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Churchill et les Français (troisième édition)



Conclusion



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PARTI d’une interrogation sur « Churchill et les Français », j’ai finalement écrit un livre qui pourrait s’intituler « Anglais et Français ». Car dans les rapports entre le Great Man et les dirigeants de la puissance voisine interfèrent constamment Chamberlain et Halifax. Ils représentent la classe dirigeante anglaise moyenne, celle qui vit au jour le jour et n’estime pas, face au nazisme, devoir faire preuve d’une imagination particulière. De même, Daladier et Reynaud, Gamelin et Georges représentent une France moyenne, qui vit sur le « miracle de la Marne » et cet autre miracle, l’entrée en guerre des États-Unis en 1917 pour compenser la défection soviétique. Tous ces gens sont face à l’Allemagne « éternelle » - un peu plus conciliants avec elle s’ils sont anglais, un peu moins s’ils sont français. Seul Churchill se bat contre le nazisme. Et pour réussir à simplement se battre, il piège sans arrêt les six autres, quelle que soit leur nationalité. Ce sont tous des pions. Les seuls acteurs dignes de lui sont les peuples. Peuple anglais qui reçoit son acrobatique éloquence sinon comme le langage de l’évidence, du moins comme un vigoureux remontant, aussi bien à Dunkerque en mai que, fin juin et début juillet, face au risque majeur de l’invasion1. Peuple français qui, dupé et calomnié par tous ses dirigeants, encombré par Reynaud de deux vieillards pour lui apprendre la sagesse, se fait tuer sur la Somme et sur l’Aisne bien au-delà des espoirs de Weygand et l’oblige à rengainer pour quelques jours ses désirs d’armistice, au point qu’il mourra centenaire sans avoir avoué à quel moment il les a conçus.

Mais Weygand n’est pas, loin de là, le seul Français que l’action churchillienne déstabilise et désoriente. N’ayant pu ou voulu comprendre le dictateur allemand, Daladier et Reynaud, Gamelin et Georges ne voient pas venir Churchill. Prêtant à l’Angleterre leur propre turpitude, ils pensent et agissent comme si Chamberlain était encore au pouvoir - en quoi ils sont loin d’avoir entièrement tort ! Une Angleterre enfin solidaire de la France après vingt ans de lâchages, de la Ruhr à la Finlande ? Churchill certes en rêve, mais est-il sage de rêver avec lui ? Si les tiraillements de la direction britannique sont sans doute devinés plus que connus, rien n’est plus clair en revanche, vu de France, que la très grande improbabilité des paris churchilliens. L’Angleterre avait été sauvée en 1914 sur la Marne d’une situation très comparable à celle de juin 1940, par une armée française renforcée de très minces contingents anglais. Devant cette leçon, elle avait à toute allure développé son armée de terre, pour atteindre en 1918 plus de la moitié des effectifs français. En 1940 les dirigeants de Paris semblent fondés à croire que l’Angleterre cette fois a « manqué le bus », qu’elle n’a pas les moyens d’une lutte solitaire ni le moindre intérêt à s’y risquer. Pas de miracle de la Marne, pas de possibilité anglaise de rétablissement. Au contraire, l’intérêt immédiat semble commander la solidarité dans la défaite, et l’appel en commun aux anciens alliés de 1914-1918, États-Unis, Italie, Japon, voire URSS, pour que tout ce monde fasse pression sur Hitler et l’aide à modérer ses ambitions. Et cela dès le 15 mai, jour où l’armée française renonce à vaincre et en informe Reynaud, qui s’en ouvre immédiatement à Churchill.

Si, chemin faisant, j’ai osé quelques comparaisons sportives, je voudrais, rassemblant ici l’impression générale, remarquer que, du 15 mai au 3 juillet, la performance de Churchill fait penser à n’importe quel sport où il y a un but à garder, par exemple le polo, auquel excellait dans sa jeunesse la future personnalité navale 2. Churchill est le plus formidable gardien de but de tous les temps. Le jeu se déroule le plus souvent à un mètre de sa cage et il trouve toujours le moyen d’arrêter le projectile sur la ligne, pour le dégager au loin, que le tireur ait agi en force ou en finesse, porté un coup massif ou vicieux.

Alors, mettons-nous à la place du pronostiqueur. La seule différence avec le sport, c’est qu’ici il semble vain de jouer « la montre », personne n’est là pour siffler la fin du match et les plus grands exploits du défenseur n’enlèvent pas une chance aux attaquants. Le pronostic reste toujours aussi sombre, comme dans le cas d’une maladie incurable lorsque l’issue fatale est un moment différée. On peut toujours prédire que l’Angleterre va tenir plus ou moins longtemps. « Quinze jours », tranche Weygand. « Trois mois », implore Churchill, prédisant le salut si l’Angleterre passe ce cap 3. Mais il n’a guère d’éléments rationnels pour le justifier. Que dire, encore, des traditions nationales et des préjugés qu’elles accolent aux pays ? C’est l’Angleterre qui passe pour calculatrice et la France pour impétueuse 4. Foch et Clemenceau sont censés des deux côtés de la Manche avoir, en lui imposant des paris risqués, sauvé en 1918 l’Angleterre contre elle-même. Nul n’est préparé à l’inversion des rôles. Si la ténacité de Marlborough face à Louis XIV, l’hérédité aidant, et l’opiniâtreté de Pitt contre Napoléon peuvent offrir à Churchill des cautions historiques, les différences sautent aux yeux : lors des deux précédents, l’Angleterre est apparue comme une machine lourde à mettre en route, mais irrésistible une fois à plein régime, dans une période ascendante de sa suprématie économique. À présent son déclin est évident, au moins vis-à-vis des États-Unis ; face à l’Allemagne aussi, maîtresse du continent, on cherche en vain une raison de prédire la victoire britannique - et les discussions du cabinet elles-mêmes n’en découvrent pas. Pour la bonne raison qu’il n’en existe qu’une, et qu’on voit mal qui pourrait en tirer argument : la supériorité du chef dans le maniement des hommes et des mythes.

Le 16 mai, Churchill prend sur lui d’annoncer à Reynaud, comme une décision de son pays, le refus de toute négociation avec Hitler même dans le cas d’une défaite de la France. Il va s’en tenir là obstinément, quitte à laisser voir au même Reynaud, le 26, les béantes divisions de son cabinet. Dès lors il crée de ses mains, en France, un chaos dont les traces seront durables. C’est lui qui donne aux principaux dirigeants français l’étiquette qui va jusqu’au bout leur coller à la peau : Reynaud l’indécis, Pétain le collaborateur, de Gaulle le rebelle.

Reynaud est un curieux démocrate, qui décide tout seul et ne réunit des gens que pour faire approuver sa tortueuse politique. S’il convoque, le 25 mai, le comité de guerre, c’est que la nécessité de la paix se fait pressante, et que l’Angleterre ne veut rien entendre. Il se fait mandater pour lui « expliquer nos difficultés ». Ce moment d’unanimité nationale donne une idée très claire de ce qu’aurait été la fin de ce mois si Chamberlain avait gouverné dix jours de plus. Le 26, accords de Londres sur des « buts de paix » et armistice dans le Nord. À partir du 27, conférence internationale. Avant juin, paix générale. Le seul mystère est l’attitude de Staline. Aurait-il imploré repentant un siège à la conférence, ou fait le gros dos en essayant de relancer, avec ce qui restait de communistes, une agitation mondiale contre les capitalistes réconciliés ?

L’échec du voyage de Reynaud et la relance du combat devant Dunkerque entravent provisoirement cette évolution, rendant Staline à ses plans baltes et bessarabiens, mais laissent la France sans politique et sans stratégie. Deux décisions urgentissimes ne seront en définitive jamais prises : la défense de Paris et la continuation de la guerre en Afrique du nord. La France se met dans une sorte d’hibernation intellectuelle, en attendant que cesse le cauchemar étrange d’un Churchill maintenant, par le verbe surtout, l’état de guerre. Même de Gaulle, alors, n’écrit ni ne dit rien qui tranche nettement avec la passivité ambiante. Reynaud est tout sauf un indécis, comme le prouve sa carrière antérieure. Il est, pour l’heure, hypnotisé.

Pour de Gaulle, c’est différent. Il est trop loin du pouvoir pour imaginer autre chose qu’une soumission à l’inéluctable. À partir du 6 juin, en revanche, il se sent responsable et met les bouchées doubles. Il dérange alors complètement les plans de Reynaud qui, en le nommant sous-secrétaire d’État afin, dirait-on aujourd’hui, d’améliorer la communication avec les Anglais, ne pensait pas être si bien exaucé. Il pratiquait un jeu d’attente et de bascule : le voilà obligé de s’appuyer plus qu’il ne le voulait sur Pétain et Weygand. Ce que voyant, Churchill joue, à partir du 11, la scission de la France, s’appuyant sur de Gaulle tout en espérant qu’il ne sera qu’un éclaireur, et que des personnages plus représentatifs viendront aux Anglais dans son sillage. Mais de Gaulle, travaillant contre vents et marées à l’aménagement du réduit breton qui devrait servir de berceau à sa dissidence, ne récolte que des sarcasmes ou, dans le meilleur des cas, celui de Mandel, des conseils de prudence. Il dérangerait plutôt, lui, le jeu de Churchill, pour qui ce ne sont là qu’expédients destinés à retarder la victoire de plus en plus imminente de Halifax et du parti anglais de la paix. Winston s’attend à tout, sauf à voir surgir de la débâcle française son double, son frère en obstination, plus jeune que lui et encore plus isolé politiquement. Il lui fait chèrement payer sa protection - ce qui vaut mieux pour l’un et l’autre : si Churchill s’entichait trop ouvertement de De Gaulle, ils seraient balayés tous deux. L’idéaliste auteur du Fil de l’épée apprend, à la dure, qu’un chef ne fait pas de sentiment. « La France n’est pas seule... » Certes, il y a les États-Unis, mais avant de libérer la France ils ajoutent à son malheur, et à celui de De Gaulle, en induisant chez Churchill l’ordre de tirer à Mers el-Kébir, seul moyen qu’il ait trouvé de les convaincre que l’Angleterre ne bluffait pas.

Churchill, enfin, a fabriqué Pétain. Le maréchal était certes sur une mauvaise pente, persuadé que la France ne pouvait vaincre et ne le méritait pas. Mais après tout, en cas de paix générale, son honneur n’aurait guère souffert d’y avoir poussé un peu plus vite que les autres, il serait seulement passé pour plus lucide. Sa dimension historique de collaborateur grincheux, il la prend parce que l’Angleterre suit un chemin paradoxal, transformant en calvaire un armistice qui, logiquement, devait précéder la fin de la guerre, de quelques semaines au maximum. Ainsi l’avait voulu Reynaud, persuadé qu’alors le maréchal ne ferait aucune difficulté pour lui rendre le pouvoir.

Comme le montre l’exemple de Mers el-Kébir, il n’y a pas, du moins à l’origine, de culpabilité de Vichy. On n’est pas coupable, de manquer d’imagination. Même si Baudouin ou Alibert commettent de menues indélicatesses, tordent ici une citation de Churchill, exhibent là un faux ordre du maréchal, ils ne sont pas traîtres à leur pays, ni à l’Angleterre. On s’efforce jusqu’au bout d’être « correct » avec l’allié. Mais au fait c’est un mot allemand, cela, très employé au début de l’Occupation. C’est aussi un mot conservateur : dans toutes les gentries d’Europe on cultive les formes, on sauve les apparences. Churchill, si bien né soit-il, c’est l’incorrection au pouvoir, le garnement qui refuse le système, l’empêcheur d’une nouvelle donne, agréée de tous, faisant la part un peu moins belle à la France et un peu plus à l’Allemagne, au nom de la fatalité et du danger bolchevik. Ce garnement a soixante-cinq ans et ce n’est pas son trait le moins remarquable, de refuser une résignation qui enlèverait tout sens aux combats de sa jeunesse. Postface


1 Les études manquent encore beaucoup sur le sujet. Précieuses indications dans Lukacs, op. cit., p. 185-188.

2 Sur Churchill poloïste, cf. Randolph, op. cit., t. 1, p. 290-293.

3 Aux Communes le 20 juin : Mes discours secrets, tr. fr. Paul Dupont, 1947, p. 27.

4 Cf. François Crouzet, De la supériorité de l’Angleterre sur la France, Perrin, 1985, notamment p. 435.

le 4 janvier 2009



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