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L’affaire Si Salah



moment unique dans la carrière de de Gaulle et point nodal des controverses sur la guerre d’Algérie



Extrait du livre Un tragique malentendu/De Gaulle et l’Algérie de Jacques Baumel et François Delpla (Plon, 2006)

Ch. 7

La ténébreuse affaire Si Salah

Cette affaire trop oubliée, qui se déroule pendant une bonne partie de l’année 1960, montre de Gaulle dans un rôle délicat et controversé. Depuis la « paix des braves », il cherche à contacter le FLN. Ecartelée entre ses différentes tendances, l’organisation qui siège à Tunis ne se décide pas à répondre positivement, si l’on excepte la provocation de novembre 1959, lorsqu’elle avait désigné comme négociateurs ses chefs emprisonnés. Cependant, en mars 1960, le Général se saisit d’une initiative venue des maquis et lui donne un singulier relief.

C’est le moment de faire plus ample connaissance avec son conseiller spécial pour les affaires algériennes, le conseiller d’Etat Bernard Tricot (1920-2000) . Nous savons déjà que ce spécialiste du Maghreb, pressenti en 1958 pour entrer au cabinet du nouveau secrétaire général aux affaires algériennes, René Brouillet, avait accepté à condition que de Gaulle fût informé qu’il était favorable à une « très large autonomie des Algériens ». Lors de son premier entretien avec lui, le Général avait insisté sur la nécessité de rapprocher la condition des musulmans de celle des Français d’Algérie, à condition qu’il s’agisse d’égalité effective et pas seulement de « signes ». Puis, au cours de l’été, il lui avait progressivement laissé entendre qu’il rejetait l’intégration. En janvier 1959 il l’avait installé à l’Elysée en tant que conseiller spécial pour les affaires algériennes. Enfin, comme on l’a vu, le discours du 16 septembre 1959 sur l’autodétermination, du moins d’après ce que Tricot se remémore en 1972 dans le livre qui relate son action, lui était apparu comme un choix courageux, qu’il lui appartenait de traduire dans les faits.

Il conte dans ses mémoires l’une des plus savoureuses anecdotes sur la manière de gouverner du Général. Une note où il avait écrit « si le général de Gaulle en est d’accord » lui fut retournée avec la mention : « Mal dit, je décide : oui ou non ; je n’accorde pas. » En janvier 1960, le Bureau d’études et liaisons (BEL), -une section du Deuxième bureau de l’armée française en Algérie, dirigée par le colonel Henri Jacquin - avait intercepté un courrier entre Si Salah, chef de la willaya 4 (celle de l’Algérois), et son supérieur récemment nommé à la tête de l’état-major de l’ALN en Tunisie, Houari Boumediene. Si Salah faisait état de la détresse de ses troupes après les opérations de Challe, et de sa tentation d’accepter la « paix des braves », si l’état-major continuait de n’envoyer ni renforts, ni armes. Nous pouvons donc observer tout de suite que si le ton de ce message, et de quelques autres de la même veine, était peu discipliné, leur existence même montrait que Si Salah n’entendait pas se cacher de la hiérarchie du FLN, mais, au contraire, exercer une pression pour que l’ensemble de la rébellion mène une politique plus réaliste. Au vu de ces nouvelles, Jacquin -qui lui-même rend compte fidèlement à Challe- fait prendre un contact avec un notable musulman prêt à servir d’intermédiaire. Comme cet homme est lié avec le nouveau procureur général d’Alger, nommé après les Barricades, Schmelk, c’est Edmond Michelet, garde des Sceaux, qui sert d’intermédiaire avec les milieux politiques : il reçoit à Paris, le 19 mars, l’émissaire de Si Salah puis informe Michel Debré, lequel fait part à l’Elysée de cette ouverture.

L’affaire va être suivie par Tricot pour la présidence, et, pour Matignon, par le colonel Mathon. Ensemble ils rencontrent divers intermédiaires, puis, le 28 mars, à la sous-préfecture de Médéa, le bras droit de Si Salah, Lakhdar, accompagné de deux adjoints. L’existence même d’une telle réunion en un tel lieu présuppose des mesures draconiennes pour dégager un itinéraire, en s’assurant qu’aucun militaire français n’y patrouille. Non seulement Si Salah ne se cache pas de ses supérieurs, mais il souhaite plus que jamais l’indépendance de l’ Algérie : sa démarche, dit son lieutenant, découle de la politique française d’autodétermination. Il est persuadé que les musulmans, lorsqu’ils pourront s’exprimer librement, voteront en faveur de l’indépendance. Les combattants, explique Lakhdar à Tricot, ont donc atteint leur but, et si les hommes de Tunis sont incapables de prendre la mesure de la situation il faut les y aider. Il propose un accord sur le regroupement des maquisards dans certaines zones (peut-être a-t-il dans l’esprit le règlement, en 1954, de la guerre d’Indochine ?). Tous les officiers de la willaya, dit encore le représentant de Si Salah, ont été consultés et se rallieraient à un tel accord.

Trois jours plus tard, le 31 mars, une nouvelle réunion Tricot-Lakhdar, préparée du côté français en étroite coopération avec Challe, débouche sur un accord détaillé de cessez-le-feu... qui devra encore être soumis aux subordonnés de Si Salah, puis à toutes les autres willayas et, enfin, paraphé par les autorités du FLN à Tunis. L’armée française s’engage ce soir-là à suspendre dans le ressort de la willaya 4 les opérations offensives (dites de « réserve générale ») de manière à permettre les déplacements des négociateurs musulmans.

La démarche de Si Salah est souvent déformée. Beaucoup de nostalgiques de l’Algérie française considèrent qu’elle aurait permis d’abréger la guerre au mieux des intérêts français si on avait laissé Challe s’en occuper, et que les politiques, de Gaulle et Tricot en tête, ont gâché cette chance stupidement... ou, pire, délibérément. On comprend pourquoi si on imagine les sentiments de Challe à la lecture du rapport du colonel Mathon sur cette réunion : il pouvait croire que ses efforts de « pacification » touchaient au but, et qu’il n’y avait là rien d’autre qu’une reddition honorable.

Mais c’était d’une part méconnaître l’orientation nationaliste des négociateurs musulmans, d’autre part présumer fortement de la ratification de cet accord par toutes les instances concernées. De ce point de vue, on ne peut que déplorer les illusions de ceux qui, affrontant dans le « bled » des groupes épars, et se croyant sur le point de les anéantir, ne mesuraient pas que le problème était loin de se limiter à leur existence, d’une part, et, d’une autre, qu’une solution répressive pouvait sans doute faire taire un temps les protestations, mais ne faisait qu’élargir le fossé entre les communautés.

Telle n’était pas la démarche des « politiques », pilotée par Bernard Tricot. Comme Lakhdar lui apportait, le 31 mai, la conclusion, positive, des deux mois de tractations, tout en disant que les chefs des autres willayas restaient à convaincre et aussi un chef important de la willaya 4, Mohammed, il saisit la perche et proposa une rencontre à Paris, « au plus haut niveau ». C’est ainsi qu’un rendez-vous fut pris pour le 9 juin à Médéa. La partie algérienne fit à Tricot la surprise de désigner comme chef de délégation Si Salah en personne -assisté de Lakhdar et de Mohammed- et le Français ne fut pas en reste, puisque c’est dans le bureau même du général de Gaulle à l’Elysée que, depuis le pavillon de chasse de Rambouillet, il fit venir, le 10 juin au soir, les trois émissaires. Pour respecter leur dignité, on ne les avait pas fouillés.

Etrange moment d’une saga rocambolesque ! Il faut imaginer la panique des services de sécurité, qui dissimulent des hommes prêts à bondir derrière des rideaux, se représenter l’audace, et la hâte d’en finir, d’un de Gaulle qui pour la première et dernière fois cause avec des ennemis de la France, et ce au cœur même de l’Etat, sans oublier les affres du FLN, obligé de donner son aval à la rencontre tant il mesurait l’impatience et le désespoir de ses troupes.

En ce qui concerne les entretiens, de Gaulle montre qu’il attend de ses interlocuteurs une action en faveur du retour au calme en Algérie : il leur accorde pour ce faire une entière liberté de circulation sur le territoire de la colonie. En revanche, il refuse à Si Salah des sauf-conduits pour envoyer des émissaires à Tunis, disant qu’il se charge de ce contact-là. Ce qu’il va faire presque aussitôt, en lançant le 14 juin une invitation publique, la première du genre, aux dirigeants du FLN à venir discuter en France :

Une fois de plus, je me tourne, au nom de la France, vers les dirigeants de l’insurrection. Je leur déclare que nous les attendons ici pour trouver une fin honorable aux combats qui se traînent encore, régler la destination des armes, assurer le sort des combattants. Après quoi, tout sera fait pour que le peuple algérien ait la parole dans l’apaisement. La décision ne sera que la sienne. Mais je suis sûr, quant à moi, qu’il prendra celle du bon sens : accomplir, en union avec la France et dans la coopération des communautés, la transformation de l’Algérie algérienne en un pays moderne et fraternel.

Cette « Algérie algérienne » fait aussitôt jaser. De Gaulle avait certes déjà employé la formule, dans le discours sur l’autodétermination de 1959, mais pour caractériser l’option moyenne : « une Algérie algérienne liée à la France ». Le principe de cette liaison étant ici omis, on peut croire que l’expression désigne aussi bien l’indépendance, ce qui va permettre au FLN de saisir la main tendue en disant qu’il y a là une « avancée » (cf. infra, p. OOO).

Les lendemains du voyage des chefs de la willaya 4 seront tragiques. A la suite d’obscures dissensions, Mohammed va revenir à sa méfiance première, accuser ses compagnons de traîtrise et faire exécuter Lakhdar, avant d’être épuré à son tour, un an plus tard. Quant à Si Salah, il partira pour la Tunisie, sous bonne escorte, pour s’expliquer avec ses supérieurs, et se fera tuer par une patrouille française.

Le plus important peut-être dans cette affaire, c’est le rôle qu’elle va jouer dans la rupture entre de Gaulle et un grand nombre de cadres de son armée. Ceux-ci sont d’une part frustrés qu’on les ait tenus à l’écart, d’autre part convaincus qu’ils auraient fait beaucoup mieux que les politiques, enfin et surtout persuadés que ceux-ci ont gâché une chance bien réelle de détacher l’ALN du FLN et de régler le problème sur place entre Français et musulmans, indépendamment des Algériens de l’extérieur et du contexte international.

Apparemment, il est vrai, de Gaulle a un peu précipité les choses, en adressant un appel public au FLN quatre jours après la visite des maquisards en son palais, sans lui laisser le temps de produire des effets sur le terrain. Il a cessé de jouer la résistance intérieure contre l’extérieure. C’est qu’il se sentait bousculé par le calendrier. Il n’est pas facile de démontrer qu’il avait tort.

le 20 décembre 2008



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