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Une critique réactionnaire de mon livre sur Georges Mandel



Dans "Le Patriote résistant" (doublement mal nommé en l’occurrence), janvier 2009



Présentation du livre

Dernier chapitre

Avertissement : c’est la toute première fois que je réagis de la sorte à une critique. Je le fais parce que l’organe de presse fautif me semble apte à profiter de cette réaction.

Frank Schwab écrit :

Que Georges Mandel, l’ancien collaborateur de Clemenceau et le tenant d’une "ligne dure" face à l’Allemagne nazie dans les années d’avant guerre, ait spontanément été tué par un groupe de miliciens qui voulaient venger la mort de leur chef Philippe Henriot, voilà qui apparaît trop simpliste pour l’auteur d’un ouvrage qui veut voir derrière ce règlement de comptes entre Français une énième machination d’Adolf Hitler. On avouera ne pas avoir été complètement convaincu par une démonstration dont on a plusieurs fois perdu le fil en cours de lecture, tant l’auteur fait preuve de subtilité dans son analyse des événements. Néanmoins, sa démarche le conduit à reprendre toute l’histoire du régime de Vichy et, derrière le côté anecdotique de la question initiale, son ouvrage finit par poser une vraie question de fond : celle du degré d’autonomie du gouvernement du maréchal Pétain face aux Allemands. Pour l’auteur, il aurait été manifestement très faible, et ses membres auraient été des marionnettes entre les mains d’Adolf Hitler. C’est peut-être, pour le coup, faire un peu trop bon marché des responsabilités propres à Vichy dans la guerre civile qui s’est déroulée en France sous le couvert de la grande guerre, et le livre ne convainc finalement pas plus dans sa réponse à cette question de fond qu’il n’y est parvenu dans sa réponse à la question initiale.

Le dépistage des machinations nazies, quel ennui... Je n’ai rien compris et je juge quand même... L’envie que j’ai de condamner Vichy m’oblige à le regarder comme autonome et me détourne de considérer des preuves de l’étroitesse de sa dépendance... Plutôt pécher par excès de grossièreté que de subtilité...

Qu’ajouter à de tels "aveux" ?

Au moins ceci -en essayant de rendre coup pour coup mais pas plus.

Georges Mandel N’A PAS été tué par la Milice pour venger Philippe Henriot (qui au demeurant n’était nullement son chef). On a raconté là-dessus, depuis 1944, des bêtises. Examinées ici pour la première fois avec un oeil d’historien, elles ne tiennent tout simplement pas. Rien ne les documente. Mieux, cette démonstration trop compliquée pour l’entendement et la capacité de concentration de Frank Schwab (ici je ne rends pas coup pour coup, mon nom n’étant même pas cité dans l’article... ma bonté me perdra !) comporte aussi une explication complète de la formation de la fausse thèse jusqu’ici propagée : les tueurs miliciens qui ont pu être pris et jugés (et non la Milice en tant que telle), embauchés au dernier moment par les SS pour l’ultime marche du calvaire, après quatre ans de resserrement de l’étau nazi sur le "Juif responsable de la guerre", ont eux-mêmes caché l’ordre allemand et laissé dire qu’ils avaient agi en purs Français d’extrême droite, ce qui dans les procès d’après guerre valait moins sûrement le poteau que l’intelligence avec l’ennemi.

Mais on me permettra de quitter un instant mon rôle d’historien pour rejoindre Frank Schwab sur le le terrain militant, le seul visiblement qui lui soit familier : charger la Milice d’un forfait qu’elle n’a ni décidé, ni même commis, me paraît d’un intérêt douteux, et pour un patriote, et pour un résistant. Estimerait-on par hasard que la Milice n’a pas, de son propre chef, accumulé assez de forfaits ? Quel patriotisme peut bien résider dans le fait de charger un compatriote d’un décès dont l’ennemi seul a décidé ?

Enfin je voudrais investir les deux terrains à la fois : en tant qu’historien comme en tant que citoyen patriote et, on l’aura compris, quelque peu plus favorable à la résistance qu’à la collaboration, je trouve inepte et fort dangereux de ne pas réviser autant que de besoin, au fur et à mesure des progrès de la connaissance historique, les légendes approximatives du temps des combats ou de leurs lendemains, et de laisser à nos ennemis en tout genre le loisir de tirer parti de ces progrès pour nous mettre sur la défensive.

Quiconque croit en sa propre cause devrait toujours accueillir Clio en amie.



Pour élargir le propos

Le texte de Schwab a un grand mérite : révéler l’inconscient militant qui présidait jusqu’ici à la vision de la Milice dans bien des esprits et pas seulement chez les militants. Le passage le plus révélateur à cet égard est : Que Georges Mandel (...) ait spontanément été tué par un groupe de miliciens qui voulaient venger la mort de leur chef Philippe Henriot, voilà qui apparaît trop simpliste pour l’auteur...

Pour Schwab donc il coule de source que la Milice était capable de tuer SPONTANEMENT Mandel ! Cependant il était prisonnier en Allemagne : la phrase présuppose donc que c’était la Milice qui occupait ce pays et y dictait sa loi.

Cela dit, notre pourfendeur de la subtilité n’est pas pour autant inculte. Il est imprégné, qu’il le sache ou non, d’une tradition universitaire aujourd’hui complètement dépassée mais toujours largement influente, baptisée "fonctionnalisme". Elle voyait dans le nazisme une entreprise fort décentralisée, où chacun agissait en fonction de ses propres préoccupations et motivations. Cela peut parfois aider à délimiter les responsabilités, car il arrive effectivement que les subordonnés prennent des initiatives. Cependant, lorsque brûle un bâtiment comme le Reichstag dans un quartier farci de policiers ou lorsqu’est exécuté un homme politique de l’importance de Mandel, il serait prudent de soupçonner d’abord le dictateur !

La vision de Hitler qui sous-tend l’approche fonctionnaliste est celle d’un paresseux ayant horreur des dossiers et laissant ses lieutenants se combattre pour arbitrer en faveur du vainqueur.

Le pendule va fort heureusement dans l’autre sens depuis une vingtaine d’années. Hitler était bel et bien à la manoeuvre et au commandement. Cela complique certes la recherche des responsabilités... et met en valeur les vrais résistants, ceux qui disent un "non" franc et massif, fût-ce en faisant semblant temporairement de se soumettre.

De Lucie Aubrac à Oskar Schindler.



8 avril 2009

Contre-critique adressée pour publication au Patriote résistant

C’est la toute première fois, en vingt ans de publications, que j’adresse un rectificatif au sujet d’une critique. Je le fais en vertu de l’estime que j’éprouve pour le journal qui l’a fait paraître, et au nom de l’importance du problème posé. Il s’agit tout bonnement des rapports entre histoire et militantisme.

On a cru à la Libération que Georges Mandel avait été tué « par la Milice pour venger Philippe Henriot », et on avait quelques raisons pour cela. Les bourreaux, notamment, dont trois ont été jugés, ne contestaient pas cette analyse. Tant et si bien qu’elle n’avait jamais été remise en cause et n’avait jamais fait l’objet d’un regard historique, avant que je ne publie ce livre... dont la conclusion m’a surpris moi-même.

Cette version traditionnelle ne repose, tout bonnement, sur rien. Dans la période précédant son assassinat, Mandel était prisonnier en Allemagne et il n’existe aucune trace d’une demande de livraison présentée par la Milice ; les membres du commando de tueurs, s’ils possédaient certes leur carte de cette organisation, avaient peu de rapports avec elle car ils étaient pris en main directement par les SS, à telle enseigne que le jour du meurtre et sur son lieu même ils étaient dirigés par Julius Schmidt, l’adjoint de Helmut Knochen.

Frank Schwab, qui dans le Patriote résistant juge cette mise au point peu intéressante, se montre en cela peu patriote : attribuer à une organisation française, même dévoyée, un crime commis par l’ennemi est une erreur dont il est bizarre de désapprouver la correction. Mais il trouve aussi cette mise au point dangereuse. En cela il se montre, oserai-je dire, peu résistant. Non seulement il condamne la recherche de la vérité historique au nom de conséquences prétendument fâcheuses (elle conduirait à minorer la nocivité du régime de Vichy), mais il installe les organisations se réclamant de la Résistance dans une position frileusement défensive, ouvrant à leurs ennemis un boulevard pour les présenter comme un conservatoire de pieuses légendes.

Quiconque croit en sa cause devrait accueillir Clio en amie.

François Delpla

Historien du nazisme et de la Seconde Guerre mondiale

Site personnel : http://www.delpla.org



Relance adressée au secrétaire général de l’association

Le 10 mai 2009

Monsieur le Président,

Je requiers votre intervention après des démarches infructueuses auprès d’Irène Michine pour qu’une suite soit donnée à mes remarques sur la critique de mon dernier livre par Frank Schwab dans le Patriote résistant n° 827.

J’aie peur que pour l’instant cette démarche ait été considérée comme procédant d’une vanité d’auteur, alors qu’il s’agit de ce qui fonde nos engagements respectifs.

J’ai longtemps partagé le préjugé suivant lequel Georges Mandel avait été « tué par la Milice pour venger Philippe Henriot ». Cependant, commençant à examiner la chose il y a deux ans (tout en étant à ma connaissance le premier historien à le faire), j’ai découvert que rien ne fondait cette assertion et que, dans un régime de dictature, en bonne logique d’ailleurs, il fallait remonter au dictateur pour trouver quelqu’un qui s’autorisât à décréter la mort d’un homme politique distingué du grand pays voisin. Se greffèrent alors sur cette intuition, en une thèse logique, tous les documents disponibles sans exception, suggérant que Hitler avait repéré Mandel depuis longtemps, l’avait longtemps manié comme un objet de chantage pour faire marcher dans son sens le gouvernement Pétain et l’avait finalement livré à des tueurs, en menaçant d’en faire autant avec Paul Reynaud et Léon Blum, afin de maintenir jusqu’au bout son contrôle sur Vichy dans la situation, pour lui fort délicate, créée par le débarquement et l’insurrection nationale.

Le refus de ma thèse par Frank Schwab est justifié uniquement par la crainte qu’elle ne tempère la détestation qu’on doit avoir pour le régime de Vichy et général et sa Milice en particulier. C’est là un pur et simple refus de l’histoire, que je n’avais jamais rencontré chez mes nombreuses fréquentations résistantes (à commencer par le couple Aubrac, avec qui j’ai fructueusement collaboré en 1997 pour démolir les calomnies dont il était l’objet tout en corrigeant certains détails du livre de Lucie).

Ce que je souhaiterais à présent, puisque ma contre-critique, de même longueur que la critique, a été refusée, c’est la possibilité de publier, ou au moins de faire connaître à l’ensemble de vos adhérents, un article assez consistant montrant tout l’intérêt, y compris militant, d’une meilleure compréhension de la captivité de Mandel et de sa fin tragique.

Je vous prie d’agréer, Monsieur le Président, l’expression de ma vive estime et de ma confiance



La réponse

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Commentaires

Ni la contre-critique reproduite ci-dessus, ni le sobre billet qui en accompagnait l’envoi au journal, ni ma lettre du 10 mai à Robert Créange ne comportaient la moindre accusation, à l’encontre de la FNDIRP, de "minimiser l’étendue des pouvoirs du régime nazi et des crimes commis par lui afin de charger le gouvernement de Vichy". Pas plus que n’étaient niés les "nombreux crimes" commis par ce gouvernement contre les patriotes et les Juifs.

Mais cette réponse, hélas, ne semble pas d’être trompée de cible par hasard. Et elle a au moins un mérite, celui de confirmer aux yeux les plus aveugles que mon insurrection ne doit rien à une vanité d’auteur (je passerais ma vie sur les barricades !) et tout au souci du rôle social et politique de l’histoire.

Car Robert Créange ne fait strictement aucun cas du livre, ni de Mandel, ni de la Milice. La fragilité extrême, dans ce cas précis, de la thèse traditionnelle, n’a rien pour le troubler ni pour distraire une seconde de son attention. Il démontre par là, encore mieux que le texte de Frank Schwab, que l’histoire n’est admise, par la direction actuelle du Patriote résistant, que comme une esclave tout juste bonne à briquer les images d’Epinal.

Il se trouve qu’en ce même mois de janvier 2009 j’avais entrepris une démarche envers le ministère français de Affaires étrangères pour demander la révision d’urgence d’un dossier simpliste et mensonger sur le 18 juin 1940, remis en 2004 à l’UNESCO.

Les paris sont ouverts : qui, de Bernard Kouchner et de Robert Créange, gagnera cette course de lenteur ?

La recension de Ralph Schor dans Historiens et géographes

le 19 juillet 2010



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