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Débats

Une querelle très artificielle autour de Patrick Desbois




1 ) La découverte (interview de Patrick Desbois à Paris-Match par Dany Jucaud, 12 juin 2009)

En juin 2003, à Rawa-Ruska (surnommé avant la guerre « Rawa la juive » car 80 % de la population était juive), en Ukraine, on inaugure le mémorial du camp 325 où mon grand-père Claudius Desbois avait été déporté pendant la guerre. Dans des archives soviétiques concernant le site, j’ai découvert qu’on avait fusillé dans ce village des milliers de Juifs. En 1944, en effet, les commissions soviétiques ont fait une étude sur tout ce qui s’était passé dans chaque village, avec parfois même des dessins pour montrer où étaient les fosses.

Ce jour-là, une vieille dame se présente à moi. Elle m’explique qu’elle est la dernière Juive de Rawa-Ruska, qu’elle va déménager et, qu’après elle, il n’y aura plus de Juifs. Je lui demande si, par hasard, elle sait quelque chose sur les fosses. Elle n’est au courant de rien, me dit-elle, car elle ne vivait pas là pendant la guerre. L’adjoint du maire, Yaroslav, que je connais, a insisté ce matin-là pour que je le rejoigne à un repas de mariage. Au fond de la salle, une mère et ses jumeaux animent un orchestre. Lorsque l’un d’eux, Maxime, joue de l’accordéon, j’ai l’impression d’entendre des mélodies juives. Il s’approche de la table et je lui demande s’il est au courant de ce qui s’est passé pendant la guerre avec les Juifs. Il me dit qu’il est tombé récemment sur un très vieux livre racontant leur histoire et qu’il essaie, depuis, de retrouver tous les endroits où ils ont vécu.

Plus tard, le nouveau maire désire me voir. Je monte dans sa voiture. Nous roulons 5 kilomètres. Un panneau indique Borrove. Au détour d’un virage, je vois devant nous une centaine de personnes âgées appuyées sur des bâtons, emmitouflées dans de vieux manteaux, des bottes lacées avec de la ficelle et fourrées de journaux. Le maire se tourne vers moi : « On va à la fosse commune des derniers Juifs de Rawa-Ruska. » Je suis abasourdi. Nous arrivons dans une clairière, dans laquelle se dresse un monticule de terre de 1 mètre de hauteur sur 10 de longueur. « C’est là », me dit-il. Je reste sans voix.

Svetlana, ma traductrice, sort un petit livret que le maire lui a donné, et se met à lire les conclusions de la commission soviétique sur ce qui s’est passé à cet endroit. Soudain, un vieux monsieur se précipite sur moi. Il me raconte qu’il était avec sa mère, en train de garder les vaches, quand il a vu un Allemand tourner avec sa moto qui cherchait où il allait creuser la fosse. Le lendemain, dit-il, trois soldats sont arrivés avec des Juifs. Ils les ont forcés à creuser deux fosses sur fond de ­musique allemande diffusée par un gramophone. Une fois le travail terminé, les Allemands ont déposé des explosifs dans le sol et ont poussé les Juifs avant de les faire exploser. Une femme, un foulard serré autour de la tête, nous raconte entre deux sanglots que les nazis lui ont ordonné de grimper dans les arbres pour récupérer les lambeaux de corps afin de les cacher pour que les prochains ne les voient pas. Un autre raconte qu’il y avait tellement de sang qui coulait dans le village qu’ils avaient demandé aux enfants de le recouvrir de cendre. Je comprends ainsi que tous les sales travaux étaient donnés aux enfants. Un autre homme explique : comme les Allemands avaient peur que les villageois les empoisonnent avec de la nourriture, ils venaient avec leurs propres poulets et les faisaient griller autour des fosses. Les vieux témoins ont défilé comme ça pendant plus de trois heures, me racontant leur histoire. Dès le début de la guerre, les Allemands avaient établi une règle : une balle, un Juif. Je découvrirai plus tard, dans un no man’s land entre la Pologne et l’Ukraine, des fosses communes de plus de 15 000 personnes.



Documents en ligne sur la polémique

Départ de feu sur nonfiction.fr et refus de l’interactivité

Récidive un an plus tard dans Vingtième siècle

Une édition très surprenante de la Fabrique de l’histoire (27 mai 2009)

Un article du Monde propre à démentir sa réputation d’objectivité (daté du 19 juin 2009)

Un site tranquillement partial



L’escalade de mai 2009

Ce mois commence par l’article de Vingtième siècle, ainsi résumé par ses propres auteurs :

L’objet de cet article est moins le contenu d’un travail dont il convient de souligner les apports en dépit de quelques limites, que sa présentation dans le paysage médiatique, à bien des égards contestable. À la télévision, dans la presse, mais également dans le livre Porteur de mémoires, le père Desbois apparaît comme un justicier mémoriel, célébré pour avoir révélé une dimension de la Shoah présentée comme inconnue, en l’occurrence les fusillades massives dont ont été victimes les juifs soviétiques. En occultant plus de soixante années de débats publics, d’actions judiciaires et de recherches historiques sur les crimes commis en URSS par les Einsatzgruppen et d’autres unités allemandes impliquées dans la « Solution finale », cette rhétorique de la « révélation » constitue un exemple inquiétant de vulgarisation sensationnaliste.

Cet article filandreux et plein de redondances ne se présente donc absolument pas comme une charge contre la façon dont le père Desbois conduit ses enquêtes : tout au plus est-il indiqué que l’apport de son travail comporte "quelques limites" -une chose qu’on peut dire, et heureusement, de toute oeuvre ayant trait à l’histoire. Si certains d’entre nous ont pu parler d’une "histoire totale", cela n’a jamais été qu’un idéal !

Or l’émission La fabrique de l’histoire du 27 mai, qui se présente pourtant comme un prolongement de cet article, s’adonne d’un bout à l’autre à une critique acerbe, échevelée et sans nuances du travail de Desbois lui-même, bien plus que de sa médiatisation. Les témoins sont censés parler dans un climat de peur ; les questionnaires, qu’aucune connaissance d’autres sources n’aurait préparés, évitent, dit-on, les sujets délicats, et particulièrement l’antisémitisme qui, en ces mêmes contrées, avait conduit à des massacres de Juifs sans impulsion nazie dans les années 1920 ; les viols de femmes dénudées au bord des fosses auraient été monnaie courante et Desbois, devant eux, se voilerait la face. Pour finir, cet enquêteur n’aurait même pas raison lorsqu’il déclare avoir localisé de nombreux charniers inconnus. On en aurait connu préalablement "99%", dit sans que personne ne se récrie Jean Solchany, le seul des deux auteurs de l’article présent dans le studio. Mais les accusations qui précédent sont proférées par Alexandra Laignel-Lavastine, qui a participé voilà plusieurs années, pendant cinq semaines, au travail de terrain, et anime depuis le début de l’année universitaire un séminaire en Sorbonne sur la Shoah à l’est, dirigé par Edouard Husson et co-animé par Patrick Desbois.

Le patron de l’émission, Emmanuel Laurentin, répète après chaque tirade vengeresse d’Alexandra L-L qu’il n’a pas dépendu de lui que ce procès ait lieu en l’absence de l’accusé : il était invité, avait accepté et s’était récemment décommandé.



Juin 2009 : la retraite en bon ordre

A ce jour (24 juin), un certain nombre de textes sont parus sur papier ou sur écran, pour traiter des conséquences de l’émission de France-Culture. AUCUN (à part une sobre mise au point d’Edouard Husson, le 7 juin) ne répercute AUCUNE des accusations tranchées que cette séance radiophonique avait substituées au confus procès antérieur de la "médiatisation". Plus question de viols ni de censure à leur égard, de non-préparation des séances par des lectures ou d’une ouverture de portes déjà ouvertes dans 99% des cas. Aurait-on rêvé ?

Lorsqu’un procès a multiplié les griefs imaginaires, le repli, même élastique, de l’accusation s’accompagne dans les sociétés civilisées d’un mot de regret ou d’excuse. On le cherchera vainement ici. La métaphore militaire qui vient à l’esprit serait plutôt celle du rétablissement : on se réinstalle à la hâte sur une autre ligne et on fait feu de toutes ses pièces. C’est le cas de l’article de Thomas Wieder dans le Monde du 19 juin (paru le 18, hélas pour les mânes du Général ! mais de Gaulle n’avait pas dû être enchanté non plus que l’acte fondateur de sa geste, londonien de surcroît, coïncidât avec l’anniversaire de Waterloo...), qui redonne longuement la parole à Alexandra L-L, lui permettant de présenter ses calomnies sous une forme moins immédiatement ahurissante. A présent le père Desbois serait seulement un enfant prodigue, qui gaspillerait beaucoup d’argent à ne pas poser les bonnes questions -notamment celle de l’antisémitisme préexistant à l’arrivée des nazis. "N’importe quel journaliste sait qu’on peut, une fois que la confiance s’est établie, poser aux gens des questions plus délicates en fin d’entretien". Il faudra peut-être encore un peu de temps à cette personne pour comprendre la différence entre l’histoire et le journalisme, comme entre un questionnaire individuel et une entreprise au long cours de mise au jour de la vérité dans une société tout entière, répartie sur quatre républiques ex-soviétiques petites et grandes, sans compter la Pologne ni les Etats baltes.

Tout dernièrement, le dimanche 21 juin, la fête de la musique a été marquée par un nouveau couac, dont il faut souhaiter qu’il ne présage pas un été pourri. Le site Idée@jour, longuement obséquieux le 8 juin envers Alexandra Laignel-Lavastine, croit devoir se fendre enfin d’un article intitulé "Edouard Husson", beaucoup plus court et débordant de venin, comme il se doit, dans la queue. A partir d’un communiqué de la présidence de Paris IV annonçant l’ouverture aux chercheurs des archives sur la "Shoah par balles" pour le 15 octobre, l’anonyme auteur présente l’affaire comme une négociation entre patronat et grévistes, et l’ouverture des archives comme un premier recul patronal... ce qui permet de reformuler les autres griefs, toujours en les édulcorant sans le dire, alors qu’ils restent dépourvus du moindre fondement, quant à l’attitude du père Desbois s’entend :

Reste que si l’on assiste à la fin d’une rétention des documents par le père Desbois et son association Yahad-In Unum (« Ensemble » en hébreu comme en latin), d’autres critiques ne sont pas estompées, comme son manque de rigueur scientifique, sa volonté sur le terrain de ne pas trop stigmatiser l’antisémitisme de la population ukrainienne, ou encore la médiatisation jugée excessive de ses recherches.

Il est instructif d’essayer de lire, en inversant les reproches, ce que souhaite le rédacteur : qu’on emploie un ton inquisitorial lorsqu’on interroge une population qui a eu affaire aux nazis ? que les auteurs d’une recherche fassent assaut de modestie auprès des médias, pour obtenir qu’on en parle le moins possible ?

Certes, beaucoup de ces proses exsudent un anticléricalisme déplacé. Mais devant de telles injonctions on a envie de dire : le prêcheur n’est pas celui qu’on pense !

Ces remous ont été indûment rapprochés de deux affaires récentes, dites "Pétré-Grenouilleau" et "Gouguenheim".

Dans les deux cas il y avait vraiment un débat entre des thèses (spécificité de la traite négrière vers l’Amérique par rapport aux autres formes d’esclavage ? Caractère réel ou légendaire de la transmission de l’hellénisme en Occident via le monde arabe ?) et une occasion, pour les honnêtes gens des deux camps comme pour les esprits non alignés, d’affiner leurs idées.

Ici, non. Tout est brouillé par des médias tels le Monde, la Fabrique de l’histoire ou le site Idée@jour, qui semblent n’avoir d’autre devise que : "Calomniez, il en restera toujours quelque chose".

débat sur ce site

et sur Mediapart

Un site censure la présente contestation de manière comiquement voyante.



8 juillet : la mise au point de Serge Klarsfeld

En page "Débats" du Monde. Dernières lignes :

Les travaux de l’équipe du Père Desbois suivent une méthode originale et rigoureuse : enquête archivistique dans les documents soviétiques et allemands et dans les études historiques antérieures, enregistrement de l’histoire orale sur le terrain grâce à une enquête de proximité, recherche balistique et archéologique. Toutes ces données sont traitées et rassemblées afin que les chercheurs puissent y accéder dans le cadre de recherches universitaires et, si besoin est, les soumettre à leur esprit critique. Il faut souligner qu’il ne s’agit pas pour le Père Desbois de mener une enquête pour rechercher qui parmi les témoins ou leurs parents aurait participé aux crimes ou en aurait pu en tirer profit. Pareille démarche menée par lui ou par tout autre aurait aussitôt mis fin à l’initiative.

Les détracteurs du Père Desbois acceptent difficilement qu’en quelques années seulement il ait acquis une véritable renommée internationale. Il la mérite pour avoir surmonté dans cette aventure historienne de très grandes difficultés matérielles, intellectuelles, diplomatiques, financières et même physiques et pour avoir rendu visible et compréhensible pour le plus grand nombre un gigantesque crime qui n’était que comptabilisé et sommairement décrit dans des ouvrages à diffusion restreinte. La foi qui le guide a peut-être plus d’exigence historique que le professionnalisme de beaucoup d’historiens.

texte intégral

Ce texte ne m’inspire qu’une critique : il ne met pas assez en évidence le caractère extrêmement minoritaire de la récente contestation, tant dans le milieu des historiens que dans celui des journalistes.

le 25 juin 2009



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