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L’évasion de Raymond Aubrac



Article paru dans Histoire de guerre no 16 (juin 2001)



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L’évasion de Raymond Aubrac

A l’occasion du procès Barbie, la France redécouvrait un fait d’armes épique de la Résistance, l’évasion de Raymond Aubrac, arrêté avec Jean Moulin à Caluire et délivré par un commando dont l’âme était sa propre épouse, qui avait pris la Gestapo dans ses ruses. Les années 1990 furent celles de la " déconstruction " du mythe, jugé trop beau et entaché de quelque non-dit suspect. François Delpla, auteur du premier livre historique sur la question, est parvenu à établir les faits, qu’il présente ici. 21 octobre 1943

J’ai choisi, comme il sied en histoire chaque fois que c’est possible, un plan chronologique. Je vais donc d’abord raconter l’évasion, puis la polémique des années 1990.

L’entrée en résistance

Lucie Bernard est enseignante. Issue d’un milieu paysan très modeste de Bourgogne, elle a passé son agrégation d’histoire à la force du poignet, tout en animant des bagarres, déjà, au Quartier latin. Elle était l’un des rares membres féminins des étudiants communistes qui en affrontaient d’autres, royalistes, chez lesquels le masculin prédominait plus encore. Le grand helléniste Jean-Pierre Vernant est encore là pour témoigner de son courage et de son prestige.

Communiste, elle ne l’est pas restée, au sens précis du terme. Un froid s’installe, lorsqu’en 1935 la direction du PCF lui propose de suivre l’école des cadres de Moscou et qu’elle refuse. Elle ne coupe pas les ponts mais invente, un demi-siècle avant certain dirigeant politique, le " droit d’inventaire ". Cela lui va bien. Lucie est quelqu’un qui n’adhère pas, qui trace son chemin propre. Ainsi, dans la Résistance, elle n’aura jamais de poste précis.

Elle rencontre le jeune ingénieur Raymond Samuel en 1939, à Strasbourg. Ils se marient au début de la guerre et, lorsqu’en juin 1940 il se retrouve prisonnier, elle va l’aider à s’évader. Déjà. Ils trouvent tous deux du travail à Lyon. Lucie, à la faveur de quelques voyages, noue des contacts qui aboutissent à la fondation d’un des premiers mouvements de résistance, qui prend au début de 1941 le nom de " Libération ".

Raymond aussi a fréquenté des milieux d’extrême gauche, par d’autres biais, plus paisibles et plus discrets. Il a fait partie d’un cercle d’étudiants des grandes écoles s’initiant au marxisme. Mais lui non plus ne semble pas avoir de tropisme vers l’est : c’est aux Etats-Unis qu’il a fait une année de stage, en 1938. Dès cet entre-deux-guerres où la polarisation des esprits est extrême, les Aubrac ont certes choisi leur camp, mais ne suivent pas un itinéraire stéréotypé.

Le choix résistant est à l’avenant. Les mouvements devancent les partis, ils sont pluralistes, surtout Libération dit " Sud " (pour le distinguer d’un homonyme de zone nord), fondé par l’aristocrate Emmanuel d’Astier. Le milieu communiste est un vivier parmi d’autres. Durablement démobilisés par le pacte germano-soviétique, beaucoup de militants sont réveillés par la défaite et retrouvent l’envie d’agir, sans consigne de leur parti. C’est ainsi que Raymond recrute pour " Libération ", par exemple, Maurice Kriegel, futur dirigeant du PCF sous le nom de Kriegel-Valrimont, qui a déjà un passé politique et syndical . Quant à Serge Ravanel, qui s’appelle encore Ascher, c’est un jeune polytechnicien replié à Lyon avec son école, qui s’engage dans la Résistance en fréquentant ses amis de droite, membres du mouvement du général Cochet. Il y a aussi " Combat ", le mouvement le plus homogène au départ, fondé autour d’un noyau d’officiers qui tardent à dire du mal de Pétain. Lyon est, sinon la " capitale de la Résistance ", comme le veut la légende, du moins un centre important où beaucoup d’initiatives s’entrecroisent.

Nous voici le 15 mars 1943. Raymond Samuel, qui a pris depuis peu le pseudonyme d’Aubrac, a rendez-vous dans un appartement avec Kriegel et Ravanel. Il trouve le premier en compagnie de la police ; elle arrête le second lorsqu’il se présente, un peu plus tard. Elle a eu l’adresse par Curtil, un résistant arrêté deux jours plus tôt. Tous trois, le jour même ou le lendemain, tentent de s’enfuir et sont repris. En prison, ils se retrouvent dans la même cellule, ainsi qu’un cadre important de Combat, François Morin, dit Forestier.

Lucie, dès qu’elle apprend l’arrestation, envisage d’organiser une évasion. Il y a urgence : en vertu des accords entre Pétain et les Allemands, ceux-ci peuvent réclamer les Français arrêtés pour faits de résistance. Tantôt ils se contentent de les interroger, tantôt ils les gardent. En l’occurrence, ils ne vont questionner de manière approfondie que Ravanel, trouvé porteur, il est vrai, de cartes annotées. Il prétend qu’il n’en était que le courrier, et on le rend aux autorités françaises. Kriegel et Aubrac sont entendus plus brièvement, et ensemble. Morin, pas du tout.

Les prisonniers sont bien gardés. Il n’est pas question, par exemple, de tenter un assaut de la prison. Cependant, ils ne sont pas au secret. Beaucoup d’informations peuvent transiter par les avocats, car Vichy leur prépare un procès. Le juge d’instruction ne fait pas de zèle, le procureur, si. La diversité des opinions des Français se retrouve dans l’appareil d’Etat vichyste. Certains espèrent tout d’une libération par les Alliés, et aident la Résistance autant que faire se peut, d’autres estiment que Pétain est un moindre mal et qu’il faut l’aider à mettre au pas ces excités irresponsables, qui vont finir par fâcher l’occupant. Mais personne ou presque n’est pro-allemand.

Lors du coup de filet de la mi-mars, la police a fait main basse sur des dossiers nombreux et éloquents. La direction de Combat avait couché par écrit la structure de l’Armée secrète, qui rassemblait les groupes combattants des mouvements non communistes. Ce dossier était destiné aux services américains, dont Combat attendait subsides et prise en considération : on avait quelque peu gonflé les chiffres. Quand les Allemands se font remettre ces documents, où figurent entre autres les noms d’Aubrac et de Forestier, en bonne place dans les organigrammes, il est surprenant qu’ils ne se rendent pas compte qu’ils ont ces deux personnes à leur disposition dans une prison lyonnaise. C’est pourtant ainsi. Il faut se souvenir que l’occupation de la zone sud (11 novembre 42) est toute récente et que la Gestapo cherche ses marques, en essayant fébrilement de démanteler au plus vite la Résistance qui, sans être bien en cour à Vichy, était cependant moins activement pourchassée que dans la zone occupée depuis 1940. Tout le monde doit s’adapter au plus vite, les clandestins à une répression plus dure, les Allemands à un milieu nouveau et hostile. Barbie lui-même est un peu jeune, c’est un SS fanatique, dépourvu d’expérience policière. L’arrivée en avril d’un cadre jusque là en poste à Dijon, Moog, augmentera considérablement l’efficacité de ses services. Mais avant qu’il donne sa pleine mesure, Lucie Aubrac aura frappé une première fois.

La première évasion

Serge Ravanel avait une spécialité : l’organisation de groupes francs pour entreprendre des actions ponctuelles contre l’occupant. Il deviendra bientôt le responsable national de ces groupes. Mais en attendant il a besoin de leurs services, pour être libéré. C’est à quoi s’emploie Lucie. Elle s’intègre à un groupe et prépare une évasion en deux temps : on fait d’abord parvenir aux prisonniers des aliments qui les rendent malades puis, lorsqu’ils sont transférés à l’hôpital de l’Antiquaille, on s’apprête à investir le bâtiment. Cependant, tout en menant rondement les choses pour faire sortir en même temps Morin, Aubrac, Kriegel et Ravanel, Lucie, impatiente et inquiète, joue aussi sa partition d’épouse.

Début mai, on ne sait encore quand le coup de main contre l’Antiquaille sera possible, et on apprend que le procureur vient de faire échouer la mise en liberté provisoire d’Aubrac, demandée par son avocat et accordée par le juge d’instruction. Il était en effet, des quatre, celui sur lequel pesaient le moins de charges. Prise d’une inspiration subite, Lucie se dit que ce procureur est mû par la lâcheté et qu’en le menaçant de représailles on a une chance de le faire céder. Elle se rend chez lui et lui tient le langage suivant : le prisonnier en question est un délégué du général de Gaulle, et s’il n’est pas en liberté le lendemain, le magistrat ne verra pas le coucher du soleil. On ne sait ce qui se passe alors dans la tête du procureur mais le fait est qu’il signe la mise en liberté, tout en passant ce geste sous silence dans un rapport résumant l’affaire quelques semaines plus tard.

Cette libération a lieu le 10 mai . Le 24, l’attaque de l’Antiquaille est une pleine réussite. Raymond lui-même, qui en veut un peu à Lucie d’avoir dissocié son sort de celui de ses camarades, tient à en être. C’est lui qui neutralise le standard téléphonique, au moyen d’un revolver hors d’usage. Comme ses camarades qui vont chercher les prisonniers dans leur chambre, il se fait passer pour un policier allemand.

Caluire

On sait que la réunion de Caluire, le 21 juin, est consécutive à l’arrestation, à Paris, du général Delestraint, chef de l’Armée secrète, une dizaine de jours plus tôt. Moulin veut au plus vite reconstituer l’appareil, en donnant notamment une forte promotion à Aubrac. Combat, de son côté, espère décrocher pour l’un des siens la succession du général. C’est peut-être à cet effet que ses principaux dirigeants présents à Lyon, Aubry et Bénouville, envoient à Caluire René Hardy, l’un des leurs, qui s’occupe de sabotage ferroviaire. Il n’a rien à faire dans cette réunion et n’est pas convoqué par Moulin. Or les Allemands l’ont pris en filature. De cette affaire embrouillée par les débats d’après guerre, n’extrayons ici que l’essentiel : Hardy a été arrêté et relâché par la Gestapo quelques jours plus tôt, ce qui devrait le faire considérer par tous les résistants comme un pestiféré, mais il s’en cache. Il a passé avec Klaus Barbie, chef de la Gestapo lyonnaise, un marché dont les termes ne sont toujours pas exactement cernés. Lorsque les policiers allemands font irruption dans la villa du docteur Dugoujon, c’est sur les traces d’Hardy ; arrêté comme tous les occupants de l’immeuble, il s’échappe alors qu’on les fait monter dans des voitures et n’est pas sérieusement poursuivi. Si la preuve de sa trahison envers Jean Moulin n’a pu encore être apportée noir sur blanc (notons tout de même qu’elle est affirmée par les documents allemands), le faisceau des présomptions est accablant. Tout au plus pourrait-on supposer, à l’extrême rigueur, qu’il croyait n’être pas suivi. Mais ses défenseurs ont toujours été impuissants à esquisser une autre explication du surgissement de l’ennemi, en dehors des généralités comme " beaucoup trop de personnes connaissaient l’existence de cette réunion ". Le lieu, lui, était efficacement caché. Quelles personnes auraient, à part Hardy, été filées ? Là-dessus, pas la moindre piste.

La captivité

Lucie, après un moment de désespoir, s’offre un nouveau coup d’audace. La Gestapo avait arrêté toutes les personnes présentes dans la villa du docteur Dugoujon, alors qu’il était en train d’exercer et recevait d’authentiques patients. Elle fait un tri et relâche très vite un certain nombre de personnes, dont l’une apprend aux résistants qu’il y avait dans la salle d’attente " trois messieurs qui n’étaient pas de Caluire ". Lucie suppose, à juste titre, qu’il s’agit de son mari, de Jean Moulin et d’une troisième personne inconnue d’elle (il s’agit du colonel Schwartzfeld), qui devaient arriver ensemble. Elle se dit que peut-être les Allemands n’ont pas encore établi qu’il s’agissait de résistants. Elle fonce donc à la Gestapo, arrive à voir Barbie en personne et se présente comme une fiancée enceinte (elle vient de se rendre compte qu’elle l’est), inquiète parce que son homme doit absolument recevoir des soins médicaux. Raymond ayant été arrêté porteur de papiers au nom de Claude Ermelin, Barbie se met à étaler le contenu de son portefeuille... dont une photo les montrant en compagnie de leur premier enfant. Puis il la congédie. Cependant, il a cru suffisamment à sa comédie pour omettre de la faire suivre. Nous le savons par le témoignage de Lucie, qui se méfiait de cette éventualité, et aussi de Ravanel qui, dès qu’il est au courant de ses visites à la Gestapo, la fait discrètement surveiller. Aujourd’hui encore, aucune pièce n’a fait surface, montrant que la police de l’occupant a accordé une attention particulière à cette visite.

Elle est renouvelée quelques jours plus tard, et là, autre chanson : dès qu’il aperçoit Lucie, Barbie la chasse grossièrement. Il la saisit aux épaules et la fait pivoter, en lui disant que son amant n’a besoin que " d’un verre de rhum et d’une cigarette, comme vous dites en France ".

La différence de ton et de durée entre les deux entrevues tient probablement au fait que Barbie en sait plus sur son prisonnier lors de la deuxième visite (sans doute le 29 juin) que lors de la première (probablement le 23). Un autre indice en est qu’un rapport de Kaltenbrunner, racontant l’arrestation de Caluire et daté du 29, ne mentionne pas l’arrestation d’Aubrac, ni celle de Jean Moulin : il s’appuie sans doute sur des rapports de Barbie antérieurs à l’identification comme résistants des trois inconnus de la salle d’attente. Raymond lui-même témoigne, lors de son arrivée à Londres en février 1944, qu’il a été interrogé superficiellement le premier jour, puis que les vrais interrogatoires ont commencé huit jours plus tard. On sait par ailleurs que l’un des résistants arrêtés, Henri Aubry, a craqué et fait de longues confidences, à Neuilly où il avait été transféré. Il a dit que parmi les personnes arrêtées se trouvait Aubrac et c’est probablement pour cela que, suivant son témoignage, Raymond a été accueilli un matin par Barbie avec un sourire goguenard et ces mots : " Tu es Aubrac ! ". Lors des premiers interrogatoires, il avait seulement fait le rapprochement avec l’arrestation de mars et identifié Ermelin avec le " François Vallet " de ce dossier. Cependant, l’interrogatoire d’Aubrac n’est pas très poussé. Il se passe dans le bureau de Barbie et non dans une salle de torture, le prisonnier n’est qu’à moitié déshabillé et ne reçoit que des coups de matraque, Barbie demande surtout des caches d’argent et des adresses de chefs : il est sans doute sceptique sur la valeur que pourraient avoir encore, une dizaine de jours après son arrestation, les renseignements en possession d’Aubrac.

Pourquoi est-il, contrairement aux autres arrêtés de Caluire, gardé à Lyon et non transféré à Paris ? C’est un mystère non éclairci. Il semble oublié dans son cachot, si ce n’est que vers la fin de juillet on le convoque pour lui annoncer sa condamnation à mort par un tribunal.

L’évasion

Lucie retrouve quelques semaines plus tard une voie d’approche vers les autorités occupantes. Un colonel allemand, travaillant dans les services économiques, accepte de la recevoir et d’écouter son histoire. A présent, elle joue à la jeune fille de bonne famille, séduite et abandonnée. Elle ne veut plus délivrer son " Claude ", mais seulement l’épouser pour ne pas être " fille-mère ", comme on disait en ces temps délicats. Elle voit l’homme chaque semaine, en lui apportant des cadeaux, du 17 août au 8 septembre. Il lui fixe alors un rendez-vous auprès de Lutgens, un officier de la Gestapo. Ce dernier lui dit qu’il doute que " Vallet " veuille bien l’épouser, mais accepte de le vérifier au moyen d’une confrontation. Ce jour-là, un assaut du fourgon ramenant les prisonniers des bureaux de la Gestapo à la prison est préparé par Serge Ravanel et son groupe, mais n’est pas mis à exécution en raison de la vitesse inattendue du véhicule allemand. Lors de la confrontation, Raymond entre dans le jeu et accepte le mariage. Puis Lucie ajoute, à l’étonnement de Lutgens, l’exigence d’un contrat, dont la signature est fixée au 21 octobre. Ce jour-là, l’attaque est prévue le matin, à l’aller, mais une panne mécanique l’empêche. La signature du contrat a donc lieu, l’attaque est montée au retour et réussit à merveille : le chauffeur, blessé à mort par le passager d’une traction qui le double, s’écroule en actionnant le frein, les trois soldats d’escorte, croyant à une panne, descendent et se font cueillir par le feu des résistants et les prisonniers sont délivrés, au prix d’une légère blessure reçue par Raymond.

On apprendra beaucoup plus tard que Barbie n’était pas alors à Lyon, ayant été appelé en Italie, où la chute de Mussolini donnait aux Allemands force brèches à colmater. Son intérim est assuré par Floreck, qui déclenche une répression rageuse. Le domicile des Samuel est perquisitionné vers la fin d’octobre. Les Allemands apprennent l’adresse de leur fils, confié à une maison d’enfants savoyarde ; il est sauvé de justesse et amené à la clinique où ils sont cachés. Puis ils sont hébergés dans divers endroits de Bourgogne et de Franche-Comté, avant d’être évacués vers Londres par avion, le 9 février 1944.

Naissance d’une affaire

Quand on parle d’une " affaire Aubrac ", on entend ou sous-entend souvent qu’elle aurait commencé soit pendant la guerre, certains résistants ayant douté de la régularité des moyens employés pour l’évasion, soit en 1997, à la sortie du film de Claude Berri Lucie Aubrac, rendant les choses suspectes à force de les glorifier. Or il n’y a pas le plus petit début d’affaire avant la prise en charge par Jacques Vergès, dans l’été 1983, de la défense de Barbie, arrêté en Bolivie quelques mois plus tôt. Et tout le reste découle de ses manipulations, que ceux qui les relayent en aient ou non conscience.

Cet avocat, après avoir défendu, en prenant des risques, les militants du FLN algérien, s’était singularisé par une pugnacité souvent ennemie des nuances et par un usage massif des médias. Sur le cas Barbie, il ne fut pas long à dévoiler sa stratégie. Héritant d’un dossier lourd, il s’en évaderait le plus possible et, défendant l’auteur de nombreux crimes, il s’en prendrait systématiquement à l’honneur des victimes.

Il commence par élargir la brèche ouverte par les procès de René Hardy et ses deux acquittements obtenus de justesse, le premier au bénéfice du doute qui planait sur son arrestation par les Allemands, le second à la minorité de faveur, alors qu’entre-temps l’arrestation avait été démontrée : on voit que, si la justice n’a pas osé déclarer Hardy coupable d’intelligence avec l’ennemi, il s’en faut de beaucoup qu’elle l’ait fait apparaître comme un agneau sans tache. Vergès, se déclarant persuadé de sa culpabilité dans l’affaire de Caluire et la faisant réaffirmer à Barbie (qui l’avait déjà proclamée lors d’un interrogatoire en 1948), s’empresse d’ajouter, lors d’une première émission télévisée, en novembre 1983, que les résistants passaient leur temps à se livrer mutuellement aux Allemands. Il le dit d’une manière générale, sans la moindre précision de temps ou d’action, mais il donne deux noms, ceux d’Aubry et d’Aubrac, en insinuant que l ’évas ion du dernier nommé s’était faite avec son accord.

Entre 1983 et 1991, il va étoffer, soit en son nom propre, soit sous la signature de son client, sa narration des menées troubles de Raymond, en y impliquant son épouse. Relevons tout de même qu’il est moins performant dans les prétoires que dans les studios. Il était certes difficile d’éviter au bourreau des enfants d’Izieu la prison à perpétuité, mais il y a la manière et, de ce point de vue, l’un des plus spectaculaires échecs de la défense fut l’audition, comme témoin cité par elle, de Raymond Aubrac. Sans doute Vergès espérait-il qu’il se récuserait ; en tout cas il s’abstint de toute question en rapport avec ses accusations télévisées et, au cours de sa longue plaidoirie, évita ce chapitre. En outre, il perdit régulièrement les procès en diffamation que lui intentèrent, entre autres, les Aubrac. Mais sa robe, à cet égard, offrait une protection : il ne risquait rien tant qu’il parlait au nom de Barbie et il finit par lui faire endosser en 1990 un long texte, à mille lieues du style et des idées d’un vieux nazi, où pour la première fois était détaillé le scénario d’une trahison : Hardy avait renseigné la Gestapo sur une importante réunion mais non sur son lieu, et celui-ci fut téléphoné, à Barbie en personne, par Lucie. Car Aubrac avait accepté de collaborer dès sa première arrestation, datée du 13 mars, et le coup de filet du 15 était déjà le fruit de sa trahison. La libération signée par le procureur était aussi une initiative allemande. Quant à l’évasion du 21 octobre, elle avait manqué son but ! Le commando était en effet formé de camarades de Jean Biche, patron du réseau Nilo, arrêté le 19. Malchance, il n’était pas dans ce fourgon, mais la Gestapo avait profité de l’occasion pour remettre en circulation son agent Aubrac.

Le seul élément sur lequel s’appuie cette démonstration est un rapport de Helmut Knochen, le commandant en second des SS en France, daté du 23 octobre et disant que " selon toute vraisemblance " l’attaque avait pour but de délivrer le nommé Boyer (pseudonyme de Jean Biche). Le rapporteur n’indique cependant pas à partir de quels indices il est parvenu à cette brillante conclusion. Elle pourrait n’être qu’une couverture, Nilo étant un réseau lié aux Britanniques : une défaite infligée par lui ridiculiserait moins les SS qu’une récupération de ses prisonniers par la Résistance française. Ils avaient encore plus intérêt à laisser entendre qu’ils avaient eu affaire à forte partie s’ils avaient pris conscience que leur vainqueur était une femme.

Dans le texte signé de Barbie, le récit de Lucie sur ses visites à la Gestapo est significativement commenté à la manière, non d’un témoin, mais d’un avocat : l’auteur y cherche des incohérences ou des invraisemblances, comme s’il n’avait pas été le destinataire de ces visites et n’avait rien de personnel à en dire. C’est d’ailleurs probable : si Lucie, qui jouait son bonheur et sa vie, a quelque raison de se souvenir de ces conversations, Barbie, qui voyait passer des centaines de Français et devait trier rapidement les plus intéressants, a dû bien vite oublier cette solliciteuse éconduite. Mais Barbie-Vergès répugne à l’avouer, pour l’évidente raison qu’elle tient une place essentielle dans sa fiction. Relevons que l’avocat en use ici avec Lucie comme avec Raymond lors de l’audience : il s’abstient de toute confrontation entre leurs déclarations et les souvenirs de son client.

Vergès trouve un, puis des relais

Avant 1997, il fallait, pour lire au sujet des Aubrac des proses parentes de celles de Vergès, tendre le cou très loin vers la droite . En 1997, à partir d’avril, il suffisait, bien souvent, d’ouvrir son journal habituel. Depuis, les principales contre-vérités ont réintégré leur bercail extrême, mais la correction de la désinformation marque le pas.

Le premier relais s’appelle Gérard Chauvy. Historien non universitaire, il avait produit à Lyon des ouvrages appréciés d’histoire locale et acquis une compétence reconnue sur les " années noires " dans la région. Son Histoire secrète de l’Occupation reste un ouvrage recommandable. Loin d’attaquer la Résistance et de s’en prendre aux Aubrac, il présente ceux-ci comme des combattants coriaces et donne de la culpabilité d’Hardy la démonstration à ce jour la plus fouillée.

S’il n’a pas changé sur ce point, il a en revanche opéré, s’agissant du couple Aubrac, une conversion radicale sur laquelle il ne s’est pas expliqué, ni lorsque je le lui ai demandé par lettre, ni lors de son procès en diffamation, qu’il a très lourdement perdu. Si on scrute ses écrits, une explication apparaît, que j’ai proposée et qu’il n’a pas démentie.

Lorsque Barbie meurt à Lyon, en septembre 1991, Vergès communique aux journaux le long texte signé du vieux SS qu’il avait remis à la justice l’année précédente. En raison sans doute de son caractère nauséabond, et peut-être aussi sa longueur, aucun journal ne le publie. Cependant un éditeur, Albin Michel, envisage d’en faire le sujet d’un livre, puis y renonce. Mais s’il n’est pas publié, le texte est résumé par bon nombre d’organes, sous le nom de " testament de Barbie ". En général on le manie avec des pincettes, et souvent on le tourne en dérision. Les Aubrac réagissent par un communiqué de presse, où ils disent souhaiter qu’une " commission d’historiens " examine l’évasion du 21 octobre. Chauvy déjà se singularise, en donnant au Progrès de Lyon une interview en partie favorable au " testament ". Il se dit intéressé par le rapport Knochen et annonce qu’il a, de son côté, des éléments qui vont dans le même sens. Les seuls qu’il ait produits sont des pièces du procès Doussot.

Cet agent français de la Gestapo, jugé en 1948, avait sauvé sa tête en excipant de services rendus à la Résistance, et notamment au réseau Nilo. Il avait obtenu un témoignage en sa faveur de Jean Biche, revenu de déportation, disant que Doussot lui avait parlé d’un complot visant à le faire évader et qu’il avait appris plus tard que l’attaque du 21 octobre avait pour but de le libérer.

La thèse ne résiste pas à l’examen. Sans même nous demander que faire, dans ce cas, des témoignages de Lucie, Ravanel et tous les membres du commando qui ont survécu à la guerre (une question que Chauvy n’aborde même pas, pas plus qu’il n’est allé voir le moindre témoin), on devrait être frappé par la totale invraisemblance d’une pareille attaque deux jours après une arrestation. Quand donc auraient eu lieu les repérages et les répétitions ? Cette difficulté devrait arrêter, plus qu’un autre, Chauvy, qui va faire de la surpuissance allemande et de l’impuissance résistante le cœur de son argumentaire. Il démarre donc sur une contradiction béante... mais il démarre quand même. L’esprit humain est ainsi fait, quand il a décidé de croire.

L’étape suivante de cet itinéraire se passe dans les bureaux des éditions Albin Michel. C’est un de leurs directeurs littéraires, témoignant au procès en diffamation, qui raconte . Il discutait avec Chauvy d’un projet de livre, quand celui-ci fit état du tournage, à Lyon, du film de Claude Berri Lucie Aubrac. L’éditeur fit part de son désir de publier un livre " vraiment historique " sur cette question et demanda à Chauvy s’il avait des éléments. Celui-ci revint quelques semaines plus tard porteur d’une pile de documents et le contrat fut signé, avec l’objectif de publier le livre en même temps que sortirait le film.

La chronologie des publications de Chauvy montre qu’il lui faut de longues années pour rédiger un livre. Ici, il a accepté de bâcler l’affaire en quelques mois. Mais ne l’accablons pas trop : en fait il n’a rien changé à son rythme habituel. Son livre est à peu près dans l’état où il aurait été, à la même date, s’il avait dû le publier cinq ans plus tard : c’est un simple amalgame de documents, sans la moindre tentative pour en dégager des conclusions cohérentes. Le contraste est total avec son Histoire secrète de l’Occupation, également de ce point de vue.

En fait de méthode, il n’y a qu’un tic : la juxtaposition du " testament de Barbie ", des récits des Aubrac et de narrations de toutes provenances, pour faire accroire que rien n’est clair. Certes, les accusations les plus extrêmes du " testament " sont par là mises en doute, mais, comme on l’a vu, la version " Biche ", sa clé de voûte, est agréée. Or, si les Aubrac ont menti en disant que le coup de main était préparé par Lucie pour délivrer Raymond, quelle confiance leur faire sur le reste ? Remarquons enfin que le mémoire de Vergès, jusque là inédit, est ici publié en double exemplaire : par petits bouts tout au long du livre, et intégralement en annexe.

Le livre sort le 3 avril 1997 mais, auparavant, Chauvy en a donné un résumé dans Historia, en mars. Or les médias, qui s’étaient arrachés les deux résistants au cours des semaines précédentes à l’occasion de la sortie du film, se réfugient soudain dans un grand silence. Si les critiques tout uniment favorables à Chauvy restent cantonnées aux feuilles d’extrême droite, on voit en revanche s’installer un peu partout l’agnosticisme. Les personnes qui affirment clairement que Lucie a délivré son mari par une combinaison de ruse et d’action militaire, en accord avec les dirigeantsde la Résistance et sans la moindre entente coupableavecl’ennemi,sefont rares. Or cet agnosticisme est celui même de Chauvy et sert la diffusion, énorme, de son livre. Il apparaît à beaucoup comme un vaillant sans-grade, qui a osé défier des monstres sacrés.

Le lent cheminement du contre-poison

Ici l’auteur doit, plus que dans ses précédents dossiers d’Histoire de guerre, parler un peu de lui-même. Il avait avec les Aubrac des liens de voisinage et les avait fait venir dans son lycée. Il venait de publier, en février 1997, La ruse nazie, ce livre sur l’arrêt allemand devant Dunkerque qui a fourni la matière d’un dossier dans la présente revue en septembre dernier. En général, la sortie d’un livre lui valait quelques semaines d’invitations et de sollicitations, avant d’en commencer un autre. Ici, rien. Le calme plat. Et une disponibilité totale pour suivre de près l’affaire Vergès-Chauvy, constater que la réaction des historiens se faisait attendre, tirer toutes les sonnettes d’alarme et, voyant que personne ne s’y mettait, entreprendre lui-même un livre de réponse.

En fait, j’étais peut-être l’individu le plus indiqué pour une telle tâche parce que je n’étais pas historien de la Résistance, mais de la Seconde Guerre mondiale en général, et de ses débuts en particulier. Vergès surtout, Chauvy un peu, apportent des documents nouveaux, qu’un spécialiste se doit de confronter avec les cartons d’archives correspondants, ce qui prend du temps. Je n’avais pas de tels impératifs. Mon propos était d’appliquer, sur un épisode particulier d’une époque et d’une guerre dont je maîtrise les grandes lignes, une méthode historique aux matériaux bruts exhumés, pour voir si oui ou non ils invitent à corriger, de manière importante, le récit traditionnel.

J’ai conclu que non, après avoir ordonné et départagé les documents que Chauvy nous présente en vrac, et passé au crible toutes ses affirmations. J’ai montré que les contradictions entre les divers témoignages des Aubrac sont de détail et ne prouvent rien ; que, lorsque quelqu’un les contredit, c’est à eux presque toujours que l’analyse oblige à donner raison et que, lorsque ce n’est pas le cas, ce n’est pas pour autant qu’ils sont des traîtres : ils se sont simplement trompés. Ils avaient pour cela une excuse des plus solides : ils ne prétendaient pas faire œuvre d’historiens, mais seulement donner, sur des faits notoires, un témoignage sollicité par des journalistes ou des magistrats ; menant par ailleurs une vie très active, ils ne consacraient guère de temps à la préparation de ces entretiens, une imprécision ou une erreur ne tirant pas à conséquence. Pouvaient-ils imaginer qu’on mettrait en doute l’évasion elle-même, alors qu’aucun de ses nombreux protagonistes survivants, amis ou ennemis, ne l’avait fait pendant des décennies ?

Je les ai souvent rencontrés, leur ai soumis mainte mouture de mon travail et les ai amenés dans quelques cas à modifier leur point de vue : par exemple, les visites de Lucie à Barbie, datées par elle du 22 et du 28 juin, me paraissent mieux coïncider avec l’ensemble du dossier si on les place les 23 et 29. Tous deux ont admis, sans drame aucun, que mon raisonnement était plausible.

Le résultat est un petit livre que ses lecteurs m’ont fait l’honneur de trouver aussi lisible que convaincant. Intitulé Aubrac, les faits et la calomnie, il est sorti en octobre 1997, aux éditions " Le Temps des Cerises ". Il s’agit d’un petit éditeur, choisi parce qu’une trentaine d’autres s’étaient récusés. La presse ignora presque complètement l’ouvrage. Sa modeste ambition, de n’étudier d’autre documentation que celle de Chauvy, avait permis d’achever le travail en quelques mois. Il donne un statut historique à un fait d’armes éclatant, connu seulement, jusque là, par les témoignages de ses acteurs. Cependant, il n’a pas encore trouvé son public et, sans le recours aux adresses des gens qui avaient envoyé un mot de sympathie aux Aubrac, ses ventes auraient été encore inférieures.

Une " table ronde " un peu anguleuse

Cet insuccès est d’autant plus intéressant à méditer que l’affaire avait rebondi, au cours de l’été 1997, d’une façon propre à tenir le public en haleine. Le quotidien Libération publiait en juillet les débats d’une " table ronde " organisée en mai, comme un succédané de la commission d’historiens réclamée en vain par les Aubrac depuis 1991. Les principales têtes d’affiche d’un laboratoire du CNRS appelé Institut d’Histoire du Temps présent, François Bédarida, Jean-Pierre Azéma et Henry Rousso, avaient, à la demande des deux résistants, examiné leurs aventures de 1943 en leur posant des questions. Leur attitude était devenue, au fil du débat, de plus en plus soupçonneuse, même s’ils prenaient avec Vergès de grandes distances, et d’un peu moindres avec Chauvy. Ainsi, il fallut attendre plusieurs heures pour que Bédarida, pressé par Raymond Aubrac de prendre position sur le scénario " Biche ", admette son inanité, dans des termes un peu étonnants : " aucun d’entre nous n’a jamais accordé la moindre créance à cette version rocambolesque ". Ce n’est pas l’impression que donnait Azéma dans le numéro contemporain de L’Histoire (daté de juin) où il ne soufflait mot de Biche, au sein d’un dossier pourtant épais, comportant une complaisante interview de Chauvy qui se voyait décorer du titre de " pisteur tenace ". Tenaces, nos enquêteurs l’étaient, lorsqu’au milieu de l’après-midi ils se relayaient pour accuser Raymond, à tort, d’avoir " tantôt avoué, tantôt nié " que les Allemands aient, après Caluire, reconnu en lui l’Aubrac de l’Armée secrète. Puis lorsqu’ils agressaient Lucie, en se déclarant persuadés que ses " douze visites à la Gestapo " (un chiffre avancé par Rousso et considérablement exagéré : il y en avait eu sept) lui avaient valu des filatures et enfin, excédés par les dénégations de ces accusés indociles, en venaient à leur reprocher sans fondement aucun d’être, par leurs imprudences, à l’origine de l’arrestation des parents de Raymond, tous deux juifs et assassinés à Auschwitz.

Un renfort regrettable leur était apporté par Daniel Cordier, auteur de travaux novateurs sur le combat résistant, à l’occasion d’une biographie de Jean Moulin dont il avait été le secrétaire. Il n’était pas le dernier à charger ses anciens camarades. Tous tournaient le dos à la déontologie de l’historien, alors même qu’ils s’en réclamaient à tout bout de champ, puisqu’ils n’essayaient pas de recouper les sources pour dégager une vérité, mais entreprenaient une sorte de forcing pour la soutirer à des personnes qui l’auraient longtemps gardée sous le boisseau. Cependant, d’autres historiens présents, comme Maurice Agulhon et Laurent Douzou, se désolidarisaient par leur silence avant d’exprimer une nette désapprobation, dans les " articles réactifs " que le quotidien commanda aux participants à l’occasion de la publication du débat. Surtout, quelques jours plus tard, une déclaration signée par la grande majorité des spécialistes universitaires français de la Résistance désavoua de la manière la plus sévère, au nom de la méthode historique, le comportement des accusateurs .

Un silence peu satisfaisant

Le silence qui a entouré le procès en diffamation n’est pas sans analogie avec celui qui avait accueilli la publication d’Aubrac, les faits et la calomnie. Certes, lors de la première instance devant la XVIIème chambre correctionnelle de Paris, les journalistes étaient en nombre, et la lourde condamnation fut relativement bien répercutée. Mais aucune conséquence ne fut tirée, aucune autocritique esquissée par ceux qui avaient hurlé avec les loups. Pire, les jugements d’appel et de cassation furent presque entièrement passés sous silence. La calomnie avait intéressé. Son effondrement déplut-il ? En tout cas, il ne fut pas estimé aussi apte à faire vendre de la copie.

Pour en finir avec cette page de l’histoire de la presse française, signalons que la parution du présent article a été annoncée en temps utile aux trois périodiques qui avaient donné la plus grande publicité, fût-ce pour s’en désolidariser de temps en temps, aux élucubrations de Chauvy. On leur a soumis le texte suivant :

" Le livre Aubrac, les faits et la calomnie est paru en octobre 1997. Près de quatre ans plus tard, il s’en est vendu moins de 2000 exemplaires, ce qui est inférieur au tirage moyen des ouvrages de l’auteur et très loin derrière celui du livre de Chauvy, à présent condamné définitivement et très lourdement, par toutes les instances judiciaires, pour cause de calomnie. Il est vrai que, d’une part, si la presse a répercuté le jugement de première instance, son noble souci d’éviter les répétitions lui a fait passer quasi-complètement sous silence l’appel rejeté et la cassation refusée. Il est vrai, d’autre part, que Le Monde, Libération et L’Histoire, qui s’étaient fait de " l’affaire Aubrac " une spécialité en accumulant sur elle des articles de tout acabit (y compris, s’agissant du Monde, un article de François Delpla ), n’ont pas cru devoir, à ce jour, informer leurs trop confiants lecteurs de la parution de ce livre. "

Un climat délétère

Si la polémique autour de l’évasion de Raymond Aubrac n’a rien mis au jour d’essentiel sur les années 40, en revanche elle est fort instructive sur les années 90.

C’était une époque, disait-on, de " désidéologisation " et de " déshéroïsation ". Un programme propre à intéresser et à mobiliser tout historien digne de ce nom. Mais la marchandise n’a pas toujours été conforme au pavillon. Quelques uns ont profité de la chute de l’empire soviétique, non point seulement pour mieux le connaître et le comprendre, mais, en une démarche de type religieux, pour en faire la source de tous les maux d’un siècle. Il suffisait d’avoir, un jour quelconque et sur un sujet quelconque, convergé avec Moscou, pour être mis en accusation, et se voir taxer de nostalgie stalinienne si on avait l’audace de se défendre. Les Aubrac, ici, sont en bonne compagnie : on a utilisé l’alliance antinazie des Occidentaux avec l’URSS pour revoir à la baisse la cote de Jean Moulin, de De Gaulle et même de Churchill.

Emblématique à cet égard est l’attitude de Stéphane Courtois. L’auteur vedette du Livre noir du communisme et celui, fâcheusement moins connu, d’une biographie fort instructive d’Eugen Fried, est le seul historien qui ait cautionné Chauvy sans la moindre réserve, tant dans les colonnes de L’Histoire et d’Historia que lors de son procès. Cité comme témoin par la défense , il a déclaré que Chauvy avait suivi dans le livre incriminé " une méthode historique ". Le président, étonné, lui ayant demandé de justifier cette assertion, il ne trouva qu’un seul cas, très ponctuel, où Chauvy départageait des documents et ne se contentait pas de les juxtaposer pour semer le doute : Chauvy oppose au mémoire de Vergès, affirmant que les Allemands connaissaient l’identité des gens qu’ils allaient cueillir à Caluire, le témoignage du SS Stengrit, suivant lequel ils ignoraient cette identité. Mais il atténue aussitôt la mise en cause du " testament " par cette pièce en dépréciant le témoin : " Toutefois, dans l’opération son rôle est limité et il n’a de l’ensemble qu’une vision approximative " . Questionné à plusieurs reprises par un président de plus en plus stupéfait, Courtois s’accrocha comme un beau diable à ce bikini d’exemple.

Aujourd’hui les choses se sont un peu tassées. L’IHTP a organisé en 1999, et publié en 2000, sous le titre Jean Moulin face à l’histoire, un colloque où les ténors précités de la table ronde parlent des rapports entre historiens et témoins d’une façon mesurée, qui ne rappelle en rien leurs emportements de 1997. Mais l’autocritique reste implicite et les Aubrac sont quasiment passés sous silence... ainsi que la table ronde elle-même, alors que, p. 189, Chauvy est assez longuement mentionné et, enfin, clairement désavoué

Dès lors la calomnie poursuit son cours, sous des formes rampantes qui, depuis Beaumarchais, sont connues pour ne pas être les moins redoutables. Témoin un livre qui porte la marque d’une pensée vigoureuse et souvent courageuse, Mémoire du mal tentation du bien, de Tzvetan Todorov (Laffont, 2000). Se fondant sur la table ronde, l’auteur estime (p. 222-224) que Bédarida, Azéma et Rousso (présentés comme " les historiens de la Résistance " alors qu’eux-mêmes n’y prétendent pas), ont eu raison lors de ce débat et que les Aubrac, certes injustement calomniés, ont du mal à comprendre les exigences du travail historique. L’auteur, homme de culture et bon connaisseur des pratiques de censure, pourrait cependant trouver là matière à enrichir sa réflexion sur les pannes de la liberté dans les sociétés libérales. Plutôt que de relayer un mauvais procès, il serait bien inspiré d’examiner les cloisons sectaires qui l’ont amené à prendre position sur un sujet en ignorant des sources importantes, et le point de vue de la majorité des spécialistes.

On peut se prendre à rêver, pour la chute du communisme soviétique, d’autres lendemains... et se mettre au travail pour les faire advenir. L’histoire peut et doit parler du pire, mais ne peut-elle pas aussi et, osons l’écrire, ne doit-elle pas surtout mettre en lumière, dans l’infinie litanie du crime et du malheur, ce qui permet de ne pas désespérer de l’homme ? Les Aubrac, qui ont su si bien concilier l’intérêt de leur amour et celui de leur pays, méritaient et méritent d’être valorisés, en une époque qui se veut critique, plus encore qu’ils ne l’avaient été lors de la Libération, au zénith d’un " culte résistant " effectivement passible de réexamen.

Vedettariat ?

De braves gens, et même parfois des gens braves, se sont laissé entraîner à dire du mal de ce couple et à nourrir, fût-ce par le scepticisme, la calomnie. Les Aubrac auraient, dit-on, joué les vedettes et voulu accaparer la gloire du combat résistant. La chronologie que j’ai esquissée, et qui est très rarement rappelée, détrompera ceux qui l’ont dit de bonne foi. Lucie était à la Libération une véritable vedette... et elle a poursuivi en tout anonymat sa carrière de professeur. Ce n’est que dix ans après sa retraite qu’elle a commencé à courir les lycées et collèges pour y parler de la Résistance, à l’occasion du procès Barbie. De même son livre Ils partiront dans l’ivresse n’est qu’une réponse aux premières allégations de Vergès. Il faut aussi rappeler que Raymond avait joué en 1972 un rôle capital dans l’identification de Barbie, qui se cachait en Bolivie sous un faux nom et venait d’être démasqué par le couple Klarsfeld. Il était allé à la justice militaire faire une déposition où il reconnaissait formellement l’homme, et l’officier lui avait dit en l’enregistrant que ce serait " la première pièce du dossier Barbie " -un point sur lequel, allez savoir, un Vergès a pu jouer pour faire signer ses affabulations au tortionnaire non repenti. Loin d’avoir affaire à de la vanité sénile, nous nous trouvons encore aujourd’hui, mais il serait grand temps d’en reprendre conscience, en présence de deux êtres pleins de droiture et de dévouement, toujours solides au poste quand on prétend dénigrer leur combat.

François Delpla, le 18 juin 2001

Bibliographie

Aubrac (Lucie), Ils partiront dans l’ivresse, Paris, Seuil, 1984.

Aubrac (Raymond), Où la mémoire s’attarde, Paris, Odile Jacob, 1996.

Aubrac (Lucie), Cette exigeante liberté (entretiens avec Corinne Bouchoux), Paris, L’Archipel, 1997.

Azéma (Jean-Pierre, dir.), Jean Moulin face à l’Histoire, Paris, Flammarion, 2000.

Chauvy (Gérard), Aubrac Lyon 1943, Paris, Albin Michel, 1997.

Delpla (François), Aubrac / Les faits et la calomnie, Pantin, Le Temps des cerises, 1997.

Douzou (Laurent), La désobéissance, Paris, Odile Jacob, 1995.

Pfister (Thierry), Lettre ouverte aux gardiens du mensonge, Paris, Albin Michel, 1998.

Ravanel (Serge), L’esprit de résistance, Paris, Seuil, 1995.

Rousso (Henry), La hantise du passé, Paris, Textuel, 1998.

Sur Internet : -" table ronde " de Libération : http://www.liberation.fr/aubrac/

Arr ?ts et jugements :

-Tribunal de Grande Instance de Paris, 17ème chambre correctionnelle, jugement du 2 avril 1998.

-  Cour d’Appel de Paris, 11ème chambre, section A, arrêt du 3 février 1999.

-  Cour de Cassation, chambre criminelle, arrêt du 27 juin 2000.



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