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Avenirs et avant-gardes / Mélanges




Recueil d’articles inédits offert à Madeleine Rebérioux par ses anciens étudiants - Edité chez La Découverte - 1999 (2-7071-3038-9)

LEON BLUM FACE A L’ALLEMAGNE NAZIE

Je suis invité à parler de la politique du Front populaire face à l’Allemagne nazie, dans le cadre d’une quinzaine fourmillant d’initiatives pour fêter le soixantième anniversaire de cette mémorable période. Je me réjouis notamment de parler avant Madeleine Rebérioux qui, un quart de siècle avant de me succéder vendredi soir pour évoquer la politique culturelle, avait dirigé ma maîtrise sur certains aspects de cette politique.

J’ai peut-être, de tous les conférenciers, la part la moins belle, car en matière de politique étrangère, contrairement à d’autres domaines, le Front populaire ne s’est guère distingué, dans les deux sens du terme. Il a suivi des voies tracées par ses prédécesseurs, et n’a pas obtenu de brillants résultats. L’héritage, il est vrai, n’était pas reluisant, mais le legs transmis à ses successeurs ne marquait guère d’amélioration.

Si on considère le Front populaire comme un mouvement d’avant-garde, ce qu’il est en grande partie, on peut dire qu’il a lui-même contribué à fermer son avenir et à mettre entre parenthèses ses processus de transformation, par son impuissance devant le danger hitlérien. Pourtant, ce dernier préoccupait, voire obsédait, le leader socialiste qui aurait tant aimé dissiper les menaces extérieures pour se consacrer au-dedans à la transformation du sort des masses.

Une guerre très meurtrière s’est achevée une quinzaine d’années plus tôt par des traités dont une Société des Nations garantissait, d’une part l’application, d’autre part le dépassement, grâce à un désarmement progressif et à la mise en place de procédures d’arbitrage des litiges internationaux. La principale puissance vaincue, l’Allemagne, avait paru se résigner et renoncer graduellement à l’idée d’une revanche militaire, notamment contre la France, au cours des années vingt.

Une terrible crise économique, apparue en 1929, a débouché rapidement sur un regain des tensions internationales. En Allemagne, elle favorise la venue au pouvoir d’un dictateur dont le programme est axé sur la remise en cause des traités, au besoin par la force. A l’avènement du Front populaire, la France est aux prises depuis trois ans et demi avec les problèmes de tous ordres que lui pose l’existence d’une Allemagne hitlérienne.

Cependant, Hitler fait patte de velours. Il feint d’avoir oublié son programme et de vouloir seulement une Allemagne forte et respectée, à l’intérieur de ses frontières de 1918. S’il réarme, c’est en reprochant aux autres de ne pas respecter leurs programmes de désarmement, ce qui n’est pas entièrement faux. S’il avance des troupes, c’est uniquement à l’intérieur de l’Allemagne, le 7 mars 1936, en remilitarisant la Rhénanie et en y commençant aussitôt les fortifications de la ligne Siegfried.

Il est facile de voir là après coup le germe du désastre qui va s’abattre sur la France en 1940. Une Rhénanie démilitarisée lui permettait en effet de frapper l’Allemagne dans ses centres vitaux, au premier geste agressif de sa part, que ce fût contre elle ou contre les pays de sa bordure est, en général liés à la France, comme la Pologne ou la Tchécoslovaquie. Non seulement stratégiquement mais juridiquement, la France avait toutes raisons de s’opposer par la force à la remilitarisation. Le traité signé en 1925 à Locarno lui permettait même d’exiger le soutien armé non seulement de l’Angleterre, mais de l’Italie mussolinienne, qui ne formait pas encore un « axe » avec l’Allemagne. Le concours de pays dont l’attitude ultérieure va coûter cher à la France, comme la Pologne ou la Belgique, pouvait difficilement lui être refusé. Dans ces conditions, il est assez probable que l’aventure nazie se serait terminée en ce mois de mars, par un coup d’Etat de l’armée.

Inversement, l’absence de réaction autre que verbale de Paris au coup d’audace hitlérien du 7 mars renforce le prestige et l’autorité de Hitler dans son pays, détermine Belges et Polonais à rechercher un rapprochement avec Berlin, enhardit Mussolini dans une politique de revendications arrogantes qui va le rapprocher définitivement de Hitler, et éloigne encore un peu plus la reconstitution de l’alliance avec l’Angleterre et les Etats-Unis, qui seule avait permis la victoire de 1918. A l’acceptation passive d’un pareil désastre, il y a nécessairement des causes puissantes. Elles sont nationales et internationales -et ces deux domaines, de surcroît, s’entremêlent comme jamais.

Il y a d’abord un pacifisme diffus, dans toutes les couches de la société et toutes les familles politiques. La saignée de la première guerre mondiale a été énorme. Elle détermine à partir de 1935 un excédent fort inquiétant des décès sur les naissances. Le retour des tensions crée des sentiments contradictoires : d’une part on aimerait arrêter l’Allemagne tout de suite, sans avoir à produire de nouveau un pareil effort ; d’autre part, celui-ci apparaît profondément inutile, et incite à explorer jusqu’à l’absurde les voies du dialogue. Le soin que met Hitler à dévoiler ses revendications très progressivement est ici d’une redoutable efficacité. De surcroît, pendant la préparation des élections législatives des 27 avril et 3 mai, aucun parti ne semble trouver payant d’alerter les électeurs sur le danger extérieur et les efforts concomitants à prévoir : ce n’est pas pour prôner brusquement une déclaration de guerre !

Sur le plan international, le facteur principal est la rupture du front de 1918. Le pacifisme est à son maximum aux Etats-Unis, dont toutes les forces politiques estiment que la participation à la première guerre mondiale a été une erreur . Ils ont une rancune particulière, en ce temps de crise, contre les empires coloniaux français et britannique qui nuisent à la liberté du commerce. Quant à l’Angleterre, elle a dès 1919 repris sa politique de balancier et prêté une oreille complaisante aux doléances allemandes, en méprisant les inquiétudes françaises. Il faut dire crûment que l’avènement de Hitler ne l’a pas fait bouger d’un iota dans ce domaine. Pour adopter une expression qui heureusement parle plus aux jeunes générations que le diamètre des canons, on peut dire que l’Angleterre a constamment retenu la France par le maillot, dans ses velléités d’arrêter Hitler. Pour le prouver il suffira de dire que Churchill lui-même, alors simple député, félicite la France de sa modération au lendemain du coup de force rhénan . Le gouvernement anglais, comme lors des violations précédentes du traité de Versailles, a convaincu la France d’en appeler à la SDN. Ce faisant, il porte une responsabilité majeure dans le discrédit de l’institution de Genève, dont le prestige avait déjà grandement souffert lors de l’agression italienne en Ethiopie, à l’automne de 1935.

Mais la perception de la situation internationale est également obérée par un conflit idéologique. L’URSS fait peur aux possédants du monde entier, surtout depuis la crise, car le fléau du chômage y recule tandis qu’il s’étend sur le reste du monde. Le pouvoir de Staline, lancé dans de grands procès qui tournent au bain de sang dans la deuxième moitié de cette année 1936, ne s’arrête pas aux frontières du pays : il interfère plus ou moins dans la vie politique de tous les autres, par des partis communistes que Moscou contrôle de mieux en mieux . Les dictatures de type fasciste offrent leurs services pour combattre ce danger et Hitler caresse à tout propos la fibre anticommuniste -laissant entendre qu’il veut ménager les démocraties occidentales, y compris la France. Celle-ci, dont Karl Marx observait qu’elle est « le pays où les luttes de classe sont menées jusqu’au bout », pouvait difficilement développer un consensus sur sa politique extérieure, en faisant abstraction de ce conflit idéologique international. C’est précisément à cette difficulté que va s’attaquer Léon Blum.

Face à l’Allemagne, il va jouer en priorité la carte anglaise. Ses raisons sont multiples. La principale est probablement son attachement à la démocratie, qui le retient d’équilibrer ses relations avec Londres en courtisant Rome ou Moscou, comme avaient cherché à le faire ses prédécesseurs de droite, Barthou et Laval. Des raisons de politique intérieure rejoignent ici ses orientations personnelles. Sa majorité parlementaire est large mais comprend, de part et d’autre des 146 députés socialistes, 115 radicaux et 72 communistes. Le PCF ayant refusé de fournir des ministres, Blum a dû faire la part belle aux radicaux : il leur a donné en particulier la Défense nationale avec Edouard Daladier et les Affaires étrangères avec Yvon Delbos. Néanmoins, président du conseil sans portefeuille, il suit de près la politique extérieure et impose souvent ses choix à Delbos, personnalité falote, alors qu’en matière de défense Daladier est bien le patron. D’un côté, Blum proclame hautement que sa politique étrangère n’est pas gouvernée par une idéologie et, effectivement, l’antifascisme intérieur qui a présidé à la formation du Front populaire et oriente une bonne partie de son action n’est pas un article d’exportation. Mais, si elle n’interfère pas dans le choix des ennemis, l ’orientation politique du gouvernement pèse sur celui des amis. La préférence donnée à l’Angleterre accorde une satisfaction partielle aux communistes, en laissant entendre qu’on renoue une « entente cordiale » anti-allemande, cependant qu’elle ménage les radicaux attachés à la paix et ennemis de toute aventure.

Si Blum, comme on le verra, fait adopter un programme sans précédent de réarmement, les thèmes de la paix et du désarmement hantent tellement ses discours que, face à un agresseur comme Hitler et trois ans avant la guerre, ils sonnent aujourd’hui étrangement. Il s’en défendra, plus tard, avec des arguments à la fois élevés et retors, disant que le camp de la démocratie se devait d’avoir tout tenté pour éviter le recours à la force, et qu’il s’agisssait de mettre l’Allemagne clairement dans son tort. Il n’empêche que la préparation du pays à la guerre en a certainement souffert, ne serait-ce que parce que ses plus hautes autorités l’incitaient à croire qu’il pourrait y échapper par la négociation.

Ce n’est pas tant la proposition du dialogue avec Hitler, banale et sans doute de bonne guerre en 1936-37, qui pose question, que le ton amical et compréhensif sur lequel elle est faite, alors que les exactions précédentes auraient justifié une mise en demeure.

Par ailleurs, une solide alliance avec la Russie est, géostratégiquement parlant, nécessaire à la sécurité militaire de la France. On s’en est bien aperçu en 1914, puis en 1917. Plus tard, en 1944, on se demande quel aurait pu être le sort d’un débarquement en Normandie si la plus grande partie de l’armée allemande n’avaient pas été occupée vers l’est. Cette nécessité est tellement évidente qu’elle aurait dû être placée au-dessus de toute considération de politique intérieure, comme elle l’avait été, au moins dans l’action gouvernementale, au cours des décennies précédant la première guerre mondiale. Il faut tenter de comprendre pourquoi il n’en a rien été. D’abord, entre 1917 et 1934, la Russie soviétique n’est pas demandeuse. Elle se considère comme l’ennemie de tous les pays capitalistes, qu’elle accuse tous de vouloir l’agresser -ce qui est à peu près juste entre 1917 et 1919, et à peu près faux ensuite. Elle prend fait et cause contre le traité de Versailles et la SDN, accusée d’être un banal paravent pour des ambitions impérialistes.

L’une des caractéristiques majeures du mouvement communiste au XXème siècle, tel que l’a polarisé l’URSS staliniennne, est sa capacité de changer de ligne politique du jour au lendemain, en puisant dans les textes sacralisés du marxisme la citation qui va donner au virage une apparence de légitimité. C’est ainsi qu’après avoir été pendant un an, vis-à-vis de Hitler, d’une compréhensible prudence, l’URSS s’engage à grands sons de trompe, en 1934, dans la recherche d’une alliance mondiale antinazie . C’est le ministre français Barthou, lui-même très intéressé par cette alliance, qui lui fournit cette opportunité et parraine son entrée à la SDN, en septembre 1934. Barthou étant mort assassiné le mois suivant, on accuse trop légèrement son successeur Laval d’avoir saboté son héritage sur ce point. Il a opiniatrement poursuivi sa politique dans la première moitié, décisive, de 1935. En mai il a signé une alliance franco-soviétique, puis l’a soulignée d’un voyage à Moscou, au cours duquel il a soutiré à un Staline peu farouche l’approbation du réarmement français, alors embryonnaire, en contradiction avec la ligne pratiquée au même moment par le PCF, qui s’est prestement aligné.

Pour expliquer que cette politique, résolument mise en oeuvre pendant un an et demi, ait finalement tourné court, on oublie généralement les deux facteurs essentiels : l’habileté de Hitler et la trahison de la Grande-Bretagne. Ces deux facteurs convergent le 18 juin 1935. Le 120ème anniversaire de Waterloo est fêté par une convergence anglo-germanique d’un nouveau genre : un accord naval autorisant l’Allemagne, privée de toute flotte de guerre par le traité de Versailles, à en construire une, jusqu’à concurrence de 35% des forces navales britanniques. C’est certes un beau succès pour Londres, qui avait fait la guerre à Guillaume II pour le punir d’avoir voulu égaler la Royal Navy. Mais c’est, de la part de la plus grande puissance alors membre de la SDN, une absolution donnée à toutes les violations, au moins passées, du traité de Versailles par l’Allemagne, et un exemple retentissant d’égoïsme national.

En fait, pas si retentissant que cela. Les dirigeants français de tous bords sont loin de faire entendre les protestations auxquelles on pourrait s’attendre, Laval le premier. Cet acte britannique est une punition évidente pour son cavalier seul vers Moscou du mois précédent. On dirait qu’il se le tient pour dit : il ne va plus faire aucun effort dans cette direction et c’est ainsi que les clauses militaires de l’alliance franco-soviétique, réclamées avec insistance par l’URSS au deuxième semestre de 1935, ne verront jamais le jour. Londres a mis Paris au défi : si vous allez trop vers Moscou, craignez que je n’aille vers Berlin. Laval ne relève pas le défi, et Blum pas davantage.

Notons cependant qu’il ne dédaigne pas de tirer, en politique intérieure, tous les fruits de la position impossible dans laquelle les Anglais ont mis Laval. L’infortuné, qui avait courtisé Rome aussi bien que Moscou, essaie au moins de sauver l’amitié italienne, en cherchant un terrain d’entente avec Mussolini qui attaque l’Ethiopie en octobre 1935. Soudain Londres, après l’avoir encouragé, fait volte-face et s’en tient à la politique de sanctions, d’ailleurs modérée, adoptée par la SDN. Blum, oubliant la volte-face, soutient la nouvelle politique et accable Laval. Lorsqu’il tombe en janvier 1936, Blum écrit carrément que le parti socialiste soutiendra toute combinaison dont il ne ferait pas partie : « Rien de ce qui peut libérer la France et l’Europe de M. Laval n’échouera par nous. » Voilà qui est outrageusement indulgent envers l’Angleterre. Certes Blum désapprouve publiquement son flirt avec l’Allemagne, mais il en minore la gravité, en mettant dans le même sac l’indulgence des uns envers Rome et des autres envers Berlin :

"La paix de l’Europe et par conséquent la sécurité de la France courent deux dangers. L’un se nomme Hitler, l’autre Mussolini. (...) Le cabinet anglais cède au danger Hitler pour mieux résister au danger Mussolini. Le gouvernement français ferme complaisamment les yeux sur le danger Mussolini parce que le danger Hitler l’obsède. Dans cette conduite inverse, l’un et l’autre sont abusés par la même erreur. Toute vue partielle est fausse, toute vue égoïste est funeste. La sécurité est indivisible comme la paix."

Dire que la collusion des deux poids lourds, Angleterre et Allemagne, est de même nature que celle du poids moyen français et du poids plume italien, n’est-ce pas préférer le brio des symétries intellectuelles à l’observation du terrain ? Non point, à mon avis, que Blum soit un rêveur, mais que n’inventerait-il pas pour dédouaner ses amis d’outre-Manche !

Lorsqu’il forme son premier gouvernement au début de juin 1936, Blum a de grandes ambitions en politique extérieure. Pour commencer, il ne veut pas passer par profits et pertes la remilitarisation de la Rhénanie. Hitler avait adouci la pilule, et s’était assuré de la complaisance britannique, en se déclarant ouvert à des discussions permettant de garantir, par d’autres mesures, la sécurité des pays de la région. Blum le prend au mot et va poursuivre, pendant tout son ministère, la recherche d’un « nouveau Locarno ». L’Allemagne et l’Italie montrant peu d’empressement, Blum convainc l’Angleterre et la Belgique d’organiser une première conférence à Londres, le 23 juillet, qui inviterait les deux autres « puissances locarniennes » à rejoindre celles-ci autour d’une table pour régler tous les litiges européens. Le texte des débats de ce 23 juillet montre l’attachement de Blum à une sécurité collective garantie par la SDN, tandis que Londres penche plutôt pour un « directoire des grandes puissances » ; l’un des enjeux cachés du débat est la présence ou non de l’URSS, exclue si on décide de tout entre « puissances locarniennes », réintégrée si on passe à la discussion d’un règlement européen global dans le cadre de la SDN. Blum se résigne, au moins momentanément, au triomphe du point de vue britannique, justifié par le fait qu’en parlant dès maintenant d’associer d’autres puissances on risquerait un refus allemand.

Hitler tardant à répondre aux propositions de la conférence de Londres, et engrangeant au passage son triomphe politique et sportif des Jeux Olympiques , Blum entreprend d’atteindre Hitler par l’intermédiaire d’un haut personnage du Reich, le docteur Schacht, ministre de l’Economie, qui visite Paris fin août. Nous avons le compte rendu de leur conversation du 28 : on voit Blum multiplier à la fois les ouvertures et les avertissements. Il explore sérieusement la voie d’un apaisement du Reich par l’offre de colonies africaines. Il doit être entendu que ce ne serait pas aux dépens de l’URSS et qu’elle serait associée aux décisions. On sent que Blum est sur ses gardes et qu’il a peur de se faire manipuler... mais on voit qu’il s’avance tout de même. Schacht est amical mais, sur le fond, très évasif. Il est d’accord avec Blum, mais qui sait ce que va penser le Führer ?

Ce que nous pouvons constater, avec le recul, c’est que celui-ci, pour sa part, ne cherche nullement une entente, mais seulement un gain de temps, et une aggravation du discrédit de la France. Rencontrant François-Poncet, ambassadeur de France à Berlin, le 3 octobre, Schacht lui annoncera que son propre crédit auprès de Hitler est en baisse... une manière de dire que Blum s’est mis en frais pour rien. Le même ambassadeur câble à son ministre Delbos, le 10 novembre, qu’il convient de renoncer aux discussions entre « puissances locarniennes ».

Entretemps la guerre d’Espagne a éclaté, le 18 juillet. Les rebelles franquistes sont soutenus à fond par Mussolini, plus modestement et irrégulièrement par Hitler. Comme il y a à Madrid un gouvernement de Front populaire parfaitement légitime, le premier mouvement de Blum est d’honorer les commandes d’armes qu’il a passées quelque temps plus tôt. En marge de la conférence du 23, le gouvernement anglais le lui déconseille. En France, la plupart des journaux prennent fait et cause pour Franco et, surtout, contre tout soutien à la République. Après diverses palinodies, le gouvernement français décide le 9 août, en un conseil des ministres divisé où Blum fait valoir sa voix prépondérante, la cessation des livraisons et la recherche rapide d’un accord international de non-intervention. Pour une fois l’idée est française et Londres, heureux de n’avoir pas toujours le mauvais rôle, l’agrée avec empressement. On sait qu’un comité de ce nom va siéger à Londres pendant des années, avec des représentants allemands et italiens votant des résolutions que leurs gouvernements respecteront peu. On sait aussi que l’URSS, devant leur attitude, reprendra sa liberté au bout de quelques semaines. Blum pour sa part consentira à une « non-intervention relâchée », qui permettra le passage de certains matériels vers les républicains, mais au total sa politique aura favorisé, bien malgré lui, la victoire de Franco. Le désir d’emboîter le pas à l’Angleterre a ici coûté cher, notamment au regard de la cohésion interne de la France, où le parti communiste prend ses distances avec le gouvernement.

Mais le résultat le plus décevant de la politique de Blum, c’est qu’au total il n’a même pas resserré les liens franco-britanniques. Le chef du Foreign Office, Eden, en octobre 1936, se paie le luxe de lui reprocher sa conversation avec Schacht et son acceptation de relayer auprès de Londres les revendications coloniales allemandes. Neville Chamberlain, succédant à Baldwin, arrive au pouvoir en mai 1937, avant que Blum ne le quitte. Avec lui, plus que jamais, Londres va faire cavalier seul dans la recherche d’une entente avec Berlin, en s’embarrassant de moins en moins du point de vue de la France.

Reste à conter un dernier épisode : si le Front populaire continue cahin-caha sous la direction du radical Chautemps, après la démission de Blum en juin 1937, il connaît un bref chant du cygne avec un deuxième gouvernement Blum, du 13 mars au 8 avril 1938, après quoi une nouvelle majorité, rééquilibrée vers la droite, voit le jour sous la direction de Daladier. Il n’est pas difficile de constater que les limites mêmes de l’action de Blum ont ouvert la voie à une telle issue.

Pour Blum, le resserrement des liens avec la Grande-Bretagne n’était, on l’a vu, que la première étape d’un processus de « sécurité collective », associant toutes les puissances. Il n’était donc nullement l’ennemi d’une entente avec l’URSS, simplement il ne se pressait pas, pour ne pas effaroucher les secteurs hostiles de l’opinion française -y compris, dans son propre parti, les pacifistes anticommunistes que Paul Faure commençait à regrouper- et pour ménager, au dehors, l’Angleterre et certains pays orientaux que l’URSS effrayait, comme la Pologne. Au début de 1937, cependant, Blum s’est décidé à explorer les voies d’un renforcement des liens avec Moscou. Pour que le Kremlin prît la chose au sérieux, il fallait négocier la convention militaire, en panne depuis le milieu de 1935. Des conversations s’engagèrent, en secret . Si elles tournèrent court, c’est surtout en raison du peu d’enthousiasme des généraux français, en pleine symbiose sur ce point avec leur ministre Daladier. Au passage avaient été posés, mais non résolus, les problèmes de fond résultant, dans l’est européen, des traités de 1919 : on avait voulu isoler l’URSS par un « cordon sanitaire » d’Etats-tampons entre elle et l’Allemagne, mais à présent ces pays faisaient obstacle à toute participation soviétique à une guerre contre l’Allemagne. Ils n’envisageaient pas volontiers de livrer passage à l’Armée Rouge, et Paris répugnait à le leur imposer bien qu’il eût de grands moyens de pression sur eux. Blum ne semble pas avoir pris une position nette sur ce problème fondamental. Cependant, dans un autre domaine, celui du réarmement, Blum et Daladier n’ont eu aucune peine à confondre l’accusation, lors du procès que leur fit à Riom, quelques années plus tard, le gouvernement de Vichy, pour avoir mal préparé la guerre. Ils démontrèrent que le Front populaire, sous l’impulsion initiale de Daladier, avait adopté en octobre 1936 et exécuté sans désemparer le plus vaste des programmes de réarmement possibles. Robert Frank a montré à quel point ce fut au détriment de l’oeuvre sociale du gouvernement, comme de sa réussite financière . On peut cependant faire plusieurs remarques : l’effort qualitatif ne fut pas à la hauteur des sacrifices, comme en témoigne la surdité de Daladier à la campagne du lieutenant-colonel de Gaulle pour les divisions blindées. Blum, un peu plus sensible aux arguments de l’officier, dira plus tard qu’il a fait ici trop confiance à Daladier -lequel faisait confiance au général Gamelin, et ainsi de suite. Surtout, l’effort d’armement semble avoir été avant tout une pièce dans une stratégie consistant à impressionner l’Allemagne. On espérait vivement qu’il suffirait de fabriquer et qu’on n’aurait pas à utiliser.

Lorsque Chautemps cède la place en mars 1938, Hitler s’apprête à envahir l’Autriche. La crise ministérielle française, contemporaine de cette nouvelle agression contre les traités, voit s’affronter comme jamais les partisans d’une attitude ferme envers l’Allemagne et ceux d’une attitude plus conciliante. Il est sérieusement question de regrouper les premiers dans un gouvernement qui irait du député de droite Reynaud au leader communiste Thorez. Blum se porte volontaire pour diriger la combinaison et fait une chose peu courante dans les annales parlementaires : il réunit les députés hostiles au Front populaire et tente de les convaincre de la nécessité d’un gouvernement antinazi d’union nationale, incluant les communistes. Mais la droite refuse son concours malgré les efforts de certains de ses ténors -en l’occurrence, on voit Georges Mandel s’agiter plus que Paul Reynaud.

Blum constitue alors un dernier gouvernement de Front populaire, aux allures de baroud d’honneur. Il voudrait enfin intervenir en Espagne et interroge là-dessus l’état-major, qui refuse. Il a besoin d’argent pour le réarmement mais le capital fait grise mine : les possédants sentent la situation mûre pour revenir sur certaines conquêtes sociales du Front populaire. Une deuxième fois, Blum accepte d’être renversé par le Sénat, ce à quoi la consitution ne le contraint nullement, sur son programme financier.

Si le Front populaire et son principal animateur, Léon Blum, laissent finalement la place aux options beaucoup plus opportunistes du gouvernement Daladier, c’est en raison même de ce qui, dans sa politique, penchait déjà de ce côté, et des barrières qu’il s’était lui-même fixées. Il a beau exalter en toute occasion la période révolutionnaire et dire qu’en s’opposant à Hitler la France continue cette tradition, il ne fait aucun appel à la mobilisation populaire contre l’ennemi menaçant, pour n’effaroucher ni les patrons français, ni les tories britanniques. Le maître mot ici est la raison. On fait appel à celle de tout le monde, et en premier lieu des masses populaires, invitées à rester dans le rang, que ce soit à l’usine ou à l’armée. Ce gouvernement avait certes hérité d’une situation peu enviable, d’un pays qui glissait sur la pente des abandons ; il n’a pas ralenti si peu que ce soit la glissade. Car le déficit n’était pas de raison mais d’abord d’intelligence. Il fallait avant tout comprendre que Hitler en était assez bien pourvu, et la mettait au service d’un dessein unique, passant par la mise au pas de la France. Dans tous les coins de l’échiquier politique, de trop rares angoissés cherchaient le chemin d’une entente nationale, s’imposant aux intérêts partisans ou particuliers. Ses propres pesanteurs n’ont pas permis à Blum de les fédérer et de les conduire au succès, bouchant pour un temps l’avenir et ravalant les avant-gardes à un sens étroitement militaire, et encore : on en chercherait vainement une parmi les millions d’immobilisés de la drôle de guerre.

Bibliographie complémentaire (pour les notes de bas de page, on se reportera ci-dessous à l’édition "pdf")

-  Delpla (François), Les papiers secrets du général Doumenc, Paris, Oliver Orban, 1992 ;La ruse nazie, Paris, France-Empire, 1997.
-  Du Réau (Elisabeth), Edouard Daladier, Paris, Fayard, 1993.
-  Duroselle (Jean-Baptiste), La Décadence, Paris, Imprimerie nationale, 1979.
-  Frank (Robert), La hantise du déclin, Paris, Belin, 1994.
-  Girault (René) et Frank (Robert), Turbulente Europe et nouveaux mondes, Paris, Masson, 1988.
-  Krakowitch (Raymond), Paul Reynaud, Paris, Tallandier, 1999.
-  Roussel (Eric), Jean Monnet, Paris, Fayard, 1995.
-  Schacht (Hjalmar), 76 Jahre meines Lebens, Bad Wörishofen 1953, tr. fr. Mémoires d’un magicien, Paris, Amiot-Dumont, 1954.
-  Weitz (John), Hitler’s Banker, Boston, Little, Brown & C°, 1997, tr. al. Hitlers Bankier/Hjalmar Schacht, Munich, Europa, 1998.

lire "Léon Blum face à l’Allemagne nazie "

Word - 40.5 ko

François Delpla, le 24 janvier 1999



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