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De Gaulle et Manstein pendant la drôle de guerre



drôles de dissertations sur l’arme blindée



Article publié dans Histoire(s) de la Dernière guerre n° 3, janvier 2010

On résume parfois les prémisses du choc de mai 1940 par le contraste entre un mémorandum du colonel de Gaulle, accueilli avec scepticisme dans son pays, et un certain nombre de mémoires du général von Manstein, qui ont été largement pris en compte lors de la préparation de la dévastatrice offensive allemande. La relecture de ces textes

fait apparaître une réalité plus complexe.

Erich von Manstein (1887-1973) est, depuis la campagne de Pologne, le chef d’état-major du prestigieux maréchal von Rundstedt (1875-1953). Il le suit à la mi-octobre 1939 sur le front de l’Ouest. Tous deux s’installent à Coblence, l’un comme commandant, l’autre comme chef d’état-major du groupe d’armées A, chargé de préparer une offensive en coordination avec le groupe B du général von Bock, stationné à sa droite, et donc plus près de la mer du Nord. Les esprits, marqués par la guerre précédente et la tentative manquée du « plan Schlieffen », sont portés à penser que Bock aura, si cette offensive est lancée, le rôle le plus important, avec des effectifs et un matériel permettant de déborder et de bousculer au plus vite les armées françaises, belges et britanniques.

Cependant, les deux premiers mémoires de Manstein, contresignés par Rundstedt et datés du 31 octobre [1] , sont souvent considérés comme une tentative de tirer la couverture à soi, en rééquilibrant l’effort au profit du groupe d’armées A. Or, à les lire, on découvre tout d’abord une motivation différente. Les militaires, quels qu’ils soient, sont alors tracassés, voire affolés, par l’intention que manifeste Hitler d’attaquer à l’ouest au plus tôt, c’est-à-dire dès le mois de novembre, alors que les opérations en Pologne ont duré jusqu’à la fin de septembre. Manstein alors exprime pour la première fois l’idée qu’une nouvelle mouture du plan Schlieffen ne serait pas adéquate, car l’ennemi, qui a tout lieu de s’y attendre, aurait les moyens, sinon de la repousser, du moins de la freiner, et la décision ne serait pas obtenue. Or l’armée et l’économie allemandes ne sont pas en mesure de soutenir une longue guerre d’attrition. Ce qu’il faut, c’est une passe d’armes rapide, mettant en jeu d’emblée une grande quantité de matériels et de munitions... lesquels ne sont pas encore disponibles. Si donc le général commence à explorer la voie d’une attaque par le centre, c’est avant tout pour peser dans le sens d’un retardement de l’offensive.

Sur l’objectif que devrait se donner cette offensive, le passage essentiel figure dans le second mémoire. Manstein justifie comme suit sa proposition d’enlever une armée (sur quatre) au groupe B, qui doit prendre l’offensive dans le nord de la Belgique :

On ne peut guère admettre qu’à son aile nord l’ennemi commettra la faute de jeter en Belgique des forces trop importantes : avec trois armées, le groupe B sera donc toujours assez fort pour remplir sa mission. Si au contraire l’ennemi commettait cette erreur, l’ultime décision appartiendrait à la 12ème armée poussant en direction de la Basse-Somme. (...) C’est au groupe d’armées A que se trouve le risque, mais aussi la chance de remporter un grand succès, surtout si l’ennemi fait son aile nord trop puissante.

Ces lignes sont précieuses pour apprécier ce que Manstein a en tête, au tout début de ses suppliques envers la direction de l’armée de terre. Le plan dressé dans la deuxième quinzaine d’octobre par l’OKH (général en chef Walter von Brauchitsch, chef d’état-major Franz Halder), dans la tradition de Schlieffen, prévoyait une forte poussée de l’aile droite (donc de la Heeresgruppe B), le groupe d’armées du centre, son voisin, ayant la mission, essentiellement défensive, d’empêcher les troupes françaises de venir attaquer les assaillants sur leur flanc. Dès ce texte, donc, Manstein propose une inversion totale des rôles, le groupe B contenant l’avant-garde ennemie pour l’empêcher de menacer la Ruhr, et le groupe A se lançant vers la Basse-Somme : sa mission serait donc à la fois d’empêcher les Français de faire affluer leurs réserves depuis les arrières de la ligne Maginot, en les taillant en pièces au cours de leur avance, et d’isoler toutes les forces adverses stationnées ou parvenues en Belgique, par la pose d’un verrou le long de l’Aisne et de la Somme. Dès lors ces troupes ne pourraient plus ni se replier, ni être renforcées ou ravitaillées : face à la fine fleur de la Wehrmacht, et notamment à ses dix divisions blindées, leur anéantissement ne tarderait pas et l’Allemagne remporterait un grand succès stratégique, propre à hâter la fin de la guerre.

Si maintenant nous examinons le dernier texte de la série, celui du 12 janvier, nous voyons que les intentions se sont beaucoup précisées, et un peu modifiées. L’aile droite, dirigée par Bock, est toujours censée mener une bataille frontale mais à présent Manstein envisage qu’elle puisse refouler les forces adverses jusqu’à la Basse-Somme, le long de la côte ; cependant, elle serait alors bloquée par des « forces puissantes »... si le groupe d’armées A n’avait pas réussi, de son côté, à franchir la Meuse et à empêcher les concentrations ennemies. Les missions de cette aile sud sont ainsi détaillées :

Pendant qu’avec une armée elle couvrira l’ensemble de l’offensive aux abords de la ligne Thionville-Carignan, il faut qu’avec une deuxième armée elle franchisse la Meuse dans la région Charleville-Sedan pour se porter vers le sud-ouest et devancer toute tentative de contre-offensive ennemie entre Oise et Aisne, et qu’avec une troisième armée, franchissant la Meuse à Dinant-Fumay, elle pousse en direction de Saint-Quentin pour saisir en flanc les forces ennemies se repliant vers la Somme, les presser contre la côte et ouvrir éventuellement le passage de la Somme pour l’aile nord. Ce n’est qu’alors et alors seulement que la route sera libre pour celle-ci et que la décision définitive contre l’armée française pourra être recherchée.

L’objet de cet article n’est pas la question classique des parts respectives de Hitler, Manstein et Halder (ou de quelques autres tels Göring et Guderian), dans le plan définitif de l’offensive du 10 mai. Il vise plus modestement à examiner les écrits de l’un d’entre eux, Manstein, et leur caractère plus ou moins prophétique. On trouve bien ici des anticipations frappantes des événements, en particulier le fait que l’Allemagne et son régime jouent l’ensemble de la partie sur la réussite d’un franchissement rapide de la Meuse par le corps blindé de Guderian (son passage inattendu à travers les Ardennes étant également programmé), et la progression de celui-ci vers la Basse-Somme. En revanche, un autre pari n’est nulle part mentionné et il est même, dans le premier extrait, explicitement écarté : celui que l’ennemi engage d’emblée en Belgique le gros de ses forces mobiles. Des troupes puissantes, Manstein pense en rencontrer tout au long de la route : elles donc censées quitter progressivement leurs cantonnements de l’est de la France, ou la ligne Maginot. Ce qui n’est pas anticipé ici, et n’avait pas à l’être, c’est la suffisance du généralissime français Gamelin, qui se sentait tellement fort qu’il avait commandé à son major général Doumenc, spécialiste de la logistique, une avancée aussi massive et rapide que possible en Belgique des meilleures troupes sans prévoir aucune réserve digne de ce nom, allant jusqu’à envoyer en Hollande de bonnes divisions et un bon général, Giraud, tenter de déborder Bock sur sa droite -alors que cette armée était primitivement tenue en réserve par le commandant en second français, le général Georges, qui protesta vigoureusement contre cette dépossession. La décision de l’aventure vers Breda est arrêtée dans le « plan de guerre » de Gamelin, daté du 26 février [2] : il est difficile de reprocher à Manstein de n’avoir pas rêvé à pareille aubaine, surtout dans des textes dont le plus tardif est du 12 janvier.

En revanche, un facteur dépendait entièrement de l’Allemagne et, s’il ne relevait pas à proprement parler des fonctions d’un chef d’état-major de groupe d’armées, il aurait pu être mentionné au moins en passant dans des écrits prétendant conseiller les décideurs sur les meilleurs moyens de gagner, non une bataille, mais la guerre : il y avait une recette pour faire foncer vers le piège belge la totalité des meilleures troupes adverses, c’était de faire croire que l’offensive ne visait qu’à l’occupation de ce pays et, au plus, de ses deux voisins, Hollande et Luxembourg. Cela sera obtenu par la campagne de Norvège, qui fait croire à Paris comme à Londres que Hitler, après la Tchécoslovaquie et la Pologne, ne cherche qu’à faire sa pelote en occupant des Etats fragiles à l’entour du sien, et qu’on risque de perdre la guerre en ne le les lui disputant pas.

Enfin, Manstein ne semble pas considérer les ressources de l’intoxication, cette technique, à la limite du militaire et du politique, dans laquelle son gouvernement est passé maître. Le Troisième Reich s’ingénie alors à passer pour divisé, économiquement aux abois, perplexe et désorienté devant la subite fermeté de l’Angleterre et de la France à propos de la Pologne, bref à des années-lumière d’agir offensivement, du moins contre ces deux grandes puissances. Dans cette intoxication, faut-il faire une place aux nombreuses fuites qui, de janvier à mai, annonceront une offensive contre la Belgique, la Hollande ou les deux, par l’intermédiaire, notamment, d’un attaché militaire néerlandais et de la diplomatie vaticane, alors que le secret du déferlement blindé vers Sedan, visant essentiellement la France, à travers les Ardennes, restera hermétique ? La question reste aujourd’hui ouverte... et, à l’époque, Manstein ne semble pas suggérer que l’on augmente l’efficacité de son plan par de tels artifices.

Du coup, ne spéculant pas sur un enfermement en Belgique des moyens terrestres nécessaires à la France et à l’Angleterre pour continuer la guerre, il n’envisage pas que cette seule campagne amène la décision. C’est pourquoi il se garde d’envoyer, comme le fera Hitler, l’ensemble des formations blindées et motorisées vers l’ouest : il avance toute une armée vers le sud, entre l’Aisne et l’Oise, pour tenir en respect des renforts français censés être encore menaçants, et attendre les hommes de Bock, auxquels il aura ouvert le passage de la Somme, pour la « décision définitive ».

Ce que Manstein ici ne voit pas venir, outre la prétention du commandement français et sa stratégie « a priori » difficile à réformer en cours d’exécution, ce sont les offres de paix très alléchantes faites aux gouvernants du même pays par Göring, le 6 mai, via Dahlerus et Nordling (deux diplomates suédois, l’un officieux, l’autre consul à Paris) [3], à saisir lorsque l’armée allemande aurait « atteint Calais » : la décision allait donc bel et bien être recherchée en Belgique et dans les départements français immédiatement limitrophes, avec l’ensemble des troupes mobiles, l’occupation des berges de l’Aisne et de la Somme étant strictement défensive, tout en ménageant des têtes de pont qui permettraient de menacer l’ensemble du territoire français d’invasion rapide, en cas de retard à demander l’armistice.

Enfin, on ne note pas dans ces proses le moindre effort pour distinguer l’ennemi anglais de l’ennemi français, ni la moindre suggestion de manœuvres tendant à les diviser, notamment en laissant pendant assez longtemps de larges facilités portuaires aux Anglais, et en spéculant sur les tentations d’embarquement qu’induirait chez leurs dirigeants civils et militaires la dégradation rapide de la situation. L’Angleterre est alors, ne l’oublions pas, dirigée par Neville Chamberlain, un tiède francophile, fâché avec Hitler mais non avec l’Allemagne ni même avec le nazisme : un général épris de stratégie pourrait en tenir compte, et spéculer sur les moyens de mettre à profit les intérêts divergents de la coalition adverse, hâtivement constituée lorsque Hitler eut, le 15 mars 1939, piétiné l’accord de Munich.

En résumé : ces rapports, élaborés par Manstein mais approuvés et cosignés par son supérieur Gerd von Rundstedt (un point souvent inaperçu), sont d’inspiration purement militaire, et plus opérationnels que véritablement stratégiques. Ils visent à contraindre rapidement l’ennemi à la paix par l’anéantissement de ses moyens de combattre, suivant le credo inspiré à tout l’état-major prussien, puis allemand, par Clausewitz. Hitler s’en sert pour damer le pion aux propres chefs de son armée de terre, mais il a d’autres idées, qui vont, dans l’application du plan plus que dans son élaboration, déconcerter les militaires, et Manstein ne fera pas exception.

Le colonel de Gaulle est un partisan plus ancien et plus convaincu des vertus de l’usage des chars en masse qu’Erich von Manstein. Pourtant, par des voies différentes, il commet la même erreur que lui, sur le caractère non décisif de la campagne de Belgique.

Né en 1890, saint-cyrien, passionné d’histoire et de politique, désespéré d’avoir manqué la victoire de 1918 car il avait été fait prisonnier à Verdun et n’avait pas réussi à s’évader malgré de nombreuses tentatives, Charles de Gaulle avait vu venir la guerre suivante et détesté l’attitude défensive qui semblait, dans les états-majors français, l’alpha et l’oméga de sa préparation. Il avait, en conséquence, entamé en 1933 une campagne en faveur de l’instauration d’un corps de bataille offensif, formé de divisions blindées. Il avait réussi à ne pas se marginaliser (son avancement fut même plutôt rapide) et avait sans doute eu une influence stimulante sur la production des chars mais ses efforts, et ceux des rares collègues qui partageaient ses vues, pour obtenir leur regroupement en un corps autonome, et dans un premier temps en divisions spécifiques, avaient complètement échoué. Pendant la drôle de guerre, il reprend son bâton de pèlerin, en tirant parti du succès des divisions blindées allemandes en Pologne et en essayant de faire que les dirigeants politiques et militaires en tirent les leçons.

A la fin de janvier 1940, il adresse un long mémorandum aux plus importants d’entre eux -il évalue dans ses mémoires le nombre des destinataires à quatre-vingts -le texte lui-même, tel qu’il est publié avec son accord à la Libération par son ami Lucien Nachin, portant le* en titre : « Mémorandum adressé par le colonel Charles de Gaulle aux généraux Gamelin, Weygand et Georges et à MM. Daladier et Reynaud le 26 janvier 1940 ». Il abonde en vues générales sur la civilisation industrielle et son versant militaire. La masse au combat, caractéristique d’une époque révolue, doit maintenant faire place, dans le cadre d’une guerre « totale », à la masse au travail, le combat étant dévolu à des spécialistes et même à des « champions ». La « force mécanique » domine et dominera de plus en plus le champ de bataille, au moyen de trois types de matériels : le char, le cuirassé et (sur le même plan, alors qu’on accuse volontiers de Gaulle de le négliger) l’avion. La possibilité de créer des effets de surprise est présentée comme l’une des qualités premières du « moteur combattant », et ce, dès le premier paragraphe, dont voici l’intégralité :

Combien de guerres furent, à leur début, marquées par une surprise pour l’un, au moins, des belligérants !

Ces analyses laissent prévoir non seulement l’attaque allemande et ses effets, mais la contre-attaque de leur auteur dans son appel du 18 juin, qui maintiendra, certes de façon au début fort ténue, la « flamme de la résistance française » en rappelant les rapports de force industriels, en soulignant que le dernier mot n’est pas dit et en faisant observer qu’il parle en connaissance de cause. Cependant, ces vues prophétiques cohabitent avec d’autres qui le sont moins. Un paragraphe les concentre. Il comporte d’ailleurs, en passant, une autre originalité de bon aloi, l’idée d’une rupture du pacte germano-soviétique à la convenance du Reich. Mais l’ensemble est propre à semer de dangereuses illusions sur les capacités offensives des Allemands :

( ...) Une action du même ordre [que celle de la foudre mécanique qui a terrassé la Pologne] peut, demain, les mettre à même de saisir en Roumanie, en Suède, en Russie, en Asie-Mineure, les territoires qui leur conviendraient. Mais les avions en nombre insuffisant, les chars trop légers, que le Reich est actuellement capable de mettre en ligne, ne suffiraient pas à briser la résistance française appuyée aux ouvrages et obstacles de la ligne Maginot. Il y a d’ailleurs tout lieu de penser que le gouvernement de Hitler regrette amèrement aujourd’hui de n’avoir pas fait subir à son armée une transformation beaucoup plus profonde. Nul ne peut raisonnablement douter que si l’Allemagne avait, le 1er septembre dernier, disposé seulement de deux fois plus d’avions, d’un millier de chars de 100 tonnes, de trois mille de 50 ou 30 et de six mille de vingt ou dix, elle aurait écrasé la France. (souligné par l’auteur)

Une erreur évidente, déjà relevée par Jean Lacouture, porte sur les moyens de l’Allemagne, qui possède bien les matériels nécessaires à l’écrasement de la France et n’est nullement condamnée à grappiller des gains orientaux en attendant que ses usines aient multiplié les engins et augmenté leurs dimensions. A plus forte raison, les causes de l’apparente inertie du Reich en cette « drôle de guerre » ne sont pas aperçues. Qu’elles tiennent aux circonstances atmosphériques comme Hitler lui-même le répète aux initiés (et va le dire le 20 mars, au Brenner, à un Mussolini circonspect), à la nécessité de remplacer le matériel perdu en Pologne et de l’augmenter un peu, au souci de mettre doucement le doigt des généraux dans l’engrenage d’une partie risquée ou à la recherche, précisément, de l’effet de surprise, cette question, qui continue d’être débattue, n’est pas examinée ici, alors qu’elle pourrait et devrait l’être dans un propos qui prétend mesurer les périls.

Ce qui se fait jour, c’est un déficit de compréhension du nazisme. Hitler n’est pas vu comme un planificateur méticuleux, un artiste du contre-pied stratégique et un chef qui tient d’ores et déjà bien en main les leviers politiques et militaires, trois atouts qui lui permettent d’être le seul à savoir où il va et de préparer, précisément, des effets de surprise qui sont loin de jouer uniquement sur la vitesse de concentration des moyens permise par le moteur combattant. Pas davantage ne semble pris au sérieux (même s’il est original et méritoire, à ce stade, de ne pas considérer le pacte germano-soviétique comme une donnée durable) le plan tracé dans Mein Kampf, qui consiste à assommer la France et à lui imposer une paix rapide, sans lui prendre de territoire, pour se retourner vers l’est. D’autre part, cette erreur trahit une incompréhension du jeu nazi entre 1933 et 1939, et de la faible réaction des autres puissances à cette nouvelle menace. Si l’auteur de Mein Kampf avait brusquement détourné la production d’acier vers des chars de cent tonnes [4], il aurait été catalogué aussitôt comme un fauteur de guerre, et par son peuple, et par tous les autres. Il a préféré des fabrications plus légères et moins inquiétantes, une métallurgie orientée autant, en apparence, vers les besoins du peuple (la Volkswagen) que vers ceux de l’état-major et un positionnement verbal pacifiste au moins jusqu’à la nuit de Cristal (9 novembre 1938). C’était la seule voie possible pour endormir suffisamment la méfiance des ennemis potentiels, et les plonger dans une perplexité peu propice aux décisions nettes. On aura noté, d’autre part, la confiance de De Gaulle en la ligne Maginot : c’est elle qui justifie la place, dans son raisonnement, du char de 100 tonnes, seul capable d’en pulvériser les forts, et les conclusions relativement rassurantes tirées de son absence.

Tout comme Manstein, de Gaulle n’est donc pas porté à voir Hitler rechercher en Belgique la décision, quitte à brader la paix, pour en finir au plus vite avec cette campagne occidentale. Et les carences, à cet égard, du mémorandum ne sont pas un accident, témoin l’ensemble de sa correspondance de la drôle de guerre, notamment avec Paul Reynaud, auquel il laisse prévoir des attaques allemandes périphériques, après quoi la France serait attaquée « en dernier lieu » . Le 10 mai encore, à la nouvelle de l’offensive allemande, il écrit à celle que les Français n’ont pas encore surnommée « tante Yvonne » :

Voici donc la guerre, la véritable guerre, commencée. Je serais, cependant, assez surpris si les opérations actuelles de Hollande et de Belgique devaient constituer vraiment la grande bataille franco-allemande. Cela viendra, à mon avis, un peu plus tard.

Charles de Gaulle, encore plein de l’espoir d’impulser une réforme décisive de la répartition et de l’emploi des armes par la France, ne semble pas alors soupçonner le piège de Sedan, et n’émet pas la moindre mise en garde contre la ruée en Belgique qu’orchestre l’efficace Aimé Doumenc, après une simple confirmation de l’ordre de mouvement recueillie par Alphonse Georges auprès d’un Maurice Gamelin euphorique.

Bibliographie

Manstein (Erich von), Verlorene Siege, Bonn, Athenäum Verlag 1955

Koeltz (général Louis), Comment s’est joué notre destin, Paris, Hachette, 1957

De Gaulle (Charles), Trois études, Paris, Berger-Levrault, 1945 ; Lettres notes et carnets, tome 1, Paris, Plon, 1982

Lacouture (Jean), De Gaulle, tome 1, Paris, Seuil, 1983

Sigles

OKH (Oberkommando des Heeres) : haut commandement de l’armée de terre allemande

Hgr (Heeresgruppe) ou GA : groupe d’armées

.

le 9 septembre 2011

[1] Les suivants seront adressés respectivement les 6, 21 et 30 novembre, 6 et 18 décembre et 12 janvier.

[2] Cf. Delpla (François), Les Papiers secrets du général Doumenc, Paris, Orban, 1992, annexe 5.

[3] Cf. Delpla (François) La Ruse nazie, Paris, France-Empire, 1997, ch. 13 et 14.

[4] Le char allemand le plus utilisé, jusqu’en 1941, est le PzKpf II, qui pèse 10 tonnes, et le PZKfw III, qui apparaît en 1937, n’en fait encore que 22.



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