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Hitler prend le pouvoir... de déclencher une guerre



premier article de François Delpla dans le nouveau magazine Histoire(s) de la dernière guerre (1/9/2009)



Le site du magazine

PDF - 1.8 Mo
L’article tel qu’il est paru

Les responsabilités de l’Allemagne nazie [dans le déclenchement de la Seconde Guerre mondiale] (1918-1938)

L’Allemagne, en 1918, est vaincue... et elle est la première à le savoir. Guillaume II a défié le monde en lançant ses armées dans deux directions à la fois, en 1914. Il espérait remporter d’un côté, celui de la France, une victoire expéditive, pour s’occuper ensuite à loisir de la Russie. Ayant échoué de très peu grâce au « miracle de la Marne », le pays a dû subir pendant quatre ans une guerre d’usure pour laquelle il n’était ni fait ni préparé et qui a été très durement ressentie par les civils. La défection russe, en 1917, a certes compliqué les affaires du camp adverse et rouvert une perspective de victoire, mais très brièvement. En tentant d’affamer l’Angleterre par une guerre sous-marine étendue aux neutres, dont les Etats-Unis, Berlin n’avait réussi qu’à provoquer l’entrée en guerre de ces derniers et ils avaient irrésistiblement fait pencher la balance, à partir du milieu de 1918.

D’un tel effort, couronné d’insuccès, un pays se remet difficilement, et il est sans exemple qu’aucun soit jamais revenu à la charge au bout de deux décennies. Imagine-t-on la France ci-devant napoléonienne repartir en guerre contre l’Europe en 1836 ? L’Angleterre monter une nouvelle expédition dès 1474 contre la France de Charles VII ? La Grèce coalisée contre la Macédoine, à supposer que le roi Philippe n’ait pas été assassiné et que l’épopée d’Alexandre n’ait pas eu lieu, 21 ans après la désastreuse bataille de Chéronée, en 338 av. J-C ? L’Allemagne est trop nettement vaincue peut-être, et le fait que son redressement rapide soit inconcevable va sans doute le favoriser. Le traité de Versailles l’épargne largement, tout en l’humiliant bêtement, car c’est d’une France dominatrice qu’on craint alors la résurgence, surtout à Londres, maintenant que l’obstacle allemand ne se dresse plus devant elle. La peur distillée par Lénine fait le reste : une Allemagne capitaliste puissante semble indispensable pour endiguer la révolution russe, dont un désespoir germanique trop profond favoriserait au contraire, craint-on, la contagion. De ce fait, cette Allemagne, à l’instar par exemple du Japon d’après 1945, a de belles cartes à jouer sur le terrain économique, tout comme avant 1914, et on peut espérer qu’elle n’aura pas la folie de relancer une tentative d’expansion territoriale qui a si mal fini. Au reste on a créé, pour veiller au grain, une Société des Nations qui a certes, avec le recul, démontré son impuissance, notamment à cause d’un mauvais fonctionnement de son directoire franco-anglais, mais justement : en cas de regain de l’agressivité germanique, l’instrument existait pour y faire face en commun dès le temps de paix et, si guerre il y avait, pour redonner rapidement une leçon à l’Allemagne. Si rien de tout cela n’a fonctionné, on le doit très largement à un homme.

La marche vers le pouvoir

Au commencement, on trouve l’ambiance bavaroise d’après guerre. Le grand Etat du sud sert de réceptacle aux vaincus revanchards qui sont aussi des contre-révolutionnaires vainqueurs. Soit qu’ils aient participé à l’écrasement en deux temps de la gauche bavaroise, par l’assassinat du modéré Kurt Eisner en janvier 1919 puis par la liquidation d’une éphémère république communiste fin avril, soit que, regroupés dans des « corps francs », ils soient allés faire le coup de feu dans les régions baltiques pour contenir le plus à l’est possible la révolution russe. L’antisémitisme, sans être constant ni systématique, est fréquent dans ces milieux. Le mouvement « völkisch », déjà puissant avant 1914, mêle au nationalisme le racisme biologique, qui amène à voir chez les Juifs -peu nombreux en Allemagne mais souvent influents- un corps étranger, plus ou moins responsable de la défaite. On accueille avec une crédulité intéressée les « Protocoles des sages de Sion », un faux antisémite russe, concocté à la fin du siècle précédent dans les officines du tsar, et réactivé par les adversaires d’une révolution dont beaucoup de dirigeants sont juifs. Ce texte, importé et traduit fin 1919 par des réfugiés baltes parmi lesquels se distingue Alfred Rosenberg , montre les Juifs en train de fomenter un complot pour dominer le monde. Sa traduction allemande va essaimer rapidement dans le monde anglo-saxon, et le milliardaire américain Henry Ford, connu pour ses méthodes de production avant-gardistes, va pendant quelques années s’extasier sur ce plat réchauffé, dans des journaux et dans des livres.

Adolf Hitler émerge lentement au sein de cette nébuleuse. C’est d’abord un homme de parole, dans tous les sens du terme. Un orateur inspiré d’une trentaine d’années qui fanatise les foules, toutes classes confondues, mais aussi un idéaliste assez naïf qui pense canaliser une grande partie des Allemands vers une revanche rapide sous un chef déjà connu tel que le général Ludendorff , dont il ne serait que « le tambour ». Et le voilà qui court les putschs : celui de Kapp, en 1920, est l’occasion de son premier voyage à Berlin en compagnie de son mentor intellectuel Dietrich Eckart , mais il arrive après la bataille. Plus sérieuse à tous égards est la tentative de Munich, en 1923, sur fond d’effondrement du mark et d’occupation militaire française dans la Ruhr. Les révoltés proclament la sécession du grand Etat du Sud, non point pour recréer la Bavière indépendante d’avant 1870 mais pour faire basculer toute l’Allemagne dans un régime musclé, revanchard, antidémocratique et mettant au pas Berlin, cette capitale rouge et décadente. Mais Hitler est alors irrémédiablement déçu par Ludendorff, incohérent, et la bourgeoisie bavaroise, pusillanime. Il pense mourir à la tête des manifestants du 9 novembre, au centre d’un Munich dégrisé après le triomphe apparent de l’insurrection la veille, et espère que son cadavre servira de terreau.

Mais il survit miraculeusement à la fusillade où son principal lieutenant, Göring , est grièvement blessé, et se croit, après un moment de profond découragement, distingué par la « Providence » pour être non plus le tambour, mais bien le chef, d’un pouvoir sans partage qui reprendra l’affaire à zéro, pour la mener implacablement à son terme. Son procès, médiatisé surtout en raison de la présence de l’accusé Ludendorff, est l’occasion pour l’orateur de prendre son essor national même si, au terme de son année de prison, la plupart des ministres de l’Intérieur des Länder croient malin de l’interdire de parole pendant quelques années. Il en profite pour soigner l’écrit, que ce soit dans les deux tomes de Mein Kampf (1925 et 1927) ou dans la vie interne de son parti « nazi » alors refondé. La doctrine se précise, la stratégie également. On va jouer le jeu électoral sans s’interdire l’action illégale, menée principalement par les milices SA qui provoquent leurs concurrentes de gauche. Le patronat, approché, commence à financer l’entreprise, d’une façon d’abord modeste et très minoritaire. Un échec électoral aux législatives de 1928 (2,6% des voix) paraît sonner le glas du mouvement tout en consolidant la république dite de Weimar, qui apparaît de moins en moins comme un régime étranger imposé par la défaite. Mais Hitler, déployant des prodiges de foi et de sang-froid, exploite habilement la question des réparations de guerre dues principalement à la France, en vertu du traité de Versailles et au nom d’une analyse fort discutable qui rendait l’Allemagne entièrement responsable du déclenchement de la guerre, en 1914. Un plan « Dawes », adopté d’un commun accord en 1924 pour sortir du chaos financier, imposait à l’Allemagne des paiements diminués mais encore assez lourds. Il arrive à échéance en 1929 et une commission internationale accouche d’un « plan Young », aux annuités plus faibles mais courant jusqu’aux années 1980. Le gouvernement allemand penchant pour l’acceptation, les nazis exigent et obtiennent un référendum qui les remet en selle et leur permet de nouer une première alliance avec une partie de la droite, même si le « oui » (au rejet du plan) ne rassemble que 20% des suffrages.

Ce scrutin a opportunément servi de tremplin pour celui de 1930, qui fait suite à une dissolution du Reichstag motivée par des raisons qui ne dépayseront pas le lecteur d’aujourd’hui : la crise de 1929, d’emblée très sévère en Allemagne, voit le parti socialiste, qui gouvernait depuis 1928, déchiré entre ceux qui ne veulent pas entamer le niveau de vie ouvrier et les « réalistes » qui, au nom des « sacrifices nécessaires », sont prêts à gouverner avec une partie de la droite -la surenchère communiste, aujourd’hui estompée, compliquant fort les choses. Hitler apparaît dès ce moment expert dans l’utilisation du communisme, autochtone ou étranger, comme un épouvantail, propre à pousser les riches vers ses bras protecteurs et à discréditer la démocratie, accusée de favoriser le marxisme, cette « peste juive ». Toujours est-il que son parti cause au monde une première stupéfaction, en grimpant d’un coup à 18% des voix.

Ce résultat, bien éloigné encore de la majorité, suffit cependant pour paralyser le parlement. Les nazis et les communistes (dont le score électoral est de 10%) étant considérés comme infréquentables, les socialistes ne peuvent plus gouverner faute d’alliance et il ne reste qu’à confier le pouvoir au Zentrum, le parti catholique, ancêtre de la démocratie chrétienne. Il ne trouvera jamais de majorité et vivra sous la menace constante d’une censure du SPD en raison de ses mesures « antisociales ». Le chancelier, Brüning, prend la détestable habitude de gouverner par décrets-lois au nom de l’article 48 de la constitution, prévu pour les cas de péril national plutôt que de bisbille parlementaire. Ce qui, contrairement à une idée reçue, permettrait quand même au Reichstag de le renverser, puisque ces décrets peuvent être désavoués après coup, mais personne ne s’y risque. La démocratie est donc violée allègrement et quotidiennement, trois ans avant son décès proprement dit.

Hitler noue alors une alliance assez souple avec le politicien milliardaire Hugenberg, qui dirige à la fois un parti de droite (le DNVB ) et un empire médiatique. L’année 1932 est décisive : la droite classique en général et Brüning en particulier montrent d’emblée leur faiblesse en présentant à l’élection présidentielle, pour un mandat de 7 ans, le maréchal Hindenburg, devenu après la guerre un leader de droite peu imaginatif, âgé de 82 ans et président sortant. Du coup, le candidat Hitler, qui se présente à une élection pour la première fois, séduit par sa jeunesse et son dynamisme beaucoup d’électeurs de droite, rassurés par la présence à ses côtés de Hugenberg. Et comme les socialistes, au nom du « moindre mal », votent Hindenburg dès le premier tour, les nazis ont beau jeu de se présenter comme les champions d’une droite pure de toute contamination « marxiste ». Hitler est certes battu mais, au second tour (dont l’existence même est un désastre pour Hindenburg, soutenu par les deux tiers des forces parlementaires), il gagne encore des voix et recueille 37% du total.

Il prend alors un risque : pour stabiliser la situation politique par la formation, enfin, d’une majorité, il faudrait que les nazis acceptent d’entrer au gouvernement... surtout après la dissolution de la Chambre qui a vu leur parti, en juillet, confirmer son score de 37%. Le nouveau chancelier, Franz von Papen , propose alors la vice-chancellerie à Hitler, qui refuse au risque de mécontenter une partie de ses électeurs et de ses militants. Voilà qui semble se confirmer lorsque Papen provoque une nouvelle dissolution. Les nazis « tombent » alors (en novembre 1932) à 34% et, nonobstant ce chiffre encore énorme, bien des observateurs à travers le monde prédisent un écroulement aussi rapide que celui d’un château de cartes. Le jeu des ambitions fait le reste : l’homme fort, derrière le falot Papen, était Kurt von Schleicher, général et ministre de la Guerre . Il croit son heure venue, s’empare de la chancellerie et commence à négocier avec les syndicats, comme avec certains nazis impatients d’un ministère, pour dégager enfin une majorité. Mortifié, Papen se rapproche alors de Hitler qui a l’habileté de se dire d’accord pour gouverner avec lui, tout en mettant provisoirement de côté la question de la chancellerie, alors que Papen entend bien la récupérer. Cette coalition de droite, en se dessinant, coupe l’herbe sous les pieds de Schleicher qui tombe fin janvier, cependant que Hitler abat son jeu : il veut bien n’avoir qu’un ministre nazi -celui de l’Intérieur...- mais tient mordicus à la chancellerie. La droite -et Hindenburg, parmi les derniers- se résigne le 30 janvier 1933 à tenter une expérience Hitler, en considérant que depuis tous les ministères autres que l’Intérieur, et avec Papen à la vice-chancellerie, les nazis seront suffisamment muselés. D’autant plus que, dans l’accord Hitler-Papen-Hindenburg, figure l’engagement du premier nommé de gouverner avec le Zentrum, ce qui permettrait de conserver jusqu’à son terme le Reichstag élu en novembre, avec une large majorité en faveur du gouvernement.

En 2009 encore, beaucoup de gens pensent que Hitler a été « élu démocratiquement » ou, dans une version moins diamétralement opposée aux faits, est parvenu « légalement » au pouvoir. Le rappel qui précède montre ce qu’il faut en penser. Les nazis ont menti sur l’essentiel. Ils violent d’emblée leur engagement de gouverner avec une majorité, sans dissolution nouvelle. Les négociations avec le Zentrum s’ouvrent bien le 31, mais sont immédiatement rompues par les nazis, et Hitler se rend chez le président pour annoncer leur échec. Voilà un épisode classique de crise ministérielle, qui se conclut normalement par la démission immédiate du chef de gouvernement nommé, incapable de former son équipe. Mais Hindenburg signe un nouveau décret de dissolution, ouvrant par le fait même une campagne dont l’équité est garantie par un ministre de l’Intérieur adepte d’une idéologie violente, disposant de milices pour saboter les réunions électorales dans les quartiers ouvriers : la légalité, déjà malmenée par trois ans de détournement de l’article 48, a pris, en 24 heures, un coup de vieux.

La mise au pas

On a longtemps exagéré le rôle de la terreur dans la transformation rapide de la république fondée sur le suffrage universel en une dictature de parti unique. Il ne faut pas la nier, mais constater qu’elle forme un couple indissoluble avec la séduction. Hitler, plasticien manqué, dessine (il a commencé vers 1920) la plupart des symboles graphiques de son régime, à commencer par la croix gammée sur fond blanc au sein d’un étendard rouge. Très vite il s’adjoint un décorateur, Albert Speer, qui sera aussi l’un de ses principaux architectes avant de finir sous le harnais d’un très efficace ministre de l’Armement . D’où une profusion de cérémonies esthétiques et bien réglées, censées matérialiser l’union du peuple et de son Führer. Tout le monde ne s’y rend pas et tous les participants ne sont pas des exaltés -ils comptent leur lot d’opportunistes. Mais au moins ils sont, de ce point de vue, libres. On n’est pas chez Staline et aucun goulag ne menace les récalcitrants... s’ils restent chez eux sans faire de politique.

Alors que la campagne électorale est émaillée de violences croissantes orchestrées par la police de Göring (ministre de l’Intérieur en Prusse), l’incendie du Reichstag est, à sa façon, la première grande mise en scène du régime. La crémation mystérieuse au centre de Berlin d’un bâtiment notoirement haï par Hitler, au début de la nuit d’hiver, juste quatre semaines après la prise du pouvoir, est attribuée aux communistes, qu’un lien ténu et périmé unit à Marinus van der Lubbe, un jeune maçon hollandais arrêté sur les lieux. Un décret suspendant les libertés est émis aussitôt, et elles ne seront jamais rétablies, même si officiellement ni la République, ni sa constitution ne sont abolies. Une seconde crise à grand spectacle, un an et demi plus tard, est organisée par les nazis pour parfaire leur mainmise, sous le nom de « nuit des Longs couteaux ». Cette purge sanglante tous azimuts est approuvée, au nom de l’ordre, par un Hindenburg agonisant, cependant que l’armée, dirigée par le ministre de la Guerre von Blomberg, a prêté aux exécutants, les SS , sa logistique et ses armes ; il ne reste plus à Hitler, lorsque Hindenburg meurt le 2 août 1934, qu’à supprimer sa fonction en se proclamant lui-même « Führer » du Reich, cependant que Blomberg fait prêter aux officiers un serment de fidélité à sa personne, qui pèsera lourd.

Pendant ce temps les partis non nazis ont été interdits, les Eglises mises au pas, les syndicats ouvriers et patronaux autoritairement regroupés en un « front du Travail », la jeunesse embrigadée sous le commandement énergique de Baldur von Schirach . La structure de l’Etat reste cependant inchangée en apparence, mais les nazis, qui poursuivent leur mainmise sur le ministère de l’Intérieur par la nomination du chef SS Himmler à la tête de toutes les polices (1937), se répandent plus discrètement dans les autres secteurs. Le maître d’œuvre de cette infiltration est Heydrich, commandant en second des SS et maître d’un « service de sécurité » (Sicherheitsdienst ou SD) qui deviendra en 1939 l’axe du RSHA (Reichssicherheitshauptamt), regroupant toutes les forces de renseignement et de sécurité non militaires. Cependant, une crise artificiellement déclenchée par des dossiers de mœurs concernant les généraux von Blomberg et von Fritsch permet de délester le gouvernement d’un certain nombre de bourgeois non nazis, fort utiles dans la période antérieure, au début de février 1938. Ainsi se trouve parachevée la mainmise de Göring sur les secteurs-clés de l’économie, de Ribbentrop sur les Affaires étrangères et de Hitler lui-même sur les forces armées, lorsque la chute de Blomberg, comme naguère la mort de Hindenburg, permet de supprimer son poste et de faire du Führer lui-même le chef de la Wehrmacht -assisté d’un petit état-major efficace, l’OKW, que dirigent le général Keitel et le colonel Jodl .

La politique étrangère jusqu’en 1938

Le terme de « fascisme », né en Italie un peu avant 1920, est couramment employé à cette époque, notamment par les militants de gauche, pour désigner toutes sortes de régimes autoritaires d’Europe, dont le nazisme. Cela masque, hélas, sa spécificité. Si pour Mussolini en Italie ou Franco en Espagne la dictature est avant tout un moyen d’assurer leur pouvoir intérieur, pour Hitler il s’agit dès la première minute d’une préparation de la guerre de revanche et aucun pays dans l’histoire n’a jamais mêlé plus intimement politique intérieure et politique extérieure.

Ce qui trompe, à cet égard, c’est le contraste entre le réarmement, immédiat, et la prudence de la diplomatie. Hitler excelle à inquiéter, puis à faire retomber l’angoisse en créant l’impression qu’il recule ou qu’on peut le raisonner. Son premier communiqué, le 31 janvier 1933, dit que l’Allemagne respecte les traités qu’elle a signés, ce qui paraît tourner le dos à Mein Kampf, alors que quelques heures plus tôt l’annonce de sa nomination faisait penser que la guerre était proche. Une même manœuvre a lieu un an plus tard avec la complicité du dictateur polonais Pilsudski : l’Allemagne et la Pologne signent un traité de non-agression, qui paraît renvoyer aux calendes les revendications allemandes sur Dantzig, lesquelles offraient pourtant le prétexte d’une agression que bien des Allemands non nazis auraient approuvée. En même temps, cette idylle germano-polonaise donne à penser que les deux pays pourraient chercher noise ensemble à l’URSS : Hitler peaufine par là son image d’anticommuniste et ne paraît pas près de se retourner contre ses voisins occidentaux.

Après les avoir ainsi rassurés il est temps de les défier, en mars 1935, par deux énormes entorses au traité de Versailles : le rétablissement du service militaire et l’annonce de l’existence d’une aviation militaire déjà redoutable, sous le commandement de Göring. C’est un moyen de tester les réactions et aussi de diviser les éventuels ennemis. L’Angleterre prend un air pincé mais maintient la visite officielle à Berlin de son ministre des Affaires étrangères, cependant que la France, dont l’homme fort est alors Pierre Laval, prend l’initiative d’un rapprochement avec l’URSS, tout en cultivant l’amitié italienne. Hitler alors calme le jeu par son discours le plus pacifique, le 20 mai (il réclame le droit de réarmer tout en jurant qu’il n’a aucune revendication territoriale en Europe !) puis court signer à Londres (par l’intermédiaire de Joachim von Ribbentrop) un accord naval qui permet à l’Allemagne de construire (en violation du traité de Versailles et sans qu’il ait été renégocié par quiconque) une flotte de guerre égale à 35% de l’anglaise.

1936 voit, le 7 mars, une ultime violation du traité de Versailles, après laquelle nul ne s’y réfère plus : l’Allemagne, qui ne pouvait faire avancer son armée à moins de 50 kilomètres du Rhin, le fait ouvertement. L’Angleterre retient la France, qui pouvait sans peine annihiler ce mouvement, de le faire, et bientôt Hitler fortifie sa frontière de l’ouest, empêchant la France de le châtier commodément s’il s’en prend à ses petits voisins de l’est, tous plus ou moins liés à Paris. La puissance française subit là une déroute moins voyante qu’en 1940, mais aussi grave, d’autant plus que cette crise semble compromettre toute solidarité franco-britannique contre l’agressivité hitlérienne.

Hitler se calme alors en apparence pendant deux ans. Il s’offre même le luxe d’une diversion méridionale : il se rapproche de l’Italie à la faveur du relatif isolement de cette dernière lors de sa guerre contre l’Ethiopie et il soutient le putsch de Franco en Espagne, suivi d’une impitoyable guerre civile (1936-39). Il paraît ainsi chercher noise à la France et à l’Angleterre dans leurs chasses gardées méditerranéennes... ce qui n’est pas de nature à les inquiéter mais plutôt à les rassurer. Mais voilà qu’en mars 1938 il jette le masque, profitant de son rapprochement avec Mussolini pour gober l’Autriche et, de là, menacer la Tchécoslovaquie. Ce dernier pays est, avec l’URSS, le seul du monde slave qui semble avoir pris au sérieux le défi nazi, il est riche, moderne, démocratique, son territoire est une des clés de la domination du continent européen... Une fois de plus, la complaisance serait catastrophique, une fois de plus elle va l’être, une fois de plus elle est due principalement à l’Angleterre qui, comme au football, retient la France par le maillot. Et une fois de plus Hitler fait le coup de la dernière revendication ! Après une crise savamment orchestrée de six mois, il fait semblant de rabattre un tout petit peu de ses exigences (concernant la minorité germanophone des Sudètes) pour permettre la conférence de la « dernière chance » à Munich (30 septembre 1938). Il y obtient la livraison immédiate du territoire convoité sous condition de s’engager à ne plus rien réclamer, que ce soit aux dépens de la Tchécoslovaquie ou de quelque autre Etat.

Encadrés

Mein Kampf et la politique extérieure

L’auteur reproche longuement à Guillaume II de s’être fait trop d’ennemis. L’Allemagne doit à tout prix éviter une guerre sur deux fronts. Ici le racisme, principalement anti-juif mais aussi anti-slave, tombe à pic : il faudra s’allier avec les cousins germains « aryens » de Grande-Bretagne et pour cela renoncer à toute ambition maritime ou coloniale. La France, cependant, bien qu’aryenne -mais quelque peu « négrifiée » et « enjuivée »...- est un ennemi à éliminer car il n’y a pas place pour deux pays dominants sur le continent européen ; elle devra donc être vaincue dans une campagne rapide, afin d’assurer « les arrières » d’une extension vers l’est de « l’espace vital du peuple allemand ».

La vie personnelle d’un dictateur

Les biographies des dernières décennies ont rompu laborieusement avec une longue période où le dénigrement tous azimuts de la personnalité de Hitler semblait obligatoire, au point de rendre ses succès totalement incompréhensibles. Ainsi devient-il possible de présenter plus précisément sa culture, son habileté, ses talents d’acteur et de metteur en scène. Un artiste raté certes mais issu d’un milieu inculte et happé par la guerre à 25 ans, puis par la politique à 30. Il transpose alors son aspiration à créer dans le domaine politique, avec une efficacité d’autant plus grande que personne ne le voit venir. Son maître le plus admiré, depuis l’adolescence, est Richard Wagner, et sa politique présente plus d’un trait de l’« œuvre d’art totale » chère au maître de Bayreuth.

C’est aussi un lecteur boulimique, et sans doute assez méthodique, qui se donne une culture honorable en matière politique, historique et militaire.

Il va manœuvrer les hommes d’Etat étrangers avec une telle maîtrise qu’on s’étonne qu’il n’ait jamais voyagé, sinon (d’après Mein Kampf) entre Linz, Vienne et Munich, puis sur le front de l’Ouest pendant la Grande guerre. Or des travaux récents donnent à penser qu’il aurait pu passer près d’une demi-année à Liverpool , avec des échappées vers Londres et peut-être l’Irlande, en 1912-1913. Voir sur ce site

Sur le plan affectif, on le dit parfois homosexuel et plus souvent impuissant ou asexué. Il faudrait plutôt parler d’une grande timidité avant sa période politique, puis, dès le début de celle-ci, d’une grande capacité de séduire les femmes, dont il profita peu, se laissant prendre par sa « mission ». Il renvoyait d’ailleurs à leurs travaux, utiles à la cause, ou à d’autres hommes, compagnons de parti, force soupirantes ou femmes prêtes à lui tomber dans les bras. L’un des exemples les plus remarquables est celui de l’actrice et cinéaste Leni Riefenstahl. Sa liaison avec Eva Braun, commencée vers le printemps de 1932, semble avoir été monogame ou quasiment, bien avant leur mariage célébré l’avant-veille de leur commun suicide.



Errata (février 2013)

La rédaction de mon livre sur la prise du pouvoir à l’occasion de son 80ème anniversaire (échu le 30 janvier 2013 et commémoré à peu près exclusivement en Allemagne) m’a amené à corriger deux préjugés tributaires de mes lectures d’alors et de l’avancement de la recherche à l’époque, l’un sur le calendrier et les effets de la crise "de 1929" en Allemagne, l’autre sur le caractère parlementaire du cabinet mis au point lors des négociations Hitler-Papen-Hindenburg. Mais d’abord, deux coquilles :

* Hindenburg, lorsqu’il se représente, a 84 ans et non 82 ;

Affiche de 1932 : Faites gonfler les anciennes couleurs (JPEG) * le parti dirigé par Hugenberg s’appelle DNVP (Deutschnationale Volkspartei) et non DNVB ; en français, on parle couramment des "nationaux-allemands".

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La poussée nazie de septembre 1930 (sous un gouvernement déjà dirigé par Brüning et son Zentrum, ce qui apparaît mal dans l’article) doit beaucoup plus à une refonte de la propagande du parti, tirant les leçons du fiasco de 1928, qu’à la crise économique, point encore cataclysmique en Allemagne.

L’accord Hitler-Papen-Hindenburg accouche d’un gouvernement présidentiel (c’est-à-dire autorisé par le président à user et abuser de l’article 48 pour ignorer le Reichstag) et non parlementaire (c’est-à-dire obligé de s’appuyer sur une majorité au Reichstag ou, à défaut, de prier Hindenburg de le dissoudre... et de prier la Providence d’assurer une majorité à la coalition des nazis et du DNVP).

C’est Hitler qui, juste avant d’être nommé, rajoute soudain l’exigence d’une dissolution, sans obtenir satisfaction sur le moment et qui, le 1er février, en arrache la décision à Hindenburg, après avoir fait semblant de négocier avec le Zentrum. Ce qui revient à s’affranchir prestement de l’accord conclu avec Papen et Hindenburg qui effectivement, en cas de cabinet présidentiel, aurait pu corseter les nazis et les empêcher d’appliquer leur programme -comme le monde entier se le raconte, le 31 janvier, pour se rassurer.

En obtenant d’organiser le 5 mars des élections législatives, les nazis

-  décuplent les moyens de nuisance de leurs ministres de l’Intérieur dans le Reich (Frick) et en Prusse (Göring) ;

-  forcent les partis de gauche à sortir de leurs tanières pour faire campagne en dénigrant un "gouvernement de la dernière chance qui jouit de la confiance du maréchal", ce qui les offre aux coups desdits ministres et surtout de Göring, qui épure au pas de course la police prussienne, avant de porter le coup de grâce par l’incendie du Reichstag ;

-  s’octroient (en cas de majorité absolue, soit seuls, soit avec le DNVP, ce qui advient) une légitimité populaire qui ne doit plus rien à la faveur de Hindenburg.

le 10 février 2013



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