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Le Dernier des Hitler



Postface



POSTFACE

par François Delpla

David Gardner a une piètre idée des historiens, ces astronomes scrutant les étoiles qui trébuchent dans des puits ou, pour le citer exactement, ont tendance à « traiter de vies hors du commun et à leur attribuer des rôles préfabriqués dans un tableau d’ensemble ».

Il est vrai que, s’il n’a lu que les biographes de Hitler et juge de leurs méthodes à partir du traitement de son neveu, il a de quoi être sévère. Et c’est un biographe de Hitler qui vous le dit  ! Cependant mon diagnostic diffère. Ce n’est pas une profession qui est en cause, mais bien plus la façon dont l’humanité, ses hommes politiques et ses intellectuels, de toutes spécialités et de toutes orientations, a perçu le phénomène nazi, avant comme après sa disparition.

Hitler fut un être maléfique. On peut être d’accord avec cette proposition et personnellement j’y souscris. Faudrait-il pour autant abdiquer la rigueur et l’esprit de finesse ? Or les études sur le nazisme s’affranchissent volontiers de ces deux impératifs, et cela de deux façons : en se fiant à la parole du dictateur pourvu qu’on puisse tourner ses propos contre lui ; en étendant abusivement sa noirceur à ses proches, lors même qu’ils étaient dupes et non complices. Ainsi, puisqu’il dit que son neveu est « affreux  » et puisque c’est son neveu, l’affaire est entendue : les gènes de Hitler sont mauvais, ou tout au moins son milieu, c’est bien ce qu’on vous disait. La virginité (relative) du regard du journaliste, décidé à ouvrir grand les yeux et à ne pas juger trop vite, est à cet égard salubre et le dossier que David Gardner nous présente dans ce livre jette une lumière appréciable sur un point d’histoire délaissé ou maltraité.

Ce William Patrick Hitler dont il retrouve la famille après une enquête plaisamment décrite, qui mériterait de devenir un classique dans les écoles de journalisme, n’est pas présenté comme un petit saint, mais comme un homme fait de parties sombres et d’autres, plus lumineuses. Gardner lui rend justice moins en faisant de lui un être bon qu’en montrant qu’il a suivi une pente ascendante. Au lieu de le juger à partir de son nom, il montre au contraire que la comparaison avec le chef nazi est tout à son avantage : il a mené, au total, une vie modeste et honorable. Il a côtoyé des abîmes et ne s’y est pas perdu. On pouvait ressortir pur de l’enfer nazi, sans pour autant être un héros. La foi chrétienne a dû y aider, mais ce n’est que suggéré.

Tout à la fin de la quête, le 11 septembre 2001 voit la violence planétaire éclabousser sur son sol, pour la première fois, la puissance à laquelle deux guerres mondiales gagnées au loin avaient donné un sentiment d’invulnérabilité. Les Hitler américains cherchaient la tranquillité dans la banlieue de New York, ils sont servis ! Et ils réagissent comme les électeurs républicains qu’ils sont devenus  : plus que jamais patriotes, ils veulent moins que jamais entendre parler de racines qui évoquent des guerres entre leur pays et celui d’une grande partie de leurs ascendants paternels et maternels.

Cette histoire présente un autre lien avec l’actualité récente, c’est le cas de le dire : le camouflage de la famille a résisté à tous les limiers (sauf le discret John Toland - quelle performance fut la sienne ! - et ce mystérieux fanatique qui décida les Hitler à un déménagement nocturne) jusqu’à ce qu’Internet ait raison de leur clandestinité, en multipliant les fonctionnaires virtuels qui prodiguent aux enquêteurs, lorsqu’ils sollicitent les administrations, « beaucoup plus d’informations personnelles » que leurs collègues de chair.

L’auteur de ces lignes n’est pas de ceux qui estiment que les documents palpitants doivent être gardés sous le boisseau, le temps qu’un chercheur en ait tiré toute la moelle, surtout s’agissant d’un phénomène, le nazisme, qui continue de modeler nos vies et qui n’est encore, c’est le moins qu’on puisse dire, que très imparfaitement compris.

Il a donc accepté ce travail de traduction sans avoir le temps ou l’occasion d’interpréter les données nouvelles mises au jour par David Gardner, et de mesurer les ébranlements qu’elles pourront causer dans les notions jusqu’ici admises. Outre une enquête sur un roman familial, ce livre est un recueil de documents ouvrant des voies nouvelles à la recherche. À chaque chercheur, amateur ou professionnel, de s’y aventurer, et que le meilleur obtienne les plus grandes avancées ! Pour ma part, je vais seulement développer ici quelques points en résonance avec mon propre travail.

La principale découverte, la visite de Hitler à Liverpool en 1912-1913, longuement racontée par sa belle-soeur, n’en est pas complètement une, puisque l’Américain Robert Payne, spécialisé dans les biographies de célébrités, avait découvert cet épisode et l’avait raconté dans son livre sur Hitler en 1973, comme un chapitre nouveau et incontestable de son existence51. Beaucoup de ses successeurs, dont moi-même, n’en ont pas parlé. Certains par ignorance - ce fut au moins mon cas, d’autres sans doute par un scepticisme tellement profond qu’ils ne pensaient pas avoir à s’en justifier.

Mais il fut au moins une historienne universitaire, Brigitte Hamann, pour fonder son rejet. Elle dit, un peu vite, que les fiches de la police viennoise permettent à elles seules d’exclure un tel voyage, sans citer la moindre d’entre elles52. Hitler, ce parfait inconnu, était-il donc fiché jour après jour et, si non, quels étaient les intervalles ? J’ai donc pris mes propres renseignements auprès des archives municipales de Vienne53. Il en ressort que Hitler a été enregistré comme pensionnaire du foyer pour hommes, 20 Meldenmannstrasse, du 9 février au 21 juin 1910 puis du 26 juin 1910 au 24 mai 1913. Or, d’après l’archiviste, il est très inhabituel qu’un pensionnaire séjourne trois ans sans interruption dans un foyer et on ne peut exclure que des absences n’aient pas été notées, ni que des mentions aient été retirées, par exemple lorsque l’Autriche était aux mains des nazis, de 1938 à 1945. Il faut donc admettre que la preuve de la présence de Hitler à Vienne pendant les mois où sa belle-soeur écrit qu’elle l’a reçu à Liverpool n’a rien d’absolu... mais que ces archives ne prouvent pas non plus qu’il se soit absenté.

Ce qui complique la question, c’est que la source est assez impure. La famille de Brigid dit obstinément que ces mémoires dactylographiés sont un tissu de fables et David Gardner lui-même les prend avec des pincettes. Ils ont été, dit-il, sans doute écrits avec le concours de journalistes ou d’échotiers. À l’époque de ses conférences antihitlériennes, William Patrick n’hésitait pas à embellir ses récits, par exemple en prêtant aux dirigeants nazis d’imaginaires orgies. Un peu plus tard, il fut en contact avec l’OSS et notamment avec Walter Langer, qui rédigeait, sur la commande et dans le cadre des forces armées de son pays, un portrait psychologique du Führer où alternaient le meilleur et le pire - ce dernier notamment quand d’anciens nazis pétris de rancune comme Ernst Hanfstaengl et Otto Strasser avaient servi d’informateurs. Les Hitler, mère et fils, ont baigné dans ce milieu et, sous son influence, ont parfois déformé les événements qu’ils rapportaient, que ce soit dans les interviews, les conférences ou les mémoires. Cependant, si une thèse comme celle du meurtre d’une Geli enceinte des oeuvres d’un Juif, sur laquelle la personne qui signe « Brigid » brode à plaisir, était bien dans l’air du temps, on ne voit pas qui aurait eu intérêt à inventer le voyage innocent et pitoyable d’un Hitler désocialisé de 23 ans chez des parents de Liverpool. On ne voit pas non plus pourquoi une telle fantaisie, ciselée avec un grand luxe de détails, aurait été gardée sous le boisseau et finalement enfouie en un seul exemplaire au département des manuscrits de la bibliothèque de New York.

En revanche, le fait qu’elle soit restée aussi longtemps inaperçue s’explique à merveille par les processus majoritaires d’analyse et de jugement du nazisme que je présentais plus haut. Brigid et William Patrick sont avant tout victimes de leur nom. Comme ce sont des Hitler, ils sont du côté du mal et sont facilement taxés de de mensonge, de chantage ou de cupidité.

Oublions donc un instant ce nom : nous nous trouvons devant une jeune fille séduite et rapidement abandonnée avec un enfant en bas âge, qui apprend dix ans plus tard que le frère de son séducteur est devenu célèbre. Elle espère recevoir enfin une aide pour l’éducation d’un fils qui n’a encore qu’une douzaine d’années, voire quelque compensation pour ses années difficiles. L’ascension de la belle-famille se confirme avant que l’enfant ne soit adulte et il part à 18 ans faire la connaissance de son père et, si possible, de son oncle. C’est lui maintenant qui se sent responsable de sa mère et pendant dix ans, il va essayer de l’entretenir en obtenant de sa parenté chanceuse une fonction lucrative. Mais l’oncle est, lui, un calculateur cynique, et il comprend vite le parti qu’il peut tirer de la situation. Pour toutes sortes de raisons politiques et psychologiques, il n’aime pas que des parents s’épanchent sur son ancienne vie de famille, et il le fait rapidement savoir. Brigid et William Patrick sont informés sans ménagement, lors d’une scène de haute comédie54, qu’il faut avoir un boeuf sur la langue. Moyennant quoi on les tient en haleine, soufflant le chaud et le froid, laissant le jeune homme végéter dans des emplois mal payés, pensionnant quand même sa mère de temps à autre...

Cette entrée peu commune dans l’âge adulte a détourné William Patrick de l’apprentissage d’un métier - un handicap qu’il saura fort bien combler à partir de 1944. La situation aurait d’ailleurs pu se prolonger  : il faut remarquer que c’est Adolf qui siffle la fin de la partie, et que Rudolf Hess en donne une explication désarmante de sincérité, au moment de cette ultime entrevue, en disant à William Patrick : « Vous devriez bien comprendre que c’est ennuyeux pour le Führer d’avoir des parents anglais »55. L’entrevue est assez vaguement datée. Fin 1938, début 1939 ? En tout cas, c’est le 1er février 1939 que William Patrick, clandestinement, dit-il, mais on ne voit pas en quoi cela pouvait contrarier son oncle, quitte l’Allemagne. Un mois et demi avant que Hitler, par son coup de Prague, piétine les accords de Munich, provoquant frontalement le Premier ministre anglais Chamberlain, non pas tant parce qu’il a envahi la Tchécoslovaquie que parce qu’il l’a fait au nom de la théorie de « l’espace vital », alors que jusqu’à Munich, il s’était ingénié à se réclamer du « droit des peuples »56 : on comprend qu’il n’ait plus supporté d’avoir un parent britannique !

Les pauvres (c’est le cas de le dire !), les infortunés Hitler anglais sont alors des solliciteurs éconduits après dix années d’une cour assidue. On aimerait savoir si leur décision de s’exiler aux États- Unis suit ou précède la dégradation du climat international qui survient à partir du 17 mars, quand Chamberlain annonce son intention de faire la guerre en cas de nouvel empiétement allemand. C’est à quelques jours près, puisqu’ils arrivent à New York le 30 mars par le Normandie, ce qui suppose un déplacement préa- lable vers Le Havre (la traversée transatlantique dure alors quatre jours). Il apparaît qu’une invitation à faire des conférences est venue d’outre-Atlantique, ainsi qu’une place d’hôtesse pour Brigid : tout cela venait à point pour assurer la survie, alors que les huissiers commençaient à fondre sur le domicile de Highgate.

Le dossier montre que William Patrick a dû dire du mal de son oncle pour vivre, et que cela n’a pas amélioré sa réputation  : ce n’était décidément qu’un opportuniste, écrivent à la fois Walter Langer et plusieurs des journaux cités par Gardner, préfigurant la tradition historiographique d’après-guerre du « mouton noir ». Son annonce d’un prochain départ pour la guerre, alors que se fermaient les portes des armées britannique et canadienne, a aussi été tournée en mauvaise part. Il apparaît alors intelligent, capable, éloquent mais bien peu doué pour la manoeuvre, bien peu opportuniste justement. Tout ce qu’il dit se retourne contre lui, cependant que des stars d’Hollywood s’amusent un instant de cette bête curieuse.

C’est dans ce climat que tombe - dans quelques rares oreilles le scoop de la venue de Hitler en Angleterre en 1912. Brigid et son fils se sont sans doute tus auparavant (je me place toujours dans l’hypothèse que l’information est authentique) parce qu’ils ont compris (si Hitler ou quelque émissaire ne le leur a pas fait savoir explicitement) que la divulgation d’une information aussi contraire à Mein Kampf serait un casus belli. Mais une fois la rupture consommée, leur silence antérieur, alors qu’ils ont donné nombre d’interviews, pourrait leur être reproché. Tout de même, ils parlent  : dans les mémoires (que Gardner n’arrive pas à dater, même de manière large) et aussi dans des interrogatoires de services secrets. Le présent livre, cependant, ne fait référence qu’à l’un d’eux : c’est Brigid qui, à Washington, a parlé de cette visite importune de 1912 à un interrogateur peu avant d’en rédiger le récit dans ses mémoires57 (ce qui permet de dater, à défaut du 1942 ou 1943, les services secrets américains ne s’étant guère, avant ou après cette période, intéressés à Brigid ni à William Patrick). On peut citer, dans le même ordre d’idées, la référence à ce voyage dans le livre sur William Stephenson58. La source est peut-être bien la même, car William Patrick n’a jamais, à notre connaissance, parlé de ce voyage, et Brigid n’a pas dû être souvent interrogée. Stephenson avait sans doute accès, en tant que chef d’un service d’espionnage britannique en contact avec ses homologues américains, aux interrogatoires des sujets59 de Sa Majesté établis aux États- Unis.

Son unicité même plaide en faveur de l’authenticité du récit de Brigid. Lorsqu’elle se laisse aller à dire ou à insinuer que Hitler a tué Geli enceinte d’un Juif, ou qu’il a rompu avec sa soeur Angela en raison d’une intrigue entre elle et Göring, elle est dans l’air du temps, elle milite contre le nazisme en assaisonnant des griefs justes de péchés imaginaires comme la quasi-totalité des anti-nazis de l’époque, et elle exploite des préjugés qui traînent. En revanche, la rédaction par elle d’un récit détaillé, qu’on ne retrouve nulle part, sur un épisode qui n’a rien de criminel, ne peut guère s’expliquer que par une raison simple : il correspond à la vérité, fût-ce en défalquant quelques déformations mémorielles et, si un professionnel a aidé à la rédaction, quelques embellissements littéraires. La confrontation du contenu du texte à ce qu’on sait par ailleurs sur le comportement et les idées de Hitler à cette époque en offre une confirmation décisive.

Si ce récit prenait racine dans l’ambiance militante des années 30 ou militaire des années 40, on concevrait assez mal qu’il ne prête à Hitler aucun antisémitisme, ce qui est le cas. Ne voit-on pas d’ailleurs William Patrick, dès sa première rencon- tre avec son oncle, l’affronter à ce sujet - sur l’initiative du chef nazi - et en rendre compte aussitôt à sa mère ? Or Hitler a menti dans Mein Kampf en antidatant son antisémitisme : il se serait rallié à cette idéologie après une « dure lutte intérieure », quelque temps après son déménagement de Linz à Vienne, survenu après le décès de sa mère, au début de 1908. Même si la chronologie est imprécise, il cherche à donner l’impression que la cause était entendue vers 1910. En 1912, puisque déjà, d’après sa belle-soeur, il refaisait le monde en d’interminables monologues, il aurait dû injurier copieusement la « juiverie ». Mais précisément, c’était un mensonge... et il a été repéré fort tard. En vertu du principe rappelé plus haut, que les historiens et les autres observateurs ont longtemps eu tendance à croire Hitler sur parole quand il disait du mal de lui, ils ont tous, ou presque, daté son antisémitisme des premiers temps de son installation à Vienne, quasiment jusqu’à la fin du XXe siècle. L’argument est d’autant plus démonstratif que Brigid semble avoir connu les deux premières biographies de Hitler, et ne pas en être le moins du monde influencée sur ce point60.

Un autre trait à la fois criant de vérité et introuvable dans les lectures de Brigid, ou les rumeurs qu’elle pouvait entendre à l’époque du nazisme, est le comportement de Hitler avec elle-même. Il est cohérent avec la façon dont il traitait les femmes en général, c’est-à-dire fort timidement. Il recherchait sa compa- gnie davantage, dit-elle, que celle de son propre frère, mais elle ne paraît pas en avoir été gênée, tant, au cours de ces longues heures au logis en l’absence du mari, son comportement devait être chaste. C’est, comme dans le cas de l’antisémitisme, après la Première Guerre mondiale qu’il deviendra plus assuré et (un peu) plus entreprenant61. Mais il gardera son besoin d’auditoires féminins... dans lequel Brigid diagnostique non sans finesse un besoin de domination. Son comportement gentil et joueur avec l’enfant est également conforme à ce qu’on sait par ailleurs, mais cela, la propagande nazie l’avait largement fait connaître !

Une distorsion cependant : alors que Hitler, dans Mein Kampf, dit s’être détourné de sa vocation de peintre dès son premier échec, en 1907, aux beaux-arts de Vienne, et, sur le conseil d’un examinateur, avoir tourné ses ambitions vers l’architecture (ce que sa carrière ultérieure, et notamment sa collaboration avec Albert Speer, semble confirmer), il apparaît ici qu’en 1912, il songeait encore à la peinture, et disait à Brigid que la réflexion de l’examinateur était « un prétexte ». Une hypothèse, que des recherches ultérieures permettront peut-être de vérifier, serait que là aussi, il antidate un peu, dans son autobiographie, un processus, et qu’il se soit tourné vers l’architecture un peu plus tard, par exemple dans la période munichoise qui suivra presque immédiatement ce séjour anglais.

Un point sur lequel Hitler se ressemble déjà beaucoup mais que personne n’avait signalé aussi tôt, c’est son goût pour les cartes. Cette manie d’en étaler partout et de s’y plonger longuement est d’autant plus intéressante que, contrairement à Alois qui partage la même passion, sans doute par goût des voyages et intérêt pour les professions du tourisme, Adolf lui donne clairement une signification politique et même militaire : il s’agit de redéfinir la place de l’Allemagne dans le monde, et cela passe par l’invasion de la France, puis de l’Angleterre ! Adolf fait preuve d’un nationalisme fanfaron et ridicule, notamment lorsqu’il croit entendre à Liverpool l’hymne bavarois (encore un détail, soit dit en passant, que Brigid ou ses éventuels mentors pourraient difficilement inventer). Vue sous cet angle, son admiration pour l’Angleterre (à compléter par ses longues contemplations du trafic portuaire de Liverpool, dans le propos attribué à Stephenson) a un sens très clair : il l’aime comme un disciple aime un maître qu’il compte bien enterrer et dépasser.

Son goût pour la mécanique est plus connu mais, là encore, documenté de façon intéressante. Il en va de même pour l’astrologie... si ce n’est que dans les années 40, au moins, il ne paraît pas s’y être beaucoup adonné, alors qu’en 1912, il a l’air de vouer à cette pratique une passion juvénile.

Ce qui fait que ce témoignage sonne juste, c’est aussi qu’il ne cherche pas à être exhaustif. Brigid ne sait pas tout ce qu’a fait Hitler, elle raconte surtout ce dont elle se souvient le mieux, notamment ses soliloques pendant les longues heures de la cuisine et du ménage.

En faveur de l’authenticité plaide également le fait que le voyage ait été évoqué par l’entourage des Hitler dans leur retraite de Long Island, même s’il est curieux qu’Adolf ait un jour poussé jusqu’en Irlande et que Brigid ne l’ait pas su, ou en tout cas ne l’ait pas consigné dans son manuscrit. Quoi qu’il en soit, s’il s’était agi d’une invention destinée à embellir un pamphlet de guerre anti-allemand au début des années 40, on ne voit pas pourquoi l’histoire aurait été évoquée dans la famille.

Enfin, je tiens d’un ami commun que Jacques de Launay, un historien non universitaire récemment disparu, très érudit et très scrupuleux dans l’établissement des faits, a pris fort au sérieux ce texte et s’est mis en tête, pendant des années, d’en trouver une confirmation, en particulier dans les archives britanniques concernant le contrôle des étrangers. N’ayant pas trouvé cette pièce, il a préféré ne pas utiliser cette source, qu’il estimait fiable, cependant -indice qu’il n’avait pas trouvé non plus de trace de Hitler dans d’autres pays pendant cette période. Il ne semble pas avoir connu le travail de Gardner, qui aurait peut-être aidé à lever ses scrupules, en montrant que Brigid Hitler était une femme simple et directe, qui dans sa rage contre son beau-frère pouvait se laisser aller à reprendre des affirmations propagandistes de provenance douteuse, mais certainement pas à écrire, ou laisser écrire en son nom, cinq pages d’affabulations dont elle aurait été l’unique garante.

Pour vérifier l’authenticité d’un document, les spécialistes pratiquent ce qu’ils appellent la critique externe et la critique interne : le texte est-il compatible avec ce qu’on sait par ailleurs ? Est-il logique avec lui-même ? Dans les deux cas, le récit de Brigid sur le séjour de son beau-frère à Liverpool franchit l’épreuve haut la main.

Nous pouvons donc, en l’état actuel de la question, accorder à ce récit une forte probabilité d’authenticité, et il faut s’attendre, s’il est confirmé, à devoir réécrire l’histoire non seulement des errances d’Adolf Hitler avant 1914, mais de tous ses rapports avec l’Angleterre. Il suffit de songer que les navires dont il contemplait longuement les allées et venues, lorsqu’ils étaient militaires, dépendaient d’un premier Lord de l’Amirauté, nommé en 1911, qui s’appelait Winston Churchill.

Un autre pan de l’histoire reçoit un éclairage intéressant : la relation de Hitler avec Geli Raubal.

Tout d’abord, le prénom de cette nièce subit une évolution notable. Elle ne se prénommait pas Angela Maria mais Angelika, ce qui cadre mieux avec son diminutif. Cela dit, il est douteux que l’oncle soit à l’origine de ce raccourci et plus encore que les souvenirs d’enfance rapportés soient exacts. Car Hitler a quitté Linz quelque six mois avant la naissance d’Angelika, et n’a point revu sa famille, ni donné la moindre nouvelle, pendant toutes les années 1910, du moins s’il faut en croire sa sœur Paula, qui le voit débarquer avec surprise à Vienne en 1920 . A-t-il revu sans qu’elle le sache Angela, devenue veuve de Leo Raubal, sans ressources et en charge de trois enfants, en 1910, lorsque Geli avait deux ans ? C’eût été de manière fort épisodique, et on ne voit pas pourquoi elle l’aurait caché à Paula. En 1920, lorsqu’il se décide à faire signe à sa famille, Geli a 13 ans, n’est plus à l’âge des câlins du soir et demeure à Vienne tandis que Hitler est notoirement munichois. Nous prenons donc ici Geli en flagrant délit de pieuse reconstitution d’une vie familiale conformiste pour un célibataire longtemps solitaire qui brigue les suffrages du peuple. Quant aux causes de sa mort, si les bruits de grossesse et de meurtre sont sans fondement, c’est justement, désormais, au moyen d’un des documents d’accompagnement du manuscrit de Brigid qu’on pourra le mieux le démontrer. La lettre, malheureusement non datée, de William Patrick à sa mère qui raconte une journée de déambulation des deux cousins dans Berlin donne largement la parole à la jeune fille, et les documents de ce type sont rarissimes. Nous apprenons par exemple que sa vocation de cantatrice était solide... alors que l’historiographie l’avait traitée, elle aussi, comme une Hitler, lui inventant la même fainéantise qu’à William Patrick... et à Adolf . Là-dessus, l’auteur de ces lignes, qui est aussi celui du plus récent ouvrage sur les amours hitlériennes, mérite sa part de critique. La documentation, qui encore une fois donnait peu la parole à Geli, faisait surtout état de son désir de se marier, et ses cours de chant apparaissaient comme une fantaisie, presque aussi vite oubliée que la vocation médicale qui avait préludé à son installation à Munich en 1927. .

C’était d’ailleurs Hitler qui, peu après sa mort, avait déclaré qu’elle voulait aller à Vienne obtenir un diagnostic sur sa voix, dont elle doutait, et cela apparaissait comme une explication destinée à couper court aux questions. A présent nous pouvons dire qu’elle n’avait pas l’air de douter de sa voix, mais du consentement de son oncle à lui laisser apprendre un métier quelconque. Sa possessivité apparaît en pleine lumière. Le côté affectif des choses est moins bien éclairé. Geli pense qu’Adolf est « épris », mais elle ? Elle semble avoir une affection admirative et reconnaissante. C’est William Patrick qui dit que son professeur autrichien « demi-juif » pourrait susciter la jalousie de Hitler, ce n’est pas elle (contrairement à bien des rumeurs) qui a l’air d’en être amoureuse. Elle voudrait avant tout sortir, respirer - Hitler semble lui avoir brisé deux fois au moins des fiançailles, mais elle ne le dit pas au cousin anglais. La fin est pathétique et prémonitoire. Puisque William Patrick vient surtout l’été, on peut presque déduire de ces lignes que la promenade est d’assez peu antérieure au coup de feu de la nuit du 17 au 18 septembre 1931 :

Je lui ai demandé ce qu’elle voulait faire, et elle a dit : « aller à Vienne et étudier le chant ». Elle m’a dit que parfois elle songeait à s’échapper. Tout vaudrait mieux que d’être ligotée comme elle l’est. Elle était au bord des larmes ce soir et très bouleversée par tout cela.

Je ne savais que lui dire. Elle a une très belle voix, mais si Oncle Adolf s’y opposait, il lui serait bien difficile d’en tirer parti et bien sûr elle n’a pas d’argent à part ce qu’il lui donne. De toute façon, je pense que ça se présente mal.

Pour terminer ce rapide inventaire, mentionnons la lettre immédiatement antérieure de William Patrick à sa mère, qui raconte sa première entrevue avec son oncle. La conversation, qui date de 1930 environ - un moment où Hitler, candidat au pouvoir, met un frein à son antisémitisme public, porte sur les Juifs, puis sur les catholiques. Il est frappant de voir que la volonté d’éradication des seconds n’est pas moindre que celle des premiers, dont il est simplement dit qu’on va commencer par eux en raison de leur plus grande vulnérabilité. Ce document mérite une place de choix dans les méditations à venir sur la genèse et les raisons du génocide.

Le rejet par William Patrick de son nom après 1945 - alors qu’il a gagné, non seulement la guerre, mais la joute familiale- est assez bien expliqué par Gardner mais je souhaiterais ajouter un mot. Il faut prendre à mon avis au sérieux ses déclarations de 1937 (22 novembre) et 1938 (4 janvier) à la journaliste anglaise Constance Forbes : il dit dans le premier article que Hitler est son « idole » et qu’il juge le nazisme plus positivement que sa mère, puis dans le second, moins dithyrambique, qu’il est « d’accord avec les fondements » du national-socialisme. Il est alors tout bêtement dans la moyenne mondiale. Hitler est perçu comme un homme un peu brusque, dont les Allemands ont bien le droit de s’accommoder, non comme un agresseur très prochain et très brutal. Un fils de parents séparés (ce qui, en revanche, n’est pas encore très à la mode) en profite pour se rapprocher de son père sans négliger pour autant sa mère, et son ego est quelque peu flatté par la réussite familiale. Puis, lorsque Hitler jette le masque en mars 1939 (après une première fausse note, la « nuit de Cristal » antisémite du 9 novembre 1938, qui brisait délibérément l’image d’un gouvernement d’ordre), William Patrick est on ne peut mieux placé pour juger qu’il ne s’agit pas d’un accident, et qu’il est le neveu d’une franche canaille. Celui qui déchire l’accord de Munich n’est-il pas ce faussaire qui une dizaine d’années plus tôt faisait témoigner son propre frère qu’il n’était qu’un enfant trouvé, pour séparer William Patrick de sa lignée ? Devant la déception planétaire d’un nazisme qu’on avait cru assagi et qui se révèle décidément violent et incontrôlable, il est humain et normal que William Patrick aussi vire de bord, se mette à haïr son oncle et le crie sur les toits : il est alors sans aucun doute aussi sincère que quand il disait l’idolâtrer. Mais allez faire comprendre ces méandres après 1945 à une planète qui se laisse docilement persuader que Roosevelt était secrètement antinazi depuis 1933, que Churchill n’était pas aussi seul qu’il en avait l’air et que Pie XII était un grand résistant ! Autant garder tout cela pour soi, et développer un culte privé de l’Allemagne qui n’est pas la moindre surprise de cette enquête, ni la moins intéressante.

En définitive, le personnage le plus cohérent et le plus fin de cette histoire semble être Alexander Adolf. Tout en refusant de s’épancher, il dit à Gardner des choses justes et profondes. William Patrick était un homme remarquable, qui a commis des erreurs de jeunesse, et qui aurait été bien avisé, sur ses vieux jours, de tirer dans un livre le bilan de sa vie.

Il est intéressant aussi qu’il se désolidarise du « pacte des frères »... qui ne paraît pas avoir lié non plus de noeuds très serrés le défunt Howard, l’héritier le plus doué et le plus remuant. Puisque des membres de la famille non identifiés ont parlé de cet engagement de ne pas avoir d’enfants et qu’Alex juge possible que ses deux frères l’aient conclu, il doit bien exister quelque part, mais plus sous la forme d’un souhait, voire d’une malédiction, que d’un serment.

Cette terrible histoire de famille est une bonne métaphore du traitement du nazisme dans le monde qui lui a survécu. Elle se prolonge avec le succès médiocre, dans les pays anglo-saxons, du livre de Gardner, pourtant lancé à l’occasion d’une série télévisée. Probablement parce qu’on n’a pas trouvé d’historien pour garantir sa valeur (mais en a-t-on cherché ?). Cette aventure est une bonne fiction romanesque, comme en témoignent l’intérêt de Beryl Bainbridge et son audience, un bon divertissement télévisé, mais on a du mal à l’assumer comme une réalité historique qui continue de produire des ravages, par la faute d’un peu tout le monde. Qui pourrait trouver normal qu’une famille d’aujourd’hui se prive ainsi et d’ascendance, et de descendance ?

Le nom de Hitler est maudit alors que seule sa personne devrait l’être. C’est l’indice d’une maladie sociale et politique. Brisera-t-on un jour, in extremis, la malédiction en osant assumer l’histoire non seulement par la continuation de la lignée, mais par la réapparition du patronyme ?


61. Cf. Les Tentatrices..., op. cit., ch. 3.

60. Les deux principaux biographes de l’avant-guerre, Konrad Heiden et Rudolf Olden, tous deux farouchement anti-nazis (mentionnés dans les mémoires de Brigid, cf. supra, p. XXX), citent sans la moindre critique le récit de Mein Kampf, ainsi que, peu après la guerre, le premier biographe universitaire, Allan Bullock. Quelques-uns introduiront de légères nuances sur la foi du témoignage de Reinhold Hanisch, qui avait fait remarquer que Hitler avait alors des amis juifs. Mais Brigitte Hamann est la première, en 1996 (op. cit., p. 496-503), à dire fermement que, puisqu’il n’y avait pas de trace d’antisémitisme, il n’y en avait pas, et elle n’est pas suivie par tous : ainsi Ian Kershaw, qui reconnaît le fait, mais prétend à la fois que Hitler dissimulait et que, comme l’antisémitisme était très répandu, le sien ne se remarquait pas (op. cit., t. 1, p. 124-126). 58. Cf. supra, p. XXX92. 59. Ou anciens sujets, puisque Brigid ne semble pas avoir récupéré sa nationalité anglaise, perdue par son mariage, puis par son refus du divorce.

57. Cf. supra, p. XXX28. 55. C’est l’une des rares informations intéressantes sur la période d’avant-guerre que Gardner glane lors de ses visites aux proches de la famille : cf. supra, p. XXX. 56. Cf., du même auteur, Churchill et Hitler, à paraître.

54. Cf. supra, p. XXX. 52. Cf. Brigitte Hamann, Hitlers Wien, Munich, Piper, 1996, éd. Poche 1998, p. 282. Par ailleurs, Payne cite également - mais lui aussi avec une grande imprécision ! - les fichiers de la police viennoise et cela ne l’empêche pas d’estimer que ce voyage a bien eu lieu. Relevons que ni Payne, ni Hamann ne mettent en doute le fait que Brigid soit l’auteur du texte. 53. Échange de méls avec Erich Denk, décembre 2005. 51. Cf. Robert Payne, The Life and Death of Adolf Hitler, New York, Praeger, 1973, tr. fr. Hitler, Paris, Buchet-Chastel, 1974, p. 100-104.

le 26 avril 2009



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