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Débats

Le débat sur "Jan Karski" de Yannick Haenel (début 2010)



Florilège



(mes commentaires entre crochets, ou indiqués par le signe => )

Quelques mots de l’auteur, montrant sa conception élastique de la fiction :

Le nom de cet homme, Jan Karski, est le titre de ce nouveau roman : « J’y tenais, dit-il. C’est un geste philosophique. Il s’agissait pour moi de faire advenir son nom propre, ce que sa délicatesse l’a empêché de faire. Jan Karski pouvait pousser cette délicatesse jusqu’à une réserve quasi masochiste. Une évidence pour qui l’a vu dans « Shoah » ou a lu son livre. »

(interview par Bernard Loupias dans le Nouvel Observateur du 27 août 2009)

=> Il s’agit ici du personnage réel. Haenel prétend lui faire dire des pensées réelles, qu’il aurait tues par pudeur.

le recours à la fiction n’est pas seulement un droit (...) il est ici nécessaire parce qu’on ne sait quasiment rien de la vie de Karski après 1945, sinon qu’il se tait pendant trente-cinq ans.

citation extraite d’une tribune du Monde par Grégoire Leménager, sur le site du Nouvel Observateur, 25/10/2010

=> on remarque un certain flottement arithmétique : Karski, décédé en 2000, ayant survécu cinquante-cinq ans au nazisme, on ne sait d’où sort ce "trente-cinq", sauf à considérer que vers la fin des années 70, à l’occasion du tournage du film Shoah dans lequel il parle, et sur lequel il publie en 1985 un article, il aurait rompu son silence : mais dès lors la justification du roman par ce silence tombe complètement. De toute manière, Karski ne s’est guère tu après 1945, ayant enseigné les sciences politiques à l’université de Georgetown... et Haenel s’en faisant l’écho lorsqu’il lui fait raconter certains cours !

=> Mais dans la suite de cette tribune, Haenel change complètement de philosophie. La littérature n’est plus un recours pour atteindre des territoires fermés à l’historien :

Contrairement à ce tribunal de l’Histoire d’où parle Lanzmann, la littérature est un espace libre où la "vérité" n’existe pas, où les incertitudes, les ambiguïtés, les métamorphoses tissent un univers dont le sens n’est jamais fermé.



Florilège des énormités prêtées à Karski par Haenel

C’est en connaissance de cause qu’ils[les Américains et les Anglais] n’ont pas cherché à arrêter l’extermination des juifs d’Europe. Peut-être à leurs yeux ne fallait-il tout simplement pas qu’on puisse l’arrêter ; Peut-être ne fallait-il pas que les juifs d’Europe puissent être sauvés. (p. 116)

Je ne savais rien, à l’époque, des accords secrets de Téhéran par lesquels, vers la fin de 1943, les Anglais et les Américains avaient cédé à Staline tout ce qu’il désirait concernant l’Europe centrale et orientale. [cette ignorance s’explique assez bien car l’entrevue avec Roosevelt a lieu le 28 juillet 1943, quatre mois avant la conférence de Téhéran] (p. 127)

[lors de l’insurrection de Varsovie en août 1944] Les avions alliés ne sont pas venus non plus parce qu’il ne fallait pas fâcher Staline pour une poignée de Polonais. [il conviendrait de préciser les Alliés avaient besoin, pour cette aide, des aérodromes soviétiques, les demandèrent et se les virent refuser](p. 145)

Le procès de Nuremberg, savamment orchestré par les Américains, n’a été qu’un masquage pour ne pas évoquer la question de la complicité des Alliés dans l’extermination des Juifs d’Europe. (p. 166)

Lorsqu’on incrimine la passivité des Polonais face à l’extermination, on oublie que la Pologne était occupée par les nazis et les staliniens. [même perle sur la quatrième de couverture : "Varsovie, 1942. La Pologne est dévastée par les nazis et les Soviétiques." En fait, l’occupation conjointe par les deux voisins dure de septembre 1939 à juin 1941 et tout ravage, de juillet 1941 à l’automne 1944, ne saurait être qu’allemand] (p. 181)



Crédulité du public

Une lycéenne

Alexandra : C’est un livre bien écrit qui relate l’exécution des Juifs pendant la Guerre. A la fin, on reste perplexe sur la façon dont se sont comportés les Alliés envers les Juifs, car ils n’ont rien fait pour empêcher leur massacre.

Une jurée du prix "Virilo" :

Estelle : (...) Par ce roman, Yannick Haenel se fait le messager du fardeau de Karski, une vérité historique encore plus lourde à porter que celle de l’holocauste : le constat de l’inexistence de « la conscience du monde », la négation de la notion d’humanité.



Les hirondelles qui ont fini par faire le printemps

A tout seigneur tout honneur : Florent Georgesco, directeur de la Revue littéraire, y publie le 9 septembre 2009 (en voilà, du neuf !) un entretien avec Haenel, datant de juillet. Il le republie sur son blog fin janvier, lorsque démarre la polémique, en résumant ainsi l’état d’esprit du questionneur. Selon lui, le livre de Haenel

porte des idées, il défend des thèses (Haenel contestait ce mot, je le maintiens), que je me suis d’ailleurs étonné, à la rentrée, de voir relayées quasi sans discussion par tant de journaux, comme si elles allaient de soi. J’avais, quant à moi, tenté d’y opposer un certain nombre d’arguments. Affirmer que les Alliés ont été, même passivement, complices de la Shoah, que l’attitude, en particulier, des Américains, peut être interprétée à l’aune d’un « antisémitisme d’État », qu’il était heureux, de leur point de vue, que les nazis exterminent les Juifs, ce n’est pas en effet émettre des opinions anodines, qui en vaudraient d’autres. C’est remettre en cause l’idée même de monde libre, l’idée que la civilisation, face à la plus grande barbarie concevable, s’est redressée, et l’a emporté. Tel est du reste le but explicite de Yannick Haenel.

Le 31 octobre, Alain Finkelkraut organise sur France-Culture la première, et pour l’instant la seule, confrontation publique entre le romancier et une personne spécialisée dans l’étude de la Shoah, Annette Wieviorka. Cette dernière dénonce notamment le travestissement de l’entrevue Karski-Roosevelt. Elle reproche au livre d’effacer la responsabilité du nazisme dans le judéocide. Elle finira par ramasser ses critiques dans un article intitulé "Faux témoignage" dans la livraison de janvier du mensuel L’Histoire. C’est cette publication qui, dans les derniers jours de janvier, déclenchera enfin l’avalanche.

Dans l’intervalle, une note de Juan Asensio, dit Stalker, dans l’hebdomadaire Valeurs actuelles, le 15 novembre 2009, porte elle-même ce titre et dit notamment :

Le sujet réel de ce livre trompeur n’est absolument pas de saluer la mémoire d’un résistant ni même de prétendre que la littérature est un jeu de dupes si elle ne se fait le réceptacle de l’horreur absolue représentée par l’extermination de plusieurs millions de Juifs. Il s’agit plutôt d’affirmer que la menace de mort et de ruine généralisées qui a provoqué la Shoah est encore présente et même plus que jamais présente à notre époque.



Point de vue d’historien : le nazisme, cela s’écrase !

Le livre, et les critiques qui l’ont encensé, ne pèchent pas seulement par une connaissance très vague ou déformée de l’histoire de la Seconde Guerre mondiale, mais aussi et surtout par un défaut d’analyse du phénomène nazi. Cette monstrueuse domination n’était pas seulement cruelle, mais habile à piéger ses adversaires dans des alternatives où aucune solution n’était moralement bonne. En d’autres termes, la morale devant être transgressée d’une manière ou d’une autre, elle résidait, en définitive, dans tout ce qui hâtait l’écrasement du monstre.

Le nazisme peut être résumé comme une prise d’otages permanente et un chantage non moins permanent sur la vie de ces otages.

Même si Roosevelt et Churchill ne l’analysaient pas clairement ainsi (surtout le premier nommé), ils s’inspiraient de ce principe lorsqu’ils répondaient, aux personnes ou aux organisations qui imploraient une action spécifique pour enrayer le meurtre des Juifs, que leur salut viendrait de la victoire.

C’est l’un des rares mérites, mais un mérite important, du livre de David Wyman L’abandon des Juifs (1984), que d’offrir de nombreux exemples de telles réponses faites par les deux chefs de guerre ou leurs administrations.

La guerre est une atrocité, toujours. Il vaut mieux ne pas avoir à la faire, car toute idée de l’humaniser ou de la faire proprement est une tartufferie. Si ce débat pouvait faire progresser cette idée contre toutes les busheries et blaireries actuelles, usurpant le patronage de Churchill et revigorées par les difficultés d’Obama, il n’aurait pas été inutile.

un article complémentaire

François Delpla

le 22 février 2010

le 22 février 2010



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