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Churchill et les Français (troisième édition)



Postface à l’édition de 2000



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Du cheminement de l’histoire

PAR LE REALISME à court terme de son projet fou, par l’intelligence et les talents divers déployés dans sa mise en œuvre, Hitler a fait succéder une seconde guerre mondiale à la première dans un délai étonnamment court, a bien failli la gagner et n’en a été empêché que par un obstacle de dernière minute, l’arrivée au pouvoir de Churchill qui a maintenu très péniblement son pays en guerre après la défaite de la France. Telle est du moins la thèse centrale de mes travaux historiques, depuis bientôt dix ans. Pour ne point trop alourdir cette deuxième édition, je voudrais ici limiter mon propos au traitement de cette question centrale dans les publications parues depuis 1993.

On peut dire que l’approche ci-dessus résumée n’a guère fait école, mais aussi qu’ayant conquis, grâce à l’audace de Lukacs, puis de Costello, droit de cité dans la recherche, elle n’en a point été délogée. Si nos rangs se sont éclaircis, ce n’est pas sous l’effet d’une contestation argumentée, mais du stupide accident qui, dans l’été 1995, a privé la science historique d’un John Costello qui avait encore beaucoup à lui donner. Avec Lukacs, en revanche, j’ai poursuivi un dialogue par livres interposés, convergents sur l’essentiel même si nous différons dans quelques domaines. Il a lui aussi publié un Hitler et, quelques mois avant mon 18 juin, un remarquable Five Days in London1 sur la crise du cabinet britannique entre le 24 et le 28 mai 1940. Il met en pleine lumière la divergence qui oppose Halifax à Churchill, et nous allons voir que ce n’était pas superflu. Il montre tout aussi nettement que celui qui met en échec l’offensive de paix du ministre s’appelle Churchill et non point Chamberlain, ou Attlee, ou « l’opinion britannique ».

L’histoire de l’Angleterre en 1940 a connu récemment une évolution regrettable, qui était déjà largement entamée en 1993 mais que j’avais cru pouvoir négliger comme un épiphénomène, à tort, ô combien ! Pendant que Charmley traitait Churchill d’incapable, car il n’avait pas compris qu’il suffisait de laisser Hitler et Staline s’user l’un contre l’autre, et réhabilitait Halifax sans d’ailleurs oser le dire clairement (cf. supra, p. 523-524), le chef de la diplomatie de Sa Majesté était au contraire présenté par nombre d’universitaires anglais2 comme un antinazi aussi combatif que Churchill. Il aurait fait à sa place, nous disent ces auteurs, une politique non seulement aussi ferme, mais plus rigoureuse et plus efficace. Cette approche a reçu en 1995 la caution de sommités académiques anglo-saxonnes et allemandes, qui ont cosigné un livre sur les méthodes de gouvernement de Churchill. Mary Soames, sa dernière fille, donne dans les pages d’ouverture quelques souvenirs de jeunesse et l’ouvrage est placé sous les auspices du Churchill College de Cambridge. Berndt Martin, qui traite de la décision de poursuivre le combat en 1940, va jusqu’à laver de tout soupçon de mollesse non seulement Halifax, mais Lloyd George :

[...] on peut se demander si Halifax ou Lloyd George auraient réellement signé, avec un dictateur vaniteux comme Hitler, une paix de soumission. Il y a de bonnes raisons de croire qu’ils auraient suivi la même ligne politique que Churchill, peut-être moins pompeusement et avec une phraséologie différente.

C’est là pousser à l’extrême la discrétion et l’indulgence héritées du vieux lutteur sur les défaillances de certains de ses compatriotes. Mais la suite est encore plus surprenante : les États-Unis, assure l’auteur, auraient entrepris, si l’Angleterre avait cédé en 1940, une guerre impitoyable contre l’Allemagne et le Japon 3.

Dans cette littérature, Churchill n’est pas vraiment brocardé, mais ses erreurs sont soulignées. Les menées de Halifax ne sont pas entièrement ignorées, mais on fait fond un peu vite sur son « patriotisme » et les attitudes les plus défaitistes sont volontiers attribuées à Lloyd George ou à Butler, sans beaucoup d’efforts pour montrer en quoi leur position différait de celle de Halifax au moment considéré. Sans doute, la connaissance progresse et il est de moins en moins possible de taire les divisions du cabinet, mais maintes analyses manquent de netteté : on va jusqu’à mettre à contribution les moments où Churchill bat tactiquement en retraite (comme lorsque, le 27 mai, il envisage pour plus tard une négociation de paix, cf. supra, p. 411) pour combler, coûte que coûte, l’écart entre lui et Halifax 4.

La période ici étudiée s’ouvre et se clôt sur deux livres personnels de celui qui a dirigé l’ouvrage collectif de 1995, RAC Parker. Ce maître de l’histoire des relations internationales a entrepris dans les années quatre-vingt-dix une sorte de croisade, dont il s’explique dans l’introduction du premier livre, Chamberlain and Appeasement5, paru à peu près en même temps que Churchill et les Français. Il constate que l’ouverture des archives de l’avant-guerre a entraîné chez bon nombre de ses collègues une réaction excessive contre la vulgate churchillienne. On découvrait que, loin d’être une non-politique, comme le disait le tome I des mémoires du grand homme, l’appeasement était une orientation cohérente et résolue, due à diverses contraintes que les ministres de Sa Majesté analysaient lucidement et à travers lesquelles ils s’efforçaient, non sans compétence, de guider au mieux l’État. Le travail, cité dans notre chapitre 1, de Donald Cameron Watt était bien représentatif de cette école, à laquelle Parker reproche son fatalisme. L’appeasement, dit-il, était certes une politique, mais mauvaise, et devant les contraintes d’autres choix étaient possibles, surtout à partir de 1938. Dès lors, dans son tout récent Churchill and Appeasement, il s’exerce à l’histoire-fiction, essayant de supputer si, à la place de Chamberlain, Churchill aurait ou non conduit Staline à choisir l’alliance occidentale et décidé ou non les putschistes allemands à passer à l’action. S’il se retient sagement de conclure, il écrit tout de même que cela avait « de meilleures chances » de se produire qu’avec Chamberlain au gouvernail. Mais du coup, il concentre à l’excès son propos sur ce dernier... en l’opposant beaucoup trop à Halifax, traité plus incidemment et plus élogieusement. Or si Hitler, si Churchill étaient de taille à créer des situations à eux tout seuls, à force d’habileté et d’éloquence, il n’en va pas de même de Chamberlain, qui était, comme je le disais un peu plus haut en conclusion, un tâcheron sans imagination. Il pactisait avec les contraintes au lieu de les défier et, par là même, tranchait peu sur son milieu de politiciens conservateurs en général, et sur lord Halifax en particulier.

Parker fait grand cas, dans les deux ouvrages, de la nuit sans sommeil que Halifax a connue, d’après le journal de Cadogan, entre le 24 et le 25 septembre 1938, et dont je reconnais avoir omis de parler plus haut dans mes pages sur Munich. Après cet épisode, élevé ici à la dignité d’un chemin de Damas, il avait en effet déclaré à Chamberlain qu’il fallait à présent menacer Hitler d’une guerre. Le premier ministre, de mauvaise grâce, s’était exécuté, ce qui conduisit à l’acmé de la crise, d’où l’on retomba lourdement dans la mascarade des accords bavarois. On peut en conclure (comme de l’incident qui conduit le cabinet, en février suivant, à durcir sa position vis-à-vis de l’Allemagne en raison d’une menace germanique sur la Hollande - cf. supra, p. 47) que Halifax s’enferre un peu moins que Chamberlain dans l’appeasement et l’épice plus volontiers d’une dose de menace (ce qu’il fera encore en juin 1940). De là à faire de Chamberlain l’homme par qui tous les maux arrivent et de Halifax quelqu’un de beaucoup plus ouvert aux idées de Churchill, il y a un pas que pour ma part je ne franchirai pas. D’autant que, lorsqu’il lui arrive d’évoquer, ce qui n’est pas le cas dans ces deux livres, la crise de mai 1940, au cours de laquelle Chamberlain sert de bouclier à Churchill contre Halifax (cf. supra, ch. 12), Parker dit au contraire que la discussion opposait Halifax et Chamberlain d’un côté, Churchill et les travaillistes, renforcés le 28 par Sinclait, de l’autre6. Bref, en dépit d’une information sûre et d’une grande aptitude à cerner l’essentiel, ces ouvrages, lorsqu’ils versent dans le commentaire, restent prisonniers à leur façon des canons churchilliens : ils étendent trop généreusement les vertus personnelles du premier ministre sur sa nation et ses collègues.

En banalisant ainsi ses mérites, on laisse se développer un parfum de scandale autour de ses décisions les plus audacieuses, les plus déroutantes pour Hitler et, bien souvent, les plus salutaires. Et toute sa politique finit par devenir suspecte. Plusieurs fois par an il défraye la chronique, avec des « révélations » souvent peu nouvelles et toujours orientées, qui tendent à le présenter comme malhonnête et inhumain, sans s’interroger une minute sur sa liberté de manœuvre. Il aurait laissé exprès les Grecs mourir de faim dans l’hiver 1941-1942, trahi abominablement de Gaulle auprès de Roosevelt, caché des informations sur les menaces de bombardement contre Coventry ou le génocide des Juifs, et enfin, excusez du peu, fait tuer Mussolini.

Arrêtons-nous sur ce dernier exemple, riche de leçons. L’affaire débute à la fin de 1995. Renzo De Felice achève l’édition de poche de sa biographie du Duce. Il annonce que le dernier tome comportera des documents prouvant l’implication du premier Anglais dans son exécution sommaire7. Sa vindicte aurait été suscitée par une sacoche où le fugitif, qui cherchait à gagner la Suisse à la fin d’avril 1945, serrait précieusement sa correspondance avec lui. On parle notamment d’une lettre du début juin 1940, où Churchill commentait avec indulgence l’imminente entrée en guerre du destinataire. Il aurait écrit qu’il comptait sur l’appui italien à la table des négociations, désormais proches. Le lecteur des pages précédentes ne serait pas trop dépaysé en apprenant qu’on a retrouvé un tel message, et mis en lumière des tentatives de Churchill pour le récupérer. Car il s’agit tout bonnement de la ligne halifaxienne, que le ministre avait amené son chef de gouvernement à endosser de temps à autre, particulièrement sur la question alors secondaire de l’Italie. Churchill ne le faisait que pour lui donner des satisfactions accessoires et si cela révèle une faiblesse, c’est celle de sa situation politique intérieure et non de sa résolution antinazie. Nous savons d’autre part, et d’abondance, qu’il a, pendant comme après la guerre, dissimulé ce genre de faits - dans une ombre plus charitable pour la mémoire de Halifax que pour la sienne. De là à commanditer un meurtre comme un vulgaire parrain, il y a quelque distance. Il ne faudrait tout de même pas oublier la nationalité de ceux qui avaient arrêté le président en fuite de la république de Salo, et encore moins leur appartenance politique : c’étaient des partisans italiens d’obédience communiste. Envoyer des agents anglais à Dongo pour les encourager à trucider leur captif, c’était prendre un risque majeur d’indiscrétion et rien n’eût été plus propre à braquer les projecteurs sur ce qu’on entendait cacher. Et même si le secret avait pu être gardé, il y avait peu de chances qu’il en fût un pour Staline, qui n’aurait pas marchandé son silence à bas prix. Bref, cette rumeur nous en apprend moins sur la seconde guerre mondiale que sur l’époque de sa diffusion, ce milieu des années quatre-vingt-dix où grouillaient les détectives amateurs. Certains d’entre eux, trouvant que les archives soviétiques tardaient à livrer le contingent attendu de traîtres occidentaux, s’efforçaient d’aider le mouvement en promettant pour le lendemain les documents propres à étayer leurs insinuations - et il est bien triste qu’ils aient réussi à abuser quelque temps un grand universitaire italien 8. Churchill est ici en compagnie de Jean Moulin, du couple Aubrac et de quelques autres 9.

Ceux qui s’ingénient à ne pas comprendre son action, et surtout sa grande solitude de 1940, obéissent consciemment ou non à la consigne churchillienne de ménager les susceptibilités conservatrices britanniques, et l’adaptent vaille que vaille aux connaissances nouvelles. Tout bouge, sauf cet invariant : face au mal hitlérien, les gentlemen, parfois divisés sur les moyens, sont toujours restés unis et clairs sur le but. Ceux mêmes qui voulaient négocier auraient reculé bien vite devant les conditions hitlériennes, s’ils les avaient connues.

Cette théorie ne cadre pas mieux avec la personnalité et l’action de Hitler qu’avec celles de Churchill. Elle suppose que le dictateur allemand ait été une simple brute ou plutôt un avorton livré à ses instincts, sournois, sadique, paresseux, faisant du monde son jouet, et jouet lui-même d’événements qu’il ne dominait en aucune façon. Loin de favoriser l’examen précis des textes et des circonstances, cet état d’esprit tend à réduire l’histoire à un jeu de rôles : toute velléité d’entente entre ce moins que rien et le vicomte Halifax, si poli, si chrétien, si adulte, ne pouvait résulter que d’un éphémère malentendu. On risque de me trouver très injuste : n’est-ce pas là une caricature de Hitler renouvelée des années cinquante, et la recherche universitaire allemande ou anglo-saxonne n’a-t-elle pas, depuis, approfondi les rouages complexes de la dictature nazie ? Certes, mais au prix d’une attention distraite envers la personnalité du chef. Longtemps tenue pour négligeable par le courant « fonctionnaliste » qui se taillait la part du lion, elle a certes fait l’objet, ces dernières années, d’un intérêt renouvelé, notamment dans les travaux considérables d’Ian Kershaw. J’espérais bien prendre connaissance du tome second de sa biographie, portant sur les années 1936-1945, avant de rendre la présente postface, mais finalement il sortira en même temps que cet ouvrage : au lecteur de les confronter ! Mais si j’en juge par le tome 110, je crains qu’il ne privilégie un peu trop le temps court et l’étude de chaque crise en elle-même, ce qui pourrait masquer la continuité des desseins du chef, et par voie de conséquence, en dépit de la nationalité britannique de l’auteur, l’empêcher d’appréhender pleinement le rôle de Churchill dans son échec.

Mon propre travail est revenu à deux reprises vers Londres et ses archives, lorsque j’ai approfondi l’étude de l’arrêt devant Dunkerque et celle de l’appel du 18 juin. J’en ai ramené quelques découvertes, qui m’ont surpris moi-même, sur l’ampleur de la duplicité halifaxienne et les méthodes, aussi peu catholiques que les siennes, par lesquelles ses actions opposées à la politique de son gouvernement avaient été dissimulées. Tout d’abord, j’ai remarqué cet aveu digne de la Lettre volée d’Edgar Poe : le nom de Dahlerus a été fort sauvagement effacé des archives et cela jure tellement avec le légalisme britannique, comme avec les coutumes sacro-saintes du Foreign Office, qu’il a fallu s’en justifier. C’est ainsi que le guide imprimé des archives de la seconde guerre mondiale porte cette mention, au sujet des dossiers du FO concernant les rapports anglo-suédois : « Une partie de la correspondance, pour les années 1939 et 1940, a été détruite en 1940 devant la menace d’une invasion ennemie.11 » Une telle indication ne se retrouve nulle part ailleurs... comme si le FO avait jugé anodin d’informer Hitler et Goebbels des dessous de ses relations avec les États-Unis, la France, le Japon et l’Union soviétique ! Dans les cartons en question j’ai trouvé, outre un grand désordre et une prépondérance inhabituelle des coupures de presse sur les gloses des diplomates, la trace d’efforts méticuleux pour éradiquer toute mention du patron d’Electrolux. Car les censeurs, en hommage involontaire aux vrais historiens, oublient souvent quelque chose, et en l’occurrence leur seule négligence est des plus éloquentes. Ils ont laissé subsister dans une chemise datée du 14 mai, qui avant leur passage contenait un télégramme expédié la veille par Mallet, ambassadeur à Stockholm, une feuille du 14 février comportant une discussion entre fonctionnaires du FO sur les liens éventuels de Dahlerus avec l’URSS. Peu d’étoiles éteintes projettent autant de lumière ! Nous apprenons d’un coup que Dahlerus a probablement été mêlé aux tractations de février sur la Finlande (ce qui tend à combler un vide, celui du rôle de l’Allemagne en cette affaire), et que le télégramme de Mallet, censé (d’après le bref résumé noté sur la chemise) porter seulement sur le droit de transit réclamé à la Suède par l’Allemagne, mentionnait des collusions inavouables dans lesquelles trempait Dahlerus.

Ces découvertes m’ont amené à examiner de plus près la question du « plan Dahlerus » de répartition du minerai suédois entre belligérants (cf. supra, p. 384-385), et à découvrir que Halifax en avait informé très imparfaitement le cabinet, donc, sans doute, le premier ministre, car de qui d’autre aurait-il cherché à se cacher12 ? Cela invite à remonter la chronologie de son action conspiratrice, que la documentation mise au jour lors de la première sortie de ce livre m’incitait à faire débuter peu avant l’entretien du 25 mai avec Bastianini. Elle démarre au plus tard le 13, si on suppose que le télégramme de Mallet parlait du plan Dahlerus (négocié entre Göring et lui le 6 et le 11 mai), dont il est question pour la première fois au cabinet, en termes très vagues n’impliquant que l’Allemagne et non la Suède, le 19 13 !

Je serai plus bref sur certaines taches de peinture blanche auxquelles je faisais allusion dans une page disparue depuis, en raison de la refonte du sous-chapitre sur le 18 juin 14. Elles sont à présent nettoyées, grâce à l’aide diligente de la personne qui dirige le service des archives du cabinet actuel, ce qui signifie que tous les espoirs sont permis. Car le secret qui avait été maintenu, presque jusqu’à la fin du siècle, par ce procédé archaïque, touchait à l’essentiel : il s’agissait d’une grossière manœuvre de Halifax pour doubler Churchill, lors de deux séances dont il était absent, en engageant subrepticement le processus de paix, sous le voile (peu opaque, lui) d’une négociation sur Gibraltar avec Franco 15.

Mais j’ai travaillé surtout sur le nazisme au cours de ces années, et abordé les archives allemandes, que je n’avais utilisées, dans mes premiers ouvrages, que sous leur forme imprimée. Après mes livres sur Montoire et sur l’arrêt devant Dunkerque, j’ai commis une biographie du Führer et, relisant ensuite ce Churchill, j’y trouve plus à compléter qu’à corriger. La manipulation des élites traditionnelles par le chef nazi, présentée p. 24-25, allait encore bien plus loin que je ne le pensais.

L’étude très documentée de Jean Philippon sur La nuit des Longs couteaux 16 m’amène tout d’abord à réviser le nombre des victimes, ainsi que leur qualité. Il n’y a pas eu plusieurs centaines de décès, mais une seule (quatre-vingt-dix étant nommément recensés) et les victimes n’étaient guère des « nazis impatients ». Si la proportion des cadres de la SA est forte parmi elles, celle des dirigeants de cette organisation qui ont continué de couler des jours tranquilles l’est bien plus encore. Le poids relatif des autres catégories (militaires, politiciens catholiques, ennemis personnels de Hitler) s’en trouve augmenté, et, du même coup, il devient difficile de présenter cette affaire comme un règlement de comptes entre nazis. D’autant que la SA n’était guère en état de révolte. Philippon pense qu’à cet égard Hitler a été désinformé par les chefs militaires, aidés de Göring et de Himmler. Je ne le suis pas jusque-là : il n’y a pas de raison de penser que le chef d’orchestre clandestin n’ait pas été le Führer en personne. Si ses manigances ne sont pas archivées noir sur blanc, ses rapports avec les autres dirigeants nazis, et tout son comportement dans cette crise, montrent qu’il était à l’initiative et que personne ne le manipulait.

Toujours p. 25, quelques lignes plus loin, il faut pareillement relativiser l’élimination physique des « élites de gauche ». Les travaux d’Ian Kershaw, ceux de Peter Reichel17, et bien d’autres, ont montré que ces militants avaient été neutralisés idéologiquement, bien plus que brutalisés ou terrorisés. Les chapitres 6 à 8 de mon Hitler offrent là-dessus une mise au point.

Mais surtout, le Führer manipulait ses officiers, dans une mesure dont j’étais loin d’avoir idée. C’est Montoire qui m’a mis la puce à l’oreille : le maréchal Keitel est persuadé, en faisant ce voyage dans la dernière décade d’octobre 1940, que Hitler s’intéresse vraiment à Gibraltar et essaie de s’entendre avec Pétain sur l’utilisation, contre l’Angleterre, du territoire français, tant métropolitain que colonial, alors que l’étude précise de ses démarches, et leur mise en perspective, révèlent qu’il ne cherche qu’un effet d’annonce destiné à leurrer, entre autres, Staline, dont le pays est déjà dans sa ligne de mire. Voilà qui aide à comprendre l’arrêt devant Dunkerque, et toute l’offensive diplomatico-militaire du mois de mai, de manière plus fine : Hitler a, depuis des mois, mis en place un dispositif où des dizaines de gradés se sont fait assigner des rôles dont ils ignorent, sinon la teneur, du moins la finalité. Les rivalités bien réelles qui servent ordinairement d’explication à l’ordre d’arrêt 18 résultent d’un écheveau soigneusement tissé par le chef suprême pour imposer discrètement son autorité tout en masquant ses objectifs. Les militaires allemands croient qu’ils sont en train de prendre une revanche sur 1918, à la fois contre la France et contre l’Angleterre, alors qu’ils ne servent qu’à briser à moindres frais le fer de lance français pour être immédiatement retournés vers l’est, au moins à titre de menace 19.

Dès lors, mon plus grave désaccord avec moi-même porte sur les projets de Hitler, du protocole Hossbach (5 novembre 1937) à l’offensive de paix de septembre-octobre 193920. Je ne crois plus, ni à son besoin pédagogique d’une guerre limitée contre un petit État, ni à son désir de croiser le fer avec la Tchécoslovaquie en 1938, ni à la sincérité de son désir de paix après la campagne de Pologne. J’avais probablement lu d’un œil insuffisamment critique ses tirades du protocole Hossbach, en ne percevant pas dans toute sa nudité la manœuvre destinée à mettre aux généraux le doigt dans l’engrenage par l’annonce de guerres limitées. Et je restais sans doute influencé par l’idée qu’il souhaitait faire la guerre en 1938, communément admise par mes prédécesseurs alors qu’elle n’est attestée que par son regret ultérieur de ne pas l’avoir fait. Le processus qui conduit à Munich m’apparaît à présent comme une répétition générale, destinée à tester les grandes puissances, tout en les divisant, et à améliorer la situation locale (notamment en brouillant la Pologne et la Tchécoslovaquie) en vue d’opérations programmées en 1939. L’idée du pacte germano-soviétique prend corps, sans doute, lorsque Hitler, qui a fait la connaissance personnelle de Chamberlain, après celle de Halifax, venu le visiter en 1937, prend la mesure des limites que les appeasers entendent mettre à leurs concessions, et de leur antisoviétisme. Il en a assez entendu pour parier que Staline sera abandonné, et n’aura d’autre ressource que de se jeter dans ses bras. Et il est beaucoup trop prudent pour se lancer dans une guerre sans s’être assuré de la neutralité, soit de l’Angleterre, soit de la Russie. Cependant, une fois obtenu ce pacte, un chef-d’œuvre diplomatique qui ravit, notamment, ses généraux, ce serait du gâchis que de faire la paix après la simple conquête de la Pologne, de surcroît doublement incomplète, puisqu’il y manquerait la part laissée à Staline et le morceau qu’il faudrait restituer pour sauver la face des Occidentaux. Force est d’en conclure que les offres de paix de septembre-octobre 1939 sont faites pour être repoussées. Je frôle cette vérité p. 226-227, lorsque je remarque que Hitler déçoit les partisans de la paix en faisant la sourde oreille à leur demande de reconstitution d’une Pologne symbolique, et en accentuant son rapprochement avec Staline.

Mais c’est toute la drôle de guerre qui a, hélas, stagné dans les études historiques des années quatre-vingt-dix, à se demander si les chercheurs n’ont pas été contaminés par l’immobilisme des soldats. Cependant, il faut plutôt en chercher la raison dans l’effondrement du système soviétique, ou plus exactement dans les espoirs qu’il a suscités. Outre l’ingrate collecte de révélations infamantes sur les antinazis occidentaux de droite ou de gauche, les cohortes qui se sont dirigées vers l’histoire de l’URSS, volontiers élargie en « étude du communisme » ont privilégié deux questions : le nombre des morts et le degré de ressemblance du régime avec la dictature nazie21. À ces curiosités en soi salubres on peut seulement reprocher leur impérialisme, tant, à lire certains, on a l’impression que tout autre questionnement est sacrilège. Ainsi, mon hypothèse de la p. 277 sur le massacre de Katyn n’a même pas été, à ma connaissance, examinée. Non seulement le chapitre correspondant du Livre noir du communisme22, l’un des moins discutés, n’en souffle mot, mais il ne prend pas la peine de proposer une explication, comme si le meurtre des humains par Staline, dès lors qu’ils tombent en son pouvoir, allait de soi ; de même, cette prose mélange allégrement les deux temps de la mainmise soviétique sur les pays baltes (simple occupation militaire jusqu’en juin 1940 puis soviétisation sanglante après la victoire hitlérienne à l’ouest), que le présent ouvrage reste l’un des rares à distinguer et, par voie de conséquence, à tenter d’expliquer.

L’étude que j’appelais de mes vœux (p. 242) sur les avatars de la diplomatie italienne reste à venir. Ce qui s’en rapproche le plus est un article de Michel Ostenc, dans un numéro important de Guerres mondiales et conflits contemporains 23 sur les neutres pendant la guerre. Tout en diagnostiquant classiquement un clivage entre un Mussolini pressé de rejoindre Hitler dans la guerre et un Ciano plus prudent, il présente de manière novatrice la politique roumaine du Duce. En parfaite harmonie avec sa politique finlandaise (supra p. 243-246), il se pose en protecteur de la Roumanie face aux Russes, allant jusqu’à s’entremettre auprès de ses amis hongrois pour qu’ils renoncent à une partie de leurs revendications sur le territoire roumain, démesurément agrandi en 1918 à leurs dépens. Ainsi, non seulement il profite du pacte germano-soviétique pour prendre de grandes distances avec les nazis, mais il dispute à Hitler son « espace vital », en lui en barrant la route de l’Ukraine par sa propre expansion balkanique ! La manœuvre est loin d’être sotte, dans une conception classique de la diplomatie. Mussolini se pose en défenseur du droit des peuples et, sans trahir la moindre promesse faite à Hitler ni négocier avec ses ennemis, il offre implicitement à la France et à l’Angleterre ses services pour faire valoir leur garantie à la Roumanie, tout en chevauchant la vague anticommuniste soulevée par le pacte germano-soviétique et l’expansion russe consécutive. Mais précisément, ces manœuvres supposent que ce pacte ait été signé, non par un stratège au sommet de son art, mais par une Allemagne aux abois qui n’avait pas réussi (contrairement à l’Italie) à se concilier l’Angleterre et qui, l’ayant froissée, n’avait eu d’autre ressource qu’un virage sur l’aile en direction de l’URSS. Il n’était que légitime de faire profiter la prudente Italie des clientèles dégagées en Europe centrale par cette immorale collusion 24. Mais tel est pris qui croyait prendre. Ce Duce qui se prévaut de sa fidélité aux traités, ébloui par le triomphe apparent de l’Allemagne et fier d’avoir, par son « pacte d’Acier », choisi le bon camp, entre dans la guerre car il la croit sur le point de se terminer. Victime, ici, non plus des stratagèmes de Hitler mais de la ténacité de Churchill, il devra honorer jusqu’au bout sa signature.

Il y a moins de nouveau encore dans les études sur le Vatican, plutôt pléthoriques, et celles, plus rares, sur les États-Unis. Leur collusion pendant toute la période ici étudiée demeure peu perçue et Joseph Kennedy reste un bouffon que Roosevelt ne prenait pas au sérieux. Certes, un ouvrage, enfin, nous donne quelques détails sur la mission Welles. Mais il est dû au fils du héros, ce qui est rarement bon signe, porte sur l’ensemble de sa carrière ministérielle, témoigne d’une connaissance lointaine du terrain européen et, surtout, affirme que le but principal du voyage était de tenir l’Italie hors de la guerre : loin de faire progresser les connaissances, sinon sur le détail, l’auteur se contente d’étirer vers la drôle de guerre le cache-sexe qui dissimulait, déjà bien mal, l’objectif essentiel des ouvertures faites à l’Italie au mois de mai, à savoir le rétablissement de la paix 25.

L’étude de la relation du président avec Churchill reste prisonnière de certains clichés, tout particulièrement en juin-juillet 1940 et, là encore, dans une parfaite ignorance de travaux comme ceux de Lukacs ou de Costello. On veut bien aujourd’hui éclairer davantage la rivalité des deux impérialismes anglo-saxons pendant l’entre-deux-guerres26. C’est d’ailleurs une nouvelle occasion de se moquer de Churchill, en raillant ses pieuses formules sur la solidarité des peuples de langue anglaise. On se refuse à voir en face le drame de celui qui, sommé par le destin de choisir entre la croix gammée et la bannière étoilée, opte pour cette dernière instinctivement, sans jamais en démordre et fort heureusement pour l’humanité, mais bien peu démocratiquement et sans l’expliquer à grand monde.

John Lukacs, dans Five Days, revient sur la date du 31 juillet 1940, qu’il avait mise en relief dans le Duel. Ce jour-là, Hitler annonce à ses généraux l’attaque destinée à détruire l’URSS, et Roosevelt commence à envisager une réponse positive à la demande, formulée pour la première fois par Churchill le 15 mai, de cinquante vieux destroyers, ce qui représenterait une entorse importante à la neutralité. C’est alors, écrit-il, que « Roosevelt began to move 27 ». S’il se met à bouger, c’est donc qu’auparavant il était d’une inertie absolue et, pour Churchill, très menaçante. En une phrase tout est dit : Roosevelt attendait. Il voulait voir ce qu’allaient faire l’Allemagne, l’Angleterre, l’URSS, le Japon, Pétain, etc. Et surtout, voir si Churchill allait tenir. Peut-être n’y ai-je pas assez insisté plus haut. La mission Chambrun a été fort négligée par les historiens, le livre de 1992 du gendre de Laval étant bien peu cité (il est pourtant bardé de documents d’époque et recoupé par celui de sa mère, très antérieur et jamais démenti par les milieux américains concernés - cf. supra, p. 499). Or le jeune émissaire français joue sans doute un rôle capital pour éviter que le président se pose en médiateur dès le 14 juin, au moment de la chute de Paris. Mais la guerre n’y gagne qu’un fragile sursis et, à dater de ce même 14 juin, Roosevelt n’écrira plus à Churchill avant le 13 août. Si le 31 juillet il « commence à bouger », ce n’est qu’aux yeux de ses conseillers. De la mi-juin à la mi-août, donc, mis à part l’approbation de l’attaque de Mers el-Kébir, Roosevelt ne se prononce pas, ne prend pas parti entre Churchill et Halifax, entre la guerre et la paix... ce qui, étant donné le besoin pressant qu’a Churchill de faire miroiter à ses compatriotes la perspective de nouvelles alliances après la chute de la France, revient presque à se déclarer en faveur de Halifax et encourage, en tout cas, ceux qui placent tous leurs espoirs de limiter les gains allemands dans une entrée en lice du colosse américain, non pour cogner, mais pour séparer les combattants. Roosevelt n’aurait-il pas pu au moins encourager à titre personnel un homme qui n’avait jamais fait de leur correspondance un usage indiscret ? Oui, le silence du président est terrible, et ceux qui prétendent le combler par le pacifisme de son opinion publique, la préparation des élections en général et celle de la convention démocrate (qui se tient du 15 au 20 juillet) en particulier, sont dangereusement sourds à l’avertissement pathétique de Churchill hurlant au téléphone, dans les oreilles de Kennedy, le 15 juin au soir (cf. supra, p. 505), que ses promesses de soutien seront « une source d’hilarité sur la scène de l’histoire » 28.

Voilà ce qu’on peut dire sur Churchill d’une part, sur la conjoncture mondiale de l’autre... Et les Français ? Le soixantième anniversaire de leur défaite a vu paraître des études souvent étrangères, que rassemble notamment le numéro de mars 2000 de la revue Autrement. Elles démentent rarement le livre qu’on vient de lire et, lorsqu’elles le font, ne convainquent guère son auteur. Ainsi a-t-on assisté, sous l’impulsion de l’Anglais Martin Alexander, à une réhabilitation de Gamelin que je trouve excessive. On nous dit que son plan n’était pas sot et qu’il avait, tirant les leçons de la campagne de Pologne, mis en alerte ses troupes sur les dangers des chars. Les fautes seraient donc surtout à chercher dans les échelons subalternes... Ou encore dans la malchance ! Cela, c’est surtout un colonel allemand qui le dit, Karl-Heinz Frieser, dans un ouvrage au titre éloquent, Blitzkrieg Legende 29.

Si ces proses sont utiles pour balayer ce qu’il restait de caricatural après quelques portraits-charges dont Pertinax avait donné l’exemple, je pense avoir déjà mis dans cet ouvrage les nuances nécessaires, et désapprouve celles qu’on a cru bon d’ajouter. Gamelin était bel et bien un général politique, docile aux désirs ministériels au détriment de ses devoirs d’expert, et il entretenait les illusions de Daladier sur le peu de chances de la Wehrmacht en cas d’offensive à l’ouest. Il sous-estimait Hitler et le nazisme, dans tous les domaines intéressant le combat : intelligence, ruse, imagination, capacité de mobiliser l’économie et de galvaniser les énergies. S’il était loin d’être un chef timoré ou désabusé, il était absent de sa vraie tâche, qui était de redouter les surprises et de ne pas se fier à une supériorité française autoproclamée, engendrant un excès non seulement de confiance, mais d’audace. L’absence d’une réserve opérationnelle au moment de l’attaque ennemie en raison de l’envoi de Giraud à Breda redeviendra, une fois passée la mode actuelle, l’une des plus graves bévues de l’histoire militaire, et elle lui incombe en totalité. Le fait de n’avoir pas réclamé aux Anglais une mobilisation plus rapide est une autre de ses sottises, même si elle est mieux partagée que la précédente, étant commise par l’ensemble du gouvernement et du haut commandement. Certes, la faillite dans la compréhension du nazisme et la mesure du péril est fort commune, mais Gamelin en incarne plus que quiconque le versant militaire.

Cela dit, puisqu’il est aussi un homme politique et que c’est même d’après lui, et là-dessus on peut le croire, la raison pour laquelle il réside à Vincennes, plus près du gouvernement que du quartier général, on aimerait entendre un peu plus parler de cette situation inouïe, confinant à la trahison si elle n’était excusable par l’inconscience : le chef du gouvernement et le ministre de la Guerre s’étripant sur l’attribution du poste de commandant en chef la veille même de l’attaque et recrutant, pour l’emporter, qui Pétain, qui Laval. Sur ce chapitre ce livre reste le plus prolixe et le plus précis.

Quant à Frieser, si son Blitzkrieg Legende était inégal, l’article qu’il donne à Autrement concentre ses thèses les plus discutables, tout en les radicalisant. Comme l’indique le titre, l’Allemagne n’aurait ni programmé ni entrepris une guerre-éclair. L’auteur, que son anti-intellectualisme n’immunise pas contre le jargon, assène que la prétendue Blitzkrieg de 1940 est un phénomène « militaro-tactique et non stratégico-politique ». Comprenez qu’elle n’a été ni décidée ni pensée, mais improvisée dans un grand désordre. Au commencement on trouve Manstein, qui par son plan de percée avait sauvé Hitler du désarroi où l’avait plongé la déclaration de guerre anglo-française ; cependant les autres généraux, appliquant mal ses idées par « manque de conviction », avaient créé dans les Ardennes un embouteillage inouï que les Alliés avaient tout loisir de bombarder, ce qu’ils n’ont, inexplicablement, pas fait. Le reste découle des initiatives prises en première ligne par Guderian, désobéissant souvent aux ordres, qu’ils émanent des généraux ou du chef suprême. Et puis il y avait des innovations techniques, comme la sirène affolante du Stuka... Tout cela, loin de se rejoindre dans le cerveau du Führer et de s’y fondre en un tout, restait dispersé à tous vents sur le terrain. Le hasard seul a combiné l’effondrement d’une armée pendant que l’autre, contrainte et forcée par le sort, allait de l’avant. On avait compris que l’auteur n’était pas un historien de formation ; on est tout de même un peu perplexe et, s’agissant de la sécurité de l’Europe, un peu inquiet de savoir qu’il a reçu une instruction militaire : serait-ce dans un casino ?

Cet exemple extrême des mésaventures provoquées par la sous-estimation de Hitler ne nous fait guère progresser dans la compréhension de la situation française. De ce point de vue, le personnage sur lequel les ouvrages de la période récente ont apporté le plus est Paul Reynaud. Il a enfin trouvé son premier biographe, en la personne de Raymond Krakovitch. De Gaulle a enfin livré son sentiment profond à son sujet... dans des confidences de la fin des années quarante, recueillies par Claude Guy30. En outre, comme pour ne pas être en reste, sa famille a fait un effort de clarification qui mérite d’être salué, en publiant ces Carnets de captivité dont on déplorait plus haut l’utilisation parcimonieuse dans un livre de 198031. Cette édition, si elle n’est pas sans défaut32, offre un matériau utile, voire par moments, très instructif. Tellement que je lui consacrerai une étude particulière 33.

De Gaulle écorne sérieusement l’auréole du personnage. D’après lui, Reynaud était bien aise que Weygand vînt, aux conseils du 12 et du 13 juin, faire à ses ministres les sermons défaitistes dont il n’osait prendre la responsabilité34. Sur ses plaidoyers d’après guerre il laisse tomber, le 1er mars 1949, alors que l’ancien président du conseil polémique dans la presse contre les mémoires de Churchill, cette sanction lapidaire : « Reynaud ferait beaucoup mieux de se taire ». On retrouve ici le ton méprisant de la conversation téléphonique du 16 juin, exhumée ci-dessus p. 515. Voilà qui invite à réfléchir sur les motivations du général lorsque, dans ses déclarations publiques, il ménage avec constance Paul Reynaud : j’ai proposé quelques hypothèses à cet égard au chapitre 9 de L’appel du 18 juin 35.

Quant au biographe, il a, de mon point de vue, la main un peu lourde, lorsqu’il juge que Reynaud était fait pour gouverner dans les périodes calmes plus que dans les tempêtes, et pour diriger un ministère plutôt que le gouvernement. Mais il parvient à cette conclusion par des chemins curieux. Son étude très documentée, aussi bien par la fréquentation des archives que par celle des témoins survivants et des historiens novateurs, évite la grande majorité des terrains glissants explorés plus haut, depuis les conciliabules pacifistes de son collaborateur anonyme à Londres en septembre 1939 jusqu’aux notes défaitistes de Villelume en juin 1940, en passant par les amabilités échangées en mars avec Sumner Welles sur le compte de Churchill36. Il dégage très mal le rôle de Villelume et le fait qu’il éclipse de Gaulle, en tant que conseiller militaire37. On apprend incidemment que le futur président du conseil est, au début de 1940, pessimiste sur le rapport des forces entre les armées alliées et la Wehrmacht, mais cela n’est jamais mis en rapport avec les décisions qu’il prend, ou ne prend pas, en juin. Celles-ci sont expliquées à l’ancienne, et cela n’est pas surprenant : il faut bien dire quelque chose sur les carences et puisqu’on se refuse à y lire l’effet d’une analyse politique et militaire, on les porte sur le compte de l’épouse du comte de Portes38 et d’un complot de généraux, l’auteur prêtant à Pétain et à Weygand, sans excès de souci démonstratif, une habileté politique contrastant avec leur impéritie professionnelle 39.

Quant aux Carnets de captivité, on se bornera pour l’instant à dater l’extrait utilisé par Évelyne Demey pour justifier la démission de Reynaud au profit de Pétain, et à le situer dans son contexte (cf. supra, p. 518). Cet extrait est du 14 décembre 1942, soit deux ans et demi après les faits ! C’est la toute première fois que Reynaud indique qu’il s’attendait à des conditions allemandes inacceptables, comportant notamment la livraison de la flotte et, en conséquence, à son prochain retour au pouvoir devant l’échec rapide de son successeur dans sa politique d’armistice. Une date aussi tardive semble bien trahir la lente élaboration d’une excuse à laquelle on n’avait pas, d’emblée, pensé. Mais après tout, mille raisons pourraient faire qu’il y ait pensé beaucoup plus tôt et ne l’ait écrit que ce jour-là. Ce qui tranche la question, c’est un passage où, le même jour, Reynaud note :

Du 16 au 25 juin, je gardais le contact avec les ministres de Pétain pour le cas où je reprendrais le pouvoir, comme c’était convenu avec Jeanneney et Herriot.

Or, si l’on spécule sur la dureté des conditions, c’est le 21, jour où leur relative clémence est connue, qu’il faudrait rompre avec les ministres qui s’apprêtent à les accepter. S’il a maintenu « le contact » jusqu’au 25, c’est-à-dire jusqu’à l’entrée en vigueur de l’armistice, l’historien doit tenter d’expliquer son comportement à la lumière de la situation nouvelle créée par cet événement. Deux choses essentielles apparaissent :

1. L’obéissance, qui n’allait pas de soi, des gouverneurs des colonies. Mais Reynaud ne paraît pas, ni dans ce document ni dans aucun autre, avoir spéculé sur leur dissidence.

2. La rupture de la communauté de destin, face à Hitler, de la France et de l’Angleterre. C’est bien là qui gît le lièvre. Ce texte renforce l’hypothèse que Reynaud, en raison de son juridisme, de son moralisme et de son analyse du rapport des forces, tient par-dessus tout, non à la continuation de la guerre, mais à l’alliance anglaise, fût-ce dans la négociation avec l’Allemagne. Le gouvernement avec lequel il ne peut frayer, c’est celui qui prend son parti de la rupture de l’Entente cordiale et se retrouve dans un tête à tête avec Hitler que Reynaud, parce qu’il est intelligent et patriote, trouve mortellement dangereux. Mais s’il a maintenu de bons rapports avec ce gouvernement pendant une décade et éprouve tout à coup, la victoire alliée se dessinant, le besoin de s’en justifier, c’est bien parce que la situation de l’heure laissait ouvertes d’autres possibilités et, une fois écartée l’hypothèse d’une demande de livraison de la flotte (qu’aucun document gouvernemental français de l’époque n’estime probable), la seule variable restait la résolution britannique, dont on pouvait s’attendre à ce qu’elle ne persistât pas, précisément en raison de l’acceptation de l’armistice par la France.

Si les bons rapports des jours précédents sont attestés notamment par le télégramme que, sur l’invitation de Baudouin, Reynaud a adressé à Churchill le 23 pour lui reprocher amèrement ses craintes au sujet de la flotte, en se portant garant de la parole de Pétain et de Darlan, cette rupture du 25 est malheureusement difficile à vérifier, en raison de l’affaire Leca-Devaux qui éclate le 26 au matin40. Disons que la rupture est, pour le moins, réciproque, un esprit de suspicion envers les « hommes du passé » soufflant aussitôt sur le ministère à l’initiative, notamment, de Weygand et de Baudouin. Il amène, dès le 28, la démission de Chautemps.

Mais, que la rupture soit venue de l’une ou de l’autre partie, l’intimité antérieure des rapports est bien établie et mon 18 juin en a apporté d’amples confirmations. Ainsi, Reynaud confie à Spears, juste après sa démission, qu’il espère « conserver l’amitié » du maréchal. Plus révélateurs encore sont les deux billets qu’il envoie ce soir-là, respectivement à Churchill et Halifax, et la réponse de ce dernier.

Ce n’est qu’au premier ministre qu’il parle du projet d’union, « digne de votre courage et de votre imagination 41 », et qu’il manifeste sa foi dans la victoire « finale » - une telle expression n’exclut d’ailleurs pas, à titre d’étape, quelque paix d’Amiens ; au ministre des Affaires étrangères, il n’exprime sa foi que « dans l’avenir de collaboration de plus en plus étroite entre nos deux pays » et c’est Halifax qui, dans sa réponse, injecte une dose de foi en une victoire non plus finale mais « ultime », et pas nécessairement très militaire, puisqu’il ne s’agit que du « triomphe ultime des causes » pour lesquelles les deux pays sont entrés en guerre.

Voilà qui confirme les conclusions des pages 517-522 ci-dessus, et conduit même à en accentuer la fermeté. Reynaud, le 16 au soir, ne se considère nullement comme fini et envisage bien de reprendre le pouvoir, mais non dans l’hypothèse, fort théorique, d’un avortement des négociations d’armistice. Il ne fréquente certes pas en Pétain, pendant dix longs jours, le fossoyeur de la République et encore moins le pourvoyeur des crématoires, n’étant nullement antisémite et vomissant d’instinct, quels que soient ses sentiments envers le régime de la Troisième, sa réforme sous la botte ennemie. Mais c’est un anglophile plus halifaxien que churchillien et il attend le retour du balancier en sa faveur non d’une continuation de la guerre, dont il comprend rapidement, comme ses carnets de captivité en portent témoignage, qu’elle ne peut que pousser Pétain et Laval vers des compromissions sans limite, mais bien d’une conférence de la paix, rendant inutile ce Pétain qui se fait fort de négocier « entre soldats » et justifiant, au contraire, sa propre politique, maintenue contre les vents et les marées du désastre : ne pas quitter d’une semelle l’Angleterre ni les États-Unis, pour modérer les appétits de Hitler dans le traité42. Ce qui rejoint les analyses du chapitre 4 de ce livre sur ses positions de 1935 et 1936 : lorsque, se fondant sur Mein Kampf qu’il vient, dit-il, de relire, le député Reynaud prône une solidarité étroite entre la France et la Grande-Bretagne qui, d’après lui, serait la panacée pour faire échouer Hitler, il a certes raison théoriquement, mais en pratique ni lui, ni ses successeurs, ne parviendront à convaincre quelque gouvernement londonien que ce soit de souscrire à une telle solidarité, ce qui ouvrira une voie royale à Pétain, le premier chef de gouvernement à oser prendre ses distances avec Londres depuis les années Barthou-Laval.

Le 16 juin 1940, l’accablement devant le triomphe militaire de Hitler est général, et l’idée qu’on ne peut en limiter les effets que par la diplomatie, des mieux partagées. Ainsi, le zèle que certains déploient en faveur de la paix, ou la résignation devant cette issue qu’on perçoit chez quelques autres, peuvent n’être pas, comme chez Joseph Kennedy et le duc de Windsor, entachés de la moindre sympathie pour les régimes autoritaires, et peuvent même être empreints de motivations patriotiques ou antinazies du meilleur aloi. Paul Reynaud, à cet égard, ne présente aucune particularité, ne tranche en rien sur un Halifax, un Roosevelt, un Pie XII. Ce qui l’oppose à ces personnes, c’est son besoin rétrospectif de justification. Roosevelt meurt à la fin de la guerre sans s’être beaucoup expliqué sur ses états d’âme de juin 1940 ; quant à Pie XII et à Halifax, qui vivent assez longtemps pour connaître les débats d’après guerre, ils préfèrent parler d’autre chose. Reynaud est le seul responsable de premier plan à écrire près d’un millier de pages sur ces quelques semaines. Même Churchill est plus sobre, c’est tout dire ! Les gens qui ont fort peu soutenu ce dernier au moment crucial, avant de le rejoindre pour partager les lauriers de la victoire, affectionnent le flou chronologique. Ainsi, Pie XII rappelle ou fait rappeler qu’il souhaitait la paix, conformément à son métier de pontife, et les monsignori chargés de justifier son action se gardent de s’appesantir sur les enjeux précis des périodes où il s’est entremis le plus activement pour la rétablir. Reynaud, seul, a décidé d’ouvrir en grand le dossier, comptant sur ses ficelles d’avocat pour faire ressortir les points les plus favorables à sa cause, avec sans doute, à force de construire sa vérité, un fort degré de sincérité. Ce livre se borne à relever le fait et à rétablir les faits, en constatant que le discrédit du personnage qui lui avait succédé a joué en sa faveur et induit, chez beaucoup de lecteurs de ses livres, un déficit d’esprit critique.

En définitive, j’espère que le lecteur ne m’en voudra pas trop de cette présentation, consistant à lui faire lire un ouvrage dont je ne réécrirais plus à l’identique certains passages, et à lui dire ensuite lesquels. Ils sont assez circonscrits pour qu’on s’y retrouve et que cette méthode dévoile des informations nouvelles, sur la force des préjugés qui brouillaient jusqu’aux années quatre-vingt-dix la perception du second conflit mondial, au point d’égarer même un auteur bien décidé à s’en affranchir. Ainsi sont mieux éclairés les enjeux du débat, les sources politiques, idéologiques et structurelles des résistances. Et peut-être de plus lucides entreverront-ils les points sur lesquels, dans sept ans, je risque de n’être plus d’accord avec ma pensée présente. Il ne tient qu’à eux de hâter ce processus en m’en faisant part. J’espère en tout cas avoir contribué à faire comprendre deux choses :

1. Sur le plan méthodologique, la nécessité d’une approche globale, n’isolant jamais les pays, les individus ni les questions, et l’immensité du travail qui reste à accomplir dans ce sens.

2. Sur le plan où l’histoire rejoint la morale, la politique, l’action pour transformer le monde ou empêcher qu’on ne le détériore, l’urgence d’admettre enfin qu’en 1940 une entreprise effroyable a été bien près de son aboutissement et que la sous-estimation de son efficacité, sous le prétexte de l’horreur qu’elle inspire, n’est pas une attitude très conséquente aujourd’hui, pas plus qu’elle ne l’était à l’époque.

1 Yale University Press, 1999.

2 David Reynolds, Andrew Roberts et Sheila Lawlor sont les plus saillants (cf. infra, Bibliographie).

3 Parker (RAC, éd.), Winston Churchill/Studies in Statesmanship, Londres, Brassey’s, 1995, p. 95.

4 Voici un exemple, entre beaucoup : « Il serait trop réducteur de limiter ce débat à un conflit entre un Halifax « défaitiste », voulant à tout prix faire la paix, et un Churchill résolu, prêt à combattre jusqu’au bout. Étant donné la situation en France, il est logique pour le gouvernement de se demander s’il est possible de poursuivre la lutte. Churchill lui-même ne rejette pas tout à fait l’idée de sonder à l’avenir l’Allemagne sur d’éventuelles conditions de paix. » (Julian Jackson, « Étrange défaite française ou étrange victoire anglaise ? », Autrement, mars 2000, p. 203). Comparés à tous les brouilleurs de pistes, Lukacs et Costello sont certes coupables de « réduire » le problème à ses données fondamentales... même s’ils ne tombent pas dans la caricature, qu’on ne trouve pas davantage dans mes travaux, d’un Halifax partisan de la paix « à tout prix » (cf. L’appel..., op. cit., ch. 13).

5 Londres, Macmillan, 1993.

6 Cf. Papiers secrets..., op. cit., p. 389. L’article de Parker sur la question date de 1990.

7 Cf. la présentation du dossier dans la revue L’Histoire d’avril 1996 et l’expression de mon scepticisme dans la circulaire « À tous les amis de l’histoire » de mai 1996.

8 Finalement, le livre de De Felice (Mussolini l’alleato/La guerra civila, Milan, Einaudi, 1996) ne contint pas la thèse annoncée.

9 Cf. Thierry Wolton, Le grand recrutement, Paris, Grasset, 1993, et la réplique du Cahier de l’IHTP n° 27 (juin 1994, sous la direction de Jean-Pierre Azéma, François Bédarida et Robert Frank), Jean Moulin et la Résistance en 1943 ; Gérard Chauvy, Aubrac Lyon 1943, Paris, Albin Michel, 1997, et sa critique radicale dans mon Aubrac, les faits et la calomnie, Pantin, Le Temps des cerises, 1997. Le livre de Chauvy a fait l’objet d’une condamnation très lourde pour diffamation, confirmée en appel et en cassation. Je saisis cette occasion de le faire savoir car, s’ils ont commenté le procès de première instance et fait parfois la fine bouche devant son verdict, les médias français ont omis d’informer leur public des confirmations.

10 Hitler 1889-1936, Londres, Penguin, 1998, tr. fr. Paris, Flammarion, 1999.

11 Cf. John Cantwell, The Second World War/A guide to documents in the Public Record Office, Londres, HMSO, 1993, p. 87.

12 Analyses et références dans La ruse nazie, op. cit., p. 257-262.

13 Mes nouvelles investigations sur Dahlerus ont confirmé entièrement ce qu’en dit ce livre, à l’exception d’un détail chronologique (ci-dessus, p. 362) : la conversation avec Göring ne peut pas être celle du 11 mai (en raison du membre de phrase « si la guerre était portée en Belgique »). Il s’agit donc de celle du 6.

14 P. 730 de la première édition : « Pourquoi, lors de ma visite de juillet 1992, le point 7 des délibérations du cabinet de 12 h 30, le 19 juin, était-il encore, comme en pleine guerre, voilé de peinture blanche ? ».

15 Cf. L’appel..., op. cit., ch. 13 : « Un cabinet, des fantômes ».

16 Paris, Colin, 1992.

17 Notamment son livre Der schöne Schein des Dritten Reiches, 1991, tr. fr. La fascination du nazisme, Paris, Odile Jacob, 1993.

18 Ainsi Rundstedt, chef du groupe d’armées A, aurait, suivant certaines théories, voulu compliquer la tâche de Bock, chef du groupe d’armées B, sous le commandement duquel les blindés devaient passer quelques heures plus tard, en les immobilisant brutalement.

19 À cet égard, je trouve aujourd’hui un peu catégoriques mes formulations des p. 359 et 549 sur le futur retournement vers l’est en cas de signature de la paix à l’ouest fin mai 1940. Je le voyais nécessairement militaire et brutal. Or ladite paix aurait donné à l’homme de Munich beaucoup de moyens de parvenir à ses objectifs, là aussi, sans tirer un coup de feu, notamment par quelque réédition du traité de Brest-Litovsk (mars 1918). Staline eût peut-être été heureux de s’en tirer à si bon compte, et l’exemple de Lénine pouvait l’aider à se résigner. À moins que l’Allemagne se soit contentée d’un accès aux matières premières de l’Ukraine en respectant nominalement la souveraineté soviétique, dans un premier temps. Les formulations de mes écrits suivants tiennent mieux compte de cet éventail de possibilités (cf. L’appel..., op. cit., et le dossier « 24 mai 40 : Hitler arrête ses Panzer devant Dunkerque », Histoire de guerre n° 8, septembre 2000, p. 31-32).

20 Les pages concernées sont aux chapitres 1 (sous-chapitres « L’année de Munich », p. 42-44, et « La volte-face anglaise de mars 1939 », p. 45) et 7 (introduction et sous-chapitre « Hitler temporise », p. 226-227).

21 Il est possible qu’un renversement de tendance soit en train de se produire, dont témoignerait la parution du Siècle des communismes, en cet automne (Paris, Atelier, 2000). Ses auteurs entendent réagir contre une « vision policière de l’histoire » (Le Monde, 21 septembre 2000).

22 Paris, Laffont, 1997, p. 234. Stéphane Courtois, maître d’œuvre et préfacier de l’entreprise, est de ceux qui, en 1994-1995, ont pris vigoureusement parti contre la destruction du présent livre. Qu’il en soit ici, malgré les divergences sur d’autres dossiers et aussi à cause d’elles, remercié.

23 N° 194, décembre 1999.

24 Cette analyse complète ce qu’on a lu plus haut, tant sur le jeu italien (réception d’Antonescu par Ciano, p. 244) que sur la situation dans les Balkans (p. 257-259).

25 Cf. Benjamin Welles, Sumner Welles, FDR’s Global Strategist, New-York, St-Martin’s Press, 1997, ch. 21, p. 240-257.

26 Cf. l’excellente synthèse de travaux récents due à Pierre Grosser, Pourquoi la seconde guerre mondiale ?, Bruxelles, Complexe, 1999, p. 252-255.

27 Five Days, op. cit., p. 206.

28 Épisode connu, rappelons-le, depuis 1985, date de la publication du journal de Colville.

29 Munich, Oldenburg, 1995.

30 Raymond Krakovitch, Paul Reynaud, Paris, Tallandier, 1998 et Claude Guy, En écoutant de Gaulle, Paris, Grasset, 1997 (transcription de conversations tenues entre le 21 janvier 1946 et le 7 septembre 1949 et note de 1953 à propos des Mémoires de guerre).

31 Paul Reynaud, Carnets de captivité, Paris, Fayard, 1997.

32 Le plus préoccupant est que les difficultés du déchiffrement ont amené à supprimer, dans le doute, des phrases entières et n’ont, si on interprète bien l’introduction et les remerciements, été affrontées qu’avec le concours des familiers du président, à l’exclusion de tout historien. C’est ainsi (p. 178) qu’à la place de Daladier on a lu « Darlan » ou qu’on trouve (p. 193) « conseil Hull » au lieu de Cordell.

33 À paraître en 2001 dans la revue Histoire de guerre.

34 Cf. L’appel..., op. cit., p. 82.

35 Il s’agit avant tout de frapper d’infamie Pétain et l’armistice,ce qui conduit à épargner le prédécesseur du premier, qui a démissionné plutôt que de signer le second.

36 En contradiction avec cette tendance générale, Krakovitch aborde, et contribue même à éclairer, une autre affaire gênante, soigneusement tue par Reynaud, qui m’avait échappé et que je traite dans La ruse nazie (op. cit., p. 234-243) : une mission avortée en Espagne, confiée par Reynaud à Jean Ybarnégaray, un ministre fort à droite, autour du 20 mai. Il s’agissait de soumettre à Franco un plan de paix très anti-anglais (« liberté des mers latines avec suppression de la servitude de Gibraltar et de Suez »). L’affaire est connue essentiellement par des télégrammes allemands et italiens, qui montrent que Franco a soumis le projet, avant d’accepter la visite, à ses puissants protecteurs de la guerre civile (et d’abord à l’Italie) et s’est heurté, de la part de Mussolini, à un veto énergique. Sans doute ne faut-il pas trop se hâter de voir là un acte de traîtrise de Reynaud envers l’Angleterre, mais plutôt :

1. Une tentative d’échapper au tête à tête avec l’Allemagne que proposent Nordling et Dahlerus, et d’élargir le débat en direction des pays latins.

2. Un avertissement à l’Angleterre, qui ne saurait ignorer longtemps une telle démarche française : elle aurait donc pour finalité de lui faire mesurer l’urgence de s’orienter vers une négociation. Krakovitch confirme l’existence d’un contact entre Reynaud et Ybarnégaray le 23 mai (au moyen de l’agenda du premier) et cite un document des archives du colonel de La Rocque suggérant que celui-ci a été mêlé à l’affaire (un point qui avait échappé au biographe de ce dernier, Jacques Nobécourt, dont le livre pourtant monumental est un peu rapide sur la drôle de guerre et la débâcle, comme la plupart de ses pareils quand ils traitent de ces quelques mois au sein d’une période plus longue - cf. Krakovitch, op. cit., p. 272 et Nobécourt, Le colonel de La Rocque, Paris, Fayard, 1996).

37 Je puis ajouter au dossier une brochure, tout uniment laudative, parue au début de son ministère (Jean Viel, Paul Reynaud, Paris, Plon, avril 1940). Son action est vantée dans les domaines colonial, financier et diplomatique. Non seulement le nom de De Gaulle est absent, mais la campagne pour l’arme blindée est entièrement omise.

38 Sur ce dernier sujet, que n’abordent jamais les livres de Reynaud, les carnets de captivité corroborent mes remarques. Hélène, c’est « le bonheur », brutalement disparu, et en aucun cas une caution ou un facteur politiques. Son rôle en la matière n’est abordé qu’une fois, le 4 mai 1941, avec des accents protecteurs : « Hélène. Le désir d’être dans le courant des jeunes, de ce qu’elle croyait être les jeunes, de s’écarter des Juifs, des vieux politiciens, l’a égarée. Mais elle a cru me servir. Elle m’avait donné sa vie. » Voilà qui évoque plus la mouche du coche qui, le 13 juin, demandait à Daridan (l’un des rares témoins de poids négligés par Krakovitch) s’il fallait appeler Pétain (cf. supra, p. 465) qu’une mégère dominatrice exerçant le pouvoir par l’intermédiaire d’un homme sensible à ses pressions.

39 En outre, l’affirmation que Reynaud était fait pour diriger un ministère est étayée par le « parcours sans faute » qu’il aurait fait aux Finances entre novembre 1938 et mars 1940, ce qui néglige non seulement l’apport du présent livre mais celui de la thèse de Robert Frank, qui n’a point encore été sérieusement remise en cause (cf. supra, p. 142-144).

40 Ces deux proches collaborateurs de Reynaud sont arrêtés à Madrid, porteurs de sommes importantes. Le gouvernement de Franco en avise aussitôt celui de Pétain, qui en profite pour mettre en doute l’intégrité de Reynaud et des derniers gouvernements de la Troisième République.

41 Ce qui semble indiquer qu’à l’heure où il écrit il n’a pas appris par ses collaborateurs le rôle de Monnet dans sa genèse et celui de De Gaulle dans sa relance, et renforce d’autant mon hypothèse qu’il pensait que son rejet porterait un coup très dur au premier ministre (cf. supra, p. 521). Sur tout ceci, cf. L’appel..., op. cit., p. 75.

42 J’estime par ailleurs, dans ce livre, n’avoir pas entièrement achevé le portrait de Mandel qui, puisque précisément il avait plus de caractère que Reynaud et l’avait montré à Churchill, a dû décevoir celui-ci plus encore que son président du conseil. Je lui consacre un chapitre (le dixième) dans L’appel du 18 juin, en relevant notamment le contraste, le 17 juin en fin d’après-midi, entre un Mandel qui use son énergie à faire signer à Pétain une lettre d’excuses pour son incarcération de quelques heures, et un de Gaulle qui s’acharne à faire céder les portes encore fermées de la BBC, pour appeler les Français à lui désobéir.

le 4 janvier 2009



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