Visite guidée . prof . TV . Invectives . Editos . Bio/chro/info . FDlivres . Articles/docs . Débats . Dialogue avec les oeuvres . Lettres . Forum .
Abonnement
Rechercher
Plan
Accueil
Contact
Liens

 

FDlivres

Un tout nouveau 13 décembre 1940



Hitler encore et toujours à la manoeuvre



extrait du livre Qui a tué Georges Mandel ?, Paris, Archipel, 2008

Chapitre 6

L’espoir de décembre

S’il est une tradition de la Troisième République avec laquelle Pétain fut loin de rompre et a même plutôt renoué, c’est bien l’instabilité ministérielle. Car les choses s’étaient un peu arrangées de ce point de vue avec le ministère Daladier, qui avait permis à un certain nombre de dirigeants dont son chef, mais aussi Reynaud, Mandel et Zay notamment, de mener ou de poursuivre une action de longue haleine dans des ministères longtemps conservés. Or en moins de six mois, du 16 juin à la veille du 13 décembre, Pétain a déjà nommé deux personnes aux Affaires étrangères -Baudouin et Laval-, trois à l’Intérieur -Pomaret, Marquet et Peyrouton-, deux à la Défense -Weygand et Huntziger-, deux à l’Instruction publique -Rivaud et Ripert... Il est vrai que certains de ces changements étaient liés à une volonté croissante, jusqu’au lendemain de Montoire, de copier les institutions de l’ennemi (qui avait pour sa part un gouvernement des plus stables, en dehors de quelques poussées de nazification comme celle de février 1938 qui avait vu Ribbentrop succéder à Neurath et Funk à Schacht) et qu’Abetz donnait ses propres impulsions en laissant entendre que telle nomination serait reçue favorablement par ses maîtres, ou que telle démission leur laisserait peu de regrets.

Le 13 décembre 1940 marque une innovation : ce sont les trop bonnes relations de Laval avec l’ambassadeur qui provoquent son renvoi et lui donnent sa forme spectaculaire.

Le torchon brûle, depuis le 7 novembre environ, entre Pétain et son vice-président du conseil. Le maréchal se rend compte qu’à Montoire il a été joué, tandis que le ministre prétend qu’on n’a pas encore mis le Reich assez en confiance et qu’il faut s’enfoncer plus avant dans la voie des concessions. Hitler, qui a fait la sourde oreille lorsque Pétain, puis Laval, formulaient le projet de reconquérir l’AEF passée à de Gaulle en août, a cependant, au cours des semaines suivantes, ouvert des conversations d’état-major au sujet d’une expédition contre la partie la plus vulnérable, semble-t-il, de cette fédération coloniale, le Tchad.

C’est autour du 10 décembre, quand ces conversations semblent prendre un tour décisif, que les ministres les plus opposés à Laval, Peyrouton en tête, convainquent le maréchal qu’il doit absolument se séparer de lui. Il est vrai que Hitler y a mis du sien. Il préparait un second Montoire, plus humiliant encore que le premier : il aurait enrôlé au service du lustre nazi la plus haute tradition militaire des Français, dans l’un de leurs « lieux de mémoire » (comme on ne disait pas à l’époque) les plus éminents, sans bénéfice aucun pour le pays. L’occupant annonce en effet le 11 décembre, par le truchement de la commission d’armistice, qu’il organisera quatre jours plus tard une cérémonie autour du tombeau de Napoléon dans la crypte des Invalides, pour y déposer le cercueil de son fils Napoléon II dit l’Aiglon, jusque là conservé à Vienne, dans la patrie de sa mère Marie-Louise.

Il est question d’une invitation faite à Pétain et de la présence du Führer, mais les représentants allemands à Wiesbaden n’ont pas encore de certitude sur ces deux sujets. Or le gouvernement de Vichy, tout à son souci d’assouplir la ligne de démarcation, de récupérer les prisonniers et de relancer l’activité économique, n’avait évidemment rien demandé de tel. Il serait plutôt porté à ironiser sous cape, comme les Parisiens, qu’on alloue des cendres alors que c’est le charbon qui manque, ou que des prisonniers vivants seraient préférables à un prisonnier mort.

Une chose est que les Allemands, qui se sont rendus maîtres en 1938, par l’Anschluss de l’Autriche, des restes du fils, et par leur campagne de 1940 de ceux du père, les regroupent au son d’un orchestre wagnérien sous les auspices du saint-esprit nazi, pour présenter l’épopée napoléonienne comme une préfiguration de celle qu’ils se croient en train d’écrire, une tout autre serait que la France cautionne l’opération par la présence muette de son chef militaire le plus âgé et le plus décoré, comme un vieillard à la dernière extrémité se résout parfois à tester en faveur d’un héritier mal aimé. Or c’est bien ce qui est demandé lorsqu’Abetz signifie à Laval le matin du 13, de la manière la plus impérieuse, que la présence de Pétain est souhaitée le surlendemain (une invitation officielle du Führer est alors adressée au chef de l’Etat français). Il lui parle d’une cérémonie illuminée par des flambeaux, l’inhumation ayant lieu à minuit. Laval se justifiera d’avoir accepté et transmis l’invitation sans la moindre réserve en disant que « les Allemands » aiment ce genre de festivité : laissons aux nazis leurs fantaisies liturgiques et tirons-en des avantages concrets, a-t-il l’air de dire, si tant est qu’il ait réfléchi le moins du monde à la portée de la caution demandée.

Pour Pétain, qui le lui reprochera après coup, on voulait l’associer à une cérémonie « à laquelle les Français ne comprendraient rien » . L’opposition entre les deux hommes est bien résumée par cette différence d’appréciation. On dirait que Laval voit les nazis comme de grands enfants qu’il ne faut pas contrarier tant que leurs fantaisies n’ont pas de conséquences matérielles, alors que Pétain est plus sensible à la puissance des symboles. Mais Hitler, qui les connaît tous deux, et qui a eu en particulier, par les rapports de ses négociateurs, maintes occasions récentes de jauger Laval, pouvait-il s’y méprendre ?

Pour quiconque le voit comme un calculateur souvent inspiré et non comme un improvisateur impulsif, il se sert sans aucun doute de Laval comme d’un bélier (ainsi que de Napoléon !) pour provoquer frontalement Pétain. Il ne pouvait guère s’attendre à une réaction différente et Pétain le confirme à sa façon lorsqu’il déclare à du Moulin : « Si les Allemands croient que je vais m’afficher à Paris, en prisonnier, auprès d’Hitler, ils me connaissent bien mal ! ». On ne saurait mieux dire... et Pétain, comme tant d’autres, aurait été bien avisé de s’apercevoir que celui qui le défiait ainsi anticipait parfaitement sa réaction. Il avait d’ailleurs eu l’occasion de méditer son coup pendant plus de deux ans, puisque l’idée en avait été émise, semble-t-il, pour la première fois, par l’intellectuel germanophile français Jacques Benoist-Méchin, reçu le 11 novembre 1938 par un Ribbentrop en quête d’un moyen d’améliorer les rapports des deux pays avant sa fameuse visite à Paris le mois suivant . Le symbolisme de la date n’aura pas échappé au lecteur : présenter une telle demande à l’occasion du vingtième anniversaire de l’armistice est révélateur du toupet et de l’hypocrisie de ces nazis, qui parlent de réconciliation et comblent d’attentions leurs futurs collaborateurs, alors qu’ils nourrissent une soif éperdue de revanche et brûlent d’anéantir la puissance française. Au reste, cette invitation aux Invalides n’est que le couronnement d’une manœuvre entamée à la fin d’octobre, au lendemain de Montoire, notamment par les conversations d’état-major sur la reconquête du Tchad, surtout insupportables à Pétain parce qu’elles faisaient planer sur sa tête la menace d’une dissidence de Weygand. De ce point de vue la date décisive est le 29 novembre : lors d’une conversation à Paris entre des généraux des deux pays en présence de Laval, une offensive semble prendre tournure, pour le début de 1941. C’est au cours du voyage consécutif de Pétain à Marseille, début décembre, qu’un complot anti-Laval se noue, dont nous verrons d’ailleurs bientôt une répercussion étonnante à Pellevoisin, concernant un interné nommé Abraham Schrameck... grand-oncle du futur directeur de cabinet de Lionel Jospin ! Pour remplacer Laval, on pressent Pierre-Etienne Flandin, ce qui est déjà un défi pour Abetz qui tolérait Laval malgré sa condition de parlementaire ; c’est surtout un conciliateur-né, qui avait au temps où il était l’un des leaders de la droite (en rivalité, déjà, avec Laval), de bonnes relations avec l’Angleterre comme avec l’Allemagne : il avait félicité son chef au moment de Munich... pour sa modération. Flandin vient à Vichy le 6 et Pétain s’entretient le 9 avec son délégué en zone nord, le général de La Laurencie, qui repart pour Paris muni de deux viatiques : une lettre de Pétain à Hitler expliquant le remplacement de Laval par Flandin, et l’ordre d’arrêter, le jour du remaniement, Marcel Déat, un ancien collègue de Flandin (et de Mandel !) dans le gouvernement Sarraut de 1936, qui alors, dans son éditorial de L’Oeuvre, déversait de quotidiennes injures contre le maréchal, censé tourner le dos à la politique de Montoire. L’annonce de la liturgie parisienne avait plutôt retardé les choses, Pétain étant alors plus désireux que jamais de quitter Vichy pour la capitale (il était demandeur depuis des mois d’une enclave de la zone libre à Versailles) et tentant de profiter de l’aubaine . Les ministres conjurés, dont Peyrouton semble avoir été le plus décidé et le plus actif, insistent pour que Pétain annule le voyage en zone nord qu’il doit entreprendre le 14 au matin, flanqué du seul Laval, et ils passent à l’action le 13. Un conseil des ministres non prévu est convoqué pour le début de la soirée, Laval est intrigué mais s’y rend sans méfiance, Pétain commence par annoncer un remaniement et demande, selon la coutume, à chacun de rédiger une lettre de démission, part avec le paquet et revient au bout de quelques minutes en disant que « les démissions de MM Laval et Ripert sont acceptées ». Laval se débat alors comme un fauve dans un filet, prédit les pires malheurs et quitte la pièce pour regagner son bureau de l’étage inférieur -la scène se passe à l’hôtel du Parc- où des policiers parallèles actionnés par Peyrouton (les fameux « groupes de protection » du colonel Groussard) viennent bientôt l’arrêter.

On peut trouver ces circonstances guignolesques mais sur le moment elles revêtent une certaine intensité dramatique : en vertu de l’armistice, rien ne protège militairement la zone sud, dite "libre", et le renvoi ostensible d’un ministre favorable à l’occupant peut faire penser avec quelque vraisemblance que cette zone va être, comme l’autre et d’un instant à l’autre, occupée. Il y a d’ailleurs un précédent : le 15 juillet, le gouvernement de Vichy, qui était jusque là d’une docilité à toute épreuve envers l’Allemagne, avait brusquement reçu la demande d’une mise à la disposition de l’armée allemande d’un grand nombre de points d’appui en Afrique du Nord. Une réponse précautionneusement négative, disant qu’on ne pouvait accorder de telles demandes que dans le cadre d’une renégociation de l’armistice, avait été émise le surlendemain par des ministres tout émus de leur audace... et l’Allemagne n’avait pas donné suite, si ce n’est que Hitler, à Montoire, avait lâché négligemment que sa visite était « une réponse » à cette lettre !

Or, en cette mi-décembre, le Führer et son ambassadeur font à nouveau traîner les choses et se répandent en conversations. Le 31, cependant, branle-bas de combat. Charles Courrier, dont l’établissement d’internement est quasiment limitrophe de la ligne de démarcation, reçoit un ordre de départ immédiat. Un seul livre en a jusqu’ici témoigné, dû au socialiste Vincent Auriol, qui après avoir été le ministre des Finances du Front populaire devait devenir en 1946 le premier président de la Quatrième République. D’après lui, Courrier annonce à Mandel, à Reynaud et aux autres internés (dont Marx Dormoy et Marcel Dassault) que la destination du cortège de 15 tractions qui se met en route peu après minuit est... Alger, après un embarquement à Marseille :

Dans l’après-midi du 31 décembre, les inspecteurs nous transmettent l’ordre de préparer nos valises. Ils nous disent confidentiellement : « Nous devons être dirigés vers le midi. Le gouvernement ne veut pas céder. Les Allemands vont occuper toute la France. Le maréchal et sa suite s’établiront en Algérie. On nous conduit à Marseille. De là nous prendrons, nous aussi, le bateau. » Telles sont les nouvelles apportées par nos surveillants. (...) Toute la nuit du 31 décembre, toute la journée du 1er janvier, notre cortège circule à travers la France. (...) Arrivés à Aubenas le 1er janvier à minuit, nous apprenons que M. Pétain a cédé et que le règne de Vichy continue. (...) « Quelle occasion perdue ! dit tristement Paul Reynaud, si le gouvernement était allé en Afrique, nos troupes coloniales, notre aviation, notre marine pourraient prendre à revers les armées de Mussolini, les anéantir et avoir, à portée de la main, le complice d’Hitler. Hélas ! »

Une étape avait en effet été prévue à Aubenas, pour permettre au cabinet du ministre de préciser par téléphone le lieu d’ancrage du navire. Mais alors Peyrouton donne l’ordre de rester sur place... d’où un internement, qui va durer près d’un an, à Vals-les-Bains, la seule bourgade du secteur qui offre les capacités hôtelières requises. Seuls Reynaud et Mandel vont rester pendant tout ce temps sous la garde de Charles Courrier : les autres prisonniers sont libérés entre janvier et mars, tandis que de nouveaux captifs arrivent à partir de juillet. Paul Reynaud était, aux dires de tous ceux qui l’ont rencontré dans les jours suivant sa démission, à la fois soulagé de ne plus être en charge des affaires -et quelles affaires !-, et plein d’idées pour la suite. Il espérait sans doute que les conditions allemandes priveraient Pétain, à son tour, de politique, et se voyait reprendre le pouvoir en Afrique du Nord. Il avait d’ailleurs convenu avec Jeanneney, Herriot et Lebrun qu’il formerait le nouveau gouvernement après la démission du maréchal, si celui-ci échouait à signer l’armistice.

Le 13 décembre semble ramener la France six mois en arrière. La voie de l’armistice a été explorée, celle de la collaboration également, et c’est l’échec, symbolisé par le divorce entre Pétain et Laval. Le brutal renvoi de ce dernier est un camouflet pour Hitler, qui devrait l’inciter à occuper au plus vite la zone sud française, quitte à y réinstaller Laval dans la position, non plus du premier ministre d’un gouvernement acclamé par une majorité (sinon pleinement légitime), mais d’une sorte de Gauleiter imposé par l’Allemagne, tel le fameux Norvégien Quisling, dont le patronyme est en train de devenir un nom commun symbolisant la trahison. Dès lors, Pétain n’aurait plus qu’à gagner l’Afrique du Nord... et à replâtrer son gouvernement, en y intégrant pour commencer les principaux captifs de Pellevoisin. De Gaulle sur le moment, et plus tard la littérature résistante, ont eu beau traiter le 13 décembre comme une révolution de palais et un vulgaire choc d’ambitions, il s’agissait bel et bien d’un acte anti-allemand caractérisé, en rupture avec tout ce qui s’était fait depuis le 16 juin. Les prisonniers gardés par Charles Courrier avaient tout lieu, non seulement de s’en réjouir mais d’en concevoir de grandes espérances, pour leurs personnes, pour leurs carrières et pour le pays.

« Les démissions de Messieurs Laval et Ripert sont acceptées » : la phrase montre bien le rapport des forces, en ce jour précis. Laval seul est blâmé, Ripert n’étant pas de ses proches ; il figure sans doute dans la même charrette par souci d’équilibre, et pour minorer autant que faire se peut la provocation à l’égard de l’Allemagne. En effet, on pouvait lui reprocher, en tant que ministre de l’Instruction publique, d’avoir laissé dégénérer l’atmosphère dans les établissements d’enseignement parisiens en novembre et ainsi provoqué, par impéritie, la manifestation anti-allemande du 11 de ce mois à l’Etoile. D’autre part et peut-être surtout, il laisse une place vacante pour un des hommes que la conjoncture met en avant, Jacques Chevalier, jusque là secrétaire général du ministère, qui le remplace et que nous allons bientôt voir à l’œuvre.

Tous les autres ministres, donc, sont enrôlés contre Laval, soit qu’ils aient fait partie de la conspiration -tels Peyrouton, Alibert, Baudouin et Darlan-, soit qu’en acceptant de conserver leurs fonctions ils se solidarisent de la mesure prise à son encontre. C’est le cas du général Huntziger, l’influent ministre de la Guerre. « La politique de collaboration continue », explique le gouvernement, tant à l’adresse de l’occupant que de l’opinion française. Sans doute. Mais trois ans plus tard le maréchal Badoglio, après avoir renversé Mussolini et tout en prenant secrètement contact avec les Alliés victorieux en Sicile, tentera lui aussi de rassurer l’Allemagne par des déclarations lénifiantes : personne n’en sera dupe et Hitler moins que tout autre. Le 13 décembre ouvre bel et bien une crise majeure, et les regards se tournent d’emblée vers l’Allemagne, pour jauger sa réaction. Abetz se fait respecter à Paris, là où il règne : Déat est prestement remis en liberté, sur son ordre pressant. Pour la zone sud, il frappe à la fois durement et mollement : d’une part il attend trois jours, d’autre part il franchit la ligne de démarcation le 16 au soir, avec une escorte d’une dizaine d’hommes en armes. Si Vichy avait vraiment décidé d’en découdre, cette téméraire avant-garde courrait un grand danger. En revanche, si en violation de l’armistice elle se permet une incursion en zone « libre » et obtient l’élargissement de Laval, ce sera le signe que Vichy ne bat pas le fer (ni ne le croise !), que rien ne presse et qu’on peut laisser se développer la crise, avant de reprendre la main.

C’est ce qui se produit. On a eu des velléités d’assassiner Laval, ou encore de l’interner à Pellevoisin. Il s’y attendait, dira-t-il, et Courrier plus encore, qui avait été prié par sa hiérarchie, le soir même, de préparer trois chambres, dont une pour Laval et une pour Déat (des bruits ultérieurs lui ont donné à penser que le troisième pensionnaire devait être Fernand de Brinon, qui était jusque là le bras droit de Laval dans ses contacts avec les Allemands et qui allait, à la faveur de cette crise, succéder à La Laurencie comme représentant de Vichy en zone nord, jusqu’à la fin de l’Occupation). On y voit d’ailleurs arriver un secrétaire de Laval, nommé Sokolowsky. Mais en fait le vice-président déchu a été détenu brièvement à son propre domicile de Châteldon, d’où Abetz a facilement obtenu qu’on le fasse venir à Vichy et, après une explication orageuse avec le maréchal, il l’a emmené à Paris avec lui. Reste à diviser le nouveau gouvernement de Vichy : Hitler en personne s’y emploie, le 25 décembre, en recevant Darlan près de Beauvais. Il s’agit de s’assurer d’un honorable correspondant, entièrement d’accord pour continuer la collaboration tout en laissant tomber dans l’oubli le projet de reconquérir le Tchad. Hitler semble temporiser, mais il prend une fois de plus de vitesse ses adversaires. Car Peyrouton a d’autres visées, et va finir par abattre ses cartes, le 31 décembre. En observant ce qui se passe dans l’établissement d’internement, nous allons apprendre des nouvelles encore aujourd’hui stupéfiantes, bien qu’à tout prendre elles soient parfaitement logiques.

Car le départ des pensionnaires vers Alger via Marseille, plus tard camouflé en un simple déplacement d’un lieu d’internement jugé trop proche de la ligne de démarcation , n’est pas la seule surprise de ce dossier. Non moindre est celle de l’activité politique des internés, et particulièrement de Paul Reynaud, entre le 13 décembre et ce départ... voire avant le 13 décembre. Les données de Robert Courrier sont un peu vagues. Il se souvient de conciliabules de son père avec l’ancien président du conseil et de coups de téléphone subséquents au secrétariat de Peyrouton...

Reynaud, dans les premiers mois de sa détention, frappait beaucoup de monde par son assurance. On aurait dit, constate Robert Courrier d’après ses propres souvenirs comme d’après maints témoignages, qu’il était toujours au pouvoir. On le voit alors, en juriste, reprendre le dossier de la demande d’armistice, faire remarquer qu’il n’avait cédé la place qu’à condition qu’il n’y ait rien de déshonorant dans ce texte et constater que sa violation, notamment en Alsace-Lorraine , le rend caduc. Voilà qui aide à comprendre son assurance : la légitimité, c’est lui (il n’est toujours pas gaulliste...) et Pétain doit, sinon lui rendre tous ses titres, du moins le prendre au gouvernement dans un rôle de premier plan : en quelque sorte, le mettre à la place de Laval.

Mandel ne semble guère participer à cette agitation. Il n’a visiblement pas envie d’y croire, tant que rien ne se concrétise. A-t-il compris que Hitler tenait bien son monde en main ? Ou a-t-il pour le maréchal un mépris qui nourrit un scepticisme difficile à dissiper ? Les souvenirs et la documentation de Robert Courrier n’offrent guère de précisions à cet égard, sinon que Georges Mandel se tenait au courant de ce qui se tramait, et n’y mettait pas d’obstacle. Le maréchal avait, me dit le fils du directeur de l’établissement, donné des instructions personnelles pour qu’en dépit du règlement qui interdisait tout conciliabule entre les internés, Mandel et Reynaud pussent converser à leur aise. Si Mandel n’avait guère profité de cette permission avant la mi-décembre, et semblait jusqu’alors fort distant à l’égard de son ancien chef de gouvernement, il semble s’être réconcilié avec lui ensuite ... mais le témoignage de Jules Moch sur leur conversation du 1er janvier dément l’idée d’un accord politique (cf. infra). Cependant, l’un des pensionnaires qui tentent avec le plus de zèle de ressouder les milieux politiques français après l’exclusion de Laval est Marx Dormoy, l’ancien ministre de l’Intérieur de Blum, qui va jouer un grand rôle dans la suite de ce récit, et un rapport de Charles Courrier, en date du 30 décembre 1940 (et vraisemblablement utilisé par Peyrouton pour arracher la décision de départ du lendemain), indique :

D’aucuns ont interprété le départ de M. Pierre Laval comme un renforcement de la résistance du gouvernement du Maréchal Pétain aux exigences allemandes, un abandon de la politique de collaboration tentée avec l’Allemagne. Ils y ont vu un espoir, la promesse d’un élargissement qu’un ralliement total de toutes les forces morales et politiques du Pays autour du Maréchal rendrait désirables. (...)

Si le gouvernement du Maréchal Pétain connaît de graves difficultés mettant en cause l’unité française, ou bien encore des difficultés mettant en cause ses rapports avec les autorités occupantes, M. Marx Dormoy que suivraient d’autres internés politiques, tel M. Georges Mandel ne retenant que l’intérêt supérieur du Pays en faisant abstraction de toutes considérations personnelles, verraient de leur devoir de l’appuyer de toute la puissance de leurs moyens (...) .

Il y a là deux idées assez différentes : certains internés semblent prêts à combler immédiatement de leurs personnes le vide laissé par Laval. D’autres semblent plus attentistes, et subordonnent leur soutien -il n’est pas, dans ce second paragraphe, question d’un « élargissement » du gouvernement- à de nouveaux pas franchis, concernant l’unité française (un désaveu plus net des collaborateurs) et les rapports avec l’occupant : il semble bien être ici question, entre les lignes, d’une rupture de l’armistice, qui accompagnerait nécessairement, ou suivrait de peu, un passage du gouvernement de Vichy en Afrique du Nord.

Le premier signe d’une collusion étroite entre les internés et Peyrouton concerne un ancien ministre radical âgé et oublié, Abraham Schrameck, alors simple sénateur de Marseille. Il avait été ministre de l’Intérieur en 1925. A ce titre, il s’était signalé en portant plainte contre Charles Maurras en personne, et en obtenant sa condamnation à une peine de prison, pour outrage à lui-même. L’Action française était alors à son zénith, avant la condamnation pontificale qui devait, l’année suivante, amorcer son déclin. En ce printemps, ses dirigeants estimaient avoir droit, pour leur protection, à des permis de port d’armes que le ministre de l’Intérieur leur refusait fermement. Le journal l’avait poursuivi de sa vindicte, notamment par une longue lettre ouverte de Maurras, émaillée d’insultes racistes et d’appels au meurtre. Schrameck, sans se troubler, avait fait poursuivre l’auteur, le 10 juin. Maurras avait finalement obtenu le sursis, mais une telle fermeté contre des méthodes et des discours proches de ceux des nazis, de la part d’un ministre de gauche d’origine juive, ne saurait être sans rapport avec sa présence à Pellevoisin... et ce précédent rend son élargissement, au lendemain du 13 décembre, hautement symbolique. Or Peyrouton avait posé à cet égard des jalons dès le 4, à l’occasion du voyage précité de Pétain à Marseille, pour finalement obtenir gain de cause le 18. Voilà qui confirme son rôle éminent tout au long du processus. D’un autre côté, Schrameck était tellement oublié des Français , et tellement ignoré de l’opinion allemande, que cette libération ne risquait pas de provoquer de grands remous en un temps où Abetz avait bien d’autres sujets en tête. C’était tout de même probablement, de la part des plus « résistants » des ministres vichyssois, un ballon d’essai, permettant de supputer les effets d’un traitement plus clément de Reynaud et de Mandel.

La manœuvre se développe le 25, lorsque Reynaud reçoit son avocat, le bâtonnier Jacques Charpentier : il le charge de demander audience à Pétain pour lui rappeler les termes de leur accord du 16 juin et lui faire observer que désormais l’armistice, dont les Allemands font une application « déshonorante », n’est bon qu’à être dénoncé. En toute logique, il reprend l’idée du départ pour l’Afrique du Nord qu’il avait agitée en juin, sans arriver à décider son entourage ni son armée et sans faire acte d’autorité. Désormais il se sent en position de force. Quant à Pétain, sa décision d’autoriser le mouvement des captifs vers le sud, et de communiquer à ceux-ci leur destination, semble devoir être mise en rapport avec un message de Churchill daté du 23 décembre, promettant une aide substantielle à un Vichy transféré en Afrique du Nord. Le message était arrivé dans le bureau du maréchal le matin du 31 par le relais du diplomate canadien Pierre Dupuy et du ministre Jacques Chevalier .

Quand Courrier reçoit à l’étape d’Aubenas l’ordre de rester sur place, il obtient une explication de la part du cabinet de Peyrouton : le contrordre a été donné par le maréchal en personne après une conversation avec Chevalier. Ignorant le nom du nouveau ministre de l’Instruction publique, Courrier croit qu’il s’agit de l’avocat Jacques Charpentier et s’en étonne . Nous sommes mieux outillés que lui et examinerons prochainement le sens et le contenu probables de l’intervention de Chevalier, un vieil ami de lord Halifax.

L’organisation même du voyage démontre qu’une partie, au moins, de la direction vichyssoise se lance dans une épreuve de force avec l’Allemagne. C’est à sa grande surprise que Courrier reçoit de Chavin, directeur de la Sûreté nationale et collaborateur habituel de Peyrouton pour ce qui touche aux captifs de Pellevoisin, un ordre de départ à effet immédiat : le coup de fil a lieu à 13h, le départ doit avoir lieu à 20h « au plus tard » et seules d’incompressibles nécessités logistiques le retardent jusqu’à minuit. L’étape d’Aubenas n’est nullement imposée d’en haut : c’est Courrier, chargé d’amener ses passagers dans le port de Marseille, qui, à l’aide d’une simple règle posée sur la carte de France, décide de ce relais. Vichy le laisse entièrement responsable de l’organisation et de l’itinéraire. Voilà bien un exemple inouï de décentralisation dans cette France modelée par Richelieu et Napoléon, où aucun Mitterrand n’a encore esquissé le moindre pas vers une dévolution de l’autorité à des fonctionnaires subalternes. Pareille entorse aux principes ne peut s’expliquer que par la crainte panique d’une indiscrétion. Peyrouton, en effet, impose un secret absolu et laisse craindre une attaque, soit d’avions allemands, soit de Français « extrémistes » (encore un indice que la zone « libre » ne l’est guère, aux yeux de ses propres dirigeants !). Quant à Courrier, il pose une condition et une seule : emmener sa nombreuse famille car il craint pour elle des représailles allemandes -il le confie d’ailleurs à ses proches quelques jours plus tard ; ce souci, et l’agrément immédiat de Peyrouton, prouvent à quel point les conjurés pensent que leur acte est de nature à provoquer l’invasion immédiate de la zone sud. Robert Courrier raconte :

Moments inénarrables ! Que de souvenirs fantastiques pour moi, pour ma famille, dans ces moments intenses ! Comme toujours en dehors de mes heures d’études, je ne cesse d’être aux côtés de mon père, avide de m’en mettre plein les yeux, plein les oreilles. Souvent je participe à de menus travaux de secrétariat. Et l’idée de partir en Afrique du Nord est une énorme aventure qui me réjouit jusqu’au tréfonds de mon être .

Quant à l’épouse du commissaire, mère du narrateur, elle confiera longtemps sa contrariété d’avoir dû abandonner la dinde de réveillon qu’elle avait eu bien du mal à acquérir. Il faut bien prévenir, cependant, le préfet de l’Ardèche... auquel Courrier laisse trois heures pour réquisitionner l’hôtel « le plus propre et le mieux chauffé » -pense-t-il alors spécialement aux desiderata de Mandel ? le récit ne le dit pas- , sans lui en révéler l’usage. De leur côté, les internés sont enchantés de ce prochain départ... à l’exception, prévisible, de Sokolowsky. On pourrait craindre qu’il ne profite d’une halte pour s’évader. La même crainte, pour des raisons différentes, est nourrie envers Paul-Louis Weiller : l’avionneur n’a cessé de pester contre sa détention et d’exprimer l’intention de rejoindre les siens en Amérique. Courrier obtient leur parole d’honneur de ne pas quitter le groupe -non sans mal dans le cas du second.

Par souci de discrétion, les personnes voyagent d’abord, en un convoi de Tractions Avant, d’apparence parfaitement civile. Les gendarmes suivent à une heure de distance, avec, c’est le cas de le dire, armes et bagages. Un tel paratonnerre aurait attiré l’attention et l’agressivité d’une force allemande ou « extrémiste » chargée d’entraver le déplacement.

Le rapport du commissaire dit que le départ s’est effectué à minuit 10, et l’arrivée à Aubenas le lendemain à minuit trente. En chemin il y avait eu quelques incidents un peu inquiétants mais, au final, seulement comiques, comme une disparition de Reynaud et de Weiller, partis se réchauffer au bistrot de l’endroit lors d’un ravitaillement en essence. Pendant les haltes, le jeune Robert Courrier s’amusait de la surprise des passants qui reconnaissaient d’anciens ministres sans se résoudre à croire qu’il s’agissait bien d’eux.

A l’hôtel Savel d’Aubenas, Charles Courrier prend congé de son monde pour la nuit en fixant le réveil à 8 heures et le départ à 9. Mais le matin, téléphonant vers 8h, comme convenu, à Vichy, Courrier s’entend répondre que Peyrouton demande d’attendre sur place. Il rappelle à 10h 30, et alors on lui dit que des instructions seront données ultérieurement par le ministère, qui rappellera. Enfin, peu après midi, le couperet tombe : « Ne continuez pas votre route. Installez-vous où vous êtes. »

Ces données posent un problème à l’historien. Seules sont incontestables celles qui ont trait au voyage, vu du côté des voyageurs, puisque le précoce livre d’Auriol recoupe quasi-parfaitement les souvenirs de Robert Courrier et les documents qu’il produit. Un autre livre, signé d’un acteur moins mêlé aux événements, mais présent dans le village de Pellevoisin et bon observateur, offre un son de cloche un peu différent tout en confirmant l’essentiel. Roger Worms, qui a commencé peu avant la guerre une carrière de journaliste sous le nom de Roger Stéphane, a un beau-père interné, Raymond Philippe, et séjourne avec sa mère aux abords de l’établissement d’internement. Il entend dire le 31 décembre à 13h que « ces messieurs demandent ces dames » et sa mère revient avec l’information suivante : un ultimatum allemand laisse prévoir l’occupation supplémentaire d’une bande de cinquante kilomètres en zone sud, l’établissement doit donc déménager « vers... les uns disent Perpignan, les autres Marseille ». Ce qui signifie que, malgré un joyeux désordre, les espoirs politiques et militaires qu’engendre ce déplacement n’ont pas trop transpiré, soit que Courrier n’ait mis au courant que quelques anciens ministres, soit qu’il ait donné aux voyageurs une consigne de silence qui a été, sur ce point respectée. Le témoignage de Stéphane, consigné dans son journal qu’il publiera en 1954, indique également que le départ est annoncé pour 16 h. Puis qu’il a passé une heure (de 18 à 19h) environ, enfermé avec Mandel dans sa chambre (il lui parle du non-lieu obtenu au Maroc, de la versatilité de Noguès et de l’inanité des accusations d’« une certaine presse » à son endroit). L’ancien ministre, dit ce conteur doué,

s’efforce de ressembler à ses caricatures et y parvient à merveille. Il crée constamment des anecdotes mandéliennes. Ainsi, vers 7 heures, l’orage ayant abattu des poteaux électriques, et ayant donc provoqué une panne d’électricité, Mandel sortit de sa chambre, pelisse sur le dos, chapeau sur la tête, gants à la main, tenant l’assiette qu’on venait de lui remettre et qui contenait deux sandwichs et interrogea au milieu du désordre, de sa voix habituelle, comme si rien ne se passait : « Je ne vois vraiment pas pourquoi on ne me donne ni couteau ni fourchette. »

Quant au sens qu’on donne en haut lieu à ce déplacement et aux personnes qui lui donnent ce sens, l’affaire est moins nette. De toute évidence, Peyrouton franchit un Rubicon. Mais a-t-il, au moins au départ, beaucoup de monde derrière lui ? Ou brûle-t-il ses vaisseaux, dans l’espoir de précipiter les événements et de les rendre irréversibles ?

Si mal informés que nous soyons sur les délibérations du gouvernement de Vichy à cette époque, et si soigneux que soit un Peyrouton lui-même, notamment dans ses mémoires, absolument mutiques, pour effacer les traces de ce sursaut patriotique, c’est le cas de le dire, éphémère, on peut difficilement concevoir qu’il serait passé inaperçu s’il y avait eu beaucoup de gens dans la confidence. De ce point de vue, d’ailleurs, le 13 décembre offre un point de comparaison éclairant. Peyrouton est déjà à la manœuvre. Notamment pour enrôler Groussard, faire planer une menace d’assassinat sur Laval, envoyer Sokolowsky à Pellevoisin, bref, corser le scénario, le rendre aussi provocateur que possible... tout en n’ayant pas prévenu grand monde de cet aspect de la conspiration. On peut estimer sans trop s’avancer que l’homme qui déclenche, le 31 décembre, le départ des internés à destination, leur fait-il dire, d’Alger, songeait déjà, le 13 décembre, à une rupture de l’armistice, même s’il avait laissé beaucoup de ses collègues ministres espérer que l’inévitable colère allemande finirait par se calmer, et le régime d’armistice par reprendre son bonhomme de chemin, une fois écartée la conception trop fusionnelle de la collaboration qu’incarnait Laval.

Cependant, une chose est de se débarrasser d’un ministre, que beaucoup aspirent à remplacer et auquel l’Allemagne elle-même ne semble guère tenir , une tout autre de revenir sur le choix de juin 1940. Les mêmes objections, si elles ont perdu un peu de leur force, en gardent néanmoins l’essentiel : l’Angleterre churchillienne paraît encore bien isolée et aventuriste, tout comme le mouvement gaulliste, la victoire de l’Allemagne est un peu moins certaine mais, si elle n’advient pas, on songe à une paix blanche bien plus qu’à un écrasement ; dès lors, le « redressement » entrepris sous l’égide de la Révolution nationale apparaît à beaucoup comme la meilleure chance de se rendre utile alors qu’une improvisation africaine pourrait remettre en selle les « vieilles erreurs » et les vieilles équipes. « Jacques Chevalier a vu le maréchal » : l’alibi donné par Peyrouton à Courrier est suffisant sans doute pour le subordonné, non pour l’historien. Que n’est-il, lui-même, revenu à la charge ? Pour qu’il s’incline aussi facilement, il a dû mesurer que l’ambiance vichyssoise dominante n’était plus à l’audace, mais au replâtrage. Abetz, qui a bien dû finir par en apprendre plus, peut se permettre, dans son message du 1er janvier à Ribbentrop, de traiter l’affaire à la légère en parlant d’un « bruit de départ pour Alger ». La montagne a effectivement accouché d’une souris. Ou, pour user d’une autre métaphore sans changer tout à fait de domaine, Peyrouton a essayé, à partir de son département ministériel, de déclencher une avalanche, mais rien n’a suivi et, puisqu’une étape était prévue à Aubenas, il s’est vu intimer l’ordre d’en profiter pour tout interrompre.

« Jacques Chevalier a vu le maréchal » : cette remarque sibylline, sauvée de l’oubli par la mémoire d’un enfant de quatorze ans devenu un vieil homme consacrant sa retraite à comprendre les faits extravagants auxquels il avait été mêlé, donne la clé d’un épisode du procès Pétain. Il semblait jusqu’ici qu’en invoquant le témoignage de l’ancien ministre la défense avait voulu présenter Pétain comme un ami secret des Anglais. C’est Me Payen qui, le 14 août 1945, avait déclaré que Chevalier lui avait raconté, dans sa prison, divers moments du dernier jour de l’an 40. Pétain l’avait tout d’abord appelé en fin de matinée pour lui lire, en présence de Flandin, le message précité de Churchill, l’invitant à passer sans retard en Afrique et lui promettant, dans ce cas, une assistance importante. Ce message avait été brûlé séance tenante, mais on peut supposer qu’il avait eu des suites concrètes, notamment celles que nous avons vues à Pellevoisin, sous la forme d’un ordre de départ quasiment immédiat (c’est à 13h que l’ordre est donné de partir « à 20h au plus tard »). Cela, Payen n’en dit rien, et il passe sans transition à une seconde conversation vichyssoise. Pétain, qui a convoqué le seul Chevalier, lui dit qu’aucune note ne sera prise et qu’il sera sa « mémoire ». Il est alors, d’après l’avocat, 16h 45. Les propos ne sont pas rapportés précisément, mais résumés ainsi par Payen devant le tribunal :

M. Churchill était en réalité partisan d’une collaboration encore plus poussée que lord Halifax. Voilà la vérité ! Halifax était surtout soucieux que la maréchal ne fît rien contre l’armistice afin d’éviter toute intervention des Allemands, puisque les Anglais n’étaient pas encore prêts à y répondre, leurs armements étant insuffisants. Mais M. Churchill voulait aller plus loin (...).

Les auditeurs du procès ne pouvaient comprendre le fin mot de l’affaire, puisqu’on leur parlait simplement d’une première réunion pour prendre connaissance du message, puis d’une seconde pour décider après mûre réflexion de ne pas donner suite. A présent, tenant le chaînon manquant, nous comprenons mieux qu’il y ait eu deux conversations, la première pour décider d’un ordre, et la seconde d’un contrordre. Hélas, pour expliquer celui-ci, bien des éléments nous manquent encore, que le témoignage de Chevalier, passé au prisme du système de défense du maréchal, dissimule. On peine à comprendre pourquoi Pétain l’aurait reconvoqué, à moins qu’il n’ait vu entre-temps d’autres personnes. Ne serait-ce pas plutôt Chevalier qui, s’entretenant avec des ministres dans une atmosphère rappelant celle du 13 décembre, aurait été chargé par eux de retourner le voir sans emmener Flandin, ni bien sûr Peyrouton, afin de faire rapporter la décision ?

Parmi ceux qui ont pu peser dans le sens du revirement, on ne serait pas étonné de trouver l’amiral Darlan. Il semble d’ailleurs avoir été court-circuité lors de la préparation du voyage, même si le témoignage de Robert Courrier est ici unique : il peut difficilement avoir inventé que son père, au sujet du moyen de transport de Marseille vers Alger, évoquait non point le nom de Darlan, mais celui de l’amiral de Laborde, commandant de l’escadre méditerranéenne. Il s’agissait d’un des rares officiers titulaires d’un commandement important qui ne faisaient pas partie des proverbiaux « ADD » (les amis de Darlan) : « En tout cas, dans ces heures-là, mon père ne parlait que de Laborde » . Or Darlan avait, comme nous le verrons bientôt, convenu de dispositions bien différentes avec Abetz, et avec Hitler en personne.

En tout cas, l’évocation du désaccord entre Churchill et Halifax, si rare en France depuis la formation du cabinet britannique en mai 1940, et tout autant lors des règlements de comptes de la Libération, est tout à fait éloquente. Ce qui l’emporte en cette Saint-Sylvestre, c’est la « sagesse » vichyssoise, renouvelée de Munich et prolongeant l’inertie, devant l’hitlérisme, des appeasers de tous horizons : pas d’affolement, rien ne presse, le mieux est l’ennemi du bien... Churchill veut battre le fer de notre 13 décembre pendant qu’il est chaud, mais a-t-il bien l’oreille de la nation anglaise ? Dans le doute, abstenons-nous...

le 14 mars 2009



---------------------
Tous droits réservés © Copyright 2004 F. Delpla
Site
sous Spip - TZR-Créations