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Churchill et les Français, Chapitre 16



Epilogue



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Épilogue 1

GRANDE EST, pour l’historien de ma génération, la surprise de constater que les premiers jours de la France libre, analysés en France par une littérature abondante sinon toujours minutieuse, sont complètement négligés de l’autre côté de la Manche.

Churchill donne le ton : il présente le retour de De Gaulle, le 17 juin, comme motivé par la seule considération du risque qu’il courait d’être arrêté à Bordeaux - la raison même qu’en avait donnée Spears dans son télégramme - puis il parle de l’appel du 18 juin de la manière la plus sobre. On apprend qu’il est célèbre, radiodiffusé, et qu’il s’adresse au peuple français, puis que l’auteur « se doit d’en citer un passage », ce dont il s’acquitte aussitôt... en trois lignes et demi : celles qui vantent l’Angleterre ! Plus de nouvelles ensuite, jusqu’au 24, jour où il est question, en passant, d’un « comité » dirigé par le Français. L’auteur est beaucoup plus prolixe sur les efforts faits pour attirer en Angleterre d’autres personnalités françaises. On avait même préparé l’arraisonnement du Massilia, paquebot transportant en Afrique du nord des parlementaires français, dont Mandel, Campinchi et Daladier. Mais le gouvernement Pétain prit ses précautions et « ainsi disparut l’espoir de constituer, soit en Afrique soit à Londres, un gouvernement français fortement représentatif ».

Martin Gilbert est encore plus discret. Son énorme ouvrage, strictement chronologique, relate en détail la journée du 18 juin. Or il n’est pas question de De Gaulle entre le 17, pour reprendre l’information de Spears, et le 23, jour où le cabinet examine pour la première fois l’éventualité de reconnaître un comité présidé par le général.

Mais le principal témoin s’appelle Spears et son silence est encore plus bavard : ses souvenirs s’arrêtent en queue de poisson, le 17 juin !

A priori, l’explication paraît simple : si l’événement du 18 juin est important pour la France, il pèse peu dans l’histoire anglaise et Churchill, qui avait bien des chats à fouetter, est fondé à ne pas se souvenir de tels détails. Son biographe officiel, qui suit pas à pas les documents écrits, les a trouvés pleins de mille autres sujets, et a élagué celui-ci. Pour l’Angleterre démunie, il était effectivement plus rentable de mettre la main sur Mandel que de promouvoir un quasi inconnu.

Une autre explication serait à rechercher dans les brouilles qui vont pendant toute la guerre opposer les deux hommes, ainsi que la France Libre à l’ensemble anglo-saxon. De Gaulle, très tôt, n’a pas été sage, ne s’est pas bien conduit, est devenu revendicatif envers ses sauveurs et Churchill, au fond, ne serait pas si fier d’avoir fait aux « peuples de langue anglaise » un tel cadeau. Mais n’y aurait-il pas justement quelque fierté à tirer du fait que la nation voisine, épuisée et résignée, se soit pareillement et si tôt reprise sur le sol de l’Angleterre, préservé par l’inflexibilité churchillienne du défaitisme comme de la défaite ?

C’est le moment, une fois encore, de recourir aux papiers du cabinet et de scruter les témoignages anglais, pour chercher les raisons originelles du malaise.

18 juin : l’appel controversé

Churchill est non seulement le vainqueur de Hitler, mais l’inventeur d’un nouveau venu dans la politique française. Grâce à son soutien au moment le plus critique, Charles de Gaulle va non seulement éviter à son pays une bonne part de l’opprobre et de la perte de rayonnement que son effondrement de 1940 aurait pu lui valoir, mais lui donner par la suite un équilibre institutionnel qu’il cherchait depuis 1789. Or, en fait, ce deuxième exploit n’est pas dû à Churchill et lui a été en quelque sorte imposé. Par deux hommes : l’intéressé et Spears.

De Gaulle ne passe qu’une nuit à Bordeaux, du 16 vers 22 heures au 17 vers 9 heures, mais il en tire suffisamment d’enseignements pour rapporter à Londres une certitude... que seul en Grande-Bretagne Spears, pendant des jours, partage avec lui (au stade actuel de nos connaissances) : les autorités françaises se sont complètement mises à la merci de l’Allemagne et, si quelque chose peut encore être sauvé de la flotte ou des colonies, c’est en lançant depuis l’Angleterre un appel à leur désobéir.

S’agissant des premiers discours radiophoniques du général de Gaulle, Churchill ne montre guère plus de cohérence et de ténacité que naguère sur la question du réduit breton. Il faut dire que Halifax est moins disposé que jamais à lui faciliter les choses.

Le 18 juin, de Gaulle rédige ou avalise au moins cinq versions de son premier appel. Les trois dernières sont connues par des documents du jour ou du lendemain, les deux premières par des résumés incompatibles entre eux et avec aucune des trois versions précitées.

Nous avons d’abord une délibération du cabinet, introduite par Duff Cooper. Le ministre de l’Information lit un texte « que de Gaulle se propose de prononcer à la radio » et le cabinet conclut :

’Bien que le texte du message ne soulève aucune objection, il n’est pas souhaitable que le général de Gaulle, puisqu’il n’est pas persona grata auprès du gouvernement français actuel, parle à la radio, aussi longtemps qu’on peut espérer que ce gouvernement agisse dans un sens conforme aux intérêts de l’alliance.

Puis c’est Colville qui, racontant le début de l’après-midi, évoque un message sans « déloyauté apparente » envers Pétain mais « invitant les Français à se rallier à lui, ici et ailleurs ». Il semble donc que le premier texte2 ait montré, vis-à-vis d’un Pétain trahissant les « intérêts de l’alliance », une sévérité que le cabinet, délibérant sur une prise de contact entre son allié et son ennemi, ne pouvait qu’approuver sur le fond. Mais il avait jugé inopportun de le faire savoir avant de connaître les conditions allemandes. De Gaulle aura donc essayé, en début d’après-midi, de l’amadouer en gommant toute critique envers le maréchal et en faisant preuve à son égard d’un loyalisme apparent. Cela nous rapproche du texte classique, publié dans les journaux anglais du 193. Le début dit seulement du gouvernement de Bordeaux qu’il est composé de militaires (ce qui n’est guère exact, même si leur nombre est passé d’un à cinq, sur une vingtaine de ministres et de secrétaires d’État) et s’est mis « en rapport avec l’ennemi pour cesser le combat ». Cependant, l’idée d’un ralliement des auditeurs à la personne du général a disparu au profit d’une invitation à se « mettre en rapport » avec lui, qui ne concerne plus les Français « ici et ailleurs » mais les militaires et les travailleurs des industries d’armement résidant en Angleterre.

Cette restriction est maintenue dans les deux dernières versions, qui cependant offrent, à propos du gouvernement Pétain, une nouvelle et considérable évolution : il est censé rechercher un armistice « dans l’honneur et l’indépendance ». Formule absurde et, de surcroît, diamétralement opposée à une esquisse datée du 17 juin, mais dont de Gaulle avait probablement l’idée dès le 16 au soir, lorsqu’il avait pris sa décision de revenir en Angleterre. En voici le passage essentiel :

À la suite de cet effondrement, deux voies étaient ouvertes : Ou bien la voie de l’abandon et du désespoir. Cette voie menait à la capitulation. C’est celle qu’a choisie le gouvernement Pétain.

Ou bien celle de l’honneur et de l’espérance. C’est celle qu’ont choisie mes compagnons et moi.

Nous croyons que l’honneur commande aux Français de continuer la guerre aux côtés de leurs alliés et nous sommes résolus à le faire 4.

Enfin, ces deux dernières versions ont entre elles des différences. On a gommé, dans l’une, absolument tout ce qui pouvait désobliger Pétain ou Weygand alors que l’autre a encore, çà et là, de quoi les vexer.

Ces cinq textes semblent s’être succédé tout au long de l’après-midi et de la soirée du 18 juin, par ordre d’édulcoration croissante. Il n’en va cependant pas de même de leur publication - limitée, rappelons-le, aux trois derniers. L’avant-dernière version (celle qui est encore un tout petit peu blessante pour le maréchal et le généralissime) est publiée le 19 par les journaux de la partie non envahie de la France, qui se réclament non d’une écoute, mais d’un communiqué écrit de la BBC : sans doute ce texte avait-il, avant l’émission, fait l’objet d’un accord qui semblait suffisamment solide pour autoriser une publication sous cette forme.

L’émission, annoncée une première fois pour 20 h 30, a finalement lieu à 22 heures Son texte est connu par une écoute détaillée des services secrets suisses, que recoupe de manière satisfaisante un résumé élaboré par le ministère français de l’Intérieur. Le texte suisse (en allemand !) a été publié, après cinquante ans de silence total, par la Revue historique et archéologique du Maine, en son numéro 12 de 1990. Seul, dans la presse nationale, Le Figaro s’en est fait l’écho en cette année du cinquantenaire, mais un mois après cet anniversaire et sans insister - en particulier, sans jamais revenir sur la question lors des commémorations suivantes.

Cette version est la plus mièvre, la plus édulcorée, et aussi la plus contradictoire, car le fait même qu’un de Gaulle appelle depuis l’étranger à la continuation de la guerre, tout en affirmant que son gouvernement n’a pas forfait à l’honneur, et sans critiquer en rien Pétain ni Weygand, défie toute logique.

Pour comprendre ce qui s’est passé, nous ne disposons, outre les textes et les résumés cités, que de deux journaux personnels, ceux de Cadogan et de Colville, et des archives du FO ou du cabinet relatant certaines tractations des jours suivants, ce qui permet de tenter des raisonnements par analogie ou de prolonger vers l’amont le comportement de certains personnages, qui n’avaient pas de raison de changer d’attitude entre le 18 juin et le 23.

L’examen de ces pièces permet les constatations suivantes :

1. L’appel aurait dû, en bonne logique, être lancé le 17, peu après l’arrivée sur le sol britannique d’un de Gaulle qui venait avant tout pour cela - et son retardement prouve que Churchill lui-même n’était pas aussi convaincu que Spears de l’urgence d’un tel appel. Il y a dans toute la direction britannique, ce 17, un certain attentisme, probablement motivé par le fait qu’on attend d’une minute à l’autre la réponse hitlérienne à la demande française des conditions d’armistice.

2. Outre Spears, un seul Anglais offre un soutien ferme à l’entreprise gaullienne, Duff Cooper, à qui est due probablement la diffusion du communiqué de la BBC, portant un texte que le Foreign Office entend encore discuter.

3. Car c’est du Foreign Office que viennent les blocages et les amendements. Halifax n’intervient peut-être pas personnellement (sinon, très probablement, pour bloquer une première fois le texte lors de la réunion du cabinet - dont Churchill était absent) mais on voit à l’œuvre Cadogan et, surtout, Vansittart. Aucun fonctionnaire de ce ministère ne semble lutter contre le courant, qui tend à interdire l’appel purement et simplement. On n’adopte qu’en désespoir de cause (Spears ayant réussi à faire lever dans l’après-midi le veto du cabinet) la solution consistant à défigurer son contenu.

4. Vansittart utilise un relais français, en la personne de Jean Monnet. Car le FO allume un contre-feu en proposant et en obtenant (également après un refus initial du cabinet !) l’envoi à Bordeaux du ministre francophile des Colonies, lord Lloyd et, parallèlement, d’une équipe de Français de Londres dirigée par Monnet. Les modifications du texte convergent étroitement avec les options de Monnet, connues par diverses sources, entre le 17 et le 23 juin, consistant à espérer jusqu’à l’absurde le passage de Pétain en Afrique du Nord ou, à défaut, la formation en cet endroit d’un gouvernement français représentatif.

5. De Gaulle a obtenu pendant la nuit que soit publié dans les journaux anglais un texte un peu moins illogique, avec un début neutre envers Pétain, qui lui a semblé digne d’inaugurer son épopée ; il s’agit probablement d’une version de l’après-midi, avant la défiguration des deux dernières qui traitent Pétain en homme d’honneur, et peut-être a-t-elle été réellement prononcée à la BBC, peu après 18 heures, lors d’une séance d’enregistrement.

6. Les tribulations de ce premier appel ont été gommées par des efforts tant anglais que gaullistes, nécessairement en partie concertés, peut-être au début d’août - un moment particulièrement faste des rapports gaullo-churchilliens. Il en est ressorti d’une part un texte définitif de l’appel (ajoutant à la version anglaise du 19 la phrase « Demain comme aujourd’hui je, parlerai à la radio de Londres », reprise des deux autres versions !), d’autre part un texte d’affiche, mettant en avant le déshonneur de Pétain, qui pendant toute la guerre va tendre à se substituer, dans la propagande gaulliste, à celui de l’appel. C’est peut-être à ce moment aussi qu’on décide de dire qu’il n’existe aucun enregistrement du discours, sans prendre la peine d’élaborer une explication plausible5.

De Gaulle est ensuite privé de micro jusqu’au 22, c’est-à-dire jusqu’au moment où, les conditions d’armistice étant connues ainsi que la réaction globalement favorable de Bordeaux à leur égard, l’armistice franco-allemand apparaît probable. Il est signé en début de soirée mais le contenu de l’appel diffusé ce soir-là indique que la nouvelle n’est pas encore parvenue à Londres. Il s’agit de la première émission anglaise du général dont on ait un enregistrement, souvent diffusé, lors des commémorations, en lieu et place de l’appel.

L’inexistence d’un appel du 19 juin, pourtant reproduit dans des publications gaullistes à partir de la fin de 1941 et commenté sans méfiance, sauf exceptions récentes et rares, dans les livres d’histoire, m’a été signalée en 1993 6. Mes propres investigations ont achevé de m’en convaincre, ainsi que les travaux de Jean-Louis Crémieux-Brilhac 7. Il y a eu en revanche, ce jour-là, une tentative de De Gaulle de revenir à la radio, bloquée par le Foreign Office, et au moins un brouillon, que j’ai retrouvé... et qui diffère du tout au tout du texte publié par la suite ! Il contient, en revanche, de nombreux passages proches du véritable second appel, celui du 22. Par ailleurs, dans le texte censé avoir été radiodiffusé le 19, une phrase (« L’armistice italien est un piège grossier) » renvoie à une conjoncture précise, celle du 22 au soir ou du 23 au matin. Le 19, on ne peut savoir qu’il y aura un armistice italien discuté le 23 et le 24 loin de Rethondes par la même délégation française et, en conséquence, retardant de deux jours l’entrée en vigueur simultanée des deux textes, qui se produit finalement à l’aube du 25. Le 22 au soir on apprend que l’armistice signé avec l’Allemagne n’entrera en vigueur que lors de l’éventuelle signature, à une date encore indéterminée, d’un armistice franco-italien : ainsi ceux qui hésitent à l’approuver peuvent encore différer leur choix. Il est logique que ce délai exaspère de Gaulle et qu’il y voie un piège, c’est-à-dire une manœuvre de Hitler pour démobiliser encore un peu plus les capacités de résistance des Français. Il est donc possible que, ne voulant pas réécrire l’histoire plus que nécessaire, il ait réemployé, pour confectionner en 1941 son appel « du 19 juin » 1940, un texte écrit pour être diffusé le 23... et lui-même remplacé, on le verra, par un autre, celui-là réellement diffusé, mais à ce jour encore inconnu !

La fonction rétroactive de ce texte dit du 19 n’a, elle, rien de mystérieux, et rejoint celle de l’affiche : il s’agit d’accréditer l’idée que de Gaulle a annoncé, à une date toute voisine du 18 juin, une rupture totale avec Pétain que le premier appel, quelle que soit la version considérée parmi celles qui ont circulé, n’impliquait pas clairement. Ce texte indique en effet que « les formes ordinaires du pouvoir ont disparu » et appelle - autre intention initiale déboutée le 18 - les gouverneurs des colonies à poursuivre le combat.

Le crucial 20 juin

Puisque de Gaulle est sevré de micro jusqu’au moment où, sans doute en vertu d’informations câblées par Campbell, on estime à Londres que le gouvernement de Bordeaux a toutes chances d’accepter les conditions allemandes, le témoignage unique mais très précis d’un antigaulliste marginal ne saurait être récusé à la légère. Le capitaine Paul Branthôme, un jeune cadre très prometteur de l’armée de l’air française, en poste à Londres où il avait étudié avec les Britanniques les questions de bombardement, reçoit le 20 juin en début de matinée l’ordre du général Lelong, attaché militaire, de convoyer de Gaulle vers Bordeaux, à sa demande. Il fixe le départ à 22 heures pour des raisons de sécurité, mais bientôt on lui signale que des soldats britanniques bloquent son avion. Lelong, sollicité par de Gaulle, refuse de protester auprès des autorités anglaises. L’épisode sera oublié par les gaullistes, tandis que le Branthôme, qui avait repris le combat en Afrique en 1943 et démissionné de l’armée après la guerre, essaiera vainement de faire entendre son témoignage, seulement répercuté par des journaux d’extrême droite. Or ce témoignage s’articule fort bien avec une lettre à Weygand que publie de Gaulle en annexe de ses mémoires, en 1954. Datée du 20 juin 1940, elle annonce son retour à Bordeaux dans les 24 heures, pour se mettre à la disposition du destinataire à condition que, d’ici là, il n’ait pas « capitulé ». Il faut dire qu’à ce moment Pétain, Weygand et consorts n’arrivent pas à capituler. Hitler faisant traîner les choses, les tenants bordelais du passage en Afrique du Nord retrouvent, à leur propre surprise, une marge de manœuvre et des bruits de départ recommencent à circuler. Il n’y a donc aucune raison d’écarter le témoignage de Branthôme, que j’ai pu recueillir à loisir au printemps 1993, un an avant sa mort, en posant force questions qui permettaient d’en tester la solidité. Reste une démarche étonnante, sur laquelle de Gaulle n’a pas cru bon de s’appesantir. Deux explications semblent possibles :

1. Un certain désespoir de n’arriver à rien sur le sol britannique et une tentative bien risquée de retourner dans la gueule du loup bordelais pour essayer d’en extraire le maximum de résistants, à commencer par Weygand ;

2. Un pur bluff, que de Gaulle aurait combiné avec Spears et peut-être avec Churchill, pour se conformer en apparence aux options légalistes du Foreign Office, en rentrant dans la discipline de l’armée française tout en sachant (ou en espérant) qu’il n’aurait pas les moyens matériels d’aller au bout de son geste.

Il est clair en tout cas que l’hypothèse d’un de Gaulle flottant ou repentant que les feuilles pétainistes accueillantes à ce témoignage ont essayé d’accréditer est, elle, à exclure, comme incompatible avec tout le reste du dossier. Mais il devient urgent de resituer les choses dans leur contexte mondial.

Il est peu de lectures plus impressionnantes que les pages 294 à 425 des Archives secrètes de la Wilhelmstrasse 8. On y voit la diplomatie du Reich tisser, entre le 16 et le 22 juin 1940, une œuvre maîtresse : elle se donne les moyens d’éliminer complètement l’Angleterre du continent, voire de lui damer le pion sur d’autres théâtres. Des accords économiques, souvent accompagnés de conventions militaires, sont proposés à l’Italie, à l’Espagne, au Danemark, à la Grèce, à la Yougoslavie, à la Suède. Le Führer négocie personnellement avec les deux premiers pays, recevant le 16 un envoyé spécial de Franco, le général Vigon, et causant longuement avec le Duce à Munich le 18. Les pays pressentis répondent en ordre dispersé - la Yougoslavie traînant le plus les pieds, comme elle le fera l’année suivante sur la question du pacte tripartite. Mais l’objectif évident, celui de priver l’Angleterre, au cas où elle s’obstinerait dans la guerre, de tout appui militaire et de toute relation économique sur le continent, paraît en bonne voie d’être atteint et c’est sans doute ce qui compte le plus. Hitler met en place les linéaments de son blocus continental, pour décider les appeasers de Londres à durcir leur action, car il est bien évident qu’en cas de paix générale les traités militaires perdraient de leur sens. Quant aux accords économiques, ils ne garderaient d’influence, en temps de paix, que si celle-ci tardait et si les échanges des pays concernés s’orientaient durablement vers le Reich. Lequel s’enhardit jusqu’à négocier avec l’Irlande, dont le président De Valera, le 20 juin, se voit offrir l’Ulster sur un plateau, en échange d’une aide apportée à l’Allemagne pour faire capituler l’Angleterre. Le Japon aussi est sollicité de privilégier davantage l’Allemagne dans ses échanges de marchandises, contre une vague offre de bons offices allemands dans son conflit avec la Chine. Enfin les deux grandes dictatures latino-américaines, le Brésil de Vargas et l’Argentine, dirigée par une junte où commence à émerger la figure de Peron, sont encouragées à refuser l’alignement sur les États-Unis et à promettre elles aussi, pour l’après-guerre, de réorienter leur commerce au profit du Reich.

Du côté de l’URSS, si la prudence est de mise, des signes discrets d’un changement d’orientation du Reich commencent à se faire sentir. Le plus net, déjà relevé par Maurice Schumann9, consiste à recevoir avec les honneurs dus à un chef d’État, mais sans publicité, le président lituanien Smetona, lorsqu’il quitte son pays devant l’avance soviétique, le 18 juin. Les diplomates allemands commencent d’autre part à se faire un peu moins évasifs lorsque leurs collègues finlandais et roumains sollicitent aide et protection contre les visées russes, à l’instar de Ribbentrop en personne, qui le 16 fait savoir à Molotov qu’on souhaite à Berlin un règlement pacifique de la question bessarabienne et ce, « après la guerre ».

Tel est le contexte de l’armistice franco-allemand. Or, pendant cinq grandes journées, Hitler noue tous ces fils, pour la plupart au vu et au su de la planète ou, du moins, des milieux informés, sans répondre un traître mot à la demande française des conditions d’armistice.

Les nerfs de Pétain, Weygand et autres Bordelais d’adoption sont mis à rude épreuve. Le 17 à 12 h 30, le maréchal paraît sûr de son coup, lorsqu’il déclare à la radio qu’il faut cesser le combat. C’est Baudouin, nouveau ministre des Affaires étrangères, qui impose la prudence et fait, à l’usage de la presse, modifier le passage en « il faut tenter de cesser le combat », mais seulement en fin d’après-midi.

Outre ses désastreuses conséquences stratégiques, la petite phrase amène un effondrement diplomatique : Hitler, rassuré, peut laisser la France cuire dans son jus et consacrer tous ses moyens à la recherche de la capitulation britannique. Par le truchement espagnol, l’Allemagne commence le 17 par accuser réception de la demande française, en indiquant qu’une réponse y sera donnée après une rencontre de Hitler et de Mussolini, dont la date n’est pas encore fixée. Cette manière de répondre à Pétain en rencontrant Mussolini ajoute à la défaite militaire un camouflet diplomatique, et augmente la rage des patriotes. Le 19 à 0 h 25, message suivant : l’Allemagne se contente de demander le nom des négociateurs français - comme s’il était déjà entendu qu’on négocie. Le message indique par ailleurs que le gouvernement français doit demander aussi un armistice à l’Italie, et ce par l’intermédiaire de l’Espagne, alors qu’il avait l’intention d’utiliser celui du Vatican. Hitler fait donc durer les choses, au maximum. Il prend le risque, calculé, de rouvrir un espace aux partisans de la poursuite de la guerre en Afrique.

Ce soir-là, comme pour désespérer les zélateurs de l’armistice, il s’offre même le luxe de bombarder un quartier de Bordeaux, assassinant plusieurs dizaines de personnes10. Ce n’est que le 21 au soir que le général Huntziger, chef de la délégation française, téléphone à Bordeaux, depuis la clairière de Rethondes, les « clémentes » et « non déshonorantes » conditions d’armistice. C’est donc le 22, aux petites heures, que le gouvernement en délibère, et que l’Angleterre, un peu plus tard, en a connaissance. Cinq jours gagnés pour multiplier les embarras de Churchill, et encourager ses adversaires à plaider, devant les députés et divers cercles influents, que tout est décidément fini, puisque le vainqueur tient à merci la France.

Si, le 17, la résignation bat son plein, au cours des journées suivantes le départ des pouvoirs publics vers l’Afrique du nord est à l’ordre du jour, et on voit Lebrun, Herriot, Jeanneney, Mandel et Campinchi agir dans ce sens. Les Baudouin et les Bouthillier, entièrement acquis à la cessation du combat indépendamment de l’Angleterre mais soucieux de sauvegarder les apparences, sont obligés d’envisager le départ du gouvernement. Leca a, là-dessus, quelques bonnes formules :

Négocier librement. Cela peut faire sourire, vu les circonstances. Mais Baudouin s’accrochait passionnément aux signes extérieurs de liberté qui seuls pourraient donner valeur à un accord d’armistice. Il fallait que les Allemands fussent à distance respectable, il fallait que les mitraillettes ne fussent pas braquées à bout portant sur MM. les ministres 11.

D’où l’idée, agitée dans l’après-midi du 19 et abandonnée seulement le 21, d’un départ du gouvernement pour Perpignan, demi-mesure pour ne pas trancher entre Bordeaux, qui devient intenable, et Alger, que Pétain et Baudouin ne veulent pas encore envisager. In extremis, Hitler paraît entendre les avertissements que les milieux les plus favorables à l’Allemagne, animés par Laval, ont multipliés par l’intermédiaire de Lequerica, en entamant la négociation le 21. La veille, Alibert avait obtenu que tout le monde restât un jour de plus à Bordeaux, au moyen de fausses nouvelles militaires et d’un faux ordre de Pétain 12.

La mission de Lloyd, arrive le 19 juin dans cette atmosphère incertaine. Le ministre des colonies est, on l’a vu, un concurrent de De Gaulle, suscité par le Foreign Office qui a vainement tenté d’empêcher son appel. En coordination étroite avec Jean Monnet, les diplomates ont fait le siège du premier ministre dans l’après-midi du 18 en essayant de substituer à l’appel du général le voyage du ministre, censé convaincre Pétain de passer en Afrique du Nord. La manœuvre échoue mais la mission est maintenue, cependant que tout est fait pour dénaturer le discours du dissident et le rendre compatible avec l’envoi du ministre. Pour faire bon poids, Jean Monnet est du voyage, dans un autre avion, avec quelques autres Français en poste à Londres, René Pleven, Emmanuel Monick et Robert Marjolin.

Dans la capitale aquitaine, les voyageurs réaffirment la proposition d’union, pour peu que les pouvoirs soient transférés en Algérie, devant des interlocuteurs toujours aussi peu empressés. Ils reviennent bredouilles, avec une impression défavorable sur ce qui reste d’énergie aux notables bordelais pour s’opposer aux volontés allemandes13. Les actions de De Gaulle ne remontent pas pour autant et le cabinet britannique, où Halifax ne chôme pas, se conduit globalement comme s’il était lui-même rallié à la proposition Chautemps : il attend philosophiquement de connaître les conditions allemandes, avant de se fâcher.

Reynaud se singularise une fois de plus. Il prépare, lui, un départ pour Washington, où il serait l’ambassadeur de Pétain. Le maréchal lui a demandé cela comme un service dans la soirée du 17 ; en fait, d’après Leca, c’est Baudouin qui en eut l’idée et pressentit l’intéressé dans l’après-midi. Ne peut-on dès lors estimer que Reynaud lui-même a souhaité cette solution, surtout si on se souvient qu’il l’envisageait déjà en février, comme une issue de sa querelle avec Daladier ? Pour l’instant, il n’est pas pressé de donner suite, hésitant à représenter un gouvernement qui aurait signé un armistice « déshonorant ». C’est donc pour lui une option d’attente, qui lui permet, une fois de plus, de ne pas se prononcer, tout en gardant l’espoir d’un grand rôle ; ne s’étant certainement pas converti à l’idée d’une pérennité de la résistance anglaise, il doit penser que Washington n’est peut-être pas un mauvais endroit pour attendre l’ouverture de l’inéluctable conférence.

C’est dans ces conditions que part le Massilia, le 21, sur ordre du gouvernement qui l’a « mis à la disposition des parlementaires » depuis le 19 mais a, depuis, fait retarder son départ. Seuls en profitent 29 députés et un sénateur. Herriot et Marin avaient fait porter leurs bagages à bord et les ont retirés au dernier moment. Jeanneney est parti pour Perpignan, mais a été rappelé en cours de route. Les parlementaires qui l’empruntent sont certainement parmi les moins enthousiastes de la capitulation : on retrouve là Mandel, Zay, Campinchi et Mendès France, ainsi que Daladier. Résistants si l’on veut, ils se sont pourtant laissés engluer dans l’atermoiement général. Ils prennent un risque. L’armistice peut être signé pendant qu’ils seront en mer et ses partisans l’emporter, en Afrique du Nord, sur ses adversaires. Les passagers seront alors accueillis par des personnalités respectueuses de cette signature et soucieuses de faire partager ce respect.

C’est exactement ce qui se passe. Mandel a refusé plusieurs propositions de transfert en Angleterre14. Il voulait rester en terre française. Rien ne confirme que Churchill ait tenté d’arraisonner le bateau, en revanche il tente un effort désespéré le 25, alors que le Massilia vient d’arriver au Maroc : Cooper et Gort s’y rendent en hydravion mais les autorités, méfiantes, leur interdisent de rencontrer les passagers. Le piège se referme pour Mandel le lendemain : il est mis en résidence surveillée et ne retrouvera pas la liberté.

Léo Hamon, alors jeune avocat et actif militant antifasciste, vient de rappeler dans ses mémoires que les choix géographiques n’avaient rien d’évident :

Tout alors changeait d’une heure à l’autre. Sur ce quai, Guy Menant paraissait le mieux placé pour échapper à l’emprise allemande. Il fut intercepté avec le Massilia. En fait, c’est René Cassin, descendu à Bayonne, qui put monter sur un bateau polonais, arriver en Angleterre et tenir dans la France libre le rôle éminent que l’on sait 15.

Mais tous ces destins joués à quelques heures et quelques kilomètres près soulignent par contraste les réflexes physiques et politiques du général de Gaulle. Sa séparation d’avec Pétain est parfaitement originelle, comme en témoigne encore l’esquisse du 17 juin, publiée discrètement en 1988 et fort peu remarquée depuis. Si ses textes et ses actes donnent parfois l’impression d’un flottement, c’est simplement l’effet des pressions du parti anglais de la paix, tant sur Churchill que sur lui. Elles rendaient très difficile, à la fin de juin, l’expression de sa révolte contre son gouvernement.

La parenté des options de Churchill et de De Gaulle pendant la drôle de guerre, la convergence de leurs trajectoires depuis le 6 juin, leurs entreprises communes à partir du 9 permettent, en sus de l’examen attentif de toutes les pièces, de comprendre qu’il n’y a pas alors, chez l’un ni chez l’autre, la moindre ambiguïté, mais seulement de grandes difficultés à exprimer au grand jour leur choix de résistance. La difficulté, pour Churchill, est avant tout politique et, chez de Gaulle, essentiellement pratique. L’un doit éviter d’être chassé du pouvoir et l’autre, qui l’est, doit à toute force trouver des moyens d’expression et préserver sa liberté physique.

Derniers spasmes bordelais

De Gaulle doit donc se passer de micro jusqu’au 22. Ce jour-là, les minutes du cabinet mentionnent pour la première fois le Français depuis le 1816. Le ministre de la Marine, Alexander, s’oppose à ce que de Gaulle parle, au motif que la question essentielle est celle de la flotte, et qu’elle mérite qu’on ne s’aliène pas le gouvernement Pétain. C’est Halifax qui lui donne la réplique, en prétendant que cela n’engage pas le gouvernement anglais s’il laisse un Français « distingué » parler à des compatriotes. Lloyd alors emporte l’affaire en racontant que beaucoup d’officiers français, lors de son voyage à Bordeaux trois jours plus tôt, lui ont dit que c’était seulement grâce à l’appel du 18 juin qu’ils avaient pris conscience de la possibilité de continuer la guerre aux côtés de l’Angleterre.

Le premier lord reste engoncé dans l’idée qu’on peut encore tirer quelque chose de Pétain, et demande qu’on ne cesse pas de bâillonner de Gaulle, mais le rusé Halifax, toujours soucieux d’éviter l’accusation de défaitisme, prend quelque distance avec Bordeaux, tout en précisant que de Gaulle ne représente que lui-même. Lloyd alors se fait état de cette surprenante confidence, exprimée par des officiers « à Bordeaux », c’est-à-dire dans l’entourage de Weygand, sur l’utilité de laisser parler de Gaulle. S’ils sont à Bordeaux le 22 juin, qu’ont-ils de gaulliste ? Se battre aux côtés de l’Angleterre, très bien, mais où ? Ce texte va dans le sens d’une note exhumée des papiers Doumenc, où le major général relevait dans son propre entourage de Montauban, le surlendemain 24 juin, un « émoi des jeunes off[iciers] vis-à-vis [de] de Gaulle ». Dans l’armée française, il y a sans doute encore bien des gens qui espèrent préserver l’unité entre un Pétain qui sauve les meubles en France, un Noguès qui maintient l’Empire dans la lutte et un de Gaulle qui assure le contact avec Londres. Dans la confusion de l’heure, il y a quelque chose de pétainiste à exiger des Anglais qu’ils laissent parler de Gaulle ! Cela évite les choix et les déchirements.

Une première décantation a lieu le 22 avec la signature de l’armistice qui fort logiquement, et sans aucune ambiguïté, implique la mise au pas ou au moins le désaveu de tout Français voulant continuer la guerre, où que ce soit. Dès le matin, comme nous venons de le voir, de Gaulle est de nouveau autorisé à parler, sur le vu des conditions d’armistice. Sans doute les ministres avaient-ils encore l’espoir d’empêcher la signature, si on en juge par le remue-ménage du lendemain. Le nouvel appel que de Gaulle est alors autorisé à lancer marque une évolution capitale, puisqu’il annonce la création d’un « comité national » qui a vocation de représenter la France aux côtés de son alliée. Pour conclure cette émission du 23 au soir, un speaker lit deux communiqués du cabinet, l’un disant qu’il ne considère plus le gouvernement de Bordeaux comme indépendant, l’autre qu’il prend acte de la création du comité.

Si les communiqués sont publiés (p. 270) et commentés (p. 80) dans les Mémoires de guerre, ce n’est pas le cas de l’appel du 23, qui est donc, pour une fois, censuré par de Gaulle en personne. Il est vrai que la presse britannique du lendemain ignore le tout et que la BBC elle-même n’en reparlera jamais. C’est une intervention de Halifax, après l’émission, qui aboutit à ce résultat. Il a auparavant été assiégé par des Français antigaullistes, essentiellement Corbin et Monnet, assistés d’un nouveau venu qui est pour nous une vieille connaissance, Alexis Léger. Ces personnes avaient obtenu le concours actif de Vansittart, mais non celui de Cadogan qui, exaspéré par les atermoiements, décide Halifax à autoriser quand même l’émission. On ne sait par quel forcing les assaillants ont obtenu ensuite son revirement, car Cadogan, dont le journal est sur ces tribulations notre source unique, est rentré chez lui au moment de l’émission. Pour entrevoir ce qui, dans la nuit, en a annulé les effets, il faut nous contenter des minutes du cabinet : le 24, Halifax explique, en s’en excusant auprès de Cooper, qu’il a dû se résoudre à empiéter sur son domaine, en raison des objurgations de Corbin, et stopper net l’impression dans les journaux de l’appel gaullien comme des deux communiqués du cabinet. Ce dernier, qui avait pris la décision, tout comme le ministre de l’Information qui l’avait exécutée, encaissent le coup sans broncher.

Le point de vue de Jean Monnet nous est connu par une lettre qu’il écrit à de Gaulle le 23. Son objectif est de garder l’Empire dans la guerre avec la caution tacite des autorités bordelaises, à défaut d’avoir obtenu leur transfert outre-mer. Il ne craint pas d’avouer ses liens avec des milieux anglais qui ne sont pas les plus combatifs :

Mon cher général, Après vous avoir rencontré, j’ai eu une conversation avec Sir Alexander Cadogan et je lui ai répété ce que je vous avais dit ainsi qu’au brigadier Spears :

Je considère que ce serait une grande faute que d’essayer de constituer en Angleterre une organisation qui pourrait apparaître en France comme une autorité créée à l’étranger sous la protection de l’Angleterre.

Je persiste à croire que, aujourd’hui encore, la décision par le général Noguès de résister permettrait de rallier tous ceux qui, en France, désirent continuer la lutte et rester fidèles aux engagements solennels de la France vis-à-vis de ses alliés. Si la résistance peut être organisée en Afrique du Nord, c’est-à-dire en terre française, sous l’autorité de chefs qui ont été investis de leurs fonctions dans des conditions régulières, autrement dit par un gouvernement qui n’était pas, à l’époque de son investiture, pratiquement sous le contrôle de l’ennemi, je suis sûr qu’on trouverait un immense écho en France et dans toutes les colonies françaises à l’étranger.

[...] Bien entendu, la constitution d’un comité qui serait chargé d’aider tout Français désirant continuer la lutte avec l’Angleterre à trouver sa place serait extrêmement utile. (....)

À la fin de sa lettre, Monnet redit qu’il a exposé son point de vue à Cadogan et annonce qu’il vient de le dire à Vansittart. L’heure de l’envoi n’est indiquée ni par l’expéditeur ni par le destinataire, qui tous deux publient la lettre dans leurs mémoires, mais cette mention d’une conversation avec Vansittart suggère qu’elle est envoyée avant l’émission, pour convaincre de Gaulle d’y renoncer de lui-même, et que faute de l’avoir convaincu, Monnet n’est guère affligé de la solution consistant à effacer toute trace du discours et du comité national.

Il faudra attendre l’entrée en vigueur de l’armistice, son acceptation par les chefs français en Afrique du Nord et la résignation britannique devant cet état de fait pour que, le 28, le cabinet s’autorise un timide début de reconnaissance du général de Gaulle, comme « chef des Français libres qui se rallient à lui ». Ce sera, cette fois, sans retour... en dépit de tentations multiples, jusqu’en 1943.

Mais l’intérêt principal, savamment entretenu par celui qui fut « personnalité navale », porte dans la dernière décade de juin sur la situation de la flotte française.

Oran : canonnade contre Halifax 17

Non seulement les négociations d’armistice puis la convention elle-même sont disséquées devant le cabinet, mais Churchill fait informer quotidiennement les ministres de la position de chaque bateau, comme si on était à la veille de Trafalgar et que Dudley Pound dût comme Nelson ne pas quitter des yeux une seconde des navires dangereux pour les côtes britanniques. Dans le même temps, l’Angleterre n’a pas cessé de demander que ces bâtiments soient mis « en sûreté » dans les eaux anglaises ou américaines. Le gouvernement français réagit, comme toujours depuis qu’il est question d’armistice, en assurant qu’il fait et fera le nécessaire pour que sa flotte ne soit en aucun cas livrée à l’Allemagne. Il joint le geste à la parole en faisant partir le Richelieu pour Dakar le 18 juin, le Jean-Bart pour Casablanca le 19. Ces jours-là, comme on sait, Alexander et Pound, puis lord Lloyd se rendent à Bordeaux pour sonder les intentions du gouvernement. Ils ne semblent pas avoir spécialement insisté pour un déplacement des bateaux vers l’Angleterre. Si, chez l’amiral et son ministre, on peut soupçonner là une certaine tiédeur vis-à-vis de Churchill et de son jusqu’auboutisme, Lloyd s’est peut-être abstenu de rappeler la condition formelle de livraison de la flotte mise par le cabinet à l’autorisation de pourparlers séparés parce que, le 19, Bordeaux bruissait d’une rumeur de départ gouvernemental vers l’Afrique.

Les conditions d’armistice sont connues des Anglais le 22. Une clause surtout a de quoi les inquiéter : l’article 8, suivant lequel les navires devaient, avant d’être désarmés sous contrôle allemand ou italien, rejoindre leurs ports d’attache du temps de paix, situés pour les deux tiers entre Dunkerque et Brest, donc face à l’Angleterre. Il n’est pas difficile à son premier ministre de la cabrer, devant l’idée que des officiers allemands vont, de l’autre côté de la Manche, exercer un droit de « contrôle » sur des escadres modernes et aguerries, dépendant d’un gouvernement Pétain dont les sentiments germanophobes ne paraissent pas en progrès.

Les Français essaient de faire modifier cet article, au motif précisément qu’il y aurait alors risque de destruction des navires par les Anglais. D’où il ressort que Mers el-Kébir, qui clôt cette histoire, comme le pacte germano-soviétique qui l’inaugure, est un événement des plus prévisibles, même si on espère pouvoir l’empêcher.

Sur cette clause, l’Allemagne refuse de transiger, tout en prodiguant des apaisements oraux : on pourrait l’appliquer de manière souple, concède le maréchal Keitel, renvoyant la discussion à la commission d’application de l’armistice. Une telle attitude prouve que Hitler joue au chat et à la souris : il tient à laisser planer une menace de mainmise allemande sur la flotte française, pour donner des arguments aux pacifistes anglais et américains, pour hâter la paix générale. La démarche du Haltbefehl se retrouve ici : je vous tiens, réfléchissez ! C’est pour lui, avant tout, que la réponse de Mers el-Kébir va être cinglante.

Un autre point commun avec le Haltbefehl est qu’il s’agit d’une lubie du Führer, discutée seulement entre lui et lui-même, comme le prouve le fait que Keitel lui en laisse la responsabilité, comme le montre aussi le compte rendu de sa conversation de Munich avec Mussolini, le 18 18 : ce jour-là il n’est question que de la menace que représenterait la flotte dans les mains anglaises ou américaines, et nullement d’un chantage fondé sur une possible mainmise allemande. Hitler apparaît uniquement soucieux d’apaisement, dans le goût de son interview avec von Wiegand. En conséquence, les solutions envisagées sont l’internement des bateaux en Espagne ou au Portugal ou encore le sabordage, présenté comme « une bonne solution ». Peut-être Hitler trompe-t-il Mussolini, en lui faisant espérer la destruction d’une force qui portait grand ombrage à l’Italie, en lui garantissant au minimum son internement dans un pays neutre. À moins qu’il ait pensé seulement après l’entrevue de Munich aux effets de chantage qu’il pourrait tirer, en direction de l’Angleterre et des États-Unis, d’une flotte française intacte et toujours aux mains de la France.

Sous la contrainte des faits et de leur propre démarche d’entente avec l’ennemi, les Français signent le 22 au soir, sans modification significative, le texte primitif. Les Américains eux-mêmes sont contrariés et Biddle, leur chargé d’affaires à Bordeaux, télégraphie : « En ce qui concerne la flotte, je suis sincèrement inquiet »19. À Londres, cette inquiétude s’est manifestée au plus haut niveau dès le 22 à 11 heures du matin, par une diatribe radiophonique de Churchill contre le traité en instance de signature. Il prédisait le passage, à brève échéance, dans les mains allemandes, de la flotte et de l’Empire français. L’annonce de la reconnaissance prochaine du comité présidé par de Gaulle va dans le même sens. Diverses personnalités françaises se répandent en messages rassurants... y compris Reynaud, qui écrit à Churchill que l’Angleterre n’a rien à redouter de la flotte française. Plus concrètement, le 27, Darlan fait savoir à Londres qu’il y a bon espoir, dans le cadre de la commission d’armistice, de faire revoir la destination des navires et de les envoyer tous dans des ports non occupés 20. Mais quoi qu’il en soit de ces résultats, d’ailleurs précaires, le cabinet britannique, sous l’impulsion de Churchill, décide de ne pas considérer comme des ports sûrs ni Toulon, ni aucune rade méditerranéenne - et, par voie de conséquence, d’intervenir partout pour obtenir le ralliement ou le sabordage des bateaux français, à moins qu’ils ne consentent à traverser l’Atlantique. Winston a obtenu des chefs d’état-major un rapport disant qu’il fallait agir vite, car les unités anglaises devraient revenir pour couvrir les côtes de la mère patrie. La décision date du 1er juillet et l’ordre part ce jour-là, à 2 h 25 du matin, à l’amiral Somerville, de poser le 3 un ultimatum aux forces navales françaises de Mers el-Kébir.

Ayant créé artificiellement l’impression d’une traque, vitale pour la sécurité de la Grande-Bretagne, Winston n’a plus, le 3 juillet, qu’à ordonner le feu.

Sur Mers el-Kébir, la littérature est surabondante - et essentiellement française. Fondement le plus sûr du pétainisme, l’épisode se prête dans tous les camps à la dramatisation. C’est l’éternelle histoire des frères ennemis, ramassée dans un temps et un espace de tragédie classique. Ultimatum le matin, palabres dans la journée, sacrifice le soir. Si les Français ne montrent aucune hésitation, sans doute parce qu’ils ne prennent pas conscience de la détermination des visiteurs et croient qu’une attitude ferme les fera reculer, des débats cornéliens bouleversent le camp britannique : les amiraux de Sa Majesté, pour la centième fois depuis 1911, bourdonnent contre Winston Churchill ; dans l’exécution, ils cherchent à arrondir les angles, imaginant une solution non prévue par les instructions, l’immobilisation des navires pour un an grâce à des sabotages, et tentant vainement de la faire adopter par le cabinet. Finalement les Anglais, avec préméditation, ouvrent le feu sur une escadre française inoffensive et incapable de manœuvrer. Mais sur l’interprétation des événements, les auteurs sont généralement bien courts.

Churchill, pourtant, offre une fois de plus une piste, citant son cher Danton : « Les rois coalisés nous menacent, jetons-leur en défi une tête de roi » 21. Le tout est de savoir d’où vient la menace. Car on ne voit pas que Hitler fût, officiellement, coalisé avec grand monde.

La menace, ce n’est bien sûr pas celle des bateaux français. Sans partager le point de vue de Darlan qui estimait qu’on aurait dû se fier, et à sa parole d’honneur, et à sa capacité de parer toute ruse adverse, on doit convenir que le danger n’avait rien d’immédiat, et que l’Angleterre eût mieux servi la logique militaire en économisant des obus dont elle ne regorgeait pas.

La menace, c’est le pétainisme. Non point que le vieux maréchal fût personnellement redouté. C’est son exemple qui est condamné et canonné. C’est l’esprit de compromis avec Hitler, triomphant depuis mars 1936. Charles-Roux, un Français particulièrement désapprobateur de cette action anglaise, note que Mers el-Kébir détermina un rapprochement immédiat entre l’Angleterre et deux pays alors entre tous précieux pour elle, l’un par sa position géographique, l’Espagne, et l’autre par sa puissance, les États-Unis 22.

On loue souvent la prudence de Franco. Soit. Mais il avait tout de même eu l’imprudence originelle de devoir sa victoire dans la guerre civile, pour une bonne part, à Hitler, et cela crée des liens. Il faut bien voir tous les éléments du dossier et ne pas négliger cette note, on ne peut plus officielle, adressée par Madrid à Berlin le 19 juin :

Si l’Angleterre continuait la guerre maintenant que la France a cessé de combattre, l’Espagne serait disposée à entrer en guerre après une courte période de préparation de l’opinion publique. Dans ce cas, elle aurait besoin d’une aide de l’Allemagne sous forme de matériel de guerre, d’artillerie lourde, d’avions pour attaquer Gibraltar [...]23.

Cette note montre que l’Espagne est prête aussi bien, suivant les besoins allemands, à prendre Gibraltar qu’à y renoncer fût-ce provisoirement, au profit de Halifax, en don de joyeux avènement. Franco se prête entièrement au jeu hitlérien, consistant à calmer les choses en Europe occidentale, par des menaces bien dosées qui fassent mesurer aux Anglais « raisonnables » ce qu’ils ont à perdre dans la guerre et à gagner dans la paix. On ne peut retenir l’idée, agitée çà et là, que le matériel réclamé dans cette note le fût pour embarrasser le destinataire et camoufler un refus de coopérer, artifice dont avait usé Mussolini en août 1939, tant les moyens de l’Allemagne s’étaient accrus entretemps.

Fort intéressante à cet égard est la thèse récemment développée par Philippe Simonnot, qui montre que l’ambassadeur espagnol en France, Lequerica, n’a pas, dans la demande par Pétain des conditions d’armistice, joué le rôle d’une simple boîte aux lettres 24. Il s’est au contraire mêlé activement à la vie politique bordelaise, agissant en harmonie avec Laval pour empêcher le départ vers l’Afrique du nord. Il n’est pas étonnant de trouver aussi dans cette galère le nonce apostolique, Mgr Valerio Valeri, qui anime le 22 juin une réunion du corps diplomatique, d’où il ressort que celui-ci ne suivrait pas le gouvernement en Afrique et, en cas d’échec des négociations d’armistice, franchirait bien les Pyrénées mais s’arrêterait... en Espagne 25. Si on considère que ce pays abrite alors, comme ambassadeur d’Angleterre, le très pacifiste Hoare, que celui-ci prend en charge un réfugié de marque, le duc de Windsor, arrivé le 20 juin26, on comprend que Mgr Valeri souhaite, pour le compte de Pie XII, privilégier ce pays et faire du séjour dans sa capitale d’un aréopage de diplomates le signe d’un refus du jusqu’auboutisme churchillien.

Les archives allemandes montrent aussi une intense activité de la Suède. Rappelons qu’elle a accepté le 17, de Halifax par l’intermédiaire de Butler, une nouvelle mission de bons offices. Mais le même jour 27, l’Allemagne insiste pour obtenir d’elle un droit de transit vers la Norvège. Or cet arrangement, qui en mai aurait permis de secourir Narvik, n’a plus aucune urgence depuis que les Alliés ont quitté le pays : il ne s’agit de rien d’autre que d’imposer à la Suède un acte public de soumission. L’ambassadeur suédois à Berlin, Richert, essaie de s’y dérober en suggérant à Weizsäcker (entrevues des 19 et 22 juin28) que la proximité de la paix rend la demande sans objet. Mais la partie allemande, si les bruits de paix lui paraissent dignes d’intérêt, ne veut desserrer aucune étreinte tant qu’ils ne se traduisent pas dans la réalité et la Suède est brutalement obligée de céder. On peut citer dans le même sens la mise au pas de Mussolini qui, à Munich le 18, doit renoncer à toute ambition territoriale immédiate aux dépens de la France vaincue. Ainsi, en ces jours de capitulation française, les petits et les neutres, apeurés et isolés, se mettent au garde-à-vous. Le réveil oranais est pour tous brutal. Franco, en particulier, semble prendre tout d’un coup conscience que son sud est mal protégé.

Quant à Roosevelt, il ne percevait en Europe que des capitulations en chaîne, qui devaient le pousser à s’interroger sur les compromis qu’il aurait à faire lui-même pour éviter d’affronter un continent hostile dont les forces, à supposer que l’Allemagne pût les polariser, surpassaient de beaucoup celles du Nouveau Monde. Or que lui proposait Churchill ? Des discours, des mots. Un maintien de l’Angleterre en guerre, mais sans combats, sans le moindre coup de feu. Surtout, une opposition interne toujours plus insolente, un Halifax apparemment insubmersible réclamant toujours plus haut la succession et semblant n’avoir reculé que pour la recueillir plus totale. Un Halifax pétainiste, qui courtisait depuis l’armistice les nouvelles autorités françaises avec un zèle de converti.

Voilà ce que pulvérisent quelques coups de canon. Pour achever de le prouver, il suffit d’un coup d’œil sur les deux discours 29 que prononcent respectivement, devant leur Chambre d’origine, Churchill et Halifax l’après-midi du 4 : le premier, après avoir aux Communes instruit pas à pas le procès de la France, conclut en faisant « juge, en toute confiance, de notre action, le Parlement, la Nation et les États-Unis. En temps voulu, le monde et l’Histoire prononceront aussi leur jugement. » L’ordre des préséances n’est-il pas admirable ? Churchill admet que le monde puisse provisoirement s’indigner, seul importe, hors d’Angleterre, le jugement de l’Amérique, et le monde en conviendra quand il aura été délivré du nazisme avec le concours des États-Unis. Cette logique recueille les acclamations des Communes et Halifax, obligé sous peine de mort politique d’approuver l’action de la Navy, ne peut faire entendre devant les Lords sa propre musique qu’en plaignant longuement les Français. Certains passages semblent écrits par Darlan :

Je reconnais, pour ma part, que les officiers français ont été mis dans une situation intolérable... Nous ne pouvons éviter qu’il en résulte un vif ressentiment en France, où déjà les misères provoquées par la guerre et la dureté des clauses imposées par l’ennemi ont tendu à l’extrême le sentiment du peuple. Nous nous rendons aisément compte de l’amertume que doivent ressentir, hélas, les Français.

L’action de Mers el-Kébir est efficace à une condition : qu’on se prenne indéfectiblement au sérieux. Encore un moment et un sujet où Churchill interdit comme une trahison le doute, la discussion. Plus que jamais une objection, publiquement exprimée, révélerait que le roi est nu, que le décor est en carton. Mais discute-t-on, quand la sécurité des Iles paraît en jeu ?

Mers el-Kébir est bien dans la carrière de Churchill le moment le plus ignoble, aucun vichyste ne l’a dit trop fort ni même assez. Les jours précédents, toute tentative de la France de s’expliquer, de négocier, est non seulement ignorée mais, semble-t-il, malhonnêtement dissimulée à de nombreux intéressés. Deux messages de Darlan, l’un détaillant les mesures prises pour saboter les navires en cas de besoin, l’autre les tractations en cours avec l’Allemagne et l’Italie, qui laissent ouverte la possibilité de faire stationner tous les navires en Méditerranée, non seulement ne font pas l’objet de réponses, mais subissent d’étranges retards de transmission, ainsi qu’un texte d’Huntziger, président de la délégation française à la commission d’armistice, faisant le point de l’état d’esprit allemand, le 1er juillet 30. L’horrible côtoie le sordide : ainsi, ce qu’on ignore généralement, car les pétainistes n’ont osé y insister, les Anglais reçoivent l’ordre de revenir le lendemain, compléter par avion la destruction des navires, sans égard pour les sauveteurs qui tentent de percer les coques où l’on entend encore des appels 31... Ah, le grand artiste !

Eh bien oui. Sans ces mille trois cents morts, qui en entraînent des millions d’autres car ils sont véritablement les premiers de la guerre mondiale, de celle qui sera menée jusqu’au bout, Hitler aurait eu les meilleures chances de détruire l’URSS en quelques semaines et de liquider pour longtemps toute idée de fonder les rapports internationaux sur autre chose que la force. Processus moins sanglant peut-être dans l’immédiat : il n’y aurait pas eu 50 millions de morts entre 1941 et 1945. Mais alors, l’Allemagne aurait consolidé ses positions et, comme le remarquait Villelume, l’Amérique, le jour où elle se serait décidée à s’unir aux Slaves et à toutes les races « inférieures », aurait dû mettre le prix fort pour écraser les grands seigneurs blonds.

Churchill est l’homme qui, seul, choisit d’opérer à chaud. Ce jour-là il déclenche la deuxième guerre mondiale, l’amorce réellement, tout en lui donnant une forme, un sens, qui mettent la force et le nombre de son côté. Par des moyens on ne peut plus douteux, mais justifiables par ceux de Hitler, leur empruntant juste ce qu’il faut pour les neutraliser, Churchill inaugure, enfin, ce que Chamberlain et Daladier avaient repoussé avec horreur pour pouvoir combiner tout leur soûl avec Varsovie, Rome et Madrid : une guerre idéologique. Ce qu’il retourne, finalement, pour s’en faire une arme, c’est l’horreur nazie, qu’il va d’ailleurs aussi, en partie, obliger à se démasquer. Hitler alors cherche l’honorabilité et il ne faut peut-être pas sourire quand il parle de laisser le titre de Führer à Göring pour ne plus s’occuper jusqu’à sa mort que des monuments du Grand Reich. La réaction de Churchill est toute morale : toi, honorable, allons donc ! Tu es le Mal et par mes soins tu vas l’être de plus en plus.

Lui qui défendait Danton contre Robespierre, il va finalement réussir ce qu’avait raté l’Incorruptible : une injection de vertu dans la politique au prix, précisément, de moyens terroristes. C’est qu’à la différence du zélateur de l’Être Suprême il a, lui, un but clair : la destruction du nazisme, pour que vive l’Angleterre, son Angleterre.

Finalement, quand Hitler prononce le 19 juillet un discours pacifiste très attendu, après trois semaines de tractations en tous genres où Pie XII tient une fois de plus un rôle central, Churchill se tait et le cabinet de guerre charge Halifax de la réponse publique, sèchement négative. Puissant symbole : la réponse de Churchill est connue, car elle n’a jamais varié. C’est celle de Halifax qui restait douteuse, voilà pourquoi c’est lui qui doit parler. Le fauve est maté, qu’on se le dise !


1 Ce chapitre, le seul refondu en 2000, entremêle des passages de l’édition originale et des apports du livre L’appel du 18 juin 1940, paru en mai chez Grasset.

2 À supposer qu’il ait été le premier ; or Spears avait rencontré Cooper à midi, une demi-heure avant la réunion du cabinet, sans doute pour parler de cette question. Comme nous avons depuis 1988 une esquisse datée du 17 au soir (cf. infra, p. 530), on peut supposer que, retravaillée ou non, elle a été soumise à la partie anglaise au plus tard le lendemain dans la matinée, et que celle-ci a été fertile en tractations sur le texte.

3 À l’exception de la dernière phrase « Demain comme aujourd’hui je parlerai à la radio de Londres » (cf. infra).

4 Lettres, notes et carnets, Plon, 1988.

5 Cf., sur tout ceci, L’appel..., op. cit., 2e partie, ch. 14 à 17.

6 Entretien téléphonique avec Jean-Christophe Averty, 5 mai 1993. Mon interlocuteur appuyait sa démonstration sur les grilles d’écoute de la BBC.

7 La France Libre, Paris, Gallimard, 1996

8 T. 9, livre 2, Plon, 1961.

9 Op. cit., p. 185.

10 Cf. Leca, op. cit., p. 253.

11 Ibid., p. 249.

12 Cf. Shirer, La fin..., op. cit., p. 896.

13 Cf. Monnet, op. cit., p. 33-36, et le rapport du 22 juin de René Pleven in Tournoux, Pétain et de Gaulle, Plon, 1964, annexes.

14 Jeanneney, L’homme..., op. cit., p. 24-27.

15 Vivre ses choix, Laffont, 1991, p. 88.

16 Cab 65/13 (n° 176), 22 juin, 9 h 30, p. 360.

17 Cf. Philippe Masson, La marine française et la guerre 1939-1945, Tallandier, 1991, p. 76-113.

18 Archives secrètes..., op. cit., t. IX, p. 333-334.

19 Cité par Bell, RHDGM, janvier 1959, p. 29.

20 Sur tout cela, ibid., p. 30-31.

21 La chute de la France, op. cit., p. 246.

22 Cinq mois..., op. cit., p. 144-147.

23 Note remise à Weizsäcker par l’ambassadeur d’Espagne, Archives secrètes..., op. cit., t. IX, p. 345.

24 Op. cit., ch. 12.

25 Ibid., p. 238.

26 Cf. Michael Bloch, Le complot Windsor, Londres, 1984 , tr. fr. Pygmalion, 1985.

27 Archives secrètes..., op. cit., t. IX, p. 345.

28 Ibid..., p. 346 et 419.

29 Cités par Benoist-Méchin, op. cit., t. 3, p. 135.

30 Bell, op. cit., p. 32-33.

31 Détail mis en exergue par Charles-Roux (op. cit., p. 152) et le gaulliste Henri Longuechaud (L’abominable armistice, Plon, 1980, p. 282) mais omis par Benoist-Méchin (op. cit., t. 3). L’amiral Somerville trouve cette fois un prétexte pour ne pas exécuter l’ordre, mais il doit tout de même envoyer des avions le 6 pour tenter d’achever le Dunkerque (Masson, op. cit., p. 163).

Conclusion

le 4 janvier 2009



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