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Comment il faut lire les documents



extrait d’un livre de Fabrice Bouthillon



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Les documents sur l’histoire du nazisme sont encore trop souvent pris au pied de la lettre. Notamment quand ils semblent permettre d’accabler ou de railler les dirigeants de ce régime. Inversement, on donnera facilement le bon Dieu sans confession à des adversaires du nazisme.

Heinrich Brüning (1885-1970) est le premier des trois chanceliers allemands de l’année 1932 qui ont cédé peu à peu le terrain aux nazis, triomphants à la fin du premier mois de l’année suivante, et donc le mieux considéré, celui qui a, pense-t-on, le plus méritoirement tenté d’éviter la catastrophe. Le second fut le dissident du parti catholique appelé Zentrum Franz von Papen et le troisième le général Kurt von Schleicher. On pense généralement que ce très intrigant militaire, qui avait lui-même sorti Papen de l’obscurité avant de prendre sa place au bout de six mois, avait imprudemment ouvert la boîte de Pandore en obtenant du président Hindenburg la chute de Brüning, début mai.

Dans son tout récent Nazisme et Révolution (en librairie depuis le 5 janvier 2011), Fabrice Bouthillon modifie la perspective en mettant en lumière la façon dont Schleicher avait déjà, en 1930, joué un rôle décisif dans la nomination de Brüning.

Ce qui me semble le plus intéressant dans cet extrait de son chapitre 4 intitulé Les deux baptêmes d’Heinrich Brüning, c’est la lecture exemplaire d’un document (ci-après en italiques) extrait des mémoires du chancelier et présenté comme des notes prises à l’époque, sans qu’il soit précisé si elles sont intégrales. Il porte sur un entretien décisif entre Schleicher et Brüning, environ un an avant la nomination de celui-ci comme chancelier à la faveur du délitement de la majorité précédente, en 1930. L’historien s’efforce de lui faire rendre gorge, en précisant, à la lumière de tout un contexte, ce qu’il entend faire accroire et ce qu’il entend cacher :

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Or vers 1930, le Zentrum, c’était Brüning. Comme son ministère représenta la ligne de partage des eaux entre la deuxième et la troisième phases de Weimar, l’historiographie ultérieure a multiplié à son propos les opinions savamment balancées : fut-il le dernier chancelier démocratique de la République, en fut-il le premier chancelier autoritaire, on se le demande encore . Ses contemporains déjà avaient jugé sa politique impénétrable , et il faut bien convenir qu’il a beaucoup fait pour alimenter chacun des deux dossiers. Côté autoritaire, il avait terminé la guerre comme capitaine d’une section de mitrailleuses ; il en avait gardé une mentalité très Ancien Combattant, dont découlait le mépris qu’il ne prenait pas la peine de cacher pour les parlotes, les popotes et les ribotes du parlementarisme. Chancelier, il gouverna d’ailleurs à jet continu au moyen de ce fameux article 48 sur les pouvoirs spéciaux du Président, qui, assez comparable en fait à notre article 16, et donc, généalogiquement, à l’article 14 de la Charte octroyée par Louis XVIII, portait dans ses flancs la possibilité d’une lecture présidentialiste, et non plus parlementaire, de la Constitution . Un chancelier dépourvu de majorité au Reichstag pouvait ainsi gouverner du simple fait de l’investiture présidentielle, le chef de l’Etat disposant, par ailleurs, du droit de légiférer par ordonnance.

Le recours systématique à cette procédure constitua un pas décisif dans l’évolution autoritaire de l’Allemagne après 1929. Mais il y a encore que Brüning le franchit pour imposer à son pays une politique économique typiquement de Droite. Quand il devint chancelier, l’Allemagne faisait face à la Grande Dépression ; hanté, comme tous ses compatriotes, par le souvenir de l’hyperinflation provoquée en 1923 par l’occupation de la Ruhr, il ne vit de remède à la crise que dans la déflation, et donc, au lieu de relancer l’économie en créant du pouvoir d’achat, fût-ce en creusant les déficits, ainsi que le préconisait Keynes, il choisit, pour remettre de l’ordre dans les comptes de la nation, de diminuer les salaires, les pensions et les indemnités, au motif que l’écroulement des prix, qui entraînait une augmentation de la valeur de la monnaie, justifiait en conséquence que les revenus fussent ajustés en proportion : politique qui fut aussi, à la même époque, celle de Laval en France, dont le recours aux décrets-lois pour la faire passer est le strict équivalent de l’emploi en Allemagne de l’article 48 . A Paris, la chose se solda par l’arrivée du Front populaire ; en Allemagne, le bilan commença par s’établir à six millions de chômeurs. L’économie était totalement paralysée, et la misère, généralisée ; ce qui provoqua évidemment un prodigieux appel d’air pour le parti nazi. Si on ajoute qu’après avoir ainsi tant fait pour paver la voie qui allait conduire Hitler à la chancellerie, Brüning a fini, le 23 mars 1933, par consentir à lui voter, comme député, les pleins pouvoirs - même si ce fut de très mauvais gré -, on devra avouer que les arguments qui militent pour qu’on voie en lui le fossoyeur de la République ne manquent pas d’un certain poids.

Mais, en sens inverse, il n’est pas contestable qu’il s’est opposé autant qu’il a pu à la prise du pouvoir par Hitler. Au printemps 1932, lorsque le premier mandat présidentiel de Hindenburg vint à terme, et que Hitler fut candidat à sa succession, ce fut Brüning qui fit réélire contre lui le vieux maréchal, en s’appuyant, qui plus est, sur une majorité typiquement weimarienne, pour l’essentiel socialiste et catholique . D’autre part, il favorisa constamment le maintien d’une coalition de la même nature en Prusse, c’est-à-dire dans les deux tiers du Reich - ce furent d’ailleurs les fonds secrets du ministre prussien de l’Intérieur, le socialiste Severing, qui financèrent la campagne de Hindenburg - et il alla même, le 14 avril 1932, jusqu’à prononcer la pure et simple interdiction de la S.A. .

Aussi sa chute, le 30 mai suivant, fut-elle provoquée par des membres de la camarilla présidentielle qui lui reprochaient de ne pas gouverner assez à Droite, et ce fut elle qui ouvrit la route à l’intégration de Hitler dans le jeu politique. Brüning n’eut d’ailleurs d’autre choix pour sauver sa vie, deux ans plus tard, que de mettre une frontière entre le Reich et lui. Il émigra en juin 1934, au moment où se préparait la Nuit des longs Couteaux ; la précaution n’était point inutile, car, à voir le sort réservé par Hitler à ses deux successeurs - le massacre de son entourage pour Papen, l’assassinat sans autre forme de procès pour Schleicher - il avait en effet claire vocation à en devenir une victime de choix.

Il y a donc bel et bien un mystère Brüning. On aurait néanmoins grand tort de renoncer trop vite à tout espoir de l’éclairer, puisque le personnage a eu, du moins, le bon esprit de laisser des mémoires. Ils ne parurent qu’après sa mort dans son exil américain du Vermont, en 1970 ; mais la partie principale, qui traite de sa chancellerie, fut dictée pour l’essentiel dès 1934 et 1935, pendant qu’il était réfugié en Suisse. Ce serait donc déjà un témoignage très proche de l’événement, et par là, d’un intérêt cardinal ; mais encore s’y ajoute-t-il, pour achever d’en faire une source extrêmement précieuse sur les délices et les poisons de Weimar, que Brüning a toujours appuyé sa rédaction sur des documents contemporains des faits qu’il relatait. Pour la période de sa chancellerie, il a ainsi utilisé les « fiches du jour », sur lesquelles le Dr Pünder, secrétaire d’Etat à la chancellerie du Reich, inscrivait quotidiennement toutes les visites, délibérations et événements, avec l’indication précise de l’heure à laquelle ils avaient eu lieu. De brèves notes sténographiées par Brüning lui-même complétaient ces renseignements . L’insertion de ces documents d’époque, qui introduisent le lecteur au cœur de la plus secrète politique allemande, est évidemment une aubaine pour Clio, à ceci près toutefois que nous ne disposons pas des originaux : de ses sources, Brüning ne cite que ce qu’il veut bien, en fonctions des objectifs apologétiques qui sont le propre de tout mémorialiste. Telle quelle, sa prose peut quand même être fort éclairante, pour peu qu’on la lise de près ; c’est en particulier le cas du passage dans lequel, sous le titre « Mes contacts avec Schleicher », il relate précisément les débuts du processus à l’issue duquel, par la grâce de la camarilla qui entourait Hindenburg, ici représentée par ce général, qui était alors chef du bureau politique du ministère de la Guerre, il devint chancelier, donnant ainsi une impulsion décisive à l’évolution historique qui devait finir par conférer les mêmes fonctions à Hitler.

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En voici le texte :

A la fin de la guerre, j’éprouvais la plus vive admiration pour les exploits militaires du maréchal von Hindenburg, et j’attribuais exclusivement aux politiciens la responsabilité de la défaite. Comme tous mes camarades, j’estimais que Groener était à l’origine des circonstances honteuses qui accompagnèrent l’effondrement. Je dois avouer qu’avec le temps, j’accumulai contre lui une haine qui ne s’apaisa que peu à peu, lorsque la lecture de nombreuses publications et divers entretiens avec Willisen m’eurent apporté toutes sortes de révélations sur les causes de la guerre, la conduite des opérations et les événements de 1918-1919. Après la déception provoquée par la passivité politique de Hindenburg, je continuais en 1925 à décliner les invitations de la maison du Président, parce que je ne désirais pas que fût ternie à jamais l’image glorieuse dont je conservais toujours le souvenir.

L’entretien prévu avec Schleicher eut lieu après Pâques, en 1929, à l’issue d’un déjeuner dans sa résidence de Matthaïkirchplatz. Le général commença par se plaindre que j’eusse cessé depuis 1923 d’avoir des relations suivies avec la Reichswehr. Je répondis que j’en avais été empêché par les constatations faites en cette année-là touchant l’apathie du Haut Commandement. Schleicher déclara qu’entre-temps tout avait changé. Le Président du Reich craignait que toute la politique intérieure et extérieure ne s’enlisât dans un marécage. Avec l’aide de la Reichswehr et des éléments les plus jeunes du Parlement, il était décidé à rétablir la situation avant de mourir. Je demandai si le Président avait l’intention d’agir avec le Parlement ou sans lui, et le dialogue suivant s’engagea :

Schleicher : « Le Président ne violera pas la Constitution, mais, au moment opportun, il suspendra temporairement le Parlement et pendant ce temps, il remettra de l’ordre dans les affaires en invoquant l’article 48. »

Brüning : « Combien de temps estimez-vous qu’il faille pour accomplir la réforme ? »

Schleicher : « Euh, en six mois, on doit y parvenir ».

Je tentai alors de lui expliquer qu’en raison de la situation afférente au plan Young, il ne fallait en aucun cas mettre de telles idées en avant tant que l’évacuation de la Rhénanie ne serait pas chose faite. A ce moment, comme d’ailleurs durant toute la conversation, j’eus l’impression que Schleicher voulait se servir lui-même des pleins pouvoirs de l’article 48. Cependant je jugeai préférable de ne pas lui dire à ce moment qu’un général ne pouvait figurer à la tête du gouvernement avant l’évacuation de la Rhénanie. Il interpréta mal mes pensées et dit : « Ne croyez pas que nous ayons l’intention de rétablir la monarchie en un tournemain. Bien entendu, il faut se demander ce qu’on fera à la mort du maréchal. »

Je répondis : « Le rétablissement de la monarchie ne me dérange pas. Mais les mesures qui devront être prises pour remettre de l’ordre dans les finances et la politique sociale seront si impopulaires qu’on n’a pas le droit d’en faire supporter les conséquences au souverain. Ce que j’ai observé à l’occasion de l’adoption du budget me donne à penser qu’il est possible d’appliquer progressivement ces réformes avec la majorité actuelle, d’ici à l’évacuation de la Rhénanie. L’élan patriotique qui, après la célébration de la libération, s’emparera également de la social-démocratie permettra peut-être de l’amener à tolérer au moins une situation comparable à celle qui prévaut aujourd’hui en Hongrie ».

Schleicher : « Formidable. C’est exactement ce que je pense. Hermann Müller, il est vrai, est malade. Mais c’est un parfait honnête homme et un patriote ».

Brüning : « Alors nous sommes d’accord sur le fait qu’en aucun cas la monarchie ne devra être rétablie pour combattre la masse des travailleurs organisés. Elle doit apparaître à la fin des réformes. L’article 48 ne doit pas servir à modifier ou à tourner la constitution ».

Schleicher : « C’est aller trop loin. Le maréchal veut trancher cette question avant de mourir. Au ministère de la Reichswehr, nous avons recueilli les avis de juristes chevronnés, selon lesquels l’article 48 peut également être utilisé pour modifier la Constitution ».

Brüning : « Je ne puis souscrire à votre point de vue, mais envoyez-moi ces avis, et je les examinerai. J’estime que l’article 48 peut être invoqué dans tous les domaines de la vie économique et sociale, mais je pense que, même dans ces matières, on ne peut gouverner longtemps en se fondant exclusivement sur lui ».

Je craignais que la crise économique ne prît de redoutables proportions. A l’aide de l’article 48, on pouvait maîtriser la situation au plus pendant un an. Après cela, il ne serait plus qu’une arme émoussée. C’est pourquoi je priai le général d’user de son influence pour que les réformes fussent d’abord élaborées par le Parlement. Lorsqu’il se serait habitué à réduire les dépenses au lieu de les augmenter, comme il venait de le faire pour la première fois à l’occasion du nouveau budget, le temps serait venu d’accomplir d’un seul coup la dernière grande réforme à l’aide de l’article 48.

« Si l’on va trop vite, tout l’édifice s’effondrera. Tel est l’esprit dans lequel vous devez conseiller le Président du Reich ». Schleicher me le promit, non sans réticences. Quelques jours plus tard, je reçus les avis qui avaient été formulés par les secrétaires d’Etat Joël et Zweigert ; je constatai avec surprise que leur interprétation de l’article 48 était à la vérité plus large que la mienne, mais n’avait rien de commun avec celle que Schleicher y avait trouvée.

J’acquis alors la ferme conviction que le général pousserait le Président à adopter une ligne de conduite dangereuse, et que, pour cette raison, il fallait tout mettre en œuvre pour obtenir l’adhésion du Parlement lui-même aux réformes projetées. Cette analyse de la situation ainsi que les événements qui se produisirent dans le parti national-allemand eurent progressivement raison des hésitations que j’éprouvais à prendre officiellement la direction du groupe parlementaire centriste, direction que, par suite de l’habile insistance de Kaas, j’assumais en fait depuis le début de l’été de 1929.

La décision de Treviranus de se séparer du DNVP et sa séduction personnelle me permirent de gagner un à un, au fil des semaines, les membres du groupe centriste à l’idée de réformes profondes après l’acceptation du plan Young. Auprès des députés les plus perspicaces, je jouai d’un argument efficace en leur donnant à entendre que, dans le cas où le Parlement se montrerait incapable d’agir, il faudrait escompter l’intervention d’une politique personnelle du Président et de la Reichswehr.

La crise économique s’aggrava dans les derniers mois de 1929. Le ministère des Finances était de plus en plus soumis à la pression des caprices de Schacht. Hermann Müller luttait courageusement, mais il n’était pas rétabli des suites de son opération. La mort de Stresemann avait décapité le D.V.P.. Les indications des spécialistes les mieux informés donnaient à prévoir une forte progression des communistes, et, ce que très peu de gens voulaient croire, des nationaux-socialistes. Les nouvelles se multipliaient selon lesquelles le Président ne supporterait plus longtemps cet état de chose, parce qu’il craignait de perdre à la fin de sa vie son auréole historique. Avec la démission de Hilferding en décembre 1929 et toutes les intrigues qui se déchaînèrent dans son ministère, dans son parti et dans les autres formations politiques, le système parlementaire tomba à son niveau le plus bas » .

* * *

Ce texte est on ne peut plus louche, mais son sens est finalement assez clair. Quoique le mémorialiste fasse tous efforts pour en atténuer la portée, il est indéniable qu’entre lui et le porte-parole du maréchal von Hindenburg, un accord a bel et bien été passé. De ce pacte, la stipulation la plus fondamentale, sinon la plus avouée, fut que Brüning s’engagea à faire basculer à Droite le groupe parlementaire du Centre, en échange de sa propre nomination à la chancellerie.

Que le but de la politique présidentielle, telle qu’elle avança ses pions au cours de cet entretien, fût d’obtenir le virage à Droite du régime, la chose est absolument obvie, malgré certaines pudeurs rédactionnelles de Brüning, au nombre desquelles on peut verser les éloges tressés au chancelier socialiste Hermann Müller, parfait honnête homme et patriote - à charge pour lui de mourir, faudrait-il préciser. Lorsque Schleicher explique que « le président du Reich craignait que toute la politique intérieure et extérieure ne s’enlisât dans un marécage », et qu’ « il était décidé à rétablir la situation avant de mourir », ces déclarations restent certes, sous un certain angle, d’un vague absolu, mais leur sens général est on ne peut plus clair : exit Müller, et à Droite, toute.

Quant à la chancellerie pour Brüning, il n’est que trop compréhensible que ses souvenirs n’en gardent aucun de cette clause. Il eût eu bonne mine, dans des mémoires paraissant après la guerre, à écrire en toutes lettres qu’il avait signifié à Schleicher qu’il trahirait Müller si on lui donnait sa place. Mais que, dès cette première prise de contact, il ait été question de la direction du gouvernement, la chose affleure au moins lorsque Brüning convient que « pendant toute la conversation, [il eut] l’impression que Schleicher voulait se servir lui-même des pleins pouvoirs », et qu’il « jugea [...] préférable de ne pas lui dire à ce moment qu’un général ne pouvait figurer à la tête du gouvernement avant l’évacuation de la Rhénanie ». Que Brüning ait posé pour condition à son concours que ce serait lui-même qui occuperait le poste, c’est, au fond, le simple bon sens qui l’indique. Après tout, en le requérant de permettre le basculement de la République à Droite, la maison présidentielle lui demandait beaucoup ; il était dès lors très naturel qu’il en fît autant, et d’autant plus d’ailleurs qu’il était en position de force, puisque, chef du groupe parlementaire du Centre en fait sinon déjà en droit, c’était lui qui tenait en main les clefs du pouvoir. Schleicher était, du reste, bien le dernier à méconnaître cet état de fait. En lançant cette invitation à déjeuner, il avait en somme assumé la position de puissance demandeuse, et les flatteries dont il caressa Brüning, quand il commença par se plaindre que celui-ci eût cessé depuis 1923 d’avoir des relations suivies avec la Reichswehr, montrent bien qu’il en était réduit envers lui au classique Que vous êtes joli, que vous me semblez beau, par la raison que c’était Brüning qui tenait le fromage : « Un homme d’Etat plein d’avenir tel que vous, et vous nous snobez ? » Agaceries auxquelles Brüning répond en exigeant du sérieux - dans son ramage, la fin de « l’apathie » des militaires - et après s’être fait savamment désirer. Car n’avoir jamais répondu aux invitations de la maison du Président depuis 1925 avait été pour lui, bien entendu, le moyen le plus efficace de faire monter les enchères. Au fond, Brüning savait très bien de quoi il allait être question, dès le moment où il avait accepté le principe de ce déjeuner. Il faut d’ailleurs dire, pour sa défense, que l’exigence de la chancellerie ne représentait pas de sa part quelque chose d’inouï, puisque, sous Weimar, rien n’était plus normal qu’un catholique chancelier, et que Schleicher lui-même l’invita à l’énoncer, lorsqu’il lui glissa que le Président avait l’intention de s’appuyer sur « les éléments les plus jeunes du Parlement », c’est-à-dire, en somme, sur la génération du Feu : Brüning en était.

Ainsi, à Schleicher, le lâchage de la Gauche par le Zentrum ; à Brüning, la chancellerie. Preuves en soient, pour en finir, d’une part le pénultième alinéa du chapitre, où l’on voit Brüning procéder au débauchage systématique, les uns après les autres, des membres de son groupe parlementaire ; et d’autre part, bien sûr, fin mars 1930, après la démission d’Hermann Müller, sa propre nomination comme chancelier. Mais ce pacte entre les deux hommes n’allait, pour autant, pas sans failles. Un désaccord crucial est en effet perceptible entre eux quant à l’ampleur exacte que devait revêtir ce virage à Droite, sur le principe duquel ils s’étaient entendus. C’est tout le sens de leur discussion au sujet de l’article 48 . Elle s’ouvrit lorsque Brüning s’enquit si Hindenburg agirait avec le Parlement ou sans lui. La question revenait en fait à demander si le basculement du régime vers la Droite irait jusqu’à l’abolition de son caractère parlementaire. Que tel fût bien le désir de Schleicher, voilà qui ne prête le flanc à aucune contestation. Déjà, ses déclarations sur le soutien que le Président irait chercher du côté de l’armée et « des éléments les plus jeunes du Parlement » - donc pas de sa majorité - n’avaient pas été à cet égard bien rassurantes, et sentaient leur autoritarisme ; mais sa réponse à la question directe de Brüning laissa encore moins de place à l’équivoque. Car déclarer, comme il le fit, que « le Président ne violera pas la Constitution, mais, au moment opportun, il suspendra temporairement le Parlement, et, pendant ce temps, il remettra de l’ordre dans les affaires en invoquant l’article 48 », c’était annoncer, à tout le moins, le passage à une lecture présidentialiste de la Constitution, en force de laquelle le chancelier aurait dû son investiture au chef de l’Etat et non au Reichstag, lequel aurait également été dépouillé de son pouvoir législatif, au moyen et au profit d’ordonnances présidentielles.

Certes, le général avait pris la précaution de préciser que tout cela resterait temporaire, mais son hésitation, lorsque Brüning l’avait prié de préciser combien de temps ce temporaire durerait, avait été fort éloquente. « Euh, en six mois, on doit y parvenir » : il est bien clair que, dans une pareille réponse, le terme essentiel était Euh, et que ce Euh correspondait exactement au temps dont le général von Schleicher avait eu besoin pour se dire Merde, il insiste. En fait, ce qu’il voulait, c’était, grâce à l’article 48, la mise hors jeu du Parlement au bénéfice du Président pour une durée indéfinie, prolongeable, autant que possible, jusques aux calendes grecques.

Or ce jour-là, la position de Brüning fut sur ce point rigoureusement inverse, et elle fut de n’admettre tout d’abord aucun usage de l’article 48. La conscience s’en est perdue dans l’historiographie, à cause de la réputation, certes point injustifiée, qui lui est faite d’avoir détruit le parlementarisme weimarien, en recourant à tort et à travers, durant sa chancellerie, aux pouvoirs spéciaux du Président. C’est possible, c’est même certain, mais toujours est-il qu’ici, donc au printemps 1929 (si du moins on tient pour contemporain de la rencontre, grâce aux notes de Pünder ou d’un autre, l’état du dialogue tel que ses mémoires le rapportent), telle n’est pas du tout sa position. Il apparaît au contraire comme un défenseur du parlementarisme, et comme hostile au recours à l’article 48. Pour lui, le virage à Droite peut et doit se faire avec et par le Reichstag. Il plaide « pour que les réformes fussent d’abord élaborées par le Parlement », et même, « avec la majorité actuelle », de grande coalition - ce qui fut d’ailleurs bel et bien le cas au cours des premières semaines de sa chancellerie, grâce à la souplesse du S.P.D., qui, chassé du cabinet, n’en continua pas moins de le soutenir. Quant à la modification de la Constitution, tendant à consolider définitivement la réorientation du régime, Brüning tient pour impossible de l’opérer au moyen de l’article 48 (« L’article 48 ne doit pas servir à modifier ou à tourner la Constitution », dit-il), à l’inverse de ce que soutenait Schleicher, appuyé sur « les avis de juristes chevronnés, selon lesquels l’article 48 [pouvait] également être utilisé pour modifier » la loi fondamentale.

Il n’était donc guère possible de concevoir là-dessus positions plus antagoniques, et c’est pourquoi tout l’intérêt de ce passage est de montrer comment les deux hommes, puisqu’ils avaient besoin l’un de l’autre, finirent par aboutir à un compromis sur ce chapitre, chacun lâchant du lest. Les termes de la transaction à laquelle ils parvinrent sont exprimés à l’endroit où le mémorialiste dresse le bilan de leur entretien, lorsqu’il écrit qu’au total, il « pria[...] le général d’user de son influence pour que les réformes fussent d’abord élaborées par le Parlement. Lorsqu’il se serait habitué à réduire les dépenses au lieu de les augmenter, comme il venait de le faire pour la première fois à l’occasion du nouveau budget, le temps serait venu d’accomplir d’un seul coup la dernière grande réforme, avec l’aide de l’article 48 ». Et d’ajouter : « Schleicher me le promit, non sans réticences ».

La concession du général, c’est donc que les réformes vont d’abord être votées par le Reichstag ; celle de Brüning, que la dernière d’entre elles, la réforme de la Constitution, sera accomplie grâce aux pouvoirs spéciaux. Mais cet équilibre apparent ne saurait dissimuler que dans ce marché, c’est bel et bien Brüning qui gagne, ce dont témoignent du reste les réticences terminales de Schleicher. Car, en somme, le politicien est parvenu à repasser au général le plat du temporairement dont, au début de leur conversation, son hôte avait cru qu’il aurait la bonhomie de se contenter. Le virage à Droite immédiat et concret, - « les réformes », pour employer l’euphémisme dont se servaient les deux partenaires - ce virage non seulement va s’opérer parlementairement, mais encore, comme il était par surcroît entendu qu’on le prendrait, autant que possible, en conservant la majorité en place, il va au total se réduire au remplacement d’un socialiste par un catholique à la chancellerie, et par un catholique nommé Brüning ; et ce pour quoi Brüning, bonne pâte, accepte en retour le recours à l’article 48, aura lieu « en dernier », après donc tout le train de mesures envisagées : autant dire, en bon français, que son usage était en fait renvoyé sine die.

Ainsi le parlementaire l’emportait sur le militaire, et c’était au fond logique, puisque cela traduisait la réalité du rapport de forces. Car Schleicher avait davantage besoin de Brüning que Brüning de Schleicher : si le Zentrum ne commençait pas par lâcher Hermann Müller, le virage à Droite ne pouvait même pas s’amorcer, alors qu’il n’était pas exclu que Brüning pût accéder un jour à la chancellerie dans le cadre d’une majorité de Centre-Gauche.

le 11 janvier 2011



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