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Les "embellissements" du journal de Paul Baudouin



une source miraculeuse entrevue en janvier 1995



Ministre des Affaires étrangères de Pétain après avoir été secrétaire d’Etat de Reynaud, le banquier Paul Baudouin (1894-1964), fils naturel du compagnon de Gambetta Maurice Rouvier, a publié en 1948 un livre intitulé Neuf mois au gouvernement / Avril-décembre 1940. Ce document a été utilisé comme source par beaucoup d’historiens, soit à propos du ministère Reynaud, soit, plus encore, pour éclairer le premier semestre de celui de Pétain dont, il est vrai, les conseils des ministres sont par ailleurs très mal connus. Or les notes originales étaient et demeurent introuvables, et la période de la publication étant aussi celle des ennuis judiciaires des anciens ministres de Vichy en général et de celui-là en particulier, il est fort à craindre qu’elles aient subi des remaniements.

En 1994, écrivant mon livre sur Montoire, je fus un jour informé de l’adresse de son fils Jean-Paul Baudouin (par l’historien Gilbert Bloch, spécialisé en histoire du renseignement, qui avait été son camarade de classe à Vichy avant de passer en Suisse pour fuir les persécutions antisémites). Il reçut fort bien ma demande de consulter ses papiers de famille et me reçut moi-même un lundi matin de janvier 1995, autour d’une table couverte de documents. Il me laissa seul plusieurs heures. Je concentrai rapidement mon attention sur un tapuscrit intitulé Journal 3 avril-10 juillet et portant la dédicace suivante : "A Serge Huard / Ce récit de jours et de nuits dramatiques / Avec toute mon affection / 9 septembre 1940", suivie d’une signature. J’avais apporté le livre de 1948 et pus faire des comparaisons, sur lesquelles je pris quelques notes.

Quant le maître des lieux fut de retour, je demandai à pouvoir photocopier cette pièce et quelques autres. Il me dit vouloir s’en charger lui-même et me donna rendez-vous pour le lundi suivant. Mais dans la semaine il annula ce rendez-vous par lettre, en m’expliquant qu’il avait parlé de l’affaire avec sa soeur et qu’ils avaient décidé de ne pas divulguer cette version du journal. Par la suite, il s’est dérobé à tout contact.

Après m’être servi de mes notes pour écrire, dans mon livre, quelques pages sur la façon dont Baudouin avait adapté son journal pour la publication, je publie ci-après l’intégralité de ces notes (en italiques), avec un certain nombre de commentaires.

NB.- Le dédicataire, Serge Huard, né en 1897, est un médecin qui occupe à Vichy les fonctions de secrétaire général à la Santé du 18 juillet au 10 septembre 1940, puis de secrétaire général à la Famille et à la santé du 10 septembre 1940 au 18 avril 1942. On lui doit, en 1941, la création de l’Institut national d’hygiène, ancêtre de l’INSERM. Cette dédicace, et le caractère dactylographié du document, donnent à penser que Baudouin avait alors fait circuler dans les hautes sphères de Vichy cette version de son journal afin de justifier une certaine politique (et notamment la rupture avec la Troisième République, suggérée par l’arrêt des notes à la date du 10 juillet).



131 p.

p. 11 : déception de Churchill

Il s’agit peut-être de la première mention de Winston, à l’occasion du conseil suprême réuni à Londres le 23 avril p. 36 du livre. Je ne me souviens pas de ce qui causait sa déception (dont rien, dans le livre, ne fait état) ; en revanche je me souviens qu’un membre de phrase, non repris dans le livre, faisait allusion d’une manière très désobligeante à son goût pour la boisson. Première occasion de souligner un point important : ce n’est pas parce que ce texte est plus proche chronologiquement de l’original qu’il lui est nécessairement plus conforme que le livre-plaidoyer de 1948 ; il peut aussi abriter des déformations influencées par le contexte de la version dactylographiée de septembre 1940 : Baudouin a commis fin août une allocution très anti-churchillienne, mais il va bientôt rechercher un contact avec Londres via l’ambassade de Madrid et son titulaire Samuel Hoare, présumé -à juste titre- plus compréhensif envers Vichy que Churchill ; une pique contre l’"ivrognerie" de ce dernier a pu trouver alors sa justification.

Ca sent la préparation du procès de Riom

Je ne sais ce que j’ai voulu dire !

dans le livre p. 50 (tapuscrit p. 17), le jour de l’offensive allemande de mai 1940, il transforme [un] rappel [de l’] hostilité passée [de ]Paul Reynaud à entrée Belgique en [une] inquiétude présente.

Voilà qui est intéressant et même capital. Le livre dit : "Le Président est inquiet de l’entrée de nos troupes en Belgique. Il me répète les raisons de son hostilité à ce mouvement qui ne peut qu’être favorable aux armées allemandes, plus puissantes que les nôtres en hommes et en matériel. Il ne me cache pas que les objections du colonel de Villelume à cette action l’ont vivement frappé, mais il ajoute qu’il a été surpris de voir un officier dans lequel il a confiance, le colonel de Gaulle, bien qu’en opposition avec le général Gamelin, complètement d’accord avec celui-ci au sujet de l’entrée en Belgique. Le président termine : "Je suis inquiet. Nous allons voir ce que vaut Gamelin."

Il est évidemment tentant de penser que la phrase sur de Gaulle est ajoutée, pour le discréditer en le présentant comme un mauvais génie de Reynaud comme de Gamelin, ainsi qu’un responsable majeur de la défaite. Dont une cause majeure est, il est vrai, d’avoir foncé en Belgique dans un piège hitlérien que ni de Gaulle ni Churchill n’avaient soupçonné... pas plus que Villelume.

Mais il me semble que si tel était le cas je l’aurais noté, étant fort attentif, depuis mes premiers travaux sur 1940, à ce qui se disait du futur général, notamment dans l’entourage de Reynaud. Lequel était alors en froid avec lui, tout particulièrement à propos de Gamelin, que Reynaud voulait limoger, avec le plein soutien de Villelume, à la fois pour lui faire porter le chapeau des déboires de Norvège et pour mettre en porte à faux Daladier, vieil ami et partisan déterminé du généralissime.

La déformation de Baudouin (en 1948) porte donc vraisemblablement sur un point et un seul, mais de belle taille : il transpose le débat sur une entrée en Belgique pour y devancer les Allemands et pendant qu’ils sont occupés en Norvège, prônée en avril et par de Gaulle et par Churchill (et par beaucoup d’autres), en une inquiétude qui aurait dû retenir Français et Britanniques de répondre au SOS du petit voisin sauvagement envahi, ce qui certes eût été la sagesse même mais que, par sous-estimation de Hitler, personne ne propose en ce 10 mai... pas même le timoré Villelume, qui consacre la page correspondante de son journal à défendre rétrospectivement l’expédition de Norvège.

Voilà qui s’adapte bien au texte du tapuscrit. La fin du paragraphe, dans le livre, est sans doute exacte : Reynaud, qui la veille voulait à toute force chasser Gamelin, est inquiet de le voir diriger la bataille de Belgique. C’est le début qui est déformé. La phrase "Le Président est inquiet de l’entrée de nos troupes en Belgique" a probablement été ajoutée en 1948.

Fin : p. 131 (livre 241-42)

"Nous devons nous abstenir de toute union avec nos adversaires de la veille." Le tapuscrit porte de toute union spectaculaire .

Une déformation des plus intéressantes ! Cette page du 10 juillet raconte une visite à son bureau des généraux Pujo (ministre de l’Air) et Bergeret (représentant l’arme aérienne française à la commission d’armistice de Turin), venus lui dire que les Italiens souhaiteraient une collaboration française contre les Anglais en Méditerranée. Réponse de Baudouin d’après le livre de 1948 :

"Les Italiens ont besoin de nous dans leur lutte contre l’Angleterre en Méditerranée. Il est donc normal qu’ils fassent appel à ce qu’il nous reste de forces. Mais le problème pour la France n’est pas italien, il est allemand. D’autre part, nous lancer dans des opérations contre l’Angleterre, en étroite collaboration avec l’Italie, serait indigne. Nous devons nous abstenir de toute union avec nos adversaires de la veille."

Baudouin avait donc écrit antérieurement : "Nous devons nous abstenir de toute union spectaculaire avec nos adversaires de la veille." Un seul mot change beaucoup de choses ! il montre que Vichy ne reculera devant aucune compromission, surtout avec l’Allemagne, mais en y mettant les formes, et en usant d’une discrétion maximale.

Il supprime le § sur l’assemblée nationale, saluant la chute du régime.

En effet, on ne peut pas dire que la page 241 du livre de 1948 aille au fond des choses ! Elle indique sous la date du 10 juillet :

"C’est aujourd’hui l’Assemblée nationale. La salle à manger de l’hôtel du Parc est pleine comme un restaurent du Bois le jour du Grand Prix. Des ambassadeurs, des hommes politiques, des femmes trop joyeuses et trop élégantes sont mélangés. Les bijoux recommencent à sortir. C’est une atmosphère plus que pénible."

Ce qui l’est plus encore c’est de prendre, en 1948, un vichyste la main dans le sac, en train de se faire passer pour un éternel républicain en gommant son allégresse de juillet 1940 devant la liquidation de la Gueuse !

8 juillet : invente de toutes pièces un désaccord avec Darlan sur riposte contre Freetown et ajoute "dont l’anglophobie explose".

Le livre dit, en ce jour d’ultimatum anglais contre le Richelieu à Dakar :

"Conseil restreint de 10h 30 à 12h 30. L’amiral Darlan, dont l’anglophobie explose, nous met au courant de l’affaire de Dakar. Il propose la préparation d’une riposte locale sur le port de Freetown. L’amiral indique qu’il faut deux semaines pour tout préparer à cet effet. Ce délai me paraît rassurant. Je ne proteste pas."

Ma note signifie que ces deux dernières phrases au moins sont ajoutées en 1948. La suite ne m’a pas l’air non plus très naturelle, mais je n’ai rien noté :

"L’amiral fait en plus décider, malgré l’opposition du général Weygand et la mienne, que dès que la flotte anglaise qui a bombardé Mers el-Kébir sera revenue à Gibraltar, un raid d’avions de bombardement sera déclenché."

Un amiral faisant triompher son point de vue, sur une affaire intéressant la nation en général et l’aviation en particulier, contre le ministre de la Défense et celui des Affaires étrangères ? Original...

Grossit p. 240 son opposition à Laval (tapuscrit p. 129)

p. 129 (t) passage anti-Weygand !

aucun souvenir mais une leçon : en 1948 Baudouin (entre mille autres vichystes) présente le front le plus commun possible avec Weygand (le pétainiste le moins courbé à partir de la fin juillet 1940 et celui qui peut le moins invraisemblablement se targuer d’avoir "préparé la revanche")

7 juillet : de Lattre soupçonné d’aspirer à dictature militaire !

p. 239 (t. 127)"je n’en suis pas aussi sûr que lui" -> "je commence à"

Amusant. Le paragraphe de 1948 porte :

"Je reçois après déjeuner la visite de Mistler, président de la commission des Affaires étrangères de la Chambre, qui prévoit l’échec de la proposition Laval. Je commence à n’en être pas aussi sûr que lui."

Là encore, une modification très faible change tout : dans la version tapuscrite de septembre 1940, l’étranglement de la République par Laval au moyen d’une assemblée dite faussement nationale, mais comportant la grande majorité des députés et sénateurs de la Troisième, était sans doute regardé comme quelque chose d’un peu risqué et même un peu trop, avant qu’il ne se produise, par les républicains les plus tièdes de l’entourage du maréchal. Après le succès, tout le monde au contraire dit "bravo l’artiste" (à commencer par Baudouin, voir plus haut) et un boulevard s’ouvre devant Laval.

En 1948, là encore, Baudouin joue au républicain : il affecte d’avoir partagé le scepticisme de Mistler, en calculant que la manoeuvre allait échouer et en se réjouissant sous cape de la chute concomitante du prestige de Laval. En même temps, il dédouane Vichy en compromettant le parlement : ce sont Laval et les élus du front populaire qui se sont le plus couchés devant l’Allemagne, et pas nous, gens de la haute !

5 juillet : aspects très pré-Montoire gommés -même si l’opposition à rencontrer Goebbels confirmée.

Quel dommage de n’avoir rien noté !

Pré-Montoire veut sans doute dire que dans l’élan de Mers el-Kébir l’ensemble des ministres se met à souhaiter une renégociation de l’armistice, enrôlant plus ou moins Vichy dans la lutte contre l’Angleterre. Le clivage à propos de Goebbels montre un certain isolement de Laval... mais uniquement sur la propagande, c’est-à-dire la manière d’enrober les choses. Cela va dans le même sens que, ci-dessus, le refus d’une collaboration "spectaculaire" :

"M. Pierre Laval propose d’utiliser Fernand de Brinon à Paris et d’établir des échanges de vues entre notre propagande et la propagande allemande par une rencontre de nos représentants avec ceux de Goebbels. Je m’élève contre cette proposition et les autres membres du Conseil m’appuient."

4 juillet : est d’avis ouvrir hostilités Syrie !

J’ai utilisé cet élément dans les livres sur Montoire et Mers el-Kébir.

Ajoute séance 8h 30 avec Pétain-Laval-Darlan "Sa voix tremble" etc.

très intéressant. Cette réunion qui occupe une page entière du livre a probablement eu lieu mais Baudouin n’en note rien en 1940 et la reconstitue de mémoire en fonction des enjeux de 1948.

Au conseil des ministres c’est lui qui propose "riposte immédiate". Pas le moindre écho "pas même chez Laval qui fait profession d’anglophobie".

26/6

p. 219 (livre) "Cette chambre m’a vomi..." : rajouté !

"Cette chambre m’a vomi ; c’est moi qui maintenant vais la vomir" est une des phrases les plus célèbres de Laval. Elle est de Baudouin, dans le cadre d’une vaste manoeuvre d’après guerre tendant à charger au maximum le défunt Auvergnat, ainsi que les moeurs parlementaires de la Troisième, des péchés de Vichy. Il faut la bannir à tout jamais des études sérieuses !

p. 218 (114) : mise au point nette sur le redressement intérieur (mais pas personnalisée sur Laval)

dignes et forts -> dignes et résistants !

Encore un passage essentiel pour comprendre ce qui se noue au lendemain (au sens propre) de l’armistice. Ce 26 juin, Baudouin reçoit l’ambassadeur Léon Noël, qui a représenté les Affaires étrangères lors des négociations d’armistice, à Rethondes puis à Rome. Il écrit en 1948 :

"(...) Pendant une heure il me dépeint ces rencontres. La raideur et la fermeté allemandes se sont maintenues jusqu’au bout. Je lui recommande d’aller raconter cela à M. Pierre Laval. Ceux qui veulent se jeter dans les bras de l’Allemagne commettent une erreur tragique. L’Allemagne ne nous respectera que dans la mesure où nous serons dignes et résistants, dans la mesure où nous opérerons un redressement intérieur. "

La phrase sur Laval a été ajoutée en 1948, ce qui ne veut pas dire que Baudouin ne pensait pas à lui en écrivant "ceux qui veulent se jeter dans les bras de l’Allemagne". Il y a bien là un clivage originel (qu’on trouve dès le 16 juin au soir quand avorte la nomination de Laval aux AE au profit, précisément, de Baudouin, cf. le sous-chapitre de mon livre sur Montoire "Tout se joue la première nuit") entre un petit groupe germanophile (au moins de raison) et la majorité, plus circonspecte, des pétainistes, même si les deux groupes vont souvent agir de concert, par exemple à Montoire. Mais l’erreur de calcul de la majorité n’est pas moins grave : les Allemands ne "nous" aimeront certes pas mais ne "nous" respecteront pas davantage sous prétexte que nous serions dignes et forts... pardon, résistants !

p. 50 (t.) 26 mai conversation Chautemps mais rien sur Pétain-Weygand !

dernière note prise en catastrophe avant le fatal retour de Jean-Paul Baudouin !

J’avais sauté au 26 mai, pour voir ce que le Baudouin de septembre 1940 disait avoir noté sur la journée capitale où Pétain et Weygand, pendant que Reynaud se faisait remonter les bretelles par Churchill à Londres, tombèrent d’accord pour peser en faveur de l’armistice dès que les frêles défenses de la Somme auraient cédé.

Ce 26 mai donc, Baudouin écrit (d’après le livre de 1948) :

« Je vois à 16h le président Chautemps. Il est très effrayé de la situation et se demande s’il est utile de continuer longtemps la lutte. Il m’affirme son hostilité contre Daladier, indigne d’être au Quai d’Orsay et me déclare qu’il est nécessaire que la France se groupe autour du maréchal Pétain, car "aucun civil n’aura l’autorité voulue pour négocier, et il faudra le faire bientôt." Je lui réponds que le caractère du général Weygand me paraît très supérieur à celui du Maréchal. "Il ne peut être question du général", me répond-il vivement. »

Voilà donc que Baudouin, dans son désir éperdu de profiter de l’aura weygandienne, en vient à médire gravement de Pétain ! Cela dit, il ne faut pas oublier que l’exemplaire dactylographié date du début de septembre 1940, un moment où le fait d’écrire ainsi sur le maréchal équivaudrait à un suicide politique. Il n’est donc pas à exclure que la conversation Baudouin-Chautemps du 26 mai ait bien pris ce tour. Cela confirmerait la préférence de Baudouin pour un régime musclé, voire royaliste, alors que les défaitistes radicaux et franc-maçons comme Chautemps auraient préféré Pétain, en qui ils auraient vu un vieillard un peu gnan-gnan, avec lequel on pourrait toujours s’arranger.

le 17 juin 2011



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