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De Gaulle : "Je vous ai compris"



le mythe de la duplicité du Général envers les Pieds-Noirs



extrait de "Un tragique malentendu / De Gaulle et l’Algérie" de Jacques Baumel et François Delpla (Plon, 2006)

Ch. 3

La prise de contact

« Je vous ai compris... »

La phrase restera dans les annales de la politique mondiale comme un chef d’œuvre de concision et d’autorité. En ce 4 juin 1958, elle endigue une foule algéroise qui était devenue, depuis la fin d’avril, un torrent incontrôlé.

100 000 personnes, peut-être 150 000, ont envahi le Forum, dont le Gouvernement général occupe un côté, tandis qu’aux fenêtres des trois autres s’entassent des grappes humaines, comme autour de l’Etoile, à Paris, le 26 août 1944. Un paradoxe, puisqu’à l’époque les Français d’Algérie, certes joyeux d’apprendre la libération de leur capitale, avaient des sentiments fort mélangés envers son libérateur... La seconde arrivée de De Gaulle au pouvoir, au lendemain de son investiture comme président du conseil, recueille à Alger les acclamations de gens qui espèrent et qui pensent qu’il n’est plus tout à fait le même homme. Que son patriotisme va être mis au service de l’empire colonial. Et que cette fois, au lieu de s’appuyer sur les partis de gauche renforcés par la Résistance, il va les tenir à distance et même les mater, car ce sont des repaires de rêveurs internationalistes, occupés depuis des lustres à brader ces colonies qui ont fait la grandeur de la France.

Une fois les vivats calmés, soit au bout de plusieurs minutes, l’orateur développe, toujours sobrement :

Je sais ce qui s’est passé ici. Je vois ce que vous avez voulu faire. Je vois la route que vous avez ouverte en Algérie et c’est celle de la rénovation et de la fraternité.

Si nous comparons ce début, non plus à celui du gouvernement de 1944 sur le sol métropolitain, mais à celui de l’épopée gaullienne elle-même, le 18 juin 1940, deux différences sautent aux yeux : l’orateur n’appelle pas les Français à le suivre, mais commence par dire que c’est lui qui suit une route ouverte par d’autres ; cependant, alors qu’en 1940 l’objectif de bouter l’Allemand du sol national était sinon aisé à atteindre, du moins clairement défini, ici la « rénovation » et la « fraternité » sont des concepts passe-partout qui autorisent une foule d’interprétations.

Soustelle et Lacoste avaient séduit les pieds-noirs en mettant sous le boisseau leurs intentions réformatrices, au profit d’une intensification de la guerre. Pour tous deux, le statut de 1947 n’aurait été qu’un premier pas. Ils voulaient moderniser le pays, économiquement et politiquement. Ils voulaient que les plus pauvres des indigènes soient progressivement administrés à la française et que leur niveau de vie, notamment grâce à la création de nombreux emplois, rejoigne peu à peu celui de la métropole. Ils voulaient aussi accorder à tous l’égalité des droits, y compris politiques, dans des délais rapprochés. Or de Gaulle n’estimait tout cela ni possible ni souhaitable... du moins dans un cadre français.

Je le revois encore me dire, c’était peut-être en 1957 : « l’Algérie sera indépendante, mettez-vous bien cela dans la tête ! » A d’autres il parlait de l’impossibilité pour la France chrétienne à la fécondité vacillante d’absorber une dizaine de millions de musulmans en pleine expansion démographique, et de l’incongruité d’imaginer, dans quelques générations, un président arabe à l’Elysée. Mais sa sensibilité au fait national l’amenait à penser que tel n’était pas non plus le rêve des musulmans.

Cependant, les efforts de Soustelle et de Lacoste ont tout de même produit un résultat : beaucoup de pieds-noirs ont compris que pour conserver l’Algérie à la France, il fallait, à défaut de souhaiter l’assimilation et d’y travailler, en parler. Pendant ce printemps de 1958, la mode algéroise est à la « fraternisation » entre colons et indigènes : en conséquence, le souhait d’une « intégration » fait fureur. L’un des premiers actes de De Gaulle, annoncé dans le même discours, semble aller dans ce sens : l’enterrement expéditif du double collège, par une expression presque aussi célèbre que le « je vous ai compris ». Il n’y aurait plus en Algérie que des « Français à part entière ». Mais de là à parler d’intégration, il y a une marge que le Général se garde soigneusement de franchir. Parmi les tenants de l’Algérie française qui lui font cortège en ce voyage, certains le remarquent avec étonnement, mais encore sans inquiétude. Ils ont hissé cet homme sur le pavois, et s’il n’a pas encore tout à fait bien compris ce qu’on attend de lui, ce n’est que partie remise, pensent alors beaucoup d’Algérois civils ou militaires, hauts gradés ou anonymes.

Le soir même, cependant, de Gaulle s’explique avec son gendre, Alain de Boissieu, qui est officier et affecté en Algérie. Ce dernier racontera la conversation dans ses mémoires tout en disant, sans être démenti, qu’il l’a rapportée sur le moment à Salan, Massu et d’autres officiers... qui n’en ont rien dit dans leurs propres livres. De Gaulle demande ce que l’armée a pensé de son discours, Boissieu répond qu’elle est déçue qu’il n’ait pas prononcé le slogan « Algérie française » et il réplique :

C’est exprès que je ne l’ai pas fait, car l’Algérie française des colons, ce n’est pas l’Algérie française de l’armée et encore moins celle des musulmans. Je vais essayer de trouver la solution la plus française pour mettre un terme à ce drame, mais il est déjà bien tard... J’ai dix ans de trop...

Puis il demande s’il peut compter sur la discipline de l’armée et, devant l’ébahissement quelque peu outré de son interlocuteur, explique :

Il ne faut pas que l’armée essaie de me déborder dans cette affaire, de m’imposer une solution, il faudra me suivre dans mes démarches... Dites bien à vos camarades qu’il faut avant tout gagner la bataille sur le terrain, ensuite qu’ils me laissent faire... (...) Dites bien à vos camarades que s’ils désobéissent, s’ils me débordent, s’ils me résistent lors des négociations, à chaque fois je serai obligé de jouer une carte en dessous de la précédente .

Parmi les gens qui essaient de déborder le général, il y a ces comités de Salut public (CSP, dit-on couramment) qui voudraient faire la loi et dont de Gaulle va doucher l’enthousiasme, plus vite encore que, dans les derniers mois de 1944, celui des organisations de Résistance qui entendaient demeurer mobilisées après la Libération, pour aiguillonner le nouveau pouvoir. Certes le premier jour il a reçu le CSP d’Alger et l’a même félicité (« vous avez été le torrent et la digue »...) mais l’incident des ministres est révélateur. On reprochait à de Gaulle de n’avoir pas balayé le personnel politique de la Quatrième -ce qui aurait été contradictoire avec sa vocation de rassembleur. On digérait mal en Algérie qu’il ait fait de Guy Mollet, en particulier, un vice-président du conseil, et de Pflimlin un ministre d’Etat. Et voilà qu’il amenait avec lui à Alger, outre le ministre de la Défense, Pierre Guillaumat, un fils de général au casier politique vierge, ce qui le rendait doublement acceptable aux officiers, deux ministres blanchis sous le harnais, Louis Jacquinot et Max Lejeune. Ils furent en butte à des vexations, qui culminèrent lorsqu’ils furent enfermés dans un bureau pendant le discours du Forum, afin qu’ils ne vinssent pas déparer le balcon et altérer sa composition « révolutionnaire ». De Gaulle en fit reproche à Massu devant témoins [1].

Une autre réaction de mauvaise humeur du milieu pied-noir se fait jour dès le lendemain, dans la presse algérienne : un article de Léon Delbecque, qui est lu également à la radio, reproche à de Gaulle de n’avoir pas prononcé le mot d’intégration et affirme d’une formule pittoresque que l’insurrection continue : « Nous n’avons pas franchi le Rubicon pour y pêcher à la ligne ! ». Lorsque Salan vient chercher de Gaulle, le 6, il est sous le coup de cette lecture et lance (d’après Salan qui le rapporte dans ses mémoires) : « Ce n’est pas parce que j’ai utilisé parfois les services de ce petit monsieur qu’il va s’imaginer faire la loi. La France s’est choisi un chef de gouvernement et tout doit maintenant rentrer dans l’ordre. » Le commandant en chef aurait été bien avisé de réfléchir à ce que signifiait une prise de distance aussi immédiate avec un glorieux grognard, et le fait que ce désaveu soit prononcé à l’adresse de lui-même, Salan, qui n’avait jamais été gaulliste. Comment mieux lui signifier qu’il n’allait pas, dans la situation où quatre ans d’impasse sanglante avaient placé l’Algérie et la France, partager son autorité ou faire du sentiment ?

Dans le même ordre d’idées, relevons que de Gaulle se fait accompagner par Soustelle pendant tout ce voyage, mais ne lui donne guère la parole. Soustelle qui est revenu sans mandat le 17 mai et que Salan a mis le plus possible sous le boisseau pour ménager Paris, mais dont tout le monde espère que le retour du Général va le rétablir dans ses fonctions de gouverneur. Or les événements ont conduit à confier tous les pouvoirs à l’armée et de Gaulle, après Pflimlin, confirme Salan dans son double rôle civil et militaire. Certes il promet, le premier jour, au comité de Salut public que Soustelle ne sera pas oublié. Mais le poste qu’il lui proposera un peu plus tard sera parisien : il s’agit du ministère de l’Information. L’explication de cette mise à l’écart du dossier algérien du gaulliste le plus populaire au sud de la Méditerranée a été fournie par le chef du gouvernement lors de cette même audience donnée au comité de Salut public d’Alger : « L’Algérie, c’est moi... Le ministre de l’Algérie c’est moi, et j’ai délégué mes pouvoirs au général Salan. »

En attendant, Soustelle suit la tournée en témoin muet, et en caution utile, quoique agaçante : ainsi, lors d’un de ses discours, de Gaulle interrompt un concert de « vive Soustelle ! » en disant bien fort dans le micro un jupitérien « ah mais taisez-vous ! ».

Après Alger, Constantine, Oran et surtout Mostaganem. Dans cette sous-préfecture, l’orateur se laisse aller à dire, à la fin de son discours, devant une foule en grande majorité musulmane, « Vive l’Algérie française ! », avant « Vive la République ! » et « Vive la France ! ». Le fait qu’il ait enfin lâché cette formule tant attendue a fait couler beaucoup d’encre. Les adversaires de l’indépendance en profiteront pour l’accuser sans fin de duplicité, quelques gaullistes iront jusqu’à nier qu’il ait prononcé ces mots, lui-même dira « c’était superficiel » et laissera entendre qu’il était pris par l’ambiance de cette foule. On ne peut aujourd’hui que poser une question : était-il sage de quitter ce chaudron sans s’être une fois acquitté de cette formalité ? Ne pas le faire du tout, n’était-ce pas mettre le feu aux poudres et provoquer trop frontalement ces foules qui venaient de dicter leur loi au gouvernement ? Se retenir longtemps de le dire, et le dire un peu à la sauvette devant une foule à dominante musulmane, n’était-ce pas le moyen le plus économique, compte tenu du contexte, de garder les mains libres tout en annonçant la couleur ?

On peut en voir un signe dans la réconciliation éphémère du Général avec le « petit monsieur » qu’il avait traité comme quantité négligeable dans une conversation avec Salan. Léon Delbecque est du voyage à Mostaganem, et présent à la tribune. Un peu plus tôt, dans un salon de la préfecture d’Oran, de Gaulle lui a mis les points sur les i (« cela rime mal, Rubicon ! ») mais, juste après le « vive l’Algérie française » de Mostaganem, pendant que retentissent les vivats, il lui lance : « Alors, Delbecque, vous êtes content ? » .

Au total ce voyage a fait bouger bien des choses. Fin du double collège, douche glacée sur les prétentions des CSP, début de marginalisation de Soustelle, de retour de l’armée vers un rôle purement militaire... Du côté français, la reprise en main va bon train. Reste la rébellion. De ce point de vue il est notable que l’ « antenne » de Chaban éclate immédiatement puisque, tandis que Delbecque pactise définitivement avec les fanatiques de l’Algérie française, Lucien Neuwirth, comme il l’a révélé récemment, rencontre (« peu après le 13 mai », dit-il, sans préciser davantage) deux responsables du FLN dans une ferme des environs d’ Alger et leur tient un langage tout autre que celui de l’intégration : il dit simplement que la solution doit être recherchée dans un « cadre français », et oppose l’attitude des gaullistes au « fascisme » et au « racisme » des ultras.

Dans ses discours sur la terre algérienne, du 4 au 6 juin, de Gaulle en appelle à la fin des combats, par une « réconciliation » d’une part, et par la participation de tous à la prochaine consultation électorale, d’autre part. Il dit encore à Alain de Boissieu, au cours de la conversation déjà citée :

Si les rebelles descendent de leurs repaires, c’est bien. S’ils ne descendent pas, il faudra prévoir autre chose. Je ne suis pas homme à me laisser enfermer dans une seule hypothèse .

Le FLN manque alors plus que jamais d’unité. Aucun leader chez lui n’est capable de définir une réaction à la situation nouvelle créée par l’arrivée de De Gaulle au pouvoir. Personne n’a l’audace de saisir la main tendue. Il s’ensuit que dans un premier temps la guerre continue, et même s’intensifie. Faut-il voir là une contradiction ou la marque d’une hésitation ? Les pieds-noirs ont-ils sujet d’être déboussolés et de se plaindre qu’on les a trompés ? La meilleure réponse se trouve dans les mémoires de celui qui va rester jusqu’en 1961 leur principal éditorialiste, Alain de Sérigny . Il s’était entretenu avec Delbecque au sujet du voyage du Général, ils avaient convenu que l’unique « Vive l’Algérie française » ne faisait pas le compte et qu’il fallait tirer au clair les sentiments de De Gaulle envers l’intégration. Le directeur de l’Echo d’Alger demande donc une audience à Matignon, l’obtient dès le 24 juin et s’entend dire :

-Sérigny, je vous ai fait venir pour attirer votre attention sur le fait que dans mes discours je ne prononce pas le mot « intégration ».

-Je m’en suis bien aperçu et je ne suis pas le seul. J’aime à croire cependant qu’en vous déclarant ennemi du mot vous ne vous déclarez pas ennemi de la chose.

-Mais non, Sérigny, ce n’est pas ce que je veux dire... (...) j’espère vous revoir plus longuement un autre jour. En attendant, dans votre journal, ne me faites pas dire ce que je ne dis pas.

Le patron de presse pleurait, dit-il, en sortant de cet entretien. Le suivant a lieu le 22 décembre et de Gaulle dit carrément, en levant, d’après son interlocuteur, les bras au ciel :

- Sérigny, il faut en finir.Cette guerre d’Algérie ne pourra pas durer éternellement. Vous savez, les Arabes sont les Arabes, ce ne sont pas des gens comme nous. (...) l’avenir de l’Algérie ? Au mieux de l’Houphouët-Boigny, au pire du Sékou Touré. Et puis nous avons le monde entier contre nous. Il faudra bien trouver une solution qui puisse, en définitive, mettre un terme à cette guerre .

De cette hostilité du monde je devais être pendant quelques années, au mois de septembre, témoin à l’assemblée générale de l’ONU. Membre de la délégation française, je tentais de faire prévaloir dans les couloirs, parmi les Africains francophones, la tendance de l’Ivoirien Houphouët, c’est-à-dire la patience et la compréhension envers la France, contre celle du Guinéen Sékou, pour éviter le très fâcheux vote d’une motion hostile. Nous réussîmes à faire passer des textes mitigés, qui étaient loin d’être approbateurs. L’affirmation d’une politique d’autodétermination, fût-ce dans un avenir imprécis, devait se révéler une condition indispensable de cette pénible réussite.

le 12 janvier 2009

[1] Version de l’intéressé : « Cet incident sera évidemment exploité par la presse métropolitaine, alors que le Général m’a paru le traiter avec humour, sans le pousser au drame. ‘ Alors Massu ? Vous enfermez mes ministres dans un placard ? ‘, se contente-t-il de me dire, en m’enjoignant de leur présenter mes excuses, ce que je fais avec d’autant meilleure grâce que je n’étais pour rien dans le tour qui venait de leur être joué. » (cf. Massu, Jacques, Le torrent et la digue, Paris, Plon, 1972, p. 167)



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