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FDlivres

Qui a tué Georges Mandel ?



solution de l’énigme



Présentation du livre

Une critique faiblarde

un débat de forum

Ch. 15

La piste mène à Berchtesgaden

Au mois de mars 1944, le CFLN , dirigé depuis Alger par le général de Gaulle, se met à prendre de sévères mesures d’épuration. Pierre Pucheu, condamné à mort le 11, est exécuté le 20 et on annonce la mise en jugement des dirigeants de la Phalange africaine, une mince troupe de Français sacrifiés, sous les ordres de Vichy, pour retarder l’avance alliée en Tunisie au printemps de 1943. Dès le 15 mars, Abetz demande à Ribbentrop d’ordonner l’arrestation d’un nombre dix fois plus élevé de membres de familles réputées gaullistes, dont le sang répondrait de celui des phalangistes. La Wilhelmstrasse, dans sa réponse, donne carte blanche à Abetz pour introduire cette demande auprès de Laval. Dès ce moment, donc, une pression s’exerce sur le gouvernement de Vichy pour qu’il réagisse de la façon la plus barbare aux mesures punitives de celui d’Alger. Cette pression passe notamment, comme on pourrait s’en douter, par les ministres liés à la Milice, et en particulier Henriot, qui tonne à la radio le 8 avril à l’adresse des dirigeants d’Alger :

Le gouvernement français vous a déjà fait connaître qu’il n’accepte pas sans réagir vos illégalités et vos condamnations. Il a été obligé d’envisager les représailles qu’il aurait voulu éviter.

Or les Alliés disposent à cette époque de plusieurs dizaines de milliers de prisonniers allemands, capturés pour l’essentiel en Tunisie ou en Italie, et la radio algéroise a tôt fait de répliquer que leur vie répond de celle des civils français pris en otage. Laval, de son côté, se déclare prêt, le 25 mars, à faire arrêter 200 proches parents, adultes et masculins, des dirigeants d’Alger. Le premier phalangiste condamné à mort, le lieutenant-colonel Cristofini, est exécuté le 3 mai. Darnand est alors chargé par Laval d’organiser une cour martiale, ainsi qu’une loi du 20 janvier 1944 en donne le droit à la Milice, et cinq résistants prisonniers, présentés comme des « chefs de la dissidence », sont exécutés le 5. Insinuant qu’il s’agit de subalternes, voire de condamnés de droit commun, Ribbentrop exige alors des victimes plus représentatives : son collaborateur Hilger envoie coup sur coup, les 8 et 9 mai (juste un an avant la capitulation sans condition du Reich !), deux télégrammes comminatoires dans ce sens .

Le 13 mai, Abetz adresse une réplique intéressante : d’un entretien avec Darnand et quelques autres chefs miliciens il ressort que les cinq exécutés sont des camarades de régiment du premier nommé, que la Milice convient que ce ne sont pas là des représailles suffisantes mais que les plus notoires des « gaullistes » sont aux mains de l’Allemagne et, pour la plupart, sur son territoire. L’idée d’en « rendre » un certain nombre à la « France » semble prendre ici son point de départ -mais on ne peut écarter l’hypothèse qu’elle ait été suggérée à Abetz par de très hautes autorités. Enfin, l’ambassadeur propose des noms, ceux de Blum, Reynaud et Mandel, dans cet ordre... en rappelant qu’il l’a déjà fait le 27 avril, un jour où il achevait, sait-on par ailleurs , un séjour à Berchtesgaden : il met donc dans la balance le point de vue du dictateur en personne, dont on sait effectivement qu’il séjourne en son chalet bavarois pendant presque tout le premier semestre de 1944.

Abetz est alors convoqué à Berlin, où il a, notamment le 23 mai, des conversations importantes. Les documents relatifs à son voyage reflètent le flou habituel du nazisme en ces matières, et sa propension à se diviser, au moins apparemment, en clans rivaux. Certains diplomates reprochent à Abetz de n’avoir pas compris que, pour « mettre du sang » entre Laval et Pétain d’un côté, et les résistants de l’autre, il convenait de tuer des personnes qui avaient pris les armes, plutôt que des politiciens écartés des affaires depuis longtemps. Cependant, la position de Ribbentrop commence à évoluer, sous l’influence, dit un document capital, de son Führer. Abetz, revenu à Paris, reçoit le 30 mai un télégramme de Hilger, annonçant que Hitler a donné son accord à une « extradition » des trois hommes politiques vers leur pays natal, à condition qu’on veille à ce que Vichy « ne laisse pas courir ces gens après leur transfert » . Autrement dit, ils devront être surveillés par la partie la plus pro-allemande de ce pouvoir... c’est-à-dire la Milice.

Voilà des chassés-croisés entre Abetz et Ribbentrop, qui rappellent ceux du printemps de 1941 sur la perspective d’un échange entre les gardes territoriaux et les ministres captifs, qui seraient jugés et exécutés sur le territoire du Reich. On peut supposer qu’alors le Führer avait tranché... puisque Ribbentrop avait tout d’un coup pris une position entièrement nouvelle, celle du renoncement au chantage moyennant l’internement à vie dans une enceinte fortifiée : il n’était pas homme à opérer ce genre de volte-face sous le coup d’une illumination personnelle. Mais en mai 1944, on est certain que Hitler intervient et tranche, puisque les textes le disent sans ambiguïté.

Pendant des semaines, il laisse ses subordonnés aux prises avec un ordre inexécutable : celui de creuser un « fossé de sang » entre Pétain et la Résistance, en obtenant qu’il massacre les chefs de celle-ci... alors que ceux qui ont été arrêtés en France et n’ont pas, comme Jean Moulin, Pierre Brossolette, Jacques Bingen et d’autres, été tués ou poussés au suicide, ont été depuis longtemps déportés en Allemagne. Il est question aussi de frapper les familles... mais elles-mêmes ont souvent franchi le Rhin contre leur gré, à commencer par celles de De Gaulle et de Giraud . On laisse alors Darnand se compromettre dans un mini-procès de subalternes... puis on abat ses cartes : c’est la « livraison à la France » des trois principales notabilités bellicistes, suivant une idée lancée un mois plus tôt pendant un séjour d’Abetz à Berchtesgaden, qui est censée faire l’affaire.

La décision du Führer est assortie d’une modalité précise : il faudra les serrer de près pour éviter que Pétain ne les laisse délivrer par la Résistance, ce qui revient à dire, on ne peut plus clairement, que le secrétariat au « Maintien de l’ordre », dont on s’apprête d’ailleurs à faire un secrétariat d’Etat pour le rendre un peu plus autonome par rapport à Laval, devra s’assurer de leurs personnes. Hitlérien, incontestablement, d’après les textes, l’ordre l’est plus encore, s’il se peut, par la manière : la consigne inexécutable induisait par elle-même la solution, c’est le cas de le dire, finale. Hitler compromet ses subordonnés en les amenant à suggérer eux-mêmes (au moins dans le cas d’Abetz) une mesure criminelle, et de surcroît parjure, puisqu’en transférant sur son sol, soi-disant pour les mettre à l’abri d’un coup de main allié, les anciens ministres, le Reich s’était engagé à ne pas aggraver le sort que leur avait réservé Vichy.

Reste une question, qui n’est pas nettement résolue dans les textes : comment passe-t-on d’une consigne de surveillance à un prompt assassinat dès que le premier « transféré » tombe en des mains miliciennes ? Il a bien fallu, à un moment quelconque entre le 30 mai et le 4 juillet, un nouvel ordre. Ici, la logique hiérarchique, non seulement du nazisme, mais de n’importe quelle dictature, suffit à la démonstration. Quand le chef a montré son intérêt pour un captif et qu’il le fait acheminer vers une destination nouvelle à des fins politiques, bien téméraire serait le subordonné qui prendrait l’initiative de faire disparaître la personne en question. Il ferait l’objet de sanctions immédiates et voyantes, et en l’occurrence, tant dans les milieux nazis de Paris que dans ceux de la Milice, rien de tel ne se fait jour. Une seule incertitude demeure donc : soit le programme est confié « clés en main » à Himmler dès la fin de mai, à charge pour lui de passer à l’exécution lors d’un événement propre à mettre Vichy en demeure de choisir son camp, soit le meurtre d’Henriot est l’occasion d’une nouvelle délibération bavaroise et la « livraison » mortifère du seul Mandel est décidée à ce moment-là.

Knochen, qui offre certes une aide logistique, n’a peut être pas participé à la transmission de l’ordre fatal, même s’il est mis en cause par le témoignage d’Oberg, et par celui de Knipping. En effet, lors de son interrogatoire de 1945 cité plus haut, lorsqu’il prétend qu’il a négocié avec Knochen au sujet du transfert de Mandel à la Santé, il lui fait probablement jouer le rôle de Schmidt. Puisque l’interrogé répugne à mentionner l’Allemand auquel il a abandonné le captif, il faut bien un officier SS pour incarner la hâte de l’occupant à se défaire de lui.

N’ayant peut-être pas en la Milice une confiance illimitée, du moins pour agir avec la célérité demandée par Berlin, Schmidt s’est inséré dans l’escorte et lui a donné un ordre d’assassinat dont Knipping avait lieu de se douter, mais qui n’est pas passé par lui. La Milice, de A à Z, se solidarise avec les tueurs et se résigne devant de tels procédés, par le fait même qu’elle n’est qu’une organisation supplétive de l’occupant. Schmidt a pu théoriquement recevoir un ordre de Berlin relayé par Knochen, mais il a pu aussi avoir un contact plus direct avec la direction du Reich, et mettre son propre chef parisien devant le fait accompli.

Cela s’accorderait bien avec la pratique constante des nazis, théorisée, comme on l’a vu , par Hitler lui-même, qui consiste à exiger une obéissance aveugle et à ne donner aux exécutants que les renseignements dont ils ont besoin pour accomplir leur mission. Voilà qui permet au chef, tout à la fois, de manœuvrer son monde à sa guise et d’étouffer d’éventuels scrupules. Knipping, Abetz, Oberg et Knochen ont tous déclaré devant leurs juges n’être pour rien dans la mort de Mandel, et il est possible qu’ils aient été en partie sincères, tout en jouant quelque peu sur les mots. Dans cette hypothèse, l’ordre fatal aurait été donné directement par Himmler, ou Schellenberg (ou, à la rigueur, Müller), à Schmidt, si on admet qu’il est allé chercher le prisonnier à Berlin ; s’il est resté à Paris, une transmission de l’ordre par Bickler est vraisemblable : elle peut soit être passée par Knochen, soit l’avoir court-circuité.

La filière Müller-Knochen pourrait avoir été inventée par le dernier nommé à l’usage d’Oberg, pour faire croire qu’il maîtrisait ses propres services... et se solidariser avec l’assassinat de Mandel, ce qui n’était peut-être pas superflu. Car il faut se souvenir que l’attentat contre Hitler du 20 juillet, postérieur de 13 jours seulement à l’assassinat de Mandel, est suivi d’une vague de répression, spécialement contre les officiers affectés en France : ce n’est pas le moment, pour les cadres SS officiant dans ce pays, d’exprimer des doutes, mais au contraire une adhésion sans faille aux mesures les plus cruelles, notamment contre les Juifs.

Dans cette même hypothèse, les dirigeants miliciens, à l’échelon national ou à celui de la région parisienne, croyaient que le prisonnier allait rester en vie, au moins jusqu’à son arrivée au château des Brosses. L’ordre du meurtre pourrait avoir été donné par Schmidt lors d’une première halte, mentionnée dans certains interrogatoires, entre Paris et la forêt de Fontainebleau.

Cependant, tous savaient qu’ils concouraient à livrer aux éléments les plus radicaux du régime de Vichy, encadrés par un officier SS auquel ils n’avaient rien à refuser, un Juif désigné depuis des lustres comme un ennemi juré de l’Allemagne, et comme l’un des principaux artisans de cette « guerre totale » qui semblait à présent de sombre pronostic. De là à penser qu’ils prêtaient la main à un assassinat, soit comme Abetz en préconisant depuis trois ans (au moins) de le fusiller, soit, comme Knochen et Knipping, en favorisant son acheminement, il y avait un pas aisé à franchir. Après guerre chacun peut bien, pour sauver sa tête en tirant parti de la présomption d’innocence des tribunaux de la démocratie tant haïe, se présenter comme l’humble rouage d’un processus dont il ignorait le but, le nazisme a, dans cette affaire comme dans bien d’autres, souillé de nombreuses personnes.

Avant de replacer le comportement de Hitler dans le cadre de sa stratégie d’ensemble, citons un extrait de la plaidoirie de René Floriot en faveur de son client Abetz, en juillet 1949, pour voir par quels mécanismes de censure, au sens psychologique du terme, on s’est dispensé après la guerre de s’interroger sur l’intervention de l’auteur de Mein Kampf, dans ce cas comme dans maint autre, alors qu’un minimum de réflexion historique suffit pour l’estimer probable, sinon certaine :

Au surplus, Messieurs, qu’est-ce qu’un otage ?

C’est une personne connue, vivante, que l’on menace de fusiller si l’adversaire continue ses agissements.

On conçoit donc l’idée de prendre un otage vivant, et de le faire savoir à l’adversaire que s’il continue ses agissements, cet otage sera exécuté.

Mais on ne conçoit pas de prendre ce même homme et de l’assassiner dans le plus grand mystère, au coin d’un bois.

Résumons-nous :

Abetz a proposé au gouvernement allemand de livrer trois hommes au gouvernement français pour servir d’otages, or :

1) On n’en a livré qu’un au lieu de trois ;

2) Celui qui a été livré l’a été à l’insu d’Abetz ;

3) Cet homme qui a été livré, M. Georges Mandel, a été assassiné par des miliciens qui ont tenté de camoufler cet assassinat en accident ;

4) M. Georges Mandel n’a jamais servi d’otage, car vous reconnaîtrez avec moi que l’on ne se sert pas d’un cadavre comme otage.

M. Georges Mandel, vivant et désigné comme otage, pouvait arrêter les exécutions d’Alger.

M. Georges Mandel abattu, Alger sera inexorable .

Dans la dernière phrase, l’avocat perd toute mesure : que ce soit ou non sous l’effet des avertissements de Laval transmis le 4 juillet par l’intermédiaire de Lequerica, le colonel Magnien n’est pas exécuté et les fusillades de membres de la Phalange africaine sont bel et bien interrompues. Or si on pense que ce message a eu un effet, le sort de Mandel, loin de l’atténuer, ne pouvait que l’amplifier. Dans une crise d’amnésie foudroyante, Floriot oublie un fait que les débats ont fait ressortir et que lui-même a invoqué un instant plus tôt pour des raisons arithmétiques (Abetz ne saurait être coupable d’un meurtre dès lors qu’il en avait réclamé trois !) : la même menace pesait sur Blum et Reynaud, sans parler de tous les internés d’Itter. Leur valeur d’otages était bien entendu, par le passage à l’acte contre l’un d’eux, augmentée et non diminuée. Tout preneur d’otages a besoin de faire comprendre qu’il ne plaisante pas et le nazisme, dans ce domaine, n’est retenu par aucun scrupule humaniste. S’il en fallait un autre exemple, il a été donné plus haut avec l’affaire des gardes territoriaux. Tout en affirmant que ces malheureux étaient bien moins coupables que Mandel et Reynaud, le Reich n’en avait pas moins commencé de les exterminer, pour épicer son chantage.

La méthode lourdement fonctionnaliste que nous avons repérée précédemment dans le traitement de l’affaire Zay, se retrouve ici. Elle imprègne l’argumentation de Floriot qui sans doute n’en est pas dupe, mais cherche à susciter certaines associations d’idées dans l’esprit de ses auditeurs. Il exploite l’idée reçue que les nazis sont des occupants brutaux et cyniques, mais néanmoins efficaces. La bévue consistant à tuer bêtement un otage ne saurait émaner que des Français primaires auxquels ils ont abandonné un moment le précieux colis. L’idée que Hitler méprise les règles et brouille les pistes pour multiplier l’efficacité du coup effleure peut-être l’esprit de l’avocat, mais non, à coup sûr, celui des juges.

Cependant, s’il n’y avait eu d’autre enjeu que la survie du colonel Magnien, il n’y aurait guère de raison de faire remonter l’affaire jusqu’à un dictateur aux prises avec des problèmes d’une toute autre échelle, qui avait de plus fortes raisons encore d’oublier ce valet français dans son cul de basse fosse que Churchill de renoncer à intervenir en faveur de Mandel ou de Reynaud.

Au lendemain du débarquement, ce qui importe le plus aux Allemands, une fois qu’ils ont obtenu que le maréchal appelle la population française à leur obéir, c’est qu’il se taise. Or voilà qu’il émet, le 14 juin, un message aux membres de la Légion française des combattants. S’il n’est pas radiodiffusé par la voix de l’auteur, il est lu à la radio, après avoir été remis à la presse à 19h 30. Au même moment s’achève la première tournée, triomphale, du général de Gaulle sur la portion libérée du sol normand. Il installe, au nez et à la barbe des Américains, son représentant François Coulet à la sous-préfecture de Bayeux, en faisant décrocher le portrait de Pétain qui y trônait encore. Lorsque le maréchal, en début de soirée, fait remettre à la presse son appel, c’est sans doute la dernière fois qu’il réagit aux faits et gestes de son rival en tentant de lui damer le pion. Reproduit dans certains journaux, ce texte enjoint aux légionnaires, ces anciens combattants regroupés depuis 1940 dans une organisation qui prône la fidélité au maréchal, d’expliquer aux Français qu’ils « ne sont pas dans la guerre », afin d’éviter les luttes « fratricides » . Ce langage, conforme à la thématique traditionnelle du pétainisme, se colore pour l’heure d’un sens nouveau : il constitue un appel voilé à la réconciliation avec les gaullistes -invités à mots à peine couverts à faire un front commun contre les communistes. C’est bien ainsi que l’entend aussitôt Renthe-Fink, qui proteste longuement par téléphone auprès de Tracou. Il « interprète comme un désir d’entente avec le maquis et la dissidence » les mots de « neutralité » et de « réconciliation » .

Dans le même temps, une autre crise des rapports germano-vichystes fait rage, celle qu’induit le massacre par la division SS Das Reich, le 10 juin, des 600 habitants d’Oradour-sur-Glane qu’elle a pu regrouper, ou tirer comme du gibier, en un guet-apens sans autre motif que le meurtre. Les esprits sont particulièrement frappés par l’incendie de l’église après qu’on y eut entassé les femmes et les enfants, ceux qui tentaient de s’extraire du brasier étant abattus par la troupe qui cernait l’édifice . Ayant reçu quelques jours plus tard le rapport du préfet régional, Freund-Valade, Pétain convoque Renthe-Fink. Tracou raconte :

-Vous brûlez les villages, vous massacrez les enfants, vous souillez les églises. Vous couvrez votre pays de honte. Vous êtes une nation de sauvages .

Le diplomate se lance alors dans un roman, répercuté de loin en loin au cours des décennies suivantes par des auteurs négationnistes, qui ne sauraient présenter quittance plus nette de leur dette envers la propagande nazie. Les SS, qu’il appelle « nous », n’auraient pas incendié l’église mais le village, et le vent aurait malencontreusement fait le reste. Pétain, contrairement à certains de ses futurs défenseurs, ne se laisse pas influencer, et assène des coups précis :

-(...) même s’il n’y en a que la moitié de vrai, c’est abominable, c’est infâme. Le nonce m’écrit que vous avez profané l’autel. J’aurais eu honte autrefois de commander à des troupes pareilles. C’est le sentiment du général de Neubronn, et M. Stucki m’a dit qu’il avait honte de son origine germanique. Comment un diplomate comme vous peut-il excuser des choses semblables ?

Mais la conclusion n’est guère à la hauteur de ces fières prémisses : Pétain annonce qu’il va écrire à Hitler ! Renthe-Fink déclare qu’il ne transmettra pas un texte qu’il n’aurait pas relu... et le prétendu chef d’Etat va considérer comme une victoire d’acheminer sa prose, inaltérée, par d’autres voies. En attendant, il a le même mouvement qu’à l’automne 1941 après la fusillade de Châteaubriant : il manifeste l’intention de se rendre à Oradour dès le lendemain, mais les Allemands lui rappellent qu’il ne peut, pour sa propre sauvegarde, emprunter d’autre route que celle qui sépare Vichy de Lonzat, et il reste chez lui. Quant au courrier, c’est tout bonnement ce galant homme de général von Neubronn, responsable de la Wehrmacht à Vichy, qui se charge de le transmettre, par l’intermédiaire du chef militaire allemand en Europe de l’Ouest qui est encore, pour quelques jours, le maréchal von Rundstedt. Outre que chacun des intermédiaires peut, par crainte de Hitler et des SS, mettre ce genre de papier aux oubliettes, l’important est que le maréchal se défoule, tant à l’écrit qu’à l’oral, et ne démissionne pas. L’ennemi a aussi tout lieu de se réjouir que, loin de s’en remettre, enfin, au seul camp allié, il essaye encore de trier les Allemands en cherchant parmi eux des interlocuteurs civilisés.

Néanmoins, ses réactions, du point de vue de l’occupant, et surtout son message à la Légion du 14 juin, justifient un rappel du fait qu’il est embarqué sur le même bateau que l’Allemagne, devînt-il peu à peu un radeau, et que cette Milice qu’il a portée sur les fonds baptismaux est tout sauf un organisme destiné à réconcilier les Français. Pétain, dans ce texte, commence à suggérer qu’il veut restaurer l’arbre de la Légion dans toute sa verdeur en coupant le rameau pourri de la Milice : la disparition de Zay, une semaine après sa colère sur Oradour, six jours après l’émission du message aux légionnaires, est bien ce qui peut le mieux l’en dissuader.

Mais l’avertissement reste discret et la mort de l’ancien ministre n’est pas certaine : des bruits courent sur une attaque du convoi par la Résistance, d’autres disent que la Milice a assassiné son prisonnier. Cela aussi est dans la manière nazie, depuis l’incendie du Reichstag et la nuit des Longs couteaux : il faut qu’on devine suffisamment la violence du régime pour la redouter, mais on entend aussi permettre à Hitler de continuer à discourir sur ses bonnes intentions, son « humanité » et la noirceur de ses ennemis : il convient donc qu’on n’en sache pas trop, et que rien ne puisse être prouvé. Laissé à lui-même, Darnand aurait été moins subtil.

Avec Mandel, on franchit un échelon. C’est que Pétain de nouveau contrarie ses maîtres, en se refusant à condamner, sinon par la déploration rituelle de la violence, l’exécution de Philippe Henriot. Il pousse le manque de zèle, dans son message de condoléances à la veuve, jusqu’à mentionner sa foi catholique, sans un mot pour sa croyance, bien plus haut proclamée dans la dernière période, et cause de son martyre, en la victoire du Reich ! Or il serait important, pour semer le trouble et la division, que Vichy prononce au moins une condamnation solennelle des « lâches terroristes » qui ont tué ce patriote anticommuniste. Les miliciens se font colleurs d’affiches et un placard bien conçu proclame : « Il disait la vérité... Ils l’ont tué ! ». Une façon de présenter la Résistance comme une horde d’assassins qui ne veut pas qu’on dise qu’elle en est une. Contresigné d’une façon ou d’une autre par Pétain, le slogan aurait une autre portée. En revanche, le fait que le maréchal ne soit représenté aux obsèques, le 1er juillet, que par des membres subalternes de son cabinet, est une provocation de plus.

Le délai qui sépare ce décès et celui de Mandel suffirait à démontrer que le second meurtre n’est pas une simple vengeance à la suite du premier, mais bien, essentiellement, un message à l’intention de Pétain et de Laval. Du 28 juin au 7 juillet il s’écoule presque une décade, qui n’aurait pas été nécessaire s’il s’était agi simplement de livrer une victime à des tueurs. Il fallait laisser au maréchal le loisir de réagir... et de mériter, du point de vue de l’occupant, une correction sévère s’il restait inerte. Nous avons déjà rencontré cette figure trois ans plus tôt avec l’assassinat de Dormoy, dans une période où Pétain ignorait la demande allemande de condamner Mandel et Reynaud à un enfermement à vie dans une enceinte fortifiée.

Sans doute, en présence d’un désert documentaire, est-il malaisé d’affirmer que des nazis ont longuement prémédité ce meurtre. Ici, toutefois, le désert est parsemé de vestiges qui dessinent clairement les contours d’une manoeuvre hitlérienne en plusieurs temps : la disparition inquiétante de Zay, un ministre demi-juif de seconde zone un peu oublié, est suivie de la mort certaine et quasi-ouvertement criminelle de Mandel, un homme politique juif de plus de prestige et d’envergure, puis du meurtre annoncé, non consommé mais possible à tout moment, des deux plus gros poissons de la nasse, les anciens présidents du conseil Blum et Reynaud.

En faisant tomber Zay, puis Mandel, Hitler s’offrirait le luxe de compromettre Pétain, s’il ne rendait pas aussitôt son tablier devant ces crimes "français", qui montrent aux plus aveugles qu’il ne parvient plus à empêcher aucun acte ni à protéger aucune personne. Mais il ne peut pas démissionner car il a toutes raisons de penser que Hitler réagirait par la « livraison à la France » de Reynaud et de Blum, une « France » dominée sans partage, dans l’hypothèse de cette démission, par les miliciens... Puisque Laval a dit nettement à Abetz, au lendemain de la mort de Mandel, que cette livraison entraînerait son départ et celui du maréchal, ils demeurent à leurs postes du moment que Reynaud et Blum demeurent en Allemagne et ils sont fermement convaincus de les avoir sauvés.

Du reste, on amuse et on occupe ces deux prétendus dirigeants, au lendemain du meurtre de Mandel, par une nouvelle crise gouvernementale : les ministres Déat, Bichelonne, Brinon et Bonnard font tenir au maréchal le 10 juillet un manifeste, contresigné par le gotha de la collaboration parisienne, qui exige l’entrée en guerre de la France contre les envahisseurs anglo-saxons et une intensification considérable de la répression contre les résistants. Ces ultras assument le meurtre de Mandel, puisque celui d’Henriot, rappelé au début du texte, est présenté comme l’étincelle qui a mis le feu à leur poudre : à supposer que tous n’approuvent pas cette vengeance, du moins, en signant cela, ils la pardonnent. Et ils entendent poursuivre sur cette lancée. Ils retrouvent les accents de Benoist-Méchin (signataire du texte), qui disait en 1941 que la France n’était « pas digne » de fusiller Mandel ni Reynaud. Leur France, à présent, entend montrer qu’elle l’est devenue : ils réclament des

sanctions sévères allant jusqu’à la peine capitale à l’égard de tous ceux dont l’action encourage la guerre civile ou compromettent la position européenne de la France .

Ce manifeste aurait difficilement vu le jour sans un soutien, ou au moins un encouragement, d’Abetz ; Bickler, cet ami de Céline apprécié par Knipping comme un bon connaisseur de la politique française, ne doit pas non plus y être complètement étranger : ce mouvement d’humeur de ses meilleurs amis est donc aussi une façon, pour l’occupant, de souligner que leur venue au pouvoir ferait passer rapidement Reynaud et Blum de vie à trépas.

Dans le même temps, la Milice crée de toutes pièces une autre épreuve de force avec Pétain, en rebaptisant « Philippe Henriot » l’avenue de Vichy dédiée à Wilson, le président américain de la guerre précédente. La provocation a eu lieu dans la nuit du 7 au 8 juillet : elle est connue de Pétain et de son entourage en même temps que le meurtre de Mandel. Le conseil municipal s’indigne de ne pas avoir été consulté et parle de démissionner. Mais l’avenue retrouve rapidement son nom : encore une occasion pour le maréchal de se sentir utile, héroïque et même vaguement vainqueur .

Quant à Laval, il fait une grosse colère au conseil des ministres du 12 et fait rentrer dans le rang immédiatement Brinon, Bichelonne et Bonnard -Déat boudant régulièrement les réunions du conseil. Mais il n’a pu le faire qu’en se réclamant du soutien de Hitler et de tout son gouvernement :

Je n’ai contre moi que quelques fous, peu pressés d’aller se battre eux-mêmes. Mais je précise que je suis d’accord avec tous les dirigeants allemands .

Il est vrai que le départ de Laval et son remplacement par celui qui en cette occasion comme en d’autres brigue son poste, l’inénarrable amiral Platon, serait pour le Reich de la dernière maladresse : en fait de guerre de la France contre les Anglo-Saxons, cet ultime avatar gouvernemental faciliterait la levée en masse. Un peuple libéré de tout scrupule légaliste, de tout serment d’obéissance et de toute autorité administrative qui prétendrait interdirelalutte pour préserver la patrie, se dresserait pour accueillir ses libérateurs, après leur avoir dégagé lechemin en neutralisant, dans des régions entières, les maigres forces allemandes et leur appoint milicien qui, déjà squelettique, serait fortement tenté de se fondredans le paysage. L’empressement même de Brinon et consorts à cesser leurs critiques dès que Laval se réclame d’un soutien allemand montre bien qu’eux-mêmes sentent qu’ils n’en disposent pas. Ils ont servi d’instruments pour un coup de semonce, le Reich ayant bien l’intention d’utiliser encore, et jusqu’au bout, les services des deux principaux artisans de l’armistice de 1940 . Mais pour l’heure ils sont salis par les meurtres de Zay et de Mandel, Pétain surtout.

Car Hitler joue sur les personnalités des victimes : ce sont des Juifs (pour Zay, seulement "à moitié", mais, l’Action française aidant, tout le monde le dit juif), des "Juifs de nationalité française ayant rendu de grands services au pays", bref de ceux que Pétain se faisait fort de rendre intouchables, lui régnant, mais aussi des ministres avec lesquels il a eu maille à partir, ce qui fait qu’en ne réagissant pas à leur assassinat il paraît régler aussi des comptes personnels.

Sans même remonter au ministère Clemenceau et à la promotion de Foch aux dépens de Pétain, Mandel avait été le leader de la fraction du gouvernement défavorable à l’armistice, il avait humilié le maréchal en lui faisant rédiger et même recommencer une lettre d’excuses, lui avait servi de bouc émissaire pendant l’été de 1940 dans sa vindicte contre de Gaulle et, last but not least, avait été sa monnaie d’échange en 1941 dans l’affaire des gardes territoriaux, s’il faut en croire les télégrammes de mars puis de juin où l’ambassade allemande rend compte à Berlin que le gouvernement de Vichy est disposé à ce troc.

Quant à Zay il incarnait, par sa gestion remarquée du ministère de l’Education pendant plus de trois ans, les tares de l’école républicaine dont Pétain faisait inlassablement un facteur de la défaite, tandis que lui-même, lorsqu’en 1934 il avait quitté le ministère de la Guerre, s’était porté candidat à celui de l’Instruction publique, en prétendant aider, depuis ce fauteuil, à la restauration de l’esprit patriotique. Le contentieux personnel du maréchal avec Zay était moins notoire mais Abetz (ou d’autres mieux placés encore) avait fort bien pu le porter aux oreilles de son maître : en 1932, tenant conférence à Orléans, Pétain, qui venait tout juste de prendre sa retraite de généralissime, avait dénigré le régime parlementaire et le tout jeune député de la circonscription était sorti ostensiblement... provoquant une rétractation humiliante du très illustre maréchal le lendemain (c’est l’époque où l’armée fait ce qu’elle veut dans son domaine mais ne doit pas dire un mot de travers sur le régime).

On peut aussi lire dans son journal de captivité , à la date du 8 mai 1942 :

En 1929, le président de la République Doumergue, allant présider les fêtes du cinquième centenaire de la délivrance d’Orléans avec le président du conseil Raymond Poincaré, ce dernier pria le maréchal Pétain de les accompagner. Il eut du mal à le décider. Jeanne d’Arc n’intéressait pas Pétain, qui bougonna : ’Le moindre de mes poilus a fait cent fois plus...’ En réalité, les militaires n’aiment guère les civils qui gagnent des batailles. Il faut, pour les rallier à Jeanne d’Arc, que l’inspiration divine vienne guider sa stratégie.

Il y fallut surtout l’Occupation ! Avant elle, donc, Pétain dédaignait l’anglophobe Pucelle et il eût été fort malséant de le rappeler. Voilà une piste de recherche. Qui avait connu l’anecdote, qui s’en était gaussé ? Quant au journal de Zay, il pouvait être recopié au jour le jour par les policiers de la Sûreté pendant ses heures de promenade, et on se souvient que Hitler, à Vichy, avait de grandes oreilles.

Le 6 août 1944, deux semaines avant de quitter sa « capitale » par ordre des Allemands, Pétain écrit à Laval pour lui demander de mettre au pas Darnand, chef de la Milice et secrétaire d’Etat au Maintien de l’ordre. Ecrite alors que le front de Normandie craque et que la libération du pays s’annonce prochaine, cette lettre est visiblement destinée à couvrir son auteur, en dédouanant le régime qu’il a présidé pendant quatre ans des crimes les plus graves commis en son nom. Voici ce qu’il dit sur l’assassinat de Mandel :

Je citerai, pour clore cette énumération, l’assassinat par la Milice de M. Mandel et sans doute de M. Jean Zay ; sans préjuger de ce que pouvaient représenter ces hommes politiques, je m’associe à vous pour réprouver formellement une méthode que rien n’excuse .

Ces quelques lignes, ainsi que leur position (en avant-dernier point d’une énumération de crimes qui en comporte neuf), n’en sont que plus révélatrices de la tiédeur des sentiments qu’il portait à la victime. En associant, d’autre part, son nom avec celui de Jean Zay, il laisse entendre que l’antisémitisme, un péché dont, d’ordinaire, on absout Pétain, n’a pas été sans influence sur le choix, par Hitler, de ces deux victimes. Il devait sentir que, dans le fond, Pétain les jugeait un peu moins françaises que d’autres, et par suite, pour son nom et son régime, un peu moins déshonorantes : ce qui donnait tout son poids de chantage à leur exécution qui menaçait d’être suivie de celles de Blum (juif certes, mais assimilé, ancien président du gouvernement de la France et dépourvu de contentieux personnel avec Pétain) et de Reynaud. Il ose parler en se pinçant le nez, quasiment devant leurs tombes ouvertes, de « ce que représentaient » les deux victimes et, de leur meurtre, semble réprouver surtout la méthode ! Comme s’il voulait dire qu’une exécution en bonne et due forme après un procès rapide aurait eu sa faveur. La différence avec la réaction de Laval, destinataire de ces lignes et invoqué par l’auteur, qui dit « s’associer » à cette réaction, est édifiante : le chef du gouvernement n’avait pas eu besoin d’ordres pour convoquer Darnand, près d’un mois avant cette lettre, lui dire qu’il ne croyait pas un mot de la thèse de l’attaque de la voiture transportant Mandel par des maquisards, qu’il pensait que la disparition de Zay faisait craindre pour sa vie et qu’il lui interdisait d’accepter la livraison de Blum ou de Reynaud.

Une fois de plus, et alors même que la délivrance de la France par les armées alliées ne fait plus de doute, Pétain, sur ce dossier où l’antisémitisme s’entremêle avec la vanité, se distingue mal des ultras de son régime. C’est aussi le cas de son fidèle serviteur Xavier Vallat. L’ancien commissaire aux questions juives, qui est resté l’un des principaux dirigeants de la Légion des combattants et porte toujours très haut son catholicisme romain, a non seulement accepté de prendre à la radio la succession d’Henriot, mais l’auditeur a de quoi s’y tromper quand il entend, le 20 juillet, ce concentré de fanatisme chauvin qui n’aurait pas écorché la bouche d’un milicien :

Mandel est mort à peu près dans les conditions où a été tué, sur son ordre, un Français de vieille souche qui s’appelait Thierry de Ludre .

Voilà précisément qui permettrait d’écrire, si on appliquait le même mode de raisonnement, que Mandel est mort sur l’ordre de Pétain ! Car, en tant que ministre de l’Intérieur, il portait une responsabilité, fièrement assumée, dans l’arrestation de cet aristocrate et de ses collègues à la direction de Je suis partout, le 5 juin, en pleine offensive allemande ; il s’était même payé le luxe d’embarquer dans le même fourgon le petit-fils de Gobineau, le fondateur du racisme contemporain ! Mais nulle enquête n’a jamais pu lui imputer personnellement le meurtre, isolé, de Ludre par un garde mobile chargé de l’emmener pendant l’exode. Je suis partout lui-même, dès qu’au mois d’août il avait pu reparaître, s’était bien gardé d’étayer le dossier, préférant entretenir à coups d’injures générales et de calomnies floues la haine de son public contre l’ancien ministre, un Français d’une « souche » estimée plus récente. L’oraison funèbre de Vallat ne le cède en rien à celle, justement, de Je suis partout, publiée le 14 juillet. Son rédacteur n’hésite pas à prêter au ministre l’intention arrêtée de massacrer la rédaction entière (c’est sans doute par distraction qu’il avait omis de profiter de la confusion de l’exode pour régler d’un coup la question ?) :

(...) On redoutait tellement le Juif Mandel que peu de gens se risquaient, avant la guerre, à rien imprimer contre lui. Je suis partout s’honore d’être l’un des rares journaux qui eurent cette audace. (...) Si la guerre se fût prolongée, le Juif Mandel n’aurait pas hésité à nous faire fusiller jusqu’au dernier. (...)

Tel est l’homme que les puissances juives auraient voulu imposer de nouveau à la France.

Et qu’elles ne lui imposeront pas !

L’hebdomadaire, qui a eu comme on l’a dit la primeur de l’information, est mieux loti que Goebbels en personne. C’est en effet le 15 juillet que le ministre a connu la nouvelle. Il n’a donc pas été associé, en quoi que ce soit, à la préparation du crime. Mais il est assez au fait des moeurs du régime qu’il sert pour savoir que tout est en ordre... et reprocher à Abetz de se montrer moins satisfait que lui :

16 juillet.

(...) L’ancien ministre français de l’Intérieur juif, Mandel, a été abattu lors d’un transfert d’une prison parisienne vers une de province. Il avait été remis par nous à la Milice française. En chemin il a rencontré le destin qu’il méritait. Une petite crise gouvernementale française surgit à cette occasion. Laval se retourne, avons-nous appris par une écoute téléphonique, de la manière la plus dure contre Darnand, à qui il attribue la responsabilité de cette mort. Et quand bien même ce serait vrai, que Mandel, l’un des plus grands responsables de cette guerre, a été liquidé dans un coin ! Darnand se retranche derrière Abetz et Abetz cherche à botter en direction de Laval. Il est clair qu’il prend le vent et cherche à se créer un alibi dans l’autre camp. Mais cela ne lui réussira pas.

La piste, donc, mène à Berchtesgaden, et l’agent le plus probable de la transmission de l’ordre fatal -on fera semblant de livrer le prisonnier à Vichy, et on le fera tuer en route par des miliciens étroitement liés au SD- est évidemment Himmler, le dirigeant SS dont certains subordonnés ont dit à Reynaud comme à Blum qu’il s’occupait personnellement de leur cas. Ses agendas ont été utilisés plus haut pour dévoiler son rôle dans l’installation d’Oberg à Paris comme dans le massacre d’Oradour, et montrer que ses visites fréquentes à Hitler rendent le dictateur lui-même suspect d’avoir supervisé ces menées. Ils prouvent qu’en mai 1944 le rythme de ces visites ne se relâche pas : dans la période précédant immédiatement le télégramme du 30 mai qui décide du sort de Mandel, il visite Berchtesgaden le 22, le 26 et le 28.

Cependant, si d’innombrables raisons, dégagées tout au long de ce livre, montrent que les miliciens n’ont été dans cette affaire que des instruments, certaines données récentes incitent à examiner de plus près le comportement et la personnalité de Jean Mansuy.

Tout d’abord, bien qu’il soit nommé ainsi dans un grand nombre de publications et lors du procès de ses trois comparses, il ne s’agit pas de son vrai nom mais du plus connu de ses pseudonymes : les archives nous apprennent qu’il s’appelait Maurice Solnlen. Né en 1910, il a garni avec zèle son casier judiciaire : ce document porte qu’il a été proxénète, un peu, et escroc, beaucoup. Sa dernière condamnation, pour trafic de tickets de rationnement, a été prononcée à Versailles 12 mars 1943 . Des chaînons manquent, mais un tel parcours permet de penser qu’il aurait pu avoir alors le choix entre une peine assez lourde et un enrôlement au service de l’Allemagne. Depuis 1940 les occupants sont passés maîtres dans le recrutement de la pègre, leur plus illustre proie étant un pur produit du système répressif dit des « bagnes d’enfants », Henri Chamberlin alias Lafont, placé avec le policier véreux Bonny à la tête d’une officine surnommée « Carlingue » ou « Gestapo française » et installée rue Lauriston. Nous avons vu que le service d’ordre de la Milice en zone nord, à partir de son déménagement de juin 1944 dans une résidence autonome, marchait allègrement sur ses traces.

Le tireur dénoncé par ses complices passait pour avoir été tué au moment de la libération de Paris : tant qu’il n’y avait que ce triple témoignage, on pouvait supposer que ce décès avait incité les survivants à s’entendre pour charger le disparu. Le témoignage le plus précis sur sa mort n’était connu que de façon indirecte : il avait été recueilli par Me Favreau en 1969 auprès de Béatrice Bretty, qui le tenait de Roger Stéphane. D’après elle ce résistant, devenu l’un des principaux journalistes gaullistes de la Cinquième République, avait assisté à l’arrestation de Mansuy par les FFI à l’Hôtel de Ville, au moment où de Gaulle allait y arriver. Il ne serait pas venu là pour assassiner le Général mais plutôt pour se refaire une virginité en s’introduisant dans les rangs de la Résistance. Mais il avait été reconnu par un policier comme « l’assassin de Georges Mandel », puis, peu après son arrestation, exécuté d’une balle dans la tête par une personne venue de l’extérieur ; « peut-être un policier de la police régulière, on ne sait pas au juste » .

Le journal de Stéphane, publié par ses soins dans les années cinquante, ne faisait nulle mention de l’épisode, mais ses biographes Olivier Philipponnat et Patrick Lienhardt en ont publié en 2004 une version plus complète, propre à trancher bien des incertitudes . L’épisode a lieu non pas le 25 août, à l’occasion de la venue du Général et de son célèbre discours sur « Paris outragé », mais le 26, jour des épisodes non moins illustres du défilé de la victoire et de la cérémonie mouvementée à Notre-Dame. Nous apprenons tout d’abord, ce qu’aucun gaullologue n’avait relevé, qu’une seconde visite à l’Hôtel de Ville était prévue ce jour-là, et avait été annulée en raison du retard pris sur l’horaire. A l’heure où elle aurait dû avoir lieu, soit 16h, Roger Stéphane, chargé du service d’ordre à l’intérieur du bâtiment, faisait un discours en l’honneur des personnes qui avaient aidé les aviateurs alliés, dans la salle où devait parler de Gaulle, lorsqu’il fut brusquement avisé par un résistant que « deux gros messieurs » présents dans la foule étaient des tortionnaires auxquels il avait eu affaire lors d’une arrestation. Il les fait arrêter, les trouve porteurs de « deux gros colts » malgré l’interdiction explicite d’introduire des armes dans cette salle, et alerte un colonel du deuxième bureau qui vient les interroger. L’un d’eux est un certain Bouvier, et l’autre un « M. Mansuy, dit Cheval, le tueur de la Milice, un des meilleurs tireurs de France ».

Le soir, Solnlen tente de s’échapper à la faveur d’une coupure de courant. On le retrouve vite, mais pendant sa disparition, Stéphane entend le colonel murmurer : « Si Mansuy s’est évadé, cette fois il ne ratera pas le général de Gaulle ». Puis le prisonnier est longuement interrogé, après quoi, vers 4 heures du matin, un homme lâche une rafale de mitraillette dans sa direction, pour l’impressionner, croit le narrateur. Il « va pour voir sa peur », constate qu’il saigne et demande qu’on le soigne. Refus du colonel. Stéphane demande alors qu’on l’achève, et s’entend répondre qu’en raison des tortures qu’il a infligées Mansuy peut bien agoniser cinq minutes. Elles durent « un siècle », après quoi le colonel se décide à lui tirer une balle dans la nuque. Puis il revient vers Bouvier et lui demande si à présent il est décidé à parler... Preuve que les deux hommes ne lui ont, jusque là, pas dit grand-chose. Ce témoignage, qui clarifie les dernières heures de la vie de « Mansuy » n’est donc pas très loquace sur son rôle dans les événements du 7 juillet précédent . Il corrobore tout de même sérieusement les déclarations de Boero, suivant lesquelles il s’était porté volontaire pour tuer Mandel parce que c’était lui qui tirait le mieux, et avait été agréé par Frechou .

Ainsi, Mandel est tué par un baroudeur obsessionnel et quasiment suicidaire, qui prend d’énormes risques dans le frêle espoir d’accrocher aussi de Gaulle à son tableau de chasse. Dans cette sombre affaire, les deux bouts de la chaîne hiérarchique sont, finalement, les mieux éclairés : tout en haut, un soldat perdu dont l’antisémitisme est, en 1918 ou 1919, devenu le fanal sur la route d’une improbable revanche ; tout en bas, un truand à la gâchette facile qui, fanatisé par lui, s’est pris pour l’instrument du destin.

le 5 avril 2009



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