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Dialogue avec les oeuvres

Fantasque Time Line : une uchronie propre à bouleverser l’historiographie



à propos du livre "1940 / Et si la France avait continué la guerre..."



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éditions Tallandier, mai 2010

Fantasque Time Line fut d’abord un site créé en 2007, à la suite de discussions sur des forums anglophones. L’un de ses principaux contributeurs est l’économiste Jacques Sapir, passionné de stratégie et bon connaisseur des forces armées soviétiques... que l’uchronie fait entrer en lice un an plus tard, Hitler ayant fort à faire à l’ouest.

Cet OHNI -non identifié du moins en France, car l’uchronie est un genre prisé dans les pays anglo-saxons- déclenche depuis sa sortie d’éloquentes protestations, notamment sur le blog de Libération dont le spécialiste militaire, Jean-Dominique Merchet, est conquis.

Robert Paxton a noté fort justement, dans son article de L’Histoire, que l’explication de la défaite de 1940 qui prévaut encore aujourd’hui vient en droite ligne de la propagande pétainiste, car elle fait une grande consommation de la notion de décadence. Les commentaires hostiles de ce livre, qui pour l’instant dominent, le vérifient d’abondance et l’idée de "l’armistice inéluctable" s’y fait obsédante. Mais elle pourrait bien pousser là son chant du cygne.

Sur FTL j’écris moi-même ceci :

Lun Juin 07, 2010 08:00

Une conclusion que ce travail, à défaut de la formuler, appelle, alors que jusqu’ici elle infestait peu les publications sur 1940, c’est que Hitler avait un besoin vital en juin 40 (et même en mai) non seulement d’un armistice français, mais d’une paix générale.

C’est le calcul qu’il fait en lançant son offensive à l’aube du 10 mai, le premier ministre anglais se nommant Chamberlain. En fin d’après-midi, nul n’a témoigné encore de sa réaction à l’annonce de sa chute et de son remplacement par Churchill mais sans doute n’est-il pas trop inquiet : les Alliés foncent dans son piège belge et n’ont pas l’air d’éventer la concentration de ses propres blindés vers le secteur Dinant-Sedan. L’impérialisme anglais a beau se donner pour chef l’excité judaïsant qui l’a poussé à la guerre, il le fait bien tard et Churchill lui-même devra se soumettre ou se démettre.

Mais c’est bien là le grain de sable qui va dérégler toute la machine.

De ce point de vue, il ne faudrait pas que cette uchronie ait à pâtir d’un étrange phénomène d’édition : le succès non démenti depuis 1995, même chez les spécialistes, du livre de Karl-Heinz Frieser Blitzkrieg-Legende, traduit en français sous le titre Le Mythe de la guerre-éclair. Il professe que Hitler n’a rien calculé du tout et que la victoire lui est venue malgré lui, et malgré ses innombrables carences dans la conception des opérations et leur conduite, de quelques généraux imaginatifs et audacieux.

Non. La vérité est bel et bien qu’il avait prévu un rameau d’olivier tentateur fin mai (déjà transmis par Göring au suédois Dahlerus le 6 mai)... et que s’il n’était pas saisi des deux côtés de la Manche, une aventure bien incertaine commençait pour lui.



Le tome 2 est arrivé !

Jacques Sapir, Frank Stora, Loïc Mahé, 1941-1942 / Et si la France avait continué la guerre... , Paris, Tallandier, 29 avril 2012.

L’éditeur avait souhaité -lit-on sur le site http://www.1940lafrancecontinue.org/ - un second tome plus politique et moins militaire, et il a été entendu, sans que les auteurs aient, semble-t-il, à se faire violence.

Dans le tome 1, ils avaient fait assaut de réalisme et de précisions chiffrées pour combattre le préjugé que la France n’avait plus, dans la deuxième quinzaine de juin 1940, aucun moyen de continuer la guerre ou aucune chance d’exporter outre-mer suffisamment d’hommes et de biens, vu la rapidité de l’avance allemande. A présent qu’ils ont gagné, et par leur démonstration, et par la conquête d’un large public, le droit de faire vivre une "France libre" en Afrique du Nord tandis que Laval essaye, à la tête d’un gouvernement autoproclamé, de maîtriser la métropole occupée et de la mettre au service des Allemands, un meilleur équilibre s’installe entre batailles imaginaires et recompositions politiques.

Une autre évolution est digne de remarque : alors que le tome 1 avait vu l’invention de personnages fictifs, on ne trouve plus ici que des personnes réelles, aux destins modifiés de manière intéressante et souvent amusante par le fait que la France n’a pas signé d’armistice. Témoin Marc Bloch qui, n’ayant pas été fusillé en 1944, succède à Lucien Febvre à la tête des Annales lors de sa vraie mort en 1956 (on se tient le plus près possible de l’histoire réelle) et décède chargé d’ans en 1964, non sans avoir écrit en 1947, en lieu et place de L’Etrange défaite, L’Etrange victoire : car le livre s’articule aussi autour de l’idée que si la France a vigoureusement réagi elle était vraiment passée près de l’abîme de l’armistice et de la collaboration, d’où, par exemple, la fin poussive de la carrière du presque capitulard Paul Reynaud, dont les auteurs semblent bien préparer le remplacement par de Gaulle avant la fin de la guerre. Ou encore le général Huntziger, ministre de Vichy dans l’histoire réelle et tué dans un accident d’avion au mont Aigoual le 5 novembre 1941, a dans cette uchronie "racheté" son piètre comportement de mai 1940 en dirigeant brillamment le repli sur l’AFN (ou Grand Déménagement) en juin mais ses responsabilités dans le désastre, restent lourdes et il y gagne d’être tué à la même date par la chute de son avion en Afrique !

Le plan, un peu curieux, veut que les données stratégiques et économiques, ainsi que les débats de forum qui ont présidé à leurs choix, soient présentés dans une postface dûment annoncée... qu’on aura donc tendance à lire en premier. En gros, le maintien de la France dans la guerre ne détourne pas le Reich hitlérien de ses projets de conquête d’un "espace vital" aux dépens de l’URSS, mais l’oblige à les retarder d’un an (l’attaque, toujours dite "Barbarossa", commence le 17 mai 1942), car la présence en Méditerranée d’une flotte et de colonies françaises hostiles, épaulant celles de l’Angleterre, lui impose de coûteux efforts pour sécuriser ce secteur afin, notamment, d’empêcher une chute précoce de Mussolini. Ainsi la Sardaigne, la Corse et le Péloponnèse -où Rommel s’active, loin des théâtres réels de son Afrika Korps sont l’objet de combats âpres et longtemps incertains, où s’use notamment l’aviation de Göring. L’Angleterre, de son côté, peut s’activer plus à l’est et sauver notamment Singapour d’un assaut japonais peu convaincu, sous le commandement avisé du général qui avait commandé les Anglais en France, lord Gort ! Et bien entendu Staline, contraint dans l’histoire réelle de ménager Hitler, notamment en n’esquissant pas la moindre alliance avec Churchill,a désormais moins à craindre de l’Allemagne et s’enhardit à se rapprocher des Occidentaux, dès janvier 1942.

C’est peut-être sur cette question soviétique (ou communiste) que portera ma principale insatisfaction. Cette mouvance semble divisée en deux catégories quasiment étanches, des idéologues robotisés qui n’ont aucun état d’âme à s’entendre avec le nazisme pendant la période du pacte, et des militants idéalistes qui conservent, face à Hitler, toutes leurs boussoles de patriotes : ils penchent naturellement vers le gouvernement Reynaud-Mandel-de Gaulle qui poursuit la lutte depuis Alger. Cela va jusqu’à faire exécuter les seconds par les premiers, puisque il est lourdement suggéré que l’exécution de Gabriel Péri, le 15 décembre 1941, est un succès de la diplomatie soviétique. De même, Georges Guingouin, dans le Limousin, a déjà à cette époque une troupe imposante, capable d’aller tuer une quinzaine d’Allemands et de miliciens au coeur de Tulle, déclenchant en représailles les fameuses pendaisons ; mais cette armée de maquisards communistes serait indépendante du parti. Même dichotomie en URSS... où on voit Staline tiraillé entre un Beria et un Joukov.

La personnalité de Hitler, également, n’est pas cernée dans ce qu’elle a de spécifique : un fou missionné par la Providence pour effacer 2000 ans de christianisme, in extremis, en empêchant la Juiverie d’arriver au dernier stade de sa conquête du monde -et empêché lui-même par le surgissement sismique de l’obstacle churchillien dans une Angleterre jusque là plus que docile (malgré sa déclaration de guerre, ou plutôt à cause d’elle).

Dans l’histoire réelle, on voit ce fou jouer toujours aussi résolument et intelligemment ses atouts jusqu’au bout, en dépit de leur rétrécissement. Ici il n’est qu’un banal impérialiste allemand qui a eu les yeux plus grands que le ventre, s’épuise militairement en Méditerranée au lieu de multiplier les artifices politiques (en avertissant subtilement, comme dans l’histoire réelle, les classes bourgeoises du monde entier qu’il aimerait qu’on le laisse tranquille pour lui permettre d’éradiquer le communisme) et finit par se passer docilement la corde soviétique autour du cou.

En conclusion, il y a encore dans cette livraison très riche et travaillée matière à débattre, et à réveiller l’historiographie !

(mis en ligne le 8 mai 2012)



commentaire d’un des auteurs

ici, rubrique "les livres", fil "tome 2"

Je voudrais vous répondre ici sur trois points.

-  Le plan (brève introduction, texte principal, post-face) est destiné aux lecteurs que pourrait rebuter la lecture assez technique de la postface, si c’était une préface. Mais je ne suis pas étonné que vous l’ayez lue d’abord Wink

-  Les Soviétiques : là, c’est à Fantasque de s’expliquer en détails. Je dirai juste que nous avons tenté de transposer en FTL la dissociation (plus ou moins provisoire) entre communistes "moscoutaires" et "patriotes".

-  Hitler : je suis d’accord avec vous quant à sa personnalité à la fois démente et rusée, mais (comme sur d’autres sujets hélas), nous avons manqué de place pour faire apparaître tous ces éléments...

Un dernier mot : il me semblait avoir "chassé" (sur consigne de l’éditeur) tous les personnages imaginaires du tome 1... Lesquels avez-vous repérés ? Dans le tome 2, les personnages cités ont tous existé, même si certains ne sont connus que de leurs très proches...



réponse

Francois Delpla

MessagePosté le : Dim Mai 13, 2012 18:21

La question hitlérienne n’est pas tributaire, me semble-t-il, seulement ni d’abord de la place disponible, mais bien de l’orientation.

Vous avez mille fois raison de montrer qu’on pouvait faire tout autre chose qu’un armistice... mais pourquoi ne l’a-t-on pas fait ?

Il y a les réponses classiques : on était réac, on préférait la classe à la patrie... et les justifications pétainistes rivales : tout était fichu à cause des salopards en casquette, de Staline allié d’Hitler etc.

La vérité n’est pas entre les deux, elle est ailleurs : Hitler avait mis tout le monde dans sa poche ! A un Churchill, un Cooper ou un de Gaulle près dans les milieux dirigeants, et un pourcentage guère plus important dans les autres couches, de tous les côtés de la Manche, de l’Atlantique ou de l’Oural.

Une fois que Churchill se dresse comme un continent brusquement surgi devant la paix escomptée, avec beaucoup de bonnes raisons, par Hitler fin mai 40, l’Allemand sort plein de tours de son sac, Molotov à Berlin, lui-même à Montoire etc., pour empêcher la réélection de Roosevelt puis son prêt-bail, pour décider les conservateurs à virer Churchill, pour que Staline ne sache jamais sur quel pied danser avant le 22 juin, etc.

La question est : avec un gouvernement Reynaud-Mandel-de Gaulle en AFN, il fait quoi ? Vous n’y répondez guère que militairement. Or c’est là qu’il serait intéressant de faire de la politique d’abord.

Il a moins besoin de contrôler la Sardaigne ou le Péloponnèse que de se positionner sur l’échiquier idéologique, en cherchant par tous les biais possibles à faire comprendre aux bourgeois du monde qu’il va leur détruire l’URSS... sans trop alarmer celle-ci.

En d’autres termes, le jour où il lance Barbarossa, il a un besoin absolu que la finance mondiale lui en soit reconnaissante et lui fiche la paix, c’est le cas de le dire, en conséquence.

Pour aborder le problème sous un autre angle... comme je le fais dans mes derniers travaux, quand en OTL [c’est-à-dire dans l’histoire réelle] il se résigne à la guerre sur deux fronts il n’est pas du tout sûr d’une victoire militaire (contrairement à ce qu’on lit encore trop souvent) mais place son espoir, encore et toujours, dans la chute de Churchill, en raison de son obstination (qu’il prévoit) dans l’antinazisme alors que (prévoit-il) les couches dirigeantes anglaises et américaines seront enchantées que l’Allemagne fasse le job, et stupéfaites de cette obstination.

M’est avis donc que devant la complication supplémentaire d’une France continuant la guerre depuis l’AFN, il aurait fait en gros la même chose : tout faire pour limiter la castagne en Méditerranée, et envoyer Hess, plus que jamais, vers l’Angleterre et non l’URSS.

Mais pas de regret : en moi-même ces réflexions sont assez nouvelles, et votre tome 2 est excellent pour lancer le débat.

(pour les personnages fictifs, il me semblait l’avoir lu, c’est tout !)

pour débattre du tome 2 sur le forum de ce site

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