Visite guidée . prof . TV . Invectives . Editos . Bio/chro/info . FDlivres . Articles/docs . Débats . Dialogue avec les oeuvres . Lettres . Forum .
Abonnement
Rechercher
Plan
Accueil
Contact
Liens

 

Débats

Rudolf Hess : le débat du soixante-dixième anniversaire



un moment de vérité dans le débat sur le nazisme ?



article de synthèse le 10 mai 2011

A l’occasion de la préparation de mon article sur le sujet dans le numéro correspondant du magazine Histoire(s) de la Dernière guerre, j’ai lancé une discussion sur le forum "Le monde en guerre", qui a donné lieu à une contre-offensive réactionnaire d’une rare ampleur et d’une telle violence qu’elle me semble symptomatique d’un soubresaut quasiment final des thèses qu’elle entend sauver. Le nazisme serait-il enfin en passe d’être vu, par la majorité des savants et du public informé, comme une entreprise infiniment subtile et retorse ?

Quelques contradicteurs ont en effet accumulé, peut-être en partie inconsciemment, les déclarations de haine à la recherche, en développant notamment le postulat que les thèses traditionnelles n’avaient pas besoin d’autant de preuves que celles qui les contestent.

Autre signe intéressant : l’essaimage de la discussion de forum en forum, à la manière d’une métastase, quand les objections devenaient intenables.

Florilège :



François Delpla

Sujet du message : Le vol de Rudolf Hess

Lun Mar 07, 2011 11:32 am

Sauf erreur, il n’y a pas encore de fil sur le sujet, qui pourtant en vaut la peine.

A moins qu’on se contente, classiquement, de prétendre qu’il s’agissait du geste d’un isolé plus ou moins déséquilibré, sans préparation aucune au niveau gouvernemental, ni en Allemagne ni en Angleterre.

Je commencerai petit, avec une affaire en apparence sans rapport mais néanmoins croustillante.

Un dossier des archives nationales britanniques, AIR 16/619, très simple à trouver en tapant "Hitler" sur le moteur de recherche, montre que le propre pilote du Führer a offert ses services pour le trahir, à l’automne 1940 ! Il l’aurait emmené en Angleterre, avec d’autres dirigeants nazis, sur l’aérodrome de Lympne, où il souhaitait que fût en place un comité d’accueil pour immobiliser l’avion sitôt posé. Le mobile qu’il donnait est qu’il en avait assez de cette guerre où deux de ses frères étaient tombés.

Le tuyau vient du beau-frère de Baur, qui l’a fait passer en décembre à l’attaché britannique de l’Air à Sofia. Ce sont les Anglais qui désignent l’aéroport... et y mettent une équipe spéciale en état d’alerte, jusqu’à la fin de mai 41 !

Hélas pas de traces d’une remontée de l’affaire jusqu’à Churchill. Hélas ou tant mieux : cela révèle l’ampleur de notre ignorance sur des questions capitales.

Côté allemand, Baur apparaît comme un nazi sans états d’âme, y compris dans ses mémoires écrits au retour de sa captivité soviétique (et muets sur l’affaire). Pour le trouver dans un coup pareil, il faut qu’Adolf lui-même y soit. Donc, cela sent fort la préparation du vol de Hess : il s’agit d’habituer la partie britannique à considérer qu’il peut lui tomber des pontes nazis du ciel, et aussi de tester les réactions, puisqu’en l’occurrence le poisson mord.

(...)



(une discussion s’engage sur l’hypothèse que pendant son vol Hess ait bénéficié d’une assistance pour le guider)

François Delpla

Mar Mar 08, 2011 4:57 am

Que le vol de Hess ait été discrètement assisté, c’est une hypothèse séduisante mais, jusqu’à preuve du contraire, entièrement fondée sur des considérations indirectes, concernant la difficulté d’assumer à la fois le pilotage et la navigation. Or l’absence de preuve directe, par exemple les aveux d’après guerre d’un complice chargé d’envoyer des signaux de guidage depuis une station quelconque, nous fait sombrer dans une théorie de la conspiration complexe et bien peu nazie : il y aurait eu un réseau de complices parfaitement pris en main et chambrés, comme Hess lui-même, pour se taire jusqu’à la tombe.

Or les très nombreux témoins qui ont déposé sous une forme ou sous une autre racontent tous la même et plausible histoire : Hess s’entraînait comme un malade, bichonnait son appareil et suivait de près la météo, mais ne disait rien de la date ni de la destination d’un éventuel envol et personne n’était d’humeur à cuisiner sur un secret d’Etat le numéro 3 du régime.

L’énigme intéressante, sur laquelle les tenants de la théorie d’un Hess "acteur unique", volant indépendamment de toute complicité dans l’appareil dirigeant et allemand, et anglais, s’attardent fort peu, porte sur l’inexistence d’un entraînement au parachutisme, alors que l’arrivée devait être nocturne dans une région fort accidentée. Hess, qui a raconté son vol dans une lettre à son fils quelques jours plus tard, écrit qu’il ne s’était même pas penché sur la difficulté d’ouvrir le cockpit en plein vol et a vu le moment où il n’y arriverait pas. Tout en reconnaissant qu’il n’avait jamais sauté, et en prétendant qu’il pensait que c’était facile ! Il veut donc lui-même faire accroire que c’était prévu mais nous, nous sommes bien obligés de déduire soit qu’il était idiot et suicidaire, soit qu’il avait prévu d’atterrir et que le vol, parfait jusque là, s’est déréglé dans sa partie finale. Or un atterrissage, en temps de guerre et chez l’ennemi, suppose un contact au sol, surtout de nuit (mais il ne peut être que nocturne, pour augmenter les chances d’échapper à la chasse ou, si celle-ci est complice, la plausibilité d’un échec des tentatives d’abattre l’appareil).

Les tenants d’un Hess acteur pas unique ont longtemps emprunté, c’est le cas de le dire, une fausse piste : puisqu’il allait voir le duc de Hamilton (un aveu nazi, dès le 14 mai 41, que les Anglais n’ont pas démenti), on a supposé qu’il comptait atterrir sur son terrain privé de Dungavel. Après avoir longtemps négligé de répondre, les tenants de l’acteur unique ont marqué un point dans les années 90 : Roy Nesbit a démontré que ce terrain était, à l’époque, inutilisé (il devait être prêté aux services sanitaires l’année suivante) et, de toute manière, beaucoup trop court.

Mais si Martin Allen a fâcheusement négligé ce point, un mordu de la théorie d’un Hess piégé par le MI6, John Harris, a relevé le défi et présenté une autre hypothèse : il y a à quelques kilomètre de Dungavel un aérodrome adapté, celui de Prestwick, et c’est là que Hess allait. Ce qui a pour inconvénient, mais en est-ce un ? de multiplier les complicités britanniques.

Et puis zut, on est presque obligé d’adhérer malgré tous les inconvénients car sinon, comment expliquer l’absence d’entraînement au parachutisme ?



(en réponse à une objection suivant laquelle un entraînement au parachutisme aurait été en tous sens dangereux, rendant Hess plus suspect que ses heures de pilotage solitaire)

François Delpla

Mar Mar 08, 2011 4:28 pm

merci de ce rebond, mais objections nombreuses. Les services étrangers sont, sans jeu de mots, largués. L’aviation même est dangereuse, un Heydrich la pratique sans idée de voyage étranger, et le danger va bien avec l’idéologie nazie.

Et puis un pilote passionné qui accepte de perdre sa chère monture, et de la voir décortiquée par les ingénieurs ennemis... En revanche, l’atterrissage permet le redécollage et ce ni vu ni connu, sauf des initiés.

Il y a aussi le fait que les passionnés de théorie de l’acteur unique ne se frottent pas à cette question.

[note au moment de la mise en ligne sur ce site : ils ne s’y sont toujours pas frottés, nulle part]



Un repentir

François Delpla

Mer Mar 09, 2011 11:32 am

François Delpla a écrit :

« L’aviation même est dangereuse, un Heydrich la pratique sans idée de voyage étranger, et le danger va bien avec l’idéologie nazie. »

là j’ai peut-être écrit une bêtise !

L’archange est fauché en pleine jeunesse à mi-guerre, qui sait si ses célestes talents n’auraient pas été utilisés pour des négociations ni vu ni connu à l’est ou à l’ouest ?

Qui dira le rôle de l’avion dans le nazisme, non seulement symboliquement mais très pratiquement ?

L’histoire de Baur que je raconte plus haut donne à penser, non ?

Dans le bouquin mi-vrai mi-faux d’Allen il est supposé que Hess a pu se rendre d’un coup d’aile à Zurich ou Madrid, rencontrer Samuel Hoare : tout cela est à vérifier, à soupeser.

Pour ne prendre qu’un exemple : Churchill salue dans ses mémoires le rôle d’Alan Hillgarth, officiellement attaché naval anglais à Madrid, en fait personnage de cape et d’épée, acteur de la guerre civile (et à l’époque, lui-même civil !), cul et chemise avec toute l’aristocratie et toute la bourgeoisie espagnoles, tout en étant un très très intime de Churchill qui a toujours du temps pour lui quand il passe à Londres. Un parfait relais pour des manoeuvres winstoniennes utilisant le passé apaiseur de Hoare pour intoxiquer l’ennemi sur les chances qu’il soit lui-même renversé. Mais essayez un peu de trouver des archives sur ses conversations avec l’un ou l’autre, vous m’en direz des nouvelles !

Pourquoi Hess n’est-il pas radioguidé vers Prestwick ? Probablement parce que les nécessités du contact physique entre personnalités de haut niveau des deux camps, pour info, négo ou intox, se heurtent à l’impératif du secret absolu. La nécessité de complicités minimales entraîne le risque de maladresses maximales.

D’autre part, si une chose est claire, c’est que les Anglais ne s’attendaient pas à une visite de Hess, mais peut-être bien à celle d’un moins gros poisson, d’où leur embarras devant leur prise. Ce serait donc Hitler qui aurait forcé les choses, devant l’immensité de l’enjeu d’une chute de Churchill avant Barbarossa, en exposant son bras droit (ou gauche, si Göring est le droit) pour en avoir le coeur net au risque de se tirer une balle dans le pied.



(un intervenant ayant demandé quelles étaient les sources primaires sur l’affaire)

François Delpla

Mer Mar 09, 2011 3:16 pm

C’est un peu vaste comme question, et un certain nombre de documents ont déjà été cités sur ce fil ou le précédent.

Voir par exemple le témoignage de Rochus Misch et la critique que j’en fais.

Et on sait bien que les documents primaires n’apprennent rien, pas plus que la fève de cacao n’est du chocolat ! Ils sont à traiter historiquement et, dans un ensemble, deviennent parlants.



(sur les déclarations de Hess, présentant lui-même sa mission comme une initiative personnelle)

François Delpla

Mer Mar 09, 2011 8:27 pm

(...) là-dessus les sources primaires ne manquent pas, depuis le procès de Nuremberg. On connaît notamment par le menu ses conversations de mai-juin avec Hamilton, Kirkpatrick et John Simon. Refrain invariable : je suis venu de mon propre mouvement mais je connais tellement bien les idées de Hitler sur la paix que je peux vous en garantir les grandes lignes. Et une condition sine qua non est un changement de premier ministre.

Il fait peu de doute que s’il avait été reçu autrement, par exemple amené auprès du roi et en mesure de l’adjurer de se débarrasser de Churchill, il aurait fini par dire de la part de qui il venait.



(à un contradicteur qui va s’avérer des plus coriaces, mais commence par dire qu’il trouve le sujet inintéressant)

François Delpla

Jeu Mar 10, 2011 6:22 pm

1) Hitler au courant ou pas ?

Evidemment oui :

-  l’idolâtrie de Hess envers lui exclut une cachotterie ;

-  lors de la préhistoire du vol à l’automne 40 par conversations Hess-Albrecht Haushofer, Hitler est nommément au courant ;

-  la politique extérieure et notamment anglaise relève du seul Hitler et Hess le sait bien ;

-  inconsistance des théories suivant lesquelles Hess en perte d’influence voulait se rattraper par coup d’éclat ;

-  toutes les "preuves" de "Hitler pas au courant" sont des affirmations nazies.

Donc Hitler risque son bras droit (ou gauche) dans une opération qui lui semble en valoir la peine. Il croit qu’il y a un parti de la paix, à réveiller comme une Belle au bois dormant. Il n’est pas plus rassuré que cela sur un prompt effondrement soviétique.

2) Anglais ont-ils attiré Hess dans un piège ?

Il me semble clair qu’il n’y a pas alors un "parti de la paix" intriguant pour renverser Churchill. Mais, en revanche, des tentations, des velléités diffuses, du découragement intermittent...

Il serait d’autant plus risqué pour Churchill d’intoxiquer les Allemands en leur faisant croire qu’un tel parti existe, structuré et prêt à passer à l’action : à force de crier au loup on pourrait le faire exister !

Côté soviétique, Churchill fait tout pour avertir Staline de l’imminence d’une attaque allemande, ce n’est pas le moment de faire semblant de négocier avec le Reich.

Et pourtant...

-  on voit difficilement Hess se lancer en aveugle ;

-  le duc de Hamilton (lord important, champion de pilotage, officier de la RAF commandant un secteur de la défense aérienne dans le nord de la Grande-Bretagne) est bel et bien enrôlé par le MI6 pour attirer... Haushofer à... Lisbonne. Mais il doit partir peu après le 10 mai ! donc ni la chronologie ni la géographie ne concordent ;

-  le dénommé Carl Burckhardt, un Suisse de la SDN et de la Croix-Rouge qui a un vieux passé d’idiot utile du nazisme et (un peu comme Dahlerus) de go betwe entre Berlin et le tout-Londres appeaser, s’active, et rencontre Haushofer en Suisse le 28 avril !

Voilà où j’en suis... et je ne sais où cela mène !



Un tournant dans la discussion ?

Ven Mar 11, 2011 12:00 pm

Un internaute plaide qu’un Hitler au courant du vol de Hess serait "en contradiction avec le personnage d’Adolf Hitler que [je] présente régulièrement. (...) quel naïf ! Comment pouvez-vous concilier cette personnalité visionnaire, qui "lit" dans les personnes comme un livre ouvert, et ce geste effarant naturellement voué à l’échec ?"

Suit une hypothèse, pour laquelle ce contradicteur déclare sa préférence : Hitler aurait cru que la France ni l’Angleterre ne lui feraient la guerre à la suite de son agression contre la Pologne. Du coup, le vol de Hess serait un geste désespéré pour rattraper cette bévue.

Réponse :

François Delpla

Ven Mar 11, 2011 12:53 pm

(...) j’ai l’impression que certaines incompréhensions commencent à se lever.

Il y a certes encore un peu trop de caricature de ma position sur Hitler. Il ne lit pas "comme dans un livre ouvert" dans le jeu des autres ; je dis surtout que ces autres ne se doutent guère qu’il y lise, ni ne lui en prêtent un, et que ce sont là deux raisons majeures de ses succès.

J’insiste, et de plus en plus, sur son côté mystique : il rencontre régulièrement la Providence, notamment lorsqu’elle favorise ses entreprises. Il est Lohengrin, il est Parsifal, les obstacles sont des épreuves que sa volonté doit affronter sans faiblir. Et il y a toute une quincaillerie théologique, qui veut par exemple que lorsque Churchill surgit au dernier moment pour empêcher un triomphe qui semblait inexorable, il soit l’incarnation de la Juiverie qui joue son va-tout.

D’un autre côté, la bête logique du plancher des vaches lui donne raison au moins sur un point : la petite Allemagne ne pouvait pas faire appel aussi vite du désastre de 1918 sans un plan astucieux, cohérent et difficile à modifier. Il consistait, pour éviter les erreurs de Guillaume 2, à choisir clairement et définitivement l’ennemi à l’est, en habillant cela de raisons raciales et bourgeoises (c’est-à-dire anticommunistes) à la fois.

Le déclenchement de la guerre en septembre 39, à l’abri d’un pacte germano-soviétique, est en cohérence totale avec ce programme. On gêne le réarmement à l’ouest pendant six ans, on le rend timide, incohérent et peu martial, en faisant mine de ne vouloir attaquer que les Russes, puis brutalement on fait la paix vers l’est pour écraser la France vite fait, et l’Angleterre apaiseuse ne peut que se retirer du jeu, après quelques moulinets de sabre sans conséquence.

Le fait qu’elle se soit jetée in extremis dans les bras de Churchill est redoutable... mais pas très naturel vu tout ce qu’elle a avalé précédemment, et là aussi il a raison. C’est artificiel... donc c’est juif !!

Tout de même, si avant d’attaquer vers l’est on fait savoir à ses classes dominantes qu’on s’apprête à liquider l’infâme bolchevisme, par un messager de confiance, anglophone, très haut placé dans la hiérarchie nazie, apte à négocier sur tout et à rassurer Albion sur le fait que, même agrandie de l’Ukraine, l’Allemagne ne voudra toujours pas défier l’Angleterre sur les mers, il y a peut-être encore un moyen de l’éviter, cette dangereuse guerre sur deux fronts !

Conclusion : il a tort certes sur le résultat, mais vous n’avez pas démontré qu’il avait tort d’essayer. Y compris en tenant compte de l’hypothèse que les Anglais cherchaient à attirer un messager dans un piège. Après tout, qu’y avait-il à perdre à tenter de les prendre à leur propre jeu ? Ce qu’il fait en augmentant la mise avec sa rapidité coutumière, facteur de surprise, puisque les Anglais s’attendaient à un messager de rang moindre.



Sur la personnalité de Hess

(Je fais remarquer que rien n’atteste avant son équipée des troubles de cette personnalité, si souvent évoqués ensuite dans tous les camps. On m’objecte qu’en dictature personne n’ose critiquer les dirigeants)

François Delpla

Ven Mar 11, 2011 5:43 pm

ah bon ? et Ribbentrop ? et Göring ? Dans cette Allemagne cultivée, développée et pas si immature pour la démocratie qu’on ne le dit, il faut des soupapes et la moquerie à l’égard des dirigeants subalternes va bon train.

Hess ne donne pas prise à grand-chose, il est sérieux, travailleur, très souvent mis en avant mais plutôt en second et en complément du Führer... Ensuite, jusque vers 1946, il y a un large consensus pour dire qu’il n’est pas net... y compris de sa part, et pour des raisons tactiques à chaque fois ! Enfin, pendant l’interminable période de Spandau, plus ça va et plus tout le monde trouve qu’il a des réactions normales.

Quant à moi, présentement occupé à tirer l’affaire au clair, je suis frappé de voir avec quelle constance il maintient la version du vol solitaire, mais aussi de quelle façon : sans jamais entrer dans aucun détail, sans raisonner ni argumenter. Tout se passe comme s’il tenait une promesse, et appliquait, avec fidélité et abnégation, une convention : si je suis pris, vous direz que j’étais fou et je tiendrai ma langue.



(pour expliquer le black-out anglais et le maintien à vie de Hess dans l’isolement, certains évoquent de lourds secrets mettant en cause les classes dirigeantes britanniques)

François Delpla

Ven Mar 11, 2011 6:38 pm

Oui mais attention !

Ce qui se passe, c’est un coup tordu... surtout si vous m’accordez que Hitler est au courant : il ne va pas risquer son bras droit s’il n’y a pas un début de prise, il ne va pas le faire sauter en parachute de nuit sans entraînement dans une lande hostile, après une simple consultation d’un annuaire mondain où le nom de Hamilton figure en bonne place... etc.

D’un autre côté, ces appeasers, s’ils conspiraient contre Churchill et à son insu, se débrouilleraient vraiment comme des manches.

Donc, c’est beaucoup plus compliqué et passionnant.

Et c’est peut-être tout bonnement la complexité qui fait que Hess n’a jamais été libéré.

L’affaire ne sentait pas bon, elle renvoyait à la politique d’appeasement que Churchill, avec quel éclat, avait éclipsée, mais en même temps il n’y avait pas de vraie conspiration, pas de vraie trahison, tout le monde suivait plus ou moins le Vieux Lion en ravalant ses doutes...

Allez vite, un couvercle sur tout ça !

Ce qui est sûr, c’est qu’en février-mars 41, le MI 6 récupère la lettre de Haushofer à Hamilton et prend ce dernier en main, pour essayer d’attirer un négociateur allemand à Lisbonne. Ce qui semble, c’est que des lords pas churchilliens du tout, et encore très soucieux de paix avec l’Allemagne, comme Buccleuh, soient dans le coup, ainsi qu’un frère du roi, le duc de Kent, et qu’il y ait une autre intrigue (menée ou non par les mêmes Anglais ? probablement oui) pour attirer un Allemand en Ecosse et en avion.

Tout cela avec une préoccupation évidente : tenir le choc jusqu’à l’hiver, en convainquant Hitler que l’Angleterre peut encore se révéler accommodante et qu’il ne faut pas se déchaîner contre elle, notamment dans les régions pétrolifères du Moyen-Orient.

Voilà une bonne raison d’être discret, car cela revient, même si tout n’est pas clair et conscient, à encourager l’Allemagne à attaquer plutôt l’URSS, en lui laissant même espérer que si elle le fait les anticommunistes de la City vont enfin renverser Churchill.

Une démarche qui, vue de maintenant et sous l’angle des intérêts de la planète en matière de lutte contre le nazisme, est irréprochable, mais pas forcément avouable à l’allié Staline, ni pendant la guerre, ni, encore moins, pendant la guerre froide !



Un document capital, révélé par Martin Allen

François Delpla

Mar Mar 15, 2011 6:38 pm

Martin Allen serait-il le Macpherson du XXIème siècle ?

Ce faussaire a publié au XIXème les poèmes d’un barde médiéval nommé Ossian, qu’il prétendait avoir trouvés dans de vieux grimoires et qui étaient intégralement de lui, ce qui ne les empêche pas d’être classés dans les chefs-d’oeuvre de la littérature universelle.

En l’occurrence, Allen a forgé, ou s’est laissé mettre en main par des faussaires, des documents qui permettent de suivre pas à pas une conspiration des services secrets britanniques, pilotée par Churchill en personne, pour attirer un haut responsable allemand en Angleterre.

Cependant, il y a dans sa construction pas mal d’éléments incontestés qui suffisent à étayer la thèse, même si on suit de moins près les méandres de la conspiration.

Le plus important et troublant me semble être celui-ci, qu’il ne cite pas intégralement et que je viens d’aller récupérer en bibliothèque :

« Madrid, le 14 mars 1941 [70 ans hier !]

Le prince de Hohenlohe séjourne à Madrid. Ce grand propriétaire terrien de la région des Sudètes est bien connu dans les milieux financiers de Londres, de New-York et également de Madrid, pour avoir épousé une très riche Hispano-Américaine, Madame Yturbi. C’est aussi un homme de confiance de Hitler, qui se sert souvent de lui pour sonder les humeurs et les tendances du camp ennemi, ainsi que pour remplir des missions secrètes à titre d’agent officieux.

Il me revient de source sûre que Hohenlohe s’est entretenu ces jours-ci avec l’ambassadeur d’Angleterre, sir Samuel Hoare, et en a obtenu des déclarations qui peuvent se résumer ainsi : "La situation du gouvernement anglais ne serait plus aussi solide. Churchill, malgré la récente loi américaine en faveur d’une aide à la Grande-Bretagne, ne disposerait plus d’une majorité. Hoare prévoit, en conséquence, qu’il sera tôt ou tard rappelé à Londres pour prendre la direction du gouvernement, avec l’objectif précis de rechercher une paix de compromis. Sur ce chapitre, il a déclaré avec la plus grande énergie qu’il n’accepterait cette charge qu’à condition de disposer des pleins pouvoirs. Il a ajouté qu’Eden serait écarté de la direction des Affaires étrangères pour occuper un autre poste dans le cabinet, et remplacé par l’actuel sous-secrétaire d’Etat Butler, qu’il a présenté comme un homme plein de bon sens et parfaitement à la hauteur de la dure tâche qui lui incombera.

L’ambassadeur d’Allemagne, également informé de l’entretien en question, a adressé à Berlin des informations similaires. »

(source : Documenti diplomatici italiani, Nona serie, vol VI, Istituto poligrafico e Zecca dello Stato, Rome, 1986, p. 701.)

D’après Allen, Hoare jouait ce jeu-là depuis novembre. Cela me paraît douteux, pour toutes sortes de raisons. En revanche il est clair qu’à la mi-mars il rattrape le temps perdu ! Mais une chose n’est pas moins claire : une telle démarche ne saurait être faite qu’avec l’aval de Churchill et en coordination étroite avec lui (notamment par l’intermédiaire d’Alan Hillgarth, son homme de confiance et celui du MI 6 en Espagne). On ne voit pas en effet un "parti de la paix", englobant Butler, annoncer avec autant de netteté à Hitler qu’il entre en conspiration... si c’était vrai.



(à une objection suivant laquelle le fauteuil de Churchill était solide)

François Delpla

Jeu Mar 17, 2011 1:03 pm

La situation de Churchill n’est pas gravée dans le marbre et le maintien de l’Angleterre dans la guerre n’a pas à l’époque ce caractère d’évidence qu’il a acquis depuis, grâce au résultat de la guerre, à l’étalage de la criminalité nazie, au best-selling des mémoires de Churchill, etc.

En 1942, la prise de Singapour puis celle de Tobrouk valent à Churchill des moments difficiles, où son éloquence le sauve davantage que la faveur du roi.

A plus forte raison, pendant l’année terrible entre l’armistice français et Barbarossa, la menace pouvait surgir tous les jours... et Hitler avait fait ce qu’il fallait pour qu’elle surgît en mai 1941.



Commentaires sur le document

François Delpla

Sam Mar 19, 2011 7:05 pm

Le document italien du 14 mars 1941 (dont je m’aperçois que j’ai omis l’auteur : Lequio, ambassadeur d’Italie à Madrid) est incontesté et incontestable. Il y a donc eu peu avant communication par Samuel Hoare, à l’adresse de Hitler, d’informations sensationnelles sur une conspiration pour renverser Churchill, dont lui-même serait le bénéficiaire, la composition du gouvernement et sa politique de rapprochement avec le Reich étant déjà bien définies.

Et les historiens ont négligé la chose jusqu’à ce que Martin Allen la découvre dans un recueil publié vingt ans plus tôt.

Cela aussi est illogique ! On pourrait penser que quand paraît un tome de documents diplomatiques d’une grande puissance en guerre les historiens spécialistes des relations internationales pendant cette guerre se précipitent avec une professionnelle gourmandise, pour ajuster toutes leurs analyses antérieures en fonction des nouveautés. Eh bien non ! Mais cela a aussi sa logique...

Qui prend en compte ce document doit se demander si Hoare est au premier ou au second degré.

Je pense qu’on peut trancher en toute sécurité en faveur de la seconde hypothèse, celle du mensonge et de la manipulation. Hoare aurait eu mille raisons et mille occasions de déployer une telle méfiance envers Churchill et un tel pessimisme sur la tournure de la guerre, depuis son arrivée à Madrid fin mai 40. Il s’en est bien gardé, il a toujours soutenu la politique officielle de son gouvernement. Pour qu’il s’affranchisse brusquement de toute prudence et dévoile une conspiration, il faut qu’elle soit imaginaire, car sinon il aurait brusquement changé de caractère, devenant d’une folle imprudence. La preuve : Lequio est tout de suite au courant. Ce qui veut dire que, par ses antennes au Vatican, le MI6 britannique ne va pas tarder à l’être, et alors Hoare ne contrôle plus rien : Churchill peut apprendre sa félonie d’un jour à l’autre... si félonie il y a.

En revanche, il est fort intéressant de voir qu’à ce moment Churchill éprouve le besoin d’intoxiquer Hitler sur sa propre fragilité. Et ici l’explication d’Allen mérite examen : il espère Barbarossa, mais il ne peut ni n’ose compter dessus, et comme Hitler ne peut rester immobile tandis que ses ennemis potentiels se réveillent et s’arment, il est fort à craindre, et Churchill craint, que l’orage n’éclate sur le Moyen-Orient, où déjà Rommel débarque, où déjà Rachid Ali gouverne l’Irak, etc.

Il a donc bien l’air de dire : je suis certes un bouledogue obstiné qui ne lâchera pas le morceau, mais je ne suis pas si dangereux puisque je vais être viré ! à une condition : c’est que tu ne tapes pas trop fort sur les positions britanniques...

C’est tordu, mais encore une fois cela existe, et il faut bien l’expliquer !



PS.- si cette thèse se confirme, on pourra dire que Churchill a rendu à Hitler la monnaie de sa pièce, plus encore qu’on ne le croyait : car le tour le plus efficace du chef gammé n’était-il pas de faire croire que son pouvoir était fragile et qu’il était tiraillé entre ses lieutenants ?



François Delpla

Dim Mar 20, 2011 11:24 am

Autre piste, qui comme par hasard prend place à la même époque : le duc de Hamilton, qui commande l’aviation dans un secteur de l’Ecosse, est convoqué au ministère de l’Air, par une lettre non impérative ("quand vous aurez l’occasion de passer à Londres..."), le 26 février. Il obtempère à la mi-mars et c’est alors qu’on lui remet la fameuse lettre d’Albrecht Haushofer, à lui destinée, datée du 23 septembre, consécutive à de longs entretiens avec Hess et proposant une rencontre.

C’est le signe que quelque chose se met en place vers la fin de février : on décide d’activer toutes les filières possibles de contacts secrets avec l’Allemagne, pour intoxiquer celle-ci sur les chances de faire la paix.



L’ouverture de certaines archives britanniques étant annoncée pour 2016, certains proposent d’en rester là et de clore le fil en attendant.

Suit un échange sur les mérites comparés de diverses écoles historiques



François Delpla

Lun Mar 28, 2011 9:37 pm

C’est reparti comme dans le fil sur Munich, en un peu plus loyal toutefois.

Laissez-les en paix, les historiens ! Du moins ceux qui ne viennent pas dialoguer ici. Ils ne sont pas d’accord avec moi, et alors ? Ce n’est pas DU TOUT ce qui s’appelle un argument.

Le nazisme est une entreprise cohérente et unifiée, ce n’est pas à quelqu’un qui vient de visiter Auschwitz que vous ferez dire le contraire ! Ils avaient fait là, sur un croisement ferroviaire tous azimuts, une véritable capitale européenne du crime, aux dimensions pharaoniques.

Ce ne sont pas des crabes dans un panier qui édifient un complexe pareil. Il y faut une organisation extrêmement structurée.

Hess en était l’un des architectes. Mais Hitler ne faisait pas tout ça pour la beauté du geste, il avait un but, qu’il cherchait à atteindre par une guerre victorieuse, c’est-à-dire, au bout du compte, par la paix. Or il était parfaitement conscient qu’une agression contre l’URSS sans avoir liquidé le conflit avec l’Angleterre pouvait rapprocher la paix mais aussi, à la moindre anicroche, l’éloigner fort dangereusement.

Alors autant risquer le membre Hess, surtout que Bormann promettait d’être un successeur efficace.

Reste la question pratique : Hess comptait atterrir de nuit, donc avait rendez-vous avec un comité d’accueil. Les archives anglaises en livrent quelque indice, avec le projet d’envoyer Hamilton à Lisbonne le 14 mai rencontrer Albrecht Haushofer. Mais visiblement on nous cache encore beaucoup de choses -ne serait-ce que sur ce dernier et bien réel projet.



Nazisme et multinationales américaines

(à un intervenant qui avait assimilé les "paniers de crabes" de ces deux structures)

François Delpla

Lun Mar 28, 2011 9:57 pm

Je relève le gant de la comparaison : le nazisme n’a rien à voir avec une multinationale actuelle. C’est depuis le départ une monstrueuse entreprise unipersonnelle.

Il n’est pas question de nier les rivalités des seconds couteaux, mais de reconnaître que le chef sait fort bien les mettre au service du but et les empêcher de dégénérer à son détriment (au détriment du but, s’entend).



Le vol raconté par Hess en 1947

Transcription d’une lettre de Hess à sa femme, datée du 21 juin 1947 alors que Hess est incarcéré à Nuremberg

« J’exécutai ce vol en ligne droite à part quelques détours en vue de déjouer la vigilance de nos amis les Anglais, et je l’exécutai seul.

C’était impressionnant de survoler seul la mer du Nord, que le coucher du soleil baignait d’une lumière irréelle. A mes pieds d’innombrables petits nuages évoquaient un océan pris par les glaces, teinté de rose et d’une pureté de cristal.

Brusquement, ces nuages se dissipèrent... bien trop radicalement à mon gré. D’après le bulletin météorologique, je devais ren­contrer, à 500 mètres d’altitude, une épaisse couche de nuages. Je m’étais proposé, si la nécessité s’en faisait sentir, de m’y enfoncer, mais en réalité je ne rencontrai rien de tel.

Je songeai un instant à faire demi-tour, puis je me dis qu’avec cet appareil un atterrissage de nuit serait par trop risqué. Même si je m’en sortais, l’appareil subirait des dégâts sérieux, peut-être même irréparables, ce qui mettrait fin à mon épopée. Quoi qu’il se passe, mon secret serait éventé, et ma tenta­tive signalée en « haut lieu », ce qui mettrait un point final à ma carrière. C’est pourquoi je me dis : « Tiens bon, quoi qu’il arrive ! »

J’eus alors un coup de chance, en ce sens que l’Angleterre était recouverte d’un épais voile de brume qui reflétait la lumière du soir, ce qui constituerait pour moi une véritable protection. Je fonçai droit dans cette couche de brume, mis pleins gaz, et à quelques milliers de mètres de la côte, atteignis une vitesse terrifiante. Cette manœuvre m’évita d’être intercepté et abattu par le Spitfire qui m’avait pris en chasse. Si la couche de brume ne m’avait pas incité à y faire un piqué, j’aurais continué de voler à une vitesse raisonnable. Je ne pouvais voir ce qui se passait derrière moi, car j’étais trop à l’étroit dans ma cabine et ébloui par la lumière qui se reflétait dans le hublot du cockpit.

Je saluai l’Angleterre d’un rugissement de mes moteurs, rasant presque les toits d’une petite ville côtière à une vitesse d’environ 750 kilomètres à l’heure. J’avais distancé le Spitfire qui d’en haut ne pouvait plus me voir. A l’intérieur même de la couche de brume je jouissais d’une visibilité de quelques kilo­mètres, aussi claire que je pouvais la désirer. Tu peux aisément imaginer le soin que je pris à ne pas m’écarter de cette couche de brume.

Je descendis jusqu’à quelque 5 mètres au-dessus du faîte des arbres, des toits des maisons, des troupeaux et des gens, accomplissant ainsi ce que les aviateurs appellent faire du « rase-mottes ». Et l’aviateur anglais que je rencontrai par la suite fut visiblement ébloui par ma performance. Chez nous, ce genre de vol est strictement interdit. Il m’est cependant arrivé, à l’occasion, de le pratiquer sur de courtes distances et de façon moins radicale. Le "Père" Bauer [*] disait toujours que, si je le pouvais, j’entrerais, aux commandes de mon appareil, jusque dans le hangar.

C’est ainsi que j’atteignis, selon le programme que je m’étais fixé, en effleurant les crêtes de chaînes de montagnes relative­ment peu élevées, la côte ouest, puis le domaine de celui qui, je l’espérais, deviendrait mon hôte. Je m’élevai alors jusqu’à une hauteur de 2.000 mètres, sautai en parachute et atterris à une dizaine de mètres de l’unique ferme du voisinage. Ce fut pour moi un bienfait, car ma jambe blessée ne me permettait pas de marcher longtemps.

Le fermier m’aida à entrer dans sa maison et tandis qu’ins­tallés devant un feu de bois nous buvions une tasse de thé, je me dis que je n’allais pas tarder à être emprisonné. Et en effet je n’eus pas longtemps à attendre. »



François Delpla

Ven Avr 01, 2011 8:48 am

(...)

La lettre de Hess est intéressante... en ce sens qu’elle noie le poisson. Il parle d’atterrissage dangereux la nuit... mais en Allemagne, au cas où il ferait demi-tour. Quelle salade ! En fait il persiste à accréditer l’idée de la tentative solitaire, pour dédouaner le Führer d’une bévue et peut-être aussi pour ménager la partie anglaise. En tout cas, à son corps défendant, il met bien en évidence le paradoxe d’avoir fait tout cela pour un saut en parachute dans l’inconnu sans le moindre entraînement.



François Delpla

Ven Avr 01, 2011 9:53 am

S’il y a une certitude, c’est bien que ce vol a été très soigneusement préparé, et sa conclusion absolument improvisée.

Il y a donc quelque chose qui n’a pas fonctionné à la fin.

Et personne n’a beaucoup titillé Hess là-dessus.



Hess au courant de "Barbarossa" ? Si oui, l’a-t-il dit à l’Angleterre ?

François Delpla

Ven Avr 01, 2011 10:44 am

Lors des premiers interrogatoires, menés par Kirkpatrick, Hess fait une distinction très nette entre l’ouest, où l’Allemagne ne recherche que la paix, et l’est, où des revendications envers la Russie devront être satisfaites "dans la paix ou par la guerre". Aucun document n’indique qu’un jour il en ait dit plus, mais cela me semble déjà assez explicite, et propice à des révélations plus précises si le dialogue s’était engagé.

Il ne faut pas oublier que, tant qu’il ne s’engage pas, le nazisme doit présenter à l’Angleterre à la fois la carotte et le bâton. Dire qu’il a définitivement choisi l’est et que l’attaque est imminente, et le dire à Churchill, serait d’une maladresse absolue.



(plusieurs pages sont alors consacrées à un nouvel argument, présenté comme décisif : Hitler ne peut envoyer Hess proposer la paix, et diligenter dans le même temps, les 10 et 11 mai, deux des plus grands raids de bombardement contre Londres. L’usage conjoint de la carotte et du bâton me semble au contraire en rendre compte à merveille)



François Delpla

Ven Avr 01, 2011 2:05 pm

(...)

En ce qui concerne la rétention d’archives en Grande-Bretagne, je ne suis pas sûr qu’elle dissimule des choses honteuses et on peut même déduire le contraire, et de ce que j’ai déjà écrit dans ce fil, et de mon analyse globale du nazisme (aïe aïe aïe, en cet avril premier on risque de faire encore un procès à mon thon !).

Hitler est, figurez-vous, un personnage très dangereux, qui a acquis grâce au laxisme en général et à l’anticommunisme en particulier une position très forte pour porter des coups terribles, soit à l’empire britannique, soit à l’URSS, et qui se garde de dire quel côté il a choisi, alors que c’est chose faite depuis la mi-juillet 1940.

Que face à ce cancer, à ce fléau, Churchill ait utilisé des moyens obliques, pour rassurer Hitler côté ouest s’il attaquait à l’est, voire enrôlé à leur insu un ou deux membres germanophiles de la famille royale pour faire plus vrai, il n’y aurait rien là d’inavouable... même si c’était peut-être un peu compliqué à avouer lors des tonitruants débuts de la guerre froide.



Hitler s’est-il bercé d’un espoir insensé ?

François Delpla

Ven Avr 01, 2011 4:36 pm

(...) Hitler, n’étant pas idiot, sait, dès qu’il entend tonner le canon de Mers el-Kébir, d’une part que si Churchill reste premier ministre du Royaume-Uni il est un homme mort, d’autre part qu’il ne va pas être facile à déboulonner.

Cependant, comme il est fou, il est condamné à se rabattre sur une agression plus précoce et massive que prévu contre l’URSS, et espère que la Providence lui saura gré d’être aussi volontaire et résolu dans l’adversité.

Mais, comme il n’est toujours pas idiot, il sait que les chances de détruire l’Etat russe et soviétique seront infiniment supérieures s’il arrive à faire tomber Churchill avant, et secoue le prunier tous azimuts. Je vous ferai observer que ses coups sont retenus, et propres à susciter chez les Britanniques ventripotents de la City un vif désir de paix... comme à leur laisser espérer que le choix antisoviétique reste possible à Berlin.

Le coup d’Etat en Irak est intéressant à étudier de ce point de vue : il éclate le 2 mai après avoir couvé pendant des mois, et l’Allemagne est en position de couper le robinet pétrolier anglais, pour peu qu’elle s’attache les services de la Turquie, qui n’a pas une marge de manoeuvre énorme pour se dérober.

Envoyer son bras droit dans la fournaise grand-bretonne, un mois et demi avant Barbarossa et en plein pendant ce feu d’artifice de provocations dosées, pour guider les réactions anglaises, ne manque pas de logique, ni même d’intelligence. Cette hypothèse n’est donc pas aussi incompatible que vous le dites avec la vision de Hitler du biographe dont vous parlez, et que je connais un peu.



Sam Avr 02, 2011 5:56 pm

Une perle (les caractères gras sont de l’auteur)

n’oublions jamais ce postulat, c’est aux gens qui contredisent les vérités couramment admises d’apporter la preuve de leurs affirmations, pas le contraire !



François Delpla

Mer Avr 06, 2011 6:12 am

Pour relativiser l’abîme entre Hess et Hitler que certains intervenants déduisent de la brève reprise des raids sur Londres les 10 et 11 mai, deux choses :

-  1) celui du 10 avait l’avantage de détourner de l’Ecosse l’attention et, pouvait-on espérer, une partie de la chasse ; on lit aussi ici ou là que Hess a pu profiter, pour s’orienter, des signaux émis pour guider ses collègues de la Luftwaffe mais là je laisse la parole aux spécialistes.

-  2) dans ses premières conversations, Hess ajoute à l’idée de la paix généreuse celle d’un "écrasement" de l’Angleterre si elle s’y refuse.

Le risque de tuer en deux raids la famille royale qui avait survécu à des dizaines valait peut-être d’être couru. En tout cas nul, à l’époque, n’a fait grand cas de ces deux nuits pour résoudre la question qui nous occupe, et les Anglais n’ont cessé de se demander pendant des mois si Hess avait agi seul.

Par ailleurs, votre incompréhension du mobile des Anglais pour s’emparer de Hess rejoint la mienne. L’hypothèse est qu’ils attendaient un messager, et que l’importance du poisson les a sidérés et déroutés.

(...) en voilà une bien bonne. Un livre où on ne chercherait pas des infos sur Hess et que donc personne n’a mentionné jusqu’ici dans la riche littérature sur la question, en contient une de taille : les mémoires du dernier ambassadeur anglais à Berlin, Henderson (1937-39), publiés à titre de propagande de guerre dès octobre 39, disent que Hitler avait interdit à Hess de voler dès 1935 ! Ainsi qu’à Göring.

Une preuve, non pas de la préméditation du raid 5 ou 6 ans à l’avance, mais du fait que Hitler mettait ce genre de carte dans son jeu à toutes fins utiles. Car il fut question aussi d’un raid de Göring, qui serait venu tout seul en apôtre au moment de Munich. En temps de paix donc et à moindres risques. Mais toujours dans la logique : le Führer est soumis à d’autres influences que la mienne, j’essaye de peser dans le bon sens, aidez-moi !

Je rappelle ce que j’ai dit en commençant d’un bruit d’arrivée de Hitler lui-même par la voie des airs (semé par son propre pilote... le bruit, pas Hitler !), et du fait que Heydrich aussi pratiquait le pilotage.

Le nazisme, c’est rusé mais assez répétitif.

C’est mensonger, mais haut en tics !



François Delpla

Jeu Avr 07, 2011 3:09 pm

Hitler n’interdit pas à Hess de voler... puisqu’il vole ! Il fait savoir à l’ambassadeur anglais, et probablement à beaucoup d’autres gens, qu’il le lui interdit, nuance !

Cela permet de l’envoyer un jour quelque part en pouvant prétendre qu’il n’est pas au courant.

Or le nazisme agit constamment ainsi : on ne compte plus les occasions où un de ses officiels se présente comme parlant et agissant, non au nom d’un gouvernement, mais d’un clan de celui-ci opposé à un autre, et cherchant à influencer le Führer. Parmi les nombreux exemples, celui d’Abetz en France, "francophile" menaçant à tout bout de champ d’être remplacé par un francophobe si on ne marche pas droit !

Bref, le nazisme donne constamment l’image d’un régime profondément divisé, c’est l’un de ses trucs favoris.



Hitler redoute-t-il ou non une guerre sur deux fronts ?

Nouveau rebondissement. Je rappelle que Kershaw est plus logique que mes contradicteurs, en écrivant que Hitler n’espérait ni ne recherchait plus la paix avec Londres que moyennant l’écrasement de l’URSS :

François Delpla

Hess fait un petit dans le dos du Führer sur une question vitale entre toutes et à part cela ils ne représentent pas deux tendances ?

Kershaw est plus logique, qui affirme que Hitler ne voulait pas d’une paix avec Londres à ce moment, mais seulement après l’écrasement de l’URSS, que bien entendu il croyait rapide.

Ma thèse est opposée : il avait une peur bleue de cette guerre sur deux fronts (et il faut lire au second degré les déclarations rassurantes à ses généraux sur ce point : on n’attrape pas les mouches avec du vinaigre, on ne lance pas des gens à l’attaque en les prévenant trop nettement que ça va être très dur) et mettait TOUT en oeuvre pour s’y soustraire.



François Delpla

Ven Avr 08, 2011 9:09 am

eh bien le débat porte à présent sur le fond des choses !

et la thèse de Kershaw (que Hitler est tellement persuadé de vaincre vite l’URSS qu’il ne cherche pas la paix avec Londres à ce moment-là) influence quelques uns d’entre vous.

Deux arguments sont avancés : l’absence de vêtements d’hiver, et celle d’une économie de guerre.

Mais ils peuvent être interprétés autrement : ils démontrent, à mon avis, le besoin qu’éprouve Hitler d’une victoire rapide et écrasante à l’est. Jouer en juin les fourmis qui prévoient l’hiver, ce serait suggérer qu’on a tout son temps. Or non, il faut ruiner l’URSS, son régime et son gouvernement (et acculer par là à la paix, par perte de son moral, et reconnaissance envers le vainqueur du communisme, la bourgeoise et calculatrice Angleterre... si on ne l’a pas fait céder en mai par un forcing tous azimuts) avant l’hiver, avant que les Américains ne soient prêts à intervenir : ça passe ou ça casse mais en tout cas c’est risqué. Quant à une reconversion brusque de l’économie allemande en vue d’une guerre longue, outre ce même inconvénient, elle aurait celui de prévenir Staline beaucoup trop nettement ; or il faut que jusqu’au bout il ne sache sur quel pied danser et se demande si la menace contre lui n’est pas une nouvelle et gigantesque diversion, pour le convaincre d’approvisionner cette armée allemande, passant devant chez lui pour submerger le lac britannique qu’est la Méditerranée orientale.

En d’autres termes, analysant parfaitement que le maintien de Churchill au pouvoir creuse sa tombe, il se dit que la Providence, après l’avoir tant favorisé, ne peut pas le lâcher mais lui demande au contraire un grand coup d’accélérateur de la guerre d’extermination raciale, antijuive et antislave à la fois. Mais tout de même, il se doit et doit au peuple allemand de limiter les risques. D’où cet effort suprême pour acculer l’Angleterre à la paix en mai 41, avec un savant dosage de la carotte et du bâton.

Il mesure en effet parfaitement qu’il plonge le monde, le 22/6/41, dans une autre guerre, infiniment plus risquée et inadaptée aux moyens de l’Allemagne, même renforcée de l’hésitant Japon. Récupérer une Angleterre neutre -et même discrètement favorable à la croisade anticommuniste, il n’y a guère de milieu en ces affaires-, c’est l’ultime chance de prétendre qu’on en reste à une guerre européenne.

Berlin a une immense carte à jouer face à cette Angleterre isolée, qui depuis un an n’a progressé qu’au détriment des Italiens et qui se ruine (avant de sentir les premiers bienfaits du prêt-bail américain) : laisser entendre lui-même que Barbarossa n’est pas décidé sans retour, et que si elle n’est pas gentille son tour pourrait venir avant, et cette énorme armée camper dans un mois en Egypte et en Irak. C’est de cet atout qu’il va se priver, pour un cours des choses de plus en plus aventureux.

Cela vaut bien de TOUT mettre en oeuvre pour faire céder l’Angleterre avant.



François Delpla

Ven Avr 08, 2011 10:59 am Parmi les versions traditionnelles qui ont fait de moi un historien du nazisme lorsque j’ai, vers 1990, cessé de les partager, figure l’idée très courante que Hitler n’aimait pas l’Allemagne mais seulement lui-même. Elle s’autorise notamment (voire uniquement) des naïvetés et des divagations d’un homme très malhonnête, d’abord envers lui-même, qui s’appelait Albert Speer et se vantait d’avoir saboté la politique de la "terre brûlée".

Voir ici.

Il aimait l’Allemagne... certes à sa façon, la voulant grande par l’écrasement des voisins slaves et saine par celui des Juifs, mais il l’aimait au point de se sacrifier pour elle et même de sacrifier, provisoirement pensait-il, son idéologie : son comportement de mars-avril 45 montre qu’il se résout, en fait, à l’américanisation comme à un moindre mal -tout en espérant jusqu’au bout un miracle qui scinde la coalition adverse, mais en ne le tenant plus du tout pour une certitude.



François Delpla

Ven Avr 15, 2011 10:32 pm

(...)

L’argument (...) suivant lequel les raids aériens sur Londres des 10 et 11 mai prouveraient un abîme entre ses dispositions et celles de Hitler est certes le meilleur qui ait été fourni contre ma thèse de leur collusion.

Il est vrai que c’est le seul, si on excepte les arguments d’autorités historiennes ou la lecture au premier degré des colères de Hitler.

Mais que vaut-il ? Pas grand-chose, si on considère les déclarations de Hess lui-même : loin de brandir seulement la carotte de la paix, il manie aussi le bâton de l’anéantissement, promettant à l’Angleterre tout bonnement de mourir de faim si elle ne se range pas à ses vues. La guerre sous-marine serait en effet dès lors massive et impitoyable.



François Delpla

Dim Avr 17, 2011 11:34 am

(...)

La relation d’humble soumission de Hess envers Hitler n’est tout de même pas un secret de polichinelle ni l’objet, de ma part, d’une téméraire spéculation !

C’est l’exception absolue de cette insoumission, sur la question fondamentale entre toutes des relations Allemagne-Angleterre, qui reste à prouver et ne l’est pour l’instant qu’au moyen des déclarations intéressées des intéressés.

Au fait, serions-nous d’accord pour presser le gouvernement britannique d’ouvrir enfin les archives concernant le recrutement du duc de Hamilton par les services secrets pour attirer Albrecht Haushofer au Portugal ?



(à ce point du débat, forte tentation de se saisir du prétexte d’une ouverture d’archives attendue en 2016 pour verrouiller la discussion d’ici là !)



François Delpla

Mar Avr 19, 2011 7:12 am

attendre 2016 ?

Je répondrai par un propos de Churchill : "Si vous acceptez cela, il n’y a pas de limite à ce qu’on vous demandera d’accepter".



François Delpla

Mer Avr 20, 2011 9:21 am

A propos des archives anglaises, deux remarques :

-  elles me semblent à vue de nez honnêtes et non censurées concernant la captivité de Hess. Voir ici : http://www.nationalarchives.gov.uk/cata ... image1.y=0

-  ce qui en revanche est tout à fait contraire aux libertés les plus élémentaires du citoyen, c’est de dissimuler les tenants et les aboutissants des efforts du cabinet britannique pour faire croire à Hitler qu’un parti de la paix existe et s’apprête à reverser Churchill.

S’apprête-t-on à nous en dire plus en 2016 ?

En tout cas une chose est sûre, s’agissant des gouvernants qui, sous toutes les latitudes, abusent de leur pouvoir : si on ne demande rien, on n’obtient rien.



François Delpla

Mer Avr 20, 2011 10:02 am

(...)

C’est un fait : nous savons par un dossier du ministère de l’Air (dont le titulaire, Sinclair, est proche de Churchill personnellement et politiquement) que Hamilton est embauché au printemps 41 dans une intrigue à destination de l’Allemagne. Une telle manoeuvre devrait laisser des traces au Foreign Office (cote FO), au cabinet (cote CAB), au niveau du premier ministre (cotes PREM 3 et 4), et au MI 6 ou au SOE (cotes KV et HS). Or, rien de rien, nulle part !

Il n’y a pas de mobile, vraiment ? Ou bien un très puissant... même s’il n’est pas nécessairement très rationnel et confine, après 70 ans, au ridicule ?



Résumé d’étape

François Delpla

Mer Avr 20, 2011 11:12 am

(...)

Deux thèses sont en présence : selon l’une le vol de Hess est une mission donnée par Hitler, selon l’autre une initiative individuelle (...).

Les arguments (...) sont de deux types :

-  ce qu’on sait des rapports Hess-Hitler : toujours complices et intimes selon les uns, devenus distants selon les autres ;

-  la logique de la situation : la première et mienne thèse dit que Hess et Hitler sont exactement sur la même ligne ; la thèse adverse, que Hitler est beaucoup moins inquiet que Hess devant la perspective d’une guerre sur deux fronts, certain qu’il est de régler le compte de l’URSS rapidement.

(...)

2016 :

-  si nous voulons plus de transparence à Kew, il faut le demander très fort et dès maintenant, la protection des sources ayant bon dos ;

-  je n’en attends pour ma part que des précisions sur une manoeuvre dont l’existence est avérée, et par le dossier de l’Air sur Hamilton, et par le document "Lequio" que l’horrible dissimulateur de sources que je suis a fait l’effort d’aller chercher et de reproduire intégralement.

Il en ressort que Churchill cherche à ferrer le poisson Hitler au moyen d’un "parti de la paix" sous son propre contrôle.

Cela coïncide de troublante façon avec la mission de Hess. (...)



Sur les théories "du complot"

François Delpla

Mer Avr 20, 2011 11:40 am

(...)

Les historiens ont besoin, comme tous les savants, de grilles de lecture. Le dogmatisme et l’erreur commencent, comme dans toutes les sciences, quand on les fétichise.

On n’a pas à aimer plus ou moins les structures ou les individus, les complots ou les crises que personne ne contrôle, on a à démêler ce qui se passe, dans tous les cas.

Le 11 septembre 2001, Bush n’a pas "comploté" ce qui arrive, mais Ben Laden, si et tout observateur doit, sous peine d’errer, le dire, qu’il aime ou non les théories du complot.

Même chose lorsque le gouvernement britannique embauche Hoare ou Hamilton pour faire croire que Churchill est menacé.



François Delpla

Jeu Avr 21, 2011 10:29 am

(...)

Encore une fois, il ne sert à rien d’engueuler le réel pour ses illogismes. Hess a bel et bien utilisé un Me 110 au départ d’Augsburg et non un chasseur plus maniable basé en Norvège. Il y a d’ailleurs un grand point commun entre les deux thèses que j’ai résumées hier d’une façon qui a l’air d’agréer à tout le monde. Qu’il agisse seul ou non, Hess a besoin qu’on puisse croire, en cas de capture, qu’il a agi seul. Avoir ses habitudes près de chez soi à Augsbourg, cultiver une relation personnelle avec Willy Messerschmitt, multiplier les vols d’entraînement aussi loin que possible de l’Ecosse, cela colle avec un impératif de discrétion, bien plus que des dispositions prises dans une base nordique. Voilà qui n’élimine en aucune façon l’hypothèse d’une complicité hitlérienne. Cela permet aussi d’aller d’un coup d’aile en Suisse, voire en Espagne, ou de faire savoir qu’on peut le faire, même si les spéculations de Martin Allen à ce sujet sont sujettes à caution.

Sur les précédentes "tentatives" : c’est Hess qui les présente comme telles, après coup, en un moment où il fait tout pour apparaître comme un isolé conspirant avec lui-même. Il pouvait s’agir de simples répétitions, le nazisme aime cela. En tout cas, la "bonne" est la seule qui soit précédée, en l’état actuel des sources, de préparatifs, tant en matière diplomatique que privée.

Sur le guidage, il faut remarquer que le vol est dans sa grande majorité diurne, par temps dégagé et au-dessus de territoires farcis de points de repère que Hess a eu tout le temps de mémoriser : seule la traversée de la mer du Nord pose problème (un problème résolu en tout ou partie par les signaux de guidage des bombardiers du raid ?). Dès qu’il atteint la Grande-Bretagne il peut savoir où il est et ajuster la trajectoire. C’est précisément lorsque la nuit tombe que les ennuis commencent.

L’absence de guidage depuis Prestwick est un fait, qui peut lui-même s’expliquer par le souci de limiter les complicités ; l’exemple que je donne en première page montre qu’il pouvait y avoir dans un aérodrome militaire anglais un comité d’accueil, à toutes fins utiles, d’un appareil allemand non guidé, pendant des semaines.

Sur la taille du poisson : selon Allen, les Anglais attendaient plutôt Bohle, un bureaucrate nazi important mais inconnu. Lui, on aurait pu se vanter de l’avoir piégé. Mais Hess ? Avouer en pleine guerre qu’on avait invité un chef ennemi, ou bredouiller de peu convaincante manière qu’on pensait avoir affaire à un subalterne ?

En fait, ce que les dossiers montrent, c’est que Churchill voulait se vanter de sa prise et en a été empêché par un veto d’Eden au départ, puis par l’attitude de Hess (je vais y revenir). Une déclaration de lui aux Communes sur Hess était en effet annoncée pour le 15 mai... et on l’attend toujours.

Ce que voulait Churchill, ce n’était pas se glorifier d’un piège, mais railler Hitler pour l’aveu de faiblesse que trahissait ce vol. Il s’agissait donc de faire la cour à Staline, en montrant que Hitler mendiait la paix avec l’Angleterre et en réaffirmant la détermination antinazie de celle-ci. Or le Foreign Office a une autre idée : faire craindre à Staline, dont il redoute qu’il ne donne à Hitler de grandes facilités pour se battre contre l’Angleterre, une collusion germano-britannique contre lui, pour l’inciter à se rapprocher enfin de Londres ou du moins à ne pas faire un nouveau pacte germano-soviétique aggravant le premier.

Puisque la déclaration avait été annoncée, c’est donc bien que la position de Churchill était arrêtée : il allait présenter Hess... comme moi. En présupposant qu’il était l’envoyé de Hitler.

Cependant, l’effort fait pour le lui faire avouer tourne court le 9 juin, quand on lui fait rencontrer John Simon, son vieux complice ès-appeasement, et que par dix fois Simon échoue à lui faire avouer que Hitler l’envoie. Il s’en tient à l’idée que Hitler est entièrement d’accord avec ses propositions de paix mais ne l’a pas envoyé pour autant. C’est alors que Churchill renonce à exploiter sa venue à des fins de propagande.



François Delpla

Jeu Avr 21, 2011 7:16 pm

Il est fort excessif de parler d’un consensus historiographique au sujet du vol de Hess, que je serais le premier à rompre. (...)

Ce qui est vrai, c’est que la recherche historique est handicapée par un consensus politique des lendemains de l’action, Londres et Berlin ayant renchéri dans l’affirmation que Hess était un illuminé solitaire.

Il me semble avoir répondu aux arguments fondés sur les déclarations de Hess, du 11 mai 41 à sa mort. C’est non seulement un dirigeant, mais un fondateur du nazisme, et l’un des très rares théoriciens du droit de son chef à raconter n’importe quoi qui sert la cause.

Pendant sa captivité, il y a au moins un mensonge avéré et reconnu : la simulation de ses pertes de mémoires avant Nuremberg.

De surcroît, le mobile du mensonge est ici tout trouvé : en cas d’échec et de capture, faire le maximum pour ne pas mouiller son gouvernement est le B.A. BA de tout agent en mission à l’étranger.



Et si nous causions de Hans Baur ?

François Delpla

Ven Avr 22, 2011 9:49 am

Sur le témoignage de Rochus Misch, que j’ai mis en ligne ici

je reproduis ci-après mon commentaire :

(...)

J’ajouterai une chose : Misch attire notre attention sur les relations entre Hess et Baur. C’est le pilote de Hitler qui lui fournit des cartes élaborées quotidiennement par la Luftwaffe pour réserver des couloirs au trafic civil. Il en avait obtenu péniblement un deuxième exemplaire, soi-disant pour son suppléant dans le pilotage de l’avion présidentiel, et il en faisait cadeau à Hess.

Pouvait-ce être à l’insu du Führer alors que nous surprenons (cf. le premier post de ce fil) Baur complice d’une fausse annonce, concernant Hitler, en direction des Anglais, à la fin de 1940 ?

Par ailleurs Baur a écrit des mémoires, qu’il faut que je relise (...).



François Delpla

Sam Avr 23, 2011 8:17 am

Les préjugés sont dispensés de preuve, ils sont légitimes jusqu’à ce qu’il y ait des preuves noir sur blanc du contraire !

Churchill et Hitler ont clamé que Hess s’était fait son cinéma tout seul, circulez, il n’y a rien à voir !

(...)

Je voudrais juste faire remarquer une petite chose. En 1996, dans mon livre sur Montoire, j’ai été l’un des tout premiers historiens à écrire que les bombardements de l’Angleterre avaient des objectifs uniquement politiques et qu’aucune invasion n’était envisagée dans la suite.

Cette idée fait maintenant à peu près consensus, du moins chez les participants de ce fil. C’est un encouragement solide, qui équilibre largement ce qu’un refus d’écoute sur Hess peut avoir de contrariant.

il n’a été strictement rien répondu à cela

Même si d’aucuns m’en font un péché mortel, c’est bien la conception générale que nous avons les uns et les autres du nazisme, et de la santé mentale de son chef, qui est au fond de l’affaire.

Je le vois pour ma part (le nazisme) comme une folie individuelle cohabitant avec une grande intelligence manoeuvrière. La folie explique que Hitler ne puisse agir autrement qu’il ne le fait devant le seul obstacle auquel il se heurte : le maintien de l’Angleterre en guerre après l’écrasement de la France. C’est là, l’URSS étant "dirigée par des Juifs" depuis 1917, la preuve qu’un "encerclement juif" de l’Allemagne se met en place. Pour le briser, il va falloir s’appesantir sur l’élément qui semble le pus vulnérable et qui est alors l’URSS, discréditée et isolée par son pacte avec lui-même. Mais le Hitler intelligent est le premier conscient que cela crée à l’Ouest une situation fort dangereuse, qu’il importe d’essayer à toute force de conjurer en jouant dans les semaines précédant Barbarossa tous les atouts possibles pour faire tomber Churchill.

Ici nous retrouvons la folie, qui lui fait croire qu’il a un pacte, non seulement avec Staline, mais "avec la Providence pour effacer 2000 ans de christianisme" : elle ne devrait pas l’abandonner après l’avoir autant encouragé, c’est donc que Churchill n’est pas si solide et que les indices d’un "parti anglais de la paix" le sont...



François Delpla

Sam Avr 23, 2011 4:40 pm

(...)

Ce que je sais c’est

-  que Hess et Hitler sont cul et chemise et larrons en foire et que toute thèse sur une distance ou un désaccord entre eux date d’après le 10 mai 41 ;

-  que les Anglais ont fait semblant d’être affreusement divisés entre churchilliens et pacifistes et ont, dans ce cadre, utilisé Hamilton comme chèvre ;

-  que cela a dû produire des archives et qu’on nous en cache l’essentiel.

Ce qu’on peut en déduire, concernant la sécurité du vol de Hess, c’est qu’il pouvait penser que Hamilton, responsable de la chasse dans le secteur, essayerait de lui faciliter les choses mais qu’il faudrait peut-être jouer à cache-cache avec un Spitfire ou deux.

Il se peut d’autre part qu’il n’y ait pas eu de rendez-vous précis mais convention d’un accueil à Prestwick pendant une période -donc pas de guidage anglais.



Sur la "disgrâce" de Hess

François Delpla

Dim Avr 24, 2011 3:36 am

(...)

Hitler nomme trois ministres en 1933, en violation de son engagement de ne rien changer à la composition du ministère : Goebbels, Röhm... et Hess.

Hess est la vedette en second des congrès de Nuremberg, comme en témoigne entre autres le film de Riefenstahl.

Il est en charge du parti nazi, excusez du peu, et Bormann, avant le 10/5/41, n’y est que son fidèle second.

Il est désigné deuxième dans l’ordre de succession après Göring dès 1934 et la chose est solennellement réaffirmée devant le Reichstag le premier jour de la guerre.

Il s’occupe, après la victoire sur la France, de la seule question vraiment importante, la paix avec l’Angleterre, et ce, en liaison étroite avec le Führer, par exemple quand il s’agit d’atteindre Hamilton par les Haushofer, en septembre 40.

Décidément, rien ne laisse penser à une disgrâce avant son vol.

(...)

Le sujet "vol de Hess", tout comme la mort de Himmler, est historiquement vierge, ou quasi. Les universitaires le survolent, c’est le cas de le dire, de très haut, et laissent les bouquins sur la question aux outsiders : Leasor, Irving, Padfield, Harris et ... Allen.



François Delpla

Dim Avr 24, 2011 8:46 pm

Comme prévu, j’ai relu les passages sur Hess du livre de Hans Baur.

Il apprécie le suppléant du Führer et lui donne des leçons, notamment de pilotage sans visibilité.

Ce texte diffère cependant sur un point notable du témoignage, beaucoup plus détaillé, de Rochus Misch sur ses conversations de captivité avec Baur . Il s’agit de la fourniture des cartes des zones interdites par Milch, le second de Göring. D’après Misch, c’est Baur qui les recevait et quand Hess voulut son exemplaire il le fit demander au ministère de l’Air par Baur, soi-disant pour son suppléant dans le pilotage de l’avion du Führer, un nommé Betz :

« Il fallait organiser les restrictions des terrains de vols des Anglais et des Allemands pour qu’il ne se fasse pas tirer dessus. Il y a des zones mortes. Et ça c’était une phrase « Les zones ont été transformées ». ABC, quand les Anglais ont B et les Allemands C alors il devait passer par le canal dans la zone morte chez les Anglais et c’était secret. C’est Platzer qui a organisé cela à travers le capitaine de l’aviation Baur. Le capitaine de Hitler, il a eu ces textes du ministère de l’aviation d’Hermann Göring. Cela changeait tous les jours. Et c’était si difficile à obtenir, jusqu’à ce que ils se soient mis d’accord, que Baur puisse obtenir les textes pour son remplaçant, le capitaine d’aviation Betz, pour que s’il lui arrive quelque chose il ait la documentation. Les données météo ne passaient pas par Betz mais par Hess. Ça passait par Hess et lui il a tout découpé et collé au mur et il pouvait étudier cela de son lit. Quand les Allemands ont A et les Anglais B alors il devait passer par le canal, il a collé ça ensemble et l’a gardé en tête, car il n’y avait pas de navigateur avec lui, il devait faire le vol tout seul.  »

Baur se présente comme un pur passionné d’aviation qui ne devait qu’à ses talents de pilote de vivre dans une grande proximité avec Hitler : n’allez surtout pas croire qu’il partageât ses idées ! Misch, Speer, Riefenstahl et des centaines d’autres nous servent le même discours. A croire qu’à ce moment l’Allemagne regorgeait de spécialistes apolitiques ! Et j’avais bien retenu qu’il ne soufflait mot dans son livre de l’intox de la fin 40 par laquelle il essayait (non sans succès) d’appâter les Anglais (cf. premier post de ce fil) en prétendant qu’il mijotait de leur amener le Führer himself : une affaire dans laquelle il était visiblement complice de Hitler pour monter une arnaque.

Ici, il prétend que le contact entre Hess et Milch était direct, au moins à un moment : c’est Hess qui insista pour avoir les cartes, et lorsque Baur les lui eut obtenues, il envoya une décharge (sic) à Milch. Pas question de Betz ni d’une tromperie invoquant son nom.

Il prend donc soin dans son livre de se présenter comme un type intégralement honnête et, dans l’affaire Hess, un pur observateur.

Cependant, il dément Misch sur un autre point et, là, je serais tenté de lui donner raison : le 11 en milieu de matinée, Hitler l’appelle pour lui dire qu’on rentre à Berlin immédiatement, et certaines scènes qu’on situe habituellement au Berghof auraient donc eu lieu à la chancellerie.

A vérifier, notamment avec le journal de Goebbels.

Autre chose : Baur donne un détail qu’on ne trouve guère ailleurs, sur la confidence d’une mission secrète que Hess aurait faite à Messerschmitt... et dont Baur, décidément au courant de bien des choses, aurait été informé :

« Hitler, tout le monde le savait, n’aimait pas voir Hess voler seul et désirait qu’il fût constamment accompagné par un pilote chevronné. Mais Hess arriva un jour chez Messerschmitt en déclarant qu’il voulait un de ses avions, le plus récent, en vue d’une mission dont il ne pouvait rien dire. Messerschmitt, qui connaissait bien l’interdiction prononcée par Hitler, n’osa pas refuser. Après tout, il s’agissait du "suppléant du Führer", et il pouvait en effet être chargé d’une mission très particulière. »



Les historiens et le conformisme

François Delpla

Lun Avr 25, 2011 10:36 am

(...) Je voudrais engager une réflexion sur le conformisme en histoire.

(...)

Le premier qui dit la vérité... c’est tout simplement celui qui regarde les choses telles qu’elles sont, alors qu’avant lui on en jugeait par des apparences, des on-dit, des résidus de propagandes...

Je vais prendre un exemple en forme d’autocritique, qui aidera peut-être à la compréhension : la mort de Georges Mandel. Il avait, disaient avant 2007 l’ensemble de ceux qui en parlaient, été tué par la Milice pour venger le ministre Philippe Henriot, lui-même exécuté par la Résistance une semaine auparavant. Je l’écrivais moi-même, encore, en 2004, dans un album sur la Libération. Or en 2007 j’étais lancé dans un livre sur sa captivité, et plutôt le début de celle-ci, quand tout à coup j’ai été intrigué par cette fin... et cela m’a amené à porter sur elle le premier regard d’historien. Il me mena assez vite à la conclusion qu’en Hitlérie un meurtre pareil ne pouvait être décidé que par Hitler. Lequel, de surcroît, occupait alors la France à l’exception d’un petit bout de Normandie, et ne laissait pas à ses habitants, fussent-ils acquis à sa cause, la moindre marge d’initiative dans un dossier aussi lourd.

On peut être d’accord ou pas avec mon analyse . Ce qui, en revanche, est interdit, par le bon sens le plus élémentaire, c’est de dire que j’aurais rompu le "consensus des historiens". Même si des milliers d’entre eux, dont votre serviteur, avaient écrit la phrase ci-dessus, ou une autre voisine, mettant en cause la Milice, ce n’était précisément pas en conclusion d’une analyse. Mais, beaucoup plus vulgairement, d’une habitude acquise : celle de ne pas contester les propos des nazis ou de leurs collaborateurs, lorsqu’ils disent du mal d’eux-mêmes. La culpabilité de la Milice dans le meurtre de Mandel est en effet la thèse... de la Milice elle-même, forcée par les nazis à endosser le crime et préférant le faire de bon coeur plutôt qu’en renâclant.

Il en va exactement de même pour le vol de Hess. Les historiens, précisément, ont laissé la chose aux marginaux, comme je le rappelais hier : Leasor, Irving, Allen ou encore le propre fils du duc de Hamilton, dont le livre n’est d’ailleurs pas le plus mauvais, mais qui plaide évidemment pour sa paroisse. Si "consensus des historiens" il doit y avoir, il est encore à venir.



Et Himmler, au fait ?

François Delpla

Mer Avr 27, 2011 11:29 am Mes recherches récentes sur Hess m’ont fait découvrir un livre que j’avais très fâcheusement ignoré, alors qu’il en dit très long sur certains coups tordus du Troisième Reich. En plus, il est en vente sur Internet pour une bouchée de pain :

Fritz Hesse, Das Spiel um Deutschland, Munich, List, 1953. L’auteur est journaliste et diplomate, dans la mouvance de Ribbentrop et plus spécialement chargé des rapports avec l’Angleterre. Il est cul et chemise avec Albrecht Haushofer. Au moment d’écrire ce livre en pleine guerre froide, il ne renie rien du nazisme... tout en professant que grâce à cet ami et quelques autres il aurait pu déboucher sur une belle et bonne alliance anticommuniste avec Londres, si des idéologues extrémistes ne l’avaient pas sabotée... de concert avec Churchill, bête noire du bouquin !

Il présente (p. 274-75) le vol de Hess comme une lubie solitaire... tout en indiquant qu’il n’avait pas vu depuis plus d’un an son héros, que pourtant il connaissait bien et depuis longtemps. Ce qui est difficile à croire mais qui, si, on le croit, n’en fait pas un témoin très qualifié.

En revanche, il l’est lorsqu’il nous instruit, avec une rare précision, de la présentation de l’affaire par Himmler, le 11 mai. Un Himmler qu’il rencontre pour la première fois ce jour-là au château de Fuchsl, résidence salzbourgeoise de Ribbentrop. Ce dernier lui ayant demandé à brûle-pourpoint ce qu’il pensait du vol de Hess, Hesse tomba des nues, demanda des explications et Himmler donna les suivantes :

Citation : Alors Himmler expliqua en quelques mots que Hess s’était emparé d’un avion et enfui en Angleterre. Il avait écrit une lettre au Führer dans laquelle il expliquait qu’il espérait arriver à la paix avec l’Angleterre par le truchement du duc de Hamilton. Les lettres (sic : die Briefe) au duc avaient transité vers l’Angleterre par Haushofer et Burckhardt.

Que d’informations uniques en peu de mots !

-  l’existence de plusieurs lettres ;

-  le fait que Haushofer en ait été non l’auteur, mais le facteur ;

-  l’implication de Burckhardt dans leur acheminement ;

-  et l’implication de Himmler lui-même.

A verser au dossier, décidément ouvert !



après m’être fait traiter de "raélien" (sic) simplement pour avoir fait remarquer que

Hess et Hitler sont cul et chemise et larrons en foire et que toute thèse sur une distance ou un désaccord entre eux date d’après le 10 mai 41.

François Delpla

Dim Avr 24, 2011 3:36 am

ce que j’en sais ?

Hitler nomme trois ministres en 1933, en violation de son engagement de ne rien changer à la composition du ministère : Goebbels, Röhm... et Hess.

Il est la vedette en second des congrès de Nuremberg, comme en témoigne entre autres le film de Riefenstahl.

Il est en charge du parti nazi, excusez du peu, et Bormann, avant le 10/5/41, n’est là que son fidèle second.

Il est désigné second dans l’ordre de succession après Göring dès 1934 et la chose est solennellement réaffirmée devant le Reichstag le premier jour de la guerre.

Il s’occupe, après la victoire sur la France, de la seule question vraiment importante, la paix avec l’Angleterre, et ce, en liaison étroite avec le Führer, par exemple lors d’une tentative de prise de contact avec le duc de Hamilton par l’intermédiaire des Haushofer, en septembre 40.

Je confirme que rien ne laisse penser à une disgrâce avant son vol.

(...)

Le sujet "vol de Hess", tout comme la mort de Himmler, est historiquement vierge, ou quasi. Les universitaires le survolent, c’est le cas de le dire, de très haut, et laissent les livres spécialisés sur la question aux outsiders : Leasor, Irving, Padfield, Harris et ... Allen.



François Delpla

Dim Avr 24, 2011 8:46 pm

Comme prévu, j’ai relu les passages du livre de Hans Baur (le pilote de Hitler) portant sur Hess.

Il apprécie le suppléant du Führer et lui donne des leçons, notamment de pilotage sans visibilité.

Ce texte diffère cependant sur un point notable du témoignage, beaucoup plus détaillé, de Rochus Misch sur ses conversations de captivité avec Baur . Il s’agit de la fourniture des cartes des zones interdites par Milch, le second de Göring. D’après Misch, c’est Baur qui les recevait et quand Hess voulut son exemplaire il le fit demander au ministère de l’Air par Baur, soi-disant pour son suppléant dans le pilotage de l’avion du Führer, un nommé Betz :

Citation :

Il fallait organiser les restrictions des terrains de vols des Anglais et des Allemands pour qu’il ne se fasse pas tirer dessus. Il y a des zones mortes. Et ça c’était une phrase « Les zones ont été transformées ». ABC, quand les Anglais ont B et les Allemands C alors il devait passer par le canal dans la zone morte chez les Anglais et c’était secret. C’est Platzer qui a organisé cela à travers le capitaine de l’aviation Baur. Le capitaine de Hitler, il a eu ces textes du ministère de l’aviation d’Hermann Göring. Cela changeait tous les jours. Et c’était si difficile à obtenir, jusqu’à ce que ils se soient mis d’accord, que Baur puisse obtenir les textes pour son remplaçant, le capitaine d’aviation Betz, pour que s’il lui arrive quelque chose il ait la documentation. Les données météo ne passaient pas par Betz mais par Hess. Ça passait par Hess et lui il a tout découpé et collé au mur et il pouvait étudier cela de son lit. Quand les Allemands ont A et les Anglais B alors il devait passer par le canal, il a collé ça ensemble et l’a gardé en tête, car il n’y avait pas de navigateur avec lui, il devait faire le vol tout seul.

Baur se présente comme un pur passionné d’aviation qui ne devait qu’à ses talents de pilote de vivre dans une grande proximité avec Hitler : n’allez surtout pas croire qu’il partageât ses idées ! Misch, Speer, Riefenstahl et des centaines d’autres nous servent le même discours. A croire qu’à ce moment l’Allemagne regorgeait de spécialistes apolitiques ! Et j’avais bien retenu qu’il ne soufflait mot dans son livre de l’intox de la fin 40 par laquelle il essayait (non sans succès) d’appâter les Anglais (cf. premier post de ce fil) en prétendant qu’il mijotait de leur amener le Führer himself : il était alors visiblement complice de Hitler dans une intoxication.

Ici, il prétend que le contact entre Hess et Milch était direct, au moins à un moment : c’est Hess qui insista pour avoir les cartes, et lorsque Baur les lui eut obtenues, il envoya une décharge (sic) à Milch. Pas question de Betz ni d’une tromperie invoquant son nom.

Il prend donc soin dans son livre de se présenter comme intégralement honnête et, dans l’affaire Hess, comme un pur observateur.

Cependant, il dément Misch sur un autre point et, là, je serais tenté de lui donner raison : le 11 en milieu de matinée, Hitler l’appelle pour lui demander de l’emmener à Berlin immédiatement, et certaines scènes qu’on situe habituellement au Berghof auraient donc eu lieu à la chancellerie.

A vérifier, notamment avec le journal de Goebbels.

Autre chose : Baur donne un détail qu’on ne trouve guère ailleurs, sur la confidence d’une mission secrète que Hess aurait faite à Messerschmitt... et dont Baur, décidément au courant de bien des choses, aurait été informé :

Citation :

Hitler, tout le monde le savait, n’aimait pas voir Hess voler seul et désirait qu’il fût constamment accompagné par un pilote chevronné. Mais Hess arriva un jour chez Messerschmitt en déclarant qu’il voulait un de ses avions, le plus récent, en vue d’une mission dont il ne pouvait rien dire. Messerschmitt, qui connaissait bien l’interdiction prononcée par Hitler, n’osa pas refuser. Après tout, il s’agissait du "suppléant du Führer", et il pouvait en effet être chargé d’une mission très particulière.



Du conformisme en matière historique

François Delpla

Pendant que les honorables tenants de la thèse d’un "Hess acteur unique" méditent les éléments concrets que j’ai récemment versés au dossier, je voudrais engager une réflexion sur le conformisme en histoire.

Le premier qui dit la vérité Il doit être exécuté,

chante Guy Béart, et on entend parfois ici comme un écho assourdi de ce refrain.

En fait, la tâche de l’historien est la plus difficile de toutes, puisqu’il doit tenir un discours sur une réalité infiniment mouvante, diverse et inconnaissable sinon par un dieu. La plus grande précision est exigée de lui, en même temps qu’il est condamné à l’approximation.

Le premier qui dit la vérité... c’est tout simplement celui qui regarde les choses telles qu’elles sont, alors qu’avant lui on en jugeait par des apparences, des on-dit, des résidus de propagandes...

Je vais prendre un exemple en forme d’autocritique, qui aidera peut-être à la compréhension : la mort de Georges Mandel. Il avait, disaient avant 2007 l’ensemble de ceux qui en parlaient, été tué par la Milice pour venger le ministre Philippe Henriot, lui-même exécuté par la Résistance une semaine auparavant. Je l’écrivais moi-même, encore, en 2004, dans un album sur la Libération. Or en 2007 j’étais lancé dans un livre sur sa captivité, et plutôt sur le début de celle-ci, quand tout à coup j’ai été intrigué par cette fin... et cela m’a amené à porter sur elle le premier regard d’historien. Il me mena assez vite à la conclusion qu’en Hitlérie un meurtre pareil ne pouvait être décidé que par Hitler. Lequel, de surcroît, occupait alors la France à l’exception d’un petit bout de Normandie, et ne laissait pas à ses habitants, fussent-ils acquis à sa cause, la moindre marge d’initiative dans un dossier aussi lourd.

On peut être d’accord ou pas avec mon analyse . Ce qui, en revanche, est interdit, par le bon sens le plus élémentaire, c’est de dire que j’aurais rompu le "consensus des historiens". Même si des milliers d’entre eux, dont votre serviteur, avaient écrit la phrase ci-dessus ou quelque autre du même ordre, mettant en cause la Milice, ce n’était précisément pas en conclusion d’une analyse. Mais, beaucoup plus vulgairement, d’une habitude acquise : celle de ne pas contester les propos des nazis ou de leurs collaborateurs, lorsqu’ils disent du mal d’eux-mêmes. La culpabilité de la Milice dans le meurtre de Mandel est en effet la thèse... de la Milice elle-même, forcée par les nazis à endosser le crime et préférant le faire de bon coeur plutôt qu’en renâclant.

Il en va exactement de même pour le vol de Hess. Les historiens, précisément, ont laissé la chose aux marginaux, comme je le rappelais hier : Leasor, Irving, Allen ou encore le propre fils du duc de Hamilton, dont le livre n’est d’ailleurs pas le plus mauvais, mais qui plaide évidemment pour sa paroisse. Si "consensus des historiens" il doit y avoir, il est encore à venir.



Petite perle récréative

après une mienne sortie sur le caractère concerté de certaines interventions

et allez donc ! la théorie du complot - le retour Vous ne seriez pas un peu paranoïaque ? Moi je suis tout seul et je me fiche d’enquiquiner votre personne ! ce n’est même pas votre analyse que je combat ! Qu’est ce que j’en ai à fiche personnellement que Hess soit allé de son propre chef en angleterre ou y ait été envoyé par Hitler ? Je n’ai pas l’intention d’écrire un bouquin ! Non ce qui me hérisse, ce sont vos interventions disons mal argumentées sur ce forum. Et apparemment je ne suis pas le seul que ça gêne.



(après une interception du fil pour surchauffe et une, un peu plus longue, de ma participation)

François Delpla

Mer Mai 04, 2011 10:02 am

Pendant les vacances, le débat a continué, c’est là l’intérêt des essaimages et la démonstration des ressources de la Toile. Notamment ici

et là

et accessoirement là

Bref, à une semaine des 70 ans, nous apportons tous notre petite pierre, fût-ce à contre-coeur, pour éviter que l’événement ne soit boudé par les commémorateurs comme le bicentenaire de Paris capitale le 6 octobre 1989, du fait que le maire et le président ne s’aimaient pas et qu’il n’y avait plus de Bastille où les coffrer tous deux pour lèse-patrie !

Je ne serai hélas pas d’un secours très ferme sur les questions concrètes récemment soulevées ici. Hess n’avait pas de navigateur ? mais c’est un fait, bon sang, et encore une fois rien ne sert d’insulter le réel pour illogisme. Pas de navigateur pourquoi, comment ? Le brouillard et l’intox bientôt septuagénaires n’aident guère à le savoir et si on tient à en dire tout de même quelque chose, la supputation est de mise. Dans mon hypothèse, Hitler et Hess d’une part n’ont pas mis grand monde au courant, d’autre part avaient prévu, en cas d’échec et d’utilisation de celui-ci par la propagande anglaise, de dire que Hess avait tout manigancé dans son coin : l’absence de tout complice autre que le valet de Hess, Pintsch, était à coup sûr plus crédible si Hess volait seul.

On continue de lire ici ou là que cette thèse était "privilégiée par l’historiographie". Rien n’est plus faux. Les livres sur le vol de Hess sont presque tous le fait d’amateurs et les pros survolent en général l’affaire, sans jeu de mots, de très haut et sans parachute. De toute manière, le livre d’Allen oblige à tout remettre à plat (je note avec satisfaction que personne encore n’a dit : il contient des faux donc il est tout faux ; mais cela a pesé et pèse encore sur sa prise en considération dans les travaux "sérieux"). Si le présent fil prouve quelque chose, c’est bien la difficulté de la prise en compte de la conjuration britannique, depuis la conversation Hoare-Hohenlohe jusqu’à l’enrôlement du duc de Hamilton.

Quant à l’idée qu’il faudrait attendre docilement que les Anglais en disent plus là-dessus, elle revient à dire que les intellectuels n’ont pas à fourrer leur nez dans les chasses gardées des pouvoirs. Il est étrange de lire cela sur Internet à l’heure de l’écroulement d’un certain nombre de dictatures !



François Delpla

Mer Mai 04, 2011 2:45 pm

Ce n’est pas seulement le fonctionnement interne du régime nazi qui est beaucoup mieux perçu si on cesse de dire que Hess s’est envolé de sa propre initiative, mais son inscription dans le monde et dans l’histoire.

Il s’agit d’une entreprise de bout en bout risquée et paradoxale. De ce point de vue, l’aventure de Hess en exprime l’essence et non un point limite ou exceptionnel. Elle montre un Hitler pas rassuré du tout à l’idée d’entreprendre une guerre sur deux fronts et tentant un effort suprême pour débarrasser ses doigts du sparadrap churchillien qui s’y colle depuis un an. C’est quand même trop bête, tout avait marché sur des roulettes, la paix était à portée de la main sur le sable de Dunkerque et il n’y avait plus qu’à présenter la facture à Staline pour installer "vraiment" un Reich de mille ans. Qu’est-ce qui lui arrive soudain à la Providence ? Elle ne veut plus que j’efface 2000 ans de christianisme ? Mais si ! Je vais foncer sur l’URSS encore plus vite que prévu et les droites du monde m’en sauront gré, au point qu’en le leur suggérant subtilement je pourrai dégommer Churchill, chef de la Juiverie, au dernier moment et faire la guerre... en paix !



Réaction

contre un internaute qui prétend que je mépriserais les autres historiens

François Delpla

Mer Mai 04, 2011 5:13 pm

Calme-toi.

(...)

Je me suis toujours bien gardé de dénigrer mes prédécesseurs. Je conçois la connaissance comme un processus cumulatif, et tire des travaux antérieurs un bénéfice reconnaissant. En revanche, sans jamais étendre la critique à l’ensemble d’une personne ou d’une oeuvre, je suis impitoyable pour les informations et affirmations qui me paraissent fausses, il n’y a pas à prendre de gants dans ces cas-là (et s’il y avait à en prendre, je n’emprunterais pas les tiens !).

C’est un fait, l’histoire du nazisme et notamment de ses ruses est dans l’enfance. Et celle de certaines ruses churchilliennes plus encore, comme en témoigne le document Lequio que tu as encore si peu commenté.



François Delpla

Jeu Mai 05, 2011 7:35 am

Quelques nouvelles de la discussion sur les autres forums. Les partisans de "Hess acteur unique" ont tendance à se concentrer sur un seul argument : si Hitler voulait ouvrir des négociations, il disposait d’autres moyens et d’autres canaux. Plus que jamais, on est dans la logique et dans la théorie, on engueule les événements réels... et on serait beaucoup à plus à l’aise si tout s’était passé normalement, ce qui est hélas rarement le cas avec Hitler.

Cependant, les canaux et procédures classiques avaient justement été essayés, avaient foiré et, comme la folie nazie s’était coincée elle-même en n’envisageant pas un report de Barbarossa, elle s’était mis la pression, s’obligeant à un acte inouï... en réponse à cette situation inouïe d’un parti anglais de la paix qui avait l’air d’exister et d’hésiter.



Daniel Laurent

Jeu Mai 05, 2011 11:27 am

Qu’il s’agisse de béton ou d’acier ou d’armement ou autre éléments techniquement élaborés, la science et la technique sont la pour tout clarifier comme tu le fais tout les 2 mois dans l’Histomag’44 : On sait le pourquoi du comment de tel ou tel élément, cela colle parfaitement avec nos esprits cartésiens.

Mais quand Hitler est a la manœuvre, la, on change de planète !

Notre logique ne s’applique plus et, pour essayer de comprendre, il faut être tortueux et illogiques, ou du moins essayer.

Et c’est bien pour cela que, en 2011, nous sommes encore loin d’avoir tout compris de la façon dont fonctionnait réellement le nazisme, au point que des évènements sans résultat comme ce fameux vol déchaîne encore des passions qui ne sont pas sans créer quelques soucis a l’équipe de modération.

Depuis la tombe qu’il n’a pas, le Führer doit bien se marrer a nous voir nous agiter ainsi pour essayer de comprendre. 66 ans après sa mort, le mensonge hitlérien continue a sévir. Quelle force, quelle puissance ! Bien évidemment je ne tirerais pas mon chapeau a Adolf a ce sujet, mais, quand même, il faut bien admettre qu’il y a la de quoi générer quelques polémiques passionnées.



François Delpla

Jeu Mai 05, 2011 3:40 pm

Je crois que pour une fois je vais féliciter entièrement Daniel, et que mon compliment, au lieu d’être tempéré d’une critique, sera simplement complété d’un complément.

Hitler est d’autant plus fort sur ce coup que la vérité a fini par être le fait d’un faussaire (ou, si on lui accorde le bénéfice du doute, d’une victime de faussaire), Martin Allen. En mettant au centre de l’analyse la conspiration britannique, à grand renfort de faux mais avec une vraie pépite au milieu, le document Lequio, il a enfin donné à l’affaire un éclairage qui la fait tenir debout : la direction anglaise a pris ce risque ahurissant de se présenter comme divisée (ce que faisait dix fois par an la direction nazie, dès avant la prise du pouvoir !), ce qui ne pouvait manquer de susciter chez Hitler une vive curiosité, et finalement l’incita à risquer son bras droit pour retirer les marrons de la fournaise.



suite

le 5 mai 2011



---------------------
Tous droits réservés © Copyright 2004 F. Delpla
Site
sous Spip - TZR-Créations