Visite guidée . prof . TV . Invectives . Editos . Bio/chro/info . FDlivres . Articles/docs . Débats . Dialogue avec les oeuvres . Lettres . Forum .
Abonnement
Rechercher
Plan
Accueil
Contact
Liens

 

FDlivres

Churchill et les Français, ch. 14



L’HEURE DE DE GAULLE (5-10 JUIN)



revenir au début chapitre précédent

LE PARLEMENT FRANÇAIS est en vacances depuis le 22 mai. Les décisions urgentes incombent à quelques individus : Reynaud, Lebrun, Jeanneney, Herriot et Weygand pour leur fonction, Baudouin, Mandel et Campinchi pour leur influence, Pétain pour son prestige. De Gaulle n’est qu’un exécutant. Il va cesser de l’être, non pas le 18 juin, mais le 5, par sa nomination au poste de sous-secrétaire d’État à la Guerre : il retrouve alors sur Reynaud un pouvoir d’influence, exerçant en son nom l’une de ses trois fonctions, celle de ministre de la Guerre. Reynaud vient en effet de s’adjuger, outre la rue Saint-Dominique, le Quai d’Orsay, dont il laisse la gestion à Baudouin, pourvu lui aussi du titre de sous-secrétaire d’État, en mettant une fin définitive à la carrière ministérielle de Daladier.

Le silence de Cassandre

Étant admis d’une part que l’idée weygandienne de concentrer tous les moyens sur la Somme est la mère des catastrophes futures, que la mise en défense immédiate de la Bretagne et de l’Afrique du nord est depuis le 16 mai la seule décision militaire rationnelle pour qui repousse la sirène de l’armistice, d’autre part que de Gaulle, même s’il n’a pas toutes les informations, possède et la capacité d’analyse nécessaire pour tirer cette conclusion, et le franc-parler requis pour l’exposer sans relâche aux autorités civiles et militaires, on peut s’interroger sur le fait que rien, jusqu’au 8 juin, ni dans ses écrits d’époque ni dans ses actes connus, n’aille franchement à l’encontre de leur choix stratégique.

J’ai pris Gamelin en flagrant délit d’invention 1 lorsqu’il prétend avoir déconseillé à Doumenc, le 17 mai, l’acheminement vers la métropole de troupes basées en Afrique du nord, au nom des besoins futurs de la défense de ce territoire. De Gaulle est plus malin : pour dater son refus de l’armistice et sa décision de prôner une poursuite de la lutte dans l’empire colonial, il ne donne aucune précision de lieu ni d’interlocuteur. Moyennant quoi Gamelin est battu de vingt-quatre heures ! C’est le 16 mai en effet que la débâcle lui aurait inspiré de prophétiques réflexions :

Ah ! C’est trop bête ! La guerre commence infiniment mal. Il faut donc qu’elle continue. Il y a, pour cela, de l’espace dans le monde. Si je vis, je me battrai, où il faudra, tant qu’il faudra, jusqu’à ce que l’ennemi soit défait et lavée la tache nationale. Ce que j’ai pu faire, par la suite, c’est ce jour-là que je l’ai résolu 2.

Tout autre est le ton des textes d’alors, publiés dans les Lettres, notes et carnets. Il a d’abord du mal, comme tout l’état-major, à apprécier l’ampleur de l’attaque allemande. Le 3 mai il décrivait à Paul Reynaud les opérations futures comme une suite d’escarmouches sur des territoires limités : Suède, Balkans, Ukraine, Belgique3... Le 10, il voit encore les choses au travers de ce prisme :

Voici donc la guerre, la véritable guerre, commencée. Je serais, cependant, assez surpris si les opérations actuelles de Hollande et de Belgique devaient constituer vraiment la grande bataille franco-allemande. Cela viendra, à mon avis, un peu plus tard.

Cette lettre à sa femme est suivie d’une série d’autres, où le souci de la sécurité de la famille prend une place croissante, permettant d’étalonner sa prise de conscience de la défaite. Elle est très lente. Ainsi, le 15 mai, il ne conseille encore aucun repli à l’hôtesse de Colombey. Le 21, non plus. Il lui indique seulement de se tenir prête. On ignore ce qui a pu la décider au départ, toujours est-il que la lettre suivante, le 24, est adressée dans le Loiret.

En ce jour du Haltbefehl, de Gaulle écrit :

J’ai comme l’impression que la surprise est surmontée et que nous allons vers le rétablissement. Mais que de plumes nous aurons laissées et laisserons encore !

Il espère donc que les armées du nord tiendront, mais déconseille cependant à Yvonne de revenir à la Boisserie. Le 2 juin, une liste de régions, toutes situées dans l’Ouest, est proposée - dont la Bretagne, mais aussi la Charente : l’expéditeur ne pense pas alors spécialement au « réduit ». Ce même jour, de Gaulle livre une formule qui en dit long : il s’agit de rechercher « quelque chose de meublé pour attendre la fin de la crise ». Le 5 juin encore - tôt le matin puisqu’il ignore l’offensive allemande, déclenchée à l’aube -, il confirme ce conseil et l’assortit d’un nouveau point sur la situation :

À mon avis, le nouvel effort ennemi est imminent. Bien que j’aie l’espoir qu’il sera, pour nous, moins malheureux que le premier, il faut bien prévoir que cela tourne mal encore une fois. Aussi ne dois-tu pas retourner à Colombey pour le moment. Il te faut trouver pour l’été une villégiature, par exemple en Bretagne [...]. (souligné par moi)

Ces billets dessinent une vision très claire de la suite du combat : l’ennemi risque d’investir la région de Colombey, mais ne foulera en aucun cas les départements de l’ouest. De Gaulle pense probablement à une sorte de récidive du plan Schlieffen, une offensive axée vers la frontière suisse pour encercler les troupes de l’est. C’est bien, d’ailleurs, ce que fera le corps de Guderian à partir du 10 juin. Son rival français n’est pas très optimiste sur la possibilité de lui résister. Mais alors, pourquoi penser que les départements de l’ouest seront épargnés ?

Sur un plan moins domestique, on dispose, pour le début de juin, de deux lettres à Reynaud et d’une à Weygand4. Toutes trois affirment l’urgence de la création d’un véritable corps cuirassé, au commandement duquel de Gaulle se porte, auprès des deux autorités, candidat, à moins que Reynaud veuille bien lui confier un poste gouvernemental, avec de réels pouvoirs sur la conduite de la guerre. Sur la stratégie d’ensemble, la lettre du 1er juin à Reynaud indique que le corps cuirassé devrait prendre immédiatement l’offensive : « Il n’est pas trop tard. Mais il serait trop tard demain ». Effectivement, écrivant à Weygand le lendemain, il n’accorde plus aux blindés qu’un rôle défensif « en cas d’attaque et d’irruption stratégiques allemandes ». Plus loin, il évoque « la prochaine grande bataille défensive ou offensive ».

En vingt-quatre heures donc, le temps perdu et, peut-être, de nouveaux renseignements lui font perdre l’espoir que l’armée française puisse dans l’immédiat reprendre l’initiative. Il se résigne à ce que l’Allemagne décide de la suite. Soit elle attaque l’Angleterre et la France peut, et doit, enfoncer un corps cuirassé dans le flanc de l’assaillant, soit elle s’en prend à la France et ce corps aura une fonction de contre-attaque.

L’idée maîtresse de Weygand, suivant laquelle tout se joue sur la Somme et sur l’Aisne, n’est donc pas un instant remise en cause, le débat ne portant que sur le comment. Il faut donc, ici aussi, redresser la légende et corriger les Mémoires de guerre. En signalant au passage une étrange négligence chronologique, qui diffère de trois jours l’opération Dynamo :

Mais, le 30 mai, la bataille est virtuellement perdue. L’avant-veille, le roi et l’armée belges ont capitulé. À Dunkerque, l’armée britannique commence son embarquement. Ce qu’il reste des troupes françaises dans le nord essaie d’en faire autant ; retraite forcément désastreuse. Avant peu, l’ennemi entamera vers le sud la deuxième phase de son offensive contre un adversaire réduit d’un tiers et dépourvu, plus que jamais, des moyens de riposter aux forces mécaniques allemandes. Dans mon cantonnement de Picardie, je ne me fais pas d’illusions. Mais j’entends garder l’espérance. Si la situation ne peut être, en fin de compte, redressée dans la métropole, il faudra la rétablir ailleurs. L’Empire est là, qui offre son secours. La flotte est là, qui peut le couvrir. Le peuple est là qui, de toute manière, va subir l’invasion, mais dont la République peut susciter la résistance, terrible occasion d’unité [...]. Ces réflexions hantent mon esprit, tandis que, le 1er juin, je me rends à la convocation que m’adresse le général Weygand.

Ce passage, d’un ton bien différent des écrits de l’époque, prête en outre le flanc à une critique interne. La solution nord-africaine présuppose une décision clairement prise, à un moment donné. Si, comme on l’a tant dit depuis, « la Marne, en 1940, c’est la Méditerranée » et si de Gaulle est l’un des rares à l’avoir clairement vu, que ne nous dit-il à quel moment cette décision aurait dû intervenir, fût-ce sous la forme d’une planification, analogue à celle de Gort pour le repli vers Dunkerque ? Si on se contente de prévoir, comme il est dit ici, une défense en métropole avec tous les moyens et seulement en cas d’échec un « dernier recours » dans l’Empire, on se met dans le cas de Weygand à Dunkerque, menacé de tout perdre pour n’avoir envisagé aucune alternative à sa « manœuvre coordonnée ». Quant aux informations, si de Gaulle ignore peut-être tout du Haltbefehl et du comité de guerre du 25 mai, du moins a-t-il été aux premières loges pour constater, dès le 15, la tendance du haut commandement à sacrifier l’offensive vers le nord au profit d’un front sur la Somme, strictement défensif, dépourvu de toute perspective stratégique et de surcroît fort perméable. Weygand aurait dit à Baudouin le 24 mai que sa ligne Somme-Aisne ne serait jamais qu’un « mur de sable ». Ce n’est pas de Gaulle qui le contredirait : il a vu le chantier de trop près.

Une rencontre avec Weygand

L’état-major de Doumenc tient un registre minutieux de ses visiteurs. Grâce à cette pièce, conservée dans les archives privées du général, on sait que de Gaulle et Weygand arrivent à Montry dans la même minute, mais non pas ensemble, le 1er juin à 18 h 55, et que Weygand repart à 2O h 2O, pour la popote où il va dîner avec Doumenc. La sortie de De Gaulle a échappé au scribe. On ne le reverra plus avant le 8, entre 14 h 10 et 15 h 50.

Une note du 2 juin, signée Weygand, semble traduire, au moins en partie, la discussion. Elle porte essentiellement sur la transformation des DLC en DLM. Il s’agit d’une réorganisation interne des unités blindées : les éléments nouveaux qui leur sont affectés ne proviennent pas d’autres unités mais uniquement de l’« intérieur ». La conclusion est plus intéressante :

Enfin je prévois, d’autre part, la constitution de 3 États-Majors de Corps blindés, susceptibles d’encadrer deux ou plusieurs Divisions Légères Mécaniques ou Divisions cuirassées.

Dans le même dossier du fonds Doumenc on trouve aussi une note manuscrite du major général proposant quelques nominations ; on y relève le maintien du général Delestraint dans son commandement sur le terrain.

Il faut confronter ces mesures avec le courrier que de Gaulle lui-même envoie le 2 juin à son chef, pour confirmer ses propos de la veille5. Il lui fait les suggestions suivantes : retirer les divisions cuirassées aux armées, en réduire le nombre à trois compte tenu du matériel disponible, les grouper en un corps cuirassé confié à lui-même, remplacer à l’Inspection des chars le général Keller par le général Delestraint. On voit donc que Weygand retient un peu des propositions de De Gaulle, et en laisse beaucoup. Il laisse, surtout, l’intéressé à la tête de sa 4e DCR.

Place, maintenant, aux mémoires. Weygand, commentant ceux du général de Gaulle, s’excuse « de n’avoir gardé aucun souvenir » de la conversation du 1er juin6 et s’étonne qu’il ait pu faire état de « 1 200 chars modernes » alors qu’il en restait tout au plus 250. Dont acte : les documents d’époque montrent que de Gaulle voulait fusionner quatre DCR en trois, ce qui ne cadre guère avec l’existence de 1 200 chars. En revanche, l’amnésie de Weygand est bien suspecte, s’agissant d’une rencontre importante, demandée par lui, pour laquelle il fait preuve, en dépit de ses tâches, d’une grande exactitude, et dont il est sorti contrarié puisqu’on le voit repousser la plupart des demandes : autant de facteurs qui ne favorisent pas l’oubli. Mais le souvenir de De Gaulle est, lui, embelli, autant qu’est amplifié le nombre des blindés : il aurait proposé de les répartir en « deux groupements », le principal, au nord de Paris, confié à Delestraint, l’autre au sud de Reims, dont il ne précise pas qui l’aurait commandé, pas plus qu’il n’indique quel emploi aurait été le sien7. Il vaut mieux se fier à sa lettre du 2 juin :

Ces trois divisions devraient être constituées en un corps cuirassé, dont l’état-major existe d’ailleurs déjà, et qui serait notre marteau à nous dans la prochaine grande bataille offensive ou défensive. Sans aucune modestie mais avec la conscience d’en être capable, je me propose pour commander ce corps.

Ce texte montre que de Gaulle - tout comme Churchill - place son espoir dans un assaut allemand contre les Iles britanniques. Son souci primordial est qu’alors la France agace au maximum les flancs du monstre, et qu’au lieu de rester frileusement tapie sous la ligne Weygand elle livre une « bataille offensive », pour laquelle la réunion hâtive d’un corps blindé prendrait tout son sens. Si en revanche l’ennemi se tourne vers la France, on ne voit pas bien ce qu’on peut bien espérer d’autre qu’un baroud d’honneur.

Force est donc de constater que de Gaulle en use avec Weygand fin mai exactement comme avec Gamelin fin avril : en attendant que Reynaud se décide à lui trouver un emploi permettant d’agir, il se fait promouvoir et décorer par le commandant en chef8, qu’il essaie d’influencer mais sans jamais le critiquer, dans l’espoir de regrouper sous ses ordres la totalité des blindés français.

Poursuivre la lutte, où et contre qui ?

De Gaulle et Weygand sont solidaires, en ces journées d’embarquement dunkerquois, d’escarmouches sur la Somme et d’attente du choc décisif sur ce même fleuve. Mieux placé encore que son chef pour mesurer l’impossibilité d’une longue résistance et la rapidité des dégâts que vont à nouveau causer les Panzer, de Gaulle, qui suspend pour quelques semaines sa carrière de Cassandre, épouse l’attitude weygandienne pour le meilleur et pour le pire - ce qui ne sera pas pour rien dans l’acrimonie du divorce.

À présenter ainsi son comportement, on pourrait le croire dicté par l’arrivisme : « Le monde peut crouler, je veux mes chars... ou ma carrière politique. » Ses adversaires ne s’en sont d’ailleurs pas fait faute. Mais c’est, là encore, préférer la paresse d’un jugement sommaire à la savante patience du chercheur, qui reconstitue ce qui était, tel jour précis, pensable.

Il faudrait d’abord se souvenir que de Gaulle est un homme, et ses ennemis n’y ont pas moins de peine que ses thuriféraires. Étant homme, il est tributaire des autres, pour son information, ses analyses, ses décisions. Dans la période considérée, tout indique qu’il fait sienne l’idée que la guerre va bientôt cesser, faute de combattants, à moins que Hitler ne fasse la faute d’attaquer l’Angleterre.

De même qu’il manque à sa démonstration une claire prise de position sur la date à laquelle il aurait convenu de programmer le repli vers l’Afrique, de même il nous laisse ignorer à quel moment il a été convaincu de la détermination britannique. Le 18 juin, il arc-boutera sa volonté de résistance à celle de la Grande-Bretagne. Or, dans ses mémoires mêmes, il n’arrive pas à se déprendre de l’idée que Dunkerque était une manifestation d’indépendance des Britanniques, l’effet, comme la capitulation belge, d’une « force centrifuge », ayant son origine dans l’« inhibition morale » des chefs français frappés de stupeur par la « force mécanique ». La phrase vaut d’être pesée :

Dès lors les forces centrifuges vont, bientôt, se révéler. Le roi des Belges ne tardera pas à envisager la reddition ; lord Gort, le rembarquement ; le général Weygand, l’armistice 9.

Le 5 juin, invoquant dans sa lettre à Yvonne la possibilité d’une défaite, il lui conseille tout de même de s’installer dans l’Ouest, « par exemple en Bretagne ». Non seulement il croit alors l’armistice très proche mais il est persuadé que l’Angleterre s’y associera, sinon il prévoirait que les Allemands vont se dépêcher d’occuper les côtes de l’Atlantique.

On ne saurait surestimer l’importance, pour l’Allemagne, du contrôle de la côte bretonne en cas de guerre contre l’Angleterre. L’amiral allemand Wegener avait en 1925, montré « qu’une des conséquences de la bataille de la Marne avait été de priver la flotte de haute mer allemande de la base de Brest10 ». Il est improbable que ces considérations, qui vont jouer un rôle primordial dans l’idée de « réduit breton », aient pu échapper à de Gaulle avant le 6 juin. Si le 5 il prévoit à la fois la victoire allemande dans la bataille de la Somme et la persistance du calme en Bretagne, c’est qu’il est certain que la première provoquera l’arrêt de la guerre.

Revenons vers le 25 mai. Ce jour-là, comme tout le monde, de Gaulle se méfie des Anglais qui ont bien l’air, depuis l’affaire d’Arras, de vouloir récupérer leur mise. Churchill ne peut être pour lui qu’un Anglais banal, peut-être un peu plus orgueilleux que les autres, plus attaché à relever le prestige de ses armes pour obtenir les meilleures conditions de paix possibles. Il va, lui, s’efforcer d’obtenir la même chose de Reynaud et de Weygand. Regrouper enfin les chars, c’est une tâche qui est toujours de saison, même à la veille d’un armistice. Cela redonnerait un peu de lustre et de crédit à la France, dans la grande partie diplomatique qu’on croit déjà à moitié ouverte. C’est la moins mauvaise façon de sauvegarder l’avenir. De Gaulle s’installe comme un coucou dans le « sauver l’honneur » weygandien. Il va essayer de sauver au passage quelques réalités plus matérielles.

Mussolini, quel que soit son désir d’une guerre, ne peut la faire seul. Churchill lui-même n’en montre aucune impatience, il est heureux de prolonger par tous les expédients l’invasion du territoire français et l’agonie du gouvernement Reynaud. Mais la France, pas davantage, ne peut lutter seule ! La défense de l’Afrique, pour quoi faire ? Pour se mettre avec quinze ans d’avance dans la situation de la guerre d’Algérie, en s’efforçant de tenir le Maghreb contre un univers hostile ou goguenard ? Si la France paraissait prolonger bêtement la lutte face à une Allemagne dont toutes les autres puissances salueraient la « modération », elle emprunterait une voie sans issue. L’Espagne elle-même, qui considère la présence du drapeau tricolore à son midi comme une humiliation historique, se départirait alors de son expectative pour se joindre à l’assaillant. De Gaulle est plus éloigné que quiconque de prôner une telle témérité. Il a peu de goût pour l’idéalisme d’un Don Quichotte et si l’on veut s’en convaincre il n’est que d’étudier ses rapports avec les Anglo-Saxons tout au long de la guerre : il se dressera le plus haut possible sur ses ergots gaulois mais évitera soigneusement la rupture, qui recréerait l’inégal tête-à-tête franco-allemand, tout en justifiant Vichy. Si donc, pour l’instant, les Anglo-Saxons souhaitent une trêve, il faut la souhaiter avec eux. S’il avait été sexagénaire et chef d’État, de Gaulle aurait peut-être mis bruyamment la « voix de la France » sur l’autre plateau de la balance. À son âge, avec son grade tout neuf de général, il ne peut que suivre le mouvement, tout en essayant d’accomplir au mieux ses missions.

Comme le remarque finement Maurice Schumann, c’est son titre de sous-ministre qui lui donnera « l’audace de désobéir » car l’opposition est « dans la nature du métier politique 11 ». Il faut ajouter la rencontre du chef politique sexagénaire d’un puissant pays sur lequel il avait l’intuition de pouvoir s’appuyer. Mais si Churchill n’est qu’un ministre anglais comme les autres, juste un peu plus intelligent dans son égoïsme national et, surtout, fragile et menacé de perdre le pouvoir pour peu qu’il s’obstine à rejeter l’appeasement, s’il est par exemple aussi beau parleur et médiocre réalisateur que Reynaud, pas d’hésitation : il faut coller aux capitulards anglo-saxons, et après tout une bonne déroute subie en commun peut les obliger à tirer désormais dans le même sens que la France et à comprendre, mieux qu’au cours de l’entre-deux-guerres, que son abaissement ne profite à personne. Dès lors l’espoir de la revanche ne sera pas si lointain : en parfait connaisseur des balancements de l’histoire européenne, notamment ceux de l’époque révolutionnaire et impériale, de Gaulle doit estimer que Hitler n’est pas si bien parti, et se trouvera aussi empêtré de ses victoires qu’un Napoléon. Il ne pourra plus compter sur la surprise stratégique de ses blindés puisque désormais les états-majors les plus obtus se mettront à l’école des De Gaulle et des Guderian. Le pacte germano-soviétique se rompra d’une manière ou d’une autre. Le dernier mot n’est pas dit : on pourrait transposer au 25 mai l’appel du 18 juin en ne changeant que quelques phrases, la principale différence étant qu’alors il aurait été prononcé in petto.

Tous ensemble autour du tapis vert, Churchill et Reynaud, Roosevelt et Mussolini, bien serrés face à un Hitler qui n’a pas intérêt à abuser de son triomphe : voilà la phase prochaine, après le baroud de la Somme. Yvonne de Gaulle peut s’installer sereinement dans son meublé breton. Il y aura une revanche, sans doute assez proche, et elle sera alors la femme du général en chef, celui que la défaite aura entre tous distingué.

Mais un événement inattendu de beaucoup, même de Churchill, va donner un tour nouveau à la guerre.

L’armée plie mais ne rompt pas

On a tellement dit que l’armée française avait été dans cette guerre inférieure à sa tâche et c’est, globalement, tellement vrai, qu’un fait a été sous-estimé : la surprenante résistance de la ligne Somme-Aisne les 5 et 6 juin puis de toute l’armée, sur des positions improvisées, jusqu’au 25 juin et parfois au-delà.

C’est un des mérites de Jean-Louis Crémieux-Brilhac d’avoir mis en lumière la réaction profonde qui parcourt le peuple français, à l’annonce des premières défaites et au spectacle d’une Allemagne prête à envahir le territoire. Les troupes déployées le long de la ligne Somme-Aisne après les défaites subies dans le nord retrouvent un moral excellent, elles ont le désir de vendre cher au « Boche » chaque mètre de territoire12. Weygand, qui a souhaité cet ultime combat « pour l’honneur », ne pensait certainement pas être si bien entendu. La résistance ne dure, certes, que deux jours, si on considère l’intégrité de la ligne, irrémédiablement percée le 6 au soir. Mais personne ne baisse les bras. Les unités françaises continuent de poser d’ardus problèmes à toute avancée allemande. Weygand lui-même est entraîné par le courant : lui qui voulait arrêter tout dès qu’aurait lieu cette percée et, en conséquence, interdisait toute retraite, le voilà obligé, par une dure fronde des généraux et notamment de Besson, à avaliser le 6 au soir le repli de l’armée Frère, et les autres s’autorisent dès lors à faire de même quand la nécessité militaire l’exige13.

Personne n’avait prévu un tel scénario, ni en France ni ailleurs. Sur le plan militaire, il apporte des questions cruciales, qu’il faudrait trancher rapidement : si on se replie, que faire des troupes de la ligne Maginot, dangereusement exposées ? Peut-on s’appuyer sur Paris, combien de temps et de quelle manière ? La réédition d’un siège comme celui de 1870 est-elle concevable dans les conditions nouvelles de la guerre ? Est-elle politiquement acceptable au lendemain du Front populaire, et par qui ?

Pour l’étranger, les problèmes ne sont pas moins épineux. Cette résistance française est une bonne surprise pour deux hommes qui souhaitent la prolongation de la guerre, Churchill et Mussolini. Elle est un casse-tête pour ceux qui spéculaient sur son proche arrêt : Hitler et Roosevelt.

Le président va se reprendre à croire en la France, et le faire bruyamment savoir. Du coup Paul Reynaud, plus atlantiste qu’anglophile, se trouve contraint d’attendre, et de redonner quelques signes de bellicisme dont la promotion de De Gaulle, le 5 au soir, est le premier et le plus lourd de conséquences... sans qu’il l’ait nullement souhaité.

La charnière du 6 juin

Claude Gruson est envoyé par son chef de cabinet pour accueillir de Gaulle, le 6 juin, à la porte du ministère de la Guerre. Il le conduit rapidement jusqu’au bureau de Reynaud. Mais chemin faisant, le nouveau secrétaire d’État désigne les pièces dont il aura besoin et leur donne une affectation. Or l’endroit, qui héberge la présidence du conseil et reçoit aussi, en ce jour, le cabinet des Affaires étrangères, est déjà surchargé. De Gaulle, en particulier, annexe le bureau de Margerie, qui prendra la chose assez mal. L’auteur de ce témoignage14 se demande depuis un demi-siècle si ce comportement « ingérable » relevait du caractère de De Gaulle, ou seulement du mépris dans lequel il tenait ceux qui, en son absence, avaient constitué l’entourage de Reynaud.

La deuxième hypothèse, en tout cas, est fondée. De Gaulle, qui a exigé par lettre le 3 des « pouvoirs réels sur la conduite de la guerre », faute de quoi il resterait aux armées, interprète sa nomination comme une satisfaction donnée à ce désir. Il n’est pas moins abrupt avec Villelume et lui déclare non sans humour qu’il est « heureux de l’avoir sous ses ordres », ce qui amène le colonel à solliciter l’arbitrage de Reynaud. Lequel répond que Villelume, en tant que chef du cabinet, n’est subordonné qu’au ministre et non au secrétaire d’État 15.

La sentence est juridiquement parfaite. Mais, s’il existe des secrétaires d’État, c’est pour décharger les ministres d’un certain nombre de tâches, dans un secteur particulier - et ils sont alors subordonnés, pour les problèmes d’ensemble, au chef de cabinet, interprète des volontés du ministre. Si le ministre est aussi président du conseil, on peut concevoir que le secrétaire exerce en son nom l’ensemble de ses responsabilités. C’est bien cette fonction que prend, le même jour, Baudouin au Quai d’Orsay. Dans ces conditions, il est absurde de nommer secrétaire d’État quelqu’un qui est en désaccord fondamental avec le chef de cabinet ; ou bien, comme le dit très bien de Gaulle, cela veut dire que le chef de cabinet passe sous les ordres du secrétaire d’État.

L’arbitrage de Reynaud rend donc inopérante la nomination de De Gaulle, en donnant aux conseillers pacifistes toute latitude de l’entraver. Va-t-il, comme le 25 avril, claquer la porte ? Mais les temps sont autres, l’urgence est là. De Gaulle choisit de faire front, de relever le défi d’une guerre de tranchées dans les bureaux. Il contre-attaque en faisant ajouter, sur le décret de sa nomination, la « Défense nationale » à la « Guerre », ce qui permet d’élargir presque à l’infini son champ d’intervention 16.

Les archives Reynaud contiennent un inédit du général de Gaulle. Peu de textes sont restés aussi fâcheusement méconnus. On le trouvera ci-après (annexe 2, p. 584).

Commençons par la mention marginale : Reynaud écrit qu’il a discuté du réduit breton avec de Gaulle le 7 juin - ce que confirme le témoignage de Villelume17. Le texte est un projet de décret gouvernemental qui traduit cette discussion en actes. Il s’agit d’organiser le repli des troupes françaises, de manière à rendre possible la continuation de la guerre en Afrique du Nord, voire ailleurs.

Première surprise : il n’y a là nul pari sur la possibilité de « tenir » une région quelconque, fût-ce l’Afrique du Nord. Le propos se limite à la définition d’une stratégie d’usure, vendant chèrement chaque pouce du territoire et des colonies dans l’espoir que les « secours extérieurs » aient le temps de s’organiser et d’intervenir. Une double épreuve en somme, pour les nerfs de Hitler et ceux de Roosevelt. L’auteur s’appuie sur le comportement même de l’armée française, qui amorce malgré Weygand un repli intelligent et combatif.

Corollaire : de Gaulle ne privilégie pas le réduit breton. Il met au contraire ce chantier sur le même plan qu’un autre, le « réduit aquitain » derrière le canal du Midi. Il retient certes l’idée de replier le gouvernement en Bretagne mais tout à la fin, sans conviction et sans entrer dans le débat qui agitera les milieux gouvernementaux sur la destination de leur exode : Quimper ou Bordeaux18 ? Mieux : sa formulation présuppose des étapes dans le repli et il ne paraît rien avoir contre le projet, alors très avancé, d’un arrêt à Tours. Mais probablement faut-il comprendre que de Gaulle ne songe pas à une évacuation précipitée de Paris. L’ennemi, dit-il, voudra s’y attaquer avant d’opter entre l’est et l’ouest pour la suite de son offensive : il a donc bien l’air de suggérer que Paris sera défendu et qu’en conséquence son évacuation ne presse pas.

Ce qui frappe surtout, c’est une vision d’ensemble du théâtre des opérations, et du lien nécessaire entre les combats d’une part, les travaux de défense et les industries d’armement de l’autre. De Gaulle propose tout bonnement de chambouler les dispositions de Weygand, en transformant, enfin, la bataille « sur place et pour l’honneur » en un mouvement évolutif. Pour rattraper le temps perdu, il entreprend de s’arroger lui-même, du haut de son secrétariat d’État, un pouvoir souverain d’arbitrage entre tous les ministres concernés. Ce chapitre inédit de sa geste pourrait s’intituler : De la transformation d’un sous-secrétariat d’État en une préfiguration de l’Élysée.

Les Mémoires de guerre sont discrets sur ce document et, a fortiori, sur l’heure de sa rédaction. L’auteur dit avoir travaillé le soir du 8 à un « plan d’évacuation ». Mais c’est dans la journée (entre 14 h 10 et 15 h 50, d’après les papiers Doumenc - cf. supra p. 437) qu’il a fait une fameuse visite à Montry, pour rencontrer Weygand. C’est la rupture : soit que de Gaulle ait présenté sa note, soit qu’il en ait dit la future teneur, le général en chef refuse d’envisager toute défense hors de la métropole. Le sous-ministre demande aussitôt au président du conseil, ministre de la Guerre, de le remplacer, et avance pour la succession le nom d’Huntziger. Reynaud accepte le principe mais déclare vouloir en différer l’application, « impossible pour le moment19 ». De Gaulle reviendra à la charge le 11 et sera autorisé à proposer le poste à l’intéressé, sans plus d’effet pratique.

À lire et relire la documentation publiée, on aurait pu croire - et beaucoup d’antigaullistes l’ont dit ou insinué - que la résistance était une idée entièrement soufflée à de Gaulle par Winston Churchill : cela permet d’accréditer l’idée, très florissante au lendemain du 18 juin, d’un « de Gaulle agent anglais ». Ce texte remet les montres à l’heure : de Gaulle, qui ne fait la connaissance de Churchill que le 9, écrit le 8 juin 1940 un texte déjà entièrement résistant, fondé sur l’idée que l’Angleterre va se maintenir dans la guerre et que la France doit s’agripper à elle, en tâchant de garder au moins l’Afrique du nord. Cette voie est extrêmement périlleuse pour la France si on suppose qu’à un moment ou à un autre l’Angleterre va céder, et se résigner à une paix de compromis. Toute la justification de l’armistice tient dans ce risque. Il faut, pour que de Gaulle le prenne, et s’acharne ce jour-là à le faire prendre à son pays, qu’il ait déjà une grande confiance en Churchill : qu’il croie non seulement à sa résolution, mais à ses chances de durée politique. Or ces choses, il ne les connaît encore qu’à travers Reynaud. Nous n’avons aucune raison de supposer que celui-ci a défendu les Anglais avec plus de flamme face à de Gaulle que face à Weygand. La différence entre les deux militaires tient donc en ceci que de Gaulle a interprété plus justement que Weygand les confidences de Reynaud sur la situation anglaise.

Voilà donc la confirmation de ce que Maurice Schumann a senti et, peut-être, su : c’est son entrée au gouvernement qui détache de Gaulle de la stratégie de Weygand et l’oriente vers l’idée d’une continuation de la lutte. Celui qui le 5 écrivait à sa femme d’aller, pour l’été, « en Bretagne par exemple » pose le 8 l’alternative : l’ennemi peut continuer son action en cas de percée décisive, soit en encerclant la ligne Maginot, « soit en exploitant rapidement en direction des ports de l’Atlantique ». Le subordonné à présent parle en maître, et en responsable. Les plans, c’est lui, et dès maintenant ils excluent l’armistice, pariant sur une ténacité anglaise qu’ils visent d’ailleurs certainement, entre autres buts, à renforcer.

On est donc tenté d’ajouter foi aux souvenirs de Girard de Charbonnières, lorsqu’il déclare ne pas se rappeler les mots que de Gaulle prononça le 9 juin devant lui, mais affirme qu’alors il entendit pour la première fois « sérieusement évoquer la possibilité, en cas de débâcle complète des forces françaises, d’une poursuite de la guerre en Afrique du Nord20 ».

Un autre précieux témoignage est fourni par Élisabeth de Miribel. Elle est certaine d’avoir rencontré de Gaulle « avant le 18 juin », jour où elle s’engage dans la France Libre en assurant, la première, le secrétariat du général. Elle a été mise en contact avec lui par son ami d’enfance Geoffroy de Courcel, à présent diplomate, lieutenant de réserve et officier d’ordonnance du nouveau sous-secrétaire d’État. Elle-même travaille à Londres au sein de la mission économique que dirige Paul Morand. Geoffroy l’a appelée de Londres un matin de juin pour lui donner des nouvelles familiales, et aussi pour lui demander une liste des membres des différentes missions françaises en Angleterre ; elle l’a apportée, et a fait alors la connaissance du général. Beaucoup plus tard, Geoffroy de Courcel s’efforcera de démontrer que la rencontre n’a pas pu avoir lieu le 921 : dans la correspondance qu’il échange à la fin des années soixante-dix avec Élisabeth de Miribel se lit la crainte qu’une demande, ce jour-là, de la liste des membres des missions fasse apparaître la France Libre sous l’aspect d’une conspiration ourdie de longue main. Mais quand situer l’épisode ? Le 16, date du voyage suivant des deux hommes à Londres, leur emploi du temps est bien connu, et ne laisse guère de place. Le 17, tout le monde s’accorde à dire qu’Élisabeth ne reçoit qu’un appel, où le rendez-vous est pris pour le lendemain.

Mais Geoffroy de Courcel me semble, comme tant d’autres personnes qui évoquent cette période, avoir péché par une vision finaliste de l’histoire. En fait, cette demande de liste, stupéfiante si on songe au sens qu’elle aurait eu, le 9 juin, dans les conditions du 18, en a tout simplement un autre, le 9. De Gaulle vient sur le sol anglais pour resserrer la coopération des deux pays. Il se veut, comme il l’a écrit le 8, le maître d’œuvre d’une nouvelle mobilisation des énergies nationales. Beaucoup de questions devront être traitées en étroite union avec l’allié : quoi de plus normal que de savoir quels agents français, à Londres, devront être sollicités pour établir les contacts ? Ajoutons que, le 18 juin et les jours suivants, il laisse les membres des missions venir à lui, ce qu’ils font en nombre infime, et que rien ne donne à penser qu’il ait alors fait usage d’une liste.

L’énigme Huntziger

Venons-en donc à ce que de Gaulle dit le 9 devant Élisabeth, plutôt qu’à son adresse :

Munie des renseignements requis, je frappe à la porte. Je me trouve en présence de Charles de Gaulle. Il m’apparaît immense. Un homme de haute stature, que son uniforme de campagne : bottes et leggins, rend plus grand encore. Il m’accueille dans une pièce claire, avec simplicité et courtoisie. Sur une table roulante, le thé est servi. Je lui remets mon dossier. Il m’interroge sur l’état d’esprit de la mission Morand. Je réponds de mon mieux, très intimidée. Et tout d’un coup, il se met à parler, comme pour un interlocuteur invisible. Les mots passent par-dessus ma tête. En quelques phrases nettes et tranchantes, il évoque le danger d’une défaite immense. Il brosse un tableau très noir de ce qui nous attend et stigmatise l’esprit petit-bourgeois qui règne parmi nos chefs militaires. Il évoque le pessimisme d’un Weygand, qui ne croit plus à la victoire et qui n’envisage même pas la possibilité de résister en Afrique du Nord 22.

Ce langage est à coup sûr du 9 : de Gaulle était encore tout retourné de son entretien avec Weygand. Mais c’est intéressant, cela : un indice qu’avant le 8 il avait sur lui quelques illusions. Il est tombé de haut en voyant que, dans l’hypothèse d’un maintien en guerre du Royaume-Uni, c’est de la France que viendrait l’abandon, et en particulier de ses chefs militaires. À cet égard la lettre du 3 juin à Reynaud, déjà citée, est éclairante. Il n’entrevoit pas encore la pression que Pétain et Weygand exercent dans le sens de l’armistice, il ne redoute, encore et toujours, que leurs idées militaires :

[...] Une fois devenu le maître, vous nous abandonnez aux hommes d’autrefois. Je ne méconnais ni leur gloire passée, ni leur mérite de jadis. Mais je dis que ces hommes d’autrefois - si on les laisse faire - perdent cette guerre nouvelle.

[...] Les hommes d’autrefois me redoutent parce qu’ils savent que j’ai raison et que je possède le dynamisme nécessaire pour leur forcer la main. Ils font donc tout, aujourd’hui, comme hier - et peut-être de très bonne foi
-  pour m’empêcher d’accéder au poste où je pourrais agir avec vous
.

Plus question, après l’entrevue du 8 juin, de créditer Weygand de la bonne foi qu’on s’efforçait encore de lui reconnaître après celle du 1er.

Voilà des éléments qui permettent de rendre justice à de Gaulle sur un point qui lui a valu plus de sarcasmes encore que le réduit breton ou l’idée de poursuivre la guerre en Afrique du nord : l’idée de nommer Huntziger en remplacement de Weygand.

Il était impossible de trouver un plus parfait raté 23. Charles Huntziger, après une carrière coloniale, avait pris la tête de la IIe armée, qui gardait à la fois l’extrémité nord de la ligne Maginot et le secteur de Sedan. Il y avait étalé la plus totale impéritie, tant pendant la drôle de guerre en restant sourd, notamment, aux avertissements de Pierre Taittinger sur l’urgence d’un renforcement des défenses, que pendant la bataille. Les papiers Doumenc ont révélé qu’en sus de sa passivité devant l’attaque allemande il avait fait preuve de la plus insigne mauvaise foi. Il justifiait son inaction en informant le GQG de puissantes attaques allemandes, vaillamment repoussées, dans des secteurs où en fait il ne se passait rien24. Il avait, du coup, gagné encore du galon dans la défaite, accédant en juin au commandement du groupe d’armées du Centre.

Si de Gaulle a probablement ignoré une partie des fautes du personnage, il a dû en connaître ou en subodorer bon nombre. Mais son choix doit être replacé dans le contexte de la déception brutale infligée par Weygand. Il indique dans ses Mémoires25 qu’avant de quitter Montry le 8 il a parlé à divers officiers et conclu que personne ne se battait plus pour la victoire. Ce qu’il recherche alors c’est un choc psychologique : Pour orienter les esprits et les courages vers la continuation de la guerre dans l’Empire, l’intervention du gouvernement était immédiatement nécessaire. C’est alors qu’il conseille à Reynaud le nom d’Huntziger, en argumentant :

- En fait de suite, lui dis-je, je ne vois maintenant qu’Huntziger. Bien qu’il n’ait pas tout pour lui, il est capable, à mon avis, de s’élever jusqu’au plan d’une stratégie mondiale.

Il est possible que de Gaulle ait cru que la carrière coloniale d’Huntziger puisse faciliter certaines choses. Plus, sans doute, en raison de sa connaissance d’un certain nombre de cadres de l’Empire, que de ses capacités. Mais sur le plan français aussi, ce sont probablement les facteurs humains qui jouent le plus dans cette étrange suggestion. De Gaulle s’attaque au roc d’une armée subjuguée par Weygand. Pour changer radicalement ses objectifs en affirmant l’autorité du gouvernement, c’est-à-dire du sous-secrétaire d’État à la Défense, il faut débaucher dans les plus brefs délais l’un de ses principaux chefs. À la limite, peu importe lequel. Huntziger est le plus mondain, le plus arriviste, et l’un des mieux introduits dans l’entourage de Reynaud, où il a la faveur de Villelume26 : c’est de lui qu’on peut espérer qu’il préfère instantanément la carrière à l’esprit de corps. La mort de l’intéressé en 1941, alors qu’il était ministre de Pétain, a empêché une confrontation entre le témoignage de De Gaulle et le sien. Mais il semble bien, malgré les démentis alambiqués de Weygand, Massis et Benoist-Méchin27, que le calcul du secrétaire d’État ait été juste et que, le 11 juin à Arcis-sur-Aube, Huntziger ait donné à de Gaulle son acceptation28. S’il a déclaré le contraire à ces trois personnes, c’est évidemment parce que Reynaud n’avait pas donné suite, alors que de Gaulle lui avait présenté sa nomination comme imminente : « Vous allez recevoir les ordres du gouvernement ». Ne voyant rien venir, sauf peut-être quelque émissaire inquiet de Weygand, l’ex-futur généralissime, penaud, n’avait pu que se vanter d’avoir éconduit de Gaulle.

Mais revenons à Londres et quittons le monologue proféré devant Élisabeth de Miribel pour un autre, subi.

La rencontre du siècle

Je demande l’indulgence pour ce titre. Je ne prétends pas que le 9 juin 1940 se produit l’événement le plus important du XXe siècle. Mais j’aimerais bien qu’on me dise, après m’avoir lu, quelle rencontre entre deux hommes d’État a eu plus de conséquences pour leurs deux pays, et même pour la planète.

D’après Margerie, qui assistait aux côtés de Courcel à leur premier entretien, c’est l’Anglais qui a parlé presque tout le temps, arpentant son bureau de long en large, tandis que les trois visiteurs le suivaient des yeux comme s’ils eussent assisté « à un match de tennis29 ». S’il faut en croire de Gaulle, il a enfin trouvé le Chef qu’il cherchait vainement en France depuis qu’il en avait esquissé le portrait dans le Fil de l’épée :

M. Churchill me reçut à Downing Street. L’impression que j’en ressentis m’affermit dans ma conviction que la Grande-Bretagne, conduite par un pareil lutteur, ne fléchirait certainement pas. M. Churchill me parut être de plain-pied avec la tâche la plus rude, pourvu qu’elle fût aussi grandiose. L’assurance de son jugement, sa grande culture, la connaissance qu’il avait de la plupart des sujets, des pays, des hommes, qui se trouvaient en cause, enfin sa passion pour les problèmes propres à la guerre, s’y déployaient à leur aise. Par-dessus tout, il était, de par son caractère, fait pour agir, risquer, jouer le rôle, très carrément et sans scrupule. Bref, je le trouvai bien assis à sa place de guide et de chef. Telles furent mes premières impressions.

La suite ne fit que les confirmer, en me révélant, en outre, l’éloquence propre à M. Churchill et l’usage qu’il savait en faire. Quel que fût son auditoire : foule, assemblée, conseil, voire interlocuteur unique, qu’il se trouvât devant un micro, à la tribune, à table, ou derrière un bureau, le flot original, poétique, émouvant, de ses idées, arguments, sentiments lui procurait un ascendant presque infaillible dans l’ambiance dramatique où haletait le pauvre monde. En politique éprouvé, il jouait de ce don angélique et diabolique pour remuer la lourde pâte anglaise aussi bien que pour frapper l’esprit des étrangers. Il n’était pas jusqu’à l’humour dont il assaisonnait ses gestes et propos et à la manière dont il utilisait tantôt la bonne grâce et tantôt la colère qui ne fissent sentir à quel point il maîtrisait le jeu terrible où il était engagé.

[...] Winston Churchill m’apparut, d’un bout à l’autre du drame, comme le grand champion d’une grande entreprise et le grand artiste d’une grande Histoire30. Mais justement : il n’est que de lire Le Fil de l’épée et les autres ouvrages du de Gaulle d’avant-guerre pour mesurer l’enrichissement que Churchill a apporté à sa conception du chef et, partant, de son propre rôle. De Gaulle, jusque-là, était indéfectiblement sérieux. Son livre est une dissertation bergsonienne souvent plus lourde que le modèle, heureusement agrémentée par la pertinence et la variété des réminiscences littéraires, et vivifiée par l’unité de la pensée. Point d’humour, ni de jeu, ni de poésie. Et surtout, aucun éloge de l’absence de scrupule. Toute entière fondée sur la volonté et le caractère, sa conception du chef restait idéale. Sans doute même peut-on faire cette critique à la note du 8 : elle est théoriquement parfaite, sauf que Reynaud ne peut pas la signer, ni Weygand y obéir. Comment le chef peut-il trouver le chemin de l’action quand il est entouré de collaborateurs et de supérieurs peu pugnaces, qui ont la capacité de l’entraver ? Seul Churchill lui a enseigné la recette, peut-être en lui révélant, à coup sûr en lui suggérant, comment depuis le 15 mars 1939 il avait remué la paire Chamberlain-Halifax, pâte anglaise des plus lourdes, en dissociant ses éléments.

Pour en savoir plus sur ce qui s’est dit, on dispose du témoignage indirect de Maurice Dejean, sans doute renseigné par Margerie dès son retour :

Le second [de Gaulle] considère que toutes les forces disponibles doivent être engagées dans la bataille actuelle, le premier [Churchill] qu’il faut distinguer entre la bataille et la guerre et donc qu’il ne faut pas compromettre, dans la bataille d’aujourd’hui, un instrument de combat qui sera essentiel demain. Sans les industries du Royaume-Uni, dont la protection ne peut être assurée que par l’aviation de chasse britannique, la continuation de la guerre deviendra difficile 31.

On retrouve ici l’écho de ce que Churchill disait le 7 devant le cabinet :

Soit nous estimons que la bataille présente est décisive tant pour nous que pour la France et nous jetons toutes nos ressources en chasseurs dans la lutte en espérant redresser la situation [...] mais en cas d’échec il faudra nous rendre. Soit nous la considérons [...] de grande importance mais non décisive en un sens comme en l’autre. Si la bataille est perdue la France devra se soumettre mais [...] il y a encore de bonnes chances de victoire finale, à condition que nos défenses en chasseurs ne soient pas gaspillées 32.

Mais le texte de Maurice Dejean est dangereux : il peut donner l’impression que de Gaulle découvre ce jour-là une différence, dont il fera grand usage à partir du 18 juin, entre la bataille de France et la guerre mondiale. La note du 8 ramène le débat du 9 à des dimensions plus modestes : déjà convaincu que la guerre est mondiale ou plus exactement doit le devenir, de Gaulle, débarquant à Londres, pense que le meilleur moyen à cet égard est de souder le plus possible, sur le terrain, les deux pays ; la rencontre de Churchill le rend plus conscient de la manière dont se pose, pour l’Angleterre, le problème.

Cependant, à lire les archives, on découvre que cette visite n’a pas moins d’importance pour l’histoire de l’Angleterre que pour celle de la France : Churchill en tire parti, en effet, pour prendre un nouveau virage en épingle à cheveux. Alors que, depuis le 5, il apparaissait résigné à une proche capitulation française, voici que dès 19 heures, le 9, il annonce au cabinet que tout est changé ! Après s’être lourdement trompé sur la fonction du visiteur, « récemment nommé à un poste important dans l’état-major de Weygand », le compte rendu donne la parole au premier ministre :

Il m’a donné l’impression la plus favorable du moral et de la détermination français. Il a dit qu’avec le personnel évacué par Dunkerque et des arrivées d’autre provenance, trois nouvelles divisions blindées allaient être formées, prêtes à entrer en action vers le 12 juin, et qu’ensuite 6 ou 7 divisions nouvelles allaient être créées pour accroître les réserves françaises. Il a poussé à ce que les divisions britanniques supplémentaires qui doivent être envoyées en France le soient le plus vite possible. J’ai donné les grandes lignes de nos plans et lui ai dit que le général Weygand recevrait un programme précis par les canaux de liaison normaux. J’ai aussi expliqué au général de Gaulle pourquoi nous ne pouvions pas engager la totalité de notre force aérienne dans la bataille de France, et ce dernier a dit, en son nom propre, qu’il approuvait notre politique.

Le dernier membre de phrase pose un problème. Ce n’est pas du tout ce que l’intéressé dit dans ses Mémoires où il déplore, au contraire, racontant cette journée, la « rupture de la continuité stratégique » qu’exprimait ce refus d’engager l’aviation. Il paraît pourtant difficile de penser que Churchill ait pu inventer cette réponse. Outre que ses propos, s’ils habillent souvent la vérité, ne la créent jamais, on n’aperçoit pas le mobile d’une falsification. Qu’il ne faille pas renvoyer d’avions en France, tout le cabinet en convenait et on ne voit pas ce qu’eût apporté à Churchill un mensonge sur la position personnelle, à cet égard, d’un de Gaulle présenté comme un subordonné de Weygand.

Il est possible que de Gaulle ait voulu, dans ses Mémoires, exagérer tout ce qui alors l’a séparé des Anglais, afin de se présenter le moins possible comme leur instrument - souci qui émaille tout l’ouvrage. À cet égard, il pouvait craindre qu’on lui reproche d’avoir, en faisant sien le point de vue du partenaire, négligé la commission dont il était porteur. Il a pu dès ce moment estimer que la France n’avait plus d’espoir de rétablissement qu’en Afrique du nord, et qu’il était essentiel de conserver en Angleterre une bonne défense.

Tout de même, cela jure avec un autre passage des Mémoires de guerre33 où il raconte une conversation du début d’août. En cette veille de la bataille d’Angleterre, de Gaulle se montre quelque peu déconcerté de l’impatience avec laquelle Churchill attend l’attaque aérienne allemande :

Je le revois encore, aux Chequers, un jour d’août, tendre les poings vers le ciel en criant : « Ils ne viendront donc pas ! » - « Êtes-vous si pressé, lui dis-je, de voir vos villes fracassées ? » - « Comprenez, me répondit-il, que le bombardement d’Oxford, de Conventry, de Cantorbery, provoquera aux États-Unis une telle vague d’indignation qu’ils entreront dans la guerre ! »

Je marquai là-dessus quelque doute, en rappelant que, deux mois auparavant, la détresse de la France n’avait pas fait sortir l’Amérique de sa neutralité. « C’est parce que la France s’effondrait ! affirma le premier ministre. Tôt ou tard, les Américains viendront, mais à la condition qu’ici nous ne fléchissions pas. C’est pourquoi je ne pense qu’à l’aviation de chasse. » Il ajouta : « Vous voyez que j’ai eu raison de vous la refuser à la fin de la bataille de France. Si elle était, aujourd’hui, démolie, tout serait perdu pour vous, aussi bien que pour nous. - Mais, dis-je à mon tour, l’intervention de vos chasseurs, si elle s’était, au contraire, produite, aurait peut-être ranimé l’alliance et entraîné, du côté français, la poursuite de la guerre en Méditerranée. Les Britanniques seraient alors moins menacés, les Américains plus tentés de s’engager en Europe et en Afrique. »

On est d’autant plus tenté de donner ici raison à de Gaulle que les mémoires de Churchill sont entièrement muets sur la rencontre du 9 et très elliptiques sur la question des escadrilles à envoyer en France. Il se contente, pour toute allusion à la décisive séance du 7, d’indiquer en passant que la décision du cabinet avait été

prise en présence du maréchal de l’Air Dowding, que j’avais convoqué spécialement pour assister à une réunion du cabinet 34.

Dès lors on entrevoit une solution de toutes ces contradictions : Churchill aurait eu aussi, sur ce sujet, un affrontement bien dissimulé avec une partie de son gouvernement, et dès le 9 il aurait convaincu de Gaulle, non pas du bien-fondé de sa position, mais de la nécessité de lui faire, à cet égard, confiance, et de ne pas le contredire.

Une chose en tout cas est certaine : avant cette visite « l’Angleterre s’absorbait dans le souci de sa propre défense » et le surgissement, au bord de la Tamise, du grand officier français marque un début de « reconstitution de l’unité stratégique », qui va s’incarner dans le réduit breton, le projet d’union et finalement la France Libre.

Comment ne pas retrouver l’écho de cette préoccupation gaullienne dans l’étonnant discours que Churchill fait au cabinet le 11 à 12 h 30, juste avant de s’envoler pour l’avant-dernier conseil suprême, celui de Briare ?

[...] Nous avons à nous concerter avec eux sur un grand plan stratégique pour la conduite future de la guerre, et à tirer au clair leurs intentions. L’acheminement de nouvelles forces en France, et leur destination, devront être examinés. Il semblerait que les Français se préparent à poursuivre la lutte dans les régions les plus accidentées au sud de Paris, s’ils venaient à en être chassés. Je vais, bien sûr, leur prodiguer les encouragements à continuer le combat et décourager tout signe de recherche d’une paix séparée. Je vais imprimer en eux l’idée que s’ils peuvent continuer, empêchant l’ennemi d’obtenir la décision qu’il recherche, nous tiendrons de notre côté, même si toutes les ressources de l’ennemi se tournent contre le Royaume-Uni 35.

Face à de Gaulle : un « parti de l’armistice » ?

Depuis septembre 1939, comme nous l’avons vu, le principal conseiller militaire de Reynaud est le colonel de Villelume. C’est à son profit que l’influence de De Gaulle a été marginalisée, comme celle de Palewski, dans l’ordre politique, l’a été par Arago et Baudouin. Le moins qu’on puisse dire, c’est que l’apparent retour en grâce de De Gaulle ne diminue en rien le rôle de ces personnages.

Villelume, notamment, semble être, en jargon sportif, celui qui « marque » de Gaulle. C’est lui qui, fort de son titre de chef de cabinet du ministère de la Guerre obtenu le 19 mai, permet à Reynaud de jouer les Pénélope et de dissiper la nuit les idées que de Gaulle a péniblement fait progresser dans la journée. Ainsi, le 8 juin, Villelume écrit-il une note sur l’évacuation de Paris, qui prend le contre-pied de celle que de Gaulle rédige le même jour (annexe 3, p. 587).

Il envisage l’hypothèse d’un réduit en Bretagne pour l’exclure aussitôt, estimant qu’on ne pourra y rassembler les troupes nécessaires à sa défense. Dès lors, il conseille de replier à Bordeaux le gouvernement mais non les « éléments lourds » des ministères. Dans un second temps ce gouvernement gagnerait l’Afrique du nord, soit par mer, soit par la voie aérienne.

À cette lecture, on se demande tout d’abord : Villelume est-il vraiment un conseiller militaire ? À toutes les lignes il fait de la politique, et n’envisage du combat que ses répercussions sur d’autres terrains. Le seul avis militaire qu’il donne est fantaisiste : le nombre de divisions nécessaire pour tenir la Bretagne (25 à 30). De ce point de vue, il ne soutient pas une seconde la comparaison avec de Gaulle. Par voie de conséquence, il se distingue peu de Weygand. Non seulement il partage toutes les options du généralissime sur la disposition des forces et accepte comme lui un inéluctable effondrement mais, en abordant son unique désaccord avec lui, sur la question du repli gouvernemental, il adopte la manière même de poser le problème dont Weygand a, dès le 26 mai, donné l’exemple, ne différant que sur la solution. Si le gouvernement quitte Paris, disait Weygand devant Doumenc, il fuit36. Et que propose Villelume ? Un déménagement à la cloche de bois, en cachette des Parisiens, pour ne pas attenter à leur « moral ».

Reynaud a écrit au crayon sur l’exemplaire de ce texte conservé dans ses archives : « à classer documents livre ». On comprend qu’il ait finalement renoncé à le publier. Il démontre ce qu’était pour ce conseiller la « solution Afrique du nord », qu’il déclare avoir finalement adoptée de préférence à celle du réduit, par la faute de Weygand qui, au mépris de ses ordres, n’avait rien préparé en Bretagne. Ainsi présentée, elle aurait été une solution de résistance, plus réaliste que la Bretagne, laissant plus de temps pour évacuer la métropole. On voit bien ici qu’il s’agit de tout autre chose. À l’évacuation que Villelume envisage, sans que rien atteste un désaccord avec Reynaud sur ce point, un avion suffirait ! Il ne s’agit de rien d’autre que de préserver la liberté de mouvement de quelques hommes politiques, sans que la prétendue continuation de la lutte ait l’honneur du moindre mot, ni qu’on envisage d’y affecter le moindre soldat. L’alternative n’est donc nullement : armistice ou résistance, mais : armistice immédiat sous la contrainte de l’avance ennemie ou différé, et faisant l’objet de nouveaux débats avec l’Angleterre.

Cette conclusion, que je tire logiquement des affirmations et des silences du texte, est confirmée par la feuille suivante du même dossier d’archives : une note du 12 juin, encore due à Villelume, annonce de manière indubitable, à travers l’indécision persistante, le ralliement de l’auteur à l’idée d’une paix séparée - et les camouflets successifs infligés ce jour-là par Reynaud à de Gaulle, échec du conseil suprême, abandon de Paris, bifurcation vers Bordeaux, présence de Weygand au conseil des ministres, montrent assez l’influence qu’a dû exercer l’analyse du colonel.

Villelume pose une alternativeentre« la paralysie (pas de traité de paix) et l’amputation (traité de paix) ». Esprit formé à la philosophie, Villelume envisage une série d’hypothèses froidement, sans dire pour laquelle il penche, mais la manière même de poser les problèmes, et tout ce que nous savons de lui par ailleurs, indiquent qu’il est favorable à un traité de paix - le mot d’« armistice » n’étant absolument pas employé. Ce texte inédit et inouï frappe par un silence, qui révèle, au milieu de nombreuses alternatives non tranchées, une certitude absolue : l’absence de toute considération sur l’Angleterre, alors qu’on soupèse longuement les potentialités de l’Amérique. Puisque l’attitude des États-Unis fait problème mais non celle du Royaume-Uni, c’est qu’on tient pour acquise sinon sa chute, du moins son impuissance. Dans la solution « amputation-paix », il est supposé s’asseoir bon gré mal gré à la table des négociations - le texte n’envisage nullement qu’il puisse lutter seul. Dans l’autre, il est dépendant des secours américains, tout autant que la France repliée en Afrique.

Dans ce texte donc, un très grand mépris pour la nation alliée et pour son chef, l’un et l’autre facteurs négligeables dans la décision française.

En continuant la guerre on prendrait de gros risques de « nazification » et de « bolchevisation » du pays, avec sur l’autre plateau, des chances de rétablissement très hypothétiques, indépendantes de la volonté nationale ; le patriotisme, à partir de telles prémisses, semble exiger la paix immédiate, avec cette excuse suprême que, si les États-Unis se décidaient un jour à contester l’hégémonie nazie, une France amputée, privée d’armes et de fortifications, mais « indépendante », offrirait une « tête de pont » plus pratique qu’une France occupée. Bien naïfs alors les Allemands, s’ils ne prenaient les devants en occupant la France théoriquement indépendante au premier signe d’embarquement outre-Atlantique ! Et l’Angleterre ? Ne fournit-elle pas une « tête de pont » idéale pour masser des forces américaines en vue d’un assaut de l’Europe, comme elle le prouvera en 1944 ? Les hypothèses de Villelume sont, décidément, très sélectives.

Il rédigera en 1944 un plaidoyer, qu’il n’osera pas exhiber devant la commission d’enquête et qui sert d’épilogue au livre publié par ses descendants en 1976. Fort de la connaissance des quatre années suivantes, et faisant grand cas du fait que la Gestapo avait tenté de l’arrêter pour « gaullisme », il insiste sur sa foi de toujours en la victoire américaine, son attachement, en juin 1940, pour le mot d’« armistice » et son rejet de celui de « paix », sa volonté absolue de voir le gouvernement en Afrique du nord et même plus loin, errant « de colonie en colonie37 », car il aurait jugé le Maghreb indéfendable. Il s’efforce de montrer l’abîme séparant ses positions de celles de Weygand. Toutes affirmations que pulvérise aujourd’hui la découverte de cette note - si ce n’est que le concept, commun aux deux textes, d’une victoire « américaine » montre une volonté intacte de gommer le rôle des Britanniques. Il faut relever, d’autre part, que son journal perd beaucoup d’intérêt dans la deuxième semaine de juin car il n’a pas eu alors le temps de le tenir et l’a fait de mémoire, trois mois plus tard. Même l’individu le plus scrupuleux et le moins soucieux d’autojustification aurait eu du mal à reconstituer son état d’esprit d’un mois de juin où la résistance solitaire de l’Angleterre paraissait improbable, à la mi-septembre 1940, moment où elle tenait tête sous les bombardements sans que Hitler ait encore débarqué le moindre homme.

Les deux notes des 8 et 12 juin n’en prennent que plus de valeur. Elles dessinent une évolution. En les plaçant à la suite de la partie du journal rédigée sur le moment, on peut distinguer trois étapes.

Le 30 mai, Reynaud, dans la logique de sa note du 29 sur le réduit breton, demande que les 200 000 jeunes hommes qu’on s’apprête à lever soient envoyés en Afrique du nord. Il voudrait, dit Villelume, « pouvoir y continuer la lutte si le territoire français est envahi ». L’officier, tout en émettant « des objections d’ordre militaire » et « d’autres de nature politique38 » se déclare néanmoins partisan du transfert des hommes, pour que « le plus grand nombre possible de Français ne soient pas sous la botte allemande ». Les jours suivants, il rompt à ce sujet quelques lances avec d’autres militaires dont le général Colson. Il s’arrange pour que les objections de nature sanitaire, émises le 2 par le général Noguès, chef des troupes françaises d’Afrique du nord, soient fortement atténuées par les services de santé de l’armée. Dans le même esprit, sans s’en prendre nommément aux plans de Weygand, il met tout en œuvre pour que des travaux de défense soient entrepris sur une certaine profondeur, derrière la ligne Somme-Aisne, notamment autour de la capitale. En revanche, il ne fait rien pour arrondir les angles avec les Britanniques et reproche vivement à Spears, le 5, l’absence de leur aviation.

Ces dispositions paraissent impropres à redresser la situation mais, tout de même, jurent avec les plans de Weygand qui ne prévoit que d’implorer la paix, et de l’imposer aux Anglais, après le percement de sa ligne. La note du 8 marque la fin de cet effort : il n’est question que d’évacuation, et non plus de défense. Le 12, c’est l’évacuation elle-même qui est remise en question : ne va-t-elle pas livrer le pays à la « nazification » ou à la « bolchevisation » ? Or la coïncidence est frappant entre cette évolution et les efforts du général de Gaulle est frappante. Villelume, au début du mois, se croyait ministre de la Guerre. Il va jusqu’à écrire, le 4, alors qu’il envisage le remplacement de Colson par sa vieille connaissance Schweisguth, présentement commandant du corps d’armée de Dijon : « Mais j’hésite à enlever du front un général de corps d’armée 39 ». Le 6, il voit sans plaisir aucun arriver de Gaulle, attribue le fait à l’influence néfaste de Margerie, et entreprend comme on l’a vu de faire limiter ses attributions par Reynaud, après quoi il part en croisade contre le réduit breton. Tout se passe comme si les efforts de De Gaulle entraînaient, chez Villelume comme chez Reynaud, une identification de plus en plus complète avec Weygand.

Suivons maintenant Pétain. Le vieux maréchal a dans toute cette affaire un côté naïf et bon enfant. Il est pessimiste sur l’issue des combats et ne le cache à personne. Il est partisan de l’armistice et de la paix séparée, au moins depuis le 25 mai puisqu’alors il l’a clairement montré devant le comité de guerre. Mais il reste assez bien à sa place, sachant que ce n’est pas lui qui décide, ni militairement ni politiquement. Il joue, devant ses divers interlocuteurs, un peu le rôle du chœur, souvent confié à des vieillards, dans une tragédie antique 40. Ce n’est que le 13 juin qu’il se décide à agir.

Fort crédible est à cet égard (sauf en ce qui concerne la datation) le témoignage du général Serrigny, collaborateur de Pétain pendant la guerre précédente, peu en contact avec lui par la suite mais gardant chez lui ses entrées, et notant par le menu leurs rares conversations. Il le rencontre le 10 juin, peu après 18 heures, et écrit le lendemain :

[...] Quand j’entrai chez le maréchal, je le trouvai calme mais très soucieux. Son œil clignait, ce qui était chez lui le signe certain d’une vive émotion. Son premier mot fut pour me dire que la situation était désespérée. Il me conduisit devant une carte. « Où sont les réserves ?, lui demandai-je - Il n’y en a pas. - Combien de temps le front peut-il encore tenir ? - Trois jours environ, affirme Weygand, à condition de ne pas s’engager à fond. - Que comptez-vous faire dans ces conditions ? - Inciter le gouvernement à demander l’armistice ; nous avons demain soir conseil des ministres ; j’en ferai la proposition. - C’est trop tard, il faut agir de suite pendant que la France possède encore une façade d’armée et que l’Italie n’est pas encore entrée dans la lice, et employer pour la négociation l’intermédiaire d’un neutre. Roosevelt me semblerait tout indiqué, car il pourrait peser du poids de sa puissance sur Hitler. - Vous avez raison. Je vais voir Reynaud pour que la décision soit prise ce soir. » Nous partîmes ensemble. Je le quittai à la porte du président du conseil.

Rien n’a transpiré de l’entretien, qui doit plutôt s’être passé le 8 que le 10. Le 10 en effet le gouvernement quitte Paris, après l’avoir décidé la veille en conseil des ministres, et il est avéré que Pétain est parti le soir même de la décision, à 23 heures. On peut en conclure que lors de ce conseil il s’est tu, mais a rongé son frein. Le témoignage d’Albert Lebrun confirme ce silence, si ce n’est que, pressé par lui de s’exprimer, le maréchal articula qu’il n’avait rien à dire41. Philippe Simonnot42 émet l’hypothèse que, dans un trou inexpliqué de son emploi du temps le 11, il a pu rencontrer Laval en Auvergne, et faire rédiger par lui la note qu’il lit le 13 au conseil. Sans que ceci infirme nécessairement cela, je relèverai pour ma part la convergence de cette note avec celle de Villelume, datée de la veille :

Le renouveau français, il nous faut l’attendre bien plus de l’âme de notre pays, que nous préserverons en restant sur place, plutôt que d’une reconquête de notre territoire par des canons alliés, dans des conditions et dans un délai impossibles à prévoir 43.

Ces aperçus suggèrent que, plus qu’un « parti de l’armistice » on a, dans le droit fil de la drôle de guerre, plusieurs équipes concurrentes qui s’affrontent autour des postes gouvernementaux. Il y a, en gros, au moment où le gouvernement fait étape en Touraine, trois présidents du conseil possibles : Weygand (plutôt que Pétain, encore en retrait), Laval et bien sûr Reynaud, qui s’accroche au pouvoir. Comme toutes les équipes concurrentes, celles-ci s’affrontent en prétendant que chacune serait meilleure que l’autre pour remplir la tâche de l’heure, à savoir le règlement de la situation créée par la guerre et la défaite. Les solutions tournent autour d’une iÉdée centrale, commune à toutes : le proche arrêt des combats, par la signature de la paix. On ne diffère que sur les moyens d’y parvenir. Weygand est pressé, Laval aussi, Reynaud un peu moins ; il est désormais le seul à vouloir coller à l’Angleterre - tout en se faisant fort, comme Churchill l’a compris depuis quelque temps, de l’« entraîner sur la pente glissante ». Nuances que tout cela. Et si une faille apparaît entre Reynaud et Weygand lors des conseils ministériels cependant que Laval reste dans l’ombre, on constate que le général conserve toutes ses prérogatives militaires et qu’à ce titre il a des colloques avec Reynaud, aussi fréquents que détendus, au moins jusqu’au 15. Avec Pétain, les relations de Reynaud restent bonnes. C’est bien après coup qu’il forgera la légende d’un « parti de l’armistice » auquel il aurait résisté pied à pied depuis... le 24 mai44 ! Mais Reynaud a une manière bien à lui de gouverner : il croit, sans doute depuis qu’il a vu faire Daladier, que les gouvernements les plus solides sont ceux qui unissent le plus de contraires ; c’est pourquoi il a promu de Gaulle et rencontre souvent Churchill. Il y a là, lui semble-t-il, des cautions qui peuvent être utiles, tout comme celles de Pétain et de Weygand. Il n’empêche qu’il a ses inclinations propres. Il se souvient qu’il est de droite, dur aux pauvres, clérical, anticommuniste. Mandel, semble-t-il, va être, tout comme de Gaulle, remué par la deuxième guerre mondiale dans le tréfonds de son conservatisme45. Reynaud, pas une minute - Churchill non plus, d’ailleurs. Sa famille est, et restera, celle de Weygand, de Pétain, de Baudouin. Comme l’air du temps est à l’acceptation de la défaite et à la recherche de boucs-émissaires dans la gauche, la République, l’irréligion, on comprend que, dès lors qu’il estime la guerre perdue, Reynaud retrouve tous ses réflexes politiques et ne se juge pas le moins apte à diriger le pays. La fréquentation de Churchill, celle de De Gaulle, ont du bon, tant qu’elles n’engagent à rien. Elles accouchent tout au plus de discours, dont l’archétype est la note du 29 mai disant que l’armistice ne sera pas inéluctable après les premières percées allemandes, car on pourra toujours faire un réduit breton. Dès qu’on le prend au mot, il se réfugie derrière Weygand, invoquant à la fois sa compétence et sa prétendue désobéissance.

Le 15 juin, lorsque le désaccord devient paraît-il brûlant, en quoi consiste-t-il ? Weygand et Pétain tiennent pour l’armistice, et Reynaud pour une simple capitulation militaire, en invoquant nommément le précédent de la Hollande dont la reine Wilhelmine s’est embarquée pour Londres le 13 mai tandis que son général signait la reddition des troupes. Mais alors le président du conseil tend des verges pour se faire battre. Ce grand patriote oublie, et laisse aux vieux chefs le privilège de rappeler, que la France a d’autres dimensions, un autre empire, d’autres responsabilités que la Hollande. Elle a, entre autres, une armée bien entraînée dont la capitulation signifierait l’internement des cadres, alors que Vichy va en préserver un certain nombre qui, comme de Lattre, reprendront la lutte en 1942. Cette capitulation, le 15 juin 1940, livrerait immédiatement le territoire et ses richesses, elle serait terrible, aussi, pour l’Angleterre, qui récupérerait quoi ? Une flotte française coupée de ses bases, c’est-à-dire un boulet, dans les premiers temps tout au moins, jusqu’à ce que les usines britanniques aient adapté à ses besoins des centaines de machines-outils. La demande d’armistice, qui maintient l’effort militaire jusqu’à la signature, va tout de même permettre un certain nombre d’évacuations, de sabotages et de camouflages. En suivant Reynaud, seul le gouvernement gagnerait l’Afrique du Nord. Bref, il n’y a pas de parti de l’armistice, mais une même glissade des élites vers la capitulation. Et, dans la fausse alternative posée par Reynaud, c’est encore l’armistice qui est la solution la plus « gaullienne ». Mais de Gaulle, lui, a pris un chemin tout autre. Depuis le 6 juin.

Bien entendu, la « capitulation » pourrait aussi s’entendre autrement : reddition des unités encerclées, les autres poursuivant la lutte, protégeant les ports, sauvegardant des supports pour la continuation de la guerre. Dans cette perspective elle serait plus porteuse d’avenir, plus gênante pour Hitler que l’armistice - et elle retrouverait l’esprit de la note gaullienne du 8 juin. Mais Reynaud dit bien : « capitulation de l’armée », il serait prêt le 15 juin à en donner l’ordre par écrit46 et il a contrarié, d’accord avec Weygand, tous les efforts de De Gaulle pour faire en France un repli graduel. Si nombre de ceux qui se rallient à la « capitulation » lors des conseils des 15 et 16 juin l’entendent bien comme quelque chose de progressif, l’expression n’en est pas moins révélatrice de l’impasse où les a entraînés la politique de Reynaud - et de l’espace qu’elle a ouvert, en revanche, pour les partisans de l’armistice.

La comtesse de l’album

Il faut bien parler d’Hélène de Portes, puisque tout le monde en parle. D’un florilège trop facile, j’extrais le monument le plus lourd, le plus patriarcal, celui dont l’auteur, en principe bien élevé, rougirait le plus s’il se réveillait de son délire :

Daladier et Reynaud ne pouvaient pas se voir en peinture. Bien sûr, il ne pouvait y avoir qu’une raison. C’était encore une histoire de femmes, une querelle entre femmes ou à propos de femmes. La raison de cette conclusion simpliste était facile à trouver. C’était en effet bien souvent une cause de ce genre qui avait entraîné entre les hommes en place des rivalités qui avaient eu une profonde influence sur les événements, au cours de la longue histoire de la France.

À ce point de vue la Troisième République ressemblait trait pour trait à l’ère des Bourbons et les rumeurs ne se trompaient pas plus cette fois-ci que les autres 7.

Spears, puisqu’il s’agit de lui, bat en revanche un record de complaisance dans l’erreur quand, traçant le portrait de Reynaud, il écrit un peu plus tôt : « Il avait prouvé sa valeur quand, avec Mandel et Champetier de Ribes, il avait démissionné au moment de Munich48. »

Ainsi, Reynaud était un pur et un grand, un véritable Churchill français, et son seul tort résidait dans l’intempérance sexuelle, défaut bien connu de sa race. Spears, et combien d’auteurs français, n’ont pas d’autre explication pour le « curieux » choix des hommes dont il s’entoure au moment de son arrivée au pouvoir. Baudouin, Leca, Villelume, Bouthillier, n’ont, il est vrai, guère ferraillé à ses côtés contre le péril germanique ni diffusé les idées de De Gaulle, qui n’a pas eu l’air pressé de prendre sa place parmi eux. Alors on introduit, avec plus ou moins de doigté, le traître du drame, la femme par qui ce Samson a perdu sa vigueur. J’ai montré ailleurs qu’on avait de toute évidence exagéré son rôle49. Elle n’approchait l’envergure ni d’Isabeau de Bavière, ni de Catherine de Médicis, ni même de Marie-Antoinette, les précédentes furies mises à contribution pour expliquer d’antérieures catastrophes par la faiblesse, devant leurs volontés, de souverains peu virils. Outre une influence sur les décisions politiques, on lui attribue une quasi-souveraineté dans les nominations : Baudouin, Pétain, Weygand seraient ses créatures. Les bons conseillers comme Palewski et de Gaulle auraient daté du mariage légitime, et la vilaine maîtresse aurait ourdi leur mise à l’écart50.

Tout d’abord il faut, puisqu’on insiste tant sur l’appellation de « maîtresse », relever que ce couple, des plus stables et des plus exclusifs, attendait tout bonnement l’annulation d’un mariage pour se mettre en règle avec les convenances. Dira-t-on qu’en attendant ils affichaient un peu trop leur vie pécheresse ? On remarquera que les anecdotes les plus piquantes sont situées à Tours et à Bordeaux, donc en plein exode - il faut croire qu’à Paris la liaison était mieux admise ; et je ne songe pas à contester qu’alors la vibrante Hélène se conduit assez indiscrètement, notamment lorsqu’elle agresse Churchill à la préfecture de Tours, le 13 juin, à l’issue du dernier conseil suprême. Sans doute peu satisfaite des résultats de la réunion où les Anglais avaient refusé de délier la France de sa parole et gagné un peu de temps en provoquant un ultime appel à Roosevelt, elle surgit près de leur voiture pour clamer devant un large public :

Monsieur Churchill, mon pays est saigné à mort. J’ai quelque chose à vous raconter et vous devez m’écouter. Vous devez écouter ma version des choses. Vous devez !

Et Winston, après avoir sans réaction aucune passé son chemin et fermé la porte du véhicule, de commenter à l’usage des ministres qui l’accompagnent : « Elle possède une forme de réconfort que je ne puis donner à Reynaud51. » Mais il ne s’amuse pas à cela devant le cabinet de guerre, où ce qu’il dit du président du conseil se tient et s’explique par des facteurs plus politiques.

Il est vrai que Mme de Portes semble avoir pris parti pour le remplacement de Reynaud par Pétain à la présidence du conseil. Je suis d’autant plus porté à l’admettre qu’elle s’en est ouverte à Jean Daridan, dont les souvenirs sont précis et les témoignages impeccables. Mais lisons attentivement celui-ci. La scène se passe le 12 juin, dans le château de Touraine où Reynaud a élu domicile :

J’allais me retirer lorsqu’apparut Mme de Portes, en robe d’intérieur couleur cerise ; elle était accompagnée de Villelume et du lieutenant-colonel Vautrin. Il y eut un échange de propos sur la tournure critique que prenaient les événements. Mme de Portes ne cachait pas son angoisse de voir Paul Reynaud se heurter à des difficultés de plus en plus grandes. « Faut-il appeler Pétain ? » me demanda-t-elle tout à coup. Je répondis qu’à en juger par tout ce que j’avais vu et entendu depuis un mois, la prise de pouvoir du maréchal impliquerait l’armistice, et qu’elle serait fatale à Paul Reynaud. La première de ces affirmations ne parut guère l’émouvoir. Elle ne crut pas à la seconde 52.

Me recevant en mars 1993, Jean Daridan ajoute que ce costume cerise avait pour décor la verdeur du gazon du parc. Il complète le portrait en disant que la comtesse avait vis-à-vis de Reynaud l’attitude maternelle et protectrice d’une « bonne de curé » ayant l’habitude de déclarer : « nous dirons la messe demain matin à 7 heures. » Cependant, elle changeait souvent d’avis et le sien n’était jamais déterminant.

Voilà qui n’autorise guère à présenter cette femme comme une militante d’extrême droite, recrutée depuis longtemps par le « parti de l’armistice », voire chef occulte de celui-ci. Loin de trahir Reynaud, en travaillant à le faire renverser, elle cherche désespérément le moyen de prolonger le pouvoir de son homme, au besoin sous le prête-nom de Pétain, s’il s’avère que ce patronage est indispensable pour faire admettre l’armistice, qu’elle croit inévitable, aux Britanniques et aux Français.

Pour en venir à une plus saine vision des choses, il faudrait se souvenir que, dans une France qui n’était pas à l’avant-garde pour la reconnaissance des droits féminins, MM. Pétain, Weygand et Baudouin étaient des hommes de grande influence, qu’ils avaient leurs réseaux, au sein de l’armée, de la banque, de l’Église, et que la convergence de leurs trajectoires au printemps de 1940 a une tout autre signification et une tout autre portée que les humeurs d’une amante carriériste. Elle résulte des choix de Reynaud. On a raison cependant lorsqu’on parle de sa fragilité : elle n’est pas psychologique, mais politique.


1 Papiers secrets..., op. cit., p. 244.

2 L’appel, op. cit., p. 43.

3 Lettres, notes et carnets, t.1, p. 493.

4 Ibid., p. 500-501 (lettre à Weygand) et t.2, p. 475-477 (lettres à Reynaud).

5 Ibid., p. 500.

6 En lisant de Gaulle, Flammarion, 1955, p. 26.

7 L’appel, op. cit., p. 54.

8 Cf. L’appel, op. cit., p. 53, et Weygand, Rappelé au service, Flammarion, 1950, p. 159.

9 L’appel, op. cit., p. 48.

10 Cité par Guy Pedroncini in La France et l’Allemagne en guerre, IHCC, 1990,p. 18.

11 Lacouture, op. cit., p. 355.

12 Op. cit., t.2, p. 635-648.

13 Affaire éventée par Pierre Rocolle (La guerre de 1940, Colin, 1990, t.2, p. 253-254) et clarifiée grâce aux écrits et aux dossiers du général Doumenc (op. cit., p. 306-312 et 422-425).

14 Entretien avec l’auteur, janvier 1993.

15 Villelume, op. cit., p. 393.

16 Ibid.

17 Commission d’enquête, op. cit., II 9, p. 2791.

18 Papiers secrets..., op. cit., p. 419-420 et 429-430.

19 L’appel, op. cit., p. 59-60.

20 Op. cit., p. 241.

21 Fonds privé Miribel, lettres du 30 avril 1977 et du 30 juin 1980.

22 La liberté souffre violence, Plon, 1980, p. 30-31.

23 Beau portrait dans Pierre Rocolle, op. cit., t.2, p.

24 Op. cit., p. 223, 233 et 242. Pierre Rocolle avait le premier relevait un comportement de ce genre, le 14 mai : op. cit., t. 2, p. 68.

25 Op. cit., p. 45.

26 Cf. Villelume, op. cit., p. 341.

27 Weygand, déposition au procès Pétain, J.O. p. 133, et En lisant de Gaulle, op. cit., p. 57-58. Benoist-Méchin, op. cit., t.2, p. 117-118.

28 L’appel, op. cit., p. 52.

29 Témoignage de Margerie dans En ce temps-là, de Gaulle, n° 6, p. 85, cité par Jean Lacouture, op. cit., p. 329.

30 L’appel, op. cit., p. 61-62.

31 Cité par Girault et Frank, op. cit., p. 253.

32 Cab 65/13 (n° 157).

33 Op. cit., p. 88.

34 La chute..., op. cit., p. 161.

35 Cab 65/7 (n° 161), p. 273.

36 Papiers secrets..., op. cit., p. 270.

37 Journal d’une défaite, op. cit., p. 436.

38 Op. cit., p. 358.

39 Op. cit., p. 386.

40 Cf. témoignages de Spears, op. cit., t.2, p. 28-31, Doumenc, Papiers secrets..., op. cit., p. 302, 316, 317, Villelume, op. cit., p. 405, Serrigny, Trente ans avec Pétain, Plon, 1959,p. 174, Lebrun et Laurent-Eynac cités par J.-R. Tournoux, Pétain et de Gaulle, Plon, 1964, p. 201.

41 Albert Lebrun, Témoignage, Plon, 1945, p. 73.

42 Op. cit., p. 231.

43 Cité par Laure, Pétain, Berger-Levrault, 1941, p. 433.

44 La France..., op. cit., t.2, p. 176-177.

45 Jeanneney, op. cit., p. 111-112.

46 Lettres à Pétain des 3 et 23 avril 1941, citées par Kammerer, op. cit., p. 148.

47 Spears Témoignage sur une catastrophe, t.1, p. 106-110, tr. fr. Presses de la Cité, 1964.

48 Ibid., p. 94.

49 Papiers secrets..., op. cit., p. 457.

50 Pour un portrait plus serein, cf. Marie-Thérèse Guichard, Les égéries de la République, Payot, 1991, p. 187-209.

51 D’après les notes du colonel Hollis, cité par Gilbert, op. cit., p. 536.

52 J. Daridan, op. cit., p. 233.

chapitre suivant

le 3 janvier 2009



---------------------
Tous droits réservés © Copyright 2004 F. Delpla
Site
sous Spip - TZR-Créations