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Hitler était fou



Les leçons, pour l’historien, de la cure de Pasewalk



discutons-en

et sur Fantasque Time Line

Hitler fou ? Vous n’y pensez pas ? Où serait sa responsabilité ?

Pourtant, l’idée fait son chemin, à partir des travaux d’un pionnier américain extraordinairement courageux nommé Rudolph Binion.

Son disciple anglais David Lewis lui a consacré un site somptueux.

Des rieurs un peu gras ont négligé ces découvertes sous le prétexte qu’au point de départ se trouve un roman.

Voyons comment Binion le résume :

Le roman est centré sur la "guérison miraculeuse" à "P." d’un nommé "A. H.", frappé d’une "cécité hystérique". A. H. prétend avoir été gazé à l’ypérite pendant un "tour de service au front" et joue au héros de guerre incapacité tout en détournant des ressources médicales des victimes de "vraies" souffrances. Il se fait remarquer en faisant des ennuis aux autres malades du service moins enthousiastes que lui pour la cause allemande, en voie de s’effondrer. Le psychiatre en chef, répugné par sa personnalité mais intrigué par sa pathologie, fait parler A. H. pendant une longue consultation nocturne et réfléchit ensuite la manière d’utiliser son fanatisme pour guérir sa cécité. Pendant une deuxième consultation nocturne, il examine les yeux malades de A.H. et déclare qu’il est médicalement impossible de les guérir. Il suggère ensuite, dans l’obscurité, qu’avec sa force de volonté surnaturelle, A.H. peut les guérir lui-même. A.H. se concentre pour voir une allumette, puis une paire de bougies allumées dans le noir pendant que le médecin lui dit : "Il faut que vous vous fassiez une confiance aveugle. Vous cesserez alors d’être aveugle". Et "l’Allemagne a besoin d’hommes comme vous maintenant, des hommes possédant de l’énergie et une foi aveugle en euxmêmes. L’Autriche, c’est fini ; pas l’Allemagne". Et enfin "POUR VOUS, TOUT EST POSSIBLE ! DIEU VOUS AIDERA SI VOUS VOUS AIDEZ VOUS-MÊME !". A ce moment, il retrouve la vue et le médecin le plonge dans un sommeil hypnotique sans rêves jusqu’au lendemain matin.

Les gras rieurs sont tout bonnement des victimes de la Gestapo -bien portantes, tant mieux pour elles ! Les spadassins du Troisième Reich ont en effet détruit toute trace archivistique des soins reçus par leur Führer à l’hôpital de Pasewalk en novembre 1918, après son gazage sur le front. Mais si un roman a pu en parler c’est parce que le psychiatre, bourrelé de remords, est venu à Paris dans l’été de 1933 et a communiqué le dossier à des intellectuels émigrés. C’est un Tchèque germanophone nommé Ernst Weiss qui vraisemblablement a hérité du dossier, en tout cas c’est dans ses papiers qu’on a retrouvé ce manuscrit, finalement publié en 1963 -l’auteur s’étant suicidé à l’entrée des Allemands dans Paris. Quant au psychiatre, il s’appelait Edmund Forster et s’était lui-même tué, en Allemagne, dans l’automne de 1933.

Dans les années 2000, la cure administrée par Forster a fait l’objet de nouvelles investigations, consignées notamment dans un livre de Lewis en 2003 et un autre de Bernhardt Horstmann, Hitler in Pasewalk, en 2004.

Du coup, la réalité de l’intervention du dr Forster n’est plus contestée et le débat se déplace sur le diagnostic, une revue psychiatrique allemande de 2009 craignant par exemple qu’on en vienne à dédouaner Hitler de sa responsabilité criminelle.

A cela on peut objecter que, d’une part, la question de la responsabilité du malade mental, au regard du droit, est en pleine évolution, d’autre part que le genre de folie de Hitler (se croire en liaison avec la Providence et mandaté par elle pour éradiquer le "poison juif"), passant, pour se matérialiser, par l’exercice d’une fonction politique majeure dans un grand pays des plus modernes, ne permet guère d’assimiler son cas à celui des meurtriers racistes de plus petite envergure.

Les biographes doivent se mettre à jour

Mis en lumière en 1976, l’épisode irrigue lentement les livres d’histoire : il y a une dizaine d’années encore, des gens compétents et estimables comme Ian Kershaw et Lionel Richard le mettaient en doute avec l’unique argument de sa source première. Romanesque, elle aurait donc été à rejeter dans les ténèbres extérieures, sans autre examen.

Une telle attitude serait, après les publications anglaises et allemandes des années 2000, d’une légèreté inacceptable. Il est temps de constater que le séjour à Pasewalk marque, dans la vie de Hitler, une césure, et même la césure, essentielle, et d’en tirer toutes les conséquences dans l’ordre politique, esthétique, militaire, bref, dans tous les domaines de l’histoire du régime qui a modelé la Seconde Guerre mondiale, et le monde qu’elle nous a légué.

Avant : Hitler est un individu solitaire, velléitaire, idolâtrant Richard Wagner sans parvenir à l’imiter en rien, réfugié dans la lecture, sans idées ou attaches politiques mais d’opinions vaguement nationalistes allemandes, capable de refaire le monde dans des tirades sans esquisser le début d’une action collective, ayant des prétentions artistiques mais impuissant à les concrétiser, puis un soldat terne et discipliné.

Après : on le retrouve absolument sûr de lui (sauf dans quelques périodes d’abattement), assoiffé de contacts sociaux, meneur d’hommes, cerné de soupirantes, méthodique, capable de tout subordonner à un but, et tenaillé par une haine insondable pour les Juifs.

Quelque chose s’est passé, que les analyses d’avant Binion, ou celles qui négligent son apport, diluent dans l’ambiance de la défaite de 1918 et de la contre-révolution munichoise, tout en faisant remonter l’antisémitisme une dizaine d’années en amont... alors qu’aucun témoignage ou document n’en atteste, à part Mein Kampf, un livre dont l’auteur n’avait guère intérêt à clamer qu’il lui avait fallu trente ans pour ouvrir les yeux sur les méfaits d’une « race » qu’il désignait, dans cet ouvrage, à la vindicte universelle.

La cure hypnotique du dr Forster, qui par routine insuffle depuis quatre ans aux soldats qui flanchent des vocations de sauveur national, réussit donc très au-delà de ses espérances. Elle restructure, ou plutôt structure, une personnalité, qui pour se prêter à un tel effet peut être dite cliniquement psychotique. Mais dès lors, nous tenons la clé de l’unité de cette vie, et de tous les effets qu’elle va produire dans le monde.

Certes elle va agir sur des « terrains » ou des « terreaux », comme aiment à dire les historiens. Mais cette vocation de sauveur acquise par une « vision » censée venir de la « Providence » rend son porteur sensible à l’air du temps, aux sentiments des masses, à ce qui est possible sur l’heure et à ce qu’il vaut mieux différer. Et de fait, le nazisme va être, suivant la juste expression de Marcel Gauchet, mieux adaptée à ce cas qu’à ceux du fascisme ou du stalinisme, une « religion séculière » où tout est dans tout, un dogme simple imprégnant chaque élément et supprimant ou rendant poreuses les cloisons classiques entre civil et militaire, politique intérieure et extérieure, parti et Etat, action et propagande, dictature et conquête...

Car cette religion est en même temps conquérante : tout est subordonné à un projet précis d’agrandissement territorial, aux dépens de la Russie et après l’effacement de la France.

Dans ce domaine aussi, l’histoire encore dominante flotte et manque souvent l’essentiel : on en est encore à débattre si les nazis ont brûlé ou non le Reichstag, alors que certes ils l’ont fait sans se faire prendre, mais certes aussi, ils étaient pressés et n’allaient pas attendre qu’on le fasse à leur place ! A l’autre bout de la période nazie d’avant guerre, en 1939, la plupart pensent encore (et l’ont écrit joyeusement lors du soixante-dixième anniversaire) que Hitler a été surpris et déçu que les démocraties lui déclarent la guerre à propos de la Pologne : c’est encore et toujours penser qu’il naviguait à vue et ne pensait pas plus loin que le bout de son nez... alors qu’il avait précisément besoin que la France lui déclare la guerre, en réplique à une agression contre un pays éloigné, afin de pouvoir l’écraser par surprise quelques mois plus tard.

En 1999, la première biographie française...

n’avait point loupé le rendez-vous de Pasewalk. Relisant aujourd’hui les pages 52 à 55 de ce Hitler parrainé chez Grasset par Laure Adler, je suis même étonné de leur pertinence. "L’histoire commence par un roman", écris-je, avant de développer d’amples raisons scientifiques de ne pas la prendre à la légère pour autant. Entre-temps, j’avais dû être contaminé par Kershaw ou Richard affirmant qu’on n’avait même pas de preuve que Forster ait connu Hitler, et j’avais oublié que Binion en produisait déjà de nombreuses en 1976, bien avant les confirmations des ouvrages récents.

Mais ce livre se ressentait avant tout de ma découverte des années 90, faite à l’occasion de mon travail sur Doumenc et approfondie dans les cinq livres suivants : celle des capacités intellectuelles de Hitler, reconnues par de très rares prédécesseurs comme Trevor-Roper mais sans en tirer parti pour démystifier ses prétendues erreurs ou ses hésitations feintes. Cette décennie avait donc été pour moi celle de la "ruse nazie". La prise en compte des affects du chef devait occuper la suivante, notamment avec les Tentatrices du diable, en 2005, prélude à la passionnante aventure du film de Costelle et Clarke sur Eva Braun. C’est à cette occasion que j’avais pris la mesure de la folie hitlérienne, et notamment de son lien à la Providence. Ainsi que de l’usage qu’il faisait de son entourage féminin, pour repousser la pensée de ses meurtres et se persuader qu’ils étaient source de vie.

A présent, mes travaux sur le Troisième Reich devraient intégrer pleinement cette dimension pathologique et déboucher sur une liaison plus intime entre cette paranoïa et les actes, en tous domaines, du régime, du moins ceux auxquels le chef avait accordé ses soins personnels.



Un article critique de Norman Ächtler

Voici un article sceptique sur les révélations de Binion et la valeur historique du roman de Weiss . Il émane d’un jeune universitaire allemand aux compétences à la fois littéraires et historiques, Norman Ächtler, et a été publié en 2007. Ses arguments sont caractéristiques :

« Nevertheless, whatever records of Hitler as a patient once existed, they are now lost. It remains an open question whether a copy of these files was among Weiss’s collection that he could have used for his novel. From my point of view, the assertion of Binion and Lewis that Ernst Weiss—and other exiled intellectuals—could have been in possession of Hitler’s medical file is a very dubious one. Firstly, there are too many opaque passages for the novel to be the transcription of an authentic, explosive "eyewitness account" written for political purposes. Already by refusing to explicitly identify "A.H." with Adolf Hitler, Ernst Weiss points out that this character remains a fictional one. More tellingly, Das Neue Tagebuch—one of the most important exile publications—never published the files, despite the rather obvious fact that revealing the Fuhrer as a hysterical psychopath would have been a propaganda coup against the Nazis. (...) »

Ce genre de raisonnement est déplaisant : on dirait Vergès ou Chauvy faisant flèche de tout bois pour mettre en doute l’évasion de Raymond Aubrac, à partir de contradictions dans les récits. De même que la Résistance française ne tenait pas d’archives, de même les antinazis serrés de près à Paris, dans la décennie précédente, par la police des étrangers, ne publiaient pas tout, ni ne s’organisaient comme une armée régulière, tirant ses obus en temps et en heure pour une efficacité maximale.

En l’occurrence, et contrairement aux exploits de Lucie Aubrac en 1943 contre les sbires locaux d’un Hitler affaibli, ces émigrés ont affaire à un dictateur au mieux de sa forme manipulatrice et au zénith de ses mystifications. Il suffirait, par exemple, que le roman de Weiss ait été prêt à paraître en octobre 1938, pour que les accords de Munich et l’hystérie consécutive de la foule parisienne aient conduit à différer le projet. Certes je n’en sais rien et Ächtler non plus, mais nous pouvons remarquer qu’il ne se pose pas ce type de questions.

La suite de l’article comporte un argument à double tranchant : il examine les articles, substantiels, publiés par le dr Forster sur les "hystériques de guerre" dans les années suivant la PGM, et remarque que les présupposés thérapeutiques et les méthodes qui lui sont prêtés par le roman diffèrent sensiblement de ce qu’on trouve dans ces textes. Ils doivent beaucoup, en revanche, à Freud et à Kretschmer. De même, son personnage d’AH dérive pour une bonne part de livres auxquels Forster n’a pas collaboré, à savoir Mein Kampf et les deux premières biographies, dues à Konrad Heiden et à Rudolf Olden. Et alors ? Cela prouve seulement que l’inspiration du roman est composite. Il baigne à la fois dans le freudisme tel qu’il s’exporte alors en France, et dans la vulgate antinazie, prompte à prêter au Führer d’imaginaires carences (la plus connue et sans doute la plus pernicieuse étant de croire qu’il avait été peintre en bâtiment, ce qui l’arrangeait bien pour dissimuler ses compétences, et qu’il ne démentit jamais). Il est bien possible que Weiss (ou quelque éditeur pressenti) ait été médiocrement satisfait de sa composition et peu confiant en sa valeur de bombe, ce en quoi il avait peut-être raison.

Pour Ächtler, Weiss, médecin de formation, écrit vraiment un roman. Un roman allégorique sur la maladie de l’Allemagne :

Weiss equates the situation in post-war Germany (and to some extent also in Europe) with the events in the hospital. Thus, it becomes the key episode of the novel, not only in terms of the analysis of an eccentric individual’s development but also for the depiction of the mass psychological constitution of the traumatized people and their reaction to the appearance of a character like A.H or—in reality—Hitler.

In psychoanalytic terms, the war had unleashed the base primary instincts of humans, which society usually suppresses during peace. In the post-war chaos after November 1918, it was impossible to successfully stem these drives again. The loss of an exterior enemy on which to project inherent aggressions, contributed to the emotional confusion of Germans. Herein lies the second secret of the success of National Socialism : "Die Hitler-Bewegung ist nun, psychologisch gesehen, eine Wiederherstellung des Kriegszustandes fur ihre Anhanger." (67) A.H.’s speeches articulate a new concept of the external enemy to be blamed for all problems of the Volk : the international "Jewish-Bolshevist conspiracy." This reestablishment of a distinct "historical" bipolar constellation provides a simple conception of the world made-to-measure for the unreflective majority of the Germans.

(...) Der Augenzeuge must be read as one of the most ambitious attempts of German exile literature to provide an explanation for the success of National socialism. The novel is not a biography of the Nazi leader, but rather an attempt to understand the psychological and social processes, which made the rise of a character like Hitler possible.

La conclusion est carrément élogieuse. Elle voit dans le roman de Weiss une approche nouvelle du phénomène nazi, qui aurait ouvert des voies fécondes à l’histoire :

With its well-founded scientific dimension Weiss’s approach is quite distinct from more famous literary interpretations of the phenomenon of National Socialism like Thomas Mann’s Doktor Faustus, and even from analyses like Siegfried Kracauer’s "psychological history" of German film, From Caligari To Hitler, which both became very influential after 1945. Mann as well as Kracauer wrote under the popular impression of the existence of a particular German Nationalcharakter (70) that would become evident in the German cultural output : a Faustian predisposition that led to a "Flucht aus den Schwierigkeiten der Kulturkrise in den Teufelspakt" (71) and specific "psychological tendencies," which became "themselves essential springs of historical evolution," (72) respectively. In contrast to those traditional characterological models that interpret fascism as the inevitable consequence of the German collective mentality, Ernst Weiss tries to examine the development from World War I to the "Third Reich" from a more "objective" point of view. The mass psychological approach based on the premises of Freudian psychoanalysis he provides in his novel identifies the effects of catastrophes like defeat and revolution on the mental constitution of a whole people. This analytic starting point explains the psychological aspect of Hitler’s rise to power much more adequately than the search for genuine emotional dispositions. It delivers a set of interpretive tools that are still influential for contemporary historiography.

C’est intéressant... mais nous éloigne du problème : qu’y a-t-il de vrai dans la cure hypnotique ? La venue de Forster à Paris étant indubitable, comme le fait qu’il avait eu Hitler comme patient, comme son prompt suicide, comment articuler tout cela ?

Force est de constater que cet article enfile comme des perles les raisons de douter, mais ne se soucie absolument pas de reconstruire une histoire qui tienne debout.

le 12 février 2011



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