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Les conseils des ministres vichyssois du 11 janvier 1942



un exemple d’intoxication mutuelle par des historiens de bords opposés



A propos de la recherche fréquente par le maréchal Pétain d’un traité de paix avec l’Allemagne jusqu’au début de 1942, j’ai mentionné dans Qui a tué Georges Mandel ? (L’Archipel, 2008, p. 240) la tentative qui parut, du moins à Vichy, le plus près d’aboutir, celle de janvier 1942. Elle était en effet contemporaine de la phase ultime de la préparation du procès de Riom, dont Mandel devait être (un point mis en lumière pour la première fois dans mon livre) l’une des vedettes et des victimes, exécutées à brève échéance, en don de joyeux avènement pour ce cours nouveau des relations franco-allemandes.

J’ai pris la mesure depuis, notamment grâce à un usager intensif du forum du site nommé Michel Boisbouvier, du fait que les réunions gouvernementales du 11 janvier avaient été gommées par l’historiographie de la façon la plus intéressante qui soit.

Rappelons tout d’abord la distribution des rôles :

-  Otto Abetz est ambassadeur d’Allemagne à Paris, chargé des relations politiques du Reich avec la zone occupée comme avec la zone sud, que les résistants disaient à juste titre "non directement occupée".

-  Jacques Benoist-Méchin, un intellectuel germaniste et germanophile, est entré en politique après la défaite pour se vouer à la collaboration franco-allemande ; il est alors secrétaire d’Etat aux Affaires étrangères, chargé des relations avec l’Allemagne, dans le gouvernement de l’amiral Darlan (lequel est également ministre des Affaires étrangères et de bien d’autres choses).

-  Philippe Pétain cumule encore les titres de chef d’Etat et de président du conseil, Darlan n’en étant officiellement que le vice-président.

-  Paul Bouthillier est ministre des Finances.

-  Lucien Romier, l’un des conseillers les plus écoutés de Pétain, est ministre d’Etat sans portefeuille, de même que l’amiral Moysset, autre proche conseiller du maréchal.

-  Pierre Pucheu, ministre de l’Intérieur, a été récemment un proche collaborateur des Allemands dans l’établissement des listes d’otages à fusiller en représailles des attentats (dans l’affaire de Châteaubriant notamment, concernant entre autres Guy Môquet).

On apprend par un télégramme d’Abetz à son ministre Ribbentrop, daté du 12 janvier, ainsi que par une note de Darlan reproduite dans la belle édition de ses papiers due à Coutau-Bégarie et Huan, que se sont produites "deux réunions chez le maréchal pour fixer la position du gouvernement dans la réponse à M. Abetz" (Darlan, op. cit p. 443). Abetz donne des participants la liste suivante : Pétain, Darlan, Benoist-Méchin, Bouthillier, Pucheu, Moysset, Romier et, une partie du temps, Barnaud et Lehideux (respectivement délégué général aux Relations économiques franco-allemandes et délégué général à l’Equipement national).

Benoist apporte à Abetz, le 12 au matin, l’accord de principe du gouvernement de Vichy pour "s’associer aux plans du chancelier", moyennant des conditions auxquelles Abetz a déjà annoncé que l’Allemagne lui semblait disposée à souscrire.

Il ne s’agit pas d’une adhésion pure et simple de la France au camp de l’Axe. Elle aurait simplement, dans un premier temps, à tenir les Alliés en respect en Afrique, tout en ravitaillant Rommel, alors en grande difficulté. Darlan a également mis dans la corbeille une livraison par la marine française à l’allemande de tout renseignement sur la position des navires britanniques. Il s’agit donc d’une entrée en guerre sur la pointe des pieds, analogue à celle que Pétain avait proposée à Montoire par le biais de la reconquête des colonies gaullistes.

Cette médiocre resucée d’un scénario (y compris la fin, analogue à la destinée des pourparlers de Montoire : Hitler ne donne pas suite à des ouvertures qu’il a vivement encouragées) n’a guère, en elle-même, d’intérêt. Elle vaut surtout par la lumière qu’elle jette sur le mystérieux avortement du procès de Riom, après sa paradoxale tenue (qui, excluant finalement du "casting" les "bellicistes" Mandel et Reynaud, fait des assises un procès du maréchal grâce à l’éloquence de Blum et de Daladier, ce qui n’est pas pour chagriner le maître diviseur Hitler, à condition que l’affaire ne s’éternise pas). En revanche, le black-out total, à son sujet, des livres sur Vichy s’avère un objet historique des plus palpitants.

Il prend racine dans une étude fouillée de Robert Aron en annexe de son Histoire de Vichy (1954). Ce travail qu’on peut considérer comme pétainiste, en dépit ou peut-être à cause de son parti pris d’objectivité et de ses critiques savamment dosées, s’orne significativement, en bonne place, d’un dédouanement total du maréchal à propos de son action la plus germanophile, sinon la plus lourde de conséquences.

La thèse est simple : si à Vichy on vomissait toute idée de collaboration militaire, et si du côté allemand on n’en voulait pas non plus très ardemment, parce qu’on se méfiait précisément de Pétain, il y avait tout de même ici et là des tendances ultra-minoritaires qui poussaient à une alliance. Leurs chefs de file respectifs étaient Abetz et Benoist-Méchin ! Ils ont donc tout simplement inventé un faux conseil des ministres, soit qu’ils aient tout manigancé en commun, soit que Benoist ait embelli la réalité aux oreilles complaisantes d’Abetz, trop content de pouvoir dorer la pilule à son chancelier comme au ministre Ribbentrop.

Aron reproduit le télégramme d’Abetz daté du 12 janvier et deux rapports de Benoist-Méchin datés respectivement du 9 et du 12, en les traitant de tissus d’affabulations. Mais son argument principal est des plus faibles : Benoist-Méchin aurait varié dans ses déclarations. Dame, si on confronte des écrits d’époque à des gloses d’un accusé qui, en 1946-47, joue sa tête (et manque de peu de la perdre) pour crime d’intelligence avec l’ennemi, on conçoit assez bien qu’il mette en doute la sincérité des écrits d’époque ! Reste que dans les années 70-80, quand il rédige ses mémoires d’une part, puis ordonne la parution après sa mort de ceux qu’il a écrits vers la fin de la guerre, il retrouve fièrement toute sa posture collaboratrice et agrémente de nouveaux détails le quasi-accord de janvier 1942. Par ailleurs, entre-temps, la note de Darlan a confirmé les faits. Mais surtout, l’histoire a cessé globalement, malgré des rechutes, de considérer l’appareil nazi comme un royaume divisé contre lui-même (ce qui n’était guère aimable pour la planète qu’il avait fait trembler !) et on a heureusement aujourd’hui du mal à concevoir un Abetz trompant grossièrement ses supérieurs sur les positions les plus fondamentales du gouvernement auprès duquel il était accrédité (ou, ce qui revient au même, se faisant d’enfantines illusions sur l’adhésion de Vichy à ses propres lubies de diplomate, fort éloignées de la position de son pays, et tentant de forcer la main de celui-ci).

Entre-temps, Aron avait fait école, au-delà sans doute de ses plus folles espérances. Sa thèse avait été reprise et développée jusqu’aux limites de l’absurde par Eberhardt Jäckel au chapitre 12 d’un ouvrage par ailleurs remarquable (Frankreich in Hitlers Europa, Stuttgart 1966, tr. fr. La France dans l’Europe de Hitler, Paris,Fayard, 1967). Du coup elle fut reprise sans méfiance par Paxton (Vichy France, 1972, tr. fr. La France de Vichy, Paris, Seuil, 1973, p. 131) puis par Philippe Burrin (La France à l’heure allemande, Paris, Seuil, 1995, p. 133).

Ils écrivent respectivement :

-  "Abetz a constamment dénaturé ce qui avait été dit, à l’intention des Français d’abord, de ses supérieurs ensuite." (Paxton)

-  "Abetz s’empresse de battre le fer tant qu’il est chaud. (...) il informe Berlin que le Conseil des ministres a décidé à l’unanimité de déclarer la guerre à l’Angleterre et aux Etats-Unis, après clarification des questions politiques. En réalité, il n’y eut pas de délibération en Conseil des ministres ni de prise de position en faveur d’un cobelligérance inconditionnelle".

La lumière a été faite enfin en 1998, dans sa thèse sur Abetz, par Barbara Lambauer, publiée en 2001. Son irrespect pour Paxton, comme pour Jäckel, fait ici merveille. Même si, mais c’est un tout autre sujet, elle fait encore beaucoup trop droit, pour mon goût, à l’idée d’une politique personnelle d’Abetz, elle règle la présente question en deux notes sans appel (p. 784) :

-  "l’ambassadeur [dans son télégramme du 12 FD] utilise le mot "Besprechung" ("délibération" et non "conseil des ministres"). C’est un détail qui compte dans la mesure où la confusion des deux termes est utilisée pour prouver qu’Abetz a transmis de fausses informations à son ministre (le jour indiqué, aucun conseil des ministres n’a effectivement eu lieu) (1) ; thèse formulée par E. Jäckel et reprise ensuite dans la plupart des ouvrages traitant de l’époque : (...) Paxton(...) Burrin(...) alors que Duroselle ne mentionne pas du tout la question [méfiant, maître Jean-Baptiste, mais peu soucieux d’aller vérifier dans les archives allemandes ! dans le doute il s’abstient donc... FD].

-  Robert Aron (...) : en annexe une "Etude critique des documents Benoist-Méchin-Abetz". Cette étude ne prend en compte que les deux rapports de Benoist-Méchin des 9 et 12 janvier, le télégramme d’Abetz du 12 janvier, ainsi que certains témoignages d’après guerre, à notre sens peu fiables car il ne s’agit pas de personnes impliquées dans la position française, sans qu’il soient replacés dans les contextes respectifs. Les conclusions sont de ce fait tout à fait contestables."

On voit qu’Abetz n’a précisément pas "embelli" une réunion en la baptisant "conseil des ministres" alors qu’elle ne portait pas officiellement ce titre. Reste que les ministres ont bel et bien tenu conseil ! du moins les plus importants d’entre eux. On peut citer, parmi les écartés, ceux de la Justice (Barthélemy), de l’Instruction publique (Carcopino), de l’Agriculture (Caziot)... cependant qu’on voit paraître deux personnes qui ne sont que "délégué général", mais dans des secteurs sensibles des relations vichysso-germaniques !

Cette affaire mériterait d’être beaucoup plus connue, comme le symbole d’un moment très critiquable de l’historiographie du Troisième Reich. Tout se passe en effet comme si le pétainisme d’Aron (et des auteurs des années 50, profitant du désintérêt de l’historiographie universitaire pour réhabiliter Pétain par des oeuvres fouillées sinon toujours sérieuses) avait reçu le renfort du "fonctionnalisme", triomphant dans l’université de bien des pays dans les années 1960-70. Il ne choquait pas grand monde à l’époque de faire apparaître la domination nazie comme un panier de crabes songeant avant tout à se manger entre eux. Cela faisait tellement plus "scientifique" que la boussole de Mein Kampf ! Quant à l’habileté hitlérienne, tant à manoeuvrer sur le terrain diplomatique ou militaire qu’à intoxiquer partisans et adversaires, elle restait entièrement à découvrir.


(1) Michel Boisbouvier, sur le forum, confirme involontairement la place centrale de cet argument branlant dans le montage d’Aron et de ses émules, lorsqu’il fait tout un tintamarre à propos du fait que j’utilise l’expression "conseil des ministres", et il exige des excuses. Dont acte : il faudrait parler plutôt de super-conseil, de crème ou de gratin de conseil ! Hélas, pour lui, il s’oriente différemment. Puisque la réunion ne portait pas l’étiquette requise, il fallait qu’elle se soit déroulée entre deux portes, et même dans un couloir. C’est tomber de Charybde en Scylla : pour prouver que Pétain repoussait vertueusement des avances hitlériennes, on s’oblige à le présenter comme un malappris qui recevait ses principaux ministres sans les faire asseoir !

le 23 mars 2009



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