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Qui a tué Georges Mandel ?



Premier chapitre du livre



Le piège

Le discours prononcé par Georges Mandel, le 9 novembre 1933, est l’un des rares triomphes oratoires de ce député peu porté sur la tribune : le sujet devait lui tenir à cœur pour qu’il se surpassât ainsi.

Son collaborateur Francisque Varenne raconte que, lorsqu’il était ministre, il s’arrangeait pour ne jamais être interpellé par les députés : il leur répondait par écrit, afin de faire retirer les interpellations de l’ordre du jour. Or il avait la parole facile et brillante en petit comité. Autour de lui se formait dans les couloirs de l’Assemblée, entre les séances, un cercle croissant d’auditeurs, attirés par ses analyses autant que par son érudition, ses mots, son art de raconter. Lisons Varenne :

Nous, membres de son cabinet, nous efforcions de combattre cette peur de la tribune ; nous savions que la Chambre aurait écouté avec intérêt notre ministre, qu’on s’étonnait qu’il n’y parlât pas, que quelques interventions bien choisies auraient augmenté ses chances d’accession au pouvoir.

Il nous écoutait mais n’arrivait pas à surmonter ses craintes. A la vérité il doctrinait son attitude et nous disait « Je préfère m’imposer par les actes que par les paroles », mais il ne se dissimulait pas qu’il faudrait bien qu’un jour il chassât cette appréhension de la tribune parce qu’un chef de gouvernement en régime parlementaire doit toujours pouvoir prendre la parole.

Nous croyions du reste que le premier essai que Mandel aurait fait de monter à la tribune sans préparation aurait été un succès et qu’aurait immédiatement disparu ce « trac » qui pendant dix ans lui fit redouter la tribune de la Chambre .

La performance de ce 9 novembre n’était certes pas une improvisation. Hitler, en prenant le pouvoir le 30 janvier, avait fait patte de velours, proclamant que l’Allemagne resterait fidèle aux traités qu’elle avait signés. Il s’était, en conséquence, contenté d’un réarmement clandestin... sur lequel l’orateur français avait constitué un dossier accablant. Mais la transgression principale, la première d’une longue série, venait de se produire, le 14 octobre : l’Allemagne, invoquant des brimades, avait quitté brusquement la conférence du désarmement et la Société des Nations ; et Hitler avait demandé aux électeurs allemands d’approuver ces gestes, par un plébiscite fixé au 12 novembre. Or la SDN avait été créée en 1919, avant tout, pour surveiller l’application des traités et l’Allemagne, en claquant ainsi la porte, aurait dû susciter une inquiétude et une réprobation universelles. Inversement, toute faiblesse à cet égard ouvrait la voie à des abandons de plus en plus graves. Cependant, il n’allait pas de soi, pour le quidam avant tout inquiet de son emploi depuis la crise ouverte en 1929, de s’insurger contre une agression, en apparence, aussi pacifique. Ce Hitler qu’on pressentait dangereux avait plutôt l’air de calmer le jeu, et sa véhémence sur l’injustice faite au peuple allemand, d’accoucher d’une souris : il se contentait de quitter une organisation discréditée par son impuissance à empêcher le Japon de conquérir la Mandchourie . Déserter une discussion sur le désarmement qui s’éternisait en obscures palabres, n’apparaissait pas davantage comme une menace propre à faire sonner le tocsin. L’heure, en fait, était grave, et la communauté internationale, comme l’électorat allemand, avaient le devoir de regarder plus loin que les apparences immédiates. Ni l’une, ni l’autre, n’allait le faire. Malgré Georges Mandel.

Il commence par pourfendre le raisonnement hitlérien suivant lequel le désarmement de l’Allemagne, imposé par le traité de Versailles, devait être suivi de celui de tous les pays, et la non-application de cette « clause » rendait à l’Allemagne sa liberté, au nom de l’ « égalité des droits ». Mandel fait observer d’une part que le traité de Versailles n’imposait aux vainqueurs aucune obligation contractuelle -on imagine les dents de Hitler grincer à cette lecture-, d’autre part que le désarmement général était subordonné, non pas seulement ni d’abord à celui de l’Allemagne, mais à l’instauration de procédures d’arbitrage par une SDN puissante et respectée. Il profère, dès la première partie de son discours, une formule qui en 2008 n’a rien perdu de son actualité. Les délégués de la France à Genève (ville où siègent la SDN et la conférence du désarmement)

ont continué à travailler au désarmement. Ils ont cherché pour cela, par l’organisation de la sécurité au moyen de l’assistance, par celle du contrôle, par la création de sanctions, à doter les Etats des mêmes garanties de protection que celles dont les sociétés entourent les particuliers et sans lesquelles ceux-ci n’auraient jamais consenti à rester désarmés.

En somme, la faute des dirigeants français -parmi lesquels il s’acharne particulièrement sur Léon Blum, chef du parti socialiste (et comme lui d’origine juive : ici Hitler a de quoi être perplexe)- consiste à avoir accepté l’ouverture d’une discussion sur le désarmement, avant l’instauration des préalables concernant la sécurité et l’arbitrage.

De son gouvernement, il exige avant tout une position claire sur le traitement qui doit être appliqué à l’Allemagne. Le disciple de Clemenceau devance même le député conservateur anglais Winston Churchill, dont la fameuse apostrophe contre son gouvernement « décidé à ne rien décider » vis-à-vis de l’Allemagne nazie, et laissant les sauterelles grignoter le temps de l’action, est proférée un an plus tard. Mais dès ce moment les deux hommes communient dans une idée : ce n’est pas de guerre qu’il s’agit et ils refusent l’étiquette de « belliciste » (warmonger en anglais), mais il faut et il suffit, d’après eux, de faire jouer énergiquement à la Société des nations le rôle de garante des traités pour lequel elle a, avant tout, été créée.

Adressée au chef du gouvernement, le radical Albert Sarraut, la péroraison mélange la flatterie de surface et le mépris sous-jacent :

Mais ne puiserez-vous pas dans votre patriotisme, Monsieur le Président du Conseil, une ferme résolution de redressement ? Un homme de votre qualité n’accepte le pouvoir que pour y faire autre chose que ses prédécesseurs. Eh bien, la menace allemande vous en donne l’occasion. Profitez-en, je vous en adjure ! Ne vous tenez pas à Genève en posture de défendeur. Dressez-vous y au contraire en accusateur public ! Le destin de la liberté, comme le salut de la paix, en dépend !

Dès cette époque, Mandel devient la cible de la presse allemande, qui dénonce ses propos « insensés ». Quel aveu ! Le nazisme étale ici ce mélange unique d’habileté stratégique et de mauvaise foi infantile qui va le porter vers un sommet puis une dégringolade, l’un et l’autre inouïs. Lorsqu’il fait patte de velours il en appelle au bon sens : quiconque ne joue pas le jeu est donc insensé. Churchill et Mandel sont précisément, parmi les orateurs parlementaires des pays démocratiques, les seuls sensés : ceux qui refusent qu’on les paye de mots et exigent des espèces sonnantes. La dénégation met à nu la tromperie et dévoile, à qui sait voir, la rage de l’illusionniste contre le spectateur qui déchiffre son jeu à haute voix. Or parmi tous les vices prêtés au Juif, le plus couramment dénoncé par Hitler est le mensonge et Mein Kampf, dès 1925, proclame que ses adversaires doivent sous peine de mort l’égaler en cette matière. Un Juif qui décrypte le mensonge nazi, c’est l’Adversaire par excellence, celui qui sera combattu sans merci.

La note la plus aiguë de ce concert d’imprécations revient à l’Angriff, le journal du parti nazi à Berlin, fondé par Joseph Goebbels : le spécialiste de la propagande, qui dirige un ministère créé à cet effet, rappelle à son public, dont on devine la réaction outrée, que le « député juif Mandel » avait été le chef de cabinet de l’infâme Clemenceau . Quant à Hitler, il faut noter une fois pour toutes que d’un bout à l’autre de la période 1933-1945 il parle fort peu de Mandel. Ce silence est au moins étrange, et au plus très éloquent. Il y a à cette époque dans les hautes sphères de la politique britannique un Juif nommé Leslie Hore-Belisha. Ministre de la Guerre à la veille de celle-ci, jusqu’à une démission inexpliquée en janvier 1940 , il va, lui, jusqu’en 1945, être de toutes les énumérations des turpitudes anglaises dans les tirades hitlériennes... alors qu’il ne se signale pas par une virulence particulière envers les nazis et a, contrairement à Churchill, Cooper et Eden entre autres, approuvé les accords de Munich . Hitler s’en sert comme d’un bouc émissaire, chaque fois qu’il a besoin de convaincre, et peut-être de se convaincre, que ce qui, dans la politique de Londres, le contrarie s’explique par l’influence occulte de la « Juiverie ». En France, dès ce moment, son ennemi le plus conséquent est un Juif et il n’en parle jamais... Ne lirait-il pas l’Angriff ? Ou ne serait-il pas plutôt dérouté par une réalité qui lui donne autant raison... tout en le démentant aussi radicalement ? Car un Léon Blum a plus de points communs avec la conception nazie du Juif, vu comme un ferment de dissolution nationale. Il pousse le pacifisme fort loin, comme au même moment les travaillistes britanniques, en redoutant que les marchands de canons n’entraînent l’Europe dans une nouvelle guerre, et en convenant que les autres nations n’ont que trop retardé leur désarmement après avoir désarmé l’Allemagne, alors que l’irruption de Hitler crée à cet égard une situation radicalement nouvelle ; cette attitude qui sert si bien ses plans, Hitler la perçoit correctement, même s’il a tort d’y voir quelque chose d’hébraïque, si elle lui inspire plus de mépris que de reconnaissance et si elle est tellement inefficace qu’il redoute un retour de bâton des nationalistes purs et durs, celui même qui finira par se produire sous la houlette de Churchill. Or Mandel, lui, est à l’évidence un réaliste aux pieds fermement posés sur le sol et aux motivations enracinées dans l’intérêt national. D’un autre côté son effort constant pour discipliner l’Allemagne, c’est-à-dire, selon Hitler, pour la priver d’une grandiose mission et des gains territoriaux correspondants, aide le dictateur nazi à voir en lui un membre de la race maudite. Mais au total il doit être estomaqué, et sourdement angoissé, d’apprendre que chez le voisin d’outre-Rhin, en lieu et place du vieux Vendéen moustachu de la guerre précédente, c’est, d’emblée et sans masque, un Juif qui lui tient tête.

Le séisme nazi fait encore aujourd’hui l’objet d’une production historique abondante aux diagnostics variés, et les analyses les plus contradictoires gardent des partisans aussi savants que pugnaces. Deux de ses caractéristiques ne sont explorées que depuis peu : la pratique du secret et le providentialisme. Le secret était d’autant plus efficace que son caractère systématique était lui-même soigneusement dissimulé ! Ainsi Hitler s’est rarement dévoilé autant que le jour où, pendant la période appelée « drôle de guerre », il a édicté une directive... ultra-secrète, suivant laquelle nul ne devait en savoir plus que ce qui était strictement nécessaire à l’accomplissement de sa mission. Le tribunal de Nuremberg avait relevé le fait, sans s’y attarder . Mais c’est quelques années avant la prise du pouvoir, lorsque se constitue un noyau dirigeant qui restera, quoi qu’on en dise, très uni, que des phénomènes étranges commencent à se produire.

Par exemple, des dirigeants qui ne font pas partie du cercle des élus, comme Röhm ou Gregor Strasser, sont instrumentalisés à leur insu. Ils sont présentés, avec leur naïve complicité, comme des tribuns plébéiens et mis en avant pour effrayer le bourgeois. Il suffira d’amputer le parti nazi de cette « aile gauche » pour que les couches dirigeantes de l’Allemagne croient reprendre la situation en main après un an et demi de « révolution », lors de l’épisode sanglant appelé « nuit des Longs couteaux » (le 30 juin 1934)... qui a peut-être un air de famille avec la mort de Georges Mandel. Les rôles principaux sont répartis entre Hitler, Göring, Hess, Himmler et Heydrich. Les deux derniers sont les chefs des SS, un noyau alors très concentré de nazis fanatiques et néanmoins capables. Parmi leurs collaborateurs préposés aux rafles et aux exécutions de juin 1934 on relève les noms de Karl Wolff, Werner Best, Erich von dem Bach-Zelewski, Theodor Eicke, Heinrich Müller et Sepp Dietrich. Soit une bonne partie du gotha de la répression nazie, notamment contre les Juifs, mais aussi des complots, coups tordus et menées en tous genres propres à épargner au Führer un rôle trop voyant dans les violences, tout en lui laissant le loisir de les ordonner.

Quant au providentialisme, il rend lui aussi raison des meurtres de juin 1934, comme de bien d’autres. Hitler, depuis sa crise de novembre 1918 et en harmonie avec son culte dévoyé de Richard Wagner (ou, plus lointainement, avec la ferveur catholique de sa prime enfance), est obsédé par le sang. Il veut rétablir le « sang pur » dans toute l’Allemagne, en faisant abondamment couler celui, impur, des Juifs, mais aussi le sang tout court : il se croit désigné pour effacer « deux mille ans de christianisme » et de règne du commandement « tu ne tueras point », en rétablissant l’usage salubre de la violence meurtrière qui prévalait, selon lui, dans les sociétés esclavagistes de l’Antiquité. Et il est persuadé que la fortune sourit à ceux dont aucun scrupule ne retient le bras. Ian Kershaw a raison de citer en bonne place, à la charnière des deux tomes de sa monumentale biographie, cette phrase d’un discours de 1936, au lendemain de l’audacieux coup de force rhénan :

J’avance comme un somnambule sur la voie que la Providence m’a tracée.

Une chose est sûre, avant la guerre Hitler est préoccupé par Mandel. Car s’il ne le nomme pas, il est intarissable sur les « cliques » qui contrarient ses prétendus efforts de paix à Paris comme à Londres (et à Paris, prétend-il, sous l’influence de Londres). Il s’est d’ailleurs bien servi d’elles à la fin de 1938. Ayant engrangé en septembre, avec les accords de Munich (signés pour l’Angleterre par Neville Chamberlain, et pour la France par Edouard Daladier), la dernière de ses victoires sans guerre, il s’est mis à intriguer pour qu’on la lui déclare : tout d’un coup il a trouvé scandaleuse la liberté de parole avec laquelle Churchill attaquait le gouvernement signataire de ces accords, et prétendu que ce député contestataire exprimait la pensée véritable des élites britanniques.

D’autre part, il faut se défaire des préjugés sur le dilettantisme du dictateur nazi ou son allergie aux dossiers. C’est parfois vrai en politique intérieure, mais il n’en consacre que plus d’attention aux questions militaires et internationales. Dans ce domaine il s’attache à partir de 1938 un diplomate, Walter Hewel, qu’il charge de trier dans la masse des télégrammes ce qui peut l’intéresser . Mais dès le début de sa dictature il se fait faire des revues de presse étrangère par des intellectuels efficaces et bien au fait de ses centres d’intérêt, comme Otto Dietrich ou Ernst Hanfstaengl, tandis que le mouvement SS, qui investit méthodiquement l’Etat, fait preuve d’emblée d’une grande attention aux affaires étrangères. Le fait qu’à chacun de ses coups de force risqués (désertion de la SDN en 1933, rétablissement du service militaire en 1935, remilitarisation de la Rhénanie en 1936, en attendant les crises à répétition de l’année 1938) c’était surtout Mandel qui, en France, ameutait l’opinion et les hommes politiques, n’avait pu lui échapper .

Goebbels lui-même, dans son journal personnel, pourtant prolixe, ne dit mot de Mandel avant la guerre et la première occurrence de son nom survient le 22 mars 1940 : il conserve, écrit-il, le ministère des Colonies dans le nouveau cabinet formé par Paul Reynaud. Immédiatement après, Goebbels relate une conversation avec Hitler sur la situation internationale :

Il ironise à propos des Britanniques. Ils ne savent plus à quel saint se vouer. Ils sont dans une situation désespérée. Les Français aussi. Pas de plan ni de but clairs. Ils ne savent même pas ce qu’ils veulent. Quiconque prend les Juifs comme conseillers et excitateurs met toujours à côté. Il va y avoir pour les démocraties de l’Ouest un réveil douloureux.

Ces propos tenus à la veille de la campagne de Norvège, effectivement très douloureuse pour la France et l’Angleterre où elle manque de tuer dans l’oeuf le gouvernement de Reynaud et balaye celui de Chamberlain, dévoilent à quel point Mandel, l’unique israélite qui soit alors ministre d’un côté ou l’autre de la Manche, occupe l’esprit de Hitler, et combien c’est à lui qu’il pense, avant tout, se confronter.

Ce dirigeant, dont les propos publics étaient toujours très calculés, dévoilait davantage ses pensées dans de longs monologues devant de petits cercles d’amis et de collaborateurs, souvent tard dans la nuit. Certains ont écrit là-dessus des livres de souvenirs, plus ou moins précis. Cependant, Martin Bormann a fait prendre systématiquement ces tirades en note à partir de la campagne de Russie et quelque quatre cents fragments, datant surtout de 1941 et 1942, sont parvenus jusqu’à nous. La page du 6 janvier 1942 est particulièrement éloquente sur la place de Mandel dans son esprit comme sur sa difficulté à prononcer son nom. Nous sommes dans l’un des pires moments de la guerre car Hitler, qui avait fait le pari de vaincre l’URSS en trois mois, se heurte au contraire à une réaction dévastatrice de l’Armée rouge devant Moscou, qui réveille le spectre de la défaite de Napoléon, alors que la récente entrée en guerre des Etats-Unis présage à moyen terme de terribles difficultés. Le meurtre des Juifs d’Europe a commencé, et va faire l’objet d’une directive de Heydrich aux ministères concernés à la fin du mois, sur les bords du paisible lac berlinois de Wannsee. C’est aussi l’époque où, faute de pouvoir trouver un Juif à l’oeuvre dans tous les coups qui sont portés à l’Allemagne, Hitler s’en prend de plus en plus à la franc-maçonnerie, une organisation vouée depuis le XVIIIème siècle à répandre, en particulier contre l’influence de l’Eglise catholique, les idées de la philosophie des Lumières. Agissant dans des pays où les Juifs sont fort minoritaires, elle est nécessairement à dominante « aryenne », mais son caractère transnational la rend suspecte, pour un esprit nazi, d’avoir été initiée par les Juifs, et de leur rester inféodée :

Je me suis aperçu d’une chose. Le pire, dans la franc-maçonnerie, ce n’est pas tant le côté philosophique que le fait qu’elle est une immense entreprise de corruption. C’est une poignée d’hommes qui sont responsables de la guerre.

L’adversaire prédestiné de Churchill, c’était Lloyd George, malheureusement il a vingt ans de trop. Le moment critique, c’est quand Chamberlain et Daladier rentrèrent de Munich. Tous deux, ils devaient voir très clairement que la première chose à faire, c’était de dissoudre leur parlements. Si Daladier avait organisé des élections, les va-t-en guerre eussent été mis en déroute. Le peuple entier eût approuvé une politique de paix. Mais ce ne fut qu’un répit, et les excitateurs ne tardèrent pas à relever la tête.

(...)

Cette guerre aura été à l’origine d’un des plus grands bouleversements du monde. Elle aura des conséquences que nous n’avons pas désirées, par exemple la dislocation de l’empire britannique. Les responsables ? les Juifs. Le sort de l’Angleterre leur est totalement indifférent. Un Hore-Belisha, qui a grandi dans le ghetto, ne saurait avoir les réflexes d’un Anglais .

Il est en effet assez probable (et en tout cas Hitler à cet instant le pense) que si, après leur triomphal retour de Munich, Daladier et Chamberlain avaient organisé des élections, Mandel aurait perdu, tout comme Churchill, son siège de député, mais non l’ancien premier ministre de 1918, Lloyd George, qui détestait Chamberlain et admirait Hitler ; il aurait même pu revenir au pouvoir si l’opinion s’était lassée de l’homme au célèbre parapluie (on appréciera l’adjectif « prédestiné » : en cette période hivernale où son déclin s’amorce, Hitler essaye encore de se persuader que la Providence veille sur ses entreprises). Or Hitler aurait vraisemblablement pu exiger la dissolution des parlements français et britannique, de manière officieuse, lors la signature des accords. Il s’en veut donc, à cet instant, de ne pas l’avoir fait. Mais il avait pour cela une bonne raison : son programme prévoyait une guerre éclair contre la France. Il fallait qu’elle éclatât dans un climat de trouble et de division et le maintien de Mandel au gouvernement, en position minoritaire, offrait le meilleur terrain de manœuvre possible. De surcroît le risque était grand, s’il avait été entièrement éliminé, que Daladier cherche encore n’importe quelle échappatoire, plutôt que de déclarer la guerre, après l’agression allemande contre la Pologne. Reste que, dans l’angoisse et le dépit de cette nuit, Hitler se reproche en fait d’avoir joué trop serré en n’achevant pas, politiquement, Churchill et Mandel alors qu’il les tenait dans son viseur. Dès lors le Juif, en Mandel, ne peut lui apparaître que plus dangereux, et lui inspire vraisemblablement la résolution de ne pas le manquer la fois suivante -or il est, comme nous le verrons, déjà quasiment en son pouvoir.

A ces bribes éparses mais éloquentes s’ajoute une coïncidence de dates qui, dans un esprit comme le sien, était propice à des résonances profondes, quoique dissimulées. Le 9 novembre, jour où Mandel se dresse pour la première fois contre lui, est la date clé de l’histoire de l’Allemagne au XXème siècle. Avant de voir tomber le mur de Berlin en 1989, elle avait vu la chute, en 1918, de l’empereur Guillaume II et la proclamation de la République dite de Weimar (que Hitler allait renverser après l’avoir tant et plus traitée de « règne des Juifs ») ; événements qui allaient conduire tout droit à l’armistice du 11 novembre et au traité signé à Versailles le 28 juin suivant. En 1923, c’est le 9 novembre que la première tentative de prise du pouvoir par Hitler se solde par le mitraillage d’une manifestation devant la Feldernhalle de Munich : dès lors, cette date que la « Juiverie » semblait privilégier pour ses entreprises contre le Reich devient aussi réparatrice, non seulement par un hommage annuel à grand spectacle aux morts de la Feldernhalle, mais par le lancement de la première action violente nationale contre les Juifs, connue sous le nom de « nuit de Cristal », en 1938. De plus, si on suit Edouard Husson dans ses récentes découvertes , c’est le 9 novembre 1941 que Hitler signifie au chef des SS, Himmler, la décision même de la Solution finale. Enfin et surtout, ces mêmes SS sont recrutés, à partir du milieu des années 30, selon un calendrier précis : ils effectuent un noviciat ponctué par une prestation de serment le 20 avril, jour de la naissance du Führer. Le nouveau SS part alors à l’armée pour deux ans et si ensuite il reste militaire, dans ce qui va devenir les Waffen SS, il prête un nouveau serment d’obéissance à Hitler et à Himmler. Or le début, comme la fin, de ce noviciat ont lieu le 9 novembre.

Dans les archives, très inégalement conservées, du mouvement SS, figure une esquisse de programme pour la cérémonie d’accueil des novices en 1936. Le rite est encore en rodage, puisque des alternatives sont proposées... mais non sur les phrases prononcées par Hitler, par Himmler ou par d’autres participants, qui condensent la doctrine dans ses aspects les plus radicaux. On remarquera les appels à l’obéissance, qui laissent prévoir que les ordres seront parfois moralement difficiles à exécuter :

1) Les unités s’avancent en carré, les aspirants dans le bloc central.

2) Musique de marche ou roulement de tambour et fanfare.

3) Chant en choeur, par exemple Vois-tu l’aurore à l’est ?

(texte)

4) Roulement de tambour.

5) Parole prononcée : Le Führer exige : « Ce n’est pas la résolution seulement qui fait la décision, mais la volonté de la mettre en pratique et d’en porter la responsabilité. » Roulement de tambour.

Parole prononcée (par un Vieux combattant) :

Je vois beaucoup de soldats. Puissé-je voir beaucoup de guerriers !

Vous devez être ceux dont l’œil toujours cherche un ennemi, cherche votre ennemi !

Votre ennemi vous devez chercher, votre combat vous devez mener, pour vos idées !

Que le travail, pour vous, signifie le combat, que la paix, pour vous, signifie la victoire !

Combat et courage ont fait de plus grandes choses que l’amour du prochain. Ce n’est pas votre pitié, mais votre vaillance qui a jusqu’ici écarté les malheurs. « Qu’est-ce qui est bon ? » demandez-vous. C’est d’être vaillant. On vous dit sans cœur. Mais votre cœur est juste. La rébellion est un projet d’esclaves ! Que votre projet soit l’obéissance ! (...)

Puis il est prévu que Himmler prenne la parole, suivi d’un aspirant, avant que le Reichsführer SS ne prononce les paroles conclusives, précédant le « chant de fidélité SS » et une musique de marche finale. Le début du discours de Himmler n’est pas sans rapport avec le propos de ce livre : « Notre première ligne de conduite a été, est toujours la connaissance de la valeur du sang et de la sélection. ». Enfin, sa courte déclaration conclusive mérite citation intégrale :

Ainsi nous avons été incorporés et nous marchons, d’après des lois inaltérables, en soldats et en national-socialistes, formant un ordre d’hommes clairement nordiques et une communauté familiale unie par le serment, sur le chemin vers un futur que nous souhaitons et auquel nous croyons, nous voulons ne pas être seulement les héritiers capables de mener un meilleur combat, mais aussi et au-delà les ancêtres des générations qui viendront, nécessaires à la vie éternelle du peuple germanique allemand.

Voilà comment en 1936, quelques mois après la fraternité frelatée de la fête olympique et en plein lancement secret du plan « de quatre ans » pour la mise en place d’une économie de guerre sous la direction de Göring, se déroulait l’incorporation des recrues dans l’appareil principal de la domination nazie, en présence du Führer et à l’insu du public étranger, dont les informateurs n’étaient conviés qu’à suivre les fastes démagogiques du congrès de Nuremberg, en septembre, et à ouïr son langage codé.

On peut supposer que le surgissement inouï de Mandel à la tribune un 9 novembre a confirmé à ce dictateur, qui se croyait mandaté par la Providence pour effacer le christianisme, lui-même apporté par les Juifs, que cette date était bien celle du grand règlement de comptes.

Il existe tout de même UN texte allemand qui vomit Mandel en l’appelant par son nom, souhaite sa mort de façon compulsive... et a été rédigé avec la collaboration du dictateur. Nous le savons par le journal de Goebbels, dont l’édition intégrale est en train de révolutionner en douceur l’histoire de la période. Il s’agit d’une allocution radiophonique proférée en français le 11 juin 1940, au moment le plus crucial de la campagne de France. On se bat aussi sur les ondes, et l’Allemagne a installé au Luxembourg une fausse station de radio communiste baptisée Radio-Humanité. Elle lance le 11 juin un appel supposé émaner de la direction du parti communiste français :

Travailleurs de France ! La révolution gronde. (...) L’heure est venue pour tous les ouvriers et les paysans révolutionnaires de partir à l’assaut du régime. L’heure est venue de descendre les grands criminels Reynaud, Mandel et toute la bande, Weygand et les traîneurs de sabre, les Wendel, Schneider et les marchands de canons.

(...) Qu’ils descendent les généraux, qu’ils descendent les patrons, les banquiers, les Oustric et Cie, les émules de Stavisky, les Blum, les Marin, les Sarraut, les La Rocque, les Ybarnégaray, toute cette bande infernale, les grands traîtres et les grands exploiteurs comme leurs larbins politiques.

Puis le spectre des hommes à abattre se resserre :

(...) L’heure est venue de tuer Mandel, l’heure est venue d’abattre Blum et de pendre Reynaud, de jeter Sarraut dans un fleuve quelconque, que ce soit la Seine, la Loire ou la Garonne, peu importe !

Nous en sommes à la moitié de l’allocution, et dans sa seconde partie plus aucun homme politique n’est nommé, sauf un :

Vous entendez ce canon qui tonne ? Il sonne le glas de toute la société capitaliste. Le bourreau au service du capital, le massacreur Mandel, sera bientôt massacré. Ses camps de concentration vont d’une heure à l’autre devenir des camps de révolution .

Ainsi, dans ce discours ubuesque, censé hâter la reddition française, Mandel fait l’objet de trois citations bien réparties, et nul autre n’a cet honneur. Relevons encore dans le deuxième extrait, à côté de la triade Mandel-Blum-Reynaud forgée par la presse « munichoise » dans l’été de 1938 et invoquée à qui mieux mieux sous l’Occupation par les journaux collaborationnistes, la présence incongrue du terne politicien radical Albert Sarraut . Seules deux choses semblent pouvoir l’expliquer, toutes deux en rapport avec Mandel : le fait qu’il ait été le destinataire et donc, par sa faiblesse, le faire-valoir, du discours de novembre 1933, et le fait qu’en mars 1936, comme nous le verrons un peu plus loin, il ait eu quelques paroles dures contre la remilitarisation de la Rhénanie, certes non suivies d’actes, mais notoirement inspirées par Mandel.

Le journal du ministre de la Propagande permet de suivre à la trace la préparation, sinon de ce texte précisément, du moins de cette thématique. Goebbels, avons-nous dit, n’a encore jamais parlé de Mandel au cours de cet exercice quasi-quotidien qu’il s’impose depuis 1924, lorsque, le 22 mars 1940, à propos de la composition du gouvernement Reynaud, il écrit enfin son nom, pour relever qu’il demeure aux Colonies, alors qu’il ne mentionne aucun autre ministère. Le 25 mai, deuxième occurrence (et quasiment la dernière jusqu’à son assassinat, qui sera commenté, nous le verrons, d’une manière intéressante) : « Le Juif Mandel râle contre les saboteurs et les défaitistes ». Le 3 juin, il commence à parler de Radio-Humanité, qu’il appelle « nos émetteurs secrets ». Il trouve les émissions, jusque là, trop « théoriciennes », mais cela va changer, grâce à un nouveau rédacteur qui n’est autre qu’Ernst Torgler, le dirigeant communiste allemand jugé en 1933 pour avoir commandité l’incendie du Reichstag et acquitté faute de preuves (et pour cause !). Les jours suivants, Goebbels le prend personnellement en main et le trouve « enthousiaste ». Or le 6 juin le ministre se rend au quartier général de Hitler dans le nord de la France, et reçoit longuement ses directives. Hitler le félicite pour le travail de cette radio, qu’il écoute tous les jours : il s’est même laissé prendre à un bobard rapportant le suicide du général en chef adverse, Maurice Gamelin ! Charlie Chaplin aurait probablement tiré parti, dans le Dictateur qu’il préparait au même moment, de cette version de l’arroseur arrosé, s’il avait pu lire par dessus l’épaule de Goebbels. Lequel nous apprend également que l’idée de fomenter une révolution communiste pour hâter la déliquescence de la France est caressée on ne peut plus sérieusement par les deux hommes. Et Hitler approuve l’attribution de ce travail à Torgler : il ne semble donc pas avoir eu cette idée lui-même. Il avait bel et bien formé, en Goebbels, un disciple imaginatif, en lui donnant carte blanche pour enrôler au service de ses plans, toute honte bue, les compétences de certains ennemis naguère déterminés et courageux -les Allemands allaient faire de semblables conquêtes à Vichy, dont la plus remarquable, et la plus importante pour notre propos, allait être l’amiral Darlan, un guerrier tout fier que sa flotte soit restée « invaincue » en 1940, mué en un plat valet au point de mériter rapidement, dans les conversations privées de tout vichyssois qui gardait une once d’humour, le surnom d’ « amiral Courbette » . Goebbels avait aussi recruté un autre communiste qu’il nomme « Kaspar » et qui semble être l’ancien député Wilhelm Kasper, dont le nom avait été cité également dans l’affaire du Reichstag.

Il écrit ensuite ces lignes, qui paraissent se rapporter, au moins en partie, à l’allocution radiophonique du 11 :

(9 juin) Je m’investis moi-même très fort dans ce travail. Torgler et Kaspar sont aussi déjà à l’oeuvre. Nous mettons maintenant la pédale douce contre le peuple français car ce serait contre-productif, et concentrons les coups contre la classe capitaliste française.

(10 juin) Torgler livre ses premiers rapports. Très bon. Les émetteurs clandestins tournent à plein régime.

(13 juin) Le sort de la France semble scellé. Paris est perdu et la panique y règne. Torgler travaille excellemment. Il semble qu’à Paris une révolution couve.

Voilà encore une pièce au contentieux ! La superbe stratégie de conquête par la révolution, à laquelle Hitler et Goebbels croyaient comme des gamins en train de jouer un bon tour, est un échec complet. Le peuple la déjoue par l’exode, qui n’est certes pas un haut fait militaire ou politique mais a au moins la vertu de vider les grandes villes de leurs masses éventuellement grondantes, et de les soustraire aux convoitises des provocateurs nazis. Quant à Mandel, alors ministre de l’Intérieur, il tient bien en main la situation parisienne avec l’aide du préfet de police, Roger Langeron. Or l’enjeu principal, pour le Reich, n’est pas l’occupation du territoire français mais l’assagissement de la Grande-Bretagne, où Churchill vient d’arriver au 10 Downing Street, just in time pour défier Hitler, enfin, à partir d’une position de pouvoir. Juifs ou non, les capitalistes anglais ont été, eux, fort complaisants avec le nazisme ; le spectacle d’une classe ouvrière française renouant avec les démons du Front populaire (naguère perçus à Londres avec une particulière inquiétude), et hissant le drapeau rouge, pourrait bien les décider à renvoyer Churchill vociférer dans son coin. L’absence de manifestations contre le Mandel mythique de la propagande allemande, comme l’efficacité, dans le maintien de l’ordre, du ministre réel, signent l’un des rares coups d’épée dans l’eau de Hitler pendant cette campagne quasi-parfaite. Churchill, que Berlin pouvait espérer voir chasser de son poste, en cas de révolte ouvrière à Paris, par une réaction apeurée des banquiers de Londres, reste au pouvoir et les conséquences de cet échec vont se déployer implacablement pendant cinq ans : pour être inaperçu du vulgaire, il ne doit pas en être moins cuisant pour l’auteur de Mein Kampf, sur le point de boucler l’avant-dernier chapitre de son programme (la résignation anglaise devant la ruine militaire de la France) et d’aborder dans les meilleures conditions le dernier, l’incorporation au Reich de la Biélorussie et de l’Ukraine.

Cependant, si Hitler a pu lui-même, une fois, être abusé par un bobard de Goebbels, beaucoup d’autres, qui se croyaient malins, l’ont été d’abondance, y compris, en l’occurrence, le parti communiste français. Qui certes, que l’on sache, ne s’est pas reconnu dans ces émissions pachydermiques ; même les militants de base n’ont guère dû s’y tromper. Mais le 20 juin 1940, Maurice Tréand, au nom de Jacques Duclos qui dirige le parti en l’absence de Maurice Thorez réfugié à Moscou, a pris rendez-vous avec un collaborateur d’Otto Abetz, qui vient de s’installer dans Paris occupé pour y représenter Hitler. Il vient demander l’autorisation de faire paraître l’Humanité (interdite et publiée clandestinement depuis le lendemain du pacte germano-soviétique, en août 1939). Dans l’argumentaire que Tréand porte sur lui, la direction du parti met en avant l’intérêt commun qu’auraient les nazis et les communistes à combattre « le Juif Mandel ». Un langage dénoncé en bonne place dans l’Humanité elle-même au lendemain de sa découverte... soit en décembre 2006 . Entre-temps, Tréand avait été arrêté, avant de pouvoir rencontrer les Allemands, par la police parisienne, qui, toujours dirigée par Langeron , ne collaborait pas encore étroitement avec eux, et le document préparatoire à sa rencontre prévue le soir avec un représentant d’Abetz devait dormir sous scellés dans un dépôt d’archives français jusqu’à sa découverte par Jean-Pierre Besse et Claude Pennetier au début du siècle suivant . Peut-être Hitler n’a-t-il jamais su que, par une imitation servile de son antisémitisme, le principal parti communiste européen en dehors de l’URSS avait pris position contre « le Juif Mandel ».

L’expression, à vrai dire peu souvent reproduite sans quoi le scandale n’aurait pas autant tardé, est d’autant plus fâcheuse qu’elle est ingrate. A peine une semaine plus tôt, lors du conseil des ministres de Cangé, le général Weygand, chef des armées françaises -dans une docilité parfaite, qu’il en ait conscience ou non, vis-à-vis des machinations nazies-, avait justifié sa prise de position en faveur de l’armistice par une nouvelle sensationnelle : Maurice Thorez, dans un Paris déserté par le gouvernement et non encore envahi par l’ennemi, venait de prendre le pouvoir ! Il aurait formé une nouvelle Commune, à l’image de celle de mars 1871 -Maxime Weygand étant alors un bambin marseillais de quatre ans- qui avait conduit Thiers, inspirateur d’un armistice avec Bismarck conclu le 28 janvier précédent, à réclamer au vainqueur allemand des prisonniers de guerre pour écraser l’insurrection parisienne. Le même Weygand avait dit au général de Gaulle le 8 juin 1940 : « Ah si j’étais sûr que les Allemands me laisseraient les forces nécessaires pour maintenir l’ordre... ! » . Dans le flottement de ces journées, le parti communiste français avait d’ailleurs offert ses services pour participer à la défense de la capitale... si elle était défendue, et Weygand à l’inverse s’était dépensé pour qu’elle fût déclarée « ville ouverte », ce qui advint. A Cangé donc, Mandel, un ministre fort éloigné des thèses marxistes, avait réprouvé l’attitude de Weygand et de ceux des ministres dont le spectre communard handicapait le patriotisme, en se précipitant sur un téléphone et en conversant en plein conseil avec le préfet Langeron, qui démentit la nouvelle. Or l’anecdote était connue sous l’Occupation .

Né en 1885, c’est à l’âge de 18 ans, son baccalauréat en poche, que Louis Rothschild avait donné libre cours à sa vocation politique en devenant rédacteur à L’Aurore . Il avait emprunté l’année précédente, pour ses débuts de journaliste au Siècle alors qu’il était encore lycéen, le nom de sa mère, afin de ne pas être confondu avec les banquiers, simples homonymes (à ceci près qu’ils étaient pourvus d’une particule), et changé aussi son prénom car il existait déjà un Louis Mandel. Son nouvel employeur, Georges Clemenceau, un médecin vendéen devenu député, puis sénateur, n’avait encore jamais été ministre mais devait son surnom de « Tigre » à sa capacité de faire tomber les ministères. Son action, à cet égard, la plus retentissante avait été la publication de l’article d’Emile Zola sur l’affaire Dreyfus le 13 janvier 1898. C’est lui qui avait trouvé le titre J’accuse..., barrant la première page. Mandel le conquiert vite par ses connaissances, sa mémoire, son intérêt pour les sujets les plus divers, même si son ardeur au travail, la lourdeur de son écriture et l’austérité de sa vie personnelle lui valent maints sarcasmes, ceux du patron n’étant pas les derniers. Il est plus craint qu’aimé et ce sera l’un de ses handicaps. Collaborateur obscur au sein des premiers cabinets ministériels de Clemenceau entre 1906 et 1909, il joue un rôle clé dans le gouvernement dit de la Victoire, à peine âgé d’une trentaine d’années. Il est également très actif à la conférence de la Paix, qui aboutit au traité de Versailles -une raison de plus pour être vomi par tout « revanchard » allemand.

Les années 1920 voient la retraite de Clemenceau et l’acquisition laborieuse, par son disciple, d’un fief électoral en Gironde. Député en 1919, maire de Soulac et conseiller général de Lesparre pendant tout l’entre-deux-guerres, il siège à droite à l’Assemblée nationale et se voit, en 1924, balayé par la vague du « cartel des gauches », avant d’être élu dans la circonscription du Médoc en 1928 et de conserver son siège jusqu’à la guerre. Il lui est plus difficile de devenir ministre... et son succès oratoire de 1933 contribue sans doute à lever l’ostracisme qui l’avait exclu des cabinets de Poincaré, Tardieu et Laval , entre autres. Enfin, en octobre 1934, il est admis à faire ses preuves dans un gouvernement dirigé par Pierre-Etienne Flandin, avec un portefeuille jusque là peu propice aux actions d’éclat, celui des Postes. Conservé au gouvernement, dans le même ministère, par Bouisson, Laval et Sarraut, jusqu’à l’avènement du Front populaire en juin 1936, il s’illustre notamment en stimulant le développement de la radio et les premiers pas de la télévision, avec une conséquence inattendue, d’ordre privé.

Ses adversaires le traitaient de « moine de la politique » mais, en fait, sa vie sentimentale était plus discrète qu’inexistante, puisqu’en 1930 il reconnut un enfant, une fille prénommée Claude, à laquelle il devait être très attaché. D’autant plus surprenante fut la conséquence d’une soirée animée par les comédiens du Français au ministère des Postes, et retransmise sur les rares téléviseurs en service, le 26 avril 1935. L’actrice Béatrice Bretty, qui avait été en quelque sorte la première présentatrice française d’un journal télévisé, partagea bientôt, et notoirement, la vie du ministre.

Il alerte ses collègues sur le danger allemand, particulièrement, au lendemain du 7 mars 1936. Ce jour-là, Hitler a commencé à remilitariser la Rhénanie, en violant non seulement le traité de Versailles mais celui de Locarno (1925), signé librement par l’Allemagne sans qu’elle puisse se dire contrainte par la pression militaire de ses vainqueurs. Lorsque Hitler a introduit des forces armées dans cette zone frontalière jusque là démilitarisée (une situation qui permettait aux armées françaises d’envahir rapidement l’Allemagne si elle s’en prenait à l’un de ses voisins d’Europe centrale, tous plus ou moins liés à la France), il n’a agressé personne, aux dires de la presse anglaise, et il n’y a donc pas de quoi réagir militairement. Le ministre français des Postes, lui, bien que l’incidence du mouvement des troupes allemandes sur la circulation du courrier soit restreinte, tente de pousser à une action militaire, parfaitement autorisée par les traités, son chef de gouvernement, Albert Sarraut, et Pierre-Etienne Flandin, à présent ministre des Affaires étrangères. Sarraut pousse même un cri de guerre : « Nous ne laisserons pas les flèches de la cathédrale de Strasbourg sous le feu des canons allemands ! » -un écho, désagréable aux oreilles d’outre-Rhin, des dégâts causés aux édifices religieux, et notamment à la cathédrale de Reims, par ces mêmes canons en 1914-18. Mais l’Angleterre dissuade vigoureusement la France, en prônant un simple recours devant la Société des Nations et en donnant dans le jeu de Hitler, qui proposait lui-même la discussion d’un « nouveau Locarno », un traité qui démilitariserait la frontière des deux côtés. Il n’en avait bien entendu aucune envie, et il ne s’agissait pour lui que de faire traîner les discussions, le temps de commencer, dans la zone litigieuse, à édifier la fameuse « ligne Siegfried ».

Mandel a donc alors deux cibles : l’esprit de revanche allemand et l’appeasement, ce credo de la politique extérieure britannique. Impulsée par les premiers ministres successifs, Macdonald, Baldwin et Neville Chamberlain, l’idée de calmer Hitler en étalant la bonne volonté des démocraties occidentales envers son pays, et en lui accordant, pour la prouver, des gains territoriaux limités, était combattue sans succès par Churchill à l’intérieur et déteignait sur les voisins d’outre-Atlantique aussi bien que d’outre-Manche. La France, il est vrai, ne pouvait pas grand-chose toute seule, et on voyait mal les Etats-Unis s’ébranler pour combattre le nazisme si les Européens donnaient l’exemple de la passivité. Aussi Mandel, qui est alors, plus que tout autre, l’équivalent français de Churchill, cherche-t-il désespérément des concours à l’intérieur comme à l’extérieur.

Les choses se précipitent en 1938, quand Hitler, après avoir absorbé l’Autriche en mars, menace bientôt la Tchécoslovaquie. Mandel se rapproche alors de Léon Blum, prêt à former son second gouvernement. Tous deux sont d’avis qu’il doit s’appuyer, en sus de la majorité de Front populaire issue des élections de 1936, sur des forces de droite, mais aussi élargir son assise à gauche en proposant des portefeuilles au parti communiste. Ce cabinet d’union nationale, dit « de Thorez à Paul Reynaud », que Mandel, à droite, a prôné plus vigoureusement que quiconque, ne verra pas le jour en raison, notamment, de l’opposition de Flandin, devenu un « apaiseur » irréductible -ce qui présage assez mal du sort de Mandel quand, ministre à Vichy, il en partagera brièvement la responsabilité.

Le cabinet Blum est prestement renversé. Alors sonne l’heure de Daladier, chef du parti radical. Fils d’un boulanger de Carpentras, député du Vaucluse, ce politicien a partie liée, plus que tout autre dirigeant de son pays entre 1933 et 1939, avec l’histoire du nazisme. Président du conseil pour la première fois le 31 janvier 1933, il lui incombe de définir la réaction première de la France à la nomination de Hitler comme chancelier d’Allemagne ; elle est tout sauf fébrile ou alarmée. Son gouvernement ne dure que quelques mois mais un an plus tard il est de nouveau président du conseil quand, le 6 février 1934, la France joue à se donner la peur d’une dictature de type allemand ou italien, lors de l’émeute qui menace le Palais-Bourbon, le 6 février 1934. Mais il n’existe pas alors en France, comme dans l’Italie de 1922 ou en Allemagne dix ans plus tard, un candidat dictateur jouissant de larges soutiens, et décidé à saisir l’occasion. Néanmoins Daladier cède la place, dans un souci de concorde nationale. Tombé très bas dans l’estime publique, il remonte la pente grâce au Front populaire, né d’une ferme volonté, dans ce qu’on appellera plus tard le « peuple de gauche », de réagir à l’émeute du 6 février. Le parti radical est la composante la plus à droite de ce rassemblement ; si les élections de 1936 donnent l’avantage au parti socialiste et font de Léon Blum l’incontestable chef du gouvernement, Daladier devient son ministre de la Guerre. A ce titre il est en charge de la politique d’armement, qu’il va mener avec une énergie et une efficacité inédites. Il lui revient aussi de poursuivre et, autant que faire se peut, de conclure, les discussions engagées par ses prédécesseurs avec la Russie soviétique, en vue d’une réaction militaire conjointe au cas où l’Allemagne passerait à l’attaque. Mais sur ce chapitre il freine des quatre fers. De même, il en passe facilement par les volontés anglaises sans chercher à les infléchir, ou si peu. De ce bref portrait se dégage un seul point commun avec Mandel, la volonté de réarmer le pays. Il ne montre pas le même souci de parler haut à l’Allemagne, ni de réprimer les tendances putschistes de certains milieux civils ou militaires, ni d’affermir l’alliance russe, ni de pousser l’Angleterre à des décisions fermes : sur tous ces terrains il est beaucoup plus louvoyant et attentiste que le député du Médoc. Il le prend cependant, en avril 1938, dans son gouvernement.

Mandel aurait voulu le ministère de la Guerre, mais Daladier entendait y demeurer. Il lui offre le choix entre deux portefeuilles comportant des responsabilités militaires, l’Air et les Colonies. Dans un premier temps, Mandel choisit l’Air mais alors Daladier précise que ce ministre n’aura plus, contrairement à ce qui avait cours auparavant, de siège au conseil supérieur de la Guerre. Or ce conseil donne, lorsque se pose la question d’une déclaration de guerre, un avis décisif et il y a à cela deux précédents célèbres, celui, négatif, de 1911 et celui, positif, de 1914. Mandel trouve une astuce : il prendra les Colonies, à condition qu’on leur donne un état-major militaire spécial, disposant d’un siège au conseil. Ainsi, un général choisi par lui le représentera à l’heure décisive .

Son retour au gouvernement est surtout, pour Daladier, une manière de délivrer un double message. A Hitler, il laisse entendre que la France pourrait élargir les compétences de ce foudre de guerre, si l’Allemagne se conduisait mal ; au même moment, en Angleterre, Chamberlain utilise pareillement Churchill comme un épouvantail ou une épée de Damoclès ; il ne le met même pas, lui, au gouvernement, mais laisse entendre qu’il pourrait le faire. Le second message s’adresse à l’opinion française : il s’agit de compenser (un peu) l’entrée au gouvernement, à un poste autrement influent -les Affaires étrangères-, de Georges Bonnet, un ardent militant du rapprochement avec l’Allemagne, notoirement prêt à de lourdes concessions au détriment, en particulier, des alliances que la France entretient depuis 1918 en Europe centrale.

Voilà qui prépare et explique l’accord de Munich du 30 septembre 1938. L’Angleterre et la France abandonnent en pratique la Tchécoslovaquie aux appétits de l’Allemagne, en lui permettant dans un premier temps d’occuper sans coup férir la région germanophone des Sudètes, après un crescendo de revendications et de menaces hitlériennes qui avait duré six mois et rendait cette reculade particulièrement humiliante. Dans les éditoriaux du monde entier, et plus spécialement en France et en Allemagne, cette crise voit l’apparition d’un trio de « bellicistes » français composé de Mandel, Blum et Reynaud. Certains les encensent, d’autres les injurient. Et les injures volent bas des deux côtés du Rhin. Le quotidien royaliste L’Action française, l’hebdomadaire Gringoire et d’autres feuilles, d’ordinaire peu portées sur les hymnes de la classe ouvrière, vont jusqu’à parodier l’Internationale. Là où Eugène Pottier stigmatisait le militarisme en invitant les travailleurs mobilisés à retourner leurs armes contre leurs « propres généraux », la presse d’extrême droite transforme ainsi la fin du couplet :

S’ils s’obstinent, ces cannibales, A faire de nous des héros, Il faut que nos premières balles Soient pour Mandel, Blum et Reynaud .

L’immense majorité de la presse française encense les accords de Munich et, si tous ces journaux ne versent pas dans l’attaque personnelle matinée d’antisémitisme, tous contribuent à donner de Mandel une image particulièrement négative. Cependant, si la guerre finit par éclater, cela peut devenir un « plus », comme on ne dit pas encore à cette époque peut-être moins calculatrice que la nôtre, d’avoir été catalogué belliciste, du moins aux yeux des gens aptes à reconnaître leurs erreurs. Quant à Hitler, ladite guerre ne saurait accroître sa rancune, puisque c’est lui qui la déclenche et qu’il le sait fort bien, créant par son agression du 1er septembre 1939 contre la Pologne une situation où la France ni l’Angleterre ne peuvent se dispenser de la lui déclarer. Mais la tenue de la France dans cette guerre, et particulièrement son retard à reconnaître sa défaite et à signer l’armistice, sont propres à le rendre impitoyable envers les bellicistes, surtout s’ils sont juifs.

Paul Reynaud qui, comme Mandel, Blum et Daladier, va être incarcéré sous l’Occupation -mais Mandel seul y laissera la vie-, a eu dans ces années d’avant guerre les positions les plus proches de celles du député girondin, avec tout de même, en chaque circonstance, un peu plus d’hésitations et un brin de confusion. Ces adversaires résolus du Front populaire ne sont parfaitement en phase que sur la politique intérieure. Des deux c’est Reynaud, plus mondain et plus éloquent -il était l’un des meilleurs avocats de sa génération-, qui semble avoir la meilleure chance d’accéder à la présidence du conseil lors d’une échéance qui se profile en cette fin de 1938 : les élections législatives d’avril 1940. Pour Hitler tous deux sont d’infâmes bellicistes... même si par ses diplomates il a eu l’occasion de se convaincre que Mandel était un adversaire plus coriace.

Les télégrammes de l’ambassadeur allemand à Paris pendant les années d’avant guerre, le comte von Welczeck, saisis en 1945 avec bien d’autres archives, comportent, à côté de rapports nombreux et monotones sur ses entretiens avec Bonnet, le récit d’une curieuse conversation avec Paul Reynaud, fraîchement nommé garde des Sceaux. Il était venu le voir à l’ambassade le 11 mai 1938, sous prétexte qu’il connaissait Welczeck auparavant et que l’usage voulait que, dans ces cas-là, quand on devenait ministre, on rende à l’ambassadeur une visite « protocolaire ». Mais son souci principal était, bien évidemment, d’évoquer la situation internationale, en cette période où les relations germano-tchécoslovaques se tendaient à vue d’œil. Il lui tient des propos résolument pacifistes : il supplie l’Allemagne de ne pas déclencher une guerre qui ne pourrait que faire le lit du communisme. Mais il ne conteste pas ses revendications et va même au-devant d’elles puisque à cette époque Hitler ne demande encore, pour les germanophones des Sudètes, qu’une autonomie culturelle. Reynaud dit à l’ambassadeur que l’attraction du Troisième Reich sur les minorités de langue allemande habitant le long de ses frontières est telle « qu’il est nécessaire ici, pour éviter des troubles permanents, de recourir à une solution radicale ». Welczeck, saisissant la balle au bond et allant lui-même très au-delà des instructions officielles de son gouvernement, répond que dans ce cas il faudrait faire fi des remèdes de bonne femme et pratiquer l’amputation.

Contre mon attente, Paul Reynaud ne protesta que faiblement et se borna à constater que, de toute façon, il ne serait pas facile de trouver le chirurgien qui convenait .

Rencontré une douzaine de jours plus tard par un autre fonctionnaire de l’ambassade allemande au cours d’une réception mondaine, le ministre de l’Education nationale, Jean Zay, tient un autre langage, empreint certes de diplomatie mais ferme sur le fond. Il craint que l’Allemagne ne pèche par une sous-estimation de la puissance et de la résolution françaises et se déclare persuadé que l’Angleterre viendrait en aide, le cas échéant, à la France si celle-ci répliquait à « une intervention violente, directe ou indirecte », du Reich contre la Tchécoslovaquie . Zay fait partie, comme Reynaud et Mandel, de la petite aile dite « belliciste » du gouvernement Daladier, et il est considéré comme juif (bien que de mère, et d’éducation, protestantes). En revanche, le jeune officier Charles de Gaulle, lui aussi résolu à ne pas tolérer les empiétements du Reich hitlérien, est en ces années un proche de Reynaud mais non, semble-t-il, de Mandel. Lancé dès 1933 dans une campagne en faveur de la motorisation de l’armée, il inspire au député Reynaud plusieurs discours sur ce thème, ainsi qu’un livre, Le problème militaire français, en 1937.

Lorsque, en septembre 1939, la guerre finit par éclater, Daladier, qui a tout fait pour l’éviter, se retrouve en position précaire et le scepticisme de Mandel y contribue . Mais ce dernier semble renoncer d’avance à prendre la tête d’un nouveau cabinet, et se consacre pour l’essentiel, grâce à ses leviers de commande coloniaux, à obtenir que la poudre parle en Méditerranée, tout comme, en Grande-Bretagne, un nouveau ministre de la Marine nommé Winston Churchill cherche à faire dégénérer le moindre incident naval afin que la guerre ne soit pas seulement déclarée mais, enfin, menée . Cependant, si Paul Reynaud, qui travaille sans trop se cacher, depuis le ministère des Finances, à renverser son président du conseil, vise à prendre sa place, il le fait non seulement en recherchant l’appui de ceux qui, tel Jules Jeanneney, président du Sénat et ancien membre du ministère Clemenceau, prônent une conduite plus énergique de la guerre, mais aussi de ceux qui reprochent à Daladier de l’avoir déclarée et aspirent à un compromis avec l’Allemagne avant que les combats aient vraiment commencé. Une vérité scandaleuse et longtemps sous le boisseau, qui a fait surface avec une grande clarté lors de la publication du journal du colonel de Villelume, au milieu des années 70.

Ce dernier, brillant officier mais adversaire résolu d’une guerre contre l’Allemagne, devient dès octobre 1939 le principal conseiller militaire de Reynaud, éclipsant de Gaulle qui alerte en vain la classe politique sur les dangers immédiats par un mémorandum devenu fameux, en janvier 1940 : Reynaud n’en avait pas davantage tenu compte que les 80 autres destinataires, titulaires des principaux postes de responsabilité civils ou militaires . Il manifeste clairement qu’il aspire au rétablissement de la paix lorsqu’il rencontre l’envoyé spécial du président Roosevelt, Sumner Welles, le 9 puis le 14 mars 1940. Les télégrammes de Welles à son gouvernement, publiés en 1959, restent fâcheusement méconnus : Reynaud lui dit sans ambages qu’il a changé depuis Munich et souhaite à présent un armistice avant que la guerre ait vraiment éclaté ; il ajoute que Churchill a été un homme d’Etat de valeur mais ne l’est plus, car « son cerveau a perdu de son élasticité ». Dans ces conditions, il n’est pas étonnant qu’à la veille de l’offensive allemande du 10 mai, dans leur rivalité nullement calmée par l’arrivée au pouvoir de Reynaud le 23 mars (car Daladier a conservé le ministère de la Guerre), les deux principaux chefs politiques de la France essayent de se déborder sur leur droite en enrôlant des hommes qui n’avaient jamais poussé le pays à réagir militairement aux empiétements nazis : ainsi Daladier recrute Laval, et Reynaud Pétain ! Le premier déclare avec colère au général Gamelin, le 11 mai, peu après le déclenchement de l’attaque allemande et d’un air de dire qu’on aurait pu l’éviter s’il avait repris le pouvoir, que dans ce cas il aurait mis Laval aux Affaires étrangères et qu’il avait la certitude de son acceptation . De son côté Reynaud, quand le 9 mai au soir la crise ministérielle est ouverte par la démission, encore secrète, de son gouvernement, fait chercher dans tout Paris Pétain qu’il avait rencontré quelques jours plus tôt, avant d’apprendre qu’il vient de repartir pour Madrid, où il exerce la fonction d’ambassadeur.

Rien ne suggère mieux l’opinion de Mandel sur ce pugilat Daladier-Reynaud, soigneusement dissimulé par ses protagonistes après la guerre, qu’une sentence qu’il laisse tomber en aparté, pendant la première réunion du gouvernement : « Monsieur Paul Reynaud a le pouvoir. Il ne lui manque plus que de le mériter. »

Hélas pour tous les deux, le Reich, qui depuis 1933 n’avait jamais attaqué ou menacé que de petits pays, et qui le 10 mai 1940 encore semblait ne vouloir envahir que le Luxembourg, la Belgique et la Hollande, s’en prend brutalement à la France le 13, et s’ouvre en un tournemain son territoire par une brèche de 80 kilomètres le long de la Meuse. Devant cette « surprise de Sedan », rien ne serait plus urgent, pour le pouvoir politique, que de jauger rationnellement la situation, afin de disposer au mieux les pions qui restent. Mais rien de tel n’adviendra pendant les semaines suivantes, notamment en raison des changements de personnel à la tête de l’Etat comme de l’armée. Progressivement, les commandes échappent à Reynaud et sont récupérées par le maréchal Pétain, rappelé de son ambassade pour devenir vice-président du conseil le 18 mai, ainsi que par le général Weygand, rappelé de Syrie pour remplacer Gamelin à la tête des forces armées, le 19. En Angleterre cependant, les changements ne sont pas moindres, mais ils vont apporter le salut et, finalement, la perte de Hitler. En effet Winston Churchill, parvenu in extremis à la tête du gouvernement, va réussir, on ne peut plus paradoxalement, à maintenir l’état de guerre malgré la perte de l’allié français.

Pendant la deuxième semaine de juin 1940, Reynaud est aux prises avec une demande d’armistice, de la part de son armée et d’un nombre croissant de ses ministres. Les prémisses de cette demande remontent au 25 mai. Lors du comité de guerre tenu ce soir-là, deux voix s’étaient élevées pour demander qu’on étudiât les conditions allemandes de paix quand il y en aurait (et il y en avait déjà, signifiées par Göring dix-neuf jours plus tôt à l’adresse d’un intermédiaire suédois, Birger Dahlerus, mais Reynaud ne l’avait pas dit lors de cette séance), en fonction des seuls intérêts français et sans concertation avec l’Angleterre. Ces deux voix n’étaient pas mineures : il s’agissait du président de la République, Albert Lebrun, et du maréchal Pétain.

Philippe Pétain, un octogénaire dynamique, restait auréolé de la victoire de 1918, bien qu’une partie des spécialistes (dont de Gaulle n’était pas) aient dénoncé le défaitisme dont, déjà, il aurait fait preuve au moment des grandes offensives allemandes du dernier printemps, Foch étant alors plus optimiste. Pétain, vainqueur de la guerre en tant que commandant en chef des armées françaises (Foch étant le coordinateur interallié), était surtout, dans la mémoire collective, le « vainqueur de Verdun » et l’homme qui avait mis fin aux mutineries de 1917, de manière « humaine » disait-on. Ce qui lui avait valu l’estime publique de Léon Blum et même de Pierre Cot, un jeune radical très à gauche qui voyait en lui, en 1935, un Cincinnatus digne d’exercer une dictature temporaire pour remettre de l’ordre dans le pays, menacé par Hitler. Ces éléments n’avaient sans doute pas pesé d’un faible poids dans l’esprit de Reynaud lorsqu’il avait rappelé Pétain en catastrophe, c’est le cas de le dire, le 17 mai, de son ambassade auprès du général Franco, pour lui confier la vice-présidence du conseil -aux côtés d’un radical mollasson, Camille Chautemps. Avec Maxime Weygand, ancien chef d’état-major de Foch, âgé de soixante-treize ans, et Mandel, dont les gazettes rappelaient qu’il était l’ancien bras droit de Clemenceau, promu le 18 mai du ministère des Colonies à celui de l’Intérieur, il formait un trio censé réveiller, à l’heure du plus grand péril, les mânes des vainqueurs civils et militaires de la guerre précédente ; cependant Mandel, le plus jeune et de loin, paraissait seul capable de jouer un rôle déterminant dans le conflit en cours, pourvu qu’il durât. Mais en ce soir décisif il était absent. Seuls les ministres à compétence militaire faisaient partie du comité de guerre et, en quittant les Colonies, il avait perdu cette position. Ce qui n’était peut-être pas pour chagriner Reynaud.

Le point de vue de Pétain, en dépit du soutien du chef de l’Etat, n’avait pas prévalu. Il est vrai que, depuis 1918, Weygand gardait, vis-à-vis de lui, des rancunes intactes qui nécessitaient bien quelques jours d’ajustement, avant qu’ils n’accordent leurs violons pour contraindre le gouvernement à déposer les armes.

La réunion s’était séparée sur une décision dilatoire : on allait se battre avec énergie le long de la Somme et de l’Aisne, mais si les lignes étaient enfoncées, et Weygand avait dit qu’elles risquaient fort de l’être, il faudrait envisager l’armistice... d’où l’urgence d’en causer avec les Anglais. C’est Weygand qui avait prononcé la phrase : « l’armistice est une question interalliée », en contredisant Pétain pour qui il fallait considérer la chose sous l’angle à la fois de la contribution de chacun à l’effort de guerre et du « risque » encouru. La contribution anglaise étant bien moindre et le danger, pour le territoire français, beaucoup plus important que pour les îles Britanniques, la France pouvait estimer dès ce moment qu’un armistice s’imposait et que l’Angleterre n’avait pas son mot à dire. Nous retrouverons ce clivage sous l’Occupation, et aussi ses limites. Weygand se rangera sous la bannière de Pétain et y demeurera malgré des velléités de révolte (qui auraient pu changer le destin des captifs Mandel et Reynaud). En fait, lors de ce débat dramatique du 25 mai, il en est déjà tout proche puisque, si l’armistice est une question interalliée, il importe de la trancher au plus vite : c’est sous l’impulsion du général en chef que le comité de guerre délègue en urgence, pour le lendemain, à Londres, un Paul Reynaud qui avant la réunion ne songeait pas à ce voyage. Va pour une discussion avec l’allié, à condition qu’elle soit immédiate ! La tentation de signer tout de même, au cas où l’Angleterre poursuivrait la guerre, est lisible dans cette précipitation. Car aucun membre du comité de guerre français, et aucun chef de gouvernement sur la planète, en dehors de Winston Churchill, ne pense que l’Angleterre peut continuer sans alliés une guerre aussi mal engagée, mais Churchill a annoncé qu’elle le ferait et on envisage qu’il s’obstine quelque temps avant d’admettre l’inéluctable. Un voyage à Londres ne peut avoir alors d’autre objet que de dire que la France n’en peut plus (ce que Weygand appelle « exposer nos difficultés ») et de pousser l’allié à faire ses comptes -avec l’espoir que lui-même dépose les armes .

Le ralliement de Weygand à l’armistice, même en cas de veto britannique, se profile plus nettement encore le lendemain matin, dès avant le départ de Reynaud : ce dernier avait fait décider, à la fin de la réunion du comité, un repli du gouvernement sur Bordeaux -comme en 1870 et en 1914- si Paris était menacé, or Weygand lui fait dire qu’il a réfléchi et qu’il n’est plus d’accord. Le gouvernement, dit-il, doit en tout état de cause rester à Paris, ce qui revient à programmer la signature d’un armistice à brève échéance, sans considération aucune pour le point de vue de l’allié.

A Londres, devant l’éloquence churchillienne, Reynaud n’a même pas osé parler d’armistice et sur le chemin du retour il se fait rabrouer par Villelume puis par Paul Baudouin, alors secrétaire du comité de guerre. Churchill joue la montre : on ne peut rien décider, a-t-il fait admettre lors des discussions du 26, avant de savoir si l’embarquement de Dunkerque, qui vient juste d’être ordonné, a pu être mené à bien. Quelques jours plus tard, il s’agit de demander l’aide américaine, et de ne rien décider avant une réponse claire à ce sujet du président Roosevelt, qui temporise. Il faut aussi dire un mot des failles du cabinet britannique, que Reynaud a pu constater crûment : le ministre des Affaires étrangères, lord Halifax, lui a dit le 26 mai qu’il était partisan de la paix si ses conditions n’étaient pas trop dures, et qu’il essayait de les connaître par l’intermédiaire de Mussolini ; Churchill, lui, va répétant que ces conditions ne peuvent être que dures et qu’il n’en veut rien connaître. « Matamore », laisse tomber Reynaud dans les oreilles de Villelume, tandis que Halifax a, dit-il, une position « compréhensive ». Evidemment, après la fin de la guerre, qui a vu non seulement la victoire des ennemis de l’Axe mais la révélation de l’ampleur des crimes hitlériens, Halifax n’allait pas se vanter d’avoir poussé en mai-juin 1940 à la conciliation, et pourtant il l’avait fait tant et plus, désobéissant à Churchill en plusieurs occasions et travaillant à prendre sa place, moins par ambition que par conviction sincère que son obstination était puérile et nuisible.

Après la guerre, tout le monde était churchillien et l’avait toujours été. L’ancien chef du gouvernement britannique qui, chassé du pouvoir par les électeurs en juillet 1945, avait tout loisir d’écrire ses mémoires, était le premier à taire charitablement les désaccords comme, à l’époque, il les avait étouffés sous une impitoyable censure au nom de l’état de guerre. Auréolé du prestige de la victoire, il pouvait se montrer magnanime. Ainsi, l’histoire de la guerre restait dans l’enfance. Vers 1990 enfin elle prit quelque distance avec l’imagerie sulpicienne d’une Angleterre pressée de vider à tous risques sa querelle avec Hitler, et debout derrière son gouvernement unanime. Paul Reynaud, qui avait presque l’âge de Churchill, vécut presque aussi vieux et écrivit plus longtemps, était un ouvrier assidu de cette fresque qui lui profitait, polissant inlassablement son image de résistant avant la lettre. Usurpant le parrainage de Mandel pour dissimuler ses faiblesses, il tirait aussi parti de sa disparition pour lui faire endosser quelques responsabilités (c’est lui qui aurait plaidé le plus pour l’entrée de Pétain au gouvernement...). En réalité, la capacité de Churchill de se maintenir au pouvoir et de prolonger la guerre avait privé de politique ce témoin effaré des affrontements britanniques. Au lendemain de l’écroulement du front à Sedan il avait, dans son désespoir, embauché Pétain pour redorer à peu de frais son blason militaire ; mais la ténacité churchillienne plonge ensuite dans une contradiction insoluble celui qui voudrait à la fois signer l’armistice et maintenir la solidarité franco-britannique la plus étroite : il ne lui reste plus qu’à céder la direction du gouvernement au vieux maréchal, le 16 juin.

Comment ces péripéties ont-elles retenti dans l’esprit de Hitler ? Sans doute l’ont-elles douloureusement surpris. Cet alchimiste avait, comme de coutume, combiné les éléments les plus divers pour obtenir, sans que nul ne l’ait vu venir ou presque, un résultat somptueux : la paix générale sur le front de l’Ouest, c’est-à-dire la neutralisation de ceux qui prétendaient entraver sa marche vers les terres slaves. Il va vouer une haine compréhensible à Churchill et le traiter publiquement, à plusieurs reprises, d’ivrogne au service des Juifs. Il a les mêmes raisons de haïr Mandel et peut-être une autre, plus forte encore : car si Churchill tient cinq ans et jusqu’au bout, Reynaud, lui, a tenu trois semaines et demi, depuis le 25 mai, face aux partisans de l’armistice, et ces semaines ont peut-être pesé plus lourd que ces années. Car qui sait si, la France s’effondrant plus vite (notamment par l’apparition d’un désordre révolutionnaire, que Goebbels et Hitler, comme on l’a vu, pensaient faire éclore en déclenchant des manifestations contre la « dictature » de Mandel), Churchill aurait pu pareillement se cramponner ? Or les dirigeants du Reich ont certainement perçu que Mandel avait été le principal soutien de Reynaud dans cette voie, ne serait-ce que parce qu’il s’était révélé le seul adversaire de l’armistice dans le trio des revenants de la Première Guerre, et les archives qu’ils ont soigneusement saisies en occupant le pays n’ont pu que le leur confirmer .

La suite a été maintes fois racontée : Reynaud fait entrer de Gaulle au gouvernement le 5 juin et, avec son aide comme celle de Mandel et d’une poignée de ministres (Campinchi, Rio, Marin, Dautry, Georges Monnet essentiellement), résiste pied à pied aux partisans de l’armistice qui s’agglutinent autour de Pétain et de Weygand, mais n’arrive pas à donner les ordres adéquats : ils consisteraient, une fois percé le front de la Somme, à organiser un repli hors du territoire métropolitain et d’abord en Afrique du Nord. Churchill, lors de courts voyages en France, tente vainement de favoriser cette issue, notamment le 13 juin à la préfecture de Tours. Il finit par s’entendre avec le seul de Gaulle qui, lorsque Reynaud s’efface le 16 au soir devant Pétain (qui se met aussitôt en rapport avec l’ennemi), décide d’aller lancer depuis Londres un appel à la résistance et y parvient au bout de deux jours. Mandel cependant s’obstine à prôner le transfert des pouvoirs en Afrique du Nord et s’embarque lui-même à destination du Maroc sur le Massilia, un paquebot mis par le gouvernement à la disposition des parlementaires en un moment où on ne sait si Hitler va accorder un armistice, tandis que ses armées menacent Bordeaux, la capitale provisoire.

Ce faisant, Mandel s’est jeté dans une trappe d’où il ne sortira plus, puisque l’armistice est négocié et signé pendant qu’il est en mer, que, lorsqu’il accoste, le temps manque pour susciter un soulèvement de l’empire contre la métropole accablée, et que le régime installé à Vichy va l’accabler de tracasseries avant de l’arrêter puis de le laisser enlever par l’occupant. Certains auteurs sont assez sévères pour lui : ils affirment qu’il a manqué de volonté, ou de lucidité, ou des deux, en ne prenant pas le même chemin que de Gaulle. Il nous faut donc examiner à présent la part qu’il aurait prise dans son propre malheur.

le 26 février 2010



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