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Débats

La folie de Hitler



printemps-été 2011



sur Passion-Histoire

et encore

sur Monde en guerre

et aussi

Quelques semaines d’un débat où l’idée même d’un Hitler fou se heurte souvent à une montagne d’intolérance

Cela commence par une discussion sur Hitler et les communistes  :

François Delpla

Sam Avr 16, 2011 7:33 am

L’anticommunisme, chez Hitler, obéit à deux logiques :

-  le communisme, dès Marx et surtout chez Marx, est le dissolvant par excellence des sentiments nationaux, c’est donc un coup des Juifs et un des plus dangereux, il doit être liquidé comme eux ;

-  mais c’est aussi un objet de haine et de terreur des bourgeoisies, donc une bonne raison pour elles de tolérer le nazisme ; faire semblant de s’en prendre à lui et uniquement à lui, par exemple quand on réarme, c’est un excellent paravent pour des entreprises dirigées en fait, dans un premier temps, contre d’autres ennemis, j’ai nommé la Pologne et la France.



Un texte d’Ian Kershaw

Audie Murphy

MessagePosté : Sam Avr 16, 2011 11:54 pm

Localisation : Beauce, Québec, Canada

Pour ceux qui voudraient l’avis de spécialistes concernant l’antisémitisme d’Hitler, j’avais proposé cette question à Ian Kershaw quand l’Histomag avait eu la chance de l’interviewer :

HistoMag : À partir de quand exactement pensez-vous que l’antisémitisme d’Adolf Hitler s’est transformé en haine viscérale contre le peuple juif ?

Ian Kershaw : Quand Hitler a-t-il développé sa paranoïa ? Il y a deux étapes essentielles. La première est à Vienne, nous en savons peu car nous manquons de témoins de ce moment, pas plus que nous en savons du temps des tranchées de la 1° guerre mondiale. Nous n’avons donc guère d’informations s’agissant de son antisémitisme. Mais nous savons, qu’à cette époque, il a lu de la littérature antisémite des deux personnes qu’il admirait le plus, Georg Schönerer le politicien autrichien et Karl Lueger le bourgmestre de Vienne. Tous deux connus comme fanatiques de l’antisémitisme. Hitler fût influencé par ce climat Viennois, il en fit l’expérience quotidienne en des temps lors desquels sa bonne fortune le fuyait et qu’il devenait plus ou moins un clochard. Mais, à Vienne, si mon interprétation est correcte, il est encore loin de l’Hitler que nous verrons en 1920. Ce qui le transforme, en l’Hitler que nous connaissons mieux, c’est le sort de l’Allemagne à l’issue de la guerre. De 1916 à 1918, Hitler comme beaucoup commencent à blâmer les juifs concernant le sort de la guerre, et particulièrement en 1919, lorsqu’on les accuse d’avoir perdu la guerre. La défaite, l’humiliation, la révolution sont, selon Hitler, les conséquences de leurs œuvres. Dans cette période de 1916 à 1918, Hitler commence non seulement à détester les juifs, mais à croire qu’ils sont la cause de la perte de la guerre. L’étape finale de tout cela est, lorsqu’il était au sein de l’armée, son adhésion à l’anti-bolchevisme. Les deux combinés, le conduisent à la haine de juifs, non seulement du point de vue de l’Allemagne mais les associant au Bolchevisme de Moscou et au capitalisme de Wall Street et de Londres. Pour lui l’Allemagne ne pourra être renouvelée, revitalisée que par la destruction des juifs. La conséquence est qu’Hitler pensant que la défaite de la première guerre est du fait des juifs, une autre guerre doit être menée pour défaire ça et prendre une revanche sur les gens qu’il considère être une calamité pour l’Allemagne. C’est vraiment dans cette période, 1918 - 1920, que l’antisémitisme d’Hitler devient une idéologie.

Cette entrevue est disponible dans l’Histomag #56 Octobre-Novembre 2008.



Un intervenant signale ce lien

François Delpla

MessagePosté : Ven Avr 29, 2011 11:49 am

Fameux !

Il est temps d’ouvrir un fil sur la folie hitlérienne et je m’y emploie de ce pas.



François Delpla

Sujet du message : Re : Hitler était-il fou ?

MessagePosté : Ven Avr 29, 2011 12:56 pm

(...)

Un livre, que je déguste depuis quelques semaines, répond à beaucoup des questions abordées : Francesca Biagi-Chai, Le cas Landru - A la lumière de la psychanalyse, Imago, 2008. L’auteur en cause ici : http://www.dailymotion.com/video/xg6hdk ... u-1-2_news Oui, on peut poser un véritable diagnostic sans avoir eu la personne sur son divan, à condition qu’il y ait suffisamment de sources et c’est le cas. Il me semble que, pour Hitler, cela l’est plus encore (à ceci près que les données sur "Hitler avant Hitler" sont plus fragmentaires que pour Landru).

Oui, on peut être fou et responsable, c’est même au coeur de l’enseignement de Lacan (comme de Freud).

Ce dont il s’agit en histoire politique et militaire, c’est de décrire l’inscription de cette folie individuelle (dont l’antisémitisme -lui-même très personnel même s’il présente des analogies avec celui de Wagner, de HS Chamberlain, de Lueger et d’autres- est le trait le plus caractéristique) dans une aventure collective et même planétaire. De ce point de vue, une relecture récente de Mein Kampf m’a amené à considérer que la phrase qui le résume le mieux n’est pas celle-ci, très célèbre (et à juste titre, et très personnelle : on la chercherait en vain chez des auteurs antisémites précédents)

« Si le Juif, à l’aide de sa profession de foi marxiste, remporte la victoire sur les peuples de ce monde, son diadème sera la couronne mortuaire de l’humanité. »

mais celle-là

« Une organisation ne peut subsister qu’avec un haut commandement intelligent, servi par une masse que guide plutôt le sentiment »

Elle en dit fort long sur le nazisme et, pour commencer, sur son triomphe au sein de la mouvance nationaliste allemande. Hitler a laissé à d’autres formations les pulsions sentimentales qui font hurler à l’unisson les militants et les chefs, pour privilégier le sens tactique des dirigeants ou, plus précisément, du chef suprême. Et il a gagné le loisir de le faire tranquillement, tant que cette stratégie n’est pas perçue et que les antinazis autochtones ou étrangers persistent à voir là une bande de braillards, tous plus excités et primaires les uns que les autres. Je suis heureux que le livre de Binion soit maintenant mieux connu et reconnu. Quel pionnier ! Mais justement, en tant que tel, il doit être critiqué, pour tout ce qu’il charrie encore de visions antérieures. Je pense en particulier à ce qu’il dit du dr Bloch, qui réprésente précisément l’unique "bon Juif" et le seul intouchable, car lié à la mère.



François Delpla

MessagePosté : Ven Avr 29, 2011 6:01 pm

(...)

Pour prévenir une objection possible : je n’ai jamais écrit ni pensé que le nazisme fût une "guerre contre les Juifs" ou que les victimes de cette appartenance fussent plus visées que d’autres. Là le pragmatisme a tous ses droits, et les circonstances commandent. Par exemple, un déporté juif pourrait à la limite avoir plus de chances de survie qu’un autre en avril 1945, s’il se trouve au bon endroit pour bénéficier des magouilles entre Himmler et Bernadotte. Les Juifs concrets sont une chose, "le Juif" une autre. Ce dernier est un ennemi métaphysique, une métaphore de tout ce qui s’oppose aux intérêts de l’Allemagne, tels que Hitler les conçoit.



François Delpla

MessagePosté : Sam Avr 30, 2011 3:41 pm

(...)

Rien n’est inné en la matière, mais beaucoup se joue au cours des trois premières années.

Dans la psychose, c’est l’aptitude du sujet à symboliser qui est lésée : d’où le fait qu’il prend bien des choses au premier degré. Cela s’accorde bien avec la croyance de Hitler en un ennemi juif omniprésent, croyance qui systématise et prend au pied de la lettre deux millénaires d’insanités catholiques (et autres) sur le sujet. Cela lui vient sur le tard, à trente ans passés ? Cela veut dire que la place était dessinée, mais l’ennemi point encore trouvé.



Un internaute objecte :

La mise aux bans d’une société d’un 1/2 million de ses membres sur 65 millions, surtout s’ils sont spoliés de leurs biens, ne peut guère déstabiliser cette société mais permet de focaliser les rancoeurs. Toujours cette règle incontournable du bouc émissaire archi-usée par tous les dictateurs depuis que le monde est monde. Guère besoin d’être fou où de trainer de vieilles névroses post-partum pour mettre en pratique une telle manoeuvre, au contraire des idées claires et une maitrise parfaite (génie... ? ) de la manipulation des foules et des idées s’impose de fait.

François Delpla

MessagePosté : Sam Avr 30, 2011 5:10 pm

Voilà un coeur de désaccord (...).

Il se passe quelque chose, et rapidement, en moins d’un an, de novembre 1918 à septembre 1919 au plus tard. L’ennemi qui est trouvé, c’est bel et bien le Juif, et pas seulement ni principalement pour des raisons d’opportunisme. C’est certes comme vous le dites très bien un élément minoritaire contre lequel il est facile de mobiliser... plus en tout cas que contre les pays vainqueurs. Mais sa nocivité est l’objet d’une révélation de type mystique, confortée par le fait que beaucoup de ceux que Hitler considère comme des des maîtres (des pères ?), Wagner, Lueger, Schopenhauer notamment, ont dégoisé contre les Juifs d’une façon à laquelle le jeune Hitler avait du mal à adhérer. Son éducation catholique joue aussi un très grand rôle, de matrice et de repoussoir à la fois : vive l’opposition tranchée du bien et du mal, à bas la charité et l’amour du prochain...



Daniel Laurent

MessagePosté : Dim Mai 01, 2011 7:03 am

Ce que je trouve intéressant dans cette thèse, qui au début me rebutait (un fou ne peux pas avoir eu autant de réussite) c’est qu’elle explique un certain nombres de choses qui, finalement, ont été très négatives pour les nazis.

Un exemple : Sans cette focalisation raciale maladive, c’est le cas de le dire, Hitler aurait pu se faire facilement des allies en Europe de l’Est car des Ukrainiens, des Biélorusses, etc, accueillaient a l’origine les soldats allemands en libérateurs.

François Delpla

MessagePosté : Dim Mai 01, 2011 7:13 am

Je dirai pour ma part que la folie met des oeillères à l’intelligence et à la rationalité... tout en leur ouvrant une carrière, puisque le Hitler solitaire d’avant sa conversion (son "déclenchement") n’entreprenait rien. C’est fou de penser qu’un pays aussi vaincu puisse remettre le couvert d’une guerre mondiale aussi vite, mais en même temps cette folie même donne une chance, puisque une foule de gens et de groupes (politiques, sociaux, idéologiques...) ne craignent guère qu’il en aille ainsi et, souvent, pensent pouvoir détourner l’énergie de ce mouvement vers leurs intérêts propres.

Il en va de même du racisme anti-slave qui empêche de faire ami-ami avec les sujets de Staline en faisant mine, au moins dans un premier temps, de les libérer. Ce serait contraire à la folie, au contrat de 1918 avec la Providence...



Le débat continue sur Passion-Histoire

François Delpla

MessagePosté : 04 Mai 2011 15:57 Le diagnostic de psychose paranoïaque me semble, dans l’état assez faible de mes compétences (mais je me soigne), lui aller comme un gant. Il y a aussi un moment déclencheur, trop souvent inaperçu (de Kershaw entre autres) : novembre 1918. C’est narré dans Mein Kampf, en termes évidemment édulcorés et honorables. Une haine pathologique "du Juif" surgit alors, comme clé des maux humains en général et allemands en particulier. Elle va gouverner ses pensées et ses actes, tout en cohabitant avec une grande intelligence tactique.



(une très vive opposition se fait jour, tenant à la difficulté de concevoir que certains fous disposent d’une capacité à agir sur la société.

Extrait significatif, introduisant dans le débat le nom d’un maître en histoire des idées :

Je me suis toujours rattaché depuis la lecture de George L.Mosse à l’idée d’une brutalisation des comportements faisant suite à la Première Guerre mondiale, guerre totale s’il en est, dont Hitler a été un acteur, insignifiant certes, mais une expérience qui a pu être "l’école de sa vie" et déterminer ses évolutions futures. Brutalité certes, folie non.)



François Delpla

MessagePosté : 05 Mai 2011 8:17 Les cas de grands psychotiques menant une vie apparemment normale sont légion.

La question est : cette vision très particulière des Juifs persécuteurs, panacée explicative des maux en tous genres, qui apparaît chez lui en 1919, l’éprouve-t-il vraiment ?



François Delpla

MessagePosté : 18 Juin 2011 13:20

(...) le moment du déclenchement de sa psychose est en train d’être cerné par la recherche : novembre 1918.

Ceux qui l’ont connu avant et après sont nombreux à noter une transformation radicale, que confirme son mode de vie : de solitaire il devient sur-entouré, d’hommes comme de femmes ; le raté velléitaire devient entreprenant et efficace, etc.



En réponse à l’affirmation que « La question "quand Hitler est il devenu antisémite ?" est pratiquement aussi inadéquate que la question "Quand Céline est-il devenu antisémite ?" »

François Delpla

MessagePosté : 18 Juin 2011 19:23

Je trouve au contraire la question capitale.

L’antisémitisme de Hitler lui est propre. Il emprunte beaucoup aux préjugés du passé, mais pas tout, et pas l’essentiel : la judaïsation de tout ce qui est jugé néfaste + la démarche méthodiquement exterminatrice.

Tout cela se manifeste pour la première fois le 16 septembre 1919 et se solidifie définitivement début 1920 (après la lecture des Protocoles des Sages de Sion).

D’autre part, il y a cette véritable métamorphose du raté solitaire à l’homme d’action, toujours en 1919, et ses camarades de régiment qui disent qu’ils ont retrouvé "un autre homme" : cela cadre avec un déclenchement de psychose lors de l’hospitalisation à Pasewalk.



(Le ton monte...)

François Delpla

MessagePosté : 19 Juin 2011 4:51


-  sur l’antisémitisme hitlérien : la différence, radicale, avec TOUS ses précurseurs est le caractère sérieux de la démarche exterminatrice. Il prend au pied de la lettre ce qui chez les autres était essentiellement un défoulement verbal et métaphorique. L’un d’eux, HS Chamberlain, l’a d’ailleurs dit avec les accents d’un saint Jean-Baptiste voyant arriver Jésus et lui a donné une bénédiction qui a dû renforcer considérablement sa résolution, à la veille de son putsch de 1923. Et prendre au pied de la lettre, cela révèle une impuissance à symboliser, qui est la définition même de la psychose.

-  sur la folie, je me permets de recommander un livre qui m’a beaucoup éclairé : Le cas Landru, à la lumière de la psychanalyse Biagi-Chai, Francesca préface Jacques-Alain Miller Imago , Paris Parution : septembre 2008

Non seulement elle met "sur son divan" le serial killer en ayant tout lu sur cet homme que très peu de policiers, de magistrats, d’experts et de journalistes avaient estimé fou (puisqu’il tuait après avoir abusé ses victimes pour les mettre dans son lit et les voler, toutes choses hautement rationnelles !), mais elle l’inscrit dans son époque, en montrant par exemple qu’avant 1914 il n’était qu’un escroc et que c’est sur fond de guerre mondiale qu’il devient un assassin... cessant même de tuer à la veille du 11 novembre... sauf une dernière fois comme par accident.

Or Landru paraissait intégré et normal à beaucoup, à commencer par ses victimes , qui prenaient le train en confiance sans s’aviser qu’il achetait deux billets d’aller et un seul de retour !



François Delpla

MessagePosté : 19 Juin 2011 11:38

En histoire, on a des documents ou on n’en a pas.

La folie de Hitler n’est pas une spéculation, elle est documentée. Notamment par son antisémitisme tout à fait personnel et spécifique, et par le surgissement brusque de cette disposition d’esprit en 1919, alors même qu’il avait auparavant des maîtres à penser antisémites (Wagner, Schönerer, Lueger et Schopenhauer notamment) : tout se passe comme s’il avait résisté, sur ce plan, à leur influence, puis brusquement lâché prise, sous l’effet du déclenchement de sa propre paranoïa.



Un lien est donné vers un article sur la cécité de Hitler en 1918.



(Le ton monte, monte...

Il va même monter jusqu’à une menace d’exclusion -bientôt effacée par la modération- pour avoir traité de "perle" l’affirmation que l’historien était tenu de se conformer à la définition de la folie par les tribunaux !)

François Delpla

MessagePosté : 19 Juin 2011 13:24

A la lecture de vos si bienveillants propos, je constate qu’une chose vous échappe : le récit de Mein Kampf n’est pas seulement romancé, il est anticipé de dix ans.

Nous sommes certes encore assez peu d’historiens diplômés à estimer l’antisémitisme de Hitler postérieur à la PGM mais notre nombre s’accroît doucement.

Et nous avons pour nous l’ensemble des documents et des témoignages... à part le sien.



François Delpla

MessagePosté : 19 Juin 2011 15:40

(...)

Pour moi ce ne sont pas les nazis qui sont fous... même s’ils le sont, en plus. Mais un nazi bien précis. Dans cette idée que les Juifs sont hors espèce humaine, nocifs de mille manières et à éliminer comme tels, il est constamment en avant des autres.

Je dirai même que l’histoire de l’histoire du nazisme est celle de la progression, lente et en zigzag, de cette idée.



François Delpla

MessagePosté : 19 Juin 2011 17:54

Sur la lettre du 16/9/19, premier texte antisémite connu de Hitler

(...) C’est le capitaine Mayr qui lui demande de faire cette réponse à un quidam, parce qu’il lui semble avoir des idées sur la question... sans doute plus claires que celles de Mayr... lequel finira socialiste et interné... Et ne mesurait sûrement pas ce jour-là de quoi il donnait le coup d’envoi.

Donc, l’auteur de cette lettre fait une distinction, que je n’ai trouvée nulle part avant, entre antisémitisme sentimental (les pogroms) et rationnel (le sien). Cela veut dire une éradication totale et systématique. C’est cela, la folie dans le rationnel (ou inversement).

Bref, sans prétendre détenir la vérité mais plutôt participer à la mise en branle d’un début de recherche, je vois là une folie qui va déboucher sur une extermination méthodique, avec un chef et un seul, qui seul donc a besoin d’être fou : les autres, à commencer par Himmler, il leur suffit d’être enrôlés.

Par exemple, les historiens fonctionnalistes se sont épuisés pendant trente ans à essayer de démontrer le contraire et ont fini par déclarer forfait : aujourd’hui tout le monde reconnaît qu’il y a eu un ordre précis et individuel de massacre général des Juifs accessibles en Europe.



François Delpla

(accusé d’employer des termes sans les définir)

MessagePosté : 19 Juin 2011 19:03

J’ai défini ce que j’entendais par folie.

Je peux recommencer : une psychose paranoïaque, créant une croyance sincère dans la nocivité des Juifs, leur influence sur tout ce qui va de travers etc. Loin de moi l’idée que les exécutants aient été sains : relisez. Ce que je dis et peux répéter, c’est que dans le dispositif seul Hitler a besoin d’être fou.

Je ne crois pas Forster sur parole. Je dis qu’il y a là une piste, et une série de récits (dont celui de Mein Kampf) et d’éléments qui, recoupés, nous orientent vers une solution à l’énigme de la transformation radicale du personnage au lendemain de la guerre.



François Delpla

MessagePosté : 20 Juin 2011 3:54

Pour l’instant mon analyse se heurte (de façon intéressante et, pour moi, utile sinon agréable) à une double négation :

-  la possibilité qu’un fou paraisse normal et agisse sur le réel ;

-  l’originalité radicale de l’antisémitisme hitlérien, précisément quand il devient hitlérien, ce qui apparaît pour la première fois (de mon point de vue) en septembre 1919.

C’est aussi nier l’évidence que de prétendre que je n’aurais pas répondu sur l’Okhrana etc. : la réponse est dans ce qui précède.



François Delpla

MessagePosté : 20 Juin 2011 4:38

Mais pour essayer d’avancer, voici un peu de neuf.

Connaissez-vous les mémoires d’Otto Wagener ? Une pépite exhumée en 1978 par Henry Ashby Turner. Traduction anglaise en 1985, disponible pour une vingtaine d’euros.

Il s’agit d’un météore au firmament de la direction nazie, jamais membre du parti mais nationaliste notoire, lorsqu’il est brusquement recruté en 1929 (après une invitation surprise au congrès de Nuremberg) pour être placé à la tête des SA (après Pfeffer et avant Röhm). Du Hitler pur sucre, cette manière de frustrer ses vieux fidèles pour étendre son champ d’action !

Pendant trois ans Hitler, avant de le jeter (tout en le gardant membre du Reichstag jusqu’à la fin), en fait un confident très intime. Déçu mais non dégrisé,Wagener est persuadé que Hitler est un génie désormais mal entouré. Ardent combattant des deux guerres, il finit la seconde comme chef de la garnison de Rhodes et se retrouve prisonnier en Angleterre, où il écrit ses conversations avec Hitler de mémoire, en 1946.

Ce que j’y trouve de plus intéressant pour nourrir ce dossier concerne la "force odique". Il s’agit d’un délire pseudo-scientifique dû à un baron von Reichenbach en 1845. Ses travaux sont réédités en 1921. Cette force est censée résider en chaque être humain mais décliner avec l’âge. Cependant elle est transmissible de jeune à vieux ! et ce par magnétisme... à condition d’avoir la bonne longueur d’onde. Il suffit d’être près, mais si on se touche c’est mieux... par les mains ou en s’embrassant ! Et le sexe n’a pas d’importance...

Eh bien Wagener, qui y croit, convertit Hitler (qui n’en avait jamais entendu parler) en une seule conversation (au début de leur relation, donc vers 1930) et le voilà qui gamberge sur la réorganisation des SA à partir de cette théorie. Cela devrait notamment permettre de diviser et de plumer les partis adverses, en leur piquant leurs meilleurs militants (que les chefs SA attireront avec leur longueur d’onde), y compris les communistes et les réactionnaires ! Et ainsi de réaliser l’unité si désirée du peuple allemand, en laissant les grincheux sur le bord de la route et en isolant les ennemis.

La folie, ce n’est pas de croire cela. C’est plutôt de s’en saisir en un instant et de foncer : on veut à toute force que le réel coïncide avec son délire, et on saute sur toute apparence allant dans ce sens.

Au fait puisque personne ne conteste plus ce point, tout le monde est à présent convaincu que, dans MK, la conversion à l’antisémitisme est antidatée d’une décennie ?



François Delpla

MessagePosté : 20 Juin 2011 7:34

J’espère qu’au moins certains de mes contradicteurs feront l’effort de se procurer ce livre et je me porte garant qu’ils ne regretteront pas leur vingtaine d’euros.

Il y a là des matériaux extraordinaires pour documenter la folie de Hitler. Il se bâtit littéralement un monde parallèle... tout en se dotant d’instruments de pouvoir de plus en plus performants pour faire agir les hommes en fonction de son délire.

Je vous serais reconnaissant de bien vouloir considérer que ce n’est pas moi qui "poursuis aux frontières du paranormal et de l’irrationnel". C’est Hitler qui se saisit d’une théorie collant avec sa vision pour ajuster en un clin d’oeil toute sa stratégie. Et il ne sera au pouvoir que trois ans plus tard ! Imaginez ce qu’il en fera... ou plutôt, voyez ce qu’il en a fait.



Lien vers l’article de Norman Aschler sur Binion, Forster et Weiss



François Delpla

MessagePosté : 21 Juin 2011 4:23

(...)

La thèse de la folie de Hitler (...) est contestée avec une rare violence et une démarche tout à fait indirecte : qui êtes-vous pour en parler ? vous dégagez sa responsabilité (on a beau seriner dès le début le contraire) ; vous dégagez celle de ses suiveurs, ainsi que celle de tout l’antisémitisme (s’il est question de hors sujet, que dire de ceux-là !) ; vous variez dans la définition (pure légende) ; tenez-vous en à la définition de la folie reconnue par les tribunaux, rien d’autre n’est permis à l’historien (perle) ; vous vous appuyez sur des témoignages indirects (est-ce ma faute si la Gestapo a détruit des dossiers ? faut-il se résigner aux ignorances qu’elle nous dicte ?) ; vous gobez le récit de Mein Kampf (alors qu’on s’échine à montrer qu’il est antidaté de dix ans sur un point fondamental) etc. etc.

Le pompon : quand on apporte des matériaux nouveaux comme le livre fâcheusement méconnu de Henry A. Turner sur les mémoires de Wagener, on se fait accuser de ne plus savoir quoi inventer !!!

Pour ma part, je vois avec beaucoup de compréhension les raisons des uns et des autres. La matière est sensible et sujette à contresens. Pourquoi donc insisté-je ? Certes ce pourrait être par amateurisme invétéré et incapacité à reconnaître un tort, mais à ceux qui me font la grâce de me voir un peu autrement je dois de ne pas laisser dire.

Nous avons affaire à un raté solitaire, bourré de dons mais incurablement marginal, qui à trente ans passés fait une irruption soudaine dans le champ politique et y acquiert une stupéfiante maîtrise. Serait-ce un péché capital, pour un historien, que de chercher à cerner le moment du basculement ? Il me semble que c’est plutôt le ba ba du métier.

Il se pourrait que l’histoire du nazisme ait justement souffert d’une dilution de la responsabilité, et d’une dilution du nazisme lui-même dans des ensembles qui noient sa spécificité.

(...) reprenons tout cela tranquillement.

Je redonne aussi le lien d’un mien billet .



François Delpla

MessagePosté : 21 Juin 2011 8:48

La tradition inaugurée par Freud et poursuivie par Lacan enseigne que la psychose est l’une des trois structures possibles du psychisme (les deux autres étant la névrose et la perversion), qu’elle touche des gens apparemment normaux et qu’elle devient folie quand il y a un déclenchement.

Il m’apparaît que chez Hitler ce déclenchement se produit aux alentours de la fin de la guerre. Il induit une recomposition de toute son existence autour de quelques idées simples dont deux principales : l’Allemagne doit très vite prendre sa revanche ; le Juif est derrière tout ce qui lui nuit.

Je serais sot de penser que ces deux idées ne sont pas dans l’air du temps et présentes chez bien d’autres ; et il serait sot de prétendre que je le crois.

Ce que je dis, c’est qu’elles prennent chez Hitler une forme extrême, obsessionnelle, idiosyncrasique, incomparable. Et que cette folie individuelle va présider à toute une série d’événements politiques et militaires jusqu’en 1945.

Je dis aussi qu’un des signes de la psychose est l’inaptitude à symboliser et que cela colle très bien avec le fait que, tandis que l’antisémitisme est chez beaucoup une façon de parler, aux conséquences pratiques limitées (par exemple lors de ces paroxysmes que sont les pogroms, précédés et suivis de cohabitations plus paisibles), il y a chez Hitler, du fait de cette inaptitude à symboliser, un passage sans transition des mots aux actes (sinon lorsqu’il réfrène ceux-ci pour des raisons d’opportunité).

Personne ne l’exprime mieux que Houston Stewart Chamberlain, le 1er janvier 1924, dans un texte que publie la Grossdeutsche Zeitung tandis que son sujet médite en prison :

« Il lui est par exemple impossible de partager notre conviction à tous sur la funeste, oui, la mortifère influence de la juiverie sur la vie du peuple allemand, et de ne point agir ; comprend-on le danger, alors des mesures doivent être prises contre eux au plus vite, c’est bien ce que tout le monde voit, mais aucun n’ose le formuler, aucun n’ose traduire ses pensées en actes ; aucun, sauf Adolf Hitler. »



Fou seulement pendant la guerre ?

François Delpla

MessagePosté : 21 Juin 2011 11:49

Un internaute a écrit :

« Au contraire, avant-guerre, les témoins décrivent un homme parfaitement sensé ».

Alors ils se méprennent : est-il sensé de voir dans les Juifs des bacilles ou du poison ?

Il faut choisir : ou bien c’est une ruse politique, ou bien il le croit.

Dans la première hypothèse, comment expliquer l’extermination ?

Dans la seconde, comment se passer du mot "fou" ?



François Delpla

MessagePosté : 21 Juin 2011 14:08 Je ne suis qu’un historien généraliste du nazisme et de la SGM, obligé de recourir à des spécialistes, sans abdiquer mon esprit critique, dès qu’une question devient un peu technique dans quelque domaine que ce soit. La psychologie en fait partie.

En revanche, l’antisémitisme, sans en faire ma spécialité, je suis bien obligé de le connaître relativement à fond, au moins pour la période considérée.

La question qui est ici en débat, avec une passion qui fait honneur au titre de ce site, est celle de la spécificité de celui de Hitler. Du saut qui est, ou n’est pas, fait en 1919 et qui affleure pour la première fois dans cette lettre du 16 septembre.

Laissons de côté les hypothèses sur les conditions de sa rédaction. Faute de bien les connaître il y a des choses à déduire, et solidement, de son texte même.

Il est déjà de part en part hitlérien par sa condamnation des pogroms, opposés à une éradication rationnelle des Juifs qui, elle, est prônée.

De là à la Solution finale, il y a une ligne directe et droite -même si les circonstances sont appelées à jouer leur rôle.

Mais en amont, nous avons quoi ? Rien, à ma connaissance. De l’antisémitisme certes à gogo, mais plutôt verbal ou, au plus, pogromique.

Le saut est le même que, dans la biologie, celui du poisson à l’oiseau. Où est le chaînon manquant ? C’est là-dessus que porte notre discussion.



Hitler : un antisémitisme nouveau ou hérité ?

François Delpla

MessagePosté : 21 Juin 2011 16:22

(...) ce serait bien si vous essayiez de nous trouver des citations antérieures à 1919 et comportant une condamnation claire des violences pogromiques au profit d’une politique rationnelle d’élimination. Pour ma part je viens de relire l’un des spécialistes de l’antisémitisme allemand, Helmut Berding. Il n’en donne pas mais cite, en revanche, la phrase centrale de la lettre du 16/9, qu’il est peut-être temps de porter à la connaissance du forum :

L’antisémitisme inspiré par des motifs relevant de la seule sensibilité trouvera son ultime expression sous la forme de pogromes. L’antisémitisme de la raison, lui, doit mener à une lutte légale et planifiée pour l’élimination des privilèges que le Juif détient à la diffférence des autres étrangers vivant parmi nous (législation sur les étrangers). mais il ne peut avoir, au bout du compte, qu’un seul objectif : l’éloignement (Entfernung) pur et simple des Juifs.

Le chemin vers la Solution finale (balisé par les circonstances, je l’ai dit mais je le répète) passe par la "prophétie" du 30 janvier 39 : si les Juifs déclenchent une guerre mondiale, ce sera la fin de leur présence en Europe.

Or :

-  il sait bien à cette date qui va la déclencher, et que ce ne sont pas les Juifs ;

-  puisqu’il y a guerre, il y a ennemi, les Juifs deviennent des espions et leur "éloignement" prendra vite d’autres formes qu’un simple exil.



François Delpla

MessagePosté : 21 Juin 2011 17:17

Je souhaiterais une meilleure prise en compte de ce que j’ai dit sur l’impuissance de Hitler à symboliser, et la citation de Chamberlain à l’appui.

François Delpla

MessagePosté : 22 Juin 2011 6:38

Je vais maintenant essayer de clarifier ce que j’entends par folie.

Il me semble qu’elle a beaucoup à voir avec la déréalisation : on croit vraiment des choses fausses, sur des points fondamentaux, et on agit en fonction d’elles. Je pense avoir apporté suffisamment de matériaux pour montrer que Hitler se construit une réalité parallèle, à laquelle il croit dur comme fer. Pèche est très éclairant quand il met cela en relation avec ses menaces de suicide : soit j’ai bien une mission de la Providence, soit la réalité est insupportable et je la quitte pour de bon.

Reste la question du passage à l’acte, centrale dans la thérapeutique des psychoses : quels substituts vont permettre à celui qui déréalise de vivre tout de même en société et sinon d’être normal, du moins de se faire accepter comme tel ?

Dans le cas de Hitler, ce bricolage consiste à construire aussi, au plus vite, un îlot dans la société, fonctionnant suivant ses lois à lui : le service de propagande de l’armée dans lequel il domine très vite le capitaine Mayr, notamment sur la question de l’antisémitisme, puis le parti nazi qu’il ne crée pas, mais phagocyte quasi-instantanément.



François Delpla

MessagePosté : 22 Juin 2011 8:21

Bien sûr que je vous réponds mais vous ne voulez pas entendre.

Il y a, d’après moi, un saut qualitatif (et d’ailleurs aussi quantitatif !) de l’antisémitisme antérieur vers celui de Hitler : systématique, personnel, branché sur une "mission", etc. Mosse ne le voit pas, ne le prend pas en compte et ne se pose d’ailleurs même pas la question. Il fond trop le nazisme dans son époque, comme le font de leur côté les fonctionnalistes. C’est une limite de son travail, par ailleurs important.

Ce qui fait de Hitler un fou actif dans le monde, c’est qu’il se crée en permanence des institutions sur mesures, d’abord partisanes puis étatiques.

Mais d’un autre côté, votre formule suivant laquelle Hitler systématise l’essence du racisme antérieur me va assez bien.

François Delpla

MessagePosté : 22 Juin 2011 11:54

Sous la stimulation de notre aristo de Doubrovnik, je viens de relire les pages de George Mosse auxquelles, je pense, ce duc faisait allusion : le dernier chapitre des Racines intellectuelles du Troisième Reich intitulé "La révolution antijuive".

Il est plus sévère avec autrui qu’avec lui-même. Il conteste en effet (à très juste titre selon moi) l’affirmation éculée (qui a laissé des traces, y compris dans la présente discussion) suivant laquelle Hitler se repaissait à Vienne, avant 1914, du magazine antisémite Ostara, en disant que les arguments du premier historien qui ait essayé de le démontrer, Wilfred Daim, n’étaient "pas du tout convaincants". Or c’est ce qu’il fait lui-même en attribuant à Dietrich Eckart une influence déterminante sur l’antisémitisme de Hitler au moyen de citations de son journal Auf gut Deutsch datées de 1919 sans autre précision, donc sans permettre de déterminer si elles sont antérieures ou postérieures au 16 septembre, ni si Hitler avait pu les connaître avant, et sans dater leur premier contact.

Donc il a un certain besoin que Hitler soit sous influence, et ce, non pas d’un Forster (la première édition du livre, datée de 1964, n’a pas été augmentée, en 1998, de la moindre mention des recherches de Binion) mais d’un idéologue qui aurait lui-même synthétisé une bonne partie de la tradition antisémite völkisch. C’est un raisonnement en boucle, de la part d’un historien qui se déclare ennemi des démarches "psychologisantes" : il démontre le primat du social par le social.

Je le rejoins sur un point : l’imprégnation völkisch est une raison à coup sûr importante du succès des nazis en Allemagne. Il me semble cependant qu’il lui donne une place un peu excessive, dans l’explication du fait que l’antisémitisme, assez diffus entre l’Atlantique et l’Oural avant la Première Guerre, se soit surtout manifesté avec virulence en Germanie après. En d’autres termes, il fait presque du Goldhagen, en présentant l’Allemagne comme spécialement prédisposée à persécuter les Juifs.

Je ne vois donc dans cette prose aucun début d’explication, ni même de perception, du fait que l’antisémitisme nazi est quelque chose, au départ, de très spécifique par sa violence, sa radicalité et, surtout, c’est le point qui fait penser à la folie, sa frénésie de prendre au pied de la lettre ce qui chez d’autres est métaphorique, au moins en partie (j’en appelle de nouveau à une prise en compte de la phrase de Chamberlain, on ne peut plus suggestive à cet égard).



à un contradicteur qui "peine à voir la différence radicale d’AH avec les dictateurs idéologiques ayant cherché/réussi à instaurer un système totalitaire au 20ème siècle."

François Delpla

MessagePosté : 22 Juin 2011 12:41

Pas moi !

Il instaure comme son ennemi personnel et celui de son pays une réalité illusoire : "Le Juif", dans la définition qu’il en donne (c’est-à-dire : tout ce qui s’oppose aux intérêts de l’Allemagne tels qu’il les conçoit). Mais pour illusoire qu’elle soit, cette entité a un représentant bien concret sur la planète, les Juifs, c’est-à-dire les adeptes ou descendants d’adeptes d’une religion, définis par beaucoup (et souvent par eux-mêmes) comme membres d’une race. Et il va s’en prendre aux Juifs de manière très concrète, très cruelle et, là où il le peut, assez exhaustive, dans une démarche en quelque sorte magique, censée permettre de remporter la victoire sur "le Juif".

Et quand il met en place son parti, puis son Etat, ces considérations prennent une place qui ne rappelle ni de près ni de loin le comportement d’un autre dictateur.



François Delpla

MessagePosté : 23 Juin 2011 8:26

(...)

Je me réexplique : la Solution finale n’est pas plus ni moins dans le texte du 16/9/19 que l’adulte n’est dans le bébé. La violence est déjà extrême, et déjà bien différente de celle de tous les précurseurs antisémites.

Condamner les pogroms non point pour leur caractère meurtrier, mais pour leur manque de méthode, n’est-ce pas déjà tout dire ?

Et repérer cela, c’est tout autre chose que de traduire Entfernung par extermination au lieu d’éloignement, ce que je n’ai pas fait une seule fois et ai déjà été accusé deux fois d’avoir fait.

Il est tout aussi fallacieux (et binaire) de parler à ce sujet d’intentionnalisme (un mot, je le rappelle, dont aucune tendance ou école ne se réclame, et qui a été inventé au début des années 1980 comme une injure par une école, elle, bien vivante, celle du fonctionnalisme). Je proposerais plutôt une notion panofskyenne popularisée par Bourdieu, celle d’habitus. Le fou Hitler, incapable de métaphoriser, voit vraiment les Juifs comme des bacilles dès 1919 et, sans avoir des idées très arrêtées sur le traitement, est décidé à les faire disparaître de l’organisme allemand.

Mais il faut bien voir, justement, que cela devra être fait avec méthode, c’est-à-dire non seulement en faisant des fiches, des lois etc. pour que nul ne passe entre les mailles, mais en intégrant cela dans une politique plus générale qui sert non pas un objectif unique (la déjudaïsation) mais deux principaux : outre la déjudaïsation, la conquête d’un immense espace vital après avoir châtié la France et calmé le désir anglais de l’aider.

Le fait que le traitement des Juifs soit apparemment plus doux avant 1939 qu’après s’inscrit parfaitement dans ce schéma : il faut y aller progressivement, et il faut mener plusieurs chevaux de front. C’est une grave erreur de voir cela en termes d’"hésitation" et de "radicalisation" ou de changement d’objectifs.



suite

le 23 juin 2011



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