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IBM, l’Holocauste... et Todorov, et les Aubrac




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Le livre récent et très médiatisé d’Edwin Black intitulé IBM et l’Holocauste a fait l’objet jusqu’ici d’un débat particulièrement superficiel... peut-être induit par une quatrième de couverture particulièrement réductrice.

Il s’agit de journalisme américain, avec ce que cela implique de meilleur et de pire. Une grande capacité d’investigation et de renouvellement du regard se conjugue avec une naïveté manichéenne réelle ou feinte, au service d’objectifs politiques. Il n’y a pas de conclusion et les leçons de l’affaire sont tirées dans les pages introductives ou dans le corps de l’ouvrage, aux endroits les plus imprévus.

La thèse est nouvelle, et convaincante :

-  si la firme américaine IBM n’est pas à l’origine du projet nazi de génocide, elle l’a facilité ;
-  si les nazis avaient de toutes façons les moyens de faire beaucoup de mal aux Juifs, la mise à leur disposition de la technique la plus avant-gardiste en matière de traitement mécanique de l’information, ancêtre direct de l’ordinateur, a joué un rôle amplificateur difficile à mesurer, mais plus encore à nier (de même que l’économie de guerre du Reich en a amplement bénéficié) ;
-  Tom Watson, le patron d’IBM, s’est personnellement investi dans le développement de sa filiale allemande, la Dehomag, tout en affectant, pour la galerie, de n’avoir aucune autorité sur elle (il s’agissait moins de prudence en vue du tribunal de l’histoire que de considérations à court terme) ;
-  cette collaboration n’avait pas seulement une finalité lucrative et un horizon borné aux bilans de fin d’année, elle signifiait aussi un investissement politique et idéologique, certes distinct de celui des nazis, mais largement convergent avec lui, s’agissant de lutte contre le péril rouge ou d’efforts pour présenter le Troisième Reich comme un Etat fréquentable (ce livre est le premier, à ma connaissance, qui mette en lumière le congrès berlinois de la Chambre de commerce internationale, présidée par Watson, fin juin 1937, en présence de Hitler, Göring et consorts : cela semble avoir été à l’économie ce que les JO, un an plus tôt, avaient été au sport) ;
-  Watson était un familier de Roosevelt et celui-ci ne sort pas indemne de l’affaire (le simple fait qu’il ait proposé à Watson le ministère du Commerce... ou l’ambassade de Londres montre que la nomination de Joseph Kennedy à ce dernier poste n’était pas un accident).

Pour ce qui est de la naïveté réelle ou feinte, à visées politiques immédiates, le tableau n’est pas moins chargé. L’Allemagne aurait fait l’objet, dès le printemps 1933, d’un opprobre majoritaire sur la planète en général et aux Etats-Unis en particulier -cette affabulation crée de toutes pièces un contraste accablant pour IBM. Ses dirigeants sont présentés implicitement, et par endroits explicitement, comme des familiers de Mein Kampf, lu lui-même comme un clair programme de génocide. C’est oublier :

-  la force des sentiments pacifistes et/ou isolationnistes, particulièrement vifs aux Etats-Unis, qui incitaient de très braves gens à tempérer leur réprobation du nazisme, de peur d’en revenir à la situation de 1914 ;

-  surtout, l’extraordinaire duplicité de Hitler, jouant en virtuose de cet état d’esprit, laissant entendre qu’il respectait les traités et que Mein Kampf était un péché de jeunesse, qu’il ne voulait qu’expulser les Juifs et non les brutaliser, et aussi, peut-être même surtout, organisant une répartition des rôles entre de vilains nazis extrémistes, qu’il s’efforçait de contenir, et des dirigeants pondérés, dont l’influence, à condition que l’Occident leur témoignât de la compréhension, semblait garantir qu’il n’y aurait pas la guerre.

Au premier rang de ces derniers figure l’inénarrable docteur Schacht, sur lequel n’existent encore que des biographies sucrées. Ce n’est pas sur ce point que le livre marquera un tournant. Schacht y est présenté comme un dirigeant allemand ordinaire que Watson aurait eu tort de fréquenter, sans que son rôle d’attrape-nigaud soit jamais mis en lumière.

Pour l’instant, nos médias ont indûment réduit l’affaire à un débat " pour ou contre IBM ". On se contente souvent d’objecter à Black qu’on ne peut tout de même pas criminaliser le commerce et les investissements, ce qui répond très mal à son propos. Reste à espérer que les revues mensuelles ou trimestrielles, tout en le lisant plus attentivement, replaceront mieux que lui la question au sein des enjeux planétaires des années 30. Voilà qui me fournit une transition avec mon deuxième sujet, la prétendue affaire Aubrac.

Incontestablement la calomnie a reculé. On se remet tout doucement à parler des Aubrac comme " avant ". L’ennui, c’est que la calomnie de Chauvy n’a pas été clairement dénoncée comme telle, si ce n’est par des jugements judiciaires très insuffisamment médiatisés. C’est précisément pourquoi je m’en prends aux deux pages de Todorov (cf. l’édito n° 2), noyées au milieu d’un bon livre (il a fini par me répondre et je n’en dirai rien ici, à sa demande, sinon qu’il ne semble pas encore tout à fait convaincu par mes objections). Il ne faut pas que Chauvy s’en tire comme cela, ni ceux qui le lâchent aujourd’hui (je pense au livre collectif Jean Moulin face à l’histoire, Flammarion, 2000, p. 189) après l’avoir, au moins en partie, approuvé. On fait courir le bruit qu’on a toujours révéré le comportement résistant des Aubrac et qu’on s’est borné, en 1997, à leur poser d’innocentes questions, qu’ils auraient accueillies avec une susceptibilité maladive. Or ils ont bel et bien été accusés de trahison par Vergès, c’est bel et bien sur un mémoire de cet avocat que s’est articulé le livre de Chauvy et c’est bel et bien ce livre qui a été peu clairement dénoncé par la plupart de ceux qui en ont traité. Reste une rumeur diffuse, qui ne mourra pas toute seule.

C’est l’objet de l’article " L’évasion de Raymond Aubrac " que je termine actuellement en vue du n° de juin d’Histoire de guerre.

(et qu’on peut retrouver ici)

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le 8 avril 2001



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