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Churchill et l’anthrax



Article paru dans Histoire de guerre no 25, mai 2002



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Les événements survenus récemment aux Etats-Unis ont fait resurgir une affaire qui avait défrayé brièvement la chronique anglaise au début des années 80 : les alliés occidentaux de la seconde guerre mondiale avaient mis à l’étude, en même temps que la bombe atomique et tout aussi secrètement, des armes bactériologiques. Le bacille sur lequel on fondait le plus d’espoirs était celui du charbon. Devenu opérationnel en 1944, cet armement avait failli être utilisé contre les villes allemandes dans le cadre de l’opération « Overlord », en représailles contre les projectiles V1 et V2 qui étaient eux-mêmes une réplique au débarquement de Normandie. Churchill était un chaud partisan de cet usage, son entourage un peu moins et l’affaire avait tourné court, la relative inefficacité des bombardements allemands y aidant.

Churchill était sensible autant que quiconque aux risques de destruction que la combinaison de l’esprit guerrier et de la science faisait courir à l’humanité. Il écrivait dès 1925 :

Quant à la guerre des gaz et à la guerre chimique sous toutes leurs formes, on n’a jusqu’ici écrit que le premier chapitre de ce livre terrible. Assurément chacun de ces nouveaux moyens de destruction est à l’étude des deux côtés du Rhin avec toute la science et toute la patience dont l’homme est capable. Et pourquoi supposer que ces recherches seront limitées à la chimie inorganique ? L’étude des maladies, de tous les fléaux qu’on peut méthodiquement préparer et délibérément lancer sur l’homme et les animaux, se poursuit certainement dans les laboratoires de plus d’une grande puissance. La destruction des récoltes par des parasites, des chevaux et du bétail par le charbon, d’armées et même de populations entières par des épidémies, tels sont les projets conçus sans remords par la science militaire. [1]

En 1929, cependant, peut-être en raison d’un long passage au gouvernement à un poste de haute responsabilité (les Finances) qui le mettait en contact quotidien avec le premier ministre Baldwin, et sans doute aussi à cause du traité de Locarno qui était venu calmer le jeu des rivalités entre grandes puissances, il tient un discours à la fois un peu moins alarmiste et un peu plus précis, dans le dernier tome de son livre sur la première guerre mondiale. Il indique que des plans terribles avaient été faits pour le cas où la guerre se serait prolongée en 1919 et qu’ils ont été prestement rangés dans les archives, mais que tout de même des recherches se poursuivent :

Les projets furent mis de côté sans qu’on songeât à les achever et à les exécuter -mais on ne cessa pas pour cela d’en connaître la teneur ; les ministres de la Guerre de chaque pays empaquetèrent à la hâte et classèrent « à toutes fins utiles » les plans et leurs données, calculs et découvertes. La campagne de 1919 n’a jamais eu lieu, mais les idées qui devaient la conduire ne cessèrent pas, n’ont jamais cessé de poursuivre leur chemin. [2]

J’ai coutume de dire que les mémoires de Churchill sont un rébus, où il faut souvent chercher la vérité là où on ne l’attend pas. En voici un bel exemple : il n’y a nulle part ailleurs la moindre allusion à l’armement biologique. On devra se contenter de savoir que l’auteur prévoyait dans les années 20 le surgissement fatal de ce genre d’arme en cas de nouvelle conflagration, et qu’il était rétrospectivement très fier de sa prophétie !

On sait que peu après la publication des ces lignes leur auteur fut écarté du pouvoir pendant dix ans, principalement en raison de son hostilité à la politique d’apaisement à l’égard d’une Allemagne de nouveau menaçante. Mais on dit que des fonctionnaires bien intentionnés le tenaient au courant des secrets militaires. Or, en matière d’armement bactériologique, il faut nuancer cette idée.

Maurice Hankey est un cadre important du pouvoir britannique depuis la première guerre mondiale et jusqu’au milieu de la seconde. Il a dirigé le secrétariat du cabinet de guerre, créé par Lloyd George en 1916. La paix revenue, il continue d’assurer le secrétariat des réunions du gouvernement, et aussi du comité de Défense impérial. C’est à ce titre qu’il est chargé par l’état-major, le 12 février 1934, de diriger les recherches sur la guerre bactériologique. La date est intéressante : la conférence du Désarmement est en train d’échouer, l’Allemagne de réarmer et Churchill de vitupérer le gouvernement parce qu’il prend du retard dans ce domaine. On peut voir ici qu’en fait il prend des initiatives, et n’éprouve pas le besoin de le faire savoir à Churchill. Ses archives ne portent pas trace d’une telle information et Hankey n’est pas de ses amis. Il entre d’ailleurs lui-même au cabinet de guerre, comme ministre sans portefeuille, le 3 septembre 1939, et écrit à un proche que s’il a bien compris Chamberlain, sa fonction consiste à « surveiller Winston ». En tout cas il ne le met pas alors au courant des recherches bactériologiques, et pas davantage lorsque Churchill devient premier ministre. Il s’y décide brusquement... à la veille de Pearl Harbor. Le 6 décembre 1941, il lui adresse un historique précis (et pour nous précieux) des recherches entreprises.

Cependant, il est difficile d’imaginer que Churchill soit devenu, le 10 mai 1940, à la fois premier ministre et ministre de la Défense sans que les chefs d’état-major s’ouvrent à lui d’un tel secret. Dans ce cas, force est de croire qu’il y a prêté peu d’attention. Soit Hankey s’en émeut et finit par lui écrire, soit lui-même, prévoyant désormais, avec l’imminente entrée en guerre des Etats-Unis, une guerre à la fois longue et riche en possibilités comme en menaces technologiques, s’est enfin intéressé à ce dossier et a demandé des précisions.

Les moutons d’Ecosse

Hankey nous apprend qu’un comité pour la guerre bactériologique a été créé en septembre 1936 et qu’il a été placé à sa tête. Au départ, les mesures envisagées étaient préventives et défensives : il ne s’agissait pas de fabriquer des armes mais de se défendre contre des attaques au moyen de vaccins, d’insecticides et de fongicides. Neville Chamberlain avait prescrit à Hankey peu après son entrée au gouvernement de ne pas produire d’armes offensives sans son autorisation. Un laboratoire avait été monté en 1940 près de Salisbury, à Porton Down. Quelques uns de plus grands bactériologistes anglais s’y retrouvaient, sous la direction de Paul Fildes.

Si Churchill se passionnait volontiers pour les innovations militaires, ce ne semble justement pas être le cas ici. Il laisse le comité des chefs d’état-major étudier en son absence le rapport Hankey et prendre avant son retour de la conférence de Washington une décision de portée limitée : Hankey est maintenant autorisé à produire des armes offensives, dont l’utilisation reste subordonnée à une décision du premier ministre ou du comité des chefs d’état-major.

Une expérimentation a lieu à partir de l’été 1942 sur l’îlot de Gruinard, dont les rares habitants ont été évacués. On est là dans une zone militaire, où se forment les convois en partance pour Mourmansk. Une équipe de chercheurs installée sur la côte écossaise, en face de l’île, y achemine une trentaine de moutons puis des bonbonnes remplies de spores d’anthrax, qu’ils font exploser. Les moutons commencent à mourir le lendemain et aucun ne survit. D’autres expériences ont lieu la même année, puis l’été suivant.

Finalement on produit en Angleterre non pas des bombes, mais des « cakes », sortes de grosses pilules avec une cavité remplie de spores. Cinq millions seront fabriqués... et incinérés au lendemain de la guerre dans un four de Porton Down. C’est donc la contamination du bétail qui est visée et non celle de l’homme, du moins directement.

Dès le printemps de 1942, un officier de liaison américain est installé à Porton. En mars 1943, un des principaux collaborateurs de Fildes et l’un des plus motivés, le biologiste lord Stamp qui a perdu toute sa proche famille dans le Blitz de Londres, réside aux Etats-Unis. Là-bas, l’unité de recherche et de production pour la guerre bactériologique est installée à Fort Detrick (Maryland). La spécialité de l’endroit est la production de défoliants biologiques (anti-crops weapons), visant à la fois la pomme de terre allemande et le riz japonais. Mais dans l’hiver 1943, la capacité industrielle du centre, très supérieure à celle de Porton Down, est mise à contribution pour produire des bombes à l’anthrax commandées par le Royaume-Uni.

La production de masse

Nous disposons, pour la fin février 1944, d’un bouquet de documents intéressants. Le 26, Churchill reçoit une lettre de son principal conseiller scientifique, lord Cherwell (né Frederick Lindemann et dit aussi « the Prof »). Il estime qu’il s’agit d’une arme aux potentialités effrayantes, « presque plus formidable, car beaucoup plus facile à fabriquer, que Tube Alloys - nom de code de la bombe atomique- » et qu’il convient de préparer à la fois des mesures préventives et des bombes, car en cas d’attaque seules des représailles de même nature seraient dissuasives. Churchill lit cette lettre le 28 à une réunion des chefs d’état-major et ils rejoignent cette conclusion. D’où une commande passée à Ernest Brown, le successeur de Hankey, de 500 000 bombes. Churchill lui demande, détail intéressant, d’étudier les moyens de les produire au Royaume-Uni, mais Brown lui répond le 9 mai que cela dépasse les capacités industrielles de la Grande-Bretagne et que le risque de dispersion des produits lors d’une attaque aérienne est trop important. La fabrication aura donc lieu intégralement aux Etats-Unis où une usine est en cours d’installation à Vigo (Indiana). Un premier lot de 5000 bombes, venu de Fort Detrick, arrive en Angleterre au mois de mai 1944.

Il est parfois amusant, mais certes pas anecdotique, de constater que ces matières continuent à faire l’objet de mesures particulières pour protéger le secret. Aux Etats-Unis, on utilise la mention « top secret : guard » que les officiers traduisent plaisamment : « Destroy before reading ». En Angleterre, Lindemann laisse en blanc, pour la dactylo, et écrit ensuite lui-même à la main le code de la bombe atomique et celui de l’anthrax (un N majuscule), ainsi que le mot « spores ». Plusieurs ordres de préoccupations peuvent expliquer cette débauche de précautions. Si le Japon a expérimenté de telles armes et les a même utilisées, contre les Chinois [3] , on ne sait rien des préparatifs allemands. Si le renseignement de ce pays avait vent de l’état des recherches chez les Alliés et si elles se révélaient moins avancées, cela pourrait inciter Hitler à déclencher la guerre bactériologique tant qu’il est le plus fort. Si au contraire l’ennemi n’avait rien préparé de semblable, sa propagande pourrait s’en saisir pour assimiler les Alliés aux nazis et dire que chacun se bat pour sa peau avec tous ses moyens... ou même que les Alliés sont moralement pires que les nazis. Enfin, si rien ne se passait dans ce domaine, il ne serait pas opportun de révéler après la guerre tout ce qu’on avait imaginé et mis en œuvre.

L’irruption des « armes nouvelles »

Les « armes nouvelles » dont Hitler menaçait ses ennemis et berçait ses compatriotes commencent à être utilisées, en réplique au débarquement de Normandie, le 13 juin à 3h 30 du matin. Il s’agit des V1 (abréviation de Vergeltungswaffe c’est-à-dire arme de représailles), que les Anglais appelleront « bombes volantes » et qui sont de petits avions à réaction sans pilotes, bourrés d’explosifs. En août viendront les V2, autrement redoutables car il s’agit des premières fusées de l’histoire, que leur vitesse rend, contrairement aux V1, invulnérables à la chasse comme à la DCA. Mais les Anglais, qui ont suivi anxieusement les préparatifs allemands et les ont contrecarrés chaque fois qu’ils ont pu, savent à quoi s’en tenir sur cette prochaine escalade : leurs archives de 1944 contiennent de nombreuses références au danger d’une future attaque par fusées, dont nous verrons ci-après quelques échantillons. De surcroît la précision et l’efficacité des V1, concentrés contre l’agglomération londonienne, s’accroît dangereusement au fil des tirs... même si on a poussé un grand soupir de soulagement en constatant que leur charge n’était ni chimique, ni bactériologique, ni nucléaire [4] .

Dans ses mémoires, Churchill traite la question avec un grand flegme rétrospectif. Il en va presque de même dans sa correspondance avec Roosevelt. Haut les cœurs devant les alliés ! Il fait même de l’humour le 20 juin, la première fois qu’il aborde le sujet :

En ce moment, une bombe volante s’approche de ce bâtiment. Nous pensons que nous avons droit au meilleures d’entre elles. (...) J’ai donné la consigne que rien ne devait entraver la bataille. Ce bombardement perpétuel est une donnée nouvelle, mais je ne pense pas qu’il affectera sérieusement la production à Londres. A l’heure actuelle on compte 7000 victimes, dont une moitié de blessés légers. (...) Aujourd’hui nous avons fait exploser en vol la moitié de ces visiteurs, sans subir de perte. Demain, comme vous le savez, il y aura un gros effort sur Berlin. Voilà qui leur procurera un autre type de réjouissance . [5]

Mais derrière la façade montent une rage et une angoisse croissantes. Lindemann participe à un nombre inhabituel des réunions de chefs d’état-major, où la lutte contre les V1 est à l’ordre du jour. L’étude des parades techniques s’accompagne de celle des représailles. Churchill songe tout d’abord à une reprise de la guerre chimique, qui n’avait plus cours depuis 1918 [6] et avait été explicitement écartée de ce conflit par un accord secret passé en Suisse en 1939 [7]. Comme les premières réactions de ses conseillers sont plutôt fraîches, le premier ministre met les choses au point par une note sévère, le 6 juillet. La mise à l’étude de mesures de représailles a d’ailleurs été annoncée de manière elliptique le même jour devant les Communes (l’apparition des nouvelles armes allemandes, vu leur caractère « indiscriminé », « soulève de graves questions sur lesquelles je ne vous propose pas de trancher aujourd’hui »). Churchill déclare à ses chefs d’état-major :

Je voudrais que vous vous penchiez sérieusement sur cette question de l’usage du gaz toxique. Je n’envisagerais d’y recourir qu’au cas où
-  ce serait une question de vie ou de mort pour nous
-  cela abrègerait la guerre d’une année.

Il est absurde d’envisager cette question sous l’angle moral alors que pendant la dernière guerre tout le monde s’en est servi sans la moindre condamnation des moralistes des Eglises. D’autre part, pendant la dernière guerre le bombardement des villes ouvertes était considéré comme interdit. Maintenant c’est monnaie courante. C’est une simple question de mode, comme la longueur des jupes des femmes.

Ce que je demande, c’est un calcul de sang-froid du gain que l’usage du gaz nous rapporterait. (...)

Pourquoi les Allemands n’y ont-ils pas recouru ? Certainement pas par scrupule moral ou par amour pour nous. Simplement parce que ce n’était pas payant pour eux. (...)

Si le bombardement de Londres devenait vraiment une nuisance grave et si des fusées dévastatrices à long rayon d’action tombaient sur beaucoup de centres gouvernementaux ou industriels, je serais prêt à tout faire pour frapper l’ennemi à un endroit vital. Il se peut vraiment que j’aie à vous demander votre soutien pour l’usage du gaz toxique. Nous pourrions arroser les villes de la Ruhr et beaucoup d’autres villes en Allemagne de façon que la plupart des gens aient besoin de soins médicaux constants. Nous pourrions arrêter tout travail dans les centres de lancement des bombes volantes. Je ne vois pas pourquoi nous devrions avoir toujours tous les handicaps du gentleman tandis qu’eux auraient tous les avantages du malfaiteur. Il y a des cas où il doit en être ainsi, mais pas dans celui-ci.

Sans doute il peut se passer plusieurs semaines ou même plusieurs mois avant que j’aie à vous demander d’arroser l’Allemagne de gaz toxique et si nous le faisons, faisons-le à 100%. Dans l’intervalle, je demande que la question soit étudiée de sang-froid par des gens sensés et non par certain groupe de défaitistes en uniforme chanteurs de cantiques que l’on croise ici ou là.

Je vous prie de vous atteler vous-mêmes à la question. C’est une grande chose à laquelle on ne peut renoncer que pour de grandes raisons. Bien sûr je devrai arranger cela avec Oncle Joe et le président, mais vous n’avez pas à en tenir compte dans vos calculs pour le moment. Essayez juste de tirer au clair l’affaire prise en elle-même.

Deux jours plus tard c’est chose faite : les chefs d’état-major rendent un avis fort réservé par la bouche de Portal, le chef de l’armée de l’air, qui juge difficile de répandre au sol des gaz suffisamment concentrés sur une aire suffisamment étendue. C’est alors que sonne l’heure des bacilles ! Churchill, en réponse à l’avis réservé des généraux sur le gaz a en effet élargi la question, comme en témoigne une note du 16 juillet :

Le premier ministre a ordonné qu’une étude complète soit entreprise des implications militaires de notre éventuelle décision d’utiliser à fond le gaz, principalement le gaz moutarde, ou toute autre méthode de guerre que nous nous sommes retenus jusqu’ici d’utiliser contre les Allemands, dans les circonstances suivantes :
-  à titre de contre-offensive, au cas où l’usage par l’ennemi des bombes volantes et/ou de fusées géantes en viendrait à menacer sérieusement notre capacité de continuer la guerre ;
-  comme un moyen d’abréger la guerre ou de provoquer la décision dans une situation où il y aurait un danger d’enlisement.

Les chefs d’état-major ont donné instruction à l’état-major commun des plans (Joint Planning Staff ) de procéder à cet examen, qui devra englober les possibilités de l’usage de la guerre bactériologique par nous ou par l’ennemi. Cela devra prendre la forme d’un examen approfondi et pratique des facteurs militaires concernés, abstraction faite des considérations éthiques et politiques [8]

Le même document prescrit de ne saisir de la question que des militaires ou des savants britanniques.

Le moment de vérité

Après une relance (le 25 juillet, il exige que le rapport demandé lui parvienne dans les trois jours), Churchill obtient du JPS une réponse détaillée le 27 juillet au soir. Décidément, le gaz ne plaît pas aux officiers supérieurs britanniques, même s’ils dressent docilement des plans pour son usage, comportant les noms de 60 villes allemandes qui pourraient servir de cibles. Ils contreviennent aux instructions en parant leur méfiance de considérations politiques : par exemple, l’usage des gaz sur le champ de bataille de Normandie pourrait détériorer les relations avec la population française, « quand le fait que nous avons employé les gaz les premiers viendrait à être largement connu ». Mais l’argument décisif est que les Allemands répliqueraient immédiatement par le même moyen.

Il en va différemment pour l’arme bactériologique. Le bacille du charbon, toujours désigné par un simple N majuscule, est, dit le rapport, « le seul agent biologique qui pourrait produire un effet sur le cours de la guerre avant la fin de 1945 » ; la chose est toutefois « dépourvue de preuve scientifique décisive ». Mais le seul argument de nature à faire hésiter les décideurs auxquels le rapport est destiné, notamment le premier d’entre eux, est celui du délai : une « attaque soutenue » n’est, compte tenu du rythme de la production des bombes, guère envisageable avant le milieu de 1945.

Cette source contemporaine peut être complétée par une autre, légèrement rétrospective : un rapport de 1946, dû au professeur [9] , donne une liste de six villes qui avaient été sélectionnées comme cibles d’une attaque bactériologique : Berlin, Hambourg, Stuttgart, Francfort , Wilhelmshafen et Aix-la-Chapelle. Ce dernier nom permet de dater approximativement le projet : c’est le 11 septembre 1944 que les Américains arrivent à proximité d’Aix-la-Chapelle ; le plan révélé par le rapport de Fildes devait donc être antérieur. Et il était, sans doute postérieur à la dernière réaction de Churchill sur ce dossier qui ait été, pour l’instant, révélée par les archives, son commentaire sur le rapport du 26 juillet, lui-même daté du 29 :

Je ne suis pas convaincu du tout par ce rapport négatif. Mais il est clair que je ne peux tenir tête à la fois aux prêtres et aux guerriers. La question devrait être revue et refaire surface quand les choses iront plus mal. [10]

On a bien lu : « quand » et non « si ». Les bonnes nouvelles de Normandie (fin de la conquête du Cotentin et début de la percée d’Avranches) entraînent un ajournement mais non une renonciation. Churchill redoute peut-être encore que le front se stabilise non loin de la côte normande, et, sans doute davantage, que les V2 fassent d’importants ravages. La mise en sommeil de ses projets doit beaucoup à l’effondrement rapide de la défense allemande en France et dans les Pays-Bas, qui permit d’occuper en septembre les bases de lancement des V1, et à la faible efficacité des V2, qui causent certes des pertes et de la panique mais, plus imprécises que leurs devancières, ne se révèlent guère plus meurtrières et sont elles-mêmes handicapées par l’avance des armées alliées.

La plupart des éléments qui précèdent et qui sont, sauf erreur, inconnus du public francophone, proviennent d’un livre anglais de 1982, lui-même consécutif à une série télévisée. Les auteurs de l’un et de l’autre, les journalistes Robert Harris et Jeremy Paxman, ont réuni une masse considérable de témoignages et de documents d’archives. Ils se permettent cependant de mentionner un on-dit, sans aucun support : Churchill « est dit aussi avoir reçu de sévères représentations d’Eisenhower contre le lâchage de gaz et la guerre bactériologique » [11]. Dans l’état actuel de la documentation, mieux vaut assortir cette information d’un sévère conditionnel. Le dossier montre au contraire que Churchill voulait mettre les Américains, ainsi qu’« Oncle Joe », sinon devant le fait accompli, du moins devant une proposition britannique ferme, détaillée et argumentée.

Essai d’interprétation

Voilà donc Churchill pris la main dans le sac. Prêt à ternir son œuvre par une escalade de barbarie qui rendrait des points aux méthodes nazies, il n’en est retenu que par le manque d’empressement de ses officiers et l’amélioration rapide de la conjoncture. Mon éthique d’historien et celle de l’équipe d’Histoire de guerre excluent toute dissimulation de vérité gênante, mais aussi tout jugement expéditif et oublieux des conditions historiques d’une décision. Il importe de comprendre avant de juger, cette dernière démarche étant d’ailleurs du ressort du citoyen, plus que du savant.

Malgré le triomphe d’Overlord, auquel il n’a pas peu contribué, le premier ministre britannique est, en ce mois de juillet 1944, un homme aux abois. A la tête d’une Angleterre épuisée par quatre ans de guerre, il redoute quelque chose des trois autres grandes puissances et de leurs chefs. Il sent bien que l’Allemagne et Hitler ont encore de la ressource, et en lui croît la tentation d’abréger leur agonie. Outre le danger que le nazisme retourne la situation par l’émergence d’armes nouvelles vraiment efficaces, ou du moins arrache in extremis quelque compromis qui lui permette de survivre, il redoute, si son effondrement se prolonge, qu’il débouche sur une domination du continent par l’URSS. Et de ce point de vue, il n’est pas satisfait du tout de l’attitude américaine.

Roosevelt mène, on l’ignore trop souvent, la plus serrée de ses quatre campagnes électorales et en profite pour donner libre cours à sa tendance naturelle à la temporisation. Il se contente d’appliquer les décisions de Téhéran, déjà vieilles de sept mois, qui prévoyaient un débarquement en France et nulle part ailleurs. Churchill voudrait plus de souplesse : selon lui, la possibilité d’accélérer l’effondrement allemand en Italie et dans les Balkans aurait justifié qu’on dégarnisse moins ces endroits au profit d’Overlord et, surtout, qu’on renonce à Anvil, le débarquement de Provence, rendu inutile par la réussite du précédent. La date est fixée au 15 août et, au début de ce mois encore, Churchill va essayer de le faire annuler : puisque les navires sont en route et qu’on a empêché les troupes qu’ils transportent de frapper en Istrie ou dans les Balkans, qu’au moins on les détourne vers l’Atlantique ou la Manche, de façon à exploiter plus vite la percée d’Avranches ! Les Américains font le gros dos et laissent passer l’orage. Churchill va alors reprendre son bâton de pèlerin pour se faire l’agent de liaison entre Roosevelt et Staline. Il est à Québec en septembre, à Moscou en octobre. Il ne veut ni ne peut empêcher Staline d’arrondir son empire, mais veut lui fixer des limites, préalablement soumises à Roosevelt. Ce sera le fameux « accord des pourcentages », laissant en gros à Staline les mains libres au nord de la Yougoslavie, ce pays étant partagé entre les influences soviétique et anglaise, et la Grèce laissée à la discrétion des Britanniques. Ce résultat est essentiel et on a tort d’en rire, en glosant sur le bout de papier qui matérialise cet accord et en en retirant l’idée d’une improvisation d’après-boire. Yalta (février 1945) ne fera qu’entériner, avec peu de variantes, ces limites. Cet accord est tout aussi important, pour que les trois grands alliés fassent jusqu’au bout front commun contre l’Allemagne, que celui de Crimée, et il engage autant les Etats-Unis que les signataires : ce n’est pas une mince affaire que d’avoir convaincu Roosevelt d’agréer un certain partage de l’Europe en zones d’influence alors qu’il s’y refusait obstinément, de manière peu réaliste, depuis 1941.

Ce qu’il faut bien voir, donc, c’est qu’avant ce compromis moscovite qu’il a quelque raison de fêter dignement, Churchill avance à tâtons. Il recherche tout autant un nouvel équilibre planétaire que la chute du Reich, et ses partenaires ne semblent pas se soucier d’une entente à ce sujet : on comprend que le 29 juillet il ait écrit « quand les choses iront plus mal » et non « si », et qu’il ait stimulé les études des scénarios les plus catastrophiques.

Les recherches de 1939-45 sur la guerre biologique vont, hélas, avoir une longue postérité, dont nous ne pouvons actuellement prévoir la durée. Nous avons vu que Churchill n’avait poussé à la roue que ponctuellement, dans une conjoncture qui lui paraissait particulièrement inquiétante. Sa motivation principale et sa cible unique étaient la barbarie nazie. D’où il ressort que le monde actuel a été, plus qu’il ne veut bien le reconnaître, façonné par Hitler. Mais cela, il y a bien d’autres points de vue pour le constater.

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le 19 janvier 2004

[1] La Seconde Guerre mondiale, t. 1 L’orage approche, tr. fr. Paris, Plon, 1948, p. 43.

[2] Ibid., p. 41.

[3] Cf. HARRIS, Robert, et PAXMAN, Jeremy, A Higher Form of Killing, Londres, Chatto & Windus, 1982, p. 75-76.

[4] HARRIS & PAXMAN, op. cit., p. 84.

[5] Kimball (Warren F), Their Complete Correspondence, Princeton University Press, 1984, t. 3, p. 196.

[6] A l’exception de l’agression italienne en Ethiopie (cf. MILZA, Pierre, Mussolini, Paris, Fayard, 1999, p. 672-673).

[7] HARRIS & PAXMAN, op. cit., p. 119.

[8] PRO, Cab 84/64.

[9] Fildes PRO, Defe 2/252.

[10] PRO, Prem 3/89.

[11] Op. cit., p. 134



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