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Débats

Arrêt allemand devant Dunkerque en mai 1940



Un nouveau rebond du débat (début 2011)



sur le forum "vert"

Le chapitre de la Ruse nazie (1997) sur Frieser

L’arrêt de l’avant-garde blindée allemande à une vingtaine de kilomètres de Dunkerque le 24 mai 1940 à 12h 30, sur l’ordre de Hitler, un ordre rapporté deux jours plus tard, a été semble-t-il le grand oublié des commémorations de 2010. J’ai rappelé à l’occasion mon explication, formée en 1991 de concert (mais sans concertation) avec John Costello : la préoccupation qui anime Hitler lorsqu’il émet cette directive n’est et ne saurait être que diplomatique.

Il s’agit, dans la situation nouvelle et très déroutante pour lui qu’a créée, quelques heures après le début de son offensive du 10 mai, le remplacement de Chamberlain par Churchill, de laisser aux Anglais un petit délai supplémentaire pour peser son offre de paix "généreuse", transmise par Göring le 6 mai par l’intermédiaire de l’industriel suédois Dahlerus (truchement éprouvé entre Berlin et Londres depuis août 1939) -une offre à valoir lorsque les Allemands atteindraient Calais. Or ils y sont depuis la veille (le 23 mai) sans que Londres, contrairement à Paris, manifeste la moindre velléité d’accommodement. L’arrêt devrait pouvoir permettre au cabinet britannique, peut-être tétanisé par l’accumulation des mauvaises nouvelles, de mesurer plus calmement les enjeux. A lui de choisir entre l’anéantissement de son armée de terre, inexorablement encerclée si les blindés terminent leur mouvement, et une paix immédiate qui leur permette de se rembarquer, sinon avec les honneurs, du moins en sauvant leurs hommes, leur matériel et leurs intérêts maritimes et coloniaux, précisément ménagés par les conditions allemandes "généreuses".

Ce débat du début 2011 a le mérite de mettre en évidence les inattentions et les confusions qui permettent à l’explication militaire de tenir, sinon le haut du pavé, du moins la scène, faute d’être clairement et majoritairement dénoncée et remplacée. En fait, cette explication militaire pourrait fonctionner cahin caha les jours précédents mais elle est devenue complètement caduque au moment où l’ordre est émis.

Thierry Giraud lance les dés :



Sujet : Le Haltbehfel hitlérien de mai 40, première erreur d’Hitler ?

Dim 9 Jan - 15:26

Dans son livre "Les 10 jours qui ont sauvé l’Occident" (Olivier Orban, 1991), John Costello, dans son chapitre 8, revient sur le Haltbehfel hitlérien, du 24 mai 1940, qui aurait privé, selon les généraux allemands, la Wehrmacht d’une victoire totale sur l’Angleterre. En effet, le célèbre ordre d’arrêt hitlérien aurait laissé un répit inespéré de 3 jours, aux anglais, pour pouvoir se ressaisir et leur permettre d’évacuer leur corps expéditionnaire à Dunkerque. 3 raisons sont habituellement évoquées par les historiens :

-  la nécessité d’une pause pour permettre à l’infanterie de rejoindre les divisions blindées, évitant le risque d’une contre-offensive française venant de la Somme et pouvant isoler les pointes blindées allemandes. Tous les témoins évoquent, en effet, l’inquiétude d’Hitler face à l’effrayante avance de ses troupes blindées, non protégées, sur leur flanc, par des fantassins. Halder, dans son Journal, parle de cette inquiétude hitlérienne, le 17 mai, Warlimont, le 24. Le Führer n’a pas envie de connaître une nouvelle bataille de la Marne !

-  la certitude que les Flandres, avec son entrelacs de canaux et sa boue, est un terrain impropre à l’évolution des blindés. Brauchitsch, sortant du QG du Führer, ce 24 mai, parlera de cette idée comme d’une véritable obsession, chez Hitler !

-  l’assurance d’un Göring, qui, le 23 mai, après un long échange téléphonique avec Hitler, aurait promis au Führer que sa Luftwaffe ne ferait qu’une bouchée des restes des armées alliées réfugiées dans la poche de Dunkerque.

Costello pense que ses raisons ne seraient que des prétextes, ce en quoi je ne suis pas d’accord, et qu’une quatrième cause, politique, celle-là, serait déterminante. Evoqué pour la première fois par Sir Basil Lidell Hart, dans son German General Talks, en 1948, parlait déjà de cette hypothèse. Hitler, à tort ou à raison, pensait qu’une négociation était probable, avec le camp de la paix, en Angleterre, et que se montrer magnanime avec le BEF, pourrait faciliter les futures négociations de paix.

Personnellement, je suis assez circonspect sur ce dernier argument ... L’élément déterminant du Haltfbehfel, reste pour moi avant tout militaire. D’ailleurs, et Costello donne une indication intéressante, ce fameux ordre d’arrêt du 24 mai, avait déjà commencé dès le 23 mai, sous la houlette du commandant en chef du GA A, le général von Runsdtedt !! Rundstedt, conscient que ses pointes blindées de Kleist et de Hoth sont bien trop avancées vers le nord, sans soutien de l’infanterie, inquiet par l’activisme des anglais autour d’Arras, qui ont provoqué beaucoup de pertes dans les chars allemands, préfère mander une pause, pour permettre à ses troupes de bien se regrouper avant l’assaut final. Hitler, s’apercevant de cet ordre, le lendemain, est plutôt d’accord avec la décision de son général, aurait consacré la décision dans son fameux Haltbehfel du 24 mai !

Curieusement, Costello qui développe cet aspect des choses, n’en tire pas vraiment les conséquences, préférant mettre sur le compte d’improbables négociations politiques entre anglais et allemands la décision de cet ordre d’arrêt hitlérien. Que le Führer ait déjà pensé aux prochaines négociations avec les anglais, en prenant sa décision, me semble douteux, et même si si cela a pu lui venir à l’esprit, ce ne fut pas déterminant.

Hitler, se rappelant la Marne, ne voulait pas, par une action trop hardie, remettre en cause la victoire, et, par cet arrêt permettant le regroupement de ses forces blindées, ne laissait aucune chance à une possible mais improbable contre-offensive française venant de la Somme.



Francois Delpla

Lun 10 Jan - 15:52

avez-vous lu ceci ?

En fait, la thèse initiée par Costello (débarrassée des ambiguïtés de son exposition première) n’a rien à voir avec celle de Liddel Hart, à laquelle vous faites de justes objections.

Il ne s’agit en aucun cas de paix avec l’Angleterre dans un avenir plus ou moins proche mais d’une paix immédiate avec la France et l’Angleterre à la fois. Et là tout s’éclaire, du moins à mon avis.



Francois Delpla

(après un coup de griffe contre Costello)

Mar 11 Jan - 10:10

essayons de ne pas repartir dans un débat sur des personnes !

Costello peut avoir erré ou pas en 1991, cela ne fait ni chaud ni froid aux réalités de 1940.



Mar 11 Jan - 14:47

Pour récuser l’interprétation "militaire" traditionnelle (dans ses nombreuses variantes), il ne suffit pas de préciser comme je l’ai fait que Hitler ne voulait pas amadouer l’Angleterre plus tard mais tout de suite, ou, comme je vais le faire, que ces causes militaires auraient pu jouer en général mais sont parfaitement inadaptées à la situation du 24 mai, 12h 30, heure allemande.

Il faut encore répondre à la question : mais enfin, si Hitler voulait la paix, n’avait-il pas plus de chances de l’obtenir en achevant l’encerclement qu’en laissant une porte de sortie ?

Tout d’abord, je ferai observer que c’est ce choix-là qu’il a fait et pas l’autre. (...)

Ensuite, il ne faut pas oublier qu’à l’heure où Göring expose ses propositions "généreuses" à Dahlerus (le 6 mai) à valoir lorsque les Allemands seront à Calais, le premier ministre se nomme Chamberlain et la crise qui va aboutir à son éviction n’est pas ouverte. Or lorsque Gort, le 19, commence à dire à son gouvernement que les Français sont léthargiques et qu’il faut songer à se rembarquer, on voit mal Chamberlain se conduire comme Churchill, faire la sourde oreille, secouer les Français etc.

Hitler doit donc, pour la première fois de sa carrière (plus précisément : depuis la folle nuit du 8 au 9 novembre 23, où il avait dû s’en remettre à Kahr de la réussite de son putsch), gérer une situation dont il n’a pas toutes les clés en main. Gérer Churchill, il ne sait pas et ne saura jamais. Mais il faut bien vivre, et agir... ou ne pas agir.

Cet abruti d’ivrogne enjuivé serait-il affaibli ou renforcé par la capture de son corps expéditionnaire ? Vous le savez, vous ?

Le fait est que Hitler choisit de croire que cela le renforcerait.

Eh bien figurez-vous, c’est plus cohérent avec tout ce que nous savons du nazisme que l’option inverse. Sa tendance lourde est bien de ménager l’Angleterre au maximum, de lui faire comprendre qu’il y a place sur terre pour deux grandes nations aryennes se partageant les rôles etc.

Pour cela, ne pas humilier complètement l’armée de terre britannique peut apparaître meilleur ou, si vous préférez, moins mauvais.



Mar 11 Jan - 20:52

(à un internaute objectant qu’il voyait mal en quoi une porte de sortie, laissée aux Anglais, pouvait être un encouragement à la paix)

parce qu’ils ont été jusqu’il y a peu les rois de l’appeasement, qu’ils n’en sont sortis que contraints et forcés par le comportement de Hitler, et à reculons, et qu’un dirigeant allemand peut raisonnablement se dire que ce comportement avait de solides raisons, qui risquent fort de refaire surface à la faveur du naufrage de la France.

Et dans la réalité il n’a pas entièrement tort puisqu’il y a alors cinq jours de délibérations tendues à Londres, où Churchill manque de très peu d’être renversé. Une situation soigneusement tue ensuite, révélée seulement en 1971 par ce qui restait d’archives et prise en compte avec une lenteur d’escargot par les historiens depuis ! Et leur public aussi, bien sûr, comment lui en vouloir ?

(...)



(en réponse à une assertion suivant laquelle Hitler n’aurait

aucunement initié son ordre d’arrêt, il n’a fait que suivre celui de von Runstedt, qu’il a acté par son Haltbefehl et le soir même, il édite sa directive n°13, qui préconise la destruction de l’armée anglais à Dunkerque.

Mer 12 Jan - 10:11

Je suis désolé de devoir vous dire que je me demande si vous lisez les messages des autres, ou du moins d’un autre.

J’appelais l’attention hier sur la conjoncture précise du 24 mai à 12h 30.

Hitler arrive à Charleville sans que Rundstedt ait émis préalablement quoi que ce soit qui ressemble au Haltbefehl. A l’issue de leur rencontre, cet ordre est émis. (...)



(à une question sur les conditions de paix et ce qui se passerait après sa signature)

Mer 12 Jan - 11:26

Vaste et belle question !

L’avarice de confidences des sieurs Dahlerus, Nordling, Halifax, Reynaud, Coulondre, Churchill, etc. (sans parler de la partie nazie) et leur grande négligence dans la conservation des papiers nous privent de nombreux détails.

En fait il y a un document précis et un seul, daté du 20 mai et émanant d’un membre anonyme du cabinet de Reynaud qui devrait être Coulondre, et miraculé car présent dans un petit fonds Reynaud au Quai d’Orsay alors que le reste de ses archives se trouve au CARAN et ne comporte rien qui évoque le moindre sondage de paix sous son ministère.

Ce texte parle de ne prendre à la France métropolitaine que le bassin ferrifère de Briey, et à la Belgique Eupen et Malmédy. Il semble donc implicite que tout le reste de l’Europe occidentale soit évacué. Le Reich réclame aussi "une colonie", qui, si la négociation s’était engagée fin mai comme escompté, se serait sans doute révélée être Madagascar, dont les SS auraient fait un mouroir à Juifs.

Evidemment Hitler aurait ensuite présenté la facture à Staline, en exigeant au moins l’Ukraine, la Biélorussie et des facilités pour faire venir en Germanie le pétrole du Caucase. Le tout est de savoir quand, et avec quel degré de brutalité. Je fais l’hypothèse que Hitler aurait repris sa pose pacifiste, en prétendant qu’il ne l’avait quittée que parce qu’on lui avait criminellement cherché noise à propos de Dantzig. Au moins le temps de laisser les "bellicistes" occidentaux perdre les élections obligatoirement organisées à l’automne 40, en France, en Angleterre et aux Etats-Unis.



Mer 12 Jan - 13:03

Il ne s’agit pas, comme j’ai parfois l’impression que l’on m’en soupçonne, de croire le contraire de ce qui est dit ou de le contester au gré de ce qu’on veut démontrer. Ce qu’il faut, c’est se méfier, toujours, et observer la démarche nazie.

Car Hitler en a une, et déteste perdre son temps. Tout concourt au but, y compris les galéjades.

Et il ne faut oublier ni son côté artiste, ni son côté mystique. Le mensonge ainsi n’est pas toujours très loin de l’aveu et les meilleurs moments recèlent une certaine poésie.

Par exemple, lorsqu’il mène en bateau le journaliste français Bertrand de Jouvenel, début 36, dans une interview fameuse. Il lui dit que les passages anti-français de Mein Kampf sont caducs, Jouvenel répond qu’il devrait les rectifier, Hitler dit qu’il n’est pas un écrivain et ajoute :

"Ma rectification ? Je l’écris sur le grand livre de l’Histoire !"

Impressionnant, non ?



Mer 12 Jan - 14:25

(...)

Il y a deux choses, trop souvent confondues (notamment par Ellis en 1953 ; une erreur redressée par Jacobsen quelques années plus tard, mais survivant dans nombre de livres) :

-  un "ordre de regroupement" (Aufschliessbefehl) du 23 mai, freinant l’avant-garde sans la bloquer, ni définir la moindre ligne d’arrêt ;

-  le Haltbefehl dont nous nous occupons dans ce fil, émis à 12h 30 le 24, concernant l’avant-garde et lui prescrivant de s’arrêter jusqu’à nouvel ordre sur la ligne des canaux.



(un internaute trouve que l’offre était tellement généreuse que Hitler aurait eu du mal à la justifier auprès de son peuple)

Mer 12 Jan - 14:44

Niez-vous l’existence des offres de Göring via Dahlerus ? Contestez-vous leur sincérité ? Pensez-vous qu’il pourrait se conduire ainsi à l’insu de son camarade Führer ?

Quant à savoir comment Hitler aurait justifié cette paix sans annexion ou presque malgré une victoire écrasante, tout en reprenant une pose pacifiste qui n’aurait pas présagé de Barbarossa, que voulez-vous qu’on vous dise ? J’ai moins envie que jamais de me faire accuser de spéculation gratuite !

Il me semble cependant que, signatures anglaise, française et belge en poche, il pouvait être assez tranquille vis-à-vis de son opinion publique. Il avait retourné comme une crêpe une situation militaire dangereuse et ruiné militairement la France : cela lui donnait une certaine marge avant de recevoir des tomates.

Quant aux raisons de signer des trois autres pays, vous me donnez amplement raison quand je dis que, Chamberlain premier ministre, cela n’aurait pas fait un pli. Oui mais voilà, c’était Churchill. Non seulement il avait divers moyens de retarder la signature anglaise et en usa de façon victorieuse quoique longtemps précaire, mais il gênait le jeu hitlérien d’une autre manière : impossible précisément de claironner ses conditions généreuses ! Car Churchill aurait aussitôt claironné que c’était un aveu de faiblesse, voire une annonce d’une attaque prochaine contre l’URSS, point du tout dans l’intérêt du Royaume, ni des peuples européens.

Il était donc obligé de la jouer fine, et par exemple de laisser fermenter Paris et Londres pendant un arrêt. Ce qui m’amène à votre dernière question. A-t-il mis les points sur les i et fait savoir par quelque canal à l’une ou l’autre de ces capitales, ou aux deux : vous savez, j’attends devant Dunkerque mais n’attendrai pas 107 ans ?

Eh bien je n’en sais rien !



(à un internaute qui estime que les blindés se sont arrêtés d’eux-mêmes devant la résistance ennemie aux abords de Dunkerque -en invoquant le témoignage du chef d’état-major de Guderian-, et qu’à ce moment, et à cause de cela, l’aviation a pris le relais)

Jeu 13 Jan - 4:21

Vous développez, essentiellement à partir du témoignage de Nehring, ce que j’appellerai la variante Internet. Car elle n’existait pas quand j’ai écrit la Ruse nazie et je ne l’ai rencontrée que sur la Toile, notamment sous le clavier de l’équipe d’ATF 40 : elle consiste, poussée à l’extrême (et c’est finalement le cas de ces internautes au terme de la discussion), en un négationnisme de l’ordre d’arrêt. L’avant-garde blindée n’est pas arrêtée par Hitler mais par l’ennemi. On ne prend pas Dunkerque parce qu’on n’en a pas les moyens.

Je suis à ma connaissance le seul (avec Frieser, dans Blitzkrieg Legende, très discutable sur d’autres points mais impeccable dans la démolition des prétextes militaires de l’ordre d’arrêt) qui soit allé voir à la source, aux archives de Fribourg, et invoque le résultat dans un débat sur le Haltbefehl. En voilà, une affirmation facile à vérifier : qui d’autre invoque à la fois les documents d’époque que sont les journaux de marche du groupe d’armées Rundstedt et du groupement blindé Kleist, pour la soirée du 23 et la matinée du 24 ? Voyez les notes infrapaginales de Jacobsen, Ellis, Vanwelkenhuyzen et consorts : néant.

Il apparaît dans ces documents, et d’autres de même nature, qu’il y a bien une "crise des blindés" les 22 et 23 mai avec notamment des inquiétudes de Kleist, qui peuvent expliquer le tassement de l’avance du 23 (confondu et fondu par Ellis avec le Haltbefehl) mais que l’affaire est entièrement surmontée le 23 au soir et que la nuit est calme ainsi que la matinée du lendemain : personne ne demande ni n’ordonne le moindre arrêt, l’investissement total de Dunkerque se prépare dans la joie pour le 24 ou le 25.

Quant à la protestation unanime des officiers terrestres, moins Rundstedt pendant 48h, contre le Haltbefehl imposé par Hitler à 12h 30, l’excellent et très fiable journal de Halder me semble suffisant pour l’établir.

Au fait, le témoignage de Nehring date de quand ? Ne serait-il pas postérieur à 1953 et influencé par la prose hélas très lue d’Ellis ?



(le débat tourne à une estimation des mérites comparés de divers historiens, je m’en mêle le moins possible et appelle à faire porter le débat sur les sources primaires)



Un bon résumé de l’explication diplomatique et un bon exposé de sa logique

De Claude Jarvis

Jeu 13 Jan - 14:33

J’ai l’impression que tout le problème dans ce débat , c’est d’admettre , pour certains d’entre nous , la réalité des tentatives de réconciliation allemandes. Et pour cause , puisque nous sommes en plein dans la diplomatie officieuse , non reconnue par les états.

Pourtant nous savons que les états en guerre n’en continuent pas moins de communiquer ; les entretiens de Goering avec Dalherus ou le "vol" de Rudolf Hess en 41 sont bien réels et ne sont surement pas des initiatives personnelles de ses 2 fidèles lieutenants.

Dès lors , il semble plus crédible que Hitler qui est en train de remporter sa plus grande victoire militaire avec Fall Gelb ,- la France étant la première (et la dernière) grande nation vaincue par l’Allemagne - avec l’impact international que cela va avoir , ait voulu exploiter au mieux le choc ainsi créé pour faire sortir l’Angleterre de la bagarre. Qu’est ce que ça lui coûte de tendre la perche ? : la BEF ? elle n’est pas près de remettre les pieds en Europe.

Imaginez : vous venez de gagner toute vos campagnes pour presque rien (Pologne , Norvège , France) , et vous avez une occasion unique de faire sortir de la guerre un adversaire qu’il sera extrêmement difficile d’envahir.Vous ne tenteriez pas le coup à peu de frais ?

Ca me semble plus logique que l’inverse , la thèse de la "bourde" militaire...



Francois Delpla

Un point sur la discussion

Jeu 13 Jan - 22:04

Lorsque Halder les a (bien involontairement, en ayant laissé saisir son journal par les Alliés) obligés à s’apercevoir de l’existence de l’ordre d’arrêt, les historiens en ont donné très généralement une explication militaire, en attribuant l’influence principale à trois personnes en proportions variables : Hitler, Rundstedt et Göring. Les deux premiers se seraient inquiétés pour les chars, pour des raisons elles-mêmes extrêmement variables suivant les périodes et les auteurs (usure, crainte d’une réaction ennemie, inadéquation de l’arme au terrain, désir de la préserver pour la suite de la campagne...). Quant à Göring, il aurait plaidé pour sa paroisse et demandé à "finir le travail" avec ses avions.

Je fais observer que personne n’a jamais donné de cette explication militaire un exposé historique digne de ce nom, c’est-à-dire : prenant en compte l’ensemble des documents après avoir dûment critiqué chacun (qui parle ? quelle est son intention ? quelle raison aurait-il éventuellement de mentir ? etc.) et déroulant un scénario logique. Tout au contraire : l’ensemble des raisons "militaires" ayant été agité soit par Hitler, soit par Göring, pas un auteur, je dis bien pas un, n’a fait cette remarque simple qu’il s’agissait de comédiens et de menteurs professionnels, qui certes ne mentaient pas toujours mais devaient toujours en être soupçonnés. Il est vrai que vers 1960 (date de la cristallisation, je dirai même de l’ossification, de l’explication militaire), ce n’était guère la mode de traiter ainsi du nazisme, sur quelque sujet que ce fût. Néanmoins, la réception comme pain bénit de la parole de ces criminels a rarement atteint de tels sommets.

Il n’y a donc jamais eu, et notamment pas chez Ellis ni chez Jacobsen, une démonstration convenable, ni même une exposition tenant debout, d’une explication militaire, mais chez tous un salmigondis de propos nazis assaisonnés d’un zeste de paroles de Rundstedt.

Il n’y a surtout jamais eu de mise en rapport rigoureuse de ces propos avec le déroulement précis des combats ni des débats : c’est comme cela qu’on en est venu à télescoper des inquiétudes bien réelles de certains officiers pour les blindés et la situation du 24 mai à 12h 30, où ces inquiétudes étaient passées, bien passées et trépassées.

Ici même, Tie-tie 07nous a offert une assez bonne démonstration de ce manque de rigueur.

Il y a eu aussi une explication diplomatique, qui a trouvé sa source essentiellement dans les interrogatoires de généraux allemands par Liddel Hart, qui en a tiré un livre. Ils lui ont raconté que Hitler, à cette époque, parlait beaucoup de paix avec l’Angleterre. D’où l’apparition chez un certain nombre d’auteurs d’une version suivant laquelle Hitler avait arrêté ses troupes pour laisser les Anglais s’échapper et s’entendre avec eux après. Liddel Hart lui-même a dit des choses de ce genre, tout en les combinant, ce qu’on oublie souvent, avec des explications militaires (portant le manque de rigueur à son zénith). Mais cela jurait avec le fait que le combat ait repris le 27, avant tout embarquement.

En introduisant dans le débat les offres de paix de Göring, Costello a tout bonnement produit la première explication claire et tenant debout : il ne s’agit pas d’une paix ultérieure avec la seule Angleterre, mais d’une paix immédiate avec la France et l’Angleterre.

Il y a certes une difficulté : l’explication militaire fait l’objet de beaucoup de documents, et cette explication diplomatique de peu. Mais encore une fois, avec l’abondance des premiers on n’arrive à rien de logique ni même de clairement formulable (ou formulé), tandis qu’avec les quelques documents sur l’offre de paix immédiate tout s’explique, s’éclaire et se met en place -y compris les grossières et contradictoires justifications militaires des sieurs Göring et Hitler.

Il y a une autre manière d’aborder le problème : se demander ce que Hitler a en tête en se faisant déclarer la guerre début septembre 39 (après n’avoir laissé aucune autre solution à Paris ni à Londres), puis en faisant parler la poudre le 10 mai. Deux questions elle-mêmes encore trop rarement posées ! Mais pas facultatives.

A mon sens, il savait très bien ce qu’il faisait. Il comptait préparer à loisir un coup mortel contre la force militaire française tout en faisant croire que cette déclaration de guerre le plongeait dans un abîme d’angoisse et de perplexité. Et il comptait alors proposer une paix "généreuse", quasi-impossible à refuser pour Paris comme pour Londres.

A vous !



et le point sur les objections de Thierry :

Ven 14 Jan - 5:52

1°) Mon manque de rigueur s’appuie, tout de même, sur beaucoup d’éléments sourcés ... vous avez même qualifié mes propos d’overdose de citations ...et c’est vous même qui m’avait mandé de ne pas inviter trop d’historiens absents sur ce topok ... Votre expression qualifiant mon raisonnement est donc savoureuse. Vous m’accusez un peu de tout et de son contraire ! Surtout que mon raisonnement ne fait que reprendre celui d’historiens reconnus ...

2°) L’explication diplomatique de l’ordre d’arrêt est avant tout une spéculation, une construction intellectuelle qui ne repose sur pas grand chose ...à part la mission que Göring mande à Dahlerus, pour sonder les français sur une éventuelle paix, le 17 mai ...que Reynaud refusera directement, le 20 mai !

3°) Dans votre conception qui fait d’Hitler un demi-dieu omniscient, l’ordre d’arrêt ne peut avoir été pensé que par lui, c’est votre grille de lecture rigide, ici, qui vous fourvoie ! La situation militaire, le 23 mai est assez confuse, dans le Nord, et les blindés allemands sont très avancés, loin de la protection de leur infanterie. Aussi, lorsque Rundstedt ordonne une pause pour regrouper ses forces, il prend une décision plutôt logique qui sera tout simplement couverte par le Führer, le lendemain. Je ne vois pas trop où est le problème ...il y a assez d’éléments qui vont dans le sens d’une pause militaire et je ne vois pas trop pourquoi Hitler aurait décrété une pause pour des raisons diplomatiques, vu que la mission Dahlerus avait déjà échoué, 4 jours avant !

4°) Tout ce tintouin fait autour de cet ordre d’arrêt, a surtout été monté par les généraux germains après la guerre, qui ont chargé la mule hitlérienne pour stigmatiser l’incompétence militaire du Führer. Mais cette pause n’a rien de bien mystérieuse, et poursuit une logique militaire assez claire. Après, chacun son avis, mais Ellis et Jacobsen sont utilisés par Costello et par Kershaw pour arriver à la même conclusion.



François Delpla

Ven 14 Jan - 6:34

Tiens, comme c’est curieux, pas de réponse sur l’essentiel : qu’avait donc le demi-dieu omniscient (expression de vous, non de moi) en tête lorsqu’il s’est lancé dans la guerre en septembre puis dans l’offensive sur le front de l’Ouest en mai ?

La paix, par exemple, il comptait l’obtenir quand, comment et à quelles conditions ?

Le projet exprimé dans Mein Kampf (coup à l’ouest sans conquête puis conquête à l’est en ayant ses arrières assurés) aurait-il été abandonné, et quand ? Serait-il entré en concurrence avec un plan B, et lequel ?

A ma remarque sur votre manque de rigueur vous ne faites d’ailleurs pas non plus vraiment de réponse, sinon de répéter vos arguments d’autorité. (...) vos idoles imprimées maltraitaient le problème : elles tirent la couverture des jours précédents, marqués par une certaine nervosité militaire, sur le calme plat de la matinée du 24 ; et elles font de divers ralentissements un ancêtre de l’ordre d’arrêt alors qu’il n’y a pas de rapport.

La seule façon d’en revenir, ou plutôt d’en arriver, à une discussion normale serait de rechercher, dans ce que vous appelez malencontreusement vos sources, les sources réelles, c’est-à-dire les prétendus ordres Rundstedt du 23, et de les comparer avec celui du 24, pour étayer votre affirmation surprenante que la visite de Hitler à Charleville ne change rien de fondamental.



Ven 14 Jan - 6:44

et pour vous prouver que je ne condamne pas en lui-même le fait de citer des historiens, je vous rappelle que j’ai ici de mon côté, du moins dans son livre de 1995, Karl-Heinz Frieser, qui pulvérise consciencieusement les raisons militaires de l’ordre d’arrêt et ne confond ni ne mélange le 23 et le 24. Je n’ai pas à vous faire entrer plus avant dans sa démonstration... puisqu’elle rejoint la mienne, largement exposée ci-dessus, et sourcée au vrai sens historique du terme.

Mais vous, pour vous inscrire dans ce débat, vous devez tenir compte du dernier état de la discussion entre spécialistes, c’est-à-dire nous démontrer que Frieser se trompe et que Jacobsen reste une référence indépassable ou, du moins, indépassée.



Ven 14 Jan - 8:55

(...) Après tout c’est vous qui avez lancé ce débat, et il était fort léger de le faire sans avoir la moindre idée du livre de Frieser, l’avant-dernier (en 1995) qui traite longuement du Haltbefehl avant le mien (de 1997).

Vous pourrez y lire notamment que si vraiment, le 24 à midi, on craignait une contre-attaque, il suffisait de garder en réserve un régiment : bloquer tout un corps blindé, c’eût été, si là était la vraie raison de l’ordre d’arrêt, prendre un marteau-pilon pour combattre un moustique.

Cela dit, et comme on dit dans les armées, "la reconstruction n’est pas à la hauteur de la critique" : j’apprécie Frieser comme démolisseur mais son explication propre, unique et nouvelle de l’ordre d’arrêt par la pure et simple volonté de Hitler de montrer que c’est lui qui commande est fausse.



Ven 14 Jan - 10:06 Répondre en citant Editer/Supprimer ce message Dites-nous précisément ce que Rundstedt ordonne le 23, puis essayez de nous démontrer qu’il y a une continuité entre cela et le HB du lendemain, au point que Hitler n’aurait pas à sortir celui-ci de son képi, mas à entériner un état de choses.

Vous parlez d’un brouillard sur le terrain le 23, mais c’est bien chez vous qu’il est, en ressassant obstinément cette date lorsqu’il est question du Haltbefehl, alors qu’il est du lendemain et que, le saviez-vous ?, les choses vont vite.

Il n’y a pas à installer le débat dans des généralités telles que "les généraux sont moins bien informés que les historiens" (ce qui revient à traiter ceux-ci d’imbéciles incapables d’en tenir compte) quand il y a des journaux de marche permettant d’être, à cet égard, très précis : plus aucune crainte d’une réaction ennemie, attente confiante d’un investissement prochain de Dunkerque bouclant l’encerclement d’armées gigantesques, protestations unanimes contre le blocage ordonné par Hitler et endossé pendant 48h par Rundstedt (tout en ajoutant foi à l’idée d’un caprice nazi, fruit de la vanité de Göring ou de l’incompétence hystérique de Hitler).

Citation :

« Et si Hitler avait décidé cette pause pour négocier avec les alliés, où sont ces négociations entre le 24 et le 26 mai ? »

La question se pose en effet... enfin se posait, avant que plus haut (et dans mes liens) je ne donnasse des éléments de réponse que vous ne semblez pas prendre en compte.

Je résume : en tant que chef politique, Hitler se lance dans une guerre en septembre, puis dans une offensive en mai, dont il connaît les dangers et dont il a décidé de sortir au plus vite après avoir brisé le ressort militaire français. D’où les offres occultes de paix, connues par des bribes que les censeurs ont omis de censurer.

Mais Hitler, en tant que chef militaire, a besoin que ses généraux foncent sans état d’âme et il serait pire que tout, à cet égard, de leur avouer qu’on espère une paix prochaine.

Résultat des courses : cette recherche de paix est très discrète, donc facile à censurer, en sorte que même les historiens l’ignorent pendant des décennies -ce qui crée mécaniquement des pesanteurs académiques lourdes, et, comme la nature a horreur du vide, fait la fortune des explications militaires malgré leurs contradictions et l’impossibilité même d’en formuler une clairement.

Le ménage des archives a été, logiquement, assez bien fait à Londres par un gouvernement qui en avait tout loisir, et moins bien à Paris (quant au côté allemand, il se révèle de plus en plus avoir fait une grande consommation de communications verbales sans témoins, cf. les révélations récentes et en cours sur le lien Canaris-Heydrich). Nous avons toute une série de tentatives de Reynaud pour mettre à l’Angleterre le doigt dans l’engrenage de la paix. (...)



Ven 14 Jan - 11:10

(...)

Le regroupement, c’était le 23, le 24 au matin il n’en est plus question, Guderian fonce vers Dunkerque sans aucune restriction de ses supérieurs Kleist, Rundstedt, Brauchitsch et Hitler.

Le Haltbefehl de 12h 30 est un coup de tonnerre dans un ciel bleu.



Florilège de Thierry :

Hitler aurait ordonné ce Haltbehfel, le 24 mai, pour, le soir, dans sa directive n°13, ordonner aussi la destruction de l’armée britannique ? Si le Führer voulait se montrer magnanime avec les anglais, pourquoi éditer cette directive n°13 ?(Ven 14 Jan - 17:51)

si Hitler a choisi cet "ordre d’arrêt" pour des raisons diplomatiques, et bien le Führer est un idiot ...car il n’a eu ni la paix, ni le BEF ! (Sam 15 Jan - 11:46)

Si Hitler a pensé que cet ordre d’arrêt allait faciliter des "négociations" avec Winston, c’est qu’il s’est totalement planté dans son appréciation ! (Sam 15 Jan - 11:50)

D’ailleurs la cause diplomatique ne colle pas avec la personnalité d’Hitler. Plutôt porté vers l’action plutôt que par la méthode diplomatique, le Führer avait regretté, à l’époque, que les anglais et français lui cèdent, déjà, à Munich, le privant d’une action belliqueuse contre la Tchécoslovaquie. (Sam 15 Jan - 14:55)

L’ordre d’arrêt pour un regroupement des blindés est assez clair, le 23 mai, de la part du commandant du GA.A ...et cet ordre envoie aux gémonies la thèse du soubassement politique du "haltbehfel" ! (Dim 16 Jan - 19:46)

Si Hitler avait pensé que cet ordre d’arrêt avait un intérêt pour négocier avec les anglais, ça a totalement foiré et ce "haltbehfel" serait donc une bourde monumentale, pour ne pas dire plus ...Je ne pense pas qu’Adolf ait été aussi crétin que ça ...ce qui me conduit à penser que cette thèse diplomatique n’a aucune pertinence. (Jeu 20 Jan - 20:39)

Hitler s’est peut-être trompé de peu, mais il s’est planté complètement ... (Dim 23 Jan 7h)



Francois Delpla

Sam 15 Jan - 12:15

(...) il est instructif que vous estimiez la stratégie de Hitler hors sujet.

Je sais bien qu’il a perdu la guerre ! Mais ce que des millions de gens ignorent fâcheusement, c’est qu’il a bien failli la gagner. L’irruption de Churchill au pouvoir fut pour lui une sacrée malchance et son maintien malgré la chute de la France une surprise mondiale qui explique entre autres, chez nous, tout le pétainisme.

Alors oui, son arrêt pour laisser à la France et à l’Angleterre ensemble le loisir d’examiner ses propositions "généreuses" (car telle est ma thèse, absolument opposée à celles qui disent qu’il voulait laisser les Anglais s’embarquer ou signer avec eux plus tard ; désolé de le mettre en gras mais ça me semble encore hélas utile), son arrêt, dis-je, échoue.

Mais c’est tout ce qu’il entreprend qui, pour l’essentiel, échoue, dès lors que Churchill surgit devant lui. Cela ne veut pas dire que ce n’était pas bien tenté, que ce n’était pas la meilleure chose à tenter.

C’est à voir au cas par cas.



Sam 15 Jan - 21:52

(...)

La rencontre Göring-Dahlerus est du 6 (là-dessus Costello se trompe, en datant cette offre de la rencontre suivante, le 11, ce qui est incompatible avec le membre de phrase "quand la guerre aura été portée en Belgique"). Donc Chamberlain est en place, et la crise de succession non ouverte (elle l’est le 7). Donc Hitler lance et son offensive diplomatique, et son offensive militaire, avant ce changement de gouvernement.

Il fait donc face, le 24, à une situation imprévue : ce diable sorti de sa boîte a empêché l’issue normale de la percée de Sedan, à savoir un rembarquement britannique vers le 20 (Gort commence à le réclamer le 19). D’où, à mon avis, l’ordre d’arrêt : cet ivrogne brouille les pistes, laissons aux raisonnables de Londres un peu de temps pour le mettre en désintox.



Dim 16 Jan - 6:21

En relisant ce fil et d’autres, je suis de plus en plus frappé par ce fait :

-  l’interprétation diplomatique (Hitler stoppe brutalement mais très provisoirement comme on retient un bouledogue en sommant un cambrioleur de se rendre) est claire, simple, documentée ;

-  l’interprétation militaire est certes abondamment documentée (même si tous les documents émanent, au moins indirectement, de criminels nazis de haut vol) mais ni simple ni claire. Il conviendrait d’abord que ses tenants, ici même, la formulent, comme je fais de la mienne, en deux ou trois lignes. Ensuite, que pour la relier aux documents ils s’interdisent les généralités, les sarcasmes contre les théories rivales et les spéculations prétendument logiques, pour se pencher sur la réalité, tant du combat que des discussions entre échelons militaires, dans les moments précédant la décision. C’est-à-dire dans la matinée du 24.



Un internaute prétendant que ma thèse revient à mettre dans la bouche de Hitler la tirade suivante à l’adresse de Churchill à propos de sa fameuse harangue sur le sang et les larmes

« Dis donc, Winston, c’est quoi ton discours ? tu veux me bouter hors de France ?....Tu as de la chance que je t’aime bien et je te pardonne. Tiens pour te montrer ma bonne volonté : j’arrête mes chars, tu rembarques tes truffions dar-dar et on fait la paix ! » ,

je réponds

Dim 16 Jan - 11:49

que je placerais de préférence ceci dans sa bouche, le matin du 23 mai :

« Dites donc Göring, ces tommies en mettent un temps à comprendre ! La ligne suédoise a pourtant fonctionné sans friture depuis l’été dernier. Vous êtes sûr d’avoir bien expliqué à Dahlerus ? En tout cas Nordling a dû faire la commission à Paris car les Français sont sans réaction à part ce, comment déjà ?... de Gaulle, qui court après Guderian avec des moyens très inférieurs. Mais ces Angliches à Arras encore hier... Churchill ? Quoi, Churchill ? Chamberlain et Halifax dominent encore le cabinet dit de guerre (cette blague !), je ne peux pas croire que ses discours soient tolérés autrement que comme des coups de clairon évitant la débandade pendant la retraite. Bon, laissons-leur encore Dunkerque 48h, histoire de leur faire voir qu’ils ne sont pas tout à fait encerclés mais que s’ils veulent échapper à l’humiliation d’une reddition totale, il est grand temps d’examiner nos conditions.

Quoi, nos généraux ? Pas question évidemment de leur expliquer que la paix est pour après-demain, une armée doit garder tout son esprit offensif. Je leur prépare même une directive carabinée sur la destruction du corps britannique, puis l’invasion tambour battant de la France. Ils vont crier contre l’ordre d’arrêt, mais j’en fais mon affaire. Seulement j’ai besoin de vous et d’un alibi "Luftwaffe". Voici ce que nous allons faire : cet après-midi vous me téléphonez en urgence avec plein de témoins autour de vous. J’en aurai autant de mon côté. Vous exigerez de "terminer le travail avec l’aviation, arme nazie". Il est bon que les militaires de carrière hurlent de temps en temps contre l’incompétence du parti, ça les soulage. »



Lun 17 Jan - 17:21

(...)

Jean Vanwelkenhuyzen, dans Miracle à Dunkerque qui est incontestablement son livre le moins abouti, ne dit qu’une chose exacte , nouvelle et intéressante, mais de taille : que l’ordre de reprise, le 27, est incomplet : il ne faudra pas s’avancer à moins d’"une portée de canon" du port de Dunkerque. Ce n’est pas exactement ce que dit Norodom qui parle de retrait des chars, alors qu’à ma connaissance il est du 28 (ce qui ruine, au passage, une affirmation qu’on trouve dans à peu près un livre sur deux adhérant à l’explication militaire : le souci de regrouper les blindés en vue de la suite).

Là et là seulement, contrairement à l’explication diplomatique classique d’avant Costello, que je récuse, que je déteste, que je réprouve... et que bien entendu, souvent, des pressés m’attribuent, j’aurai tendance (et de plus en plus) à subodorer une ruse de Hitler tendant à favoriser le rembarquement britannique (sans nécessairement prévoir son ampleur et encore moins le triomphe oratoire et provisoire que Churchill allait réussir à en tirer).

Quant au reste, j’espère qu’on ne compte tout de même pas sur moi, qui affirme qu’il n’y a pas eu d’ordre d’arrêt le 23, pour produire un ordre de reprise daté du 24 !



Mar 18 Jan - 9:24

Petit à petit, par les écrits des uns et les silences des autres, un consensus semble se dégager pour dire que l’ordre brutal et général d’interruption de l’offensive sur la "ligne des canaux", le 24 à 12h 30, heure allemande, est un diktat hitlérien qu’aucune autorité militaire (si ce n’est le chef hautement nazi de l’armée de l’air) n’a réclamé ni suggéré auparavant.



Mar 18 Jan - 13:25

Un internaute demande :

« que se passe-t’il si la paix est signée sur les ruines de Dunkerque ?...Hitler s’en va conter fleurettes à Eva ??  »

Je l’ai dit cent fois, y compris sur ce forum, mais peut-être sera-ce enfin lu par vous.

Hitler trompe le monde depuis 1933 en se présentant, au rebours de tout Mein Kampf, comme un homme de paix. Soulagement sur la planète : il est comme nous, il ne tient pas ses promesses électorales !

Il fait deux exceptions : à la veille de Munich en clamant "retenez-moi ou je fais un malheur" ... et on le retient, et il n’en fait pas. Du coup tout le monde croit qu’il bluffait. Puis un an plus tard à propos de la Pologne, même topo ou quasiment (sauf qu’en grand secret il dit à ses généraux que cette fois est la bonne et que ça cognera de toute façon), or il fait la guerre (et du coup tout le monde croit, presque jusqu’à nos jours, qu’à Munich il ne bluffait pas !).

Mais il continue de dire qu’il voulait la paix et que les affreux Polonais l’ont insolemment défié aux encouragements des Juifs avides de détruire l’Allemagne qui dominent les gouvernements de Paris et de Londres ! Après l’occupation de la Pologne, notamment, il renoue avec le discours pacifiste, proclame que la poursuite de la guerre est sans objet etc. Tout en mettant longuement la dernière main à la première partie du programme guerrier de Mein Kampf : l’écrasement brusque de la France sans lui prendre de territoires, pour "assurer les arrières" d’une conquête d’espace vital au détriment de l’URSS.

Göring dit cependant à Dahlerus qu’il veut Briey, ainsi qu’une colonie. Briey est peut-être une marge de négociation à laquelle le Reich pourrait renoncer... mais non la colonie, que les documents allemands révèlent être Madagascar, laquelle deviendrait un mouroir à Juifs entièrement contrôlé par les SS.

Intéressant, cela : indice que Barbarossa n’est pas programmé, ni pour 1940 (une offensive serait à la rigueur possible si la paix était signée en mai), ni pour 1941, et qu’il faut trouver autre chose pour tuer les Juifs -avec l’avantage subsidiaire de mouiller Français et Britanniques, maîtres des mers, et de la Palestine, dans l’entreprise, présentée comme un succédané du sionisme.

Il y a donc de forts indices que Hitler rejouerait à l’homme de paix, qu’on a malencontreusement obligé à montrer ses biceps en lui refusant Dantzig. Il n’oublierait pas pour autant Staline et l’Ukraine mais prendrait son temps, mûrirait des provocations, ferait éclore savamment des crises, comme dans les années 30.

Donc oui, pourquoi pas, épouser Eva et l’envoyer selon son rêve filmer sa vie à Hollywood, filer la chancellerie à Göring, devenir président d’honneur tout en restant influent dans l’ombre, et s’occuper avec Speer des constructions géantes de Berlin rebaptisé Germania...

N’oubliez pas non plus que la France, l’Angleterre et les Etats-Unis organisent obligatoirement des élections à l’automne : il est essentiel de faire patte de velours pour mettre un terme définitif à la carrière des "bellicistes" qui ont voulu cette guerre désastreuse, notamment Churchill, Mandel et Roosevelt (lequel d’ailleurs ne pourrait plus en cas de paix se présenter). Avec Flandin à Paris, Halifax à Londres et Lindbergh à Washington, tous trois dotés de majorités confortables, Staline aurait de quoi se demander s’il n’est pas temps pour lui-même de négocier, à propos de l’Ukraine, comme après tout Lénine l’avait fait à Brest-Litovsk. Les intérêts supérieurs du prolétariat peuvent avoir de ces détours.



Mer 19 Jan - 12:12

(...)

Il est extrêmement logique (...) que les acteurs de l’époque aient adapté leurs souvenirs et, quand ils le pouvaient, leurs écrits d’époque (soit par modification, soit par sélection) en fonction du résultat des courses.

Nous avons sous les yeux la masse des adversaires de Ben Ali, silencieux jusqu’à la fin de 2010 incluse et désormais acharnés à prouver leur opposition de toujours.

Le Churchill de 1940 était quasi-seul en 1940... et très entouré en 1945 ! Inversement, Hitler était craint,ou courtisé, ou les deux, ce qui était fort hygiénique à dissimuler cinq ans plus tard.

Reste la voie royale de l’historien, et la seule : la prise en compte de toutes les sources en pesant la valeur de chacune.

L’explication militaire du Haltbefehl n’est documentée que par des sources à la fois nazies et contradictoires. Elle n’est même jamais, chez aucun auteur, ni claire, ni cohérente (et personne n’a relevé ici mon défi de la formuler en termes simples).

Il est d’autre part très révélateur qu’on reproche souvent ici même à l’explication diplomatique (par la recherche de la paix générale et immédiate) d’être loin du sujet. On parle d’une guerre, que je sache, et la diplomatie est toujours à l’affût, pour succéder aux canons dès qu’un adversaire s’approche de ses buts.

Mais personne n’a encore atteint le niveau du général Jean Delmas auquel m’a opposé en 1995 une polémique publique dans le courrier des lecteurs de la revue Historiens et géographes : il avait affirmé noir sur blanc que si une décision militaire s’expliquait "parfaitement" (sic) par des facteurs militaires, il n’y avait pas à en chercher d’autres !

Ce n’est déjà pas terrible s’agissant d’une guerre ordinaire, mais c’est surtout ne rien comprendre au nazisme. Celui-ci tire une grande partie de son succès du fait qu’il fait tomber ce genre de cloison : plus de politique uniquement intérieure ou extérieure, d’opérations seulement politiques ou militaires, etc.

Comme le prouve le simple fait qu’on soit en dictature et que le même chef cumule la direction politique et le commandement militaire.



Jeu 20 Jan - 11:26

[ayant rappelé que Karl-Heinz Frieser estimait qu’il n’y avait plus aucun danger de contre-attaque au moment de l’ordre d’arrêt, et que cela était connu des généraux allemands concernés, je dois demander qu’on s’abstienne de ]

faire à cet auteur fort inégal un reproche injuste, et bien plus mérité par les tenants de l’explication militaire (toujours pas formulée malgré mes supplications).

Loin de raisonner en chambre il est allé, lui, aux archives, et a constaté non seulement qu’il n’y avait plus, le 24 à midi, aucun danger de contre-attaque, mais qu’aucun officier allemand de quelque grade qu’il fût n’en redoutait une ni, en conséquence, ne réclamait un arrêt.

Quant à votre objection, digne de saint Thomas voulant absolument mettre les mains dans les plaies du Christ, suivant laquelle l’absence de tractations diplomatiques au sommet du 24 au 26 ruinerait l’explication diplomatique, elle fait bon marché de deux choses :

-  la façon même dont j’expose cette explication : il ne s’agit pas de tout arrêter pour entrer en négociation, mais de laisser une chance supplémentaire à la fusée lancée par Göring le 6 et qui, sans Churchill, était calculée pour être en orbite le 23 (ou du moins, le jour où la Wehrmacht serait à Calais), d’atteindre son objectif en dépit de Churchill ;

-  la destruction, prouvée, de nombreuses archives privées et publiques.

A aucun moment bien entendu je ne propose de reconstituer de manière fantaisiste ces pièces détruites, encore moins de profiter de leur absence pour s’affranchir du souci de la preuve. Mais admettez, vous, que cette absence ne prouve rien.

Et que, nom d’un chien, les blindés se sont arrêtés, et que c’est très étrange et que personne ne propose d’explication non diplomatique qui tienne debout !



de Thierry

Sam 22 Jan 18:06

Si nous évacuons la décision de Rundstedt, du 23 mai, puisqu’elle pose problème, pourquoi, Hitler, aurait pensé qu’un ordre d’arrêt aurait facilité d’éventuelles négociations ?

1°) Il est clair et net que Churchill, chef du Parti belliciste, et désormais Premier Ministre, n’aurait jamais traité avec un Hitler, maître du littoral de la Manche et de la Mer du Nord.

2°) D’ailleurs, ce parti des "appeasers", est un mouvement aux contours assez flous, d’après Costello , qui n’arrive pas à vraiment le définir, et qui est plus une tendance de certains Lords, plutôt qu’un groupe aux buts bien définis.

3°) Et pourquoi diable arrêter le sabre qui va occire l’ennemi, pour des raisons diplomatiques, alors que la victoire totale est à la portée de main ? En quoi le fait de montrer de la mansuétude pour les troupes ennemis va-t-il favoriser des négociations qui relèvement plus du domaine des intentions que de la réalité ? Car les négociations, qui se résument surtout à des contacts, faits par des seconds couteaux, Nordling et Dahlerus, n’ont pas l’air de donner grand chose et le premier se fait même quasiment jeter par Reynaud !

4°) Hitler aurait cru qu’épargner le BEF, allait se traduire par des négociations avec les anglo-français ? Mais je ne vois nullement de négociations en vue, entre le 24 et le 26 mai ... Pourquoi cette croyance ? Etait-ce un de ses désirs qu’il prenait pour une réalité ? Etait-il si mal informé de la réalité des rapports de force au sein du cabinet britannique pour se fourvoyer à ce point ?



François Delpla

19:38

« Si nous évacuons la décision de Rundstedt, du 23 mai, puisqu’elle pose problème »

C’est le moins qu’on puisse dire !

Certes, comme je l’ai indiqué, Costello (comme, vingt ans plus tôt, Jacobsen) se détourne de l’interprétation d’Ellis en ayant le tort de ne pas le faire remarquer, mais enfin il s’en détourne on ne peut plus nettement et vous auriez pu nous le dire plus tôt :

« le 24 mai, l’OKH qualifie l’avance allemande d’"entièrement satisfaisante". (...) Les chefs de corps des Panzer ne l’ont cependant pas interprété (l’ordre de regroupement de Rundstedt le 23 à 18h) comme un ordre impératif d’immobilisation puisque le vendredi matin [24] les unités avancées (...) continuent de talonner l’ennemi (p. 261) »

J’espère qu’à présent cette confusion ellisienne entre l’ordre de Rundstedt du 23 et l’ordre de Hitler du 24 aura cessé d’induire de braves gens en erreur et de polluer les discussions, du moins sur ce fil.

«  pourquoi Hitler aurait pensé qu’un ordre d’arrêt aurait facilité d’éventuelles négociations ? »

avant tout parce qu’il l’a donné et qu’aucune autre explication n’apparaît ! Une fois de plus, vous engueulez la réalité parce que vous ne la trouvez pas logique, mais je crains fort qu’elle ne s’en fiche.

Voyons cependant vos arguments :

citation

Et vous osez vous réclamer de Costello ! Il est pourtant l’un des premiers, après le pionnier Lukacs dès 1976, qui examinent les minutes du cabinet britannique, si contraires aux mémoires de Churchill qui jusque là avaient trompé tout le monde, et voyez comme il les résume (p. 361) :

«  la violente altercation qui a divisé le cabinet de guerre »

Cela au terme d’une analyse où il montre souvent Churchill le dos au mur, obligé de ménager Halifax, de le flatter voire de lui faire des concessions telles que "on négociera avec Hitler, OK, mais un peu plus tard". Des concessions qui, elles aussi, continuent de faire des ravages en entretenant la surestimation de l’unité du cabinet, puisqu’elles laissent croire que Churchill lui-même flanchait. Ce qui est gravement faux, mais ne va pas non plus dans votre sens : Hitler certes se trompait sur l’attitude du cabinet de Londres, mais pas de beaucoup. Churchill a dû sortir le grand jeu... avec une habileté, un tact politique, que strictement rien, dans sa carrière antérieure, ne laissait prévoir.

Reste votre question : écraser la BEF, n’était-ce pas un plus sûr moyen de contraindre l’Angleterre à la paix ? Encore une fois, c’est ce qu’on ne peut savoir, puisqu’il a fait un autre choix. On peut seulement dire qu’il avait sa logique : n’écraser que l’armée française, permettre aux Anglais (une fois la paix signée ou au moins un armistice) de se rembarquer en bon ordre avec leur matériel, pour retourner dompter aux colonies les races inférieures avec tout leur armement et une réputation militaire la moins écornée possible.

Sur la non-ouverture de négociations pendant l’arrêt, cf. un post précédent.



sam. 22 19:47

(à un tenant farouche de l’explication "aérienne")

Je n’ai cessé depuis 17 pages d’argumenter contre la variante aérienne de l’interprétation militaire. Notamment parce qu’il n’en est absolument pas question le 24, ni à Charleville, ni dans les protestations de Halder et de toute la chaîne hiérarchique contre le Haltbefehl. Il y a des combats aériens du 27 au 3 ? La belle affaire ! Le rapport avec la préhistoire d’un ordre du 24 est nébuleux, sauf à prendre au premier degré le coup de fil à grand spectacle de Göring à Hitler l’après-midi du 23, un soin que je vous laisse.

Nul ne dit que les Allemands aient laissé les Anglais s’embarquer sans réagir, en tout cas pas moi. Cela ne veut nullement dire que Göring ait cru sincèrement qu’on pouvait "finir le travail [de capture de la BEF]avec la Luftwaffe".

Ne pas prendre les nazis pour des idiots, c’eût été le début de la sagesse... dès 1933.



Dim 23 Jan 7:55

S’il y a eu une avancée dans ce débat, c’est bien de mettre en lumière aux yeux de tous l’absence d’arrêt de l’avant-garde le 23 en dépit d’un ordre de regroupement vague et peu contraignant lancé à 18h, et le fait que le 24 à 12h 30 elle s’affairait à couper du continent le port de Dunkerque.

Corollaire : les faits ne plaident pas, mais alors pas du tout, en faveur d’une explication militaire du blocage. Ce n’est pas par hasard en effet, que les tenants de cette explication antidatent volontiers le blocage au 23, et ficellent souvent sans méthode un paquet-cadeau avec des événements de ce jour-là : inquiétude de Kleist pour ses blindés le matin, coup de fil à grand spectacle des deux principaux clowns nazis l’après-midi, ordre de regroupement... Il y a en effet de la nervosité, largement due à la contre-attaque anglaise d’Arras l’avant-veille (dont Rommel, vexé, a exagéré les moyens). Mais cette fièvre est complètement retombée le lendemain, ce qui est logique. Non seulement il n’y a pas eu, depuis deux jours, le moindre prolongement de l’effort britannique qui prend dès lors ses justes proportions, celles d’un feu de paille, mais le soir même du 23 les Anglais évacuent précipitamment Arras ! Fin de l’épisode et voie libre pour le coup final.

Il n’y a donc pas l’ombre d’un petit début d’explication de l’ordre d’arrêt, mais seulement des justifications confuses et contradictoires de Hitler et Göring, ainsi, un tout petit peu, que de Rundstedt, dans les heures et les jours suivants, jusqu’à ce que surgissent (à partir de 1956) des bribes miraculées de la manoeuvre diplomatique.

Je vous donne d’ailleurs raison sur un point : inavouable pour Paris et Londres qui ont été tout près d’y céder, et objet d’un sévère ménage (prouvé) d’archives publiques et privées dans les deux capitales, l’offre allemande "généreuse" l’est tout autant pour la direction nazie puisqu’elle a échoué, de très peu, mais échoué quand même. Le nazisme exalte la victoire, et pas les quasi-réussites, surtout si l’échec est dû au surgissement brusque dans le camp d’en face d’un chef qu’on n’avait absolument pas vu venir. Pas plus que le reste de la planète mais justement, Hitler était censé voir plus loin et plus clair... et le faisait, jusque là.

(...)L’idéologie de la race supérieure, le projet de partage d’une grande partie du monde entre une Angleterre maritime et une Allemagne continentale, ce serait hors sujet ??!! Mais peut-être n’avez-vous pas entendu parler de la décolonisation, ni du moindre écrit sur ses signes avant-coureurs ? L’empire britannique est fragile, on le sait à Berlin comme à Londres, ce fut le grande raison et la seule excuse de l’appeasement. C’est ce qui rend redoutable le message de Göring à Dahlerus, vous savez, votre "second couteau" (vous faites vraiment flèche de tout bois : et un coup de téléphone, ce n’est pas important, jamais, sous prétexte que le fil n’est pas "premier couteau" ?).

Dans le meilleur des cas, votre méthode consiste à préférer un mensonge à une absence. Des archives ont été détruites ? eh bien tant pis, c’est le jeu, si des documents, même nazis, même contradictoires, même portant sur des journées un peu différentes et des questions légèrement autres, parlent d’une explication militaire, elle est seule en piste et nous dirons qu’elle est juste. Pire : si l’explication d’un arrêt les 24, 25 et 26 mai est diplomatique, le règlement exige qu’on nous présente une activité diplomatique coïncidant exactement avec ces journées, sinon cela donne le droit, non seulement de rejeter en bloc cette explication mais de rire grassement de ses porteurs et de les traiter de fantaisistes, de la manière la plus désobligeante.

Par malheur pour vous, ce qui est dit n’est pas que Hitler stoppe l’armée pour passer à la négociation, mais qu’il crée, depuis le 6, un certain nombre de conditions pour que vers le 23 Paris et Londres mettent les pouces -les Anglais ayant entre-temps largement commencé, sinon terminé, leur embarquement. Et que Hitler n’a pas de politique de rechange. Il est au sommet de son art, et de sa réussite, mais aussi au moment le plus délicat, celui où "ça passe ou ça casse". Certes il est tenace et va faire durer l’affaire pendant cinq années, mais à partir de ce moment il descend marche après marche vers son enfer. Churchill lui a cassé sa belle mécanique. Mais les raisons pour qu’elle fonctionne sont encore là. On peut bien laisser aux Anglais deux jours pour faire les comptes et mesurer eux-mêmes ce que ces cinq années vont leur coûter...

... entre autres, leurs colonies !



(après une certaine hausse du ton et une mise en garde de la modération)

Dim 23 Jan 16:51

J’hésite à écrire ceci, tant certains vont, de bonne foi, s’imaginer que je quitte le sujet.

Mais après Roger je voudrais donner aux modérateurs une bonne raison de ne pas fermer le fil non seulement malgré la vivacité des échanges, mais aussi, un peu, à cause d’elle.

Je veux dire que l’enjeu en vaut la peine.

Quel est le sujet profond du débat, au-delà des anecdotes dunkerquoises ? Il s’agit de savoir si Hitler improvise, ou s’il suit un plan diabolique et manque son but de très peu.

Il y a une chose que, j’espère, personne ne contestera, c’est que jamais aucun Français ne s’est frotté à un travail biographique sur le maître du pays qui a infligé au sien sa plus grande déculottée militaire, suivie de sa plus scabreuse occupation. Aucun, si ce n’est moi-même.

Eh oui, je connais mieux le personnage non seulement que vous, mais qu’aucun de mes compatriotes, du moins parmi ceux qui ont publié quelque chose. Cela n’appelle aucun respect particulier, surtout pas, si j’engage la discussion c’est bien pour qu’on me conteste, mais cela requiert un minimum de travail.

Le fait que Hitler ait failli gagner la guerre, et le droit de mourir dans son lit, précisément en ces jours et en ces lieux, est un grand tabou. Il est tout à fait normal que sa démolition soulève de telles passions, et j’irai même jusqu’à dire que c’est sain.




Conclusion provisoire

En cette fin de dimanche 23 janvier, l’explication militaire

-  n’a toujours pas été clairement définie ;

-  reste, au niveau des décideurs, vaguement saupoudrée entre Hitler, Rundstedt, Göring et... les Alliés, qui auraient victorieusement résisté à Guderian et mis solidement en défense le périmètre de Dunkerque, voire obligé le commandement allemand à tenter un recours à l’arme aérienne ;

-  correspond davantage (notamment en ce qui concerne les inquiétudes que divers généraux nourrissaient pour les chars) à la situation du 22 ou du 23 qu’à celle du 24 en milieu de journée ;

-  est essentiellement argumentée par défaut (l’explication rivale serait moins documentée, supposerait un Hitler encore plus bête...)

Inversement, l’explication diplomatique (laisser aux Alliés un petit délai supplémentaire pour saisir des propositions alléchantes de paix, mises sur orbite le 6 mai) n’est critiquée que négativement (ces propositions seraient mal documentées, n’auraient intéressé personne, auraient déjà été repoussées le 20 mai ; le fait que des archives ont manifestement été détruites, des journaux personnels trafiqués et que des témoins soient anormalement amnésiques plaiderait en faveur du scepticisme et nourrit une accusation d’invention envers ceux qui font remarquer ces dissimulations ; l’échec de ces tentatives, puisque ceux qui en parlent jugent Hitler intelligent, prouverait sa bêtise, donc elles n’ont pas eu lieu ou ne sauraient expliquer l’ordre d’arrêt ; il vaudrait mieux, si on veut la paix, coffrer les Anglais que leur laisser une porte ouverte...).

*******************

24/1

après le verrouillage du fil dans la nuit

J’ai rappelé tant et plus que les débats postérieurs aux faits historiques étaient impuissants à modifier ceux-ci -ce que certains débatteurs semblent oublier quand ils mettent en oeuvre toutes les ficelles possibles pour bloquer les discussions, comme si la vérité elle-même dépendait de l’issue de ces joutes. Pour moi en tout cas on ne saurait y chercher des preuves (de ce qui s’est passé, en l’occurrence, en mai 40) et cependant les arguments employés, les questions éludées etc. sont instructifs pour l’historien.

Ainsi, malgré l’ensoleillement proverbial du printemps 40, la notion de "brouillard" est largement mise à contribution. A un certain moment de la discussion, les tenants de l’explication militaire croient tenir l’argument décisif lorsqu’ils expliquent que Frieser et Delpla parlent à l’aise depuis leur bureau, à la tête d’une volumineuse documentation, de la disparition de tout risque de contre-attaque dans les heures précédant le Haltbefehl. C’est fort insultant pour deux corporations : celle des historiens, qui ne sont précisément pas là pour projeter leurs informations dans le cerveau de gens qui ne les ont pas, mais bien pour reconstituer leur état d’esprit -on attribue là aux deux derniers spécialistes ayant planché sur le sujet une faute de débutant ; mais on n’en atribue pas une moins grave aux généraux de la Wehrmacht ! Le ba-ba de leur métier à eux consiste justement à percer le brouillard et, pour lui taper dessus ou se dérober à ses coups, à savoir le plus vite et le plus précisément possible ce que fait l’ennemi.

Non moins éloquente est la fréquence de l’accusation de hors sujet. Beaucoup m’ont objecté (cela apparaît mieux dans la version complète) que l’évocation de questions diplomatiques politiques et même, plus curieusement et significativement encore, stratégiques, nous éloignaient de la discussion sur les causes de l’arrêt.

On retrouve là, peut-être atténuée mais bien visible, la logique abrupte du général Delmas dans la discussion de 1995 : s’il s’agit d’une décision militaire, je cherche une cause militaire, et si j’en trouve une qui "explique parfaitement" je m’en contente, et tire à boulets rouges sur qui cherche ailleurs.

Mauvaise en soi, cette démarche est particulièrement dangereuse quand on traite du nazisme, un phénomène politique sans équivalent à nos jours dans le mélange des plans -comme d’ailleurs dans la concentration des pouvoirs et celle des décisions importantes dans les mains d’un seul. Plus que jamais s’impose à moi l’image d’un compositeur et metteur en scène wagnérien, qui veille à tout dans tous les domaines et rend chaque élément signifiant dans un ensemble, tout en recourant à un petit nombre de Leitmotive.

le 23 janvier 2011



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