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Priorité aux personnalités pour se réfugier aux Etats-Unis. 1940-1941.



Un article de Marc-André Charguéraud



débat

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Est-il moral de choisir quelles vies doivent être sauvées ?

Le 26 juillet 1941, Albert Einstein, l’éminent savant, écrit à Eleanor Roosevelt, l’épouse du président des Etats-Unis : « La politique qui est actuellement poursuivie rend pratiquement impossible de trouver refuge en Amérique pour de nombreuses personnes de mérite qui sont victimes de la cruauté fasciste en Europe. » Einstein pense d’abord au sauvetage des « gens de mérite ». Ceux qui possèdent « un ensemble de qualités intellectuelles et morales particulièrement dignes d’estime ». Cette attitude discriminatoire correspond pourtant à la politique suivie par le président des Etats-Unis.

Dès juillet 1940, Roosevelt a donné une priorité à l’accueil des « culture carriers » européens en péril. Il demande à James McDonald, qui dirige le President Advisory Committee on Political Refugees( PACPR), de préparer une liste d’éminents réfugiés auxquels le ministère des Affaires étrangères donnera un visa temporaire salvateur. Des personnes « ayant une réussite intellectuelle hors pair, un courage indomptable, prouvant être de vigoureux supporters d’un gouvernement libéral et étant en danger de mort entre les mains de la dictature », précise un communiqué de presse du gouvernement.

Des listes sont soumises par le PACPR et différentes organisations juives. Sur 3 268 visas accordés, seuls 1 236 pourront être utilisés, avant qu’en janvier 1941 déjà le plan soit interrompu sous la pression des isolationnistes du Département d’Etat. Dans de nombreux cas, les réfugiés sélectionnés n’ont pas été à même d’atteindre un port d’embarquement en pays neutre.

Ces dispositions en faveur de l’immigration des intellectuels ne sont pas nouvelles. Les lois américaines permettent l’entrée hors quota de professeurs qui ont enseigné les deux années précédentes et auxquels un poste d’enseignement est garanti aux Etats-Unis. L’Emergency Committee in Aid of Displaced Foreign Scholars, en grande partie financé par la Fondation Rockefeller, a aidé au transfert de quelques centaines de professeurs et leur installation. Parmi eux figurent dix prix Nobel de physique qui vont contribuer de manière significative à la défense des Etats-Unis pendant et après la guerre.

En 1940 et 1941 un nombre important d’intellectuels en péril se trouvent immobilisés dans la sud de la France. Parmi eux de nombreuses personnes d’origine allemande peuvent être réclamées à tout moment par les Allemands et livrées par les Français aux termes de la Convention d’armistice. Beaucoup sont des réfugiés juifs. Il faut leur obtenir un permis de sortie de France, un visa de transit en Espagne et au Portugal ainsi qu’une place sur un navire. Et si ce n’est pas possible, on aura recours à une exfiltration illégale.

Une organisation sur place devient nécessaire. Le Comité américain de secours (CAS) s’installe à Marseille en août 1940. Il est financé par l’International Rescue Committee, créé par un groupe privé américain au début de l’été 1940. Le CAS sera dirigé pendant deux ans par l’entreprenant Varian Fry. Il est l’artisan infatigable de la fuite de la zone libre française de quelque 1 500 personnalités du monde scientifique, politique, religieux et syndical. Parmi eux, on citera les artistes Marc Chagall et Max Ernst, le poète André Breton, le sculpteur Jacques Lipchitz J, la harpiste Wanda Landowska, les écrivains Heinrich Mann, Lion Feuchtwanger et Franz Werfel, la philosophe Hannah Arendt.

Ces sauvetages sont certes admirables, mais ils posent une question fondamentale sur le plan moral. Dans son livre, Le chemin des Pyrénées, Liza Fittko relate une conversation qu’elle eut avec Varian Fry au cours de l’hiver 1940 : « Vous avez aidé des centaines de gens, et beaucoup d’autres mettent tous leurs espoirs en vous. Mais il y a aussi tous les autres : ceux qui ne sont pas célèbres, qui n’ont pas de relations. Et ils ne sont que trop nombreux, tous ceux que vous ne pouvez pas aider...En partant je pensais : je n’aimerais pas avoir le pouvoir de décider quelle vie doit être sauvée. » Un chiffre donne l’immensité du nombre de ceux « qui ne peuvent être aidés ». Au 30 juin 1939, les consulats américains dans le Reich croulaient sous 309 000 demandes de visas.

Le Consul américain à Alger, Felix Cole, s’indigne dans une lettre datée du 26 octobre 1940 au State Department : « Un intellectuel vaut-il plus qu’un travailleur, ou un petit marchand, qui a laissé derrière lui ses quelques pauvres possessions (...), qui doit tout recommencer et auquel on refuse (l’accès aux Etats-Unis) (...), alors qu’un professeur d’université est le bienvenu et soutenu parce que son éducation, sa parole et son écrit de qualité impressionnent les riches ? »

Ce problème de choix dramatique s’est souvent posé. Du fond du ghetto de Varsovie, Emmanuel Ringelblum décrit les limites d’une politique de secours et l’alternative morale angoissante qui en résulte. N’est-il pas rationnel, disait-il, lorsque l’on sait que les secours sont insuffisants pour un sauvetage général, de s’efforcer de « sauver un certain nombre d’individus sélectionnés pour leur productivité et leur niveau intellectuel ? ( ...) Mais alors pourquoi des travailleurs et artisans, des gens de mérite qui furent productifs, et que seuls la guerre et le ghetto ont privés de leur capacité de production, seraient jugés inutiles, la lie de la société, candidats aux charniers ? On reste confronté à un dilemme tragique : (...) allons-nous donner une seule cuillère pleine à chacun avec le résultat que personne ne survivra ? Ou allons-nous donner suffisamment à quelques-uns pour qu’ils puissent survivre ? »

Ringelbaum à Varsovie ne peut pas augmenter le volume des secours. Il n’a aucune porte de sortie à la crise qu’il vit. A Washington, Roosevelt n’aurait-il pas dû accueillir tous les réfugiés européens de bonne foi dont la vie était en danger qui sollicitaient un visa pour la liberté. Il avait les moyens d’éviter une discrimination moralement difficile à accepter.

Pendant ces deux années qui ont précédé la Shoah, l’Amérique est neutre. Un pays de 130 millions d’habitants peut bien recevoir quelques dizaines de milliers de personnes en péril. Refuser un visa à une personne dont la vie est menacée, c’est la condamner à une mort lente ou rapide probable. Il s’agit d’un refoulement bureaucratique à distance, sans le face à face de la frontière, mais aux mêmes conséquences. Après la guerre, nombre d’historiens américains reprocheront aux neutres d’Europe ces refoulements hautement condamnables. Ils oublieront opportunément les turpitudes de leur propre pays.

Copyright Marc-André Charguéraud. Genève juin 2011

Trouvez sur mon blog : La Shoah revisitée d’autres articles récemment publiés.

le 2 juillet 2011



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