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Le sauvetage des Juifs devra attendre la victoire. 1942-1945.



article de Marc-André Charguéraud (décembre 2011)



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Les Nations Unies ont attendu que près de 4 000 000 de Juifs aient été assassinés par les nazis pour intervenir le 17 décembre 1942 [1]. Dans une déclaration tardive les Nations Unies dénoncent les autorités allemandes qui « mettent en pratique la menace mainte fois répétée par Hitler de détruire le peuple juif ». Le texte chiffre les victimes à « des centaines de milliers d’innocents, hommes, femmes et enfants » [2]. Même si certains continuent à douter de l’information, le monde est averti. Il est plus que temps d’agir pour tenter de sauver les survivants.

Simultanément le sort des armes bascule en faveur des Alliés après la victoire décisive d’El Alamein en Afrique du Nord en octobre 1942 et celle des soviétiques à Stalingrad en février 1943. Pour de nombreux intervenants, le Reich va s’effondrer et la victoire se profile à l’horizon [3] . C’est dans ce double contexte que les dirigeants politiques anglo-saxons vont s’opposer. Pour les uns et ils sont majoritaires, « le sauvetage par la victoire » constitue la priorité des priorités, pour d’autres il faut intervenir d’urgence avant qu’il ne soit trop tard.

Le 21 février 1943 Winston Churchill justifie la position de son gouvernement : « Nous réalisons l’urgence de la situation, mais nous devons souligner les grandes difficultés que nous rencontrons (...) Même si nous obtenions la permission d’évacuer tous les Juifs, le seul transport serait très difficile à résoudre ». Churchill met en avant l’impossibilité matérielle d’évacuer « tous les Juifs » pour écarter le sauvetage de quelques-uns. Il ajoute : « Les lignes de fuite passent presque toutes par des zones de guerre où nos besoins sont prioritairement militaires et nous devons de ce fait donner la priorité aux intérêts qui mènent à la victoire finale... » [4]

En septembre 1943, Eleanor Roosevelt, l’épouse du Président, est plus nuancée mais aboutit à la même conclusion : « Nous espérons que l’on pourra trouver des moyens de sauver le plus possible de gens, mais la meilleure façon de le faire est de gagner la guerre aussi rapidement que possible et c’est ce que les arm [5]. Le Premier Ministre canadien, Mackenzie King, s’adressant au Parlement le 9 juillet 1943, conclut : « Il n’y a rien que les gouvernements alliés puissent faire pour ces pauvres gens, si ce n’est de gagner la guerre aussi rapidement que possible. (...) Les efforts pour les aider, même s’ils étaient possibles, ne feraient que faire durer leur agonie s’ils prolongeaient la guerre » [6].

Le Ministre des Affaires étrangères américain Cordell Hull va plus loin : non seulement le sauvetage est irréaliste, mais il risque de gêner l’effort de guerre et il devient condamnable. Il martèle la politique de Washington à l’Emergency Conference to Save the Jews of Europe en juillet 1943 : « Vous admettrez qu’aucune mesure n’est acceptable si son but n’est pas la destruction de la tyrannie nazie ; et la seule réponse complète, c’est la défaite de Hitler et la destruction du système nazi » [7]. Harold W. Dodds, chef de la délégation américaine à la conférence des Bermudes [8], va dans le même sens, mais plus violemment, lorsque des avocats du sauvetage lui proposent différentes opérations de sauvetage. Il maintient que ce serait une interférence avec l’effort de guerre et donc « non seulement stupide mais criminel » [9] .

Des Juifs partagent cette politique. Edward Grusd écrit dans le National Jewish Monthly de janvier 1943 : « Ne perdons pas la moindre parcelle d’énergie face à notre devoir immédiat. (...) Il n’y a qu’un moyen d’arrêter le massacre nazi et ce moyen, c’est d’écraser les nazis, entièrement, complètement et irrévocablement. (...) Tout pour la victoire » [10]. D’ailleurs y a-t-il une autre possibilité ? Le 19 mai 1943, Osbert Peake, sous-secrétaire d’état au ministère de l’Intérieur britannique ne le pense pas. Pour lui « la plupart de ces gens sont pour le moment au-delà de toute possibilité de sauvetage. (...) Nous devons reconnaître que les Nations Unies ne peuvent pas faire grand-chose et même rien dans l’immédiat pour les très nombreuses personnes sous le contrôle de Hitler » [11].

N’y a-t-il pas là, consciemment ou inconsciemment, un piège logique, un début d’excuse pour ne pas tenter de sauver un maximum de victimes désignées ?

Des hommes s’élèvent contre cette politique d’inaction qui mène les Juifs d’Europe à la « catastrophe ». En mai 1943, Harold Nicolson, membre du Parlement britannique sonne l’alerte : « Si rien n’est fait maintenant, les Juifs ne seront plus en vie pour être sauvés au moment de la défaite d’Hitler » [12]. Tout aussi directe, la revue américaine New Republic, dans son édition du 30 août 1943, s’insurge : « Rien ne révèle plus clairement la faiblesse qui a paralysé nos hommes d’Etat que la formule aujourd’hui banale et si souvent sur leurs lèvres, selon laquelle la victoire seule peut sauver les Juifs d’Europe. Un seul Juif survivra-t-il pour célébrer la victoire ? » [13] Stephen Wise, le président du Congrès Juif Mondial, exprime son angoisse : « Vous nous dites que les Juifs seront sauvés par la victoire dans cette guerre ; mais d’ici que vous gagniez cette guerre, il ne restera plus personne à sauver » [14].

Fin mai 1943, le sénateur William Langer lance un avertissement solennel au Sénat : « Deux millions de Juifs ont déjà été tués en Europe et il y en a encore cinq millions qui vont subir le même sort, à moins qu’on ne les sauve immédiatement. Chaque journée, chaque heure, chaque minute qui passent voient l’extermination de milliers d’entre eux. (...) Si nous ne faisons rien, nous aurons un jour à supporter la responsabilité morale d’avoir été des spectateurs passifs » [15]. Pendant les années 1942,1943 et 1944, 3 800 000 Juifs ont péri, soit près de 3 500 par jour ! Ces chiffres angoissants donnent la mesure de l’urgence de gagner une guerre mais aussi d’intervenir simultanément dans toute la mesure du possible et non de s’enfermer dans le dogme absolu qu’on ne peut rien faire sinon de gagner la guerre aussi vite que possible.

Avec le recul des années, de nombreux historiens et commentateurs ont condamné la priorité donnée à la victoire sur le sauvetage. Entre temps les deux tiers des Juifs d’Europe avaient disparu. Simone Veil, une femme au passé et au présent exceptionnels, leur répond : « En ce qui me concerne, je pense que les Alliés ont eu raison de faire de l’achèvement des hostilités une priorité absolue. Si l’on avait commencé à divulguer l’information à propos des camps, l’opinion publique aurait exercé une telle pression pour les faire libérer que l’avance des armées sur les autres fronts, déjà difficile, eût risqué d’en être retardée. Les services secrets étaient informés des recherches allemandes en matière d’armes nouvelles. Aucun état-major ne pouvait prendre le risque de différer la chute du Reich. Les autorités alliées ont donc opté pour le silence et l’efficacité » [16].

Copyrigth Marc-André Charguéraud. Genève. 2011. Reproduction autorisée sous réserve de mention de la source.

Note de François Delpla (1/12/2011)

Je suis en désaccord profond avec cet article ! rendez-vous sur le forum pour en débattre

le 1er décembre 2011

[1] HILBERG Saul, La destruction des Juifs d’Europe. Fayard, Paris, p. 1046. 3 900 000 Juifs étaient morts au 31 décembre 1942, soit 75 % du total des victimes de la Shoah.

[2] Texte complet de la Déclaration dans CHARGUERAUD Marc-André, Silences Meurtriers, Les Alliés, les Neutres et l’Holocauste, 1940-1945. Labor et Fides, Les Editions du Cerf, Genève-Paris, 2001, p. 291.

[3] On prédit la victoire pour la fin de l’année ou le début 1944.

[4] EPPLER Elisabeth in Rescue Attempts during the Holocaust, Yad Vashem, Jérusalem, 1977, p. 59.

[5] ées alliées sont en train d’accomplir à travers le monde » WYMAN David, L’abandon des Juifs. Les Américains et la solution finale, Flammarion, Paris, 1987, p. 200.

[6] ABELLA Irving, PROPER Harold, None is too many : Canada and the Jews of Europe , 1933-1948, Random House, Mew York, 1982, p. 152.

[7] FRIEDMAN, Saul S. No Haven for the Oppressed : United States Policy towards Jewish Refugees 1938-1945, Wayne State University Press, Detroit, 1973, p. 19.

[8] La Conférence des Bermudes se tint en mai 1943.

[9] FEINGOLD Henry, The Politics of Rescue : The Roosevelt Administration and the Holocaust , 1938-1945, Rutgers University Press, New Brunswick, N.J. 1970.

[10] BERMAN Aaron. Nazism, the Jews and American Sionism, 1933-1945, Wayne State University Press, Dertroit, 1990 p. 127.

[11] BAUER Yehuda, American Jewry and the Holocaust : The AJJDC 1930-1945, Wayne State University Press, Detroit, 1981, p. 193.

[12] BOLCHOVER Richard, British Jewry and the Holocaust, Cambridge University Press, Cambridge,1993, p. 99.

[13] WYMAN, op. cit. p. 202.

[14] BAUER Yehuda, Jewish Reactions to the Holocaust, Mod Book, Tel Aviv, 1989, p. 104.

[15] WYMAN, op. cit. p. 193.

[16] VEIL Simone, Une vie, Stock, Paris, 2007, p. 95.



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