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Churchill et les Français, ch. 13



Veillée d’armes (31 mai-5 juin)



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Dunkerque, et après ?

ON NE GAGNE pas les guerres par des évacuations », concède Churchill dans son discours du 4 juin. Certes. Surtout quand elles laissent face à face les ennemis, en privant momentanément l’un d’eux d’une bonne fraction de ses moyens ! Hitler a subi un revers dans son offensive de paix mais il a, militairement, des atouts plus forts que jamais. On ne peut pas dire qu’il ait fait une erreur : dans tous les domaines, les plus grands champions abandonnent des points à leurs adversaires. Ce qu’il décide au début de juin, en revanche, laisse pensif. Il pouvait se permettre un assaut immédiat contre la source de tous ses maux, en laissant les Français, littéralement inoffensifs, se retrancher dans l’abri précaire de la ligne Weygand. Il n’y avait guère de troupes sur l’île et les évacués, désarmés, ne pouvaient être rejetés d’emblée dans la bataille. On pouvait à tout le moins réussir des parachutages et installer une tête de pont. Comment, sans chars, se serait-elle étendue ? C’est une autre affaire, mais l’action aurait pu alors basculer de nouveau sur le terrain politique et aboutir au renversement de Churchill.

Certes l’Allemagne avait à cette date très peu de parachutistes et d’engins aériens propres à transporter des troupes, par la faute des Hollandais qui, en trois jours de résistance, ne s’étaient pas mal tenus du tout et avaient infligé de grosses pertes à ces hommes et à ces matériels 1. Mais elle les lancera quelques mois plus tard contre les forces anglaises de Crète, avec le succès que l’on sait, en ayant eu du temps pour les reconstituer mais les Anglais aussi avaient eu du temps ! L’attaque immédiate des Iles britanniques, en toute logique militaire, s’imposait. C’était la moins mauvaise chance d’obtenir le découragement de l’adversaire et le remplacement de son chef. Il ne fallait pas laisser l’adversaire principal maître de ses mouvements.

Pourquoi Hitler n’en fait-il rien ? Haine atavique contre la France ? Se peut-il que, comme Reynaud le déclare à Churchill le 26 mai, il rêve avant tout de défiler en vainqueur dans Paris ? Deux autres explications sont possibles :

-  Hitler, au fond, n’aime pas improviser. Ses guerres « éclair » ne le sont que dans l’exécution, elles sont minutieusement préparées. Contre le territoire anglais il n’a pas de plans, il a exclu ce cas de figure - en d’autres termes, il estime son pari et la guerre perdus s’il faut en arriver là. Il s’obstine dans son projet qui est de frapper l’Angleterre indirectement, en France. Mais tout de même, l’occasion est unique, et il n’est pas tout à fait Hitler en la laissant passer.

-  Il peut être renforcé dans cette détermination par Churchill. Il a senti la France mollir, et l’Angleterre se rassembler autour d’un homme. Tapant sur le point le plus faible, il applique un principe militaire de base. Dans ce cas on peut dire que Churchill a fait coup double à Dunkerque, qu’il a bluffé l’ennemi. S’il croit désormais solide la détermination britannique, Hitler se trompe en effet lourdement. Un peu comme son compatriote et adversaire Stefan Zweig. Il est même possible qu’il soit trompé par le verbe de Churchill, qui déclare que le Royaume attend l’assaut, qu’il y est prêt, et qui paraît même ouvertement le souhaiter. Devant tant d’assurance, Hitler juge sans doute plus prudent l’assaut indirect.

En attaquant la France, il ne met pas, de toute manière, Churchill dans une position confortable. Tout le monde sent que la Somme n’arrêtera guère le vainqueur de la Meuse, et qu’il peut s’il le veut s’emparer de tout le littoral français. Une même puissance de Narvik à Bayonne, voilà une situation inédite, même pendant les guerres napoléoniennes. Pire encore, il donnerait la main à Franco et peut-être à Salazar, les dictateurs prudents, ménagers de l’Angleterre. Quant à la côte africaine, toute colonisée au nord par la France et l’Espagne, elle serait fermée sinon hostile aux navires britanniques jusqu’au Sénégal ! Les forces de paix, à Londres, ne vont pas manquer d’agir dès que la situation française deviendra critique et Churchill aura encore moins d’arguments à leur opposer. L’idée d’une machine inexorable, qu’il faut arrêter avant qu’elle ait tout piétiné, va faire encore plus de chemin. En outre, une sérieuse complication risque de se faire jour : les États-Unis, surpris comme tout le monde par la rapidité des événements, vont se ressaisir et arrêter une politique. Ne pouvant, pas plus que l’Angleterre, tolérer une Europe allemande, ils vont être tentés de reprendre le rôle de médiateur que vient d’abandonner l’Italie. Encore un facteur avec lequel il va falloir compter et qu’il faudra si possible, dans la manière churchillienne, retourner.

L’attente du choc

Dès que l’essentiel des troupes anglaises est évacué l’intérêt se déplace du côté de la Somme et de l’Aisne. Les Allemands se préparent de toute évidence à attaquer cette ligne - vers laquelle ils ont déplacé leurs forces blindées, retirées des faubourgs de Dunkerque le 28 mai.

Du côté français, les choses sont relativement simples. C’est toujours Weygand qui donne le ton : conformément aux délibérations du comité de guerre, on installe tous les moyens disponibles sur les deux rivières. Tout au plus Reynaud introduit-il une sorte de restriction mentale. Pour le général, l’entassement de toutes les forces en première ligne a un sens très clair, celui d’imposer dès les premiers revers la cessation de la guerre. Il le souligne en faisant campagne, au lendemain du comité de guerre, contre la seule de ses décisions qu’il n’ait pas approuvée, sinon par le silence : le projet de replier le gouvernement à Bordeaux en cas de besoin. Il devrait, selon lui, rester à Paris en tout état de cause. C’est alors que Paul Reynaud lui adresse sa note du 29 mai, où il demande au général d’étudier la possibilité de tenir un « réduit breton » et d’y replier les pouvoirs publics.

Geste purement platonique. Il existe, alors, des gens qui s’opposent à Weygand, et pèsent de tout leur poids pour contrecarrer certains de ses desseins militaires. Ils ont nom Georges, Touchon, Besson, Prételat. Ce sont eux qui commandent sur le front et ils s’efforcent, malgré les ordres et en essayant d’obtenir leur changement, d’organiser la défense en profondeur, de manière à conserver, après le premier choc sur la ligne des cours d’eau, une certaine souplesse de manœuvre. De Gaulle va dans le même sens, en demandant le premier juin une autre disposition des chars. Ce débat ne recoupe pas nécessairement celui de l’armistice et toutes ces personnes peuvent s’opposer à Weygand, ou essayer de l’influencer, pour des raisons de simple tactique militaire mais Reynaud pourrait, devrait en tirer parti pour contrecarrer le général dans ses intentions politiques, s’il en avait la moindre intention concrète. Un homme tant soit peu désireux d’une poursuite de la guerre, en tout cas, n’aurait pas laissé passer une telle occasion : excipant de ses titres de président du conseil et de ministre de la Guerre il aurait fait aménager le réduit breton dès le 29 mai, comme un élément de cette « défense en profondeur » réclamée à cor et à cri par les spécialistes.

Sa note sur le sujet a tout d’un alibi. Il ne demande qu’une étude, et n’ordonne pas le moindre changement de dispositif à un Weygand qui, comme son prédécesseur quoique pour d’inverses raisons, commet l’aberration de ne pas prévoir de réserves. Jusqu’à son dernier souffle il écrira et réécrira sa version des choses, qu’on pourrait résumer ainsi : avec un tout petit peu plus de réussite, j’aurais été le Clemenceau de la seconde guerre, ou le Churchill français. Or, en cette veillée d’armes, une chance unique lui est donnée, qu’il gaspille. Il est à la remorque de Weygand : où en serait-on si Churchill s’était abrité derrière Ironside ?

Il y a donc dans le débat français quelque chose de profondément vicié : le chef militaire fait de la politique et le chef politique, au lieu d’ordonner, résiste, cherche des échappatoires à l’inexorable volonté de l’armée, tombée elle-même sous la coupe d’un autocrate inattentif aux avertissements des hommes de terrain.

On se prend à rêver de ce qu’eût fait le « Churchill français » : non seulement il n’eût pas toléré le moindre écart de l’armée ou, s’il avait dû le tolérer, il aurait aussitôt manigancé des parades, et non écrit des notes sans suite, mais il eût noué de fructueuses relations avec le Churchill anglais... qui alors n’eût pas été tout à fait Churchill car il eût été dépouillé de son plus grand chef-d’œuvre : exploiter jusqu’au bout l’incohérence de Reynaud pour mystifier son propre cabinet.

En effet, le premier Anglais va encore en ce mois de juin traverser des moments si pénibles et voir de si près la mort de son ministère, qu’on se dit qu’une personnalité du même ordre gouvernant à Paris aurait pu achever d’effaroucher ses collègues, alors que, de la confusion française, on va pouvoir tirer au jour le jour, comme pendant la « folle quinzaine », les plus déroutants effets.

Il faut dire maintenant, après avoir montré tout ce que Dunkerque sauvait, ce qu’il ne sauvait pas. Hitler avait, de la pire manière certes pour lui, progressé vers l’un de ses objectifs majeurs : séparer la France de l’Angleterre. De la séparation militaire à la scission politique il n’y avait qu’un pas, qu’il espérait bien franchir en signant, après une percée sur la Somme ou en Champagne, un rapide armistice, voire un traité de paix. La question de la flotte se serait sans doute posée très différemment de ce qui adviendra fin juin : dans une France abasourdie considérant Dunkerque comme une « désertion », il se serait peut-être trouvé un gouvernement heureux de céder des bateaux pour garder des provinces, et peu soucieux du sort d’une Angleterre présumée signer elle-même quelques jours plus tard. Ce scénario, dans l’air depuis le 25 mai, n’a nullement été rendu caduc par le sauvetage flamand.

Churchill en est tellement conscient qu’il va l’écrire en toutes lettres dans un de ses nombreux messages de détresse à Roosevelt, celui du 15 juin :

[Hitler] peut dire : « livrez la flotte intacte et je vous laisse l’Alsace-Lorraine » ou bien, au choix : « donnez-moi vos bateaux ou je détruis vos villes » 2.

Avant l’attaque il doit donc, de toute urgence, prouver à la France qu’il tient encore à elle et en obtenir du cabinet de guerre les moyens.

Mais il y a aussi du danger à miser sur ce tableau : en cas d’échec et de capitulation française, ô combien probable, ses adversaires seront plus forts pour dire que tout est perdu. Il faut donc aussi consolider l’idée qu’on ne cédera en aucun cas, et jouer sur un autre registre, celui de l’Angleterre sauvant seule la liberté du monde, ce qui passe par une certaine dose de discours et d’actes peu cléments envers la France. En fait, si celle-ci vit pour quelques jours une sorte de répit en attendant le choc, il n’y pas une seconde de repos pour les jouteurs à huis clos de Downing Street.

Dès que, dans l’après-midi du 30, la question des forces à envoyer en France vient sur le tapis3, le premier ministre attire l’attention sur les demandes françaises : divisions sur la Somme, aviation, coopération aux appels à Roosevelt et Mussolini. Il a l’impression que ce sont autant d’excuses pour quitter le combat en cas de refus. Il ne serait pas raisonnable de dégarnir pour l’heure le Royaume-Uni, au profit d’un front de la Somme auquel il ne croit pas. Les divisions envoyées

ne sauraient avoir un effet appréciable par rapport au gros des forces allemandes qui vont être prêtes, sous peu, à porter une attaque [...]. Il faut expliquer clairement que nous ne sommes pas en mesure d’envoyer des forces pour le moment. Je suggère que moi-même et le Lord du Sceau Privé, accompagnés du chef de l’État-major impérial, allions demain à Paris pour exposer cette position.

Telle est la genèse du conseil suprême du 31. Du coup, Chamberlain et Halifax sont sur la défensive, c’est eux qui disent qu’il faut expliquer tout ceci aux Français avec ménagement ! Halifax, avec une belle hypocrisie, souhaite qu’on souligne dans la réponse

que notre décision de ne pas envoyer de troupes immédiatement est motivée seulement par le fait qu’il n’y en a pas de prêtes 4.

Il faut attendre le 2 juin pour que Churchill assouplisse sa position, en invoquant le risque, si on ne ménage pas la France, de la voir devenir « non seulement neutre, mais hostile ». Il se heurte alors, au sujet des forces terrestres et aériennes qu’il propose de renvoyer en France, à de sévères limitations, tant de la part des chefs militaires - l’intervention de l’Air Marshall Dowding est devenue célèbre5 - que de celle des ministres. Il en tire parti aussitôt pour accréditer l’idée que si on garde ces moyens, c’est pour qu’ils soient employés à défendre l’Angleterre une fois qu’elle sera seule. Halifax se prête on ne peut mieux à la manœuvre : il est l’un des plus réservés sur l’envoi de forces et justifie sa position en disant qu’il y a « danger à diviser les moyens ». Visiblement, Edouard a décidé de se refaire une santé en rengainant ses propositions de paix immédiate, jusqu’à la prochaine étape de la déchéance française. Il soutient, en attendant, tout ce qui peut concourir à creuser un fossé entre les deux pays.

Mais, pour l’instant, Winston ne l’entend pas du tout de cette oreille. Il rédige même, dans la soirée du 3, le seul rappel à l’ordre qu’il ait jamais adressé par écrit à son ministre et il le fait, semble-t-il, sur un assez mauvais terrain :

J’ai, en tant que ministre de la Défense, une responsabilité primordiale dans les avis à donner au cabinet de guerre sur le regroupement et le déploiement de nos forces. [...] Si la France sortait de la guerre, ce serait parce que la Grande-Bretagne s’est montrée incapable de faire quoi que ce soit qui rappelle l’effort militaire qu’elle a consenti pendant la première année de la dernière guerre.

Arguant que la moindre des choses serait de reconstituer « un corps expéditionnaire nouveau et plus fort », il conclut en espérant recevoir pour sa formation « quelque aide », et en demandant qu’on lui laisse « la latitude de considérer la guerre comme un tout 6 ».

Vraie ou feinte colère ? Provocation, en tout cas. Halifax pourrait, devrait répondre que sa participation au cabinet de guerre n’a aucun sens s’il ne peut plus donner son avis sur les questions militaires, et s’enferrer dans son attitude, en répétant solennellement que l’Angleterre doit garder les moyens de sa défense - ce qui lui interdirait de déclarer ensuite cette défense impossible. Est-il impressionné par la résolution churchillienne ou a-t-il enfin vu le piège ? Toujours est-il que le lendemain il est beaucoup plus docile et accepte une proposition de Churchill, à vrai dire modeste : l’envoi d’une escadrille supplémentaire en France7. La montagne accouche d’une souris.

4 juin, jardins de Downing Street. Le premier ministre, marchant dans les allées avec Halifax et Butler, leur soumet démonstrativement le discours, aussitôt fameux, par lequel il se propose d’annoncer le soir même à la nation, après avoir fait valoir le bilan de Dunkerque, qu’elle aura à se battre « sur les plages et sur les landes, dans les champs et dans les rues ». Il les oblige malignement à agréer ce passage et ils le font d’une seule voix, d’après Butler. Mais Halifax note dans son journal qu’il a tout de même critiqué la péroraison du discours, au motif que cette idée d’une Angleterre luttant seule allait vexer Corbin, l’ambassadeur de France, et compliquer ses rapports avec lui. Piètre argument ! Il montre que Halifax ne peut à la fois s’opposer à l’envoi de forces en France et récuser l’idée que l’Angleterre peut continuer la guerre toute seule. Churchill en joue diaboliquement.

Mais il ne persiste pas très longtemps dans son intention d’envoyer des renforts outre-Manche. Le 5 juin en particulier, le jour où les Allemands attaquent, les Français se font très exigeants et très pressants, surtout en matière d’aviation. Churchill accorde deux puis quatre escadrilles, agissant depuis des bases britanniques : juste de quoi soutenir la partie du front tenue par les Anglais eux-mêmes, sur l’estuaire de la Somme. Lors des réunions des 5 et 6 juin, il ne fait aucune tentative pour obtenir davantage du cabinet8. On peut en conclure que les jours précédents il avait voulu renvoyer des forces, ou du moins en promettre, pour consolider l’alliance, mais qu’une fois la bataille déclenchée, comme il ne croit guère en la réussite alliée, et comme il se confirme que les Allemands y mettent les grands moyens, il devient beaucoup plus prudent.


1 Remarque de Jean Vanwelkenhuyzen (correspondance avec l’auteur).

2 The Complete Correspondence, Princeton, 1984, p. 49.

3 Cab 65/13, n° 148, p. 208.

4 Ibid., p. 209.

5 Cf. Claude Paillat, op. cit., t.5, p. 455-460.

6 Ch. Pap. 4/201, cité par Gilbert, op. cit., p. 459.

7 Cab 65/13 (n° 154).

8 Cf. Costello, op. cit.

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le 3 janvier 2009



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