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Norvège : répétition générale



Chapitre 10 de "Churchil et les Français"



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Enfin, la guerre

Winston Churchill retourne à Paris le 5 avril, pour tenter de débloquer les initiatives alliées. Nous avons là-dessus, par le général Doumenc, un document bien riche dans sa brièveté :

Opinion de Winston Churchill rapportée par le général Georges le mardi 9 avril - aux Bondons - 18 heures - je venais de voir le général Weygand, venu à Montry, pour la deuxième fois - et m’ayant parlé de l’action sur le Caucase - (aviation)- au mois de juillet, pour... donner un coup à la Russie, et lui montrer par là qu’elle devait se détacher de l’Allemagne.

W.C. aurait dit à Georges l’interrogeant il y a quelques jours sur l’attitude qu’il estimait à prendre vis-à-vis de la Russie : il faut du chantage, en s’excusant d’employer ce mot, ou de la compression, en la menaçant tout de suite, sur Bakou - par l’aviation - et en organisant l’Iran - mais il ne faut pas lui faire la guerre - pour qu’elle se détache du Boche 1.

Voilà Winston dans ses œuvres : il n’attaque pas de front la préparation de l’offensive sur Bakou, mais il suggère qu’elle est très secondaire puisque l’opération ne doit être conçue que comme une menace. Manière de montrer que l’expédition de Norvège, elle, est une affaire sérieuse.

Revenu bredouille, une fois de plus, sur la question des mines fluviales, il parvient tout de même à obtenir de Chamberlain et du cabinet de guerre un geste qui pourrait contribuer à rendre les Français plus accommodants : la décision est prise de miner les eaux territoriales norvégiennes, afin de couper la route aux cargos allemands chargés du minerai de fer embarqué à Narvik. L’opération débute le 8 avril dans le fjord du même nom. Elle est limitée géographiquement et, aussi, dans ses moyens : rien n’est prévu, malgré les avertissements de Churchill et ceux, en France, de Darlan, pour faire face à une riposte allemande.

Mais Hitler ne riposte pas à proprement parler : il prend les devants, en déclenchant le même jour une attaque, préparée depuis un mois pour s’emparer de la côte norvégienne. Coup follement audacieux car les troupes d’invasion sont transportées par bateau, au mépris de la supériorité navale anglaise. Hitler surpasse Guillaume II, qui n’avait su faire sortir utilement ses cuirassés de la Baltique, entre 1914 et 1918. Certes les amiraux anglais et leur premier lord vont se venger, en coulant la moitié de la flotte de guerre allemande construite depuis l’accord de 1935. Mais les Alliés vont aussi vouloir disputer à l’Allemagne la victoire terrestre, en débarquant à leur tour des troupes : celles mêmes prévues pour la Finlande et, entre-temps, dispersées, ce qui va les priver, elles, de tout effet de surprise. Mais pour bien apprécier ce comportement, il faut considérer que la réaction de la France, au départ, était tout autre : elle voulait riposter par une entrée en Belgique, et c’est l’Angleterre qui n’en veut pas.

L’inaccessible Belgique

Si l’allié essentiel de la France, sur le plan géographique, reste en dehors de la guerre, c’est avant tout, comme on a vu, en raison de la passivité montrée par elle depuis 1936. Léopold, quelque germanophilie qu’on lui prête, et quelque aspiration à la dictature, est un roi constitutionnel. Même en tant que chef des armées, il ne peut qu’obéir à son gouvernement. La neutralité belge est provisoire. Elle peut évoluer en fonction de deux paramètres, l’agressivité allemande et la résolution française. Le massacre des Polonais la fragilise, ainsi que la guerre déclarée, en réponse, par la France et l’Angleterre. L’affaire finlandaise la met à nouveau en question.

La Grande-Bretagne ne s’estime pas moins concernée que la France, puisque le souci de ne pas voir une grande puissance occuper les Pays-Bas est, depuis le XVIe siècle, une des constantes de sa politique. Les deux alliés mettent souvent à l’ordre du jour de leurs conversations la question de la Belgique comme celle de la Hollande. C’est en pleine concertation qu’ils décident, à l’automne, d’avancer en Belgique en cas d’attaque allemande, jusqu’à l’Escaut, puis jusqu’à la Dyle.

À mi-janvier 1940, l’incident de Mechelen pourrait précipiter les choses : cette preuve flagrante de desseins inamicaux, assortie de rumeurs sur l’imminence d’une offensive, justifierait une renonciation pure et simple à la neutralité. L’occasion est gâchée par la hâte de quelques-uns et la mauvaise volonté du grand nombre, dans les trois pays. Cette affaire, comme celle de l’avion, a été magistralement débrouillée par Jean Vanwelkenhuyzen2. L’amiral Keyes, envoyé auprès de Léopold par le gouvernement anglais, le trouve disposé à conférer sur les garanties qu’offriraient les Alliés à la Belgique au cas où elle entrerait en guerre, et téléphone la nouvelle à Churchill, lequel, contrairement à ce qu’on pourrait croire et à ce qu’il dira plus tard, réagit avec une prudence de renard. Sans doute désireux de profiter de l’occasion pour porter le coup de grâce à la neutralité belge, voire pour déclencher la bataille à l’ouest, il a soin de ne pas se mettre en avant et remet l’affaire entre les mains de Chamberlain et du cabinet de guerre, lesquels trouvent exorbitants les garanties revendiquées par Léopold et le lui font savoir par Keyes le 15 : manière transparente d’indiquer qu’on ne veut toujours pas prendre l’initiative sur le front de l’ouest. L’incident devrait être clos mais Daladier a averti Chamberlain. C’est lui qui, dans l’après-midi du 15, prend feu et flamme, sur la base d’une déformation : la proposition de Léopold, à travers les exposés qu’en ont fait successivement Keyes, Churchill, Cadogan, Corbin et Daladier, lui apparaît comme une pure et simple invitation à entrer en Belgique, pour l’exécution de laquelle il ne manquerait plus que l’accord du conseil des ministres de Bruxelles. Ordre est donc donné aux troupes françaises de faire mouvement vers la frontière, en espérant que l’invitation à la franchir parviendra dans un délai tel qu’elles n’y observeront pas le moindre arrêt, iront prendre sur la Dyle les positions prévues depuis novembre et pourront même, au cas où l’Allemagne serait totalement surprise, pousser jusqu’à sa frontière. Non sans un certain flottement, devant ce qu’on prend pour une manifestation de « brutalité » française, le gouvernement et le roi s’accordent pour renvoyer les visiteurs dans leurs cantonnements de la drôle de guerre.

Le 9 avril, le paysage a changé. L’Allemagne récompense bien mal, en la Norvège, un neutre de bonne volonté, réceptif à son influence et myope à ses trafics comme en témoigne l’incident de l’Altmark. Le 16 février en effet, ce navire allemand chargé de prisonniers britanniques avait été arraisonné par la marine anglaise dans un fjord, en dépit de deux canonnières norvégiennes qui déclaraient l’avoir inspecté et n’y avoir rien relevé de militaire. Churchill avait piloté l’affaire en personne, forçant, suivant ses propres termes, la main de Halifax3. Le 9 avril, la nouvelle de l’irruption des Allemands dans cette paisible contrée à travers le très pacifique Danemark créait, pour tous les neutres, une situation nouvelle et donnait aux objurgations de Churchill à leur endroit une singulière force. Une vigoureuse réaction alliée aurait pu ramasser bien des atouts. Pour avoir la faveur de l’opinion mondiale, rien ne dit qu’elle devait se cantonner à la Norvège, ni même s’y produire. L’Allemagne avait frappé par surprise, on pouvait lui rendre la pareille ailleurs.

À Paris, une réunion confuse et controversée du comité de guerre a lieu le matin. Gamelin, auparavant, s’est fait publiquement rabrouer par Reynaud pour n’avoir pas eu de troupes prêtes à la riposte. Le général ayant fait remarquer que le commandement des opérations norvégiennes incombait aux Anglais, Reynaud répliqua qu’il leur avait « donné procuration pour se faire battre » et, fier du mot, le répéta à diverses personnalités qui venaient aux nouvelles. Pendant la réunion, c’est Darlan qui proposa que la riposte fût une entrée immédiate en Belgique. Daladier suivit, Reynaud également, non sans avoir fait, semble-t-il, des réserves de type villelumien, fondées sur l’inégalité des effectifs et celles des aviations4. La décision, telle qu’elle est écrite en fin de séance est déjà moins nette : il ne s’agit que de « tenter d’obtenir du gouvernement belge l’autorisation d’entrer en Belgique ». Pour la Norvège, on décide en termes vagues une « assistance » et, dans la discussion, on n’évoque qu’une action sur Narvik, port le plus utile pour gêner le ravitaillement de l’Allemagne en fer et le plus vulnérable aux coups alliés, vu son éloignement de l’Allemagne et des terrains d’aviation dont elle dispose.

À Londres, l’après-midi, un conseil suprême improvisé, des plus instructifs, met au contraire en avant, sous l’influence de Chamberlain, une riposte massive en Norvège et noie la question de l’entrée en Belgique sous celle de l’autorisation à obtenir. Dans les trois journées suivantes l’affaire est encore embrouillée par les réactions du gouvernement belge. Celui-ci soudain, s’émeut que les plans alliés ne prévoient qu’une avancée jusqu’à la Dyle, abandonnant la moitié du pays à une Allemagne nécessairement impitoyable, puisqu’elle s’estimerait trahie. Il fait mine de laisser espérer une réponse favorable au cas où l’intervention engloberait, en sus, Liège et le canal Albert. Gamelin indique bien, à un moment, qu’une intervention commencée avant l’attaque allemande pourrait aller plus loin que dans le cas inverse, mais aucun plan n’est dressé ni aucun contact d’état-major envisagé5.

Il n’est pas sûr que Daladier et Darlan aient été très sincères dans leur désir de forcer le destin par une entrée en Belgique. Le premier voulait peut-être seulement marquer un point face à Reynaud, en se montrant plus « résolu » que lui, et le second transférer sur Gamelin la responsabilité de la riposte6. Mais il est probable que, ce 9 avril, s’est joué le sort de la bataille de France qui devait éclater un mois plus tard.

Les plans de Hitler

Primitivement, l’opération de Norvège ne devait précéder que de quatre jours la grande attaque à l’ouest. Ce chiffre est d’ailleurs indiqué par Daladier en plein conseil suprême, le 9, sur le vu d’un renseignement transmis depuis Bruxelles7. C’est l’inquiétude causée par l’opération de Norvège, et le fait qu’il doit y engager une proposition imprévue de son aviation, qui amène Hitler à différer l’assaut jusqu’au 10 mai8.

Un des aspects de son plan est bien connu : il s’agit de porter un coup terrible à la charnière des Ardennes et de la ligne Maginot, dans la région de Sedan. On y lancera sur un front étroit les troupes d’élite, dont les trois quarts des divisions blindées, tout en espérant que les Alliés s’engageront le plus loin possible en Belgique et en Hollande, où une attaque de diversion les attirera, de manière à coincer leurs meilleures troupes dans un piège, qui devrait se refermer vers Calais et Dunkerque.

Ce qui a été beaucoup moins remarqué, c’est que, pour attirer ainsi les Alliés, on ne se contente pas de spéculer sur leur conservatisme, en faisant semblant de rééditer la manœuvre « Schlieffen » de 1914. Il y a, dans les mois précédant l’assaut, une véritable intoxication diplomatique, destinée à faire croire que, cette fois, l’Allemagne ne vise qu’un succès partiel, et se contenterait d’occuper la Belgique et la Hollande, ou même seulement l’un des deux pays, pour démontrer sa supériorité et, ensuite, proposer la paix, Hitler excelle, une fois de plus, à dérouter et à transformer ses propres difficultés en autant d’atouts. Il souhaiterait sans doute attaquer plus tôt. Il en a été empêché peut-être, en novembre, par la grogne des généraux, certainement en janvier, par l’affaire de Finlande. Il a profité de ces contretemps, non seulement pour améliorer grandement ses plans, non seulement pour laisser pourrir le moral de l’ennemi, mais pour tromper l’immense majorité de ses adversaires les plus résolus. Puisqu’il n’attaque pas, c’est qu’il n’a pas assez de troupes, de blindés, de ressources en tous genres, et qu’il a décidé définitivement de faire sa pelote avec des succès locaux. C’est ce que pensent de Gaulle, comme on l’a vu, et Churchill, comme le prouve son discours du 30 mars, cité plus loin. C’est bien sûr ce que pense Gamelin.

L’armée française au pied du mur

La drôle de guerre a eu sur l’outil militaire de la France les répercussions les plus contradictoires. En matière d’armement les vides les plus criants sont comblés, grâce au ministère spécialisé que crée et anime Raoul Dautry, et certains retards sur l’Allemagne sont sensiblement réduits. Notamment, enfin, des divisions blindées sont mises sur pied, à partir de janvier. Deux sont, en principe, prêtes, une est en voie d’achèvement et la quatrième, destinée à de Gaulle, vient d’être mise en chantier. Mais on est loin encore du « corps cuirassé » : outre les déficiences techniques - radio, véhicules d’accompagnement... - et le manque d’entraînement, c’est encore et toujours la conception qui pèche : rien n’est prévu pour que les quatre divisions « cuirassées de réserve » manœuvrent ensemble. C’est ainsi qu’elles seront jetées séparément dans la bataille et usées l’une après l’autre après la percée allemande à Sedan.

Mais surtout, c’est le commandement qui pèche, comme on vient d’en avoir une idée par les luttes politiques. La rivalité Gamelin-Georges est, comme celle de Daladier et de Reynaud, portée à l’incandescence. Sans qu’il y ait, d’ailleurs, solidarité étroite et permanente entre Reynaud et Georges comme entre Daladier et Gamelin. Mais, en gros, Gamelin reste le relais du contrôle de Daladier sur l’armée : c’est pourquoi il lui demande de rester en place au premier janvier, date primitivement arrêtée pour son départ en retraite. Georges, qui devait succéder, ronge son frein. Sa situation est d’autant plus crispante que l’instabilité politique, jointe à la perspective d’une guerre longue, fait que la question de la succession reste posée en permanence. Car, bien entendu, Reynaud espère en Georges pour contourner Daladier.

Si, à la veille d’un tel désastre, ce combat de personnes apparaît à la fois monstrueux et dérisoire, il ne faut pas en dramatiser trop les effets. Entre 1914 et 1918 la fraternité ne régnait guère plus dans le haut commandement, et la brouille de l’an quarante a au moins un effet positif : les deux généraux ont intérêt à faire au moins semblant de se préoccuper d’efficacité militaire, ce qui les amène à promouvoir des officiers de valeur en essayant de les mettre dans leur main. C’est à cela que de Gaulle doit de pouvoir impunément leur faire la leçon et d’en recevoir, en sus, de l’avancement. De même Gamelin, pour surveiller Georges et le contrarier, promeut en Aimé Doumenc le plus capable des chefs.

C’est en janvier 1940 que cet officier accède au troisième poste de la hiérarchie, celui de major général. L’affaire est compliquée et encore assez mal connue. Retenons-en ici que la direction de l’armée se voit coupée en trois : au lieu d’un seul « Grand Quartier Général », on trouve Gamelin à Vincennes avec un petit état-major, Doumenc à Montry avec la moitié des bureaux et Georges à La Ferté avec l’autre. Le moindre inconvénient du dispositif ne sera pas la difficulté, pour les Anglais, d’y comprendre quelque chose.

Mais l’affrontement est aussi intellectuel. On s’étripe à coups de plans de campagne. Georges incarne la prudence et Gamelin, à sa manière, l’audace. Bourret nous informe que, dès avant la réorganisation de janvier, « les deux GQG (Gamelin et Georges) étaient en désaccord sur toutes choses, le général Georges dépassant tout le monde dans l’intempérance du langage9 ».

La défensive se mue chez Georges en inquiétude permanente sur l’insuffisance de ses moyens face à l’accumulation allemande. Gamelin, lui, trompé par la tranquillité du front, se prend à rêver d’offensive, à partir de la guerre de Finlande. Contrairement à ce qu’on dit souvent, il est l’un des chantres des expéditions lointaines, que ce soit dans le grand Nord ou à Bakou, et il n’a besoin pour cela d’aucune pression politique. Pire, alors que Daladier et Reynaud sont au moins d’accord pour dire que le front belge présente un risque sérieux, Gamelin se fait une spécialité de prédire la déroute de Hitler s’il ose attaquer dans ce secteur : il ne craint pas d’écrire dans plusieurs documents, en mars et en avril, sa confiance en la possibilité d’une « contre-offensive » foudroyante10. D’où sa joie, qui a tant frappé les observateurs, le matin du 10 mai : il est persuadé que les Allemands tombent dans le piège qu’il leur a préparé. Georges, horrifié, n’a pas au cours de ces semaines la réaction qu’on serait en droit d’attendre d’un second quand le chef délire aussi manifestement. Il boude.

Mais une autre direction de recherche, encore peu débroussaillée, apparaît : il semble que Gamelin, chaque fois qu’il fait quelque chose de discutable, cherche à plaire aux Anglais, ce qui assombrit ses rapports avec Daladier dans les dernières semaines de son ministère. Il en va ainsi de l’entrée en Belgique et en Hollande : Albion manifeste son intérêt pour la protection des deux pays. Sur Royal Marine, il est moins réticent que Georges. Et si Villelume paraît n’avoir pas tout à fait tort quand il lui reproche d’avoir traîné les pieds dans la réunion des forces destinées à la Finlande, puis à la Norvège, on peut voir là un effet du peu d’empressement des Britanniques, Churchill excepté, à entamer de véritables hostilités.

Voici enfin une anecdote révélatrice. Gamelin se donne dans ses mémoires le plaisir un peu facile de publier une lettre reçue d’Henri Bergson au début de février 1940. Le philosophe pose en principe que Hitler est hostile à la France plus qu’à tout autre pays et qu’il est incompétent en matière militaire. Partageant, dit-il, ce dernier trait, l’auteur de la lettre s’estime en droit de prêter à Hitler son propre raisonnement : à sa place il attaquerait tout de suite. S’il ne le fait pas, c’est qu’il estime ses moyens actuels insuffisants et s’applique à les augmenter. De quelle manière ? Bergson est hanté par l’idée que les Allemands pourraient être en train de creuser un ou plusieurs tunnels sous la ligne Maginot.

Gamelin, sans dater sa réponse ni en préciser les termes exacts, prétend pour son lecteur de 1947 qu’il s’est affirmé d’accord avec l’auteur du Rire, à ceci près que la meilleure voie pour tourner la ligne Maginot lui paraissait être la Belgique11. Il aurait donc partagé l’idée que Hitler attendait d’avoir plus de moyens pour cela. On peut en conclure que cette attaque en Belgique ne lui paraissait pas imparable, pourvu qu’on fît accourir des troupes nombreuses et de qualité.

Combats livrés et combats refusés

Chamberlain, donc, a poussé à une action dure et massive en Norvège, en affichant l’espoir, au début, de libérer entièrement le pays. Churchill apparaît, pour une fois, en retrait. Comme les Français, il se serait contenté d’un effort sur Narvik. Il l’a écrit sans ambages à Pound, chef de la flotte, le 10 avril12. L’extension des opérations au cours des jours suivants n’est pas de son fait. Cependant, il suit le mouvement, s’efforçant de le rendre efficace. C’est peut-être en ces jours qu’on le voit prisonnier de sa stratégie d’accompagnement de Chamberlain. Il ne dit mot le 9 pour soutenir l’envie, au moins proclamée, des Français, de donner priorité à la Belgique. Serait-ce qu’il ne sent pas chez eux une volonté solide sur laquelle s’appuyer ?

Il s’ensuit une désastreuse quinzaine, où les troupes franco-anglaises, débarquées dans des conditions précaires, ne peuvent se maintenir, souffrant trop de la supériorité aérienne allemande, qui fait aussi beaucoup de mal aux navires alliés. Partout elles se rembarquent avec de lourdes pertes, excepté dans le secteur de Narvik.

À Paris, la déconfiture se double d’un discrédit qui s’abat sur la politique d’information du gouvernement. Reynaud, quelques heures après les premiers débarquements avait triomphé en annonçant « la route du fer est coupée », après quoi sa propagande annonçait faussement l’envoi par le fond des cuirassés Scharnhorst et Gneisenau : l’échec le discrédite à la fois comme menteur et comme vaincu. La position du gouvernement londonien n’est guère meilleure : celle de Chamberlain qui venait d’annoncer que par son inaction Hitler avait « manqué le bus », mais aussi celle de Churchill, envers qui se réactivent de vieilles accusations. La Norvège prend place immédiatement, dans la vision des foules, sur le même rayon que Gallipoli. Hitler, qui a vécu dans une vive tension nerveuse ce premier affrontement armé avec de grandes puissances, peut respirer : il a porté un coup admirablement ajusté, non seulement aux forces armées adverses, mais à leurs hommes politiques les plus décidés à en découdre avec lui. Pour couronner le tout, il a dressé une muraille entre eux et la Russie, rendant beaucoup plus difficile leur soutien à la Finlande comme leur alliance avec l’URSS.

Enfin, l’abandon par les Alliés de leurs velléités d’entrer en Belgique leur coûte beaucoup de leurs chances de résister à l’attaque allemande. Celle-ci était certes prête, comme on l’a dit, et pouvait se déclencher dans les quatre jours. Il convient donc de mesurer quel avantage aurait donné aux troupes franco-britanniques le fait de tirer les premières. Les Allemands auraient certes répliqué sur l’heure, mais au lieu d’un mouvement d’horlogerie bien huilé on aurait eu, de leur part, une improvisation. Ils auraient dû foncer précipitamment en Belgique. Le mouvement vers Sedan soit aurait été décalé par rapport à celui-là, soit se serait fait avec plus de cafouillages et moins de blindés. L’attaque contre la Hollande aurait peut-être été différée, permettant aux troupes alliées de rester plus concentrées. Et, surtout, ayant osé frapper les premiers, les Alliés n’auraient pas eu au même degré l’impression d’être broyés par un destin inexorable qui va tant ruiner leur moral après le 10 mai.

L’onde de choc norvégienne : à Paris

Que les débuts du Reynaud, désastreux sur le plan militaire, le soient en politique intérieure, rien ne le montre mieux que son incapacité à rallier des hommes comme Marin et Campinchi, ceux-là même qui, soudés comme un seul homme, livreront en juin une bataille désespérée pour barrer la route à Pétain et entraîner leur chef en Afrique du nord. Mandel lui-même ne paraît pas pleinement solidaire, puisqu’il laisse dire qu’il croit peu en la longévité du gouvernement. Du coup, on voit remonter très fort les actions de Daladier, lequel, au contraire, fait la paix avec presque tout ce qui se trouve à sa droite, fût-ce en flattant l’antisémitisme. Déat est, là encore, un témoin privilégié :

22 avril [...] Marin me félicite de mon discours et de la façon dont j’ai réagi après l’attaque de Paul Reynaud. Il est visiblement plus anti-gouvernemental que jamais. Il paraît que Mandel ne croit pas que le gouvernement double facilement le cap du 15 mai. Il y aura lieu de veiller au grain, pour que le Parlement ne soit pas mis en vacances le 9 juin. [...]

Le même jour, il prête à Reynaud des projets qui précisément ne sont pas les siens mais correspondent mieux à ce que nous pouvons subodorer des idées du colonel de Gaulle :

On prétend que Reynaud, parmi ses projets offensifs, avait bel et bien, malgré ses dénégations, le bombardement des lignes du Brenner. Mais le plus énorme est que Paul Reynaud envisageait très sérieusement l’entrée des troupes françaises en Belgique, même contre la volonté des Belges. On aurait mis en tête des troupes du Midi et des coloniaux. Cela paraît passer les limites du raisonnable.

Le 24 avril se profile l’idée que l’information, sous le ministre socialisant Ludovic-Oscar Frossard, est désormais aux mains des Juifs :

Mercredi 24 avril. - Nullité complète de la radio [...]. Il y a pourtant un nouveau speaker : il se nomme, par hasard, Salomon, et est SFIO C’est naturellement un des membres de l’équipe Ludovic. Il s’est singularisé ce matin en osant prononcer le mot « pinard » Décidément un climat nouveau.

[...] Campinchi a dû reconnaître, devant la commission des Finances, que ni le Scharnhorst, ni le Gneisenau n’ont été coulés. Et voilà des jours et des jours qu’on les dit au fond de l’eau... Piétri m’invite à déjeuner vendredi avec l’ambassadeur d’Italie et quelques autres.

Dans ce climat, Daladier passe à l’offensive :

[...] Jeudi 25 avril. - Je rencontre Daladier dans les couloirs, il me serre la main avec une grande cordialité, et un sourire large comme une assiette. Et un dialogue savoureux s’engage : « Quelle histoire, cette affaire de Norvège... - Oui, c’est comme le Scharnhorst et le Gneisenau... - Oui, je me demande ce que Frossard fabrique avec sa radio... Il prend des airs énigmatiques... - Et il vient de recruter un nouveau speaker, un bon chrétien, qui s’appelle Salomon... - Oui, ça manquait... Moi, je ne me suis jamais occupé de leurs papiers... J’ai peut-être eu tort... Mais quand j’ai vu qu’il prenait Julien Cain, encore un bon chrétien, son Salomon, et beaucoup d’autres moins illustres... » Puis nos passons à la Norvège : « Cette histoire de Norvège... Moi je ne voulais pas qu’on y aille... Encore, la Finlande, on peut discuter. Nous y entrions de coin... On pouvait toujours envoyer quelques bombes sur la voie ferrée de Kiruna... [...] C’est une véritable guerre d’Espagne. Tous les jours « il » m’écrit pour me demander d’envoyer du monde. Je lui dis de s’adresser à Georges, puisqu’il a tant confiance en lui, et de lui demander ce qu’il en pense, il verra. - Et les mines de la Baltique ? - Ça, c’est du Churchill... Une rigolade, comme cette histoire ridicule des mines qui devaient flotter sur le Rhin... La chanson de Marlborough s’appliquait peut-être mal à l’illustre grand-père, mais elle convient très bien à Churchill... » [...]

Là dessus, je suis hélé par Bouisson. Il vient de causer longuement et familièrement avec Daladier, me dit-il. Daladier veut la peau de Reynaud et fera ce qu’il faut. Mais Bouisson l’a prévenu qu’il fallait marcher en plein accord avec lui. Et lui, Bouisson, marche avec Déat, Paul Faure, Flandin, Marin et Laval... Daladier s’est déclaré d’accord... L’équipe devra être prête... Il faut que le gouvernement soit lessivé avant le 10 juin... Et l’équipe s’esquisse très nettement, Bouisson prenant d’avance l’Intérieur... [...]

Le rôle de l’ambassadeur Guariglia tend à prouver que Mussolini est loin de se désintéresser des querelles françaises :

Vendredi 26 avril - [...] Déjeuner chez Piétri avec diverses personnalités, dont l’ambassadeur Quaglia et le prince di Cito. Utiles vues sur les relations franco-italiennes. [...]

Tout d’un coup, le 4 mai, la crise ministérielle semble sur le point d’éclater, à propos du haut commandement de l’armée :

Samedi 4 mai - [...] Coup de téléphone du général Pujo qui, à mots couverts, m’informe que le conflit entre Georges et Gamelin s’aggrave, sans arbitrage possible, et que cela va peut-être suffire à ouvrir une crise ministérielle. Il est clair en effet que Reynaud marche pour Weygand-Georges et Daladier pour Gamelin. [...] Lundi 6 mai - [...] L’idée continue de courir, et même se confirme, d’une présidence Pétain. Lebrun le lui aurait offert dans un récent déjeuner. Mais il s’agirait en somme d’un arbitrage permanent entre Daladier et Reynaud, qui ne peuvent plus vivre ensemble. Si ce n’est que cela, inutile. Mais cela n’ira pas jusque-là... [...]

Enfin, le 7, le décor est planté. Reynaud va précipiter la crise en essayant de refondre son gouvernement, mais le camp adverse apparaît bien plus étoffé : Mardi 7 mai - [...] Rencontré Bergery. Il me raconte qu’il a vu successivement et longuement Paul Reynaud, Laval et Daladier. Reynaud est très inquiet, et à juste titre, sur son sort. Il semble comprendre qu’il n’y a aucun moyen de se renflouer et que, gonflé par l’expédition de Norvège, il sera liquidé avec elle. Cependant il a un espoir, c’est de démissionner ces jours-ci et de reconstituer un gouvernement tout neuf. Il a d’ailleurs vu Herriot et Marin, qui ont dû jeter bas tous ses espoirs, car personne ne s’embarquera sur un bateau qui fait eau de toutes parts.

Laval est prêt à aller aux Affaires étrangères, pour y faire sa politique italienne, quel que soit le président du conseil. En quoi il a sûrement raison.

Daladier, qui est sûr de revenir au pouvoir si Paul Reynaud est lessivé, accepterait d’être président du conseil sans portefeuille. Il s’est montré enchanté de l’acceptation éventuelle de Laval pour le quai d’Orsay. Ainsi se fixeraient les traits du prochain gouvernement, dont le caractère serait d’être concentré, avec seulement huit ou dix chefs de file, et notamment un ministère de l’Économie nationale dominant les Finances.

Tout cela paraît plus sérieux que les éventualités Pétain, d’autant que (coup de téléphone de Vignaud) le maréchal semble devoir repartir aujourd’hui ou demain pour Madrid sans avoir rien obtenu de particulier [...] À noter que, toujours d’après Bergery, Reynaud est très monté contre Frossard, qu’il accuse de l’avoir « trahi ». On peut dire que le ratage est complet.

L’histoire n’a rien à retrancher à ces notes écrites sur le moment. Soigneusement cachée par Daladier, édulcorée même par beaucoup de ses ennemis, son activité des six semaines qui ont suivi sa chute, et précédé l’attaque allemande à l’ouest, est ici parfaitement décrite. Des témoignages indiscutables confirment celui de Déat, notamment celui du général Doumenc qui, le 11 mai, entend Daladier dire à Gamelin :

Si j’avais repris le pouvoir, j’aurais appelé aussitôt Pierre Laval aux Affaires étrangères. Et j’avais la certitude de son acceptation 13.

Pertinente est la phrase de Déat : « Gonflé par l’expédition de Norvège, il sera liquidé avec elle. » Il faut ici serrer la chronologie : les triomphes parlementaires de Reynaud auxquels fait allusion Villelume dans la lettre citée datent des 18 et 19 avril. L’Allemagne, en Norvège, se montre agressive, méchante envers un neutre qui ne lui a rien fait, et semble prolonger vers le nord son partage d’influence avec Moscou. Moment faste pour le « belliciste » Reynaud. La contre-offensive en Norvège est lancée et non encore repoussée. Le président, qui depuis son accession au gouvernement a beaucoup misé sur l’antisoviétisme, peut intéresser et rassurer ses auditoires parlementaires en agitant le projet de bombardement sur Bakou. De surcroît, il annonce son intention de mener prudemment la guerre, démentant les bruits suivant lesquels il poussait à des offensives brouillonnes, en Belgique ou en Italie : triomphe garanti. Quelques jours plus tard, changement complet : la Norvège tourne au fiasco, le président du conseil apparaît de nouveau comme un matamore incompétent. Il essaie, d’urgence, de faire porter le chapeau à Gamelin, fébrilement secondé par Villelume qui, lui aussi, joue toute sa jeune fortune.

L’onde de choc norvégienne : Londres

S’il est exact que la défaite subie en Norvège est la cause immédiate de l’arrivée de Winston Churchill au 10, Downing Street, et que le refus du parti travailliste d’entrer dans un cabinet Chamberlain a joué un grand rôle dans ce dénouement, tout ce qu’on dit d’autre, ordinairement, est faux.

Les nouvelles scandinaves font descendre en flèche la popularité du premier ministre14 et sont à l’origine de sa chute. Mais Churchill, en lui succédant dans son titre, n’obtient pas pour autant son pouvoir. Si Chamberlain déménage - avec retard, d’ailleurs -, au 11 Downing Street, résidence du Lord président du conseil, il garde la haute main sur le parti conservateur, axe de la majorité. Ce n’est donc pas la politique d’appeasement qui est alors désavouée et Winston n’est pas appelé à la direction du gouvernement pour y mettre un terme. Quant au parti travailliste, loin de se précipiter dans les bras de Churchill, il croyait bien par son attitude faire le bonheur de son pire adversaire.

Si les événements de Norvège dépriment à bon droit l’opinion britannique, rien n’indique qu’elle opte massivement pour une politique plus énergique. Elle a d’autant moins de raisons de le faire que celui qui s’est fait le champion d’une telle politique est lui-même éclaboussé par la défaite. C’est donc bien l’heure de Halifax qui semble sonner, à moins que ce ne soit celle de Lloyd George.

L’opposition réclame le 4 mai un débat aux Communes sur la politique militaire. Il est fixé au mardi 7. Entretemps, on essaie de désamorcer la critique en faisant courir le bruit, à partir du 5, que la direction de la guerre va désormais devenir plus cohérente, car des pouvoirs étendus vont être confiés à Churchill dans ce domaine15. Signe que le premier lord est prêt à sauver la mise du premier ministre et ne croit nullement le moment arrivé de gravir la plus haute marche.

Accueilli aux cris de « manqué le bus 16 ! », Chamberlain ouvre la séance du 7 par le discours terne de quelqu’un qui n’a pas grand-chose à dire pour sa défense, mais compte sur le soutien de sa majorité habituelle. Avec sa légèreté coutumière il lâche que « la Norvège n’est pas Gallipoli17 », manière de mettre en cause Churchill tout en insinuant qu’il a tout de même fait mieux sous un gouvernement conservateur que sous celui du libéral Asquith.

Le débat est animé, successivement, par Sinclair, Keyes et Amery. Le premier et le troisième concentrent les feux sur la « conduite de la guerre », c’est-à-dire sur Chamberlain. Le second, conformément à sa spécialité, ne s’occupe que de la marine, et son réquisitoire met en cause Churchill, disant notamment qu’on avait renoncé sans raison à une attaque navale sur Trondheim. Il précise toutefois, au sujet du premier lord :

J’attends avec impatience que l’on se décide à faire un usage convenable de ses vastes capacités. Je ne crois pas que ce soit possible dans le cadre du système tel qu’il est actuellement constitué 18.

Il faut torturer cette phrase pour lui faire dire que l’amiral réclame le remplacement de Chamberlain par Churchill. En fait, à soixante-huit ans, Keyes est une espèce de Gamelin qu’on aurait, à la veille de la guerre, mis à la retraite au profit de Georges. Il pourrait être encore en activité, si on ne lui avait préféré Dudley Pound comme chef de la Navy. Il lui reste ses décorations, sur six rangs dont pas un ne manque ce jour-là, gagnées surtout dans la première guerre qui l’a vu, en avril 1918, mettre hors d’usage par un raid audacieux la base de Zeebrugge, principal point d’appui des sous-marins allemands en face de l’Angleterre. En revanche, lorsqu’il rétorque à Chamberlain que, précisément, la Norvège c’est Gallipoli, l’opinion est-elle bien au fait que dans cette crise il avait été le seul amiral important à soutenir Churchill et qu’ils avaient été noyés ensemble sous la bureaucratie ?

Le 15 avril, il a adjuré Churchill de lui confier le commandement d’une escadre pour attaquer Trondheim, et c’est bien le premier lord qui a refusé, poussé par le comité des chefs d’état-major19. Il le présente donc moins, ici, comme le grand patron auquel il faudrait se rallier que comme un ingénieur capable, mal employé par son chef d’entreprise. On peut donc entendre qu’il a tort d’avoir accepté cette subordination ou, pire encore, qu’il n’est plus lui-même, que le lion s’est fait agneau. Mais surtout, pour rester dans la zoologie, Keyes se conduit comme un éléphant devant un étalage de porcelaine. Il désavoue le patient travail de Churchill, qui cherche à augmenter progressivement son influence et à éviter un changement de gouvernement qui ne pourrait, semble-t-il, que se faire au profit de Halifax.

Le discours d’Amery, heureusement pour Winston, fait plus d’impression encore. Beaucoup plus que Keyes, il concentre le tir sur Chamberlain et dessine en creux, pour le remplacer, le portrait d’hommes tels que Churchill :

Il vous faut trouver des hommes décidés, aptes à aller aussi loin que leurs ennemis, sinon vous serez battus de nouveau. Sans doute n’est-il pas facile de trouver de tels hommes. On ne le pourra qu’en les mettant à l’épreuve, et en écartant impitoyablement tous ceux qui échouent et dont les insuffisances sont révélées 20.

Il cite pour finir, les yeux ostensiblement dirigés vers le premier ministre, la phrase par laquelle Cromwell avait chassé le Long parlement :

Vous avez siégé trop longtemps pour le peu de bien que vous avez fait. Allez-vous en, vous dis-je, et qu’on en finisse. Au nom de Dieu, partez !

L’apostrophe a fait beaucoup pour la célébrité de son auteur, et plus encore pour accréditer l’idée que devant tant d’éloquence Chamberlain s’était frileusement exécuté. Bien au contraire, il rassemble fébrilement ses atouts et, d’abord, mobilise l’éloquence de Churchill, qui reste son fidèle allié pendant toute la crise. Winston est désigné pour parler le dernier, et résumer les arguments du gouvernement juste avant le vote.

Le débat se poursuit le lendemain avec un discours de Lloyd George qui demande à Chamberlain de donner par sa démission « l’exemple du sacrifice », tout en cherchant à dissocier son cas de celui de Churchill. Celui-ci l’interrompt en disant qu’il assume « sa part du fardeau ». Il n’est pas probable que le vieux Gallois ait entendu par là ouvrir la voie du pouvoir à son ancien compagnon du ministère Asquith, dont par ailleurs il réprouvait le bellicisme : sans doute voulait-il avant tout déboulonner Chamberlain en l’isolant au maximum.

Le discours de Winston est haché d’interruptions travaillistes. Il trouve le moyen de défendre à la fois l’expédition de Norvège et l’idée qu’il faut mener la guerre plus sérieusement, en évitant d’entrer dans les détails et en appelant à l’union contre l’ennemi allemand. Lors du vote de confiance, demandé par les travaillistes malgré les scrupules d’Attlee, la majorité de Chamberlain se réduit à 81 voix, alors qu’un vote positif de tous les députés conservateurs lui en aurait assuré 213. Beaucoup se sont abstenus et 33 ont voté contre, dont Amery, Macmillan, Cooper, Spears et Keyes.

Chamberlain accuse le coup, et s’en va trouver le roi pour lui indiquer que le cabinet pourrait retrouver une majorité plus large, s’il se transformait en un ministère de coalition, comprenant des libéraux et des travaillistes.

Le 9 au matin, Churchill convie Anthony Eden à un entretien et lui confie qu’il ne croit pas que les travaillistes accepteront21. Leurs attaques, il est vrai, ont été très vives dans les derniers temps, non seulement contre Chamberlain, mais aussi contre Hoare et Simon, n’épargnant que Halifax dans le quatuor de tête du parti tory et de la politique d’appeasement. Cependant, peu avant sa mort survenue en 1966, Attlee expliquait à son biographe Kenneth Harris qu’il avait dit, pendant la crise, préférer à tout autre un ministère Churchill - il ne précise cependant pas à qui il l’aurait dit et quand - mais que lui-même et son parti avaient pour objectif unique le départ de Chamberlain, d’où leur refus de proposer un nom plutôt qu’un autre22. Comme les observateurs présument que, dans ces conditions, Chamberlain préférera Halifax, la rumeur s’enfle partout le 9, d’un gouvernement présidé par le vicomte. Un petit problème juridique pourrait y faire obstacle, le fait qu’il soit lord et, à ce titre, habilité à paraître seulement devant la Chambre haute. Mais rien n’interdit le vote, par les Communes, d’une autorisation spéciale lui permettant de venir exposer devant elles la politique de son gouvernement.

Le journal de Cadogan23 livre la clé du dénouement : Chamberlain, devant la vague des critiques et le veto travailliste, se résigne, au cours de la journée du 9, à proposer son poste à Halifax - puisque la tradition conservatrice veut qu’un chef démissionnaire suggère lui-même au roi le nom de son successeur. Mais il n’apparaît nullement disposé à lui faciliter les choses : il resterait chef du parti et porte-parole du gouvernement devant les Communes. Churchill, par ailleurs, deviendrait ministre de la Défense. Halifax refuse cette solution, qui ferait de lui un prête-nom, et ouvre la voie à Churchill. Mais il faut bien voir qu’il a lui-même de grandes ambitions. Il est persuadé que c’est Winston, ainsi, qui aura la corde au cou. Il l’indique lourdement à Cadogan : le maintien de Chamberlain dans le cabinet « assagira Winston ». Il est disposé, pour sa part, à jouer de leurs contradictions, d’autant plus que le bruit se répand, avec insistance, d’une imminente attaque allemande contre la Hollande. Halifax pense à coup sûr que le nouveau gouvernement ne pilotera pas cette affaire mieux que la précédente et qu’alors Churchill, discrédité coup sur coup par deux « Dardanelles », quittera la scène, et avec lui toute idée belliciste.

Enfin, aucun document ne fait état d’une négociation au sujet du cabinet de guerre, mais elle n’a pu manquer de se produire, le 9, du moins entre les trois principaux chefs conservateurs. Ils conviennent qu’eux seuls représenteront le parti dans le cabinet, avec deux travaillistes : Churchill sera donc complètement isolé et obligé, pour prendre la moindre décision, de convaincre les deux poids lourds du cabinet précédent. Il n’aura le secours ni de ses camarades de la tendance « dure » Eden, Amery et Cooper, membres du gouvernement mais non du cabinet, ni d’Archibald Sinclair, chef du parti libéral et alors très proche de ses thèses. Tout au plus pourra-t-il jouer, pour associer Sinclair à certaines délibérations, d’une convention suivant laquelle tous les partis seront consultés sur les décisions les plus importantes. En revanche, avec Sinclair à l’Air et Eden au War Office, avec, pour lui succéder à l’Amirauté, le travailliste Alexander, Churchill tient bien en main les ministères militaires : les appeasers abandonnent cette responsabilité, qu’ils estiment sans doute peu lucrative politiquement, ce qui donne une idée de leur moral après la Norvège.

Le fameux discours du 13 mai, celui où le nouveau chef ne promet que « du sang, de la peine, des larmes et de la sueur », montre que la discussion a été serrée autour du rôle de Sinclair. N’ayant pu le faire entrer dans le cabinet mais seulement lui faire attribuer le ministère de l’Air, Winston essaie de compenser cet échec par le verbe. Il place coup sur coup deux phrases qui forcent la note, sur les fonctions du leader libéral :

Un cabinet de guerre de cinq membres a été formé, qui représente avec les Libéraux de l’Opposition l’unité de la nation. Les chefs des trois partis ont accepté de servir dans le cabinet de guerre ou les plus hauts postes de l’Exécutif.

La progression la plus sensible du pouvoir de Churchill n’est donc probablement pas son accession au poste de premier ministre, mais la création, longtemps réclamée par lui, et l’attribution à sa personne, de ce ministère de la Défense qui lui donne la haute main sur les trois départements de la Guerre, de l’Air et de l’Amirauté. Il peut désormais réunir lui-même les chefs de ces trois armes dans un « defence commitee ». Celui-ci existait sous Chamberlain et depuis le 4 avril Churchill en était même le chairman24, mais c’était un organe de discussion, s’efforçant de trouver des compromis. Coiffée par un ministre, cette structure devient consultative et rien n’empêche plus Winston de donner des ordres à tous ces personnages. Rien, sauf l’avis du cabinet de guerre.

La France à la veille de l’épreuve

Le 6 mai 1940, la Une du Petit Parisien met en valeur le dernier espoir des Alliés en Norvège : déloger les Allemands de Narvik. Mais un autre titre occupe une plus grande surface :

Le Racing l’emporte sur Marseille par 2 buts à 1. L’atmosphère de cette finale de guerre fut vibrante comme aux plus beaux jours et la foule enthousiaste fit un triomphe aux deux équipes qui fournirent un match extraordinairement spectaculaire.

La vérité oblige à dire que si 35 000 partisans de l’OM ou du Racing sont mobilisés par la coupe de France de football, leurs dirigeants politiques s’adonnent à des joutes moins frivoles. Ici c’est la finale, là la lutte finale. Entre Daladier et Reynaud. Le ballon porte un nom : Gamelin. Avant la ciguë administrée à Vichy, le régime parlementaire boit la coupe, jusqu’à la lie.

Homme de droite, Reynaud doit sa survie au parti socialiste. Homme de gauche, Daladier retourne la formule de Gambetta ; on dirait qu’il s’est donné pour devise : « pas d’ennemi à droite ». Reynaud relève le défi et se lance dans un forcing désespéré pour séduire les conservateurs, et discréditer Daladier à leurs yeux. Pour cela, il lui reste une carte : exploiter la défaite de Norvège en insistant sur la responsabilité de celui qui fut sans discontinuer ministre de la Guerre, depuis 1936. Pour la mettre en exergue, quoi de plus symbolique que de s’en prendre à Gamelin et de s’appuyer sur Georges, Weygand et, surtout, Pétain ?

Une surprise attend ceux qui ont des préjugés sur de Gaulle autant que sur Reynaud : le colonel, qui jusqu’ici, la mort dans l’âme, a supporté toutes les faiblesses du politicien, prend maintenant de sérieuses distances avec lui. Au point de prendre fait et cause pour Gamelin.

Cette vérité a été encore mieux cachée que la collusion Daladier-Laval et je n’ai toujours, pour la fonder, que les pièces exhumées dans le Doumenc25. De Gaulle, en dépit du silence de la totalité de ses biographes, se trouve à Paris les 24, 25 et 26 avril, au moment précis où Reynaud commence à faire instruire par ses collaborateurs le procès de Gamelin, afin de placer Daladier, ministre de la Guerre, devant une pénible alternative : ou bien le limoger et perdre toute autorité, ou bien résister, provoquant une crise ministérielle qui obligerait le président Lebrun à choisir entre lui et Reynaud. Leca et Villelume sont dans la combinaison mais de Gaulle, appelé à Paris sans savoir ce qu’on lui voulait, refuse la besogne et le poste afférent de chef du cabinet militaire. Mieux, il rencontre Gamelin à Vincennes, le met au courant de l’intrigue et se voit récompensé par sa nomination à la tête de la 4e division cuirassée, ce qui implique la perspective rapprochée d’une promotion au grade de général.

Publiée depuis plus d’un an, cette thèse n’a pas reçu le moindre démenti. J’ai cru pouvoir donner de ces faits indubitables une interprétation, certes plus aléatoire, sur le terrain moral. Une vision primaire pourrait faire penser qu’il y a là de l’arrivisme et de la trahison, de la part d’un protégé de Reynaud qui le quitte comme un rat saute à la mer, en un moment où, comme on l’a vu, le navire gouvernemental est en perdition. Je n’en crois rien, et les recherches menées pour ce livre m’y incitent de plus belle. De Gaulle fait preuve, en 1940, de l’ambition la plus patriotique qui se puisse imaginer. Il est, de ce point de vue, le strict égal de Winston Churchill. Conscient de sa valeur, il accueille avec calme, comme un dû, les occasions de s’élever, qui lui paraissent la reconnaissance pure et simple, par le destin, d’une adéquation entre les circonstances et l’homme qui n’a vécu que pour mener un jour son pays dans l’épreuve la plus dure. Incontestablement d’ailleurs, le poste de chef de cabinet militaire du président du conseil est plus élevé que celui de général commandant une division. Mais il opte pour la place qui, les choses étant ce qu’elles sont, permet le mieux d’avancer vers la réalisation de l’armée mécanisée.

Le traître, c’est Paul Reynaud qui, lui, s’est servi de De Gaulle comme d’un marchepied, passant pour un homme politique féru de questions militaires grâce à la théorie du « corps cuirassé », et se détournant de le réaliser une fois qu’il en a eu les moyens. Ce qu’il faut bien voir en effet, c’est que dans la campagne contre Gamelin l’expression « divisions blindées » n’est pas prononcée une seule fois, ni par Reynaud, ni par Villelume. Ils ne reprochent à Gamelin que la mauvaise volonté, l’incompétence et le manque d’autorité dont il aurait fait preuve dans la campagne de Norvège. Ils ne savent même pas par qui ils veulent le remplacer. Georges et Weygand semblent avoir des chances égales et nul ne se demande lequel serait le plus apte à moderniser la stratégie. Il y a divorce total entre le langage de Reynaud et les préoccupations du colonel de Gaulle, telles qu’on les appréhende dans sa correspondance, en avril 1940 et jusqu’à la veille du 10 mai : il ne cesse d’écrire qu’en Norvège c’est la « force mécanique », une fois encore, qui triomphe.

Il faut enfin noter que de Gaulle est loin d’offrir ses services à Daladier. Il refuse, des deux côtés, le jeu politicien, mais garde tout de même sa préférence à Reynaud. Il est sans doute convaincu que la chute du gouvernement signifierait la sienne, ou du moins un très fâcheux contretemps. Ainsi faut-il comprendre sans doute l’espoir qu’il place en son maintien, dans une lettre du 8 mai à sa femme qui présente par surcroît l’intérêt d’ouvrir un aperçu sur sa vision de Winston Churchill à la veille de la catastrophe :

L’issue de l’affaire de Norvège va créer, sans doute, des difficultés à Paul Reynaud, bien qu’il n’y soit pour rien, au contraire. On avait compté sur la flotte anglaise qui, au total, n’a pas fait grand-chose parce que les vieux messieurs de Londres (tel Chamberlain) ont empêché Churchill de risquer. Je crois, cependant, que PR s’en tirera 26.

Il est probable qu’il puise son information dans le discours prononcé la veille par Keyes, ou plutôt dans les extraits que la presse française en a donnés : c’est donc qu’à travers les propos de l’amiral déplorant l’hésitation de la marine à fondre sur Trondheim27, de Gaulle a saisi immédiatement, et avec rage, les entraves mises par le cabinet de guerre à l’ardeur churchillienne.

Le 9 mai, Reynaud convoque un conseil de cabinet, c’est-à-dire une réunion des ministres en l’absence du président de la République pour débattre, non des problèmes du pays, mais de ceux du ministère. Si, pendant deux heures, il lit un réquisitoire contre Gamelin préparé par Villelume et Leca, c’est pour inviter les présents à choisir entre son point de vue et celui de Daladier qui, préalablement mis au courant des critiques, a refusé de changer le généralissime. En vain, Blum, Campinchi et Jeanneney ont cherché à dissuader Reynaud. Il joue le tout pour le tout. Daladier répond brièvement, puis personne ne se prononce et Reynaud, alors, déclare le cabinet démissionnaire. Lebrun, aussitôt avisé, lui demande de garder le secret jusqu’à la formation du nouveau ministère. C’est ainsi que l’attaque allemande, déclenchée le soir même, trouve une France sans gouvernement, mais l’ignorant. Dès lors chacun va demeurer à son poste en taisant ses critiques. Du moins officiellement car, dans la coulisse, personne ne désarme.

Dès lors deux questions se posent : la situation politique française a-t-elle joué un rôle dans la décision allemande d’attaquer ? Si l’attaque avait eu lieu un peu plus tard, quel gouvernement aurait-elle trouvé en France ?

Lebrun est un personnage très neutre, c’est le cas de le dire. Entre Reynaud et Daladier, il n’aurait pas choisi en fonction d’un avis personnel sur la guerre et le moyen de la gagner, mais aurait sans doute agréé celui qui promettait le ministère le plus solide. Une seule question alors se pose : quels étaient les jokers de chacun ? Quelle personnalité pouvait-il faire entrer dans le gouvernement, pour espérer séduire les Chambres ? Du côté de Daladier, Laval sûrement, Marin probablement ; mais qui serait parti, outre Reynaud ? Campinchi, certainement pas. Reste une interrogation sur Mandel, dont nous avons vu qu’il avait la faveur du sénateur Bardoux, et qu’il ne semblait pas se battre bien fort pour Reynaud. Celui-ci ne pouvait aligner, comme figure nouvelle et de poids, destinée à remplacer la masse des radicaux avec laquelle il s’était fâché, que le vieux maréchal, qu’il avait reçu le 1er mai et laissé malencontreusement repartir pour Madrid : nous savons par Villelume28 que, ce 9 au soir, avant d’apprendre son départ, l’entourage de Reynaud le cherche dans tout Paris. C’est un peu loin du compte. On peut dire que, ce jour-là, la carrière politique du vieillard est sérieusement compromise, défaite militaire ou pas. Daladier avait toutes chances. À moins que...

Ce n’est certes pas Pétain qui pouvait sauver Reynaud, mais peut-être le peuple. Étudié minutieusement par Jean-Louis Crémieux-Brilhac, le fléchissement du moral prend place entre décembre et mars et c’est lui, surtout, qui a miné la position de Daladier29. En avril il est enrayé : la prolongation d’une guerre immobile n’entraîne pas mécaniquement une hausse du pacifisme. La démonstration des intentions agressives de l’Allemagne en Norvège y est sans doute pour beaucoup.

Un nouvel état d’esprit se fait jour début mai : il est exprimé par les conseillers généraux. Les assemblées départementales siègent en effet traditionnellement à ce moment et, cette année-là, elles font monter vers Paris la protestation d’un pays las de la guerre, mais surtout de la manière inefficace dont elle est menée. Leurs motions se ressentent d’une certaine mauvaise humeur devant la chute de Daladier : l’homme était certes populaire, mais c’est moins son départ qu’on déplore, que le fait qu’à Paris la guerre n’ait pas fait cesser les querelles de clans. Voilà qui pourrait paradoxalement sauver Reynaud, pour peu qu’il donne suite à ses intentions de mener une guerre plus efficace, comme le suggère le 9 mai un éditorial de Paris-Midi, précieux aussi pour indiquer que les dessous politiques n’étaient pas aussi cachés ou censurés qu’on a aujourd’hui tendance à le croire :

Important conseil de cabinet ce matin à dix heures au quai d’Orsay, sous la présidence de M. Paul Reynaud. On prévoit des délibérations et décisions ministérielles d’un particulier intérêt, avant la proche rentrée parlementaire fixée au 16 mai.

Conduite de la guerre, le problème qui revient sur le tapis vert du cabinet Reynaud, comme du précédent gouvernement.

Problème d’une « politique de guerre » [...], posant les questions d’ensemble et de détail : plans mûrement établis pour le Nord, la Méditerranée et les Balkans, la frontière hollando-belge (on sait que les Pays-Bas furent l’autre nuit en état d’alerte) ; responsabilités d’hier et de demain ; questions de chefs.

[...] Les conseils généraux, assemblées régionales plus près de la vie courante et des préoccupations publiques, ont accompagné leurs discours et ordres du jour traditionnels, à l’adresse des combattants et pour la victoire - et même pour le gouvernement - de vœux pressants en faveur de la double amélioration indispensable des conditions de lutte : au front et dans le pays 30.

On tient peut-être là l’explication du comportement apparemment suicidaire de Reynaud : les avis des conseils généraux militent pour son maintien, alors que le parlement lui est visiblement hostile ; il chercherait donc à passer en force avant sa réunion, obligeant Lebrun à le maintenir sur le vu des motions départementales.

L’Allemagne prête à bondir

Et Hitler ? Comment réagit-il devant les soubresauts des démocraties depuis la fin de la guerre de Finlande ? Expliquent-ils en partie sa décision de les attaquer ?

Le langage tenu à Mussolini au Brenner, le 18 mars, est sans doute le vestige le plus vaste et le plus intéressant de ses propos de l’époque. Il lui fait l’article, d’une manière assez basse et flagorneuse qui prouve à quel point la guerre scandinave lui a fait mesurer son isolement, et l’oblige à renflouer d’urgence l’amitié italienne. Il n’est pas alors question de paix et de médiation : les efforts dans ce sens ont échoué en octobre, du fait des Anglais, lesquels viennent aussi de faire capoter le voyage de Welles en exigeant « la destruction de l’Allemagne et du national-socialisme ». Ils ont besoin d’une démonstration militaire. Hitler se fait fort de la leur donner bientôt. Il pense sérieusement mettre l’armée française hors de combat en quelques semaines, car il a trouvé le moyen de franchir la ligne Maginot : l’hypocrite est très imprécis sur ses plans, ce qui montre la confiance qu’il fait à son interlocuteur. Il le rassure à bon compte, en reprenant son mensonge d’octobre sur le demi-siècle de répit dont l’Allemagne aurait besoin pour mettre en valeur ses conquêtes polonaises, lesquelles seraient tout de même limitées, laissant un vaste territoire à un nouvel État polonais indépendant mais germanophile. Il précise cependant que son espace vital est à l’est, et que l’entente avec l’URSS est purement opportuniste - même si Staline est devenu un simple tsar, dont il ne faut plus craindre l’ardeur révolutionnaire. Il concentre donc son agressivité sur les « conservateurs », mot fourre-tout désignant aussi bien les droites qui tiennent en liberté surveillée les dictateurs, que les puissances intéressées au statu quo.

Hitler est doublement prudent ; d’une part, on l’a vu, il ne veut pas trop dévoiler ses batteries devant Mussolini, qu’il soupçonne à juste titre de jouer double jeu. D’autre part, c’est un angoissé, quine vend pas la peau de l’ours : il admet et développe le cas de figure suivant lequel son offensive, faite pour mettre rapidement les Alliés à genoux, échoueraiten partie et déboucherait sur un enlisement. Il assure que ce cas est prévu, et qu’il gagnera la guerre quand même - en cas de semi-échec, d’ailleurs, l’aide de l’Italie seraitplus nécessaire.

Il ne demande rien, et Mussolini ne s’engage à rien, se contentant de chaudes paroles de solidarité. La seule demande concrète du Duce est repoussée. Elle consistait en un retardement de l’offensive, sous prétexte qu’alors l’Italie serait prête à y participer. Le lien avec les souhaits de Sumner Welles est évident quoique nié, ce qui donne un échange savoureux :

Welles a alors ajouté que si une offensive était lancée à l’Ouest, tout espoir de solution pacifique serait perdu. Le Duce lui fit observer qu’il n’était pas un pacifiste et il n’avait pas continué la conversation. Maintenant le Duce demanda au Führer si le fait de différer l’offensive constituerait un risque quelconque pour l’Allemagne. Il ne le pense pas, mais comme il n’aura terminé ses préparatifs militaires que dans trois ou quatre mois, il ne serait alors plus dans la situation embarrassante de voir un camarade se battre, tandis qu’il devrait se borner à des démonstrations [...] 31.

Plutôt que de refuser, Hitler répond, astucieusement, qu’il croit que le coup porté par l’offensive aux Alliés ne sera pas tout à fait suffisant, qu’il nécessitera un répit et un renfort : c’est alors qu’on aurait besoin de l’Italie, dont on acheminerait les troupes vers l’Alsace.

Il a donc trouvé une Italie prête à se défiler, avec l’aide des États-Unis et en coopérant à leurs entreprises de médiation. Cette conversation, qui montre sa volonté d’en découdre, n’a pu que la renforcer. Mussolini, échaudé par l’attitude anglaise pendant la guerre de Finlande, reste un allié potentiel mais plus circonspect que jamais. Il ira au plus offrant, et il faut se dépêcher de l’être. Lui-même l’avoue naïvement le 9 mai, dans le discours qu’il prononce pour l’anniversaire de la fondation de l’Empire italien : « Vous devez vous habituer à mon silence, que seuls les faits peuvent rompre32. » Ce disant, il montre aussi, à la postérité informée des entretiens du Brenner, qu’il n’accorde pas une foi totale à l’engagement, pris par Hitler, d’attaquer vers l’ouest, et aux rumeurs insistantes qui disent que c’est pour le lendemain.

La victoire de Norvège ne fait pas diminuer l’urgence d’une grande offensive en Europe de l’Ouest. Certes, elle rassure l’Italie, mais elle fâche infiniment les États-Unis, comme en témoigne une courageuse note du chargé d’affaires allemand Thomsen, le 19 avril :

[...] Les sentiments à l’égard de l’Allemagne se sont considérablement détériorés, même parmi les isolationnistes. [...] La tâche des interventionnistes est facile [...] L’attaque contre la Scandinavie prouve que l’Allemagne ne recule devant rien. [...] L’état d’âme est en partie une surexcitation hystérique, en partie une résignation apathique à accepter l’inévitable, toutes deux également dangereuses. Les perspectives d’une réélection de Roosevelt se sont considérablement améliorées 33.

Le même volume des archives saisies en 1945 donne une conversation du Führer avec l’amiral Tamm, commandant en chef de la marine suédoise, datée du 16 avril 194034. Un tel honneur est rare, Hitler recevant peu de personnalités étrangères en dehors des ambassadeurs. Il est vrai que l’amiral paraît être aux ordres : loin de protester contre l’occupation du pays frère scandinave, il assure que la Suède ne l’aide en rien, et interne même les soldats norvégiens réfugiés chez elle. Retenons le soin jaloux que Hitler apporte au bon déroulement de la guerre nordique, et aussi une phrase où il dénigre avec humeur les États-Unis, au moyen d’un argument à double tranchant :

Les gens parlent d’une production de 2 000 à 7 000 avions par mois aux États-Unis, mais tandis que 63 000 ouvriers sont employés dans les usines américaines d’aviation, nous en employons 480 000 en Allemagne 35.

Même un amiral peut comprendre que cette proportion sera facilement inversée si Roosevelt en décide ainsi. Comme Mussolini, et comme tous les neutres, le gouvernement de Stockholm, provisoirement bien disposé, a besoin d’actes pour admettre définitivement l’expansion allemande. En Norvège, Hitler a bel et bien déclenché un processus à deux temps. L’attaque à l’ouest est obligatoire, et urgente.

Que pourraient bien y changer les crises ministérielles de Paris et de Londres ? Hitler en est évidemment informé et, comme toujours, il suit vraisemblablement de très près la situation intérieure des pays qui l’intéressent. On pourrait alors penser qu’il se dépêche de frapper tant que les bellicistes sont en difficulté en France et avant qu’ils ne soient, avec Churchill, bien assis au pouvoir en Angleterre. Ce serait oublier que le 9 mai précisément, à l’heure où il pourrait encore rattraper ses ordres offensifs, tout le monde parie sur un cabinet Halifax, que l’Allemagne aurait apparemment tout intérêt à laisser se former. Mais c’est oublier la fragilité de la position de Hitler, vis-à-vis de l’ensemble conservateur. Son ennemi, c’est la paix générale sans gains allemands significatifs, et sans affaiblissement de la France. Une collusion entre Roosevelt, Halifax, Daladier, Laval, Mussolini et Pie XII pourrait, à cette date, le contrarier sérieusement, en rencontrant les aspirations de la droite allemande. Pas de doute : c’est le moment de tout risquer. Les crises sèment un trouble maximum dans les deux grands pays ennemis, alors que leur dénouement pourrait accoucher d’une situation moins favorable.

Ce 9 mai au soir, l’ambassade américaine se met en frais : Bullitt reçoit le chef du gouvernement français. Plusieurs ministres l’accompagnent, dont Mandel et Dautry. C’est ce dernier qui est en vedette, car il est question d’achats d’armes. Mais les Américains ont besoin d’être rassurés, non seulement sur le bon usage des armes vendues, mais sur la solvabilité du client : le gouverneur de la Banque de France, Pierre Fournier, est de la partie, ainsi que l’expert financier Jacques Rueff. Il est probablement question d’aviation, puisque le chef de la Royal Air Force basée en France, vice-maréchal Barratt, est aussi autour de la table. Seulement voilà : une vive discussion s’élève entre Dautry et Fournier, au sujet de la future attaque allemande. L’armurier pronostique que rien ne se passera avant 1941 et le financier, exaspéré, finit par lancer :

-   Si c’est là votre théorie, nous courons un danger plus grand que je ne croyais. L’offensive allemande peut survenir à tout instant et peut-être dans quelques jours.

Le vice-ambassadeur Murphy, qui conte l’anecdote 36, n’a pas relevé chez Reynaud de réaction particulière. Je noterai que la crise ministérielle ne lui coupait pas l’appétit. Ne pas annuler ce soir-là un tel dîner, c’est penser qu’on a l’avenir pour soi... ou faire désespérément sa cour à quelqu’un dont la faveur peut servir, au dernier moment, d’argument auprès du président Lebrun pour éviter la chute ? Murphy, pour qui « la fonction majeure du diplomate consiste à informer son gouvernement », n’a pas envers son lecteur le même souci et ne raconte aucune ouverture de Reynaud en direction de l’ambassadeur, aucune tentative de le voir en aparté pour obtenir, d’une manière ou d’une autre, un signe de Roosevelt en sa faveur. Cependant il déclare avoir passé une bonne partie de la nuit à poursuivre « la discussion » au domicile de Dorothy Thomson, journaliste, dans un cercle où se trouvait également Barratt : les langues devaient aller bon train sur les potins ministériels franco-anglais. Alors que l’aviation française était, tout de même, en état d’alerte, le chef de l’aviation anglaise basée en France « revint à son quartier général de Compiègne juste à temps pour apprendre l’attaque allemande ».

Mais laissons le dernier mot à Churchill qui, le 30 mars, concluait ainsi une courte allocution radiodiffusée :

Tout est calme sur le front de l’Ouest ; et aujourd’hui, ce samedi, pour l’instant, il ne s’est rien passé sur la mer ou dans l’air. Mais plus d’un million de soldats allemands, dont toutes les divisions actives et les divisions blindées, sont en ligne, prêts à attaquer quelques heures après un signal, tout le long des frontières du Luxembourg, de Belgique et de Hollande. À tout moment ces pays neutres peuvent subir une avalanche d’acier et de feu ; et la décision est dans les mains d’un être obsédé et morbide que, pour leur honte éternelle, les peuples germaniques ont dans leur égarement élevé au rang d’un dieu. [...] Peu de gens ce soir, jetant un regard sur ces sept derniers mois, douteraient que les peuples français et britannique ont eu raison de tirer l’épée de la justice et du châtiment. Et moins encore souhaiteraient les voir la rengainer avant que sa sombre et juste besogne ait été accomplie 37.

1 Papiers secrets..., op. cit., p. 157-158.

2 Les avertissements qui venaient de Berlin, op. cit., p. 88-132.

3 La « drôle de guerre », op. cit., p. 173.

4 Villelume, op. cit., p. 262-263.

5 J. Vanwelkenhuyzen, op. cit., p. 219-220.

6 Hypothèse de J. Vanwelkenhuyzen, op. cit., p. 175.

7 Bédarida, op. cit., p. 383.

8 Général Koeltz, Comment s’est joué notre destin, Hachette, 1957, p. 212-216.

9 La tragédie de l’armée française, op. cit., p. 104.

10 Sur tout ceci, cf. Papiers secrets..., op. cit., p. 142-192, et aussi, en annexe, le texte intégral du plan de guerre de Gamelin pour 1940, p. 486-503.

11 Servir, t.3, Plon, 1947,p. 284.

12 Lettre citée dans La « drôle de guerre », op. cit., p. 213.

13 Papiers secrets..., p. 212. Voir aussi p. 167-173, « La drôle de paix entre Daladier et Laval ».

14 Cf. sondage Gallup cité par W. Manchester, op. cit., p. 572.

15 Information parue le 6 dans le Daily Telegraph et le News Chronicle.

16 Nicolson, Diaries and Letters, op. cit., p. 76.

17 Cité par Manchester, op. cit., p. 574.

18 Cité par François Kersaudy, 1940 : la guerre du fer, Tallandier, 1987, p. 291.

19 Ibid., p. 202.

20 Ibid., p. 288.

21 Journal d’Anthony Eden, cité par Gilbert, op. cit., p. 300.

22 Attlee, Londres, 1982, p. 174.

23 Op. cit., p. 280.

24 Cf. Bédarida, op. cit., p. 379.

25 Op. cit., p. 176-185.

26 Lettres, notes et carnets, op. cit., p. 494.

27 La « drôle de guerre », op. cit., p. 241.

28 Op. cit., p. 330.

29 Op. cit., t.1, notamment p. 273-399.

30 Signé : « Observator ».

31 Archives secrètes..., op. cit., t.8, p. 15, et t.9, p. 9-10 pour la lettre du 13 mai.

32 L’Époque, 10 mai 1940.

33 Archives secrètes..., op. cit., p. 247-248.

34 Ibid., p. 219-226.

35 Ibid., p. 226.

36 Un diplomate parmi les guerriers, Laffont, 1965, p. 44. Cf. Jacques Rueff, De l’aube au crépuscule, Plon, 1977, p. 167.

37 Into Battle, op. cit., p. 183.

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le 3 janvier 2009



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