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L’affaire Haenel-Karski (2009-2010)



La thèse de "l’abandon des Juifs" a-t-elle un sens ?



Le 15 février 2010, Laurent Lemire interroge Jorge Semprun, qui lui répond entre autres  : A-t-on le droit de parler de la Shoah dans un roman ? Oui. A-t-on le droit de parler de la Shoah si on n’est pas Claude Lanzmann ? Oui.

L’échange prend place dans un débat ouvert en juillet précédent, quand ont commencé à circuler les épreuves d’un roman de la rentrée sur lequel Gallimard et son employé Philippe Sollers comptaient beaucoup : Jan Karski, de Yannick Haenel.

Le personnage dont le nom sert de titre au roman a vécu entre 1914 et 2000. Il était né Jan Kozielewski, et Karski était un pseudonyme adopté pendant la guerre. Diplomate de formation, il était devenu résistant dans la Pologne occupée et avait connu une certaine notoriété en tant qu’émissaire de la résistance en Occident, à partir de 1942. Il avait été chargé en particulier d’alerter le monde sur le massacre des Juifs polonais et avait, à cet effet, visité clandestinement le ghetto de Varsovie et le camp de transit d’Izbica-Lubelska. Avec une poignée d’autres informateurs, il a permis à l’humanité de comprendre progressivement, à partir de 1942, que le Troisième Reich était en train de la priver de sa composante juive, partout où il pouvait l’atteindre.

Karski transmit le message à Londres, où il fut reçu par le ministre des Affaires étrangères Anthony Eden, puis à Washington, où il eut la joie, alors qu’il s’employait à informer les milieux polonais, d’être invité par le président en personne. Il sortit de cette rencontre du 28 juillet 1943, connue par un compte rendu de l’ambassadeur Ciechanowski, avec une excellente impression : Roosevelt avait posé force questions sur la situation de la Pologne en général, et des Juifs en particulier.

Karski se fixa alors aux Etats-Unis, où il publia en 1944 un livre intitulé Histoire d’un État secret, sur l’appareil clandestin mis en place par la résistance polonaise à la barbe de l’occupant. L’ouvrage, qui présentait en détail le sort des Juifs, connut un grand succès international.

L’auteur avait rencontré en Pologne deux responsables d’associations juives et avait accepté d’eux une mission, en accord avec ses dirigeants : adjurer les Alliés d’entreprendre une action spécifique pour faire obstacle au massacre en cours. Ils devaient bombarder des grandes villes allemandes en représailles, en expliquant cette motivation par des lancers préalables de tracts.

Les données actuellement disponibles ne permettent pas de connaître le sort précis de cette proposition et les raisons pour lesquelles elle n’a pas été suivie d’effet. On peut cependant remarquer que, si elle reflète bien l’indignation et le sentiment d’urgence des Polonais, juifs ou non, devant le sort des victimes, elle était d’une application difficile et aurait eu sans doute, à supposer que les difficultés fussent surmontées, des conséquences néfastes.

Il n’est guère orthodoxe d’annoncer à l’avance une action militaire contre un objectif précis. Quant aux tracts lancés depuis des avions, la législation nazie faisait obligation à tout individu de les remettre à la police sans les lire. Le bruit se serait néanmoins répandu que les bombes étaient larguées dans l’intérêt des Juifs, au nom d’un massacre allégué par l’ennemi dont le citoyen allemand moyen avait lui-même vaguement entendu parler, mais était incapable de mesurer l’ampleur et les motifs. Dans ces conditions, la propagande de Goebbels, résumant les tracts à sa manière, y aurait trouvé matière à développer l’idée que la "Juiverie" était dans cette guerre l’ennemi par excellence, et sa mise hors d’état de nuire un impératif militaire. Sans doute quelques citoyens auraient pris conscience de la souillure nationale et rejoint eux-mêmes des équipes de distributeurs de tracts comme la Rose blanche, mais cela avait bien peu de chances de déboucher sur une lame de fond rendant politiquement difficile la poursuite du massacre.

Il serait fort intéressant de savoir si la non-application de la supplique résulte d’une prise de conscience de son caractère contre-productif, et si c’est le cas, à quelle époque et à quel niveau : un champ de recherches pour l’avenir.

Il y eut cependant des propositions alternatives, dont le sort a commencé d’être étudié. Certaines organisations juives implantées aux Etats-Unis, notamment, demandèrent qu’on bombardât les installations de mise à mort ou les voies ferrées qui y conduisaient. Les militaires anglais et américains chargés des bombardements émirent des objections et rien ne se fit. D’où, à partir des années 60, une polémique sur "l’abandon des Juifs". Une tendance à le reprocher à la planète entière et aux Alliés de l’ouest (Etats-Unis et Angleterre principalement) en particulier, sans même épargner les sionistes, trouva son expression la plus aboutie dans le livre du professeur américain David S. Wyman, un historien spécialiste des questions migratoires, The Abandonment of the Jews, en 1984. Un livre invoqué comme une Bible par le "Karski" de Haenel.

Or le vrai Karski, qui à l’époque enseignait lui-même dans une université américaine, est curieusement passé sous silence dans cet ouvrage d’une belle épaisseur, dont l’auteur, peu enclin peut-être aux voyages, fouille essentiellement le versant américain des choses, en négligeant fort les conditions européennes et moyen-orientales des solutions envisagées : il s’étend longuement sur les rencontres de Roosevelt concernant la persécution des Juifs. Si Haenel avait là une leçon à puiser, c’était de laisser lui aussi Karski en dehors du débat et de choisir quelque autre héros, par exemple Zygielbojm, l’un des deux informateurs juifs de l’émissaire, qui, lui, s’immole en laissant une lettre pour protester contre la passivité occidentale, en juin 1943 : un mois environ avant la rencontre Karski-Roosevelt. Et cette lettre, citée par Wyman (p. 167 de l’édition française), est beaucoup plus conforme aux sentiments du faux Karski que du vrai, d’après tout ce nous pouvons en connaître, et tout d’abord sa survie dans la peau d’un universitaire américain.

Contrairement à ce qu’ont dit trop d’intervenants dans ce débat (ouvert surtout depuis la fin de janvier 2010 à la suite d’un article d’Annette Wieviorka, après un semestre de critiques presque uniquement laudatives), il ne s’agit pas ici, pour les historiens, ou pour n’importe quelle personne moyennement compétente sur la période évoquée, de contester les droits de l’imagination littéraire. Il s’agit de dénoncer une falsification très précisément historique. Broder sur le désespoir de Zygielbojm qui, lui, dénonçait noir sur blanc la complicité de l’humanité dans le judéocide, voilà qui serait honnête, et pourrait fournir l’occasion d’un travail littéraire intéressant. Exciper du silence de Karski, censé avoir duré tout l’après-guerre, pour lui prêter des pensées invérifiables (et en outre, comme il ne s’est pas tu tant que cela, invraisemblables), en mettant brusquement sous les projecteurs ce personnage mal connu, voilà une démarche qui prête le flanc à une accusation de faux en écriture.

Car il y a bel et bien télescopage d’époques. Le désespoir de ne rien pouvoir faire pour les Juifs est un fait historique des années 1942-44, précieusement documenté par Wyman. Mais on peut lui reprocher de faire de la mauvaise histoire quand, en 1984, il en tire un livre sans recul, mettant bout à bout, au premier degré, les plaintes de l’époque. Il n’a pas convaincu beaucoup de savants (préfacé par l’écrivain Elie Wiesel, il est postfacé dans l’édition française par l’historien sorbonnien André Kaspi, qui prend de grandes distances !) et c’est justice.

Au moins Wyman ne pousse-t-il pas lui-même trop loin la thèse de la complicité. Haenel s’affranchit de tels scrupules et son Jan Karski fait un bout de route avec les négationnistes, non point certes sur la question des chambres à gaz, mais sur celles qui se trouvent en amont (qui a voulu cela ? pour lui ce n’est point Hitler, peu nommé, mais un antisémitisme diachronique et sans rivages)) et en aval (comment l’affaire s’est-elle terminée ? -et s’est-elle terminée ?). Mentant effrontément sur la rencontre Karski-Roosevelt (que le président aurait acceptée comme une corvée alors qu’il l’a demandée, et a manifesté tout au long l’intérêt le plus vif), le livre affirme que les Etats-Unis, et même l’humanité entière, étaient bien aise que Hitler tuât les Juifs. D’où une caractérisation du procès de Nuremberg qui rejoint celle de Maurice Bardèche, point de départ du courant négationniste (en dehors du parti nazi, qui avait lui-même donné le branle) : à Nuremberg les Alliés se sont lavés de leurs fautes aux dépens des nazis, boucs émissaires.

Pour en revenir brièvement à Jorge Semprun, son refus d’entrer dans le débat suggère qu’il n’a pas pris la moindre conscience des enjeux historiques, et qu’il se laisse intoxiquer par une doxa suivant laquelle il s’agit d’une querelle de boutiquiers.

A quelque chose, cependant, malheur est bon. L’impossibilité de sauver les Juifs, la grande pertinence du raisonnement suivant lequel il n’y avait plus qu’à gagner la guerre au plus vite, souvent émis par des responsables anglais et américains, mais aussi (là-dessus également les informations collectées par Wyman sont précieuses) par des militants qui avaient essayé de "faire quelque chose", peuvent et doivent déboucher aujourd’hui sur une meilleure analyse du nazisme, mettant enfin Hitler à sa place, dans ses criminelles propensions, mais aussi dans son habileté manoeuvrière, qu’il ne faut pas hésiter à qualifier de diabolique.

C’est en 1933 qu’il fallait "faire quelque chose" : la non-reconnaissance d’un gouvernement dirigé par l’auteur de Mein Kampf, du moins tant qu’il ne donnait pas des garanties sonnantes et trébuchantes d’assagissement. Ce qui supposait d’associer Staline à un cordon sanitaire. Ne pas faire cela, c’était dire aux Allemands eux-mêmes que leur chancelier revanchard était accepté par la communauté internationale, et lui donner une fatale marge de manoeuvre. Car dès lors il pouvait mettre en oeuvre à pas comptés sa politique, notamment antisémite, et il n’y aurait plus jamais d’occasion aussi nette de le stopper. Personne n’était alors son complice. Mais tout le monde attendait patiemment que cet inculte politique, propulsé à la tête d’une grande puissance sans avoir jamais exercé la moindre fonction, se prît les pieds dans le tapis. C’est bien la sous-estimation de son habileté qui pécha dès l’origine. Et qui pèche encore dans bien des analyses. A commencer par celles de Wyman et de Haenel.

Le blog vigilant de Stalker

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le 21 février 2010



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