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Débats

Antinazisme et anticommunisme : une cohabitation impossible ?



A propos de Klaus Mann et d’André Suarès



A partir du blog de Pierre Assouline

Le maître de céans lance, le 18 mars 2009, une discussion sur Klaus Mann, le fils prodigue de Thomas, qui

avait été dans sa jeunesse un dandy, homosexuel et drogué, dilettante et provocateur, assez insouciant pour consacrer neuf mois à arpenter la terre avec sa sœur non moins débauchée Erika en se faisant passer pour des jumeaux A travers le vaste monde (réédité en Petite bibliothèque Payot).

Connu surtout pour cela et pour quelques oeuvres littéraires il ne l’est pas assez, d’après "Passou", comme l’un des plus implacables détracteurs du national-socialisme. Le livreContre la barbarie (traduit de l’allemand par Dominique Laure Miermont et Corina Gepner, 347 pages, 23 euros, Phébus), ce recueil d’essais, de conférences, chroniques, d’articles et de lettres produits entre 1925 et 1948 qui vient de paraître en français pourrait réparer cette lacune, dit encore l’article liminaire.

Le fils Mann est à cet égard le frère de l’écrivain français André Suarès (1868-1948) et de peu d’autres :

Une ligne, une seule : on ne dîne pas avec le diable fut-ce avec une longue cuillère. Pas la moindre compromission, pas le moindre répit. Eût-il duré mille ans comme prévu, le IIIème Reich s’en fût fait un ennemi pour mille et un ans. Rares sont les intellectuels français de cette époque dont on pourrait en faire les frères en pugnacité. Un nom vient spontanément à l’esprit, pas des plus connus, hélas, mais des plus puissants par le souvenir qu’il a laissé dans la mémoire de ceux qui l’ont lu et le lisent encore, celui d’André Suarès. Il y a comme une parenté en prophétisme politique entre ces deux hommes au destin de Cassandres. Ils avaient un trait de caractère en partage, beaucoup moins répandu qu’on ne le croit, la lucidité.

Et de citer la lettre écrite par Klaus Mann à Emmy Göring le 21 avril 1935, à l’occasion du mariage très médiatisé qui mettait un terme à sa carrière d’actrice de théâtre poursuivie, jusqu’à la quarantaine, sous le nom d’Emmy Sonnemann :

” Franchement, chère Générale, êtes-vous une femme heureuse ? (...) Votre bedonnant mari n’est pas à la maison -il est peut-être dans son bureau en train de signer des arrêts de mort ou d’inspecter des bombardiers. La nuit est tombée, vous êtes seule dans votre beau palais. N’est-ce pas l’heure des fantômes ? Ne voyez-vous surgir de derrière les lourdes tentures ceux que l’on a assassinés dans les camps de concentration, ceux que l’on a tués à la tâche, les fuyards que l’on a abattus, les suicidés (...) Vos pensées -qui devraient être formées à l’école des classiques, mais qui sont sans doute déjà perverties par la nouvelle éthique allemande-, vos pensées parviennent-elles à se mettre à distance de tout cela ? (...) Et à supposer que vous ne soyez pas insensible aux terrifiantes grimaces des fantômes -n’imaginez-vous pas parfois qu’un jour des vivants pourraient envahir des pièces de votre château ? Et croyez-moi, ceux-là ne plaisanteront pas. Que répondrez-vous, Madame Sonnemann, quand on vous demandera des comptes -oui, à vous aussi, puisque vous vous faites complice de ces gens (...) Vous avez drôlement bien joué la comédie, Madame l’actrice, vous ressemblez à s’y méprendre à l’une de ces femmes du répertoire classique dépourvues de toute conscience morale : pour une poignée de pierres précieuses, pour un beau nom et une belle robe, vous oubliez tout, vous ne voulez rien voir, vous acceptez le pire - et finalement vous n’êtes pas mieux que votre criminel de mari et serez autant détestée que lui”.

Il y a peut-être mieux à faire aujourd’hui que de se confire en admiration rétrospective pour ce type de guetteur levé avant le jour. Ce message pourrait même être désespérant. Quoi, tant d’insolente lucidité n’a pas suffi à faire tomber les murailles de Jéricho ? L’urgence ne serait-elle pas plutôt, après tant de considérations superficielles, de se demander ce qui a manqué à ce genre de dénonciations, relativement rares mais pas exceptionnelles, pour faire le poids ?

Une élément dont Pierre Assouline fait un mérite de plus à son héros du jour me paraît au contraire indiquer un défaut de cuirasse :

ainsi que le fait justement remarquer Michel Crépu dans sa préface, son antinazisme ne l’a pas fait verser dans le stalinisme comme tant d’autres. Sa lucidité a fait qu’il s’est gardé à gauche comme à droite, ce qui n’allait pas de soi en ce temps-là.

Ne pas verser dans le stalinisme est une chose... et se garder symétriquement des deux "extrêmes", une autre. Il faut souhaiter que, si la préface de Michel Crépu et toutes les études antérieures omettent de le faire, un chercheur traque dans l’oeuvre de K. Mann les solutions qu’il donne, au fil du temps, à ce dilemme : comment hiérarchiser les périls hitlérien et stalinien, de manière à ne pas favoriser l’un ou l’autre ou, plus fâcheusement encore, l’un puis l’autre, par le refus d’une telle hiérarchisation ?

Plus concrètement, comment éviter le piège de l’anticommunisme, fructueusement manié par Hitler, et propre à ouvrir un boulevard à Staline en cas de déconfiture du nazisme à l’issue d’une guerre dans laquelle l’URSS aurait été mise en grand péril ?

L’histoire a résolu le problème, théoriquement d’abord, pratiquement ensuite, sous la férule de Churchill : une alliance de tous contre la menace immédiate et précise de l’impérialisme allemand revanchard dopé par le nazisme, et une négociation serrée, au jour le jour, pour limiter le parti abusif que pourrait en tirer toute autre puissance, en sorte que la démocratie et les droits des peuples soient, sinon absolus, du moins globalement bénéficiaires.

Je commets deux interventions qui, chose rare, n’obtiennent strictement aucun écho :



Rédigé par : François Delpla | le 19 mars 2009 à 11:39

Précoces ou tardives, toutes les lucidités sont bonnes à prendre... et à analyser dans leurs limites.

L’antinazisme de Churchill est, dès 1930, plusieurs classes au-dessus des autres, et va le rester longtemps sinon toujours. Car il s’agit précisément d’un antistalinien des plus fermes, et même d’un antiléniniste absolu, qui devant l’éventualité d’une arrivée de Hitler au pouvoir laisse très clairement entendre qu’il dînera plutôt avec Staline. Quid de Klaus Mann à cet égard ?

Autre chose : il y a une façon très fâcheuse de se tromper sur Hitler, plus excusable sans doute que de se laisser séduire par lui, mais qui revient au même dans la pratique, c’est de le considérer comme une brute primaire. Churchill, là encore, tranche. Il ne comprend certes pas les détours de la ruse nazie tels que nous pouvons les appréhender aujourd’hui avec les archives etc., mais au moins il crédite le Führer d’un immense patriotisme et, par là, rend compte de son succès et mesure sa puissance.

La lettre de Mann à la Sonnemann devenue Göring est magnifique littérairement mais limitée politiquement, de ce point de vue. Son ventripotent légitime n’est en rien présenté comme le numéro 2 plein de ressources d’une entreprise stratégiquement redoutable.



Pour saluer la lucidité de Suarès ...

« Il ne peut pas y avoir d’Europe, parce que pour l’Allemagne une telle idée n’a pas de sens : l’Europe pour les Allemands doit être allemande ou n’être pas »

« Le mythe de la race est la plus basse des idolâtries matérialistes »

« Dans Mein Kampf, il y a tous les crimes de Hitler commis cette année, et tous ceux qu’il pourra commettre encore »

« Hitler répète cent fois le même propos. Ce rabâchage est un signe de la manie : dix fois moins long, Mein Kampf ne serait ni plus ni moins vrai, ni plus ni moins complet. Drue et pleine la haine est une folie. Le fou pousse toujours les mêmes cris ; mais à Berlin, il n’a pas la camisole de force ; il n’est pas muré dans une cellule blindée de matelas. Sa cellule est tout un peuple ; il a l’écho de 60 millions d’hommes ; loin d’être enchaîné, c’est lui qui est le maître absolu de leur liberté. Sa haine est une religion et son livre en est l’ignoble Evangile. »

Rédigé par : Ailleurs | le 20 mars 2009 à 00:48

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Rédigé par : François Delpla | le 20 mars 2009 à 11:40

J’enfonce mon clou : très bien tout cela mais quid de la solution ? Suarès propose-t-il dès le début, comme Churchill, de suspendre toute autre querelle et donc, notamment, de proposer une alliance militaire générale pour obliger l’Allemagne à changer d’attitude ?

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le 22 mars 2009



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