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La vraie histoire de Schindler




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La couverture et sa Quatrième
(version non corrigée ; lire : ghetto de CRACOVIE)

Sur le forum "Le monde en guerre" :

François Delpla

MessagePosté : Mar Déc 02, 2008 6:28 pm

Le livre de Mietek Pemper, V. Hertling, M. Müller Der rettende Weg. Schindlers Liste - Die wahre Geschichte, Hoffmann und Campe, 2005, à paraître en février ou mars prochain chez l’Archipel, sous le titre La route vers la liberté, devrait faire date dans l’historiographie.

L’auteur, un étudiant prometteur né en 1920 dans une famille commerçante aisée, partage le sinistre destin des Juifs de Cracovie à partir de l’occupation allemande. Il se retrouve coincé dans le ghetto, puis transféré au camp de travail forcé de Plaszow, dans la banlieue de la ville. Il va être embauché comme secrétaire par Amon Göth, le chef SS du camp et l’un des pires de son espèce, au point que ses congénères en viennent à le destituer et à l’arrêter pour corruption, le 13 septembre 1944. A cette date, Pemper travaille depuis un moment avec l’industriel allemand (et nazi) Oskar Schindler pour l’aider à sauver les travailleurs juifs de son usine d’Emalia, internés dans le camp, en transférant l’établissement dans une région moins menacée par l’avance soviétique (à Brünnlitz, dans les Sudètes). Leurs noms sont couchés sur une liste, qu’un film de Steven Spielberg immortalisera cinquante ans plus tard. Ceux qui n’ont pas eu la chance d’y figurer ont pour la plupart été liquidés avec le camp, directement ou par le biais d’un envoi à Auschwitz et autres lieux.

Pemper n’a jamais cessé de faire connaître cette histoire, jouant par exemple un grand rôle dans les procès d’après guerre en Pologne, comme témoin et comme interprète (il quitte ce pays en 1958 pour l’Allemagne de l’Ouest, où il réside toujours). Il est resté très lié à Schindler (qui a complètement raté son après-guerre) jusqu’à sa mort survenue en 1974. Or quasiment personne ne s’est intéressé à l’affaire, en dehors d’Israël, jusqu’au début des années 80 ; en 1982, le premier livre fut... un roman américain dans la grande tradition du genre, dû à la plume de Thomas Keneally. L’auteur avait cependant beaucoup rencontré les survivants, dont Pemper. Puis Spielberg fit son film (1993), et invita Pemper sur le tournage, à Cracovie, sans pour autant l’associer à l’écriture du scénario. Depuis lors, Pemper est souvent invité, et écume les établissements scolaires à la façon d’une Lucie Aubrac.

Ce livre très tardif donne à réfléchir sur les approximations du film -et de tous les récits qui l’ont accompagné. Pourtant, Keneally, tout le premier, n’avait pas fait de Schindler un héros en or massif -insistant en particulier, et même plus que de raison, sur son penchant pour la bouteille et sa vie affective foisonnante, lors même que son épouse Emilie se défonçait dans les opérations de sauvetage (elle meurt en 2001 et, film oblige, les héritiers ont droit à un télégramme de Bush junior alors qu’en 1974 Nixon se moquait bien de la mort d’Oskar).

S’il ne le dit pas aussi abruptement, on sent bien que Pemper écrit son livre, au moins en partie, pour redresser le portrait. Il écrit magnifiquement :

Au départ, c’était surtout un homme d’affaires qui voulait gagner de l’argent rapidement. Mais quand il vit dans quelles pitoyables conditions on nous faisait vivre au ghetto, son souci d’aider commença à grandir. Dans le camp sa décision d’être à nos côtés s’était déjà tellement fortifiée qu’il prit des risques pour nous et fit des sacrifices. Puis vint l’épanouissement, unique en son genre, de son action de sauvetage : la liste, le déménagement à Brünnlitz et la persévérance jusqu’à la délivrance de 1945.

Son comportement ne collait guère à l’image d’un patron nazi dans un atelier dépendant d’un camp. Je suis d’avis qu’on devrait parler uniquement de ses bons côtés. Quand on me demande lors de mes conférences s’il est exact qu’il ait eu beaucoup de maîtresses, je réponds seulement : « Voyez-vous, nous étions en train de nous noyer et découvrions sur la rive un homme qui avait déjà enlevé sa veste pour sauter à l’eau. Pensez-vous vraiment que nous devions d’abord demander à ce courageux : ’Pardon monsieur, est-ce que vous trompez votre femme ? Parce que dans ce cas, vous n’avez pas le droit de nous repêcher.’ »

Je pense qu’il est heureux que Schindler ait été comme il était : aussi imprudent, aussi vaillant, aussi courageux, aussi endurant à l’alcool, aussi dépourvu de peur. Lui qui ni avant ni après la guerre ne sut rien accomplir de saillant mena de bout en bout avec sa femme une action salvatrice qui aujourd’hui à la surface du monde, en comptant les conjoints, les enfants et les petits enfants, est responsable directement ou indirectement de la vie de six mille personnes. C’est l’essentiel. Le reste ne compte pas.

Comme les neuf dixièmes de la littérature antinazie, les productions antérieures sur ce sujet sous-estiment la solidité et la pertinence, par rapport à ses buts, de ce système. On a l’impression que les SS étaient des tigres de papier, sensibles, quand on savait les prendre, au schnaps et aux diamants. Le lecteur ou le spectateur en déduisent facilement qu’il aurait pu exister de nombreux Schindler, s’il y avait eu plus de courageux sachant dire non. Ce livre montre très concrètement le contraire.

Il y fallait un Schindler avec ses défauts... et un Göth avec les siens. S’il n’avait pas été flemmard et inculte au point de laisser Pemper prendre une place inouïe, pour un Juif, dans la gestion d’un camp, et évidemment aussi s’il n’avait pas été arrêté pile au bon moment, adieu le sauvetage.

Passionnant ! Je suis en train de lire pas mal de choses sur la question, et il faut que je revoie le film.

Riches débats en perspective avec les accros de cette "liste", qui le mérite.

le 7 décembre 2008



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