9. Dès ce moment, donc, s’installe une ambiguïté. Pour l’Angleterre il s’agit surtout de couper la route du fer - voire, simplement, de l’envisager. Pour Daladier ce n’est qu’une étape, et un moyen d’arrimer l’Angleterre à son projet fondamental : faire la guerre à l’URSS.

Fort de la seule adhésion anglaise à une action contre la « route du fer », le projet pourtant ne connaît plus de frein. Vers la fin de décembre et le début de janvier, on voit la presse - censurée - de France échafauder des plans antisoviétiques qui se veulent, tout autant, antigermaniques. Retournant Lénine, voilà que tout à coup on traite la Russie de « maillon faible » de la chaîne germano-soviétique10. Une autre inversion se produit. « Le temps travaille pour nous », slogan destiné jusque-là à justifier la passivité par la nécessité de mobiliser le potentiel économique franco-anglais, supérieur à l’allemand mais moins orienté vers la guerre au début des hostilités, devient sous quelques plumes « le temps travaille pour l’ennemi », en vertu du raisonnement suivant : humilié en Finlande, Staline rencontrera sous peu, et rencontre peut-être déjà, de graves difficultés en politique intérieure. Il ne pourra les surmonter par ses propres moyens. Pour sauver son pouvoir, il va être obligé de s’inféoder de plus en plus à l’Allemagne, qui dans quelques mois pourra exploiter les richesses de l’Ukraine, directement et à son seul profit. Dès lors, adieu le blocus ! Il faut donc saisir au plus vite la perche que l’histoire tend en Finlande.

Et en inventer d’autres : on charge le général Weygand de pousser les feux d’une installation à Salonique et, surtout, de préparer le bombardement des régions pétrolières du Caucase. On menacera ainsi l’URSS par le nord et le sud, et les plus optimistes voient déjà converger à Moscou deux corps expéditionnaires alliés, dont les chiquenaudes auraient provoqué l’effondrement du communisme vermoulu. Le temps travaille pour l’ennemi, enfin, si on ne se dépêche pas d’exploiter la situation en brisant l’axe Rome-Berlin. L’Italie, ardemment antisoviétique et pro-finlandaise, est déboussolée par la politique de Berlin et disponible, mais si on ne fait rien pour l’attirer on la condamne définitivement à tout accepter de Hitler. Au contraire, si l’encerclement du « bloc » prend forme, on peut lui proposer sur le flanc sud de l’URSS un butin alléchant. On lit ici ou là que Daladier espérait faire l’économie d’une entrée en guerre formelle contre l’URSS. La preuve en est recherchée dans le statut de « volontaires » attribué aux soldats dont l’embarquement pour la Finlande fut décidé, en accord avec les Anglais, le 5 février. Tout invite au contraire à voir là une concession faite aux Britanniques et à considérer que l’entrée en guerre contre l’URSS était bien dans les intentions de Daladier.

Si on regarde, par exemple, du côté de la censure française, on trouve le 22 décembre la consigne suivante :

Être large pour les papiers poussant à la rupture des relations diplomatiques avec l’URSS, mais en évitant les violences et les menaces 11.

Or, dès le 9, le Temps avait prôné cette rupture, sans que les ciseaux fonctionnent. Des consignes orales avaient donc précédé. Le 10 janvier, en revanche, on redonne la consigne contraire : « ne plus laisser passer » les articles de ce genre. Jean-Louis Crémieux-Brilhac12 estime, sans doute à juste titre, que le coup de frein est donné par un Daladier soucieux de ne pas se retrouver trop en pointe par rapport à l’Angleterre. Mais n’est-ce pas freiner sur du verglas ? Dans l’hystérie qu’elle a déclenchée la France peut-elle encore manœuvrer en recul ? La France, peut-être, Daladier, certainement pas.

C’est presque toute la classe politique qui s’enflamme alors pour la Finlande. On peut le mesurer en observant les milieux les plus antiallemands et, par suite, les plus attachés à l’alliance soviétique. Voici par exemple Hervé Alphand, diplomate spécialisé dans les questions économiques. Fils de l’ambassadeur de France à Moscou au début des années trente, il avait à ce titre servi d’intermédiaire au futur général de Lattre qui en 1933, au nom de Weygand alors chef de l’armée, était entré en contact avec le commandement soviétique13. Partisan comme son père de l’alliance avec l’URSS, il écrivait au lendemain du pacte germano-soviétique :

Je comprends, dans un certain sens, qu’après les événements d’Autriche et de Tchécoslovaquie, Moscou ait perdu toute confiance en nous 14.

Chargé au début de la guerre de tâches intéressant le blocus, il écrit de l’Allemagne le 1er janvier :

Elle a ouvert les portes du grenier russe. Si elle sait ou peut l’organiser, si ses experts, ses techniciens, ses ingénieurs sont libres de construire les voies, de creuser les puits, de bâtir les usines, d’ici un an ou dix-huit mois, le blocus n’a plus de sens.

Il n’en tire pas de belliqueuses conclusions et, le 15 mars, reproche à la presse d’avoir transformé la défaite finlandaise en défaite alliée, en entretenant trop d’illusions sur les possibilités d’aide à la Finlande. N’empêche qu’une telle remarque à la date du premier janvier montre qu’il était sensible au raisonnement des « anti-germano-soviétiques » les plus excités15. De toute manière, si Daladier opère par moment des reculs tactiques, il ne perd jamais de vue son objectif de croisade mondiale contre l’URSS, témoin cette notation du capitaine Stehlin : au lendemain du traité de Moscou, il met dans la bouche de l’ambassadeur de France à Helsinki l’idée que l’entrée en guerre de l’URSS contre les puissances alliées était non pas un risque mais un but :

En arrivant à notre légation où nous retrouvons notre ministre, de Vaux Saint-Cyr, nous apprenons que la décision finlandaise de mettre fin aux hostilités a été accueillie à Londres, à Paris surtout, avec consternation. Édouard Daladier, en particulier, avait lié la vie du gouvernement qu’il présidait à l’engagement de forces françaises en Finlande et à l’extension de la guerre à l’Union soviétique 16.

Les plans français étaient connus des historiens, mais généralement attribués à des fanatiques de droite ou d’extrême droite. Crémieux-Brilhac a commencé à mettre en relief la part qu’y avait prise le gouvernement en tant que tel, aussi bien par l’intérêt que prenait son chef à la cause finlandaise que par le laxisme de sa censure devant les attaques dirigées contre l’URSS. J’ai, dans Les papiers secrets, suivi cette piste. J’ai montré l’étendue du phénomène en France et particulièrement le rôle d’un industriel, Louis Marlio, qui à la fois théorise pour le compte de Daladier la nouvelle orientation anti-germano-soviétique et se dépense pour y faire souscrire les milieux d’opposition allemands, particulièrement son confrère Thyssen, qu’il rencontre en Suisse le 5 janvier17. Cela signifie que, si Daladier tenait à désigner l’URSS comme un ennemi, il était plus nuancé vis-à-vis de l’Allemagne : comme Déat, il spéculait sur une « révulsion des consciences allemandes devant la bolchevisation du Führer. » La guerre contre l’URSS est sans doute pour lui le plus court chemin vers la chute de Hitler et l’adoption, avec les Allemands modérés, du meilleur compromis possible.

Une opération mondiale

Il faut maintenant étudier les choses sur un plan mondial : quels gouvernements ont partagé ces idées ? Lesquels ont joué un rôle moteur dans leur genèse et leur propagation ? Ainsi seulement on pourra apprécier la partie qui se joue entre la France et l’Angleterre. Nous savons que les milieux diplomatiques étaient en alerte dès le début d’octobre : c’est le 7, par exemple, que l’ambassade de France à Moscou apprend à son ministère les visées soviétiques concernant la Finlande, et elle tient ses informations de Stockholm18. C’est dire que l’effet de surprise a peu joué. Les exigences soviétiques deviennent publiques le 3 novembre et dès le 29, veille de l’agression, l’ambassadeur américain Bullitt entreprend le diplomate français Joseph Avenol, secrétaire général de la Société des Nations, pour le convaincre d’en exclure l’URSS. C’est chose faite, à Genève, dès le 14 décembre.

En application de la résolution d’exclusion adoptée par l’assemblée de la SDN, le conseil, le 15 décembre, au lendemain de cette exclusion,

adresse un pressant appel à chaque membre de la société pour qu’il fournisse à la Finlande toute l’assistance matérielle et humanitaire qu’il est en situation de lui apporter et pour qu’il s’abstienne de toute action de nature à affaiblir le pouvoir de résistance de la Finlande ; Autorise le Secrétaire général à prêter le concours de ses services techniques pour l’organisation de l’aide à la Finlande définie ci-dessus ; Autorise également le Secrétaire général, en vertu de la résolution de l’Assemblée du 4 octobre 1937, à consulter les États non membres en vue d’une éventuelle coopération 19.

Le 18, Avenol appelle les États membres à secourir par tous les moyens la Finlande.

Victor Ghebali 20 met bien en lumière le rôle moteur de Joseph Avenol dans toute cette affaire, et l’utilisation par lui de la France comme principale base de départ et de coordination de l’aide. Resterait à explorer la relation Daladier-Avenol et à savoir lequel a poussé l’autre.

Une autre question se pose : ces Finlandais, si ouverts à l’aide internationale, n’ont-ils pas dès la période des menaces soviétiques pris contact avec les ennemis de l’URSS ? La date du 29 novembre pour le déjeuner Bullitt-Avenol plaide en ce sens. La nationalité de Bullitt nous apprend autre chose : elle montre que Roosevelt lui-même s’engage alors à fond dans les affaires européennes, au point qu’on se demande si les États-Unis n’envisagent pas, dans le cadre de la croisade antisoviétique qui se profile, de faire enfin leur entrée à la SDN en y remplaçant l’exclu.

Retenons l’hypothèse : on a fait des promesses à la Finlande. On les a plus ou moins bien tenues. Du coup son gouvernement, alors qu’il pourrait résister encore, arrête les frais le 12 mars, ayant perdu confiance dans le sérieux de ses protecteurs en dépit d’ultimes efforts de Daladier pour dater ses promesses et les chiffrer. Mannerheim, le chef militaire finlandais, exprime tout cela très clairement au capitaine Stehlin, qui, mandaté par son haut commandement, se rend à Helsinki via Stockholm dans la deuxième quinzaine de février. Le généralissime lui résume ainsi les concours reçus :

Les États-Unis d’Amérique ont envoyé, avec retard, des armes, des avions surtout, contre un bon prix ; la France et la Grande-Bretagne, plus généreuses, ont fourni des matériels de qualité, assez nombreux par rapport à ce que la Finlande possédait au début des opérations, mais insuffisants au regard de la masse des moyens ennemis.

D’autres pays, la Suède, l’Italie en particulier, ont donné, par des voies non officielles, une aide en hommes et en équipements militaires 21.

Le témoignage de Stehlin est également précieux pour établir l’isolement de la France dans ses ultimes efforts. Le lieutenant-colonel Ganeval, chef de la mission militaire française en Finlande, déclare devant lui à la fin de février que « notre rôle [...] est de faire tout notre possible pour maintenir la Finlande en guerre ».

L’aide à la Finlande est donc, même si le gouvernement français se met le plus en avant pour la prôner, une affaire internationale, une entreprise planétaire. Pour secourir le vaillant petit David, une force s’est manifestée, supérieure à tous les Goliath. Pourquoi si lentement, après le branle-bas si prestement sonné à Genève ? Pourquoi un aussi lamentable avortement ?

Le jeu italien

Le comportement de l’Italie pendant la drôle de guerre mériterait bien à lui seul un livre et, tant qu’il n’aura pas été écrit, on peut considérer que la période est mal connue.

Renzo De Felice, dont la somme colossale sur Mussolini emporte souvent l’adhésion, est sur ce point à la fois peu bavard et peu curieux. Il consacre seulement 120 pages à la drôle de guerre21 et 2222 à l’attitude du gouvernement fasciste devant l’éventualité d’une entrée en guerre. Il y martèle sa conviction, insuffisamment étayée selon moi, que le Duce n’hésitait qu’entre la non-belligérance et la guerre aux côtés de l’Allemagne. Dans l’affaire finlandaise, il me paraît être passé, au contraire, fort près d’un changement de camp. Mais justement, De Felice ne fait que de brèves allusions aux répercussions italiennes de ce conflit.

Une étude ancienne, mais peu citée, jette une vive lumière sur la question : Italie-URSS, une entente manquée, de Mario Toscano23. Entre autres pièces, elle met au jour un questionnaire adressé le 18 octobre 1939 par le ministère italien des Affaires étrangères à son ambassadeur moscovite, Rosso, pour lui demander son sentiment sur la nouvelle orientation de la diplomatie soviétique. Les questions trahissent la plus totale perplexité : le gouvernement italien s’efforce de distinguer ce qui, dans cette orientation, subsiste de l’internationalisme prolétarien et ce qui rejoint les vieilles ambitions russes. Il se demande si l’URSS est satisfaite des progrès réalisés en Pologne et dans les pays baltes, ou si elle va bientôt se manifester ailleurs, notamment au Moyen-Orient. L’ambassadeur est aussi invité à déterminer si cette deuxième phase éventuelle de sa progression est inscrite ou non dans le pacte avec l’Allemagne, et doit s’accomplir avec sa coopération. Preuve que l’Italie a le sentiment que Hitler pouvait, au début du mois, avoir caché des choses à Ciano.

Quel besoin a donc Mussolini de voir clair d’urgence dans les rapports germano-soviétiques ? Sans doute étudie-t-il plusieurs scénarios. Si l’URSS en rabat sur le plan idéologique et accentue son rapprochement avec l’Allemagne, l’Italie peut envisager de se joindre à cette coalition, surtout dans le cas où quelques nouvelles victimes s’ajouteraient à la Pologne et aux États baltes. Un partage des Balkans pourrait se dessiner, auquel l’Italie serait bien obligée de s’associer, pour ne pas rester les mains vides. Inversement, si une résistance se produit, animée notamment par le général français Weygand depuis Salonique, l’Italie pourrait choisir le camp occidental, proposant à l’Angleterre, à la France et à la Turquie une aide intéressée pour barrer aux « germano-russes » la route de Constantinople et de Suez.

La réponse de l’ambassadeur s’avère décevante : il estime que l’URSS garde avec l’Allemagne ses distances et va tout faire pour éviter de se trouver mêlée à la guerre. Pourtant, sans même attendre de l’avoir reçue, Mussolini décide de provoquer l’URSS. Un manifeste du Komintern s’en étant pris le 7 novembre, assez rituellement, à « toutes les bourgeoisies », le journaliste Gayda (Mussolini lui-même, en fait, d’après Ciano) prend la mouche le 8 et répond vertement. Peu après le déclenchement de la guerre de Finlande, à partir du 2 décembre, des manifestations étudiantes de soutien au pays agressé se produisent devant l’ambassade de l’URSS à Rome. Le Kremlin s’énerve et rappelle son ambassadeur, Gorelkine, dès le 9 décembre. Le 16, un discours très remarqué de Ciano réaffirme certes l’alliance allemande, mais insiste bien davantage sur l’hostilité envers l’URSS. Il fustige l’Allemagne d’une allusion transparente, lorsqu’il fait grand mérite à l’Italie d’être restée fidèle, depuis la guerre d’Espagne, à sa ligne de conduite antibolchevique.

Le 18 cependant, la partie soviétique cherche à renouer et délègue son chargé d’affaires, Helfand, auprès d’Anfuso, chef de cabinet de Ciano. Le Soviétique propose un accord sur le respect des intérêts italiens dans les Balkans, en échange d’une atténuation des manifestations de soutien à la Finlande. L’Italien, dans son rapport, conte qu’il l’a reçu plutôt fraîchement : J’ai répondu à Helfand que l’attitude de l’URSS, non pas dans les Balkans mais dans tout l’univers, est un objet de préoccupation non pas pour l’Italie mais pour tout le monde civilisé.

Le 23 décembre, Ciano reçoit le Roumain Antonescu, ancien ministre des Affaires étrangères, et présentement envoyé extraordinaire du roi Carol. Il l’assure d’une aide italienne, sous forme d’armes et d’avions, en cas d’attaque soviétique contre la Bessarabie et, le 28, c’est le tour de Rosso d’être rappelé de Moscou. Le 10 janvier, enfin, Ciano réaffirme à l’ambassadeur roumain son soutien, tout en soulignant une fois de plus que l’anticommunisme en est la raison principale, et en affirmant sa détermination de ne laisser à personne le champ libre dans les Balkans :

L’Italie a soutenu la résistance armée de l’Espagne et de la Finlande contre le bolchevisme. Elle fera de même pour la Roumanie. Et cela d’autant plus que l’Italie n’avait que des intérêts indirects en Finlande et en Espagne, alors qu’elle a un intérêt direct à soutenir la Roumanie, premier barrage dressé devant l’URSS, dont la menace s’étend sur tous les Balkans, où l’Italie a pris et entend garder une place de grande puissance.

On est alors au point culminant de la crise italo-soviétique. La détente surviendra lentement, après la fin de la guerre de Finlande et grâce aux bons offices de l’Allemagne. Le retour des ambassadeurs à leurs postes respectifs est annoncé le jour même de l’entrée en guerre de l’Italie contre la France et l’Angleterre, le 10 juin.

Le moins que l’on puisse dire, c’est que pendant la guerre de Finlande l’Italie prend une position en flèche contre l’URSS, au contraire de l’Allemagne qui ne souffle mot. Une telle divergence ne peut manquer de rejaillir sur les rapports germano-italiens. La phrase citée d’Anfuso exclut purement et simplement l’Allemagne des nations civilisées ! On peut compter sur Helfand pour l’en informer, si Mussolini n’y pourvoit lui-même : le fait de dire à l’URSS, même à mots couverts, du mal de l’Allemagne, est en soi un pas dans la direction des Alliés, du « monde civilisé ».

Mais le Duce alterne la menace et la persuasion : sa lettre du 5 janvier25 adjure Hitler de consentir à la paix, en autorisant la reconstitution d’une petite Pologne. Il faut remarquer combien cette proposition, agitée par toutes sortes de gens, est dangereuse pour l’URSS : si Hitler s’y ralliait et demandait la paix, la situation en Finlande obligerait les Alliés à accepter, et la position des Soviétiques deviendrait intenable. Ils devraient reculer piteusement devant un chœur d’indignation vraiment universel, ou affronter une croisade généralisée. Le prestige de l’Italie serait au plus haut, car elle aurait permis le rétablissement de la paix et empêché l’URSS, déjà bien enlisée en Finlande, de menacer de surcroît les Balkans et la Turquie. Hitler ne l’entend pas de cette oreille et préfère la bienveillance de Staline, mais il fait encore baisser ses actions à Rome, et vexe Mussolini en ne lui répondant pas pendant deux longs mois.

Le mois de mars est décisif - ou presque, car avec Mussolini il faut s’attendre à tout. Les Anglais le démarrent en fanfare, en interdisant aux Italiens d’importer du charbon par mer, au terme de plusieurs semaines de négociations commerciales qu’ils ont mises à profit, sans doute, pour sonder le Duce. À présent, ils l’humilient. Et ne favorisent guère Daladier dans son projet de retourner l’Italie contre le « bloc germano-soviétique ».

Mussolini, justement, était impatient que l’Occident prenne à cet égard ses responsabilités, et l’avait dit le 26 à l’envoyé du Président des États-Unis, Sumner Welles : pour une « paix de compromis », il fallait faire vite26. Et pourquoi donc ? Que risquait-il d’arriver ? Soit une offensive franco-anglaise en Scandinavie, obligeant les Allemands à sortir de leur réserve et à voler au secours des Soviétiques, soit un effondrement de la résistance finlandaise, sonnant le glas des grandes manœuvres diplomatiques qu’elle avait fait naître depuis décembre. Mais fin février c’est la deuxième hypothèse qui est, de loin, la plus probable. Mussolini suggère donc aux États-Unis une démarche qui ne peut qu’irriter fortement Hitler : peser de tout leur poids, immédiatement, pour sommer l’Allemagne, l’URSS et tous les belligérants de déposer les armes. Si l’Allemagne se dérobait à une offre américaine, accordant un blanc-seing aux avancées hitlériennes vers l’est moyennant la reconstitution d’une Pologne rabougrie, l’heure serait venue de proclamer sa « bolchevisation » et de la traiter en ennemie ; dans le cas contraire, Hitler se trouverait humilié, et corseté par un nouveau traité de Versailles, dessinant une Allemagne plus large mais très inférieure aux ambitions nazies avec, cette fois, une garantie américaine rendant beaucoup plus aléatoires les coups de force.

On a donc la nette impression que l’Angleterre douche sérieusement les enthousiasmes : elle a peur sans doute d’un trop grand développement des ambitions italiennes. Craindrait-elle que Roosevelt ne l’oblige à ouvrir Gibraltar et Suez à des Italiens devenus précieux partenaires d’un containment des Soviétiques sur leur flanc sud ?

Il est temps à présent d’examiner l’attitude de deux grandes puissances, l’une spirituelle et l’autre matérielle, qui se sont tenues sur la réserve lors de la déclaration de guerre. La réaction du Vatican et celle des États-Unis à la guerre de Finlande sont remarquablement jumelles.

Les voies du Vatican

Pie XII avait, comme on l’a vu, rompu l’équilibre entre la condamnation du communisme et celle du nazisme, prononcées par Pie XI en 1937. On pourrait à cet égard s’étonner que, non content de passer sous silence l’agression de l’Allemagne contre la Pologne, il observe une grande discrétion sur son entente avec les Soviets. Mais il faut se souvenir que leur pacte n’est, officiellement, qu’un traité de non-agression, et qu’à ce titre il va dans le sens que peut souhaiter le Pape : il coupe les ailes du communisme athée, en lui interdisant de s’opposer à la mainmise hitlérienne sur la Pologne. L’URSS, privée par sa déloyale conduite de toute possibilité de recours à l’ouest, sera dans une situation plus dangereuse que jamais, face à une Allemagne maîtresse de toute la Pologne, alors qu’elle a déjà commencé à grignoter les États baltes et à placer leurs gouvernements sous sa coupe.

Certes le pape n’est pas un naïf : il doit se douter que Staline n’a rien donné sans rien, et juger probable un accord secret sur le partage de la Pologne, dont le bruit court dès l’annonce du pacte27. Mais peut-être ne soupçonne-t-il pas que la transaction englobe les États baltes - ou sait-il, au contraire, que Staline n’en doit prendre qu’un morceau, laissant aux Allemands toute la Lituanie ? On peut aussi supposer que Pie XII fait fond sur la mauvaise foi de Hitler : il ne devrait pas traiter Staline mieux que Benès, et s’arrêter sagement aux limites prescrites, une fois qu’il aura modifié le rapport des forces.

Or, à la mi-septembre, c’est chose faite : l’armée polonaise est quasiment hors de combat, et le Reich pourrait occuper non seulement le reste du pays mais les trois États baltes, sans qu’un seul homme au monde, fût-il communiste, puisse protester contre la violation d’un accord de partage, non seulement contraire à toute équité mais soigneusement dissimulé. Hitler n’aurait plus, pour se faire pardonner ses agressions par l’immense majorité des chefs d’État, qu’à détruire le régime stalinien. Ne pas le faire lui attirerait, au contraire, de tenaces rancunes occidentales qui n’ont pas eu le temps de se cristalliser, depuis la rupture des négociations anglo-franco-soviétiques seulement vieille, en cette mi-septembre, de trois petites semaines.

Le 14 encore, recevant l’ambassadeur de Belgique, le Pape salue les efforts déployés pour sauver la paix par le roi Léopold, puis il émet quelques phrases qui laissent entendre que la guerre n’a pas encore vraiment éclaté - faisant donc implicitement appel à un règlement négocié qui laisserait à l’Allemagne une bonne part de ses gains à l’est :

Aujourd’hui malheureusement le grondement du canon, le tumulte des armées combattantes et la rapide succession des faits de guerre sont sur le point de couvrir toutes les autres voix. Les hostilités déjà engagées, dans certains secteurs avec des effets foudroyants, semblent actuellement barrer aux champions de la paix les routes qui, hier encore, pouvaient paraître accessibles à la bonne volonté réciproque. [...] Nous ne cesserons pas d’épier attentivement, pour les seconder de tout Notre pouvoir, les occasions qui s’offriraient : avant tout, d’acheminer à nouveau les peuples, aujourd’hui soulevés et divisés, vers la conclusion d’une paix honorable pour tous 28. (souligné par moi)

On ne saurait mieux dire que l’Allemagne n’a encore rien perdu de son honorabilité, ni approuver plus clairement, comme une contribution à la paix, l’immobilité de ses principaux ennemis. Or brusquement, le 17 septembre, le pacte germano-soviétique prend une nouvelle allure. Les troupes russes occupent l’est de la Pologne puis, entre le 28 septembre et le 11 octobre, les points stratégiques des États baltes, maintenant l’Allemagne à distance respectueuse des centres vitaux du communisme. Si les régions polonaises récupérées par les Russes ne sont pas des bastions du catholicisme, c’est le cas en revanche de l’un des pays baltes, la Lituanie. Par une modification du protocole primitif, demandée par Molotov le 25 septembre, l’URSS obtient le droit de s’y installer, moyennant l’absorption totale par l’Allemagne de sa part de Pologne, alors que dans le texte secret du 23 août il était prévu d’y constituer un État polonais réduit. Hitler aggrave donc ce jour-là son cas de manière impressionnante : pour complaire à l’URSS, il piétine deux États catholiques à la fois. Sacrilège suprême, et record d’ingratitude. Mais cela, on ne va pas tarder à le lui faire savoir.

Dès le 18, lendemain de l’agression communiste en Pologne, Pie XII dénonce en public l’ombre « chaque jour plus menaçante et plus proche [...] de la pensée et de l’œuvre des ennemis de Dieu ». Le 20 octobre, il signe sa première encyclique, Summi Pontificatus, qui déplore que « l’esprit de violence et de discorde répand(e) sur l’humanité des flots de sang et d’indicibles souffrances », mais quitte tout à coup ces généralités dignes de Ponce Pilate - et des précédents messages de l’auteur - pour accuser beaucoup plus précisément :

Le sang d’innombrables êtres humains, même non combattants, a été versé et crie vers le ciel, spécialement celui d’une nation qui nous est très chère, la Pologne, qui a bien droit à la sympathie humaine et fraternelle du monde entier [...] 29.

S’agit-il enfin d’une condamnation des agissements nazis ? Même pas ! En effet, seule la victime est désignée, mais non l’agresseur, qui est soviétique autant qu’allemand. Il faut donc relever que les actes hitlériens ne deviennent criminels que lorsqu’ils sont aggravés par une complicité communiste.

L’agression contre la Finlande, surtout après les premiers revers soviétiques, permet à Pie XII de reprendre cette nouvelle antienne. Il le fait notamment à l’occasion de la visite des souverains italiens, le 21 décembre : selon Ciano30, « le Pape s’est élevé avec une grande violence contre l’Allemagne, à cause de ses persécutions contre l’Église. » Comme Hitler, soucieux de sérier les problèmes, n’a certainement pas aggravé, en ce début de guerre, ses tracasseries envers le clergé allemand, qui au demeurant a béni sans barguigner les divisions prêtes à fondre sur la Pologne, il faut lire ici une nouvelle condamnation de la collusion germano-soviétique : c’est en Pologne que Hitler persécute l’Église, et il la menace en Lituanie, par Staline interposé. Le propos s’adresse au roi et donc, indirectement, à Mussolini, comme le montre la confidence que le souverain en fait immédiatement à son gouvernement.

Mais le Pape n’est pas Daladier, sautant sur l’occasion pour grouper de nouvelles forces contre l’Allemagne et prôner une croisade anti-germano-soviétique. Il nourrit une plus charitable ambition : faire revenir l’enfant prodigue. Il faut donc contredire Saül Friedländer quand il écrit, étonné par la chaleur particulière du message de vœux adressé le 1er janvier à Hitler par Pie XII : À la fin de 1939 et au début de 1940, à l’époque où le Saint-Siège ne pouvait considérer que d’un mauvais œil les relations étroites entre Berlin et Moscou, il semble que Pie XII ait adopté à l’égard de l’Allemagne une attitude complexe, ayant pour résultat plusieurs politiques parallèles ; c’est ainsi que pendant ces mêmes mois, le pape paraît avoir maintenu le contact avec des membres de l’opposition allemande contre Hitler 31.

Rien de plus simple, au contraire, que cette politique. L’anticommunisme en est la valeur cardinale. Hitler est le chef d’État le mieux placé pour détruire le système soviétique. On le lance contre l’URSS, en sacrifiant la Pologne, mais voilà soudain qu’il s’arrête à mi-chemin et menace d’autres pays chrétiens, pire, qu’il favorise une extension du communisme. Rien d’étonnant à ce que Pie XII participe aux intrigues qui visent à le renverser. Mais il ne veut pas la mort du pécheur - il s’agit seulement de le menacer. On lui adresse des vœux très chaleureux pour 1940 : tout est là pour lui faire comprendre qu’ils sont conditionnels, et que la bienveillance pontificale ne lui est acquise que s’il marche dans les voies du Seigneur. Ou, pour mieux dire, que le vœu lui-même porte là-dessus.

Le plus important, comme il sied à un homme d’Église, ne réside pas dans ses textes du Nouvel An, mais dans son message de Noël, adressé au monde entier. Il y définit cinq « points fondamentaux d’une paix juste » : droit à l’indépendance de toutes les nations, désarmement, reconstruction d’une organisation internationale, meilleure prise en compte des intérêts des nations et des minorités ethniques, au besoin par une révision des traités, sont les quatre premiers. Le cinquième mérite une citation intégrale :

Mais même les meilleurs et les plus complets des règlements seront imparfaits et condamnés en définitive à l’insuccès si ceux qui dirigent le sort des peuples, et les peuples eux-mêmes, ne se laissent pas pénétrer toujours plus par l’esprit, celui qui seul donne vie, autorité et force d’obligation à la lettre morte des paragraphes convenus entre les nations ; c’est-à-dire, par ce sens d’une responsabilité intime et aiguë qui mesure et pondère les statuts humains suivant les normes saintes et indestructibles du droit divin ; par cette « faim et soif de justice », proclamée comme une béatitude dans le Sermon sur la Montagne, qui présuppose la justice morale ; par cet amour universel qui, résumé et but ultime de l’idéal chrétien, jette par là un pont vers ceux même qui n’ont pas le bonheur de partager notre foi 32.

Seuls, donc, les communistes sont exclus de la paix, parce que non contents de n’avoir pas le bonheur de partager la foi chrétienne, ils s’en sont fait les ennemis. Ils satisfont d’ailleurs aussi peu aux quatre premières conditions, occupés qu’ils sont à agresser de petites nations, à brimer des minorités ethniques, à défier la SDN et à s’armer jusqu’aux dents. Le moment paraît bien choisi pour constituer contre eux une entente planétaire, et pour leur infliger en toute bonne conscience une croisade. Pourquoi diable l’Allemagne s’obstine-t-elle à prendre un chemin inverse ?

Mais Pie XII ne se contente pas de parler. Il agit. Il n’a pas de simples « contacts avec des membres de l’opposition allemande », il est très précisément au courant de leur projet d’éliminer Hitler et il l’encourage. Il assure d’autre part la liaison entre eux et l’Angleterre, en l’occurrence avec Halifax. Costello a bien décortiqué tout cela 33. Une chose est claire : ce qui motive les conjurés allemands et le souverain pontife, c’est l’ordre donné par Hitler à ses armées de prendre l’offensive en Belgique et en Hollande à la mi-janvier. Et par un juste retour des choses, lorsqu’il annule cet ordre en invoquant, devant ses généraux, le fait que les plans ont été divulgués aux alliés par la faute d’un officier qui, chargé de leur transport, a atterri par erreur près de la ville belge de Mechelen, le pape obtient la mise en sommeil du complot contre Hitler34. Le 16 mars enfin il annonce à l’ambassadeur anglais qu’il y a eu trop d’indiscrétions et de tentatives concurrentes : il se retire du projet35.

Cette analyse, qu’omettent les ouvrages sur Pie XII, fussent-ils récents et laïques, mais sans en proposer d’autre, rend assez bien compte de la place de son pontificat dans l’histoire de l’Église. C’est un réactionnaire et un revanchard, à l’affût de tout ce qui peut remettre en cause les vieux verdicts de l’histoire, du schisme orthodoxe à la Réforme. Il faut développer l’influence catholique, prioritairement, en Russie et en Allemagne. Pie XI avait sévèrement condamné l’Anschluss, qui intégrait de force au Reich un pays très catholique. Pie XII, non seulement ne reprend pas cette condamnation dans son discours-programme de Noël 1939, mais a bien l’air de se servir des Autrichiens comme d’un cheval de Troie. Du coup se trouve éclairée la propension du Vatican à protéger, à partir de 1945, un certain nombre d’anciens nazis, Allemands ou collaborateurs : affaire d’honneur peut-être, de solidarité en tout cas. Jusqu’à sa mort il ne regrettera rien, mais laissera à son successeur Jean XXIII la possibilité, voire l’obligation, du coup de barre de Vatican II par lequel l’Église fera des droits de l’homme sa doctrine officielle.

Mais revenons à février 1940 : le retrait pontifical du complot contre Hitler ouvre la voie à une négociation, dont le maître d’œuvre sera le sous-secrétaire d’État américain Sumner Welles.

La manœuvre des États-Unis

Roosevelt a sur les problèmes de la guerre commençante une position complexe. S’il prend ses distances à l’égard des appeasers américains, il maintient tout de même l’un des plus notoires au poste capital d’ambassadeur à Londres. Très attentif aux affaires européennes, il ne rejette pas a priori l’idée de s’en mêler mais se conduit comme Raminagrobis, jouant la somnolence pour laisser les plaideurs en découdre, tout en guettant le moment de croquer l’un et l’autre. Soucieux de contester le rôle dirigeant que l’Angleterre a cru pouvoir conserver pendant l’entre-deux-guerres, il a joué contre elle le développement du nazisme mais à présent, sans doute, son souci dominant est de lui imposer des limites. Il s’emploie donc à faire amender la loi de neutralité et y parvient le 4 novembre : c’est sur son instance que le Congrès lève l’embargo sur les armes à destination des pays belligérants, ce qui favorise les Alliés, mais aussi les affaires, par la terrible exigence du paiement comptant. Déjà, le 4 octobre, il faisait savoir à Daladier de la manière la plus confidentielle que les États-Unis toléreraient jusqu’à nouvel ordre dans leurs eaux territoriales les navires marchands alliés pourvus d’un armement défensif36. Tout est donc dosé, et la prudence reste la loi suprême. L’agresseur de la Pologne n’est même pas nettement identifié par les messages du Président. Or les événements de Finlande le voient, tout à coup, devenir beaucoup plus clair.

C’est dès le début des pourparlers exigés de la Finlande par l’URSS qu’il monte au créneau. Le 12 octobre, il exprime à Kalinine, président du Soviet suprême, son désir de voir maintenus de bons rapports entre l’URSS et la Finlande. Le 29 novembre, veille de l’attaque soviétique, c’est son ambassadeur Bullitt qui enclenche le processus de la condamnation de l’agresseur par la SDN. Il semble bien aussi que la guerre scandinave ait précipité le rapprochement public de la Maison-Blanche et du Vatican.

Au terme de l’allocution de Noël qu’on vient d’analyser, Pie XII annonce aux cardinaux, ses auditeurs, non plus la mais une bonne nouvelle : Roosevelt lui a écrit - alors que les relations diplomatiques étaient rompues depuis 1867-, et lui envoie un ambassadeur extraordinaire, Myron Taylor. Le tout, après un entretien avec Mgr Spellman, archevêque de New-York. Dans sa lettre, le président caractérise la guerre comme une « crise de la civilisation chrétienne ». Il insiste sur les « idéaux communs » qu’il partage avec son correspondant et lui propose d’œuvrer en commun pour la paix :

À l’heure actuelle, aucun chef spirituel, aucun chef civil ne peut présenter un plan concret capable de mettre fin à la destruction et de préluder à une reconstruction du monde. Cependant, il est certain qu’une heure viendra pour cette tâche 37.

La paix ne saurait être pour tout de suite ? Il faut donc que le temps, soit par l’effet du combat, soit par un autre moyen, modifie la situation : dans quel sens et jusqu’où ? Deux interprétations se présentent : on attend que l’Allemagne change, ou bien qu’elle soit vaincue. Le raisonnement est parallèle à celui du pape : l’Allemagne viendra à résipiscence et fera des concessions aux Alliés pour mener enfin la bonne lutte, antisoviétique, soit sous la direction de Hitler soit après son renversement, ou bien elle s’obstinera et sera vaincue avec la patrie du communisme. En ce mois de décembre, il s’agit avant tout de lui faire honte de sa collusion avec les Soviétiques en Finlande.

Nous disposons d’un brouillon de Roosevelt, trouvé par le chercheur italien Ennio di Nolfo dans les papiers de Taylor et lui fixant sa mission. Outre diverses questions d’ordre interne aux États-Unis figure un plan de paix en quatre points :

1 Liberté religieuse. 2 Liberté de communication [...]. 3 Réduction des armements. 4 Liberté du commerce entre les nations 38.

Voilà qui ne laisse guère de place au doute : la mission de Myron Taylor et celle de Sumner Welles n’ont d’autre sens que la recherche, par les États-Unis, de la paix générale. La réparation des injustices territoriales commises par l’Allemagne tient peu de place dans leurs préoccupations. Il s’agit avant tout, sinon uniquement, de rétablir en Europe un régime de « porte ouverte », pour les marchandises, les idées, l’information. La vague d’antisoviétisme soulevée par la guerre de Finlande sert de justificatif à cette offensive de paix. En février, devant un congrès de jeunes réuni sur la pelouse de la Maison-Blanche, le Président justifie en termes révélateurs l’octroi d’une aide américaine à la petite nation nordique :

Comme beaucoup d’entre vous, j’avais espéré que la Russie finirait par trouver la solution des problèmes qui se posent pour elle. J’avais espéré que son gouvernement deviendrait un jour pacifique et vraiment populaire, qu’il serait un gouvernement librement élu et ne porterait pas atteinte à l’intégrité des nations voisines.

Aujourd’hui cet espoir s’est écroulé ou, du moins, il nous faut attendre des jours meilleurs. L’Union soviétique, comme le savent parfaitement tous ceux qui ont le courage de regarder les choses en face, est sous la coupe d’une dictature aussi absolue que toutes les autres dictatures du monde. Elle a fait alliance avec une autre dictature et elle a envahi le territoire d’un voisin si minuscule qu’on ne saurait le croire capable de lui faire le moindre tort, d’un voisin qui ne cherchait qu’à vivre en paix selon les lois de la démocratie - et même d’une démocratie de mode avancé 39.

Rien ne manque à ce jugement pour le rapprocher de ceux de Daladier, Mussolini et Pie XII. Le pacte germano-soviétique est interprété comme une « alliance » et la Finlande - où le parti communiste est interdit depuis toujours - reçoit un brevet de haute démocratie. L’argument soviétique suivant lequel sa proximité de Leningrad en fait une base d’attaque redoutable si elle donne asile à un puissant ennemi, est cyniquement ignoré. L’orateur, par là même, fait un clin d’œil à l’Allemagne : au lieu de signer des pactes, elle ferait mieux d’envoyer une armée au secours de la Finlande, et on lui laisserait toute latitude pour étrangler ensuite l’URSS.

Jugement excessif ? Mais une autre convergence avec Daladier, Pie XII, Mussolini et aussi Chamberlain veut que Roosevelt, quand il se mêle de consulter les grandes puissances, ignore et bafoue les Soviétiques. Ce que Daladier, Mussolini et Chamberlain ont fait à Munich, ce que Pie XII a fait le 3 mai 1939 quand pour « sauver la paix » il a proposé une conférence à cinq - Allemagne, France, Angleterre, Italie, Pologne -, Roosevelt l’imite en février-mars 1940 lorsqu’il envoie son homme de confiance Sumner Welles visiter, pour s’enquérir de leur attitude devant la guerre, la France, l’Angleterre, l’Allemagne, l’Italie et le Vatican. Robert Sherwood, auteur du Mémorial de Roosevelt, justifie laborieusement l’omission d’une étape à Moscou. Il pourrait invoquer la condamnation de la SDN - mais après tout, les États-Unis n’en étaient pas membres, ni l’Allemagne, ni l’Italie ! Il se rabat donc sur des arguments de type réaliste :

À vrai dire, le prestige de l’URSS était alors si bas qu’on considérait déjà cette nation comme une prochaine victime de l’Allemagne et qu’on lui déniait toute puissance offensive. La Russie - et ce n’était pas à la gloire de son armée - menait alors une campagne d’hiver contre la petite Finlande et y faisait piètre figure 40.

Cette argumentation emberlificotée contient un aveu : on voyait dans l’URSS une petite puissance, on s’attendait à un assaut allemand contre elle et cependant, tout démocrate qu’on fût et attaché à la défense des faibles, on n’éprouvait nul besoin de la visiter pour connaître ses désirs et ses besoins. Signe qu’en fait on espérait, on encourageait les desseins prêtés à l’Allemagne. La faiblesse démontrée dans la guerre de Finlande, loin de remplir de désespoir des dirigeants américains qui auraient compté sur les Russes pour faire contrepoids aux Allemands, leur donnait, en revanche, des idées. Avant tout, l’idée européenne. La thèse de Pierre Mélandri sur Les États-Unis face à l’unification de l’Europe (1945-1954)41 commence par rappeler les avatars de leur position sur la question depuis 1918. Ils voyaient, en gros, dans un effacement des frontières européennes un facteur de stabilité, propice aux affaires, en dehors des périodes où l’entreprise leur paraissait dirigée contre eux : crise de 1929, conquête nazie. Rencontrant en 1974 Averell Harriman, diplomate survivant de l’équipe de Roosevelt, l’auteur l’entendit raconter qu’il arrivait souvent aux hommes d’affaires américains de l’entre-deux-guerres de « plaindre leurs homologues du Vieux-Continent d’avoir à subir les désastreuses conséquences d’autarcismes économiques essentiellement dictés pat des considérations de défense nationale42 ». Il faut rapprocher cette considération du diagnostic, constant chez Roosevelt à travers tous ses changements, de la guerre comme une « maladie » : qu’il propose la mise en quarantaine du nazisme en 1937 ou exige sa capitulation sans conditions à partir de 1942, c’est bien toujours un microbe qu’il s’agit d’éliminer. Or, pendant les premiers mois de 1940, l’Oncle Sam se voit comme un médecin qui peut pénétrer dans la chambre du malade et tenter sur lui des médications non chirurgicales.

Par son existence même, la mission Welles est un camouflet aux Alliés, qu’elle place sur le même plan que l’agressive Allemagne et l’ondoyante Italie. L’un des documents les plus pénibles que l’on puisse lire à cet égard est une note de l’ambassadeur de France où on voit les Américains mentir sans finesse sur leurs prétendus désaccords et jouer des ennuis sanitaires du président : M. Bullitt, avec qui je viens d’avoir un long et confiant entretien, m’a demandé de faire savoir à Votre Excellence qu’il avait appris la mission de M. Sumner Welles hier en descendant d’avion et que, s’il avait été prévenu, il s’y serait opposé.

Il attribue la responsabilité principale de cette initiative à M. Sumner Welles lui-même, désireux de jouer les premiers rôles avant que le poste de Secrétaire d’État ne devienne vacant, soit à la suite des élections, soit même avant cette date au cas où M. Cordell Hull serait le candidat du parti à la Présidence. Quant au Président, actuellement très fatigué, comme il lui advient toujours à la veille du repos trimestriel que sa santé l’oblige à prendre, il se serait rendu à des considérations de politique intérieure sans prendre garde à l’équivoque qui risque d’affecter sa politique extérieure pendant les prochaines semaines.

Bon prince, l’ambassadeur français de Saint-Quentin, qui signe le 10 février ce message à Daladier, admet l’excuse, non sans réserves :

L’explication me paraît vraisemblable, bien que lorsque le président commet une imprudence, ses collaborateurs intimes cherchent à la couvrir en s’accusant les uns les autres 43.

Welles prolongeant son séjour au-delà de la guerre de Finlande et jouant un rôle certain dans le remplacement de Daladier par Reynaud, non sans essayer de peser sur la carrière de Churchill, il en sera surtout question au chapitre suivant. On se contentera ici de relever la manière dont le diplomate enfonce des coins entre la France et l’Angleterre, tout en laissant paraître ce que sa mission doit à la nouvelle idylle entre la Maison-Blanche et le Vatican. André de Laboulaye, ancien ambassadeur de France à Washington, était chargé, sous Giraudoux, de la propagande française en direction de l’Amérique. Il écrit dans une note du 11 mars pour rendre compte d’un entretien datant du 8, au cours duquel Welles l’a dissuadé de tout zèle en direction de l’opinion américaine :

Sur un point cependant le sous-secrétaire d’État a laissé entendre que notre action pourrait tenter de s’exercer. C’est sur les milieux catholiques américains qui, sous l’influence du clergé irlandais, sont fort hostiles à l’Angleterre et par contrecoup à la France. Je lui ai signalé à ce propos ce que nous avions déjà fait à ce sujet : la présence de M. Gilson, de M. Maritain, du RP Ducatillon, etc. Il a été heureux de l’initiative que nous avions prise et l’a vivement approuvée. Pour la compléter il conviendrait, à son avis, de toucher les grands chefs du catholicisme aux États-Unis et il a mentionné notamment le nouvel archevêque de New-York, Mgr Spellmann, grand ami du Pape Pie XII [...]. Tout en se félicitant de la solidité et de l’étroitesse des liens qui existaient actuellement entre la France et l’Angleterre, le sous-secrétaire d’État marqua toutefois que cette intimité des deux grandes démocraties européennes ne devrait pas se traduire aux États-Unis par une action commune. « Vous savez aussi bien que moi, dit-il, que dans bien des milieux américains l’Angleterre n’est pas très populaire et vous perdriez votre crédit, qui est grand, mais en partie de caractère sentimental, en vous solidarisant trop complètement avec les Anglais. » 44

Au total, pendant la guerre de Finlande, on a l’impression que les États-Unis ont du temps devant eux : le fait même d’envoyer un diplomate en tournée montre qu’on entend moins sauver le pays attaqué que profiter de l’attaque pour faire avancer une politique, celle de la réconciliation européenne. C’est ainsi que l’aide concrète à la Finlande se perd dans les méandres de la loi de neutralité : ne pouvant ni cash ni carry, le petit pays a besoin d’une loi nouvelle pour se voir octroyer un prêt, et elle n’est votée que le 28 février 193645.

Pour conclure d’un mot sur les actions très parallèles de la Maison-Blanche et du Vatican, on dira que les deux instances ont pour souci premier de rétablir la paix entre les puissances capitalistes européennes. Elles sont aux antipodes des préoccupations churchilliennes et sont amenées à se méfier aussi de Daladier, trop suspect, dans son zèle antisoviétique, de viser indirectement l’Allemagne.

Le versant balkanique

Quel que fût l’esprit de discipline du peuple allemand, celui-ci ne pouvait apprendre sans déplaisir que l’URSS avait acquis la liberté de malmener à sa guise le vaillant peuple finlandais, jadis soutenu par l’armée allemande dans sa lutte pour l’indépendance. Plus douloureuse encore était la disparition des États baltes, qui obligeait l’Allemagne à retirer ses colons, établis depuis des siècles dans ces marches orientales du continent européen. La prise de la Bessarabie [...] était enfin une atteinte au prestige du Reich allemand, champion des intérêts de l’Europe centrale et par cela même défenseur attitré du Danube, depuis sa source jusqu’à ses embouchures.

C’est en ces termes percutants que Grégoire Gafenco46, alors ministre roumain des Affaires étrangères, montre l’intime connexion des problèmes posés par le pacte germano-soviétique dans la zone séparant les deux puissances.

Son livre attire notre attention sur l’alternative offerte aux victimes désignées d’une expansion russe vers le sud, Roumanie et Turquie avant tout : soit elles se jettent résolument dans les bras des Alliés - et cela pose le problème des moyens mis en œuvre par ceux-ci pour les secourir en cas d’attaque « germano-soviétique » ; soit elles jouent sur les limites du rapprochement Hitler-Staline, et font appel plus ou moins discrètement à la protection allemande. Elles peuvent enfin se jeter à l’eau, et poser carrément au Kremlin la question de ses visées, de manière à rechercher un compromis.

La Roumanie, sans illusion sur l’appétit soviétique en Bessarabie, n’a même pas envisagé la dernière solution. La Turquie, en revanche, qui avec la fermeture ou l’ouverture de ses détroits disposait d’une belle monnaie d’échange, a cherché à la faire valoir à l’occasion, peu ordinaire, d’un séjour de près d’un mois du chef de sa diplomatie dans la capitale soviétique, pour finalement ne rien signer. Saradjoglou réside en effet à Moscou du 23 septembre au 18 octobre 193947. Détail intéressant, il reçoit pour cela les compliments rétrospectifs du Finlandais Mannerheim, qui aurait aimé que son pays, au lieu d’attendre l’orage, se montrât aussi « actif ». Finalement le ministre turc refuse de fermer les Dardanelles aux alliés et, sitôt rentré chez lui, signe le 19 octobre un traité bien avantageux avec la France et l’Angleterre, qui pratiquement s’engagent à soutenir la Turquie sans contrepartie.

Côté roumain, pas question d’un tel jeu : c’est entre les Alliés et l’Allemagne qu’on peut faire mine de balancer. Or le pacte germano-soviétique et les premiers indices, en septembre, d’un protocole secret partageant l’Europe orientale, laissent craindre une invasion de la Bessarabie, province d’ailleurs ouvertement revendiquée par la presse soviétique dès le lendemain du départ de Saradjoglou, afin sans doute de bien montrer que cet échec diplomatique n’enlevait rien au vieux désir de Moscou de récupérer cette région.

Il n’y a pas, en principe, besoin de négociations avec l’Ouest : l’Angleterre a accordé sa garantie à la Roumanie comme à la Pologne et on voit mal la France ne pas lui emboîter le pas comme elle l’a fait dans ce dernier cas. Cependant, le 14 décembre 39, Reginald Hoare, ambassadeur britannique à Bucarest, fait savoir à Gafenco que la garantie anglaise ne peut guère jouer qu’avec le soutien des Turcs et la bienveillance des Italiens... et il demande que les Roumains eux-mêmes s’assurent de ces deux choses ! Attitude diamétralement opposée, soit dit en passant, à celle qu’on avait observée vis-à-vis de la Pologne : la garantie était alors éthérée, insoucieuse des conditions de sa réalisation. Elle ne s’accompagnait pas du vœu que la Pologne engageât des pourparlers avec des pays voisins pour améliorer sa position stratégique. Elle en faisait encore moins une condition.

Gafenco interprète la démarche (verbale, mais il en obtient sur-le-champ une confirmation écrite) comme une manière de se laver les mains - du moins l’écrit-il ainsi en 194348. Il n’empêche que sur le moment il demande, et obtient, réponse positive des deux gouvernements en question. D’après Villelume, le gouvernement roumain, se fondant sur la certitude de ces réponses, a dès le 15 décembre remis une note à Hoare, exigeant le jeu de la garantie anglaise. Villelume consigne la chose dans son journal le 1649, preuve que les nouvelles vont vite et que la France s’y intéresse. La guerre russo-finlandaise entraîne donc, dans les Balkans aussi, un resserrement du camp allié, contre l’URSS et secondairement contre l’Allemagne, dans le cas où celle-ci s’entêterait à soutenir les visées russes. On s’en aperçoit lors de la conférence balkanique du 2 février 1940, à Belgrade. Couronnant des mois d’efforts de la diplomatie française et du général Weygand, la Roumanie, la Grèce, la Yougoslavie et la Turquie étudient enfin les moyens de faire face ensemble aux dangers de l’heure. Sur une proposition de Saradjoglou, chaleureusement appuyée par le dictateur grec Metaxas, on décide d’élaborer un plan de défense commun face à toutes les possibilités d’agression.

L’avortement des grands projets

Une ligne de fantômes blancs traverse puis retraverse le fossé couvert de neige. Les bombes soviétiques sont tombées plus loin et le train finlandais peut repartir. L’une des silhouettes, enlevant son drap, laisse voir un luxueux manteau de fourrure.

Harold Macmillan, futur premier ministre (1957-1963), est alors un simple député conservateur, l’un des rares à placer depuis longtemps ses espoirs en Churchill50. Il est en mission non officielle, pour le compte d’un comité d’aide à la Finlande dont la cheville ouvrière se trouve être Leo Amery, l’un des principaux adversaires conservateurs de Chamberlain et de l’appeasement. Avant d’accepter d’en faire partie, Macmillan avait demandé l’avis de Churchill, qui avait conseillé la participation tout en laissant entendre que, pour lui, l’essentiel était de prendre pied en Norvège et de couper le ravitaillement de l’Allemagne en fer. Le comité agit en liaison avec des Américains, notamment l’un des fils de Roosevelt, Kermit. Il envoie Macmillan en mission à Helsinki le 10 février, 5 jours après les décisions du conseil suprême. Il arrive le 13, en pleine offensive soviétique contre la ligne Mannerheim, et embrasse alors la cause finlandaise plus passionnément que ne le commanderait le point de vue churchillien. Il est vrai qu’il est pris en main par l’ambassadeur Snow, adversaire de toute tentative anglaise pour séparer la Russie de l’Allemagne, et l’attaché militaire Magill, qui se fait l’écho d’un « sentiment général », partagé par Mannerheim lui-même, que les attaques soviétiques sont à présent dirigées par des Allemands, sans autre élément de preuve que leur plus grande efficacité ! Le bobard contaminera aussi Reynaud, qui le resservira au conseil suprême 51. Dès le 15, Macmillan se met à réclamer directement au gouvernement britannique, par-dessus la tête d’Amery et des dirigeants du comité restés à Londres, une accélération des envois de troupes et d’équipements.

Cependant, il est arrêté sur le chemin du retour, le 22, par un message de Butler, sous-secrétaire d’État au Foreign Office et fidèle second de Halifax. Il le prie de passer quelques jours à Stockholm, puis à Oslo, afin de sonder les sentiments des dirigeants suédois et norvégiens sur les événements en cours. Cela nous vaut, dans ses mémoires rédigés à partir de notes journalières longuement citées, de précieuses indications sur la situation scandinave à la veille de la bataille de Norvège52, mais pour l’heure le Foreign Office torpille sa mission, en l’empêchant de rentrer d’urgence pour mobiliser l’opinion anglaise à coups de conférences et de meetings. C’est qu’il semble bien que, vers la mi-février, Londres s’oriente vers un sabotage délibéré de l’aide à la Finlande. Et l’on peut se demander si le secrétaire d’État aux Affaires étrangères ne devance pas alors de quelques longueurs le premier ministre.

Déjà, lors du conseil suprême tenu le 5, les dés apparaissent quelque peu pipés. Les secours, si on ne viole aucun pays neutre, ne peuvent venir que par mer et il s’agit avant tout de reprendre aux Soviétiques le port de Petsamo. Il sera de bon ton, dans le demi-siècle suivant, de dire que c’était utopique, avec le matériel de l’époque. Comment expliquer alors que ce soient les Finlandais qui aient le plus tenu à cette idée ? Avaient-ils oublié leur climat ? Étaient-ils d’une insigne mauvaise foi, prêts à dorer toutes les pilules pour débloquer l’aide alliée ?

En février encore, une attaque sur Petsamo est instamment demandée par les interlocuteurs finlandais de Macmillan. Elle a été mise à l’étude peu après le conseil suprême de décembre, sur une suggestion de la Finlande relayée avec empressement par la France53. Or, après avoir laissé le commandement français s’enferrer dans ce scénario, les ministres anglais sont venus au conseil du 5 février bardés de rapports d’experts estimant tout débarquement impossible dans cette région.

Il faut donc passer par la voie de terre et Chamberlain propose de « faire d’une pierre deux coups » en débarquant d’abord à Narvik, puis en allant à pied vers la Finlande, avec un tiers environ de l’effectif initial, déguisé en « volontaires ». Daladier se résigne et accepte ce plan, sans doute parce qu’il serait plus long encore et plus aléatoire d’essayer de faire revenir Chamberlain sur sa conviction. Il choisit donc de le prendre au mot et de tout faire pour presser le mouvement. Mais quand enfin un départ pour la Norvège se précise l’heure est, au gré des Finlandais, passée.

Il faut dire que, le 5 février, l’expression « sauver la Finlande » n’a pas exactement le même sens pour les deux gouvernements. Pour Daladier il s’agit d’éviter qu’elle en soit réduite à traiter avec Moscou. Pour Chamberlain, il faut seulement « éviter qu’elle ne disparaisse54 » : on peut en conclure qu’il est précisément impatient de ce que Daladier redoute, un compromis qui sauve la face de l’URSS en lui accordant une partie au moins de ses revendications, et calme le jeu dans toute la région.

Un livre sur Churchill et les Français se devrait de citer longuement et d’analyser minutieusement les interventions du ministre anglais de la Marine lors de sa première participation au conseil suprême interallié. C’est là chose impossible : il n’ouvre pas la bouche, sinon sur un point très secondaire, la nécessité de doubler l’attaque en Norvège par des diversions55. Ce non-événement est lourd de sens. Il faut noter tout d’abord que Halifax est plus muet encore. À part, très brièvement, Ironside, aucun autre Anglais ne parle que Chamberlain et Churchill. La concentration de la parole au profit du chef de gouvernement est plus poussée encore du côté français. Cette situation prévaut dans toutes les séances, sous Daladier comme, en mars-avril, sous Reynaud. Ce n’est qu’après la venue au pouvoir de Winston que la parole sera mieux répartie - avant tout parce que le déclenchement de la grande attaque allemande fera la part plus belle aux interventions des militaires. Cependant, Churchill est un personnage suffisamment exceptionnel et suffisamment bavard pour que le respect, par lui, d’une règle de silence mérite explication.

Sur le bateau qui emmenait la délégation, il avait joué les hôtes et organisé des distractions, par exemple la destruction au canon d’une mine flottante. Il avait tenu à ce que le premier ministre revêtît un casque et, selon le général Ismay, « la présence simultanée de ce couvre-chef mal adapté et du célèbre parapluie mal roulé avait un aspect assez cocasse56 ».

Sur le plan intellectuel c’est la même chose : Churchill coiffe au maximum Chamberlain de ses idées puis le soutient, de son approbation muette, devant les Alliés.

Simplicité française et arrière-pensées britanniques

Daladier avait aussi compté sans le brusque refroidissement des rapports anglo-italiens. C’est le 17 février, au moment où une action concertée en Finlande s’impose absolument, que Londres rompt ses négociations commerciales avec Rome et annonce un renforcement draconien du blocus imposé à la Péninsule, à compter du premier mars. L’après-guerre en a fait, sans justification, porter la responsabilité à Mussolini, qui aurait brutalement mis son veto à un accord mis au point par Ciano et Percy Loraine. Exemple caractéristique d’une démarche consistant à charger l’Axe pour ne causer nulle peine, même légère, à ses vainqueurs. La responsabilité, au contraire, apparaît ici tout anglaise. L’Italie était bien engagée sur le chemin qu’elle avait suivi en 1914-1915 - désertion du camp allemand, neutralité, alliance à l’ouest. Elle pouvait en brusquer l’achèvement à la faveur de la guerre finlandaise. Puisqu’elle aidait la Finlande, était-ce le moment de la punir d’un blocus ?

Le très officiel ouvrage sur la Politique étrangère britannique dans la Seconde Guerre mondiale 57 indique que Mussolini a donné son accord le 2 pour le retirer le 8. Une explication semble s’imposer et s’impose en effet, dans le raisonnement de l’auteur : la « pression allemande ». Or ce livre, scrupuleux et documenté, ne cite ici nul écrit, nul témoignage. À quoi bon se fatiguer à prouver une chose évidente ? Mais il faut aussi passer sous silence une action anglaise qui, elle, donne la clé du revirement mussolinien, ou tout au moins une piste sérieuse : le 3 février, Londres a fait subitement monter les enchères en présentant des demandes de livraison d’armes et de munitions destinées, selon Maurice Vaussard, à « mettre à l’épreuve le détachement effectif de l’Italie d’avec l’Allemagne58 ». Relevons enfin que, si la démarche anglaise était innocente et allait dans le sens de la volonté affichée des Alliés d’« aider la Finlande », elle aurait pu et dû être mise à l’ordre du jour du conseil suprême du 5 février.

Mussolini, ainsi mis en demeure, répondit négativement le 8, déclenchant, le 17, l’annonce des représailles charbonnières pour le 1er mars. Une telle nouvelle survenant dans un monde où beaucoup commencent à se demander pourquoi les secours promis à la Finlande, si publiquement promis, se matérialisent aussi peu, sonne évidemment comme un glas. Tout le monde peut comprendre que la coalition fraîchement esquissée se défait déjà. Sans qu’il soit un instant pensable, pour la France, de punir l’Angleterre en s’éloignant d’elle : le 1er mars, quand la décision anglaise entre en vigueur, nous voyons Georges Pernot, ministre du Blocus, informer platement Daladier :

Lorsqu’il avait été décidé d’arrêter les exportations allemandes il avait été convenu avec le gouvernement britannique d’excepter, à titre temporaire, de cette mesure, les charbons allemands parvenant par mer en Italie.

Le Gouvernement Anglais désirait en effet engager des négociations à ce sujet avec le Gouvernement Italien. Ces pourparlers n’ayant pas abouti, j’ai décidé, d’accord avec nos Alliés, que ces exportations seraient arrêtées par nos croisières à dater d’aujourd’hui 1er mars59.

Une seule chose étonne dans ce courrier : son sens. On s’attendrait plutôt à ce que, sur un problème de ce calibre, ce soit Daladier qui informe son ministre de la décision finale - à moins qu’elle ne soit prise en conseil des ministres. Le ministère français du blocus dispose en effet d’une grande autonomie, notamment dans ses rapports avec son homologue britannique, mais tout de même, lorsque les décisions ont une telle importance diplomatique et militaire, il semble qu’une concertation intergouvernementale devrait y présider : indice que sur ce dossier Daladier a tergiversé, voire boudé, et qu’il n’y a plus rien eu d’autre à faire que d’emboîter le pas aux Anglais, et de l’en informer ?

Mais la suite de cette note aborde un deuxième point, qui permet d’y voir un peu plus clair : Pernot informe Daladier qu’un vapeur soviétique, chargé de wolfram vraisemblablement destiné à l’Allemagne, le Senenga, que les Anglais s’apprêtent à relâcher après l’avoir intercepté, ne devrait ce traitement de faveur qu’à une menace soviétique de faire désormais escorter ses bateaux de commerce par des bateaux de guerre. C’est du moins ce que vient d’affirmer un journal japonais. Pernot recommande à Daladier de communiquer l’information aux Anglais et conclut :

Il est possible, en effet, que le Gouvernement Britannique hésite à paraître céder devant la force et considère que, étant donné ce nouvel aspect de la question, il serait regrettable de laisser croire à une divergence de vue entre les gouvernements alliés sur la politique à suivre vis-à-vis du blocus.

Pernot n’est donc pas si pro-anglais que cela. Dans l’affaire du charbon il ne peut qu’appliquer la décision de blocus, mais il tente de prêter main-forte à Daladier en attisant tout ce qui peut gêner les rapports anglo-soviétiques. Or il est tard, bien tard.

L’Angleterre en effet à ce moment, non contente de traîner les pieds dans l’aide à la Finlande et de chagriner l’Italie, esquisse un net rapprochement avec l’URSS elle-même. Elle envoie le député travailliste Stafford Cripps en mission exploratoire à Moscou. Et surtout, elle entreprend par l’intermédiaire de Butler, sous-secrétaire d’État de Halifax, un échange de vue sur la Finlande, sans la moindre consultation avec la France. C’est Maisky, l’ambassadeur soviétique à Londres, qui a le premier révélé la chose, dans ses mémoires publiés en 1965 60.

Trouvant Butler plus ouvert que son chef - mais n’est-ce pas un prétexte ? -, il avait convenu de le rencontrer souvent de manière informelle et, ce 22 février, il l’invita à déjeuner. Butler attaqua tout de suite les choses sérieuses, demandant à son hôte ce que les Soviétiques voulaient exactement obtenir de la Finlande, s’ils avaient des visées sur le reste de la Scandinavie et jusqu’à quel degré allaient leurs relations avec l’Allemagne. Maisky fit des réponses propres à le rassurer : l’URSS ne cherchait que sa sécurité, et n’avait avec l’Allemagne aucune alliance. Butler demanda alors si la guerre soviéto-finlandaise ne pourrait pas se terminer par une médiation. Maisky télégraphia à son gouvernement un compte rendu de la conversation et obtint réponse le jour même. Il revit immédiatement Butler - quelle précipitation ! - et lui remit un message officiel du gouvernement soviétique à l’adresse du sien, réaffirmant les intentions pacifiques de l’URSS et sa neutralité dans le conflit entre l’Allemagne et ses voisins de l’ouest. Une demande de médiation anglaise vis-à-vis de la Finlande concluait la communication. Dans cette journée chargée, Butler avait quand même trouvé le moyen, comme on l’a dit plus haut, de télégraphier à Macmillan pour retarder son retour de Stockholm, et les conférences sur le martyre de la Finlande qui s’en seraient suivies.

Les deux hommes se revoient le 24. Joyeux, Butler annonce une réponse officielle de Halifax pour le surlendemain. Le cabinet a pris bonne note des limites du pacte germano-soviétique, mais estime les conditions posées à la Finlande trop dures pour qu’il puisse accepter une médiation. Le Soviétique ne cache pas à son interlocuteur que cette dérobade lui paraît suspecte, qu’elle semble ménager pour l’Angleterre la possibilité de se joindre à une attaque contre l’URSS, et sera comprise ainsi à Moscou. Mais lui-même tempère ce jugement en disant qu’il a reçu le surlendemain des informations de Paris, qui lui ont fait comprendre que, « l’hystérie antisoviétique » ayant fait dans cette capitale « des vagues encore plus hautes », Chamberlain avait aussi refusé sa médiation, en partie, pour des raisons de solidarité interalliée.

Ce point de vue soviétique est des plus éclairants : il montre que décidément la drôle de guerre engendre une drôle de diplomatie, où personne ne coupe tout à fait les ponts, où s’instaure une circulation planétaire de menaces et d’apaisements.

Quant à Cripps, il converse avec Molotov début mars et Halifax résume ainsi le 6, devant le cabinet de guerre, la teneur de son compte rendu : il en ressort que les Soviétiques veulent améliorer leurs relations avec le Royaume-Uni afin de sortir de leur tête-à-tête exclusif avec l’Allemagne. Halifax lui-même estime la chose acceptable, pour peu que survienne la paix entre l’URSS et la Finlande. Le 6 mars ! Une semaine avant cet événement, on voit donc le chef de la diplomatie britannique expliquer à ses collègues qu’il ne serait pas une entière catastrophe, et pourrait autoriser ce gain immense : l’enfoncement d’un coin entre l’Allemagne et l’URSS. Cette amélioration des rapports débouchera même, le 7 mai, sur l’ouverture de négociations commerciales entre le FO et Maisky 61.

Churchill et la Finlande

Et Churchill ? A-t-il fait dans cette affaire fait preuve de francophilie ? Au début, assurément, puisqu’il avoue :

J’éprouvais la plus ardente sympathie pour les Finlandais et je donnai mon appui à toutes les propositions faites en vue de leur venir en aide ; je me félicitais de ce vent favorable qui soufflait soudain ; j’y voyais le moyen de nous assurer un avantage stratégique de première importance en coupant le ravitaillement en minerai de fer de l’Allemagne, d’une importance vitale pour elle 62.

Churchill n’hésite même pas, le 20 janvier, à faire sur la faiblesse de l’Armée rouge l’un des discours les plus imprudents de l’époque. La veille, devant le cabinet, il a respectueusement regretté la décision, imposée par Chamberlain, d’envoyer en Finlande des avions mais non des pilotes63. Parlant le 20 à la radio, il est bien près de l’idée d’une déclaration de guerre anglaise à l’URSS :

Seule la Finlande - superbe, que dis-je, sublime -, au cœur du péril, montre ce que des hommes libres doivent faire. Le service qu’elle rend à l’humanité est magnifique. Elle donne à voir au monde entier l’incapacité de l’Armée de terre et de l’aviation rouges. Bien des illusions sur la Russie soviétique ont été dissipées dans ces quelques semaines de combats cruels sous le cercle polaire. Chacun peut voir comme le communisme pourrit l’âme d’une nation, comme il le fait en temps de paix dans l’abjection et la famine, en temps de guerre dans la lâcheté et l’abomination 64.

Il est assez clair cependant, comme on l’a vu par le témoignage de Macmillan, qu’il agit par opportunisme. Il profite l’affaire finlandaise pour renforcer sa position. Tirant enfin dans le même sens que tout le gouvernement, il développe dans des conditions plus favorables sa pédagogie de guerre à outrance contre l’Allemagne.

Tous les indices concordent : il n’accepte de viser, lointainement, l’URSS, que pour agir immédiatement dans la zone des intérêts allemands, et notamment pour satisfaire l’un de ses plus chers et plus manifestes désirs de la drôle de guerre : faire pénétrer la flotte anglaise dans la Baltique. Il fait tout pour que soit décidée l’expédition de Norvège et ne s’intéresse guère à son prolongement finlandais. En revanche, il insiste pour qu’on trouve un moyen de faire entrer la Suède dans la guerre : c’est là l’objet de son unique correspondance, citée plus haut, avec Halifax. Quant au passage ci-dessus, il est unique en son genre pour toute la deuxième guerre mondiale : fragile passerelle entre l’antisoviétisme en béton des années 1917-1935 et celui de la guerre froide, initié par le discours de Fulton en 1946. En fait, loin de déboucher sur la proposition d’une guerre anglo-soviétique, il ne fait qu’introduire une charge sévère contre les pays neutres, aussitôt très remarquée, notamment de Halifax qui s’efforce, en cachant de moins en moins son irritation devant les initiatives du premier lord, d’en atténuer la portée chez les neutres en question.

François Kersaudy a, le premier, montré comment Churchill avait dès le mois de septembre attiré l’attention du cabinet sur le minerai de fer suédois et cherché à obtenir, pour entraver son acheminement vers l’Allemagne, que la Navy reçût du cabinet la mission de miner les eaux territoriales norvégiennes. Il s’est heurté non seulement à un mauvais vouloir, mais à une surenchère : ses adversaires, particulièrement Halifax et Ironside, tiennent qu’il faudra occuper un jour les mines elles-mêmes, avec l’accord de la Suède et de la Norvège, et qu’il convient de ne pas les effaroucher par cette première opération : ainsi, au projet « restreint » de Churchill s’oppose le projet « élargi ». Comme le note ironiquement Butler, « le bien était l’ennemi du mieux ». Les deux hommes obtiennent le 12 janvier un retrait du projet de minage. Winston le remet inlassablement en discussion alors que se précisent, sans pour autant se décider, les projets franco-britanniques de débarquement à Narvik. Une nouvelle fois, le 29 février, le cabinet rend une décision négative sur le minage, et évasive sur le projet « élargi » 65.

Les minutes du cabinet révèlent, le 14 mars, une passe d’armes assez sévère entre les deux ministres. Halifax, disant qu’on avait intérêt a ménager les amours-propres scandinaves, pour convaincre peu à peu la Suède et la Norvège d’accepter un parapluie occidental contre les Russes, s’oppose de front à Winston, qui avait envisagé ouvertement de violer leur neutralité. Il se pose en diplomate qui calme les esprits et contient les Soviétiques en faisant des sourires à tout le monde, face à un Churchill aventuriste qui prend le risque de provoquer la terre entière. Winston se récrie énergiquement 66 :

Le premier Lord de l’Amirauté dit qu’il avait pris cette position pour attirer l’attention du cabinet de guerre sur une façon de continuer l’action en Scandinavie pendant qu’il était encore temps. L’état-major de la marine était certainement inquiété par le danger qui pourrait éventuellement résulter d’une expansion russe vers le nord, mais ce danger à long terme ne pourrait certainement justifier une mesure aussi drastique que l’invasion d’un pays neutre. C’était seulement l’espoir de s’assurer du minerai et ainsi d’abréger la guerre, et peut-être d’éviter le massacre qui dans le cas contraire s’ensuivrait inévitablement sur le front de l’ouest, qui pouvait justifier cet acte. Il craignait que l’occasion de mettre le pied en Scandinavie ne se renouvelle pas.

Notons encore que Churchill, pendant la guerre de Finlande, ne néglige pas les occasions de frapper l’Allemagne directement, sur son territoire. On a vu que, le 5 février, il interrompt le monologue de Chamberlain pour suggérer que l’expédition vers la Norvège s’accompagne de diversions contre l’Allemagne. À cette époque, il se passionne pour la mise au point des mines fluviales. Dès qu’il l’estime suffisante, il fait mettre à l’ordre du jour des conversations franco-anglaises le plan « Royal marine » de minage du Rhin à partir du territoire français qui, adopté par le cabinet de guerre le 6 mars67, va être un point nodal de ses relations avec l’Hexagone.

La guerre de Finlande est donc un moment crucial de l’affrontement entre Churchill-la-guerre et Halifax-la-paix. Le premier fait tout pour que la poudre parle, quitte, au début, à nourrir l’hystérie antisoviétique. Le second commence par travailler à la chute de Hitler, en profitant de l’aversion universelle que suscite la solidarité des agresseurs, puis, quand l’URSS prend militairement le dessus, se rapproche d’elle et adopte une attitude de médiation, destinée à torpiller les projets d’aide derrière lesquels se profile une bataille de Norvège qu’il veut à tout prix éviter. Entre les deux Chamberlain joue toujours du balancier pour prolonger l’état de guerre sans qu’il dégénère en affrontement. Le premier trimestre de 1940 est celui d’un rendez-vous manqué, qui aurait pu avoir sur la cause alliée les conséquences les plus positives : celui de Churchill et de Daladier. Le 12 mars, en effet, devant la Chambre, le président du conseil s’explique aussi péniblement que le premier lord, le 14, au cabinet de guerre, sur sa volonté de passer outre à la neutralité de la Suède et de la Norvège. Il affirme que les syndicats se seraient opposés aux gouvernements, et que les cheminots norvégiens et suédois auraient pris sur eux de faire circuler les trains de troupes alliés en route vers la Finlande68. Cet activisme est parent de celui de Churchill. Pourtant, ni à ce moment ni à aucun autre les deux hommes n’ont été proches.

Sans doute Churchill n’a-t-il pas fait assez confiance à Daladier pour l’appuyer à fond dans sa volonté de secourir la Finlande. Jugeait-il que dans cette affaire il était trop anti-anglais ? Pas assez anti-allemand ? La brève oraison funèbre qu’il accorde, dans ses mémoires, au ministère français ne permet pas de trancher :

La défaite de la Finlande fut fatale au cabinet Daladier ; son chef avait décidé une action énergique alors qu’il était trop tard et il avait personnellement accordé une importance exagérée à ce problème entre beaucoup d’autres 69.

Winston n’a pas voulu risquer ses relations patiemment tissées avec Chamberlain, et les chances qu’elles offraient de liquider, petit à petit, l’appeasement, pour la solution miracle, censée compenser toutes les carences, dans laquelle s’enfermait le gouvernement français.

Un autre fer au feu

La piste anglaise nous ramène, finalement, à l’Allemagne. Daladier a cru, par sa croisade, résoudre la quadrature du cercle de la diplomatie française depuis 1918 : faire assumer par le monde anglo-saxon le maintien d’une France forte face à une Allemagne qui pèse désormais plus lourd qu’elle. Inversement, de Lloyd George à Chamberlain et de Wilson à Roosevelt, Anglais et Américains ont tout fait pour se soustraire à une aussi pénible obligation, en s’entendant avec les plus « raisonnables » des Allemands, ceux qui précisément se seraient contentés de dominer la France sur le continent, sans empiéter sur les chasses gardées anglo-saxonnes. Leur politique est donc une éternelle alternance, envers l’Allemagne, de menace et d’appeasement.

Or, en Allemagne, on répond présent, pendant toute la drôle de guerre. L’opposition de droite à Hitler maintient en permanence des contacts avec l’Occident. Elle a ses entrées au gouvernement, notamment chez Göring. Loin d’être un « totalitarisme » le régime, du moins dans ses plus hautes sphères de décision, relèverait plutôt de la notion française, quelque peu postérieure, de « cohabitation ». Il présente constamment une allure de Janus, si ce n’est que le dieu romain n’avait que deux faces, alors que les potentialités de l’attitude allemande semblent toujours insondables et innombrables. Hitler, le premier, joue en virtuose de ces apparentes contradictions.

Le pacte germano-soviétique peut être perçu de bien des manières : simple paravent pour se couvrir à l’est pendant qu’on impose ses volontés à la France et à l’Angleterre, ou visée à long terme d’un partage du monde entre régimes « révolutionnaires » ? Ce ne sont là que deux interprétations extrêmes, que les gouvernements étrangers combinent à loisir. Ils peuvent aussi agir pour faire triompher la solution qui les arrange le mieux. Daladier penche pour la seconde et Chamberlain et Halifax pour la première : moyennant un peu de fermeté, ils pensent qu’on peut renvoyer la foudre vers l’est. Le gouvernement anglais, malgré Churchill, travaille dans ce sens l’« opposition » allemande. Laquelle envoie elle-même des signaux : jusqu’à participer à l’aide à la Finlande !

Peter Kleist, le spécialiste des questions orientales à la Wilhelmstrasse, apparaît très représentatif de ces élites allemandes ralliées au nazisme par opportunisme et entendant se servir de lui pour faire triompher des objectifs banalement nationalistes et réactionnaires. Après s’être alarmé de l’entrée en guerre, il se rassure devant l’avance foudroyante en Pologne, qui semble présager l’assagissement des démocraties occidentales et la possibilité d’en découdre enfin avec l’Union soviétique (cf. supra, p. 213-214).

La suite de son récit montre à quel point on laissait agir ce genre de personnage dans un sens opposé à la ligne officielle, pourvu qu’il changeât de temps en temps la dénomination des officines qu’il créait. Avant la guerre, il dirigeait une société d’amitié germano-polonaise. Tuée par l’agression du 1er septembre, elle essaie de renaître à partir du 17 et de l’entrée des troupes soviétiques en Pologne :

J’essayai [...] de transformer la société germano-polonaise en une sorte d’organisation d’entraide pour les personnalités polonaises chassées des territoires occupés par les Soviets. Mais cela conduisit [...] rapidement a des désaccords et à la dissolution de la société. Avec ses cadres j’entrepris de constituer un « bureau central de l’Europe orientale » où je voulais, d’une part, réunir les spécialistes allemands, et, d’autre part, rassembler les éléments nationaux antisoviétiques des territoires de l’Europe orientale occupés ou menacés par les Russes. J’y fus incité par un homme politique finlandais très important, venu en Allemagne afin de sonder les intentions de Berlin après le déclenchement de ce qu’on appela la « campagne d’hiver » de l’URSS contre la Finlande. Il s’était heurté à des portes fermées chez presque toutes les autorités ou avait été renvoyé avec des dérobades polies. Mais, dans ses conversations privées, il put se convaincre que l’agression russe avait considérablement diminué l’enthousiasme pour les Soviets et que chaque Allemand qui n’était pas un admirateur indéracinable de la Russie ancienne ou moderne faisait des vœux pour la Finlande.

Le Finlandais comprenait bien la position de l’Allemagne, pour qui la neutralité soviétique était de la plus haute importance, mais il cherchait à procurer au moins un appui moral à son peuple dans sa lutte défensive. Il me proposa, entre autres, de me rendre en Finlande. [...] Mais Ribbentrop fut d’un autre avis. Il me fut donc seulement possible, sous le manteau de mon « bureau central de l’Europe orientale », de charger un homme encore inconnu en politique étrangère, mais ayant beaucoup voyagé et fort intelligent, de se rendre en Finlande où il fut accueilli comme un merle blanc ou plutôt rayé d’argent.

Mais mon activité parvint finalement jusqu’aux oreilles du ministre qui se hâta d’exiler cet esprit indocile dans le plus lointain désert dont il pouvait alors disposer, et il me chargea de participer au nom des Affaires étrangères au transfert des populations allemandes de la Bessarabie.

Résumons : en pleine guerre, les Finlandais s’assurent par eux-mêmes de la sympathie allemande et nouent des contacts utiles. En signant le 12 mars la paix de Moscou, ils ont la conviction, non dépourvue de fondement, que l’entente avec les Allemands est pour eux plus riche de promesses que les propositions alliées. Au cours du printemps et de l’automne suivants, ils arriveront ainsi à repousser toutes les nouvelles demandes soviétiques, en se glissant insensiblement sous le parapluie des Allemands70.

Observateur aigu de la vie berlinoise depuis 1934, William Shirer a bien perçu ce qui, dans l’hiver 1939-1940, limite le rapprochement germano-finlandais. L’Allemagne a tout intérêt à garder l’amitié russe tant qu’elle n’a pas mis l’Angleterre à la raison, particulièrement en Scandinavie. De même que pour Albion la Finlande est le prétexte et la Norvège le but, de même pour Hitler prime la défense de ses possibilités d’action en Norvège, dût-il pour cela verrouiller toute possibilité de secours occidental à la Finlande. Shirer, correspondant de CBS à Berlin, parfaitement renseigné par ses amis de l’« opposition » allemande, note dans son journal personnel le 3 janvier :

La presse commence à rabâcher sur les « desseins agressifs de la Grande-Bretagne en Scandinavie ». Hitler a donné des instructions à l’armée, à la marine et à l’aviation, enjoignant de préparer des plans d’opérations pour prévenir une intervention en Scandinavie des Alliés, qui veulent apporter leur aide à la Finlande contre la Russie. L’armée et la marine sont très pro finlandaises, mais se rendent compte qu’il faut protéger les routes commerciales du minerai de fer suédois 71.

Amorcée en avril, consolidée par la chute de la France, la mainmise allemande sur la Norvège transformera du tout au tout la situation scandinave : le maintien de la Finlande hors de l’orbite bolchevique incombera désormais à l’Allemagne et les Occidentaux ne vont guère, jusqu’en 1944, lui disputer cet honneur. Mais restons-en pour l’instant au mois de janvier : le contexte finlandais est rarement évoqué lorsqu’on raconte l’agitation qui se déroule alors sur le front de l’ouest. Il semble bien que Hitler ait poussé fort loin la préparation d’une offensive : le jour J est fixé au 17 puis au 20 janvier. La première date est arrêtée le 10, la seconde le 1372. Entretemps a lieu le fameux incident de Mechelen : l’atterrissage en Belgique d’un avion allemand égaré, et l’arrestation de ses occupants, deux officiers d’aviation, porteurs des plans de l’offensive, qu’ils ont en vain essayé de détruire. À l’époque, l’idée a prévalu, chez les Alliés, qu’il s’agissait d’une fuite intentionnelle, destinée à impressionner les Belges et tous les états-majors occidentaux. Depuis la Libération en revanche, la conclusion inverse fait l’unanimité : la perte des plans était bien accidentelle. Eh bien, je propose de combiner les deux thèses, en mettant l’accent sur la situation intérieure allemande.

En 1967, Jean Vanwelkenhuyzen a magistralement et, semble-t-il, définitivement, étayé la version de l’accident73. Mais cela ne veut pas nécessairement dire que Hitler avait réellement l’intention d’attaquer. Car sinon, pourquoi ne l’aurait-il pas fait ?

En ce mois de janvier, il est sur une corde raide. Il a besoin de maintenir la pression, de paraître entreprenant. Il doit rappeler que la guerre se déroule à l’ouest, pour détourner l’attention de ses officiers du martyre des Finlandais, de leur rappeler que la guerre se déroule à l’ouest. Mais la conjoncture internationale est mauvaise : attaquer la Belgique en pleine agression soviétique contre la Finlande, cela vous aurait un air de complicité avec Staline, pire encore que dans le cas polonais. À l’époque, l’Allemagne avait donné le ton à la Russie. À présent, ce serait l’inverse. On s’en prendrait à un front occidental dégarni, si peu que ce soit, par l’aide à la Finlande. On heurterait de front Pie XII et Roosevelt, on offrirait de tentantes échappatoires aux Japonais et aux Italiens, confits dans leur attitude « antikomintern ». Il faut donc mobiliser l’attention de l’armée allemande vers l’ouest, mais avec doigté et mesure, parler d’offensive mais ne pas l’entreprendre. La divulgation des plans fournit le prétexte cherché.

On a cru beaucoup trop docilement à un autre type de prétexte, fourni par Hitler lui-même à la même époque : les caprices du ciel. C’est le 14 que l’ajournement sine die de l’offensive est décidé, après consultation du chef des services météorologiques de l’armée allemande. Hitler découvre brusquement qu’il « faut huit jours de beau temps » et que si on ne peut compter dessus avant « il faudra décaler l’offensive jusqu’au printemps74 ». En fait, la coexistence de deux ordres de prétextes s’explique facilement : d’une part l’incident de Mechelen était un peu léger - il pouvait semer le trouble, mais pas servir d’argument unique. D’autre part, ajourner l’offensive sous prétexte que ses plans venaient d’être divulgués eût été un aveu de faiblesse. On se doutait bien que l’Allemagne, si elle devait attaquer, le ferait de cette façon, et ce n’est pas en une semaine que l’ennemi, qui devait lui-même redouter un piège, allait adapter le détail de sa défense aux documents saisis dans l’avion. Leur divulgation plaidait plus dans le sens d’un respect absolu de la date prévue que dans celui d’un ajournement. En revanche, la combinaison de la perte des plans et du facteur météorologique fournissait une excellente échappatoire : puisqu’on attendait, il fallait modifier les plans, ce qui offrait une raison supplémentaire d’attendre ! On atteint ainsi le début de mars, moment où la Finlande décide de faire les comptes et de tirer un trait.

La position finlandaise

Le maréchal Mannerheim, « toute sa vie fidèle à la Russie des tsars » suivant son ami Weygand75, n’avait à ce titre nullement lutté pour l’indépendance du grand-duché autonome de Finlande, avant que la chute de la monarchie et du capitalisme en 1917 n’ait laissé, à qui refusait la soviétisation, que cette échappatoire. Dans l’Empire des tsars justement on parlait déjà de rectifier la frontière, trop proche de Saint-Pétersbourg, et Mannerheim n’y était pas défavorable. Le 14 avril 1938 l’URSS, devant la menace allemande, avait entamé à ce sujet des pourparlers. Dans ses Mémoires76, le chef militaire reproche au gouvernement de n’avoir alerté ni l’opinion, ni lui-même, et déclare qu’il aurait penché pour une attitude conciliante, en même temps que pour une meilleure mise en défense du pays, passant notamment par la recherche d’une solide alliance avec la Suède. Même après le pacte germano-soviétique et le début de la guerre, il prônait, nous l’avons vu, une attitude « active », consistant à provoquer une explication avec Moscou, comme le faisait au même moment la Turquie, au lieu d’attendre passivement l’orage.

N’ayant pas été écouté, il prit pour cette raison même, au début des pourparlers en octobre 1939, une position encore plus conciliatrice. Les dernières offres soviétiques, formulées début novembre, avaient son approbation77. Non point, écrit-il, par philosoviétisme, mais parce que la Finlande était trop mal préparée à la guerre. Il a donc tout l’air de reprocher à son gouvernement une attitude de matamore, à la polonaise. Dans les jours précédant l’attaque, il avait donné sa démission.

Notre homme se présente comme un patriote opportuniste et réaliste. Il ne rejette par principe rien de ce qui peut assurer la sécurité de son pays : rapports de bon voisinage avec l’Union soviétique, bloc scandinave, alliance allemande. Il ne peut cependant dissimuler, lorsqu’il raconte ses années trente, à quel point l’anticommunisme gouverne ses vues sur la situation internationale. En janvier 1936 par exemple, représentant son gouvernement à Londres lors des obsèques de George V, il communie avec le nouveau roi Edouard VIII sur l’idée qu’« un jour le régime nazi serait remplacé par un autre, mais c’était un gain incontestable que le communisme ait été abattu en Allemagne ».

Il avait essayé de convaincre le roi que « ce serait une grande tâche que de rapprocher la France et l’Allemagne », puis avait visité Eden et Duff Cooper pour tenter d’augmenter leur prévention contre l’URSS. C’est à cette aune qu’il faut mesurer ses dispositions envers la solution « anti-germano-soviétique ». Il eût souhaité, à cet égard, qu’on saisît la SDN dès le mois d’octobre, y voyant un moyen d’alerter les Alliés : La Finlande aurait peut-être réussi, par la Société des Nations, à intéresser à sa cause la France et la Grande-Bretagne qui, dès l’été 1939, avaient adopté une attitude nettement antisoviétique et semblaient disposées à créer un bloc opposé à l’alliance germano-soviétique78.

Si la SDN s’est mise en branle trop tard il faut en conclure que, de son intervention, Mannerheim n’attendait plus le salut mais simplement un contrepoids diplomatique. Il souhaitait qu’elle intimidât les Soviétiques, les incitant à proposer la paix avant que l’aide alliée ne s’ébranle, et poussât les deux voisins scandinaves à s’entremettre pour éviter d’avoir à statuer sur le passage de cette aide. Il estime l’objectif parfaitement atteint :

Nous étions engagés dans une lutte à mort au cours de laquelle les plans de secours franco-anglais apparaissaient comme le seul facteur positif pour notre politique étrangère. La menace d’intervention était d’un côté une arme diplomatique contre l’URSS dont on ne pouvait s’imaginer qu’elle serait enchantée par la perspective d’une rupture définitive avec les puissances occidentales. D’autre part, elle était de nature à induire la Suède et la Norvège à déployer plus d’activité en notre faveur à l’effet de liquider le conflit avant que la neutralité scandinave fût menacée.

Mannerheim donne l’impression de n’avoir jamais véritablement cru à cette aide franco-anglaise. Mais évidemment, il devait jouer le jeu et se montrer bien disposé, notamment « vers le 20 février », lorsqu’il reçoit les officiers de liaison envoyés par les alliés, Ling pour l’Angleterre et Ganeval pour la France : Ni le général Ling, ni le colonel Ganeval ne purent cependant me fournir des renseignements précis sur la grandeur du corps expéditionnaire, sur la date de son départ, sur les chances d’obtenir de la Norvège et de la Suède la permission de transiter. Ils me laissèrent cependant entendre que la réaction allemande en Suède et en Norvège accaparerait les premiers échelons et que l’aide à la Finlande passerait ainsi au second plan79.

Mais foin de tout cela : les pourparlers avec Moscou sont engagés depuis le 21 janvier. Car l’URSS commençait à tirer la leçon de ses échecs et, renonçant à percer au centre, accumulait les moyens dans l’isthme de Carélie, couloir d’invasion plat, non boisé, propice au déploiement des chars et des avions. Ce jour-là, le ministre des Affaires étrangères Tanner contacte son homologue suédois Günther, pour lui demander sa médiation. La réponse de Moscou, le 24, est très dure, exigeant notamment une « alliance défensive », qui présage une évolution analogue à celle des États baltes. Cependant Moscou fait un geste le 29, en faisant savoir par le même canal qu’il est disposé à lâcher le « gouvernement » Kuusinen. Le 12 février, l’URSS renonce à l’alliance « défensive », tout en aggravant ses prétentions territoriales. Le 27, Alexandra Kollontai, ambassadrice des Soviets à Stockholm, et grande figure méconnue de la drôle de guerre, pousse Tanner à l’acceptation de conditions qui n’ont plus aucune chance, dit-elle, de s’adoucir80.

Les choses étant ce qu’elles sont, Mannerheim, l’homme fort de la Finlande pendant cette guerre, n’excluait pas d’enrôler son pays sous la bannière offerte par la SDN et la plupart des grandes puissances. Encore eût-il fallu que la Finlande ne soit pas laissée seule, avec un simple réconfort moral. C’est parce que le soutien matériel reste tout relatif que la Finlande penche pour la paix, c’est-à-dire, indirectement, pour l’Allemagne. Son attitude rejoint, au fond, celles de Pie XII et de Roosevelt, qui n’ont jamais voulu que menacer Berlin, sans en venir à une rupture totale. Les prudences de Chamberlain, éternellement à la recherche de ce qui peut faire tomber Hitler pour, précisément, éviter d’avoir à se battre, avaient elles-mêmes peu de chances de déboucher sur un effort sérieux. Le dénouement était somme toute prévisible, et il ne désespère que Daladier.

L’arrêt de mort de vingt mille Polonais

En novembre 1992, Boris Eltsine, pour ennuyer Mikhaïl Gorbatchev, a publié l’ordre, donné par Staline au nom du bureau politique du PCUS, d’exécuter une vingtaine de milliers de Polonais, principalement militaires de carrière, prisonniers en URSS depuis les combats de septembre. Le texte frappe par son cynisme, mais après tout ce n’est pas une découverte. En revanche, un détail capital a échappé aux commentaires : la date. Il s’agit du 5 mars 1940.

Les objets trouvés sur les cadavres de Katyn n’avaient pas entraîné une datation précise des exécutions. Il est vrai que les enquêteurs cherchaient surtout à établir que ces hommes, contrairement aux assertions soviétiques, avaient été tués avant l’invasion de la contrée par l’Allemagne au début de l’été 194181. À présent nous savons que Staline signifie sa décision aux directions des camps concernés une semaine avant la fin de la guerre de Finlande. Et nous sommes en mesure d’en tirer une conclusion, encore peu répandue : de tous les grands chefs de l’époque, Staline est sans doute celui qui manque le plus de sang-froid. Le 5, il sait qu’il peut signer la paix à sa guise, puisque les délégués finlandais sont sur le point de partir pour Moscou82. Pourquoi, alors, assassiner d’extrême urgence des milliers de personnes ? Quel danger immédiat représentent-elles ?

Il faut croire que Staline estimait probable un scénario : que la paix en Finlande soit suivie de la paix tout court, sous l’égide des Américains et du pape, vexés d’avoir été réveillés de leurs rêves de croisade. Il s’ensuivrait la restauration d’une Pologne indépendante qui commencerait par réclamer ses prisonniers. Leur exécution deviendrait alors difficile, tandis que leur libération créerait un grand danger : sous le premier prétexte, cet État chercherait à récupérer des territoires à l’est et les officiers seraient l’âme d’une armée assoiffée de vengeance. Aguerris par les combats de septembre, ils seraient de surcroît bons connaisseurs du champ de bataille, qui avait été leur pays. Staline préfère brûler ses vaisseaux ; il estime moins dangereux de dire que ces gens sont introuvables que de les libérer, et commet l’acte peu banal d’ordonner par écrit un massacre. Il ne prend même pas le temps de transférer ces hommes dans des camps éloignés, ce qui laisserait le loisir d’aviser sur leur sort en fonction des événements. Il est persuadé que la paix soviéto-finlandaise va emballer la machine, et il s’emballe lui-même.

Conclusion

La guerre de Finlande agit comme un révélateur. L’URSS lance là un défi à toutes les grandes puissances. Elle montre qu’elle entend recueillir coûte que coûte les dividendes de son pacte avec l’Allemagne. Elle oblige celle-ci à une neutralité qui accentue sa coupure avec les démocraties, l’éloigne dangereusement de l’Italie et favorise les intrigues de l’opposition interne à Hitler. Elle offre aux belligérants de l’ouest une tentation, celle d’oublier qu’ils sont entrés en guerre contre l’Allemagne et de ne plus connaître d’ennemi que le communisme. La France voit à cet égard les choses autrement que l’Angleterre, d’où leur premier grave désaccord. Fonçant tête baissée, Daladier, un moment encouragé par Roosevelt et Pie XII, voudrait parachever la séduction de l’Italie et pousser les feux d’une croisade anti-germano-soviétique. Mais il est le seul à y croire vraiment. Les autres sont plus partagés. Le pape et le président ne sont pas de bien farouches antinazis et ils ont besoin d’une Allemagne forte, le premier pour détruire l’URSS et le second, outre cet objectif qu’il partage, pour tenir en respect l’Angleterre. Celle-ci se méfie particulièrement d’une collusion américano-italienne, et tempère d’autant, en finale, son antisoviétisme. Ce n’est donc qu’en France que la défaite finlandaise crée des remous importants. Daladier se brouille avec les Anglais et, pour restaurer vaille que vaille l’harmonie des alliés, il faut non seulement son remplacement par Reynaud, mais la déclaration commune du 28 mars, affirmant qu’on fait bien la même guerre et qu’on ne saurait la terminer qu’ensemble. Pour Hitler, Staline, Chamberlain, Roosevelt et Pie XII, en revanche, l’épisode n’est qu’une péripétie et on continue à se regarder dans le blanc des yeux, en attendant soit la lassitude générale et la paix de compromis, soit un coup d’audace qui, comme toujours, ne saurait émaner que de Hitler.

Le jeu de Churchill montre à la fois ses espérances et l’étroitesse de sa marge de manœuvre. Il reste absolument britannique et résiste à la tentation de relayer outre-Manche l’activisme de Daladier. L’enfoncement de coins entre Halifax et Chamberlain reste sa méthode préférée. Mais il favorise autant que faire se peut le déclenchement d’hostilités réelles, de préférence avec l’Allemagne. Et s’il ne s’acharne pas comme Daladier à éviter une paix soviéto-finlandaise, c’est sans doute qu’il espère une reprise des combats. Car il faut bien voir que, si la Finlande cesse alors de compter comme un facteur important de la guerre mondiale, on n’en sait rien sur le moment. L’URSS, en formant un gouvernement Kuusinen, a laissé entendre qu’elle souhaitait dominer tout le pays. Elle a montré une grande faiblesse militaire, qui n’est pas nécessairement le signe qu’elle va désormais respecter l’indépendance finlandaise, mais peut bien au contraire présager qu’elle va ruminer quelque revanche, et n’a signé la paix que parce qu’elle avait besoin d’un temps de repos. La France et l’Angleterre ont quelque raison de soupçonner dans cette paix un simple « armistice », et d’estimer que des occasions se présenteront de rouvrir le dossier. Elles ont rodé des plans d’intervention, qui peuvent resservir - et resserviront sous peu, en Norvège. Ainsi se trouve déterminé l’ordre des initiatives allemandes : il faudra tout d’abord devancer les alliés en Norvège et, par là, intimider la Suède. L’impitoyable mécanique du pacte en Finlande n’a pu qu’affoler ces deux pays, que seuls l’irrésolution et le désordre du camp allié ont empêchés de pencher vers lui. Mais pour frapper au nord il faut s’assurer la tranquillité dans les Balkans : raison, entre autres, de réaffirmer promptement l’alliance italienne. Il faudra, sitôt après l’occupation de la Norvège, abattre l’armée française pour assagir l’Angleterre. Seule manière de remettre les pendules à l’heure et de libérer le Reich de ses compromissions communistes, de plus en plus lourdes à porter.

CHAPITRE SUIVANT


1 L’ouvrage le plus éclairant reste celui de Heikki Jalanti, La Finlande dans l’étau germano-soviétique, thèse soutenue en Sorbonne en 1965, Neuchâtel, 1966.

2 William Shirer, À Berlin / Journal d’un correspondant américain1934-1941, New-York, 1941, tr. fr. Hachette, 1946, p. 175

3 La Dépèche, 1er décembre 1939.

4 L’Ordre, 2 décembre 1939.

5 L’Époque, 9 décembre 1939.

6 Cité par L’Époque, 15 décembre 1939.

7 Cité par Le Figaro, 15 décembre 1939.

8 M. Déat, Journal, op. cit., p. 62-63

9 Cf. François Bédarida, op. cit., p. 221. 10 Cf. Jean-Louis Crémieux-Brilhac, op. cit., t. 1, p. 367.

11 Ibid., p. 370.

12 Ibid.

13 Cf. Hervé Alphand, L’étonnement d’être, Fayard, 1977, p. 50.

14 Ibid., p. 20.

15 Ibid., p. 33 et 40.

16 Paul Stehlin, op. cit., p. 233.

17 Papiers secrets..., op. cit., p. 138-142 et annexes 3 et 4.

18 Duroselle, Politique étrangère de la France, t.2, L’abîme. Points-Seuil, 1991, p. 40.

19 Livre blanc finlandais, L’évolution des relations finno-soviétiques, Helsinki, 1940, p. 118.

20 La France en guerre et les organisations internationales (1939-1945), Mouton, 1946, p. 45-55.

21 Stehlin, op. cit., p. 223.

22 Mussolini, t. 5, Einaudi, 1981, p. 674-793.

23 Ibid., p. 678-700.

24 Una mancata intesa, Milan, 1953.

25 De Felice propose cette date au lieu du 3, que l’on trouve partout. Le Journal de Ciano semble lui donner raison (Journal politique 1939-1943, Neuchâtel, 1947, t. 1, p. 196). Elle est portée à Hitler le 8 par l’ambassadeur Attolico (De Felice, op. cit., p. 753).

26 Cf. Maxime Mourin, Les tentatives de paix pendant la deuxième guerre mondiale, Payot, 1949, p. 59.

27 Cf. notamment La Croix, 27 août 1939.

28 Le Saint-Siège et la guerre en Europe, Librairie Éditrice Vaticane, Rome, 1970, p. 304-306.

29 In La Documentation catholique, n° 907, 5 décembre 1939, p. 1273.

30 Journal de Ciano, op. cit., t. 1, p. 187

31 Saül Friedländer, Pie XII et le Troisième Reich, Seuil, 1964, p. 52.

32 Le Saint-Siège et la guerre en Europe, op. cit., p. 353-361.

33 J. Costello, op. cit., p. 109-123.

34 Il le dit le 7 février à l’ambassadeur britannique Osborne (Cf. Costello, op. cit., p. 117).

35 Ibid.

36 Cf. une note de Daladier à ses ministres de la Marine et du Blocus, 4 octobre 1939. Fac-similé dans une publication allemande, Comment Roosevelt est entré en guerre, Berlin, 1943.

37 Le Saint-Siège et la guerre en Europe, op. cit.

38 Vaticano e Stati Uniti, Milan, 1978, p. 101.

39 Cf. Robert Sherwood, Le mémorial de Roosevelt, tr. fr. Plon, 1950, p. 49.

40 Ibid., p. 47.

41 Pedone, 1980.

42 Op. cit., p. 18.

43 Comment Roosevelt est entré en guerre, op. cit., p. 100.

44 Ibid., p. 103-104.

45 Cf. Jean-Baptiste Duroselle, De Wilson à Roosevelt, Colin, 1960, p. 283.

46 Dans ses Préliminaires de la guerre à l’Est, écrits en Suisse en 1943, Fribourg, 1944, p. 56.

47 Cf. Jean-Baptiste Duroselle, Histoire diplomatique..., op. cit., p. 240.

48 Gafenco, op. cit., p. 323.

49 Op. cit., p. 130.

50 Par exemple, il souhaite publiquement sa venue au pouvoir lors d’un débat aux Communes le 1er février 1940 (Macmillan, Mémoires, tr. fr. La grande tourmente, op. cit., p. 60).

51 Cf. Bédarida, op. cit., p. 330.

52 Récit du voyage : op. cit., p. 82-106.

53 Bédarida, op. cit., p. 254.

54 Ibid., p. 255.

55 Ibid., p. 263.

56 The Memoirs of Lord Ismay, Londres, 1960, p. 103. Cf. Bédarida, op. cit., p. 247.

57 Dû à Sir Llewelyn Woodward, Londres, 1970, t. 1, p. 147.

58 Archives secrètes du comte Ciano, Plon, 1948, p. 331.

59 Papiers Pernot, AN, 72AJ/566, III 5.

60 Maisky, Mémoires, Moscou, 1965, édition allemande, p. 545-548.

61 Cab 65/7, p. 121.

62 La « drôle de guerre », op. cit., p. 152.

63 Gilbert, op. cit., t. 6, p. 136.

64 Into Battle, Londres, 1941, p. 160

65 François Kersaudy, Stratèges et Norvège 1940, Hachette, 1977, ch. 5, « La guerre russo-finlandaise ».

66 Cab 65/12, p. 124.

67 Bédarida, op. cit., p. 295.

68 Affaire longuement explicitée dans les Papiers secrets..., op. cit., p. 154-155.

69 La « drôle de guerre », op. cit., p. 186.

70 Cf. Jalanti, op. cit.

71 W. Shirer, op. cit., p. 183.

72 Jodl, Journal, 16 janvier 1940, cité par Louis Koeltz, Comment s’est joué notre destin, Hachette, 1957, p. 157.

73 « La “drôle de guerre” en Belgique - Des plans tombés du ciel », in Histoire de notre temps - Toute la vérité, n° 2, Plon, 1967, p. 149 à 181.

74 Louis Koeltz, op. cit., p. 176-177.

75 Mannerheim, Mémoires, tr. fr. Hachette, 1952, préface.

76 Ibid., p. 185-194.

77 Ibid., p. 208.

78 Ibid., p. 209.

79 Ibid., p. 286.

80 Ibid., p. 288

81 Dossier complet dans Henri Michel, Et Varsovie fut détruite, Albin Michel, 1984, p. 213-218.

82 Villelume l’apprend le 6, par l’intermédiaire de l’ambassadeur français à Stockholm : op. cit., p. 224.

le 16 octobre 2008



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