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Churchill et les Français, troisième édition, ch. 9



L’heure de Reynaud



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POUR COMPRENDRE comment l’affaire finlandaise débouche sur le renversement de Daladier, il est peu de documents aussi instructifs que le journal de Jacques Bardoux.

Rôle et témoignage de Jacques Bardoux

L’homme qui en 1956 abandonnera son siège de député du Puy-de-Dôme pour favoriser la carrière politique d’un petit-fils nommé Giscard d’Estaing descend lui-même d’Agénor Bardoux, ministre au début de la Troisième République. Homme de droite, collaborateur de Poincaré, il a longtemps échoué aux portes du parlement dans un département plutôt à gauche. Enfin, en octobre 1938, grâce au soutien de Pierre Laval, le voilà élu sénateur à Clermont-Ferrand sur « un programme très hardi de reconstruction diplomatique et militaire, économique et politique1 » ainsi qu’il l’écrit à l’époque. Son étiquette : radical indépendant, ce qui dans le Sénat de ce temps désigne des gens hostiles au Front populaire mais point du tout à l’idée d’y récupérer des parlementaires cocardiers pour composer une majorité hostile à Hitler, pourvu qu’ils soient d’un anticommunisme irréprochable. C’est par ailleurs un ami de l’Angleterre, sur laquelle il a écrit plusieurs ouvrages et dont il connaît bien les dirigeants conservateurs. Il a tout, donc, pour s’entendre avec Daladier. En août 1956, au début de sa retraite, le voilà qui publie un journal tenu entre le 1er septembre 1939 et le 15 juillet 1940. Il ne prétend pas écrire une histoire de la défaite, chose qu’il estime déjà faite, et remarquablement, par les deux récents ouvrages de Benoist-Méchin et du colonel Goutard... sans préciser que le premier est passionnément pétainiste, et l’autre viscéralement gaulliste ! Foin donc de toutes ces querelles : l’important est de replacer les choses « dans le cadre de la vie mondiale et sous l’angle de la politique russe » : à cet égard il se fait fort d’apporter « des faits que ne connaissent pas les historiens ».

Ses intentions apparaissent mieux encore dans les lignes suivantes, qui montrent à quel point, en faisant de Khrouchtchev le digne héritier de Staline et en poussant à l’extrême le parallèle, alors très à la mode, entre Hitler et Nasser, il surestime la force de l’URSS comme son agressivité (sans parler de celles de l’Égypte !) :

Le Tzar rouge II reprend la même opération, avec des pions nouveaux et sur un terrain différent. Il ne lui suffit pas d’affaiblir l’Otan matériellement par la coupure en deux de l’Allemagne et par l’écrasante supériorité de ses forces aériennes, sous-marines et terrestres. Il lance contre l’Occident l’Hitler égyptien. Quand la Chine aura été équipée industriellement et organisée militairement, elle pourra aisément balayer les avant-postes occidentaux du Sud-Est asiatique et peut-être menacer directement le Nord-Amérique 2.

Le lecteur nous pardonnera d’avoir arraché ces lignes à un pieux oubli lorsqu’il verra à quel point elles prolongent et éclairent certains débats de 1940, qu’il faut exhumer pour comprendre comment en pleine guerre a chu Daladier, et pourquoi son successeur n’a résolu aucun des problèmes qui avaient causé le mécontentement des Chambres.

D’un antisoviétisme sans faille, Jacques Bardoux n’est pas pro-allemand pour autant : constamment on le voit inquiet des préparatifs germaniques. Par exemple, il dénonce sans trêve le risque d’une attaque allemande à travers la Belgique en général et les Ardennes en particulier. Il ne tarit pas de reproches contre la neutralité belge. Pour défendre la Finlande il prône assidûment l’union des pays scandinaves sous la houlette des Alliés, ce qui léserait Hitler au moins autant que Staline, et lorsque le 10 mars il écrit que Paris est « tapé » il précise :

Il est tapé, autant par l’imminence de la capitulation des Finlandais, que par la visite de Ribbentrop à Rome 3.

C’est que, chez Bardoux, le parallèle est constant entre nazisme et communisme. Il est animé d’une foi mystique en leur collusion. D’où sa position sur les négociations anglo-franco-soviétiques de 1939. Il aurait fallu ne pas les engager, en analysant mieux l’évolution de l’Allemagne et celle de l’URSS. Il présente à ce sujet un important rapport à la commission des Affaires étrangères, au tout début de l’affaire finlandaise (1er décembre 1939) :

[...] L’apparentement des deux régimes est plus profond que la divergence des deux idéologies - divergence qui devait, au cours de 1938 et 1939, s’estomper, au point de s’évanouir au fur et à mesure que la dictature russe se libère de la mystique communiste pour le « national-socialisme » et où la dictature allemande, infidèle à ses origines anti-marxistes, « se bolchevise » 4.

Jusqu’en février, Bardoux soutient Daladier et ses efforts pour sauver la Finlande. Il prend alors conscience que le temps est passé, et accueille avec résignation, dès le 28 février5, les rumeurs de paix en Scandinavie. Mais il ne distingue pas, à cet égard, la responsabilité particulière des Britanniques, bien que Churchill fasse partie de ses héros, Leo Amery de ses intimes, et qu’il raille couramment la mollesse de Chamberlain, par lui surnommé « Rifflard Cœur de Lion6 ». C’est qu’il s’investit tout entier dans les questions françaises, et fait flèche de toute carence pour y faire triompher ses orientations.

Son soutien à Daladier n’est que conditionnel. Pour gagner la guerre, il faut réorienter la France à droite, éradiquer le communisme et charger le Front populaire de tous les maux. Il est frappant de voir combien cet incontestable adversaire de l’Allemagne nazie est déjà très pétainiste, dans toute l’acception du terme. À plusieurs reprises, avant sa chute, il envisage le remplacement du ministère Daladier par un « vrai cabinet de guerre » qui pourrait être présidé par le maréchal, à moins qu’on ne puisse garder Daladier lui-même, s’il daignait rompre plus complètement avec son passé et intensifier la traque des communistes. Il appelle aussi de ses vœux une réforme de la constitution, dans un sens autoritaire. Ses soucis de politique intérieure le rendent indulgent envers les partisans de la paix immédiate : à ce titre il concentre ses coups sur Monzie et épargne le plus possible Laval, à qui il reproche de se méfier trop peu de Mussolini, mais dont il envisage sans déplaisir la présence dans son « cabinet de guerre », à un poste nécessairement important puisqu’il s’agirait d’une équipe restreinte. En revanche, il parle de Léon Blum et du parti socialiste avec une antipathie constante. Son explication de la défaite tient donc tout entière dans l’idée que Daladier, puis Reynaud, sont restés beaucoup trop timides en politique intérieure.

Le 11 avril, alors même qu’il croit la campagne de Norvège en bonne voie, il se rend à la commission sénatoriale de l’Enseignement, pour hâter la prise en main de l’Université par la réaction :

Je communique la circulaire du Préfet de la Côte d’Or, sur la nécessité d’inviter les instituteurs et les institutrices à exécuter les programmes, à enseigner la Patrie, à commenter la guerre. J’engage le débat sur la réforme de l’Université, de son organisation et de ses programmes. Il est très frappant que les radicaux de la Commission de l’Enseignement, à quelques exceptions près : Jossot, Honnorat, Berthod, Labrousse, G. Boully, sont entièrement d’accord avec moi. Les socialistes sont silencieux ou hostiles.

Son instituteur à lui devait être plus patriote que compétent, car contrairement à ce qu’indique la phrase, les radicaux nommés sont les partisans et non les adversaires de la position défendue par l’auteur. Qui peut en outre, à l’occasion, piétiner une ethnie dont les intérêts semblent pourtant coïncider présentement avec ceux de la France. Il ne reproche pas à Hitler son antisémitisme, mais bien plutôt d’y avoir été infidèle en se rapprochant de Staline ! Le passage suivant fournit un bon exemple de sa sensibilité aux ragots d’un certain type :

Le roi Léopold subirait l’influence d’une Juive allemande ou russe, agent de Berlin, femme du musicien Walter Rummel. Ils étaient jadis sans le sou. Ils roulent maintenant sur l’or 7.

L’antisémitisme n’est cependant pas systématique, puisque Georges Mandel ne reçoit que des éloges8, sans tenir compte de ses prises de position en faveur de l’alliance soviétique. C’est une preuve qu’il croit fermement à la collusion germano-russe : la question de l’alliance ne se pose et ne se posera plus, elle ne risque plus de mettre à mal l’unité de la droite française. Celle-ci peut et doit se refaire, en réintégrant les enfants prodigues.

Bardoux est un ami de Reynaud, et ses diatribes éclairent les conditions du changement de président du conseil. Le leader radical, par sa réussite même dans la construction, sur les ruines du Front populaire, d’une large majorité de centre gauche, avait suscité des jalousies et des impatiences qui, aux premiers écueils, ne pouvaient que se manifester. Il n’est, au fond, pas étonnant de le voir renverser par une coalition certes hétéroclite, mais où l’élément de droite est dominant. On voit comment et à quelles conditions la voie s’ouvre devant son successeur. Il n’est que le plus présentable des leaders de la droite. Mais il devra, pour se maintenir, donner des gages à toutes ses tendances. Faute de quoi une nouvelle crise ne tardera pas, où Daladier lui-même retrouvera sa chance, pourvu qu’entretemps il ait mis encore plus d’eau dans son vin radical et su convaincre la droite qu’elle prospérera mieux avec lui qu’avec Reynaud.

Celui-ci se veut le Clemenceau de la deuxième guerre et soutiendra jusqu’à la fin qu’il ne lui a manqué pour l’être qu’un peu de chance. Beaucoup ajoutent qu’au niveau du caractère, aussi, il manquait un petit quelque chose. Mais si on se donne la peine d’examiner leur marche vers le pouvoir, on perd toute idée de comparer leur action gouvernementale. Le Tigre attend patiemment, dans une opposition sans faille et lorsqu’on se décide à lui donner le pouvoir il ne prend d’autres collaborateurs que ceux qui partagent ses sentiments sur ce qu’il faut changer. Reynaud, lui, intrigue dans l’ombre et donne des gages à tout le monde.

Les intrigues du prétendant

Pour ne pas alourdir le récit de l’affaire finlandaise, je n’ai rien dit des menées de Reynaud pendant cette période. Reprenons-le donc au début de décembre, lorsque, sous la houlette d’Emmanuel Arago, il se pose en candidat à la succession de Daladier, sur une base de plus en plus clairement pacifiste bien qu’il ne le fasse savoir qu’à des gens choisis et reste, pour le commun des mortels, l’homme le plus « dur » du gouvernement.

Jeudi 7 décembre

Je dîne à la Châtaigneraie, chez Paul Reynaud. Outre Mme de Portes, il y a Leca, A[rago] et Leroy-Ladurie.

Paul Reynaud se défend vivement de vouloir renverser Daladier. [...] Leroy-Ladurie [...] lui conseille notamment de ne pas entrer dans une combinaison qui ne serait qu’un replâtrage. Il vaut mieux, à son sens, qu’il se conserve pour plus tard. Non moins justement, Arago lui reproche ses complaisances exagérées pour Blum. « C’est lui qui a besoin de vous, et non vous de lui. » [...]

A[rago] remet ensuite sur le tapis la question de la rupture avec les Soviets. Je lui renouvelle mes objections. Le ministre approuve complètement ma thèse.

Ces notes sont de Villelume 9. Celui-ci n’argumente pas son hostilité envers une guerre franco-soviétique, mais il faut sans doute la rattacher à son obsession principale, la disproportion des effectifs militaires français et allemands. La France n’aurait rien à gagner dans une affaire où les coups principaux ne pourraient être portés par elle. Mieux vaut, donc, laisser les Allemands s’occuper de l’URSS, après avoir signé avec eux une paix de compromis. Reynaud ne partage probablement pas cette idée le 7 décembre : il voit sans doute encore l’URSS comme un contrepoids précieux pour la France. Il trouve là, au moment où se lève la vague profinlandaise, un terrain d’entente avec Villelume mais un sujet de discorde avec Arago et la plupart des convives. Tous lui reprochent ses relations trop étroites avec Blum.

Marcel Déat découvre le 13 décembre, dans un discours prononcé à la Chambre par le ministre des Finances, ses ambitions présidentielles :

[...] un discours de « prétendant » et de successeur éventuel. Daladier n’applaudit pas. Moi non plus... 10

Anatole de Monzie confirme, du tranchant de sa plume :

20 décembre 1939.- Assis l’un à côté de l’autre, Paul Reynaud et moi, depuis quelque quinze jours nous ne nous adressions plus la parole [...] Pomaret m’ayant demandé si j’accepterais d’avoir une explication à sa table, je n’ai pas cru devoir décliner l’offre de cette rencontre qui eut lieu ce soir au ministère de Travail. Il fut surtout question de l’Italie et de Daladier.

Je suis, ai-je déclaré, en opposition ouverte avec vous au sujet de l’Italie dont vous avez hâte de faire une ennemie et de Daladier dont vous avez hâte d’assumer la succession. » À ces deux griefs Reynaud oppose des dénégations sans force. Il approuve ma politique envers l’Italie et se déclare fidèle à la solidarité ministérielle. Dans le privé l’homme est sans abattage 11.

L’intervention de Pomaret est significative. Aussi engagé que Monzie dans la recherche de la paix - il a attendu mars 1939 pour démissionner du comité France-Allemagne12 -, le ministre du Travail apparaît plus confiant que lui dans la possibilité d’y convertir Reynaud. Il prend ici le risque de déplaire à Laval, Déat, Pétain, bref à tous les pacifistes pour lesquels Reynaud reste un pestiféré. Pour qu’il s’engage dans cette voie, il faut qu’il l’estime la plus courte. Selon lui, un gouvernement Reynaud serait le mieux à même de réconcilier les « raisonnables » de toutes les puissances.

On a trop dit que Daladier aurait été attaqué sur deux fronts, par les « durs » et par les « mous ». Mais voit-on se former un front « belliciste » et la victoire de Reynaud serait la sienne, damant in extremis le pion au parti de la paix ? On ne le constate guère.

Prenons Jeanneney. Son discours de Nouvel An au Sénat, le 11 janvier, est tout acquis à la ligne du moment, celle qui consiste à s’en prendre à l’Allemagne, avant tout, en Finlande, où les « forces du bien » préparent activement une « croisade contre les hommes de proie13 ». Lui qui en décembre se montrait soucieux d’éviter un changement d’ennemi et une guerre contre l’URSS14, n’a plus de ces prudences en janvier : serait-ce qu’il estime primordial de resserrer, en France, l’unité des dirigeants ? Ce ne peut être, alors, qu’autour de Daladier. De fait, recevant Reynaud le 12 février, il l’assure de son soutien contre les manœuvres que Daladier semble ourdir pour l’éliminer du gouvernement, mais ne l’engage nullement à briguer la succession 15.

Un témoignage précieux nous est donné par Pierre Lazareff. Le 3 février 1940, Reynaud lui déclare :

Il est surprenant que ceux qui veulent que nous nous mettions un ennemi de plus sur le dos soient justement ceux qui désirent que nous nous entendions avec Hitler.

Mais, le 17, autre chanson : Lazareff s’aperçoit

qu’il a changé brusquement d’avis, car il a trouvé là un bon moyen pour se faire des alliés contre Daladier. Il en use largement. Quelle salade 16 !

Entre les deux entretiens, le fait majeur survenu dans la politique intérieure semble être le comité secret des 10 et 11 février au cours duquel Daladier, ragaillardi par les promesses d’aide à la Finlande qu’il avait paru arracher aux Anglais le 5, s’était refait brièvement une santé parlementaire. Il semble que Reynaud, soit parce qu’il connaît les Anglais, soit parce qu’il n’a plus le choix, spécule alors sur l’avortement de ces espérances.

En tout cas, il lance le 15 février une offensive, sur le terrain où il se sent solide, celui des finances. Le manque de traces archivistiques est ici compensé par le récit de Pertinax, édité à New-York en avril 1943 puis en France à la Libération et démenti par Reynaud sur d’autres points, mais non sur celui-là. Suivant ce récit, il exige de Daladier l’instauration du rationnement, ainsi que le regroupement sous son autorité de tous les ministères à compétence économique. Une explication à lieu le 19 entre les deux hommes, qui ne s’étaient pas vus depuis trois semaines. Daladier, réunissant le 24 un conseil de cabinet, accepte le rationnement mais non le regroupement des ministères et Reynaud songe au départ : il monnayerait cette satisfaction donnée à Daladier contre l’ambassade de Washington. Mais en définitive il se soumet en lâchant, comme un paquet de lest, Gaston Palewski 17.

Palewski sacrifié

Celui qui fut le proche compagnon de Reynaud au cours de son ascension apporte, dans ses souvenirs dictés en 1974 et publiés seulement après sa mort, d’utiles précisions sur ces semaines, cruciales pour le pays comme pour les politiciens :

Cette arrivée au pouvoir, je l’avais minutieusement préparée. On sait comment je n’avais rien négligé pour maintenir entre Paul Reynaud et le groupe socialiste à la Chambre une sorte de préjugé favorable, ce en quoi j’avais été largement aidé par la sincère amitié et l’estime intellectuelle profonde qui unissaient Paul Reynaud et Léon Blum. Dans la gestion des fonds de presse du ministère des Finances, j’avais facilement accepté la suggestion du chef de service, d’origine socialiste lui-même, et qui s’appelait Coelas. Celui-ci me dit que Le Populaire était [...] dans une situation difficile et je lui accordai volontiers les sommes nécessaires pour qu’il puisse franchir cette passe 18.

Palewski nous informe ensuite que dans la même période il a cultivé d’autres amitiés, celles de grands patrons influents dans la droite parlementaire : il cite François de Wendel et Oberkirsch. Malheureusement, ajoute-t-il, lorsqu’il doit quitter le cabinet du ministre au début de 1940, il n’y a plus personne pour entretenir les relations et, lors de la constitution du gouvernement Reynaud en mars,

Certains points d’appui que j’avais ménagés restèrent à l’écart.

Manière discrète d’indiquer que le Reynaud qui prend le pouvoir n’est pas exactement celui auquel Palewski a préparé le terrain. Mais quelle est donc la raison de l’éclipse, en février 194019, de cet homme clé qui devrait alors être au sommet de la réussite ? Officiellement, je veux dire d’après l’intéressé et d’après Philippe Barrès, sans doute instruit par de Gaulle, une simple affaire de courrier maladroitement mis à la poste. Palewski s’entretenait par lettre avec de Gaulle au sujet d’un « ministère de conduite de la guerre » qu’il apparaissait nécessaire, aux deux correspondants, de créer et de confier à Reynaud - afin que de Gaulle en fût le véritable patron. Une lettre arriva sur le bureau de Daladier, qui se serait écrié : « Comment, voilà qu’ils conspirent avec mes colonels20 ! » Suivant Barrès, Palewski se serait alors sacrifié sur l’autel d’une réconciliation toute provisoire entre Daladier et Reynaud. Il le confirme, tout en ajoutant des précisions, fondamentales pour notre propos, sur l’ambiance du ministère des Finances :

D’un autre côté, l’hostilité que je sentais autour de moi me lassait. Ceux même que j’avais fait entrer dans le cabinet de Paul Reynaud avaient pris le parti de Bouthillier et de Leca contre moi. [...] C’est pourquoi je me dis qu’il valait mieux gagner des titres de guerre et revenir auprès de Paul Reynaud avec une influence accrue, de manière à faire avancer nos affaires. Je demandai donc à passer dans l’aviation et m’enquis des unités qui, dans cette drôle de guerre, étaient actives 21.

Texte pudiquement révélateur. Taisant le comportement du ministre dans cette affaire, il ne laisse le choix qu’entre deux hypothèses : soit Reynaud était, dès cette date, le jouet d’un entourage défaitiste, soit, beaucoup plus vraisemblablement, il a fait lui-même un choix, qui marginalise et même écarte ses deux principaux conseillers « bellicistes ».

Pour en décider, il n’est que de lire le discours par lequel il se pose, le 13 décembre, en candidat à la succession de Daladier22. Il n’y a pas un traître mot, ni une allusion, au « ministère de conduite de la guerre » ni au « corps cuirassé ». Mais, diront ses défenseurs, il était obligé, en temps de guerre, dans une séance publique, de ménager les apparences, de sauvegarder la solidarité ministérielle et de se cantonner aux problèmes de son département. Or ce n’est pas ce qu’il fait. Il parle, et d’abondance, de la guerre en général. Et il en parle d’une manière qui, dit-on en jargon électoral, « ratisse large ». Il se place uniquement dans la perspective d’une guerre longue, où la question la plus décisive est celle de la santé économique. Le maître mot du discours est « sacrifice » : Hitler a réussi à obtenir celui des Allemands, il faut que les Alliés également fassent preuve d’une discipline de fer dans tous les domaines. Voilà qui ne peut choquer aucun adversaire du Front populaire, ni aucun attentiste adonné au culte du blocus. Chose encore plus surprenante - pour qui ne connaît Reynaud qu’au travers de ses écrits postérieurs ou des ouvrages qui les répètent sans examen - Reynaud a déjà un pied dans l’après-guerre. Il en parle à trois reprises. Les importants accords économiques et financiers qu’il vient de conclure avec son homologue britannique Simon, il les présente comme un premier pas de la construction européenne. C’est l’occasion d’un éloge appuyé de la direction anglaise en général et de John Simon en particulier, alors qu’il eût été facile, si on avait voulu donner un signal de « fermeté », de trouver un prétexte pour prononcer le nom de Churchill.

Si on se souvient du rôle d’Arago, on sait que dès le mois d’octobre Daladier avait émis le souhait que Reynaud se séparât de Palewski, ainsi que de Mandel. L’affaire du courrier a donc tout d’un prétexte. Mais, en accordant à son rival cette tardive satisfaction, Reynaud lui tend un piège : c’est le signe qu’attendaient nombre de pacifistes pour se convaincre que Reynaud avait rallié leur camp. C’est l’indice, également, que sa solidarité avec Mandel n’est pas à son zénith.

Le mythe du « complot belliciste »

En mars, on sent Jeanneney de plus en plus impatient envers les méthodes de Daladier, notamment son refus de dialogue. Et il ne fait rien pour freiner les critiques, au Sénat, sur la faiblesse de l’aviation, qui va fournir aux orateurs anti-daladiéristes un de leurs principaux angles d’attaque. Il ne peut cependant ignorer que le rattrapage de cette carence a été un souci constant du ministère et qu’il s’y est montré efficace, même si les résultats ne se traduisent pas encore dans les dotations des aérodromes. Bref, Jeanneney semble se résigner à une crise ministérielle. Mais la suite va montrer qu’il entendait surtout faire pression sur Daladier pour l’amener à se séparer des pacifistes les plus notoires.

Le 19 mars doit avoir lieu le débat décisif à la Chambre, suivit d’un vote qui va permettre ou non à Daladier de garder le pouvoir. Or, le matin, Jeanneney reçoit Mandel, qu’il n’a pas vu depuis trois mois. Ils échangent force critiques sur le président du conseil puis, Mandel ayant dit que le cabinet passerait difficilement la semaine, en viennent aux vues d’avenir. « Vous sentez-vous de force et en mesure ? » demande Jeanneney, et Mandel répond : « Mon heure ne peut être que celle d’un péril plus grand. Ma personnalité serait trop discutée à présent. » Il « admet que ce serait l’heure de Paul Reynaud », ce qui sous-entend que Jeanneney a évoqué le premier ce nom. Mais le président du Sénat n’est pas enthousiaste. Il reproche vivement à Mandel de « n’avoir pas davantage contraint Daladier, d’accord avec les résolus du conseil » et lorsque, le gouvernement ayant démissionné dans la matinée du lendemain, Lebrun consulte suivant l’usage le président du Sénat, c’est pour l’entendre déclarer : « Les morceaux de Daladier peuvent être encore bons. » Il suggère donc que le nouveau cabinet le conserve comme porte-parole et peut-être même comme président, à condition qu’on lui retire la conduite de la guerre pour la confier à une équipe restreinte. Si Daladier refuse,

je ne vois qu’un homme : Paul Reynaud. Il a la culture, la connaissance des problèmes, le courage, de bonnes relations anglaises. On le trouve fat : effet de sa taille, peut-être. Il est ambitieux ! Heureusement : il en a le droit. Il prendrait sans doute avec lui les hommes vigoureux du cabinet : Mandel, Rio, et les honnêtes bien orientés : Pernot, Queuille, Campinchi, Champetier de Ribes, excluant ceux qui, dans le cabinet dit de guerre d’hier, sont ouvertement rebelles à conduire la guerre : Bonnet, Chautemps, Monzie, Pomaret, etc.

Une brève notation de Monzie vient confirmer ce témoignage. Mandel persifle devant lui le 22 23, en déclarant : « M. Paul Reynaud a le pouvoir. Il ne lui manque plus que de le mériter. » En mettant bout à bout ces indices, on aboutit à cette conclusion inédite mais fort importante : Paul Reynaud mène depuis le mois de septembre, au moins, une intrigue pour remplacer Daladier, mais il ne semble pas nouer dans cette période des rapports étroits avec les « bellicistes ». C’est le contraire qui se passe, ainsi en décembre lorsque Pomaret s’entremet pour le réconcilier avec Monzie. Dans le même ordre d’idées, il cultive l’amitié du parti socialiste, en tant que tel, et on sait qu’il est loin de ne compter que des va-t-en-guerre. Blum joue un rôle considérable pour y étouffer les voix pacifistes - or il ne fera pas partie du gouvernement Reynaud, où Mandel conserve pour sa part le poste secondaire qu’il occupait sous Daladier.

Les rapports de Reynaud avec Churchill dans les mois précédant son arrivée au pouvoir portent encore moins la trace d’un « complot belliciste ». Le premier lord, effectue, sous Daladier, trois voyages en France : du 2 au 5 novembre, du 4 au 9 janvier, enfin les 11 et 12 mars - sans compter sa participation au conseil suprême du 5 février. Au total, que l’on sache, il ne rencontre Reynaud que deux fois. Le 4 novembre, sans intimité aucune, lors d’un dîner auquel participent aussi Campinchi, Darlan, Blum, Mandel et Léger24. Le bref entretien du 11 mars, on le verra plus loin, n’est pas l’occasion de resserrer les liens, tant s’en faut. Le moins qu’on puisse dire, c’est que les contacts de Reynaud avec Churchill ne sont pas très suivis dans la période de son ascension vers le pouvoir. Si elle est parallèle à celle de Winston, le postulat d’Euclide est presque parfaitement respecté : les parallèles gardent leurs distances. Mais Sumner Welles nous en dit plus.

Le vote de Sumner Welles

Le voyage du sous-secrétaire d’État américain Sumner Welles en Europe est à coup sûr l’un des événements les plus importants de la drôle de guerre. Il prend place dans le cadre du conflit russo-finlandais mais sa portée n’est pas atténuée par la paix du 12 mars. L’intéressé a présenté dans ses mémoires25 une version conforme aux orientations finales des États-Unis dans la guerre, c’est-à-dire plus indulgente envers Paris, Londres et Moscou, plus sévère pour Berlin et Rome que ce qu’il a réellement dit à l’époque. Pour nous en convaincre, nous disposons d’un certain nombre de documents publiés depuis longtemps26, auxquels j’ajoute à présent un inédit de Paul Reynaud : le compte rendu, retrouvé dans ses archives de l’entretien qu’il a eu avec lui le 9 mars.

La rencontre officielle dure une heure. Welles se plaît à remarquer que le « secrétaire d’État au Trésor » le reçoit dans l’ancienne chambre à coucher du Prince Impérial, qui est en effet devenue le bureau du ministre des Finances de la République. Puis Reynaud le retient pour un dîner en tête-à-tête 27.

Dans son compte rendu, Reynaud expose d’abord les propos du diplomate :

- on va vers bolchevisation de l’Europe. C’est l’avis d’Allemands que j’ai vus.

-   si pas d’accord, une offensive est probable.

-   le voyage de Ribbentrop à Rome est probablement en liaison non avec affaire de Finlande mais avec tentative de paix.

-   Mussolini a admis l’idée de la liberté des échanges dans Méditerranée après la guerre.

-   Mussolini craint aussi la bolchevisation de l’Europe.

-   Black-out total de Berlin. Presque rien à manger. Presque pas d’autos.

Puis le ministre consigne ses réponses :

Je lui dis :

-   Il faut surtout après Finlande que force brutale n’apparaisse pas comme triomphante. Sinon révolte de l’op. publique en France et Angleterre et divorce avec le ou les médiateurs.

-   paix juste et durable ce qui implique désarmement

-   qui le contrôlera ? Il n’y a qu’un neutre qui compte, c’est les U.S. Rép[onse] : les officiers des armées belligérantes et des neutres dont les U.S.

-   Il faudrait lier au contrôle la garantie que, s’il était inefficace, garantie du seul neutre qui compte.

On trouve enfin quelques répliques alternées - la lettre R (pour « réponse ») désignant les propos de l’Américain :

R : ce serait pour une étape ultérieure.

-   Paix juste. Quid de Pologne, et Bohême-Moravie ?

R : Mussolini est d’accord sur Pologne. Je ne peux pas dire qu’il partage les idées des Alliés sur Tchécoslovaquie.

-   une proposition de paix qui émanerait du Pt Roosevelt ou qui serait appuyée par lui pourrait avoir, si elle n’était pas acceptée par les gouvernements alliés, des conséquences d’une extrême gravité en coupant en deux les opinions publiques de France et d’Angleterre.

R : considérez comme certain que Roosevelt ne fera rien sans vous avoir consulté.

Herriot est un homme bien remarquable mais il ne voit que du noir. Il est purement négatif. Vous êtes le seul constructif. Je n’ai parlé à personne aussi franchement qu’avec vous 28.

La « bolchevisation de l’Europe », cette crainte obsessive du diplomate américain, pourrait se réaliser suivant plusieurs scénarios. Il pourrait y avoir, comme en 1918, la défaite et l’effondrement de l’Allemagne. Le peuple allemand, dans son désespoir, risquerait de se tourner vers l’URSS, pure de toute compromission avec ses bourreaux. Il peut aussi se faire que, pour prévenir l’effondrement militaire et économique, Hitler oublie ses griefs envers Staline et que les deux régimes nouent une alliance étroite pour courir leur chance ensemble. La mission Welles semble bien, à travers ce document, avoir pour objectif essentiel de proposer, voire d’imposer une médiation américaine pour unifier les bourgeoisies européennes contre les ambitions soviétiques - ou, simplement, contre une ruineuse période de chaos révolutionnaire. Au passage, évidemment, on augmenterait l’influence des États-Unis dans les affaires du monde et on leur permettrait, notamment, de jouer un rôle majeur dans la reconstruction d’une économie de paix. On est déjà dans la logique du plan Marshall : il n’y manque que l’écrasante victoire militaire qui permettra à Washington d’imposer ses vues sans excès de concertation.

Sur le rôle que l’on souhaite voir jouer à Reynaud, quelle parenté entre ce texte et celui de septembre, que j’ai soupçonné émaner de Halifax ! Ici et là, loin d’être considéré comme un belliciste borné, le ministre des Finances se voit loué pour sa sagesse et sa modération. Welles l’oppose à Herriot, parangon de l’antigermanisme obtus des Français, qui ne conduit qu’à pousser les Allemands dans les bras des Russes. Comment ne pas voir là un écho des affrontements des années vingt, qui avaient vu Reynaud si proche des Américains dans sa volonté de réamorcer des circuits financiers avec les capitalistes allemands, parmi lesquels il avait tant de relations ?

Le Français note complaisamment les phrases qui le flattent et qui, implicitement, mettent en cause Daladier, même si elles ne citent, parmi les indésirables, que le nom d’Herriot. L’ambassadeur Bullitt a nécessairement informé Welles de la position très dégradée du président du conseil, et de la candidature peu secrète de Reynaud à son fauteuil. Lui dire qu’il est le « seul constructif », c’est l’assurer que ce changement ne serait pas mal vu à Washington.

Notons enfin que Reynaud, s’il met en garde son interlocuteur sur la nécessité de ne pas donner quitus à la « force brutale », ne s’indigne guère du rôle privilégié que Welles réserve de toute évidence à Mussolini.

Mais lisons le compte rendu de Welles, expédié le soir même à son président29. Il accorde une large place aux questions économiques : Welles a vainement plaidé la cause des planteurs américains de tabac et Reynaud s’est tenu ferme à la décision, prise antérieurement, de restreindre les achats de ce produit au nom des sacrifices et des économies nécessaires en temps de guerre.

Mais là s’arrête le bellicisme. Pour le reste, on trouve plutôt une amende honorable :

Il dit qu’il passe pour le plus « dur » des gouvernants français sur le chapitre des relations avec l’Allemagne. Il ajoute qu’en septembre 1938, ainsi que je m’en souviens certainement car il me l’a dit à l’époque, il a pensé que la France devait déclarer la guerre à l’Allemagne pour sauver la Tchécoslovaquie et qu’il était convaincu que dans ce cas l’Angleterre aurait été forcée d’entrer en guerre à ses côtés. Munich a été une erreur cardinale dans la politique française et anglaise.

Mais c’est de l’histoire ancienne. Ses sentiments bien connus sur ce sujet, comme sur les relations franco-allemandes, lui facilitent aujourd’hui l’adoption d’une politique objective.

Il m’a exposé en détail sa conviction que les questions politiques et territoriales actuellement en jeu peuvent être résolues sans grande difficulté par des négociations entre les Alliés et l’Allemagne. Le seul véritable problème est le moyen, pour la France, d’assurer sa sécurité et d’être garantie contre le retour d’une agression allemande. Il dit que si on mettait sur pied une formule pratique, fondée sur une force aérienne internationale et sur un pouvoir de police, ainsi que sur l’abolition de tout armement offensif, il apporterait son soutien à l’ouverture de négociations, trouvant cela infiniment plus conforme aux intérêts de la France que la continuation de la présente guerre, avec l’effondrement et la ruine de l’économie et de la société qui en résulteraient, sans compter les inévitables pertes de personnes et de biens.

Welles omet les compliments qu’il a faits à Reynaud. Mais son texte les confirme :

À mon sens, M. Reynaud a une meilleure appréhension (a greater grasp) des Affaires étrangères et un esprit plus vif que tout autre membre du présent gouvernement français.

Des deux documents relatant cette conversation, nous pouvons tirer une certitude : Paul Reynaud, comme toujours, travaille. Son cerveau est plein de plans et de projets. Mais il explore beaucoup d’hypothèses et ne cherche pas spécialement à engager la France dans une guerre plus active.

Que s’est-il dit le 11 mars ?

Winston Churchill adresse le 22 mars ses félicitations au nouveau président du conseil. Sa lettre, souvent citée, peut être, à la lumière de ce que nous savons à présent, relue entre les lignes.

Il nous faut d’abord présenter Royal Marine, le plan de mouillage de mines fluviales dans le Rhin et la Moselle, à partir du territoire français. C’est une invention que Churchill a suivie de près et qu’il a fait accepter par le cabinet sitôt qu’il l’a jugée au point, après quoi il a lui-même proposé aux Français, par une lettre à Gamelin datée du 6 mars, les services de l’armée britannique pour miner les cours d’eau allemands depuis la Lorraine et l’Alsace30. Un dur marchandage a lieu entre les deux alliés en cette fin d’hiver. La France est mieux disposée envers l’opération Norvège-Finlande et elle explique pourquoi : aux mines fluviales, l’Allemagne répliquerait sans doute par un bombardement sur la seule France, car les bombardiers germaniques ne peuvent atteindre commodément l’Angleterre. Avant de courir ce risque, la France souhaiterait un délai pour parfaire son armement et, surtout, son aviation. Elle en décide ainsi en réunissant son comité de guerre qui, le 11 mars, rejette le projet. C’est au reçu de cette nouvelle que Churchill bondit à Paris. Jean Daridan qui, le 12 à midi, prête son bureau pour le déjeuner, n’en décolère pas cinquante-trois ans plus tard31. Churchill, me dit-il, a paru « fou à tout le monde », de penser que ses mines allaient faire basculer le sort de la guerre. Le poste élevé qu’il occupa ensuite dans la Résistance n’empêche pas le diplomate d’écrire en 1980 dans son livre de souvenirs :

Dans son français inimitable, l’hôte du jour accumula arguments et métaphores avec une telle fougue, s’agissant d’une cause médiocre, que, loin de convaincre son interlocuteur, il lui parut dangereusement surexcité. Daladier fut sans voix lorsque Churchill lui suggéra que les deux gouvernements publient, le jour même, une déclaration adressée « à l’univers », qui flétrirait les atteintes portées par l’Allemagne aux coutumes des nations civilisées, et qui annoncerait l’intention des Alliés de procéder à des représailles sur les voies de communication du Reich. Sans doute Churchill, en mars 1940, n’était-il pas encore Churchill ; il le deviendrait avec éclat trois mois plus tard 32.

À ce sujet, dans une page souvent citée, le Britannique est bien injuste envers Daladier et bien partial en faveur de son propre gouvernement. Il indique que le cabinet de guerre lui avait laissé tout loisir de mettre en œuvre le projet Royal Marine, à charge pour lui de décider les Français. C’est ce qu’on appelle se défausser. Or Winston accable le seul chef français qui, lors de l’entretien du 12 mars, se retrancha derrière son président de la République, lequel aurait solennellement interdit d’« attirer des représailles contre la France ». D’où le sarcasme du Britannique : « Ne soyez pas méchant avec l’ennemi, vous ne réussirez qu’à le rendre furieux33. » Mais le trait s’applique aussi bien à Chamberlain et à Halifax, sur ce dossier comme sur les autres. Daridan nous apprend que Daladier a vu en son visiteur un énergumène isolé ; si les compassés de l’appeasement s’étaient agités en faveur du projet, il l’aurait vu sous un autre angle. Cependant, les écoutes téléphoniques nous apprennent que Winston a dit, sur le moment, à l’ambassadeur Campbell les mêmes aménités sur Daladier qui figurent dans ses mémoires34. C’est donc qu’il les pensait. On retrouve ici l’état d’esprit de la démarche faite le 2 septembre 1939 auprès de Charbonnières : il a besoin des Français pour plier le cabinet britannique à ses vues, et s’emporte quand ils font échouer les combinaisons par lui tramées, pendant des semaines ou des mois, pour l’orienter vers une confrontation véritable avec l’Allemagne. Malgré toute sa subtilité diplomatique, Jean Daridan ne pouvait subodorer un tel écheveau. Churchill était déjà là tout entier, et sans les labours de mars on n’aurait pas eu la récolte de l’été.

Quant à Reynaud, il ne fait pas meilleure figure. Churchill, dans sa lettre du 22, consacre son paragraphe le plus long à un plaidoyer en faveur de Royal Marine, comme si le soutien de Reynaud à ce plan ne lui paraissait pas acquis. Il l’avait pourtant vu à Paris au cours de son voyage éclair, mais l’allusion qu’il fait à cette rencontre est des plus ambiguës :

Je partage, vous le savez, toutes les anxiétés dont vous m’avez fait part l’autre soir en ce qui concerne la conduite générale de la guerre, ainsi que votre point de vue sur la nécessité de mesures énergiques et rigoureuses. Mais je ne pensais guère, lors de notre entretien, que les événements prendraient si vite un tour décisif en ce qui vous concerne. Nos deux pensées ont suivi des chemins si semblables depuis trois ou quatre ans que j’espère très fermement que nous nous comprendrons mutuellement d’une manière parfaite [...]35.

Il est temps de donner à ce texte sa juste place dans une anthologie de l’humour churchillien. Villelume nous y aide. Tout d’abord en décrivant, côté Reynaud, la genèse de la rencontre36. Il dîne ce soir-là chez Georges Wormser avec Blum, Paul-Boncour et « quelques autres personnes » lorsque, vers 10 heures du soir, on téléphone à Reynaud que Churchill, arrivé depuis peu à Paris, voudrait le voir d’urgence. Wormser « fit mettre dans sa voiture le champagne et le whisky nécessaires à toute conversation sérieuse avec le premier lord ».

Puis, le 13 mars37, Villelume reçoit les confidences de Mme de Portes :

Elle me dit très confidentiellement que Churchill a déclaré avant-hier à Paul Reynaud : « Nous sommes en guerre. Je ne veux pas travailler à renverser Chamberlain. J’espère que vous agirez de même vis-à-vis de Daladier. » Je ne m’explique pas très bien la raison de ce langage. Elle a l’air de croire que c’est avant tout pour le tenir que Churchill est venu à Paris.

Nous pouvons éclairer le marquis et rassurer la comtesse : le but du voyage de Churchill était bien d’arracher une décision sur les mines fluviales ; c’est sans aucun doute pour s’assurer le renfort de Reynaud qu’il trouble son dîner, avant même d’avoir vu Daladier ; mais nous savons par Doumenc38 que Daladier avait, dans un premier temps, refusé de le recevoir. Ce coup de fil de 22 heures a donc bien l’air d’un SOS - sinon le rendez-vous aurait été pris plus tôt. Churchill tente d’utiliser le ministre des Finances pour parvenir à son chef de gouvernement.

Cependant, dans sa lettre du 22, il dit se réjouir « spécialement de ce que Daladier ait accepté de faire partie de votre cabinet ». Il montre par là qu’il connaît les luttes politiciennes et souhaite un armistice ; de même, lorsqu’il écrit qu’il ne pensait pas que les choses iraient si vite, le reproche perce. Mais sa notoire passion pour les mines fluviales prouve qu’elles étaient bien l’objet de son voyage, et non les questions gouvernementales. C’est donc Reynaud, très probablement, qui en a parlé. Là où il espérait trouver une oreille attentive aux exploits techniques de l’équipe Lindemann, le premier lord se voit proposer une intrigue : Reynaud le met au courant de ses manigances contre Daladier et lui promet, à brève échéance, un gouvernement plus anglophile. Fureur de l’Anglais, qui comprend peut-être seulement alors à quel point son interlocuteur travaille pour son propre compte et délaisse la cause antinazie. C’est sa véhémence, sans doute, qui fait croire à Hélène de Portes, peu soucieuse de la situation internationale, que le but même du voyage était de décevoir, si près du but, les espérances de son petit Paul. Quant à Villelume, en disant qu’il ne comprend pas la tiédeur de Churchill devant la perspective d’un gouvernement Reynaud, il avoue qu’il comptait bien que la réputation « belliciste » du Français entraînerait ipso facto l’adhésion des Anglais et particulièrement de celui-là.

Mais il y a encore mieux, dans la documentation publiée mais point, pour autant, exploitée : les Documents diplomatiques américains font état, le 14, d’une nouvelle rencontre entre Reynaud et Welles. Cette fois, le sous-secrétaire d’État est en transit à Paris, entre Londres et Rome, et il convoque, dans une chambre d’hôtel proche d’une gare, un seul ministre français, celui qui, lors de son séjour, lui avait paru le meilleur. Ils se racontent leurs dernières conversations et médisent de leurs interlocuteurs. La victime préférée est - on a peine à le croire mais les mots sont là - Winston Churchill. Welles révèle ce qu’il a écrit à Roosevelt de sa conversation de l’avant-veille avec le premier lord39 : ayant déjà lu Step by Step il n’a fait que perdre deux heures avec quelqu’un qui en répétait le texte, sans le laisser placer un mot. Reynaud surenchérit :

[M. Churchill] lui avait rendu deux jours plus tôt une visite nocturne. Son point de vue était d’une intransigeance absolue. M. Reynaud pensait que, si M. Churchill avait été quelqu’un de brillant et de très persuasif, doué d’une grande capacité d’organisation, à présent son esprit avait perdu son élasticité. Il pensait que M. Churchill ne pouvait concevoir d’autre possibilité que la guerre à outrance, qu’elle apporte ou non le chaos et la destruction généralisés. Ce n’était pas là assurément, d’après lui, une conduite d’homme d’État 40.

Le constat est net : depuis la fin de septembre, la grande majorité des actes de Paul Reynaud et de ses propos connus vont dans le sens de la paix immédiate et renient, explicitement ou non, un « bellicisme » qui ne joue plus le rôle que d’un attrape-nigaud pour faciliter le renversement du « mou » que serait Daladier.

Premiers pas

C’est le Sénat qui, réuni les 14 et 15 mars en comité secret, porte de premiers coups à Daladier. Autour de Laval, certains doutent du bien-fondé de l’entrée en guerre et font de l’alliance italienne une urgente priorité. Ceux-là vont s’abstenir. Les autres -236 sur 300- vont voter à l’unanimité un « ordre du jour » bien ambigu :

Le Sénat,

Adressant à l’héroïque Finlande l’hommage de son admiration et attestant la foi qu’il garde dans ses destinées,

Confiant dans le gouvernement pour, en étroit accord avec nos Alliés, conduire la guerre avec une énergie croissante jusqu’à la victoire complète qui assurera la liberté de toutes les nations, passe à l’ordre du jour.

L’ennemi est donc moins clairement désigné que jamais, et la confiance proclamée assortie de réserves transparentes.

À la Chambre, le 19, l’ordre du jour reprend les mêmes idées en ajoutant tout de même, dans les buts de guerre, à la liberté des nations la sécurité du territoire français, ce qui désigne un peu plus clairement l’ennemi. Mais un autre texte a été déposé, qui n’est pas mis aux voix mais éclaire les motivations des abstentionnistes ou au moins d’une partie d’entre eux. Il est dû à Louis Marin et indique, après avoir repris la motion du Sénat :

La Chambre est également résolue à ne tolérer à l’intérieur aucune tentative de trahison et de défaitisme que les ennemis cherchent à fomenter dans notre pays, notamment sous la forme d’une paix incompatible avec l’honneur et la sécurité de la France.

Elle demande que le Gouvernement s’organise en Gouvernement de guerre décidé à mettre en œuvre, avec méthode et énergie, les ressources totales de la nation [...].

Les abstentionnistes renversent le gouvernement puisqu’ils sont 300 (contre 239 qui votent la confiance). Parmi eux, la totalité des socialistes et un certain nombre d’hommes de droite, appartenant plus souvent au groupe de Reynaud (Alliance démocratique) qu’à celui de Marin (Fédération républicaine).

Paul Reynaud arrive donc au pouvoir dans une conjoncture on ne peut plus trouble. Il est l’objet d’attentes contradictoires. Mais, dans ce cas de figure bien connu du jeu parlementaire, les initiés savent à quoi s’en tenir dès la phase de composition du cabinet. Or Reynaud va décevoir Jeanneney, tout en rassurant Monzie - sans pour autant le séduire. Son cabinet est un patchwork. C’est un défi vivant aux Chambres qui viennent de renverser le précédent, puisqu’il lui ressemble comme un petit frère. Une seule personnalité de marque en sort, Bonnet, et aucune n’y entre. On pouvait cependant renforcer l’aile des « résolus » avec des personnalités peu contestées, comme Charles Reibel, membre actif, critique et « bien orienté » de la commission sénatoriale de l’Armée, ou encore Louis Marin. Mais celui-ci est effarouché par la présence des socialistes, qui aurait sans doute été mieux acceptée si l’esprit guerrier avait été plus lisible dans la composition du cabinet. Celle-ci apparaît comme une opération politicienne, dans la pire tradition. Avec cette circonstance aggravante qu’un précédent existe, auquel Reynaud aime se référer. Jeanneney, qui figurait en 1917 dans le gouvernement de Clemenceau, tombe de haut :

24 mars... Pâques [...] je dis à Reynaud l’accueil frais que le Sénat a fait à la déclaration ministérielle et au cabinet même. On le conçoit de la part de la droite. Mais il a été pareil à gauche : la présence de socialistes déplaisait, les amis de Daladier attisaient, naturellement les méconnus clabaudaient. Le cabinet a prêté le flanc par sa composition exorbitante. On a imprimé qu’elle était celle du cabinet Clemenceau. C’est faux : le cabinet Clemenceau comptait 14 ministres seulement, au lieu de 22 [...].

Cependant, Jeanneney garde le moral, il estime la combinaison viable pourvu qu’elle fasse vite ses preuves, et il va peut-être contribuer à précipiter Reynaud dans certaines erreurs :

La droite ne s’y résignera pas : elle était en trop gros appétit. On pourra gagner à gauche. L’essentiel est que, suivant l’ordre du jour du Sénat, l’énergie croissante dans la conduite de la guerre se manifeste vite. Il y a matière. Dans l’ordre diplomatique, il faut une revanche de l’affaire de Finlande. [...] On avait des projets concernant Bakou : ne fait-on rien ? [...] La collaboration anglaise est à resserrer, au besoin par un pacte interdisant une paix séparée.

Paul Reynaud est d’accord. Il va tâcher d’aller à Londres très prochainement et verra Churchill 41.

Voilà qui est intéressant : Reynaud, de par la logique qui préside à la formation de son ministère, se condamne à une fuite en avant dans l’activisme - et c’est à ce titre qu’il pense à Churchill : il va chercher auprès de lui des idées sans doute, et certainement une caution. Assurément, la besogne n’est pas simple. Mais l’homme, lui, l’est-il ? Sa personnalité n’est-elle pas précisément représentative de l’imbroglio français, lui-même suscité ou tout au moins entretenu par une conjoncture internationale des plus scabreuses ? Son principal adversaire est, sans nul doute, Daladier, qui va le paralyser autant que faire se peut, espérant par son échec rapide pouvoir lui-même reprendre le pouvoir. Sa domination sur le parti radical, nécessaire à toute majorité, lui permet d’exiger et d’obtenir son maintien au ministère de la Guerre, alors que la logique eût voulu que le président du conseil occupât cette fonction, pour l’heure primordiale : il doit se contenter du Quai d’Orsay. Daladier est également en mesure de lui tenir la bride très serrée sur le plan parlementaire : on sait qu’il n’obtient qu’une voix de majorité, alors que de nombreux radicaux se sont abstenus, moins d’un tiers ayant soutenu un gouvernement où leur président figurait pourtant en bonne place. Mais nul n’a entendu dire que Daladier ait bougé le petit doigt pour les mobiliser en faveur de ce ministère.

Ne pourrait-on soupçonner, en revanche, qu’il ait fait l’inverse ? Cela semble ressortir de l’épisode suivant : Reynaud réunit le cabinet après cette investiture catastrophique, et parle de démissionner immédiatement, sommant les ministres radicaux de clarifier leur position. Ceux-ci alors se réunissent à part, et optent pour le maintien du cabinet, à l’évidente mauvaise humeur de Daladier42. Par ailleurs, au moment du vote de la Chambre, Reynaud n’avait même pas la majorité et il avait fallu « faire les couloirs » pour obtenir plusieurs rectifications de vote.

Il est bon ici de citer Pertinax, à la fois échotier informé et bon connaisseur des pratiques de la Troisième République. Du fait que Lebrun ait appelé Reynaud dès le début de la crise, il infère qu’il souhaitait son échec et avait pu s’entendre avec Daladier là-dessus :

Ne calcula-t-il pas qu’en le jetant immédiatement dans l’aventure il avait grande chance de lui casser les reins ? Et Daladier ne convint-il pas avec lui qu’il n’était pas de meilleure manière d’en finir avec un agité et un brouillon ? Dans les circonstances normales, les divers présidents de la République ne manœuvrèrent jamais autrement avec ceux qu’ils voulaient écarter du pouvoir mais dont ils étaient obligés de prendre la candidature au sérieux. Ils ne désignaient pas le personnage qui leur tenait au cœur avant que ne fussent amortis les appétits furieusement déchaînés au début de la vacance ministérielle, avant que deux ou trois ambitieux n’eussent sué sang et eau à essayer de mettre sur pied un cabinet et rendu le tablier 43.

Il semble donc bien que Daladier ait tout fait pour que le ministère fût mort-né, espérant sans doute que la crise se dénouerait à son profit en lui permettant d’éliminer Reynaud. Ce n’est que partie remise, et tous ses efforts vont désormais tendre à ce résultat, sans lésiner sur les moyens. Daridan multiplie, pour décrire les rapports des deux principaux ministres, les métaphores militaires :

Les collaborateurs [de Reynaud] entrèrent au Quai d’Orsay comme on monte à l’assaut. [...] Désormais, et pour plusieurs semaines, les hostilités ne seraient pas confinées à la seule Norvège. Un autre front était ouvert entre le Quai d’Orsay et la rue Saint-Dominique - front à la fois actif et silencieux car les adversaires n’avaient de relations directes qu’espacées, et uniquement écrites. Seuls les collaborateurs maintenaient ouverts des chenaux de communication verbale. Reynaud semblait voir maintenant dans le départ de son ministre de la Défense nationale la clé du succès de nos armes, tandis qu’enfermé dans l’espèce de forteresse dont le président du conseil faisait le siège, Daladier défendait son action passée 44.

Mais il est un domaine dans lequel Reynaud peut faire ce qu’il veut : la nomination de ses propres collaborateurs, tant à la présidence du conseil qu’au Quai d’Orsay, le ministère qu’en définitive il s’est attribué, ne pouvant arracher Daladier de la rue Saint-Dominique. Or, dans ce domaine, on va le voir s’efforcer de rassurer la droite la plus pacifiste et la plus mussolinienne.

La mise en place du cabinet

Parmi ses conseillers d’avant-guerre, il y avait deux personnalités « bellicistes » : Gaston Palewski et Charles de Gaulle. Le premier a quitté le cabinet de Reynaud, comme on l’a vu, et il est parti aux armées. Rien ne serait plus simple que de l’en faire revenir. Mais c’est seulement de Gaulle qui le fera, en le convoquant à Londres le 27 juin45 par un télégramme impératif. Quant à de Gaulle lui-même, Reynaud le rappelle du front dès le 20 mars et fait mine de lui donner un poste capital, celui de secrétaire du comité de guerre. C’est Daladier qui s’y serait opposé, mettant sa démission dans la balance46. Admettons. Mais pourquoi avoir fait remplir les fonctions en principe dévolues à de Gaulle par deux personnages qui sont le contraire de lui ? Il s’agit de Baudouin, comme secrétaire du comité de Guerre, et de Villelume, comme conseiller militaire.

Paul Baudouin est un financier mystique, dont les sympathies pour Mussolini et la faible hostilité envers Hitler sont établies par ses propres écrits, publiés dans les années, et même les semaines, précédant cette promotion. À telle enseigne que Monzie commente aussitôt :

23 mars 1940 - Paul Reynaud s’adjoint Paul Baudouin. Mon charmant ami professe cependant des idées fort éloignées de celles de son nouveau chef. « La guerre sans compromis », doctrine Paul Reynaud. Et l’autre d’écrire : « Rejeter a priori l’idée d’une négociation avant l’effondrement total de la force allemande est impossible. » (Paul Baudouin, Notre condition présente, Éditions Helleu, 1940 47.)

Quant à Villelume, que Reynaud conserve, héritage de Daladier et de Bonnet, dans ses fonctions d’officier de liaison entre l’état-major et le Quai d’Orsay, c’est peut-être, plus encore que Baudouin, l’homme clé de son entourage, celui qui influera le plus sur sa conduite, jusqu’à la fin du ministère et même un peu au-delà.

Nous l’avons vu, aux côtés d’Emmanuel Arago, jouer un rôle prépondérant dans l’évolution politique. Jean Daridan m’a appris qu’il était lié avec lui et l’avait présenté à Reynaud, en présence d’Arago, au début de la guerre 48.

On croit saisir à travers son Journal que, vers le mois de janvier, l’hostilité de Villelume à une entrée en guerre contre l’URSS l’éloigne de Daladier et le rapproche encore de Reynaud. Il le rencontre notamment le 31 janvier, sur la demande du ministre, qui l’a fait « convoquer hier par Arago ». Il est question de la guerre, cartes en main. Reynaud déplore qu’on n’ait pas saisi le 15 janvier l’occasion d’entrer en Belgique et Villelume, adversaire de cette manœuvre, craint de ne l’avoir « convaincu qu’à demi ». Reynaud demande à Villelume son opinion sur Dautry « dont Arago lui a dit du mal », puis sur le Mémorandum de De Gaulle, dont Reynaud a surtout l’air de retenir la possibilité de percer la ligne Siegfried, puis d’exploiter la brèche à l’aide d’une supériorité en matériel49.

Reynaud et Villelume ici discutent à côté de la question : le Mémorandum, tel qu’on l’analysera plus loin, exclut précisément une attaque de la ligne Siegfried, du moins tant que le Reich n’aura pas été dûment cerné. Soucieux d’actions rapides, il penche plutôt, comme Churchill dans son discours du 20 janvier, pour des opérations tendant à rallier les neutres, Suède et Belgique en particulier. Si les deux interlocuteurs l’interprètent de travers, c’est la preuve que Reynaud est de moins en moins gaulliste, et qu’il se convertit peu à peu aux thèses de Villelume.

La philosophie du marquis comporte une remarquable constante : il estime que la France et l’Angleterre n’ont pas les moyens de vaincre l’Allemagne et qu’il faut mener une stratégie d’attente, tout en s’efforçant de conquérir des avantages localisés, destinés à couper l’ennemie de ses approvisionnements en fer et en pétrole, et à convaincre « une troisième armée » de rejoindre la lutte.

Voilà qui paraît marqué au coin du bon sens. L’officier, qui a, nous le verrons, dissimulé à la postérité une partie de son comportement de cette critique année, s’est vanté jusqu’à la fin d’avoir en toute occasion, pendant la drôle de guerre, pourfendu des « illusions » et assené son « réalisme ». Il s’est glorifié, notamment, d’avoir convaincu Reynaud, lequel lui en a donné acte dès 1947, dans La France a sauvé l’Europe 50.

Pierre Dhers ayant, dans un livre51, parlé du « plan de guerre de Reynaud », Villelume s’empresse de lui écrire, le 2 mai 1958, que toute la paternité lui en revient. Il donne certains détails qui complètent bien son Journal :

Celui-ci n’a été pour rien dans l’élaboration de ce plan. Je le lui ai présenté tout fait et il l’a adopté tel quel.

L’idée maîtresse en était que, contrairement à ce que tout le monde croyait ou affectait de croire, une victoire militaire franco-britannique était impossible. Cette opinion, lorsque je l’ai formulée pour la première fois, allait directement à l’encontre de celle de M. Paul Reynaud, alors ministre des Finances. Aussi n’est-ce pas sans une certaine peine que je suis arrivé à la longue à la lui faire partager.

Personne au Parlement ne connaissait son revirement à cet égard lorsqu’il exposa mon plan en comité secret, le 18 avril 1940 au Sénat, le 19 à la Chambre. Beaucoup de sénateurs et de députés, effrayés par les desseins téméraires qu’ils lui prêtaient, en furent extrêmement surpris. Leurs votes changèrent aussitôt de sens. Paul Reynaud fut même au Luxembourg l’objet d’une véritable ovation, et au Palais-Bourbon, la majorité d’une voix qu’il avait eue lors de son accession au pouvoir se transforma en une unanimité en sa faveur. Il m’en remercia en me disant que j’avais sauvé sa vie ministérielle 52.

Villelume se pique de littérature, et même de philosophie. Or, de même qu’il est permis de lui préférer de Gaulle, on est en droit, sur le plan philosophique, de préférer Bergson, inspirateur de ce dernier, à Valéry, ami du lieutenant-colonel de Villelume, qui raconte fort lourdement une rencontre avec lui pendant la drôle de guerre :

Valéry commence naturellement par me parler de la guerre. Et j’en profite pour soumettre à ses réactions mon paradoxe du jour.

Quel moyen anachronique, lui dis-je, de régler les différends ! [...] Les peuples jettent la totalité de leurs forces dans la balance. Il n’y a donc presque plus de place pour le hasard, cette « mesure de notre ignorance » dont parlait Henri Poincaré. Pourquoi, dès lors, s’affronter ? Il suffit de peser les nations. Qu’on remplace donc le champ de bataille par une table verte, les massacres par une opération de clearing, le solde étant payé par le moins lourd.

« J’avais, me répond tranquillement Valéry, déjà proposé la même chose en 1895 53. »

Comme il est curieux, ce militaire qui ne croit pas que la guerre puisse modifier un rapport de forces ! Et comme, sous l’illusion de la sagesse et du bon sens, il est dangereux, il sème la torpeur ! Car il n’a pas l’air de redouter un effondrement du front français. Quant à la « troisième armée », on sait qu’il n’en a pas voulu quand elle s’offrait à l’est. Ce n’est pas un lucide mais tout bonnement un pessimiste, quelqu’un dont les arguments laissent le champ libre en France aux partisans de la paix immédiate et, à l’Allemagne, une pleine liberté de manœuvre. C’est un anti-Churchill et bien entendu, avant tout, un adversaire implacable du colonel de Gaulle.

Le texte suivant, où il le met dans le même sac que Reynaud, fort juste et éclairant s’agissant du ministre, est mesquin envers le militaire :

Le plan que j’avais fait adopter par Reynaud ne contenait, par contre, aucune trace des thèses qu’il avait soutenues, très justement d’ailleurs, en temps de paix. Celles-ci étaient, en effet, dépassées par les événements. Le colonel de Gaulle lui avait cependant remis le 26 janvier 1940 un mémoire dans lequel il prétendait faire sortir la victoire du développement de notre force mécanique. Comme si, avec un retard de cinq ans et une industrie trois fois inférieure à celle de nos adversaires, nous pouvions, en plaine guerre, non seulement les rattraper, mais encore les surclasser en ce domaine ! J’avais pu naturellement convaincre Paul Reynaud du caractère chimérique de ce document.

Je me demande d’ailleurs jusqu’à quel point Reynaud adhérait à sa propre doctrine. Je pense qu’il l’avait surtout considérée comme un moyen de se mettre en vedette. S’il avait réellement cru aux divisions blindées, aurait-il passé outre à l’énorme prépondérance allemande à cet égard pour préconiser en 1939 l’offensive à outrance et approuver en 1940 le projet d’entrée en Belgique ?

Cette remarque s’applique aussi, et pour les mêmes raisons, au colonel de Gaulle 54.

Et lui, Villelume, croit-il aux divisions blindées, autrement que pour faire des poids dans ses petites balances ? Il combat ceux qui veulent aventureusement lancer les forces françaises en avant, et juge souhaitable qu’on ne provoque pas l’armée allemande. Mais si elle attaque ? À aucun moment il ne dit comment on pourrait alors se tirer d’affaire, et il n’a pas l’air de considérer qu’à tous ses avantages techniques et numériques (d’ailleurs surévalués), il n’est guère souhaitable d’ajouter ceux de l’initiative et de la surprise. Les déclarant définitivement supérieurs, que fait-il, sinon d’inviter les Allemands à visiter la tour Eiffel, ou les dirigeants français à écouter les sirènes pacifistes des Mussolini, Dahlerus et autres Sumner Welles ?

Et Margerie ?

On m’accordera que, dans l’entourage du nouveau président du conseil, l’élément défaitiste est archi-dominant mais on dira peut-être : et Margerie ? Bien qu’en définitive il ne suive pas de Gaulle à Londres, il n’en est pas moins son plus fidèle appui, auprès de Paul Reynaud, jusqu’au 16 juin 1940, un belliciste obstiné et un churchillien sans faille. Or il est choisi en mars comme chef de cabinet des Affaires étrangères, malgré une sévère concurrence : cela prouverait que Reynaud hésite, au moins à ce moment, et maintient un certain équilibre entre les deux tendances. Examinons donc de près la chose.

Roland Jacquin de Margerie, neveu d’Edmond Rostand et fils d’ambassadeur, a tenu à se faire mobiliser au front puis, lassé par l’inaction, a accepté une mutation au GQG, en février55. Villelume nous dit tout sur la façon dont il arrive, le mois suivant, au Quai. Le poste, en fait, était pour lui-même : c’est Arago qui le 22, à 23 heures, vient le chercher. Chemin faisant, il lui explique que, vu l’étroitesse de sa majorité, Reynaud va tenter d’élargir le gouvernement vers la droite, en réduisant la part des socialistes. Puis Leca et Reynaud, successivement, lui proposent la direction du cabinet des Affaires étrangères. Stupeur du colonel, qui d’abord refuse, arguant que jamais un militaire n’a exercé cette fonction. Devant l’insistance de Reynaud et celle du trio Arago-Leca-Devaux, il accepte, à condition que les principales personnalités du ministère soient d’accord : il les rencontre le matin entre 8 et 10 heures, et recueille leur approbation unanime - y compris celle d’Alexis Léger qui, quelques jours plus tôt, lui a dit qu’il se ralliait à ses conceptions militaires. Mais lorsqu’il va voir Reynaud pour lui signifier son acceptation, il apprend que, l’élargissement n’ayant pu se faire par suite du refus de Louis Martin, il se trouve réduit au soutien des radicaux et des blumistes et va en conséquence, nommer un « dur » comme chef de cabinet des Affaires étrangères. Villelume avance alors lui-même le nom de Margerie, en même temps que celui de Hoppenot56. À lui seul, ce binôme intrigue : l’un a quarante et un ans, l’autre est proche de la retraite. Celui-ci connaît le Quai comme sa poche et Margerie, bien qu’issu d’une lignée de diplomates, ne connaît que l’ambassade de France de Berlin et celle de Londres, où il a été premier secrétaire de 1933 à la guerre. Il y a côtoyé Charbonnières, qui nous en dit long sur lui57. Allons tout de suite au plus important, qui éclaire aussi le propos général du présent livre : les principaux fonctionnaires de l’ambassade de Londres, de l’ambassadeur Corbin au troisième secrétaire, paraissent avoir communié, depuis les temps de Barthou, dans la méfiance envers l’alliance soviétique et avoir, tout comme Daladier, opté pour Londres contre Moscou. Nous avons vu Charbonnières rompre à ce sujet des lances avec Reynaud en mai 1938 : c’était à la suite de Corbin. Informateur honnête et amical, il ne manquerait pas de nous dire que Margerie faisait exception, si cela avait été le cas. Au contraire, il nous montre Margerie prenant une influence croissante dans la maison et éclipsant, auprès de l’ambassadeur, celle qu’exerçait avant lui Roger Cambon58. Jean Daridan m’a confirmé que les options de Margerie se confondaient avec celles de Corbin. Le « bellicisme » du nouveau chef de cabinet ressemble donc à un bon vieux sentiment anti-allemand mâtiné d’Entente cordiale, celle-ci excluant, contrairement à l’autre avant-guerre, tout prolongement oriental : il semble que Margerie n’ait contrairement à Reynaud, jamais fait le moindre effort pour rapprocher Londres et Moscou. Son « bellicisme » ne lui a pas non plus fait rechercher, durant ces cruciales années londoniennes, le commerce de Winston Churchill.

Voyons maintenant le portrait que Leca a laissé de Margerie :

De gros verres de lunettes, une tension contenue de tout le corps, un sourire un peu contracté inspiraient à des profanes dont j’étais le soupçon qu’il n’apercevait, du monde extérieur au Quai d’Orsay, que des étiquettes, des abstractions, des symboles, parmi lesquels il évoluait avec une virtuosité verbale étonnante, jusqu’au moment où il lui arrivait de se heurter au réel. D’où une impression mélangée de talent et de gaucherie, de droiture et d’arrière-pensées qui me font regretter qu’il ne se soit pas davantage livré à moi pendant ces quelques semaines. Nos préventions - sans doute réciproques - n’eurent pas le temps de se dissiper 59.

Voilà qui est limpide : entre Hoppenot et Margerie, on a choisi le jeunot. Leca peut bien parler d’étiquette : pour lui Margerie en est une, à usage externe ; on l’évite, on l’associe le moins possible aux conciliabules et aux décisions. Le seul domaine dans lequel il jouera un rôle est celui des conseils suprêmes ou des conversations franco-britanniques au sommet, dont il serait sans doute malséant d’écarter quelqu’un d’aussi compétent et d’aussi bien introduit à Londres. Encore devra-t-il s’imposer pour en être, au moins à deux reprises, le 26 mai et le 13 juin (cf. infra p. 407 et 482). Sa nomination est purement symbolique : le 23, au terme d’une folle nuit de tractations, Reynaud choisit, de préférence à la démission, la seule voie qui lui reste ouverte. Il va jouer le bellicisme. En somme, si pour parvenir au pouvoir il a fait savoir à qui de droit qu’il était partisan d’un arrêt de la guerre, pour résister au retour offensif de Daladier, il exécute une brusque volte-face en direction de Blum, de Mandel et de Jeanneney. Mais l’éviction de De Gaulle, autant que la marginalisation de Margerie au sein de l’entourage, vont vite montrer qu’il entend rester maître du processus et surtout, ne pas le pousser au-delà du symbole. À moins de faits nouveaux. Prendre Margerie, laisser de Gaulle s’éloigner sans le décourager totalement, c’est aussi une assurance sur l’avenir, pour le cas où. Au pouvoir, Reynaud se conduit plus que jamais comme un papier buvard, se soumettant aux avis d’un conseiller, et d’un seul, dans chaque domaine. Mais précisément, puisqu’il n’a guère d’idées propres, il ne choisit pas vraiment, et garde en réserve les experts d’avis différent.

Ceux-ci font contre mauvaise fortune bon cœur : ainsi Margerie affirme à un responsable anglais, le 5 avril, que de Gaulle est le principal conseiller militaire de Reynaud. Cette confidence amène la première mention, dans les archives britanniques, de ce nom qui s’y retrouvera souvent et pas toujours en bonne part :

Le colonel de Gaulle, qui jusqu’ici commandait un régiment de tanks, est un avocat déterminé de l’attaque [en français]. Dans les premiers jours de la guerre, il était très désireux de lancer un assaut contre la ligne Siegfried avec des chars et des troupes marocaines. On ne l’aime guère au GQG de Gamelin. [...] Actuellement M. Reynaud semble n’avoir aucun lien avec le GQG du général Gamelin et il s’appuie sur les conseils du colonel de Gaulle pour les questions militaires 60.

La drôle de guerre du colonel de Gaulle

On présente ordinairement le colonel de Gaulle comme une Cassandre solitaire, criant à la catastrophe pendant toute la drôle de guerre si on ne réalise pas enfin le « corps cuirassé » mais n’obtenant que mépris de la part de Gamelin et de Georges, et n’avançant guère plus sur le terrain politique où seul Blum se déclarerait, sur le tard, converti. Ce tableau, point complètement inexact, mérite de fortes retouches.

Allons d’emblée à la pièce essentielle : le Mémorandum du 26 janvier, adressé aux quatre autres héros français de ce livre ainsi qu’au général Weygand et envoyé, en outre, à quatre-vingts personnalités. Ce formidable acte d’indiscipline en temps de guerre, dont l’impunité suffirait à prouver qu’elle est « drôle », ne consiste pas, contrairement au livre paru six ans plus tôt, en une anticipation frappante des combats futurs. De Gaulle est, comme tout le monde, intoxiqué par l’immobilisme de la drôle de guerre. Il croit que Hitler regrette de n’avoir pas lui-même cru davantage au « corps cuirassé » et réorienté tout son dispositif en fonction de lui :

Il y a [...] tout lieu de penser que le gouvernement de Hitler regrette amèrement aujourd’hui de n’avoir pas fait subir à son armée une transformation beaucoup plus profonde. Nul ne peut raisonnablement douter que si l’Allemagne avait, au 1er septembre dernier, disposé seulement de deux fois plus d’avions, d’un millier de chars de 100 tonnes, de trois mille de 50 ou 30 et de six mille de 20 ou 10, elle aurait écrasé la France 61.

Ces propos sont plutôt rassurants pour leurs destinataires. Faute de dénoncer la faiblesse de la charnière de Sedan, comme le fait au même moment Bardoux dans son journal ou encore, auprès des instances concernées, le député Pierre Taittinger62, et de montrer que, par là, une force blindée peut s’engouffrer et emporter la décision, de Gaulle conforte l’idée que la défensive française dissuade totalement l’Allemagne de tenter l’assaut frontal. Il est vrai que Hitler lui-même est seulement alors en train de changer ses plans et de substituer à une hasardeuse réédition du mouvement de 1914, qui ne saurait surprendre Gamelin, une percée de chars révolutionnaire au centre. Mais peu importe : il ne s’agit pas ici de juger des mérites divinatoires de l’auteur, mais de comprendre ce qu’il propose.

Étant admis que l’Allemagne ne peut ni ne veut attaquer le front français, il reste à lui prêter une stratégie périphérique. Il l’écrit à Reynaud, dès le 22 octobre 1939 :

Notre système militaire a été bâti exclusivement en vue de la défensive. Si l’ennemi nous attaque demain, je suis convaincu que nous lui tiendrons tête. Mais s’il n’attaque pas, c’est l’impuissance quasi totale.

Or, à mon avis, l’ennemi ne nous attaquera pas, de longtemps. Son intérêt est de laisser « cuire dans son jus » notre armée mobilisée et passive, en agissant ailleurs entre-temps. Puis, quand il nous jugera lassés, désorientés, mécontents de notre propre inertie, il prendra en dernier lieu l’offensive contre nous [...]63.

Même ton lors d’une conversation souvent citée entre Reynaud, Blum et lui, en décembre selon le socialiste et en janvier suivant le militaire. Il dit : « si nous ne réagissons pas à temps, nous perdrons misérablement cette guerre64. » Ce n’est pas non plus un pronostic très heureux : bien des qualificatifs peuvent s’appliquer à l’apocalypse de juin 1940, mieux que celui de « misérable ». Ce que de Gaulle entrevoit alors, c’est tout bonnement la suite de l’Anschluss, des Sudètes, de Prague et de la Pologne : une tranquille digestion par Hitler des petits alliés actuels ou potentiels des démocraties, après quoi, peut-être, il passerait à l’estocade contre la France mais celle-ci, plus vraisemblablement, accepterait une paix de résignation. Ce qu’il écrit, le 21, à Reynaud :

Quelque jour, la paix qu’Hitler nous suggère sur la base des faits accomplis nous paraîtrait l’unique solution. Après quoi nous serions mûrs pour l’abaissement, l’isolement et l’écrasement 65.

Dès lors, de Gaulle estime que l’offensive s’impose. Mais le Mémorandum, contrairement à ce qu’y lit Reynaud, exclut l’attaque prochaine de la ligne Siegfried, présumée par lui inexpugnable 66. Une période magnifique, rarement citée, prescrit ce qu’il y a lieu de faire :

La force mécanique, terrestre, aérienne et navale, nous permettrait de nous préserver des attaques éventuelles de l’Allemagne, de saisir à l’entour d’elle des places d’armes et des bases de départ, de l’expulser des régions qu’elle a ou qu’elle aura soumises, de la bloquer, de la bombarder, enfin d’enfoncer nos armes dans son corps par tous les côtés 67.

L’idée d’offensive est au cœur de ses lettres à Reynaud. Il est évident que, comme Churchill, il approuve le projet d’expédition en Finlande, non point par anticommunisme mais par souci de faire bouger les choses, de « substituer d’extrême urgence des moyens et un système d’activité à nos moyens et notre système de passivité », comme il l’écrit encore à Reynaud le 21 février 68.

Mais il ne faudrait pas croire, comme au même moment l’insinue Villelume, qu’on a affaire à un pur activiste, indifférent à tout ce qui n’est pas l’offensive, notamment aux réalités industrielles. On trouve aussi dans le Mémorandum de fines considérations sur le moral, reliées aux besoins de la guerre moderne et mêlées à des vœux concernant les alliés actuels ou potentiels :

L’obscur sentiment d’impuissance que le système actuel fait naître apparemment dans l’âme des chefs [...] commence à se répandre dans la nation armée elle-même. [...] Dans son principe même, la levée en masse correspond à de grands chocs, d’immédiates menaces, de brutales nécessités. [...] Jadis la guerre des nations armées exigeait la masse au combat. Aujourd’hui, la guerre totale exige la masse au travail. [...] L’activité industrielle des empires français et britanniques devra être multipliée à cet égard et, surtout, le concours des Américains obtenu dans des conditions d’ampleur et de hâte sans aucun rapport avec ce qui se fait. [...] En tout temps, l’art de la guerre transforma en puissance de combat les tendances dominantes du siècle. Les grandes victoires de notre époque, passionnée de matches et de machines, seront sans nul doute remportées par moteurs et par champions 69.

Reste un témoin honnête, concis et géographiquement très proche de De Gaulle. Le général Bourret était son supérieur à la Ve armée et il a produit en 1947 un petit livre sur la Tragédie de l’armée française70. C’est l’un des rares généraux de sensibilité républicaine affirmée. Fort désireux d’abattre le Reich, il est sévère pour Georges, Weygand et Gamelin. Mais il n’est pas entièrement convaincu par de Gaulle :

M. Paul Reynaud a écrit qu’il avait voulu donner à la France « l’armée de sa politique », c’est-à-dire une armée propre à une « intervention foudroyante ». [...] Mais c’est la guerre préventive, cela ! Était-ce bien notre politique ? Qu’eût dit l’Angleterre ? Qu’eût dit l’Europe ? Et, à supposer cette exécution militaire politiquement possible, elle était techniquement impossible en 1939. L’attaque immédiate en flèche d’un corps de 100 000 hommes non soutenu par des réserves importantes n’eût donné que des avantages sans portée. [...] J’ai annoté, dans l’hiver 1939-1940, un rapport clairvoyant du colonel de Gaulle sur l’emploi des chars. [...] J’approuvais pleinement la constitution de grandes unités de chars dotées organiquement de leur artillerie et de leur aviation, capables d’agir par leurs moyens propres, en dehors du rayon écourté du système de feux et des jambes de l’infanterie.

Mais enfin, nous ne l’avions pas, ce corps cuirassé !

Ni les prévisions de l’état-major ni les possibilités de notre industrie n’avaient encore permis de créer un tel matériel, en nombre et en puissance 71.

L’homme est donc en tous points opposé à l’idée d’une offensive préventive, y compris pendant la campagne de Pologne et la drôle de guerre. Tout répit devait, selon lui, être consacré à doubler la ligne Maginot et à la prolonger jusqu’à Dunkerque. C’est ainsi que le 3 janvier, à sa popote, il s’oppose à de Gaulle et à Reynaud réunis. Le ministre des Finances vient de passer une journée à son QG :

M. Paul Reynaud nous parut très décidé. Après nous avoir expliqué, à mon chef d’état-major et à moi, qu’il avait réglé avec l’Angleterre la question du financement de la guerre, il nous dit, moitié ironique, moitié sérieux : « Maintenant, à vous, Messieurs les généraux, il s’agit de battre l’armée allemande. » [...]

La discussion reprit au dîner du soir avec plus de précisions et de détails. J’avais à ma table, que présidait le Ministre, mon chef d’état-major, le général de Lattre [...], le colonel du génie Fortin désigné comme son successeur, le colonel de Gaulle, commandant les chars de l’armée, et douze officiers de mon état-major.

Mes deux chefs d’état-major et moi nous faisions contre M. Paul Reynaud et le colonel de Gaulle l’opposition, si l’on peut dire. Nous nous efforcions de faire valoir que la ligne Siegfried ne pourrait pas être forcée dans l’état actuel de nos armements.

[...] À la fin, et je crois un peu agacé, je prononçai à peu près textuellement la phrase suivante : « Écoutez-moi bien, une offensive tentée cette année causera la perte de l’armée française. Le ministre et le général qui l’auront ordonnée seront pendus 72 ! »

S’il faut en croire ce livre, le 3 janvier de Gaulle prône, devant un auditoire assez nombreux et assez mal disposé, une opération contre la ligne Siegfried. Puisque le Mémorandum du 26 dit l’inverse, il faut en conclure, à moins qu’il y ait eu d’autre débats qui nous échappent, que l’opinion de Bourret a tempéré la sienne.

De Gaulle, comme le confirme ce témoignage, continue de croire en Reynaud, ou du moins de faire fond sur lui. C’est ainsi que, le 28 février73, il le remercie d’être intervenu pour lui obtenir une promotion militaire qui devrait lui permettre de faire valoir ses idées, et ajoute :

Si mon désir d’être un jour en situation de vous servir ne se trouvait déjà au plus haut degré, il y serait porté aujourd’hui par ma gratitude.

Faut-il comprendre qu’il est question, déjà, du commandement d’une division cuirassée et que Reynaud a obtenu de Gamelin, ou peut-être de Georges, qu’un tel poste soit prochainement dévolu à de Gaulle ? Mais la lettre indique aussi que, si la promotion de Reynaud à la tête du gouvernement intervenait avant, le colonel espère être appelé auprès de lui comme conseiller militaire. À condition que ce soit pour réaliser le corps cuirassé. Les premiers pas de Reynaud vont être à cet égard décisifs.

Le 24 mars, au sein de l’équipe du président du conseil, il prône l’offensive immédiate, précisant qu’il faut occuper la Belgique, avec ou sans son consentement74. L’avant-veille, il avait grandement contribué à la déclaration ministérielle lue à la Chambre par le nouveau président. Mandel y avait pour sa part ajouté un membre de phrase sur « la trahison des Soviets », du moins d’après Reynaud et Leca75, témoignages suspects car Reynaud a chargé Mandel, une fois mort, de beaucoup de péchés, entre autres de lui avoir conseillé de promouvoir Pétain. Ce fut en tout cas le premier acte de De Gaulle au sein de cette équipe et son dernier, mis à part la brève incursion du 24 avril sur laquelle on reviendra. La discussion du 24 mars sur l’offensive en Belgique joue à coup sûr un rôle important pour décider de son retour au front. Seul Villelume en parle :

Dans le bureau de Leca, le colonel de Gaulle fait un long exposé sur les possibilités de gagner la guerre militairement. Il déplore que nous ne soyons pas encore entrés en Belgique, même contre la volonté des Belges. D’après lui, l’armée allemande n’est pas plus forte que l’armée française, les deux aviations se balancent sensiblement... Je suis stupéfait. Je la croyais beaucoup plus intelligent et averti. Je renonce à interrompre son long et absurde monologue. Je me borne à le réfuter en quelques mots assez durs dès qu’il a fini de parler. Leca et Devaux sont fixés maintenant sur son objectivité 76.

C’est clair : plus que l’opposition de Daladier, prétexte commode, c’est l’impossibilité de faire prévaloir ses vues militaires au sein même de l’équipe Reynaud qui entraîne le départ de De Gaulle. En effet, s’il a discouru longtemps, il a, plus que de leur nombre, parlé de l’emploi des avions, et dit qu’il fallait prendre l’offensive, plutôt qu’insisté sur le front où il fallait le faire. Il a prôné la mise en place immédiate du corps cuirassé et la refonte totale de l’institution militaire. Par-dessus tout, il a exigé qu’on réforme la conduite de la guerre, qu’on parle haut et fort aux Anglais comme aux Américains. Bref, il a déroulé son Mémorandum. Villelume, d’habitude, ne fait pas de comptes rendus mensongers ; s’il s’écarte ici de la très probable vérité, c’est qu’il est indisposé par de Gaulle, au point de n’entendre que des bribes qui lui semblent condamner l’ensemble du propos.

Dès le début, donc, de Gaulle oblige Reynaud à adopter ses vues, ou a le chasser de son équipe. Il est possible que celui-ci, gêné, invente lui-même le prétexte d’une opposition de Daladier - Baudouin n’est nommé que le 30 au secrétariat du comité de guerre - et que de Gaulle, qui en parle dans sa correspondance77, accepte d’y croire, puisqu’il reviendra faire une tentative le 24 avril.

Reynaud et les Anglais

La comparaison de deux messages du gouvernement français à son homologue britannique, celui du 14 mars dû à Daladier et celui du 25 signé de Paul Reynaud78, est fort éloquente. Les similitudes l’emportent de beaucoup sur les différences. Leur objet essentiel est d’obtenir des Anglais le déclenchement de l’action en Norvège en dépit de la disparition de son prétexte, le soutien de la résistance finlandaise. Les arguments sont identiques : c’est précisément la paix soviéto-finlandaise, semant le doute et la dérision sur les capacités des alliés, accroissant d’autant chez les neutres la crainte et le respect envers le « bloc germano-soviétique », qui impose l’adoption d’une attitude offensive. Les deux documents préconisent la « prise de contrôle » des eaux territoriales norvégiennes, par où passait le trafic allemand pour échapper aux flottes de blocus alliées qui, respectant la neutralité norvégienne, n’inspectaient que les navires passant au large. Cette prise de contrôle s’exercerait par la pose de champs de mines et l’extension des inspections à toutes les eaux, « complétée s’il le faut par l’occupation de points d’appui terrestres », suivant les termes du message de Daladier.

Deux différences mineures : le message de Reynaud est plus nettement antisoviétique, il demande également le déclenchement des opérations dans le Caucase ; Daladier justifiait l’urgence d’une opération scandinave uniquement par la conjoncture tandis que Reynaud en appelle à une « conduite énergique et audacieuse de la guerre », ce qui peut s’interpréter comme une critique, très indirecte, de la mollesse avec laquelle elle était conduite sous son prédécesseur. Il est un peu plus net lorsqu’il souhaite « un esprit nouveau de réalisme et d’autorité ». Mais là encore, plus de continuité que de rupture avec Daladier, qui aurait sans doute lui-même profité de l’avortement finlandais pour exiger des Anglais une « révision des méthodes de direction de la guerre ».

La marge de manœuvre de Reynaud apparaît ici, de même que sa stratégie intérieure et extérieure. Il rassure en resserrant l’alliance anglaise que Daladier avait distendue lors de son forcing au sujet de la Finlande. Mais il doit à son tour, pour ne pas perdre en France tout crédit, tenir aux Anglais la dragée haute, obtenir d’eux d’urgence l’attitude offensive qui fait cruellement défaut depuis octobre aux yeux d’une France isolée sur le continent face à la menace allemande. Il ne peut pas non plus se permettre de situer son gouvernement plus à gauche queleprécédent,et de laisser Daladier intriguer tout son soul avec la droite antisoviétique : il devra en priorité lui disputer ce terrain. Mais alors,sa conduite « plus énergique » de la guerre va, plus que la France ne l’a jamais fait, viser l’Union soviétique sous couleur de frapper l’Allemagne. Et surtout on aura un ministère de la parole, discourant dans tous les sens pour satisfaire sa disparate clientèle : énorme différence avec Daladier, qui cultivait l’ambiguïté en raréfiant ses déclarations publiques, tandis que Reynaud va multiplier non seulement les discours, mais les gestes.

Un premier exemple en est donné par le dossier des mines fluviales. Si Daladier fait capoter le plan en mars, Reynaud lui porte le coup de grâce en avril. Au conseil suprême du 28 mars, il rappelle aux Anglais, sans le critiquer, l’avis négatif émis le 11 par le comité de guerre français. Il leur promet, s’ils acceptent l’expédition de Norvège, une nouvelle délibération, avec « bon espoir » d’un avis favorable, mais tout en soulignant qu’il s’agit d’une opération secondaire. Le 30, il laisse Daladier développer à nouveau devant cette instance une argumentation négative, et se retranche derrière son avis : « Je ne puis pas marcher si le ministre de la Défense nationale et de la Guerre, le principal intéressé, est d’avis contraire. » Il est loin de soutenir Mandel, présent à titre de ministre des colonies, qui tente de dissiper la crainte de représailles aériennes massives : « Les risques ? Nous les avons acceptés en déclarant la guerre. Ne rien faire, c’est peut-être compromettre l’avenir de la guerre et ruiner le moral79. » Au contraire, on trouve dans les papiers de Reynaud, à la date du 13 avril, une note de son ministre de l’Air et fidèle ami Laurent-Eynac, dramatisant les destructions que pourrait faire l’Allemagne en représailles des mines fluviales et concluant à la nécessité d’un sursis pour mieux préparer l’aviation et la DAT 80.

Du coup l’Angleterre, soupçonnant la France de vouloir économiser ses forces à son détriment, en privilégiant l’action nordique, se met à partir du 31 mars à lier les deux opérations : on les fera, dit Chamberlain, ensemble ou pas du tout. « Pas de Royal marine, pas d’expédition en Norvège », décide-t-il au grand dam de Churchill et aux applaudissements de Halifax. Le chef des appeasers est, au fond, bien aise de tenir un prétexte pour retarder toute explication sérieuse avec une Allemagne dont il continue d’espérer, devant les progrès soviétiques, l’assagissement. Il a d’ailleurs, depuis la fin de la guerre de Finlande, toujours entendu limiter l’opération de Norvège à une simple pose de mines, refusant d’envisager l’envoi de troupes. C’est Churchill qui cherche, prudemment, à étoffer le dispositif en avançant que l’Allemagne pourrait réagir vigoureusement au minage des eaux : ainsi, au cabinet de guerre du 29 mars, il conseille de tenir prêt le corps expéditionnaire primitivement prévu pour la Finlande81 - ce qui ne sera fait ni en Angleterre, ni en France.

Cette affaire, montre déjà bien des traits de Reynaud : il se fait fort de rapprocher la France et l’Angleterre tout en ne décidant rien qui rompe franchement avec la politique suivie sous Daladier. Plus que lui, il excelle à ne pas trancher, en jouant de l’avis de tel personnage ou de telle commission. Daladier le faisait aussi, mais au service d’un dessein plus clair. La différence la plus importante de leurs deux politiques réside dans l’engagement, pris par Reynaud à Londres le 28 mars, de ne pas conclure de paix séparée. Cette décision de bon sens, renouvelée de 1914, avait été mise à l’étude par Daladier et aurait sans doute été finalement prise par lui, peut-être au terme d’un marchandage plus serré sur les buts de guerre. Tel qu’il la prend - et la fait avaliser par le parlement les 18 et 19 avril- elle a des allures de fuite en avant, de geste ostentatoire destiné à compenser la maigreur du bilan des entretiens et l’inexistence des actions « plus fermes » annoncées à son avènement. Surtout, elle mine sa position politique en inquiétant tous ceux qui se méfient de l’Angleterre. Daladier, qui est à l’affût, va alors se rapprocher d’eux.

Pertinax, l’un de ceux qui dans le monde de la presse poussent depuis longtemps à la sévérité anti-allemande, a toutes les qualités du journaliste et certains de ses défauts. C’est un monsieur « Je sais tout », surestimant ses sources au point de ne pas les citer, jugeant du haut d’on ne sait quel piédestal. Mais lorsqu’il s’englobe lui-même dans la critique, il devient irrésistiblement convaincant :

Dans ce moment de la guerre qui, considéré rétrospectivement, portait le principe d’événements terribles, il nous faut suspendre le récit et prendre la mesure de Reynaud. Promettait-il vraiment d’être pour la France un Clemenceau n° 2 ? Le désir de voir l’homme d’État de l’âge héroïque se réincarner dans l’un des ministres français n’égarait-il pas notre jugement 82 ?

Paul Reynaud, sans doute, ne s’est pas vu dans le rôle de Clemenceau - puisqu’il songeait sérieusement à arrêter la guerre. Mais, en homme qui a compris l’effet de la propagande, il a utilisé la nostalgie d’un chef providentiel que le précédent du Tigre avait créée, et a trouvé un certain nombre de publicistes pour accréditer le mythe d’une réincarnation.

1 Journal d’un témoin de la Troisième, op. cit., p. 11.

2 Ibid., p. 9.

3 Ibid., p. 245.

4 Ibid., p. 37.

5 Ibid., p. 232.

6 Ibid., p. 230.

7 Ibid., p. 269.

8 Il le trouve le 23 décembre 1939 « en pleine forme physique et morale » : op. cit., p. 160.

9 Op. cit., p. 122-123

10 Villelume, op. cit., p. 69.

11 Ci-devant, op. cit., p. 190.

12 Crémieux-Brilhac, op. cit., t.1, p. 146.

13 Cité par J.-N. Jeanneney in Journal politique, op. cit., p. 380.

14 Cf. notamment ses conversations des 8, 9 et 20 décembre avec Champetier de Ribes, op. cit., p. 22-26.

15 Ibid. p. 27-28.

16 De Munich à Vichy, New-York, 1944, p. 207 et 211.

17 Pertinax, Les fossoyeurs, op. cit., p. 123.

18 G. Palewski, op. cit., p. 111.

19 Cf. Bédarida, op. cit., p. 59. 20 Ibid. p. 104. Cf. Philippe Barrès, Charles de Gaulle, Plon 1944 (première édition : New-york, 1941), p. 55. La lettre en question contenait sans doute la note datée du 12 janvier 1940 dans Lettres, notes et carnets, t.2, p. 462-465.

21 G. Palewski, op. cit., p. 106.

22 Texte intégral in Reynaud, Finances de guerre, Flammarion, avril 1940.

23 Ci-devant, op. cit., p. 206.

24 Martin Gilbert, op. cit., p. 75.

25 The Time for Decision, New-york, 1944.

26 Dans les 116 premières pages du tome 1 pour 1940 des Diplomatic Papers, Washington 1959, intitulées : Special mission in Europe of Sumner Welles, Under Secretary of State.

27 Ibid., p. 70.

28 Archives Reynaud, AN, 74AP/22. 9 mars 1940, conversation avec Sumner Welles.

29 Diplomatic Papers, op. cit., p. 70-72.

30 Détails dans Bédarida, op. cit., p. 293-296.

31 Entretiens de Jean Daridan avec l’auteur, janvier-mars 1993.

32 Le chemin de la défaite, op. cit., p. 186. 33 La « drôle de guerre », op. cit., p. 185-186.

34 Bédarida, op. cit., p. 296.

35 La « drôle de guerre », op. cit., p. 187.

36 Journal..., op. cit., p. 231-232.

37 Ibid., p. 233.

38 Op. cit., p. 153.

39 Diplomatic Papers, op. cit., p. 83-85.

40 Ibid., p. 91-92.

41 J.-N. Jeanneney, op. cit., p. 39.

42 Détails dans Pertinax, op. cit., t.1, p. 186.

43 Ibid., p. 181.

44 J. Daridan, op. cit., p. 190 et 196.

45 Jean Lacouture, op. cit., p. 377.

46 L’appel, op. cit., p. 38.

47 Op. cit., p. 206.

48 Entretien avec l’auteur, 21 janvier 1993.

49 Journal d’une défaite, op. cit., p. 177.

50 Op. cit., t.2, p. 21.

51 Nouveaux regards sur les années quarante, Flammarion, 1958, p. 24.

52 Fonds Pierre Dhers.

53 Villelume, op. cit., p. 110. La conversation date du 27 novembre 1939.

54 Fonds Pierre Dhers, lettre citée.

55 Charbonnières, op. cit., p. 228.

56 Villelume, op. cit., p. 245-248.

57 Charbonnières, op. cit., p. 228 et passim.

58 Ibid., p. 15.

59 La rupture de 40, Fayard, 1978, p. 41-42.

60 Note du commandant Coleridge au secrétariat du cabinet de guerre, 5 avril 1940, cité par Bédarida, op. cit., p. 293.

61 Trois études, Berger-Levrault, 1945, p. 155-156. Souligné par de Gaulle.

62 Commission d’enquête, op. cit., II 1 et Jean Daridan, op. cit., p. 204.

63 Lettres, notes et carnets, op. cit., t.1, p. 486.

64 Cité par Blum, Mémoires, in L’œuvre de Léon Blum, Albin Michel, 1955, p. 116. Pour la version de De Gaulle : L’appel, op. cit., p. 23.

65 Lettres notes et carnets, op. cit., t.2, p. 473.

66 Trois études, op. cit., p. 162.

67 Ibid., p. 163.

68 Lettres, notes et carnets, op. cit., t.2, p. 473. Cf. Papiers secrets..., op. cit., p. 180-181.

69 Ibid., p. 164-171.

70 Éditions de la Table Ronde.

71 La tragédie de l’armée française, op. cit., p. 53-55

72 Ibid., p. 72-73.

73 Lettres, notes et carnets, op. cit., t.1, p. 491.

74 AN, 74AP/22. Note manuscrite de Villelume en date du 24 mars 1940 : « Le colonel de Gaulle tâche de démontrer à M. Paul Reynaud que nous aurions intérêt à entrer en Belgique, même si l’armée belge devait s’opposer à notre avance. »

75 Reynaud, La France..., t.2, p. 16. Cf. Leca, op. cit., p. 22.

76 Villelume, op. cit., p. 248-249.

77 Lettres, notes et carnets, op. cit., t.1, lettre du 14 avril 1940.

78 Textes intégraux dans Commission d’enquête, op. cit., 12, p. 349-354.

79 Notes prises au crayon par un militaire présent, SHAT 27N5, dossier 3.

80 AN, 74AP/22.

81 Cf. Bédarida, op. cit., p. 357.

82 Les fossoyeurs, op. cit., p. 189.

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le 17 décembre 2008



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