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Mort de Mandel : la Milice hors de cause



(car quelques-uns de ses membres, triés par l’Allemand, lui ont obéi dans la phase ultime)



La Milice et le meurtre des époux Basch

Chapitre 13 du livre Qui a tué Georges Mandel ? (L’Archipel, 2008)

Mandel : la Milice coupable ?

Si Jean Zay est tombé sous les balles de miliciens qui se faisaient passer pour des maquisards, c’est une équipe réellement envoyée par la Résistance qui pénètre au domicile, étrangement peu gardé, de Philippe Henriot, dans la nuit du 27 au 28 juin, et qui l’abat de plusieurs balles avant de s’enfuir. Mandel était depuis mai 1943 le compagnon d’infortune de Léon Blum, dont les lettres récemment publiées donnent quelques détails émouvants . Ne voulant pas le compromettre, il ne le nomme jamais et ne pouvant l’appeler camarade, il le désigne par l’expression « le compagnon ». Pour Noël il lui a offert des bas bien chauds.

Le 4 juillet 1944, Mandel, qui avait appris l’assassinat d’Henriot et écrit dans son journal qu’il lui faisait une « très mauvaise impression », est emmené par la Gestapo, à la suite d’un ordre qui aurait été donné au téléphone par Himmler en personne . Il ne se fait, d’après Blum, aucune illusion sur son sort :

Nous avions aussitôt pressenti qu’aux mânes d’Henriot des victimes seraient offertes par Darnand et ses miliciens et que Georges Mandel ou moi, peut-être tous les deux ensemble, devions logiquement faire les frais de l’holocauste. Le malheureux Georges Mandel est parti seul. Nous l’avons aidé à préparer son bagage et à entasser frileusement ses couvertures pour le voyage en avion qu’on lui annonçait. Nous l’avons emmené jusqu’à la porte de la palissade barbelée qui nous séparait du reste du monde. Il ne se faisait pas la plus légère illusion sur le destin qui l’attendait et l’observateur le plus attentif n’aurait pas relevé la moindre altération dans les gestes de ses mains, dans sa démarche, dans son langage, dans les intonations de sa voix. Jamais nous ne l’avions vu plus calme, plus posé, plus lucide .

Amené en France, il est retenu dans un local de la Gestapo puis incarcéré à la Santé pour quelques heures, le 7. Le directeur livre à Paul Coblentz au lendemain de la guerre des anecdotes qui passent parfois pour un peu trop belles, mais qui s’adaptent parfaitement aux documents sur sa captivité à Chazeron, Pellevoisin et Vals exhumés dans cet ouvrage. Mandel commence par s’inquiéter d’un médecin et d’un dentiste. Comme le directeur doit pour cela remplir quelques formalités, Mandel clame avec son éternelle ironie : « Jusqu’au bout, la foorme, la foorme sera respectée ! ». Voilà qui confirme le jugement de Léon Blum sur sa lucidité : il sait déjà qu’on y est, au bout. D’autant qu’il ajoute : « Tant que je serai dans vos murs, on ne me tuera sans doute pas. Mais je ne crois pas qu’on me laissera longtemps sous votre protection... » .

Lorsque les miliciens viennent le chercher, il prend congé du directeur en ces termes : « Mourir n’est rien. Ce qui est triste, c’est de mourir avant d’avoir vu la libération de son pays et la restauration de la République. ». On lui dit qu’on l’emmène vers le château des Brosses, une propriété de la Milice située près de Vichy et comportant une prison. Lors d’une halte en forêt de Fontainebleau, motivée par une fausse panne de moteur, le prisonnier est invité à se dégourdir les jambes et un milicien lui tire dans le dos avec son pistolet-mitrailleur, avant de l’achever de deux balles, puis d’arroser la voiture d’une rafale pour faire croire à une embuscade [1]. La nouvelle du décès se répand rapidement et Mandel est inhumé quelques jours plus tard, en petit comité, au cimetière de Versailles. Les membres du « service de sécurité de la Milice en zone nord » qui forment le commando se nomment Boero, Neroni, Lambert, Frechou, Vermont, Templé et Mansuy. C’est le dernier nommé qui est censé avoir tiré. C’est Frechou qui commandait le groupe... à un détail près qui sera exposé un peu plus loin.

Si le déroulement des meurtres de Zay et de Mandel est assez bien connu, c’est que la République a au moins rendu cet hommage à ses serviteurs, de rechercher avec zèle leurs bourreaux et de leur intenter des procès soigneusement instruits. Le chef du commando qui a tué Zay se nomme Develle, et il sauve sa tête ; contrairement à Boero et à Neroni, jugés pour le meurtre de Mandel aux côtés de Lambert, qui est condamné pour sa part à vingt ans de prison. Cependant ces assises, comme celles de Nuremberg et tous les procès d’après guerre, ont montré de façon éclatante et, à certains égards, désolante, que les buts de la justice ne sont pas ceux de l’histoire. Les magistrats cherchaient à établir des charges incontestables contre les prévenus physiquement présents, plus, beaucoup plus, qu’à saisir l’enchaînement des faits et à dégager leurs causes profondes. Il s’agissait de savoir si les actes reprochés avaient bien été commis, s’ils l’avaient été avec préméditation et si certaines circonstances pouvaient atténuer leur gravité.

La préméditation a été fort bien établie dans les deux cas, et rien n’a subsisté de la version, invoquée dans l’un et l’autre, d’une attaque de la Résistance contre un transport de prisonnier. Ces meurtres ont-ils été commis sur ordre ? La réponse, là encore, est affirmative mais, l’engagement dans la Milice étant volontaire et son activité notoirement assassine, l’ordre n’atténue guère la responsabilité et la question n’est pas approfondie : il est implicitement entendu que Darnand a ordonné ces crimes mais c’est là une vérité générale, qu’on ne s’est pas soucié d’étayer. Darnand et Laval sont prestement exécutés en octobre 1945 alors que les poursuites concernant les actes commis sous leur responsabilité ne font que commencer, tout comme le sera plus tard Saddam Hussein à l’issue du premier de ses huit procès, avec le manque d’égards le plus complet pour les victimes comme pour la vérité. Lors de la libération de l’Europe, certes, il importait d’aller vite, afin de ne pas éterniser, entre les citoyens, les sujets de vengeance ; il n’en reste pas moins qu’une justice attentive à sauvegarder les preuves aurait dû conserver précieusement en vie un Laval ou un Darnand jusqu’à l’épuisement des procédures contre leurs subordonnés français et leurs donneurs d’ordres allemands. Au reste, ni l’assassinat de Mandel ni celui de Zay ne figurent nommément dans l’acte d’accusation ou dans le jugement du chef de la Milice , et on ne cherche pas à savoir, sinon lors de quelques escarmouches des procès Abetz ou Knochen, quels ordres ont pu être donnés à Darnand par ses supérieurs germaniques.

Réputée avoir réclamé Mandel pour venger Henriot, la Milice aurait aussi, dit-on, immolé des proies bien à elles. Dans ce domaine l’historiographie ne relève que deux épisodes, datant respectivement du 28 et du 29 juin. L’un a lieu à Mâcon, l’autre à Rilleux-la-Pape. Ce dernier, dont le protagoniste milicien était Paul Touvier, a été longuement évoqué en 1994, lors de son tardif procès. C’est lui-même qui avait attiré l’attention sur cet acte (le meurtre de sept Juifs choisis comme tels dans une prison, avec une étiquette sur chaque cadavre signalant cette appartenance), dans un souci d’auto-absolution, car il prétendait qu’un officier allemand lui avait réclamé cent exécutions et se vantait, en conséquence, d’avoir sauvé quatre-vingt-treize personnes. Les assises n’ont pu ni confirmer, ni démentir cette commande. Mais de toute manière l’affaire avait été peu ébruitée, et ne saurait donc rentrer dans la catégorie des meurtres spectaculaires destinés à intimider la Résistance par le truchement de la presse .

Il n’en va peut-être pas tout à fait de même à Mâcon. Cette équipée sanglante, qui voit, pendant une après-midi, un petit groupe abattre des notables de gauche soupçonnés d’être des résistants, a été récemment étudiée en détail. Il en résulte qu’à la suite d’un coup de fil du préfet à Vichy, tout s’est arrêté vers 17h... et que les deux principaux tueurs ont été eux-mêmes arrêtés, après une intervention des autorités « françaises », tant politiques que miliciennes. Le chef départemental de la Milice, Clavier, se voit intimer l’ordre de cesser le massacre par son chef régional, Victor de Bourmont, successeur de Lécussan . Le soir, il est accueilli dans une prison lyonnaise par Touvier... lequel va commettre, le lendemain, l’acte qu’on a dit. Un tel déchaînement milicien quelques heures après l’annonce du décès d’Henriot, en un seul point du territoire, a quelque chose d’étrange, de même que son arrêt immédiat lorsque Vichy est informé. Il y a là comme un coup de semonce, destiné à faire comprendre aux autorités de cette capitale que la mort d’Henriot ouvre un nouveau chapitre.

Quant à Georges Mandel, le plus intéressant, dans la genèse de son assassinat -au demeurant caché jusqu’au 14 juillet, jour où il est annoncé à la radio et dans l’hebdomadaire Je suis partout, en avance d’un jour sur les quotidiens !-, c’est qu’il avait été présenté aux autorités vichyssoises comme le premier d’une trilogie : en effet Abetz avait déclaré à Laval, à l’occasion des obsèques d’Henriot, que l’Allemagne allait « rendre à la France » Mandel, Blum et Reynaud.

Le récit suivant de Laval, prononcé peu avant son exécution, apparaît sincère, sinon convaincant :

(...) J’ai appris en même temps son assassinat [celui de Mandel] et le fait qu’on l’avait ramené en France ; j’ai aussitôt déclaré que je considérais cet acte comme une abomination. On a retrouvé sur Mandel son carnet de notes. Le jour de l’assassinat de Philippe Henriot, il écrivait que cet événement lui causait l’impression la plus désagréable. Peut-être pressentait-il qu’il y aurait des représailles. Il savait que le sang appelle le sang. (...). Cela, je l’ai dit cent fois aux Allemands. Et aux Français je peux crier que je n’ai pas de sang sur les mains. On me dira : « Après l’assassinat de Mandel, vous pouviez partir. » Bien sûr, je pouvais partir. Je pouvais même partir avant. Les occasions n’ont pas manqué. Et il y en a qui n’auraient pas demandé mieux que de prendre ma place. Mais si j’étais parti, Blum et Reynaud ne seraient pas vivants à l’heure qu’il est. Et combien d’autres !

En même temps qu’il fait ces confidences à l’un de ses avocats, Laval prépare par écrit sa défense et il plaide ainsi son innocence dans la mort de Mandel :

J’avais un jour été mis au courant par l’ambassadeur d’Allemagne de la décision prise par son gouvernement de remettre aux autorités françaises MM. Paul Reynaud, Léon Blum et Georges Mandel, pour qu’ils soient fusillés à titre de représailles contre la condamnation à mort de l’amiral Derrien par le Conseil de guerre d’Alger. J’avais énergiquement protesté et j’avais spontanément repoussé cette proposition aussi injuste qu’odieuse du gouvernement allemand. (...) je décidai de faire informer le comité d’Alger par le gouvernement espagnol de la communication que j’avais reçue et de la réponse négative que j’avais faite.

Je vis M. de Lequerica, ambassadeur d’Espagne, et je lui remis une note qu’il accepta de faire porter à la connaissance du comité d’Alger. J’informai M. Abetz de ma démarche (...) .

Laval prétend avoir, dès le 1er juillet, « énergiquement protesté ». Ce passage est sans doute le moins sincère des deux citations : il semble qu’il n’ait pas souhaité prendre Abetz de front et lui ait simplement répondu « ce n’est pas un cadeau à me faire » ou « quel joli cadeau vous me faites là ». L’une des versions est rapportée par Abetz, l’autre par Brinon . Elles sont plus conformes à la manière de Laval quand une demande allemande le contrarie. On peut lui accorder qu’il a compris tout de suite qu’on voulait le compromettre dans le meurtre, au nom du « maintien de l’ordre », des trois anciens ministres, mais il n’a, une fois encore, pas mesuré l’indigence de ses moyens et le fait que Hitler allait jouer de l’ambiguïté de sa réaction pour frapper comme la foudre.

Ensuite, il n’aurait plus entendu parler de rien jusqu’à un coup de téléphone de Brinon, le 8 au matin, soit le lendemain du meurtre, ce qui est plausible. Un témoignage indique qu’il a alors téléphoné à Abetz et que celui-ci avait l’air de tomber des nues, ce qui est également crédible.

Un milicien joue un rôle clé dans le meurtre de Mandel : Max Knipping, le représentant en zone nord du secrétariat d’Etat au Maintien de l’ordre. Voici le télex qu’il expédie le lendemain, dans l’après-midi, à l’adresse du cabinet de Darnand :

Chef

Ce matin j’ai parlé par fil direct chez de Brinon au président [Laval]. Il m’a demandé comment s’était passé l’accident d’hier que vous connaissez. Je lui ai répondu que je n’avais pas encore beaucoup de précisions mais qu’une enquête sérieuse était en cours. J’ai promis au président d’envoyer ce soir par valise un compte rendu. L’enquête est menée par Peletier . Je l’attends avec un premier rapport succinct.

Quelle a été la réaction du Chef [Darnand] devant cette nouvelle ? Il a dit qu’il serait gêné dans sa politique avec le président mais il n’a pas manifesté trop de mauvaise humeur. Le président veut élever une protestation officielle auprès du gouvernement allemand pour avoir fait livraison sans l’accord du président. Ce matin j’ai eu la visite du Dr Schmidt qui est venu me dire que toute la SS nous appuierait en cas de difficulté avec le président, dites cela au Chef. J’ai trouvé ici une atmosphère assez lourde. Le Chef a subi successivement les remontrances du Maréchal et du président pour l’ensemble de sa politique et particulièrement pour les exactions de la Milice. C’est naturel. Mais je crois que l’action de la Milice est nécessaire dans sa forme actuelle peut-être avec un peu plus de doigté mais dans le fond je suis personnellement d’accord avec le rôle qu’elle a entrepris. De Brinon est d’accord avec nous et estime notre action indispensable. Gaucher [François Gaucher, délégué général de la Milice en zone nord] qui est à côté de moi pense que ce que vous nous dites sera utile pour notre conférence qui va commencer dans un instant. Mon opinion est que tout en étant loyaux au gouvernement il faut que nous représentions l’élément révolutionnaire qui le pousse à faire ce qu’il ne fait pas par tempérament et qui depuis trois ans nous a conduits dans l’impasse où nous nous trouvons. Ne pas agir dans l’affaire d’hier aurait eu pour conséquence de nous faire perdre entièrement la confiance des SS.

Ce texte est souvent interprété comme un compte rendu téléphonique, dû au seul Knipping, à l’adresse du secrétariat d’Etat au Maintien de l’ordre. Or plusieurs passages sont, dans ce cas, incompréhensibles, de même que le mode de transmission. Plus logique est la version que donne Knipping lui-même à un interrogateur, le 13 mai 1947, même si elle n’est pas entièrement convaincante :

Pour autant que je puisse reconstituer l’objet de ce document télescripté, il m’est apparu qu’il s’agit d’une conversation entre Clémoz ex-directeur du Cabinet du “maintien de l’Ordre“ à Vichy, Gaucher, chef de la Milice de la zone Nord et moi-même. L’objet de la conversation paraît se rapporter à l’assassinat de M. Mandel.

En ce qui concerne le premier paragraphe, c’est moi-même qui ai transmis ces informations à Clémoz.

Dans le second, je pose la question à Clémoz pour connaître la réponse de Darnand. Clémoz me répond que le “Chef“ (Darnand) serait gêné dans sa politique avec le président (Laval). A partir de “Ce matin, j’ai eu la visite du Dr Schmidt“, cette phrase n’est plus de moi. Elle pourrait être attribuée à Gaucher, sans toutefois que je puisse l’affirmer. Je précise que je tutoyais Clémoz, or, à la fin de la phrase, il est dit “ Dites cela au “Chef““, ce qui prouve que ce n’est pas moi. Quant à la phrase : “J’ai trouvé ici, une atmosphère assez lourde“, il s’agit de paroles prononcées par Clémoz ce jusqu’à Stop.

A “de Brinon est d’accord..“, il s’agit de la réponse de Paris que j’aurais pu prononcer. Dans la phrase où il est dit “Gaucher est à côté de moi“, on remarque à nouveau le vouvoiement. Ce n’est donc pas moi qui parle, ni Gaucher. Il pourrait s’agir de Gallet, sans toutefois, être affirmatif .

Knipping avoue donc la paternité du premier paragraphe, et c’est le plus important pour notre quête. Car on le voit mal se donner, aux yeux de son chef Darnand, le ridicule d’attendre un rapport pour exposer les détails du guet-apens, s’il l’a organisé et si ce chef a toutes raisons de le penser : si c’est lui qui a fixé au commandant de l’expédition, Frechou, la mission meurtrière, c’est à lui que Frechou avait à rendre compte. On peut, de même, innocenter Gaucher : si Knipping, qui est à ses côtés, dit qu’il ordonne une enquête, c’est qu’il a interrogé Gaucher et que celui-ci lui a dit ne rien savoir. Au reste, toutes ces personnes se sont portées volontaires pour servir sous un commandement allemand : si l’une d’entre elles avait reçu un ordre de l’occupant elle n’aurait aucune raison de le cacher aux autres ; les contacts avec Schmidt, l’adjoint de Knochen, et le fait qu’il s’est engagé à couvrir les tueurs, sont d’ailleurs évoqués très librement . On peut en déduire que ni Knipping ni Gaucher n’ont été clairement avisés de la finalité assassine de l’expédition.

Voyons maintenant un texte postérieur d’un an, et d’un usage plus délicat, le procès-verbal de l’interrogatoire de Knipping, par un juge d’instruction parisien, le 14 juillet 1945. Il commence par déclarer qu’au début de juillet 1944 Knochen l’a informé de l’intention du gouvernement allemand de rendre à la France Mandel, Blum et Reynaud (nommés dans cet ordre ) ; il en parle à Laval et le trouve déjà au courant, sans doute par Abetz. Le chef du gouvernement répond qu’il n’est pas d’accord pour cette livraison. Knipping enchaîne :

Quelques jours plus tard, alors que Darnand et Laval étaient repartis à Vichy, Knochen me fit appeler à nouveau et me déclara que M. Mandel était à Paris et que remise allait nous en être faite sans tarder. Je répondis à Knochen que je ne pouvais rien faire sans l’accord de M. Laval. Je tentai vainement d’entrer en communications avec Vichy, mais toutes les lignes étaient coupées. Knochen s’impatienta et me dit qu’il n’avait pas à attendre la décision de M. Laval, mais qu’il nous sommait de reprendre M. Mandel. Je me mis alors en rapport avec M. Baillet qui fut contrarié d’avoir à héberger un hôte aussi important mais, informé que nous ne pouvions pas refuser, il m’indiqua la prison de la Santé qui lui paraissait la plus qualifiée pour écrouer M. Mandel. Il s’entendit avec Knochen pour fixer l’heure à laquelle la remise serait faite. A peine écroué à la Santé, M. Mandel suscita des difficultés au directeur de la prison en exigeant un régime spécial. M. Baillet m’alerta téléphoniquement et me fit part de ses appréhensions de voir M. Mandel s’évader avec des complicités intérieures. Après un entretien verbal avec lui, nous sommes tombés d’accord pour transférer M. Mandel, le jour même, au camp d’internement de Vichy (Château des Brosses) afin que le Gouvernement puisse prendre lui-même ses responsabilités. M. Baillet, à nouveau, m’exprima ses craintes d’évasion pendant le transfert. Je lui offris alors de recourir à la Milice, ce qu’il accepta d’enthousiasme. Je priai Gaucher et Bassompierre de faire le nécessaire pour assurer le transfert et, le jour même M. Mandel fut emmené par une équipe milicienne en civil. Je me rendis à la Santé vers 15h.30 ; le convoi était déjà prêt à partir. Il ne restait plus qu’à signer la levée d’écrou ; M. Baillet me demanda si j’acceptais de signer sur le livre de la prison. Sans arrière pensée, j’apposai ma signature sur la levée d’écrou et aussitôt, le départ eut lieu .

Cet interrogatoire se ressent du moment où il est recueilli. Ainsi, Baillet, lourdement chargé, ne risque plus rien puisqu’il a été exécuté quelques jours plus tôt. Gaucher et Bassompierre, eux, sont en train de gagner, qui l’Espagne, qui l’Afrique, et Knipping peut les croire en sûreté. Il semble surtout que l’interrogé, qui cherche à sauver sa tête et se montre fort coopératif, prenne grand soin de ne pas attribuer d’intention meurtrière aux SS, et de réduire toute l’affaire à un crime français dans lequel l’Allemagne n’aurait joué que le rôle du tentateur. Sans doute calcule-t-il, comme Lécussan au sujet des époux Basch, que le délit d’ « entente avec l’ennemi », s’agissant de l’assassinat d’un Français appelé, s’il avait survécu, aux plus hautes destinées en cette conjoncture de la Libération, serait du plus mauvais effet sur ses juges ; mieux vaut présenter ce décès comme une bavure mal éclaircie lors d’un transfert entre deux prisons françaises. Notons aussi, au détriment du pittoresque, que les miliciens ne portent pas leurs habituels uniformes bleu nuit mais sont en civil. Le rôle de Baillet est ici essentiel, puisque Knochen paraît n’avoir eu d’autre objectif que de se débarrasser de Mandel dans une prison française et que c’est le directeur de l’Administration pénitentiaire, affolé comme un enfant par les revendications médicales de Mandel, qui aurait tenu à en décharger sur l’heure son subordonné de la Santé, puis aurait exigé une escorte milicienne.

La suite confirme que Knipping est loin de dire tout ce qu’il sait :

Le soir même, j’apprenais par l’Intendant de Police de Versailles que M. Mandel avait été assassiné et que son corps avait été ramené à l’intendance. Avant que M. Laval m’en donna (sic) l’ordre téléphoniquement (par la ligne directe de M.de Brinon qui fut rétablie la première) j’avais ordonné à la police de Versailles et à la Milice de faire une enquête sérieuse pour savoir comment le drame s’était passé. Les évènements militaires se précipitèrent de telle sorte que je n’ai jamais pu avoir le moindre procès-verbal m’éclairant sur la manière dont M. Mandel avait été assassiné. J’ignore ce que ses assassins qui ont, je crois, été fusillés ont déclaré avant de mourir. J’ignore également qui a pu leur donner l’ordre d’exécuter M. Mandel, mais j’affirme avec énergie que je suis étranger à ce crime.

En prétendant qu’il avait ordonné aussitôt une enquête, non seulement à la Milice, mais à la police de Versailles, Knipping s’arroge le mérite du commissaire Brimborgne, qui avait traité les miliciens venus raconter « l’embuscade » comme des suspects presque ordinaires (il les laisse repartir libres, mais vérifie leurs dires en envoyant le corps à la médecine légale et le véhicule aux experts)... et il brode joliment, par rapport au télex du lendemain des faits. On remarquera le prétexte cousu de fil blanc, mais propre à impressionner un juge d’instruction peu féru de chronologie militaire, des événements qui se précipitent et gênent les enquêtes. Le 7 juillet aucune menace ne pesait sur la région parisienne et, la libération de la capitale devait encore se faire attendre jusqu’au 25 août : aucune inertie bureaucratique ne saurait justifier l’inexistence d’un rapport que Laval avait demandé d’urgence... et que Knipping lui-même aurait pris l’initiative de commander à la nouvelle du crime. N’avait-il pas de surcroît annoncé, dans la conversation téléphonique du 8 juillet, l’imminence d’un pré-rapport ? La justice est prise ici en flagrant délit de laxisme devant une dissimulation ou une destruction de preuves.

La piste se poursuit le 3 janvier 1947, lorsque Knipping est interrogé au sujet de Bassompierre, qui a finalement été arrêté à Naples sur un bateau en partance, grâce à une inspection de routine de la police italienne. Emu peut-être par la déveine de son ami, il en perd un peu plus la mémoire, y compris sur ses propres déclarations. Il déclare ne plus se souvenir s’il a eu au bout du fil Gaucher ou Bassompierre et ajoute :

Les chefs de la milice désignèrent une équipe choisie parmi le service de sécurité dont les membres avaient reçu le titre “d’inspecteurs“. C’étaient eux qui étaient chargés par Darnand des opérations de police, et ils opéraient en civil. Ainsi que je l’ai déjà déclaré, j’ai la conviction profonde que M. Mandel a été assassiné spontanément par l’équipe chargée de le conduire à Vichy, et ce qui renforce ma conviction c’est que personne parmi ceux qui ont été condamnés pour avoir pris part à cet assassinat n’a essayé de se couvrir ou d’atténuer sa responsabilité en déclarant qu’il avait reçu l’ordre de X. ou Y. Je connais suffisamment Bassompierre pour savoir qu’il n’est pas homme à ordonner de sang froid l’assassinat de quelqu’un .

Voilà donc que surgit dans toute sa pureté la théorie des miliciens de base agissant seuls. En un an et demi on est passé de « J’ignore (...) qui a pu leur donner l’ordre d’exécuter M. Mandel » à « j’ai la conviction profonde que M. Mandel a été assassiné spontanément par l’équipe chargée de le conduire » ! Et Knipping renchérit encore le 13 mai suivant, lors de sa déposition déjà mentionnée sur le texte transmis par téléscripteur au lendemain des faits :

Dans le dernier paragraphe, où il est dit :“Mon opinion est que tout en étant ...“, ces paroles ont pu être prononcées par Gaucher, et on pourrait peut être lui impliquer également la fin de la phrase où il est dit : “Ne pas agir dans l’affaire d’hier aurait eu pour conséquence de nous faire perdre entièrement la confiance des S.S.“.

En voici la raison : J’ai, pour ma part, la conviction que Gaucher n’a pas donné l’ordre à ses miliciens d’assassiner M. Mandel. Il était très ennuyé de cette affaire et craignait des remontrances sévères de la part de Darnand. En inventant la couverture des S.S. il savait qu’il diminuerait la mauvaise humeur de Darnand qui donnait à cette époque toute sa confiance aux S.S.

« En inventant la couverture des SS » ! Ces lignes, peu éclairantes sur l’événement de juillet 1944, sont fort explicites sur le système de défense peu à peu mis au point par les miliciens, avec la complicité active ou naïve de leurs interrogateurs. Cachez ces Allemands que je ne saurais voir ! Car s’il est fou d’assassiner sans en référer à quiconque, et sans l’excuse d’une tentative d’évasion, un captif de marque dont on a la garde, il le serait plus encore de mentir, pour couper court aux remontrances du chef de la Milice, en inventant un ordre allemand. Car Darnand était un familier de la direction SS en France et non seulement il pouvait vérifier dans l’instant l’assertion, mais il risquait de la déclarer d’emblée irrecevable, car contraire à ce qu’il savait, lui, des dispositions d’Oberg et de Knochen. S’ils avaient été hostiles à l’exécution de Mandel, bien entendu. Il faut donc croire qu’ils ne l’étaient pas.

Décidément, la Milice n’était qu’un instrument, en général et dans ce cas précis. Si on peut à la rigueur concevoir en théorie qu’elle ait fait du meurtre de Philippe Henriot une affaire française et tenu à le venger elle-même, cela aurait dû se traduire par une demande de livraison du prisonnier adressée au gouvernement allemand, et des dirigeants comme Darnand ou Knipping auraient nécessairement suivi l’affaire de près. Aucun document ne vient à l’appui de ces hypothèses. Reste à mettre au jour les rouages de la décision et de l’exécution germaniques.

chapitre 15 (solution de l’énigme)

le 21 septembre 2009

[1] Boero affirmera plus tard qu’il a été surpris lorsque Mansuy s’est mis à tirer, lui a demandé s’il était fou et s’est entendu répondre : « Des deux côtés ils sont d’accord, ce n’est pas toi qui commandes ! » (cité par Favreau, Bertrand, op. cit., p. 478). Les deux voitures gagnent ensuite Versailles, afin de faire endosser la version de l’embuscade par un intendant de police milicien nommé Anquetin, en prétendant que le décès a eu lieu en forêt de Rambouillet. Cependant, le commissaire de l’endroit, nommé Brimborgne, entend donner, comme beaucoup de policiers de zone nord, des leçons de professionnalisme et de déontologie à la Milice : il fait saisir le véhicule et autopsier le corps. Ce récit a été fait par Me Favreau (op. cit., p. 477-78) sur la base des débats du procès de Boero, Neroni et Lambert, au cours duquel fut évoqué la rapport d’autopsie. Il convient de préciser que les interrogatoires de police des trois accusés font tous ressortir que Mansuy avait tiré une première rafale de profil, par-dessus le toit de la voiture, puis une seconde dans le dos du prisonnier tombé à terre. Peut-être s’étaient-ils concertés sur une même version propre à faire penser à une impulsion subite du milicien, énervé par le calme et la crânerie de ce « Juif » dont les idées étaient en passe de triompher, plutôt qu’à une exécution froidement préméditée et méthodiquement menée ; le tir de profil était-il jugé un peu moins lâche que dans le dos ? (cf. les procès-verbaux d’interrogatoire de Boero et Lambert, le 28 septembre 1944, et de Neroni, le lendemain, AN Z / 6778.) Le procès a lieu le 25 octobre. Les trois accusés sont acquittés du meurtre de Mandel mais reconnus coupables d’intelligence avec l’ennemi. Neroni et Boero sont exécutés le 28 novembre au fort de Montrouge.



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