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L’historien Guy Pervillé censuré au ministère de la Culture




en débattre sur le forum

Le 4 janvier 2012, le ministère a dévoilé la liste des traditionnelles « célébrations nationales », commémorant des événements survenus en France (ou intéressant ce pays), en un millésime dont le dernier chiffre est celui de l’année en cours.

Un changement de vocabulaire a été annoncé par la même occasion : les « célébrations nationales » deviennent les « commémorations nationales ». Un texte introductif du ministre, Frédéric Mitterrand, justifie cette évolution dans des termes qui ne peuvent que satisfaire les citoyens épris de culture et de démocratie et tout particulièrement, parmi eux, les historiens :

« Le lecteur attentif remarquera que de Célébrations nationales, le titre du recueil s’est mué en Commémorations nationales. Certaines personnalités, certains événements comportent une part de lumière, mais aussi une part d’ombre. Loin de l’hagiographie et du culte des grands hommes, ce recueil annuel entend bien affirmer le devoir d’histoire et d’intelligence critique qui accompagne le travail de mémoire. »

Voici la liste des événements retenus dans la catégorie « institutions et vie politique » :

212 La constitution antonine ou édit de Caracalla ; 1112 Insurrection communale de Laon et assassinat de l’évêque Gaudry ; 1412 Jeanne d’Arc ; 1512 Gaston de Foix, duc de Nemours ; 1612 Paul de Chomedey de Maisonneuve ; 1712 Victoire de Denain, remportée par « l’heureux Villars » ; 1812 Henri Alexandre Wallon ; 1862 Aristide Briand ; 1912 Lucie Aubrac / Michel Debré / Loi Bonnevay instituant les HBM / Traité de Fès ; 1962 Fin de la guerre d’Algérie / Référendum sur l’élection du Président de la République au suffrage universel

La brochure dévoilée le 4 janvier et aussitôt mise en ligne comporte pour chaque événement une notice plus ou moins longue mais presque toujours signée d’un des meilleurs spécialistes. On peut relever par exemple (et pour utiliser un exemple sur lequel le signataire de cet article a quelques notions) que l’article sur Lucie Aubrac a été confié à son unique biographe universitaire, Laurent Douzou, et que celui-ci, dans le droit fil des recommandations du ministre, n’hésite pas à s’affranchir des canons hagiographiques pour aborder en face le nuage de calomnies qui a masqué un instant ce soleil, dans les années 1990.

Cependant deux exceptions, à certains égards fâcheuses, voient confier la rédaction de la notice à des personnes impliquées, qui ont tendance à manier un « je » assez peu national et impropre à couvrir l’ensemble des questions soulevées par l’événement : Jacques Chirac dans le cas de l’élection présidentielle et, dans celui de Michel Debré, son propre petit-fils Jean-Louis.

Mais l’exception préoccupante sur laquelle porte cet article concerne la seule notice anonyme, censée présenter la phase terminale de la guerre d’Algérie. En voici le texte intégral :

La guerre d’Algérie* se termine en 1962 avec l’indépendance du pays revendiquée depuis le 1er novembre 1954 par le Front de libération nationale (FLN). La fin de cette guerre impliquait trois conditions généralement confondues, mais qui sont restées distinctes : la fin des hostilités entre le FLN et la France ; la reconnaissance d’un État algérien par la France ; la formation d’un gouvernement algérien incarnant cet État.

Les accords d’Évian sont signés le 18 mars 1962 par les représentants du gouvernement français et du Gouvernement provisoire de la République algérienne (GPRA). Ils sont approuvés à une large majorité (64,8 % des inscrits et 90,6 % des suffrages exprimés) lors d’un référendum organisé le 8 avril 1962 en métropole. Le 13 avril, l’Exécutif provisoire franco-algérien, présidé par Abderrahmane Farès, s’installe à Rocher-Noir. Un second référendum en Algérie, le 1er juillet, se traduit par une ratification massive des accords d’Évian (91,23 % des inscrits et 99,72 % des suffrages exprimés).

Le 3 juillet, la France reconnaît l’indépendance de l’Algérie sous l’autorité de l’Exécutif provisoire. Une Assemblée constituante élue en septembre 1962 reçoit les pouvoirs de l’Exécutif provisoire et du GPRA et investit le 26 septembre un gouvernement présidé par Ahmed Ben Bella.

Pendant cette période, les violences meurtrières se poursuivent et frappent toutes les communautés : Européens et musulmans, civils et militaires.

* Cf. Célébrations nationales 2011

Il y a là de quoi prendre à rebrousse-poil et faire hurler, à très juste titre, les organisations de rapatriés et de harkis, adonnées à préserver la mémoire et les intérêts de deux communautés durement éprouvées lors de ladite indépendance. Or la rédaction de la notice avait été confiée à l’un des meilleurs historiens du conflit, Guy Pervillé, qui s’en était fort bien sorti pour aborder les sujets qui fâchent sans pour autant encourager les dérives sectaires, vengeresses et anti-historiques auxquelles s’abandonnent parfois des membres de ces organisations. On va pouvoir en juger par la publication de son texte, repris sur son site avec son autorisation :

La guerre d’Algérie se termina en 1962, puisque la France finit par reconnaître l’indépendance du pays revendiquée depuis le 1er novembre 1954 par le Front de libération nationale (FLN), mais on ne peut pas indiquer une date plus précise. En effet, la fin de cette guerre impliquait trois critères généralement confondus, mais qui sont restés distincts : la fin des hostilités entre le FLN et la France ; la reconnaissance d’un Etat algérien par la France ; la formation d’un gouvernement algérien capable d’incarner cet Etat.

La fin des hostilités entre le FLN et la France fut la conséquence des accords d’Evian signés le 18 mars 1962 par les représentants du gouvernement français et ceux du Gouvernement provisoire de la République algérienne (GPRA). Ces accords prévoyaient : la formation d’un Etat algérien au terme d’une période transitoire de trois à six mois (durant laquelle l’Algérie resterait gouvernée par le haut commissaire de France coopérant avec un exécutif provisoire franco-algérien désigné d’un commun accord) ; la formation du futur Etat par un processus démocratique d’autodétermination garantissant les droits de tous ses habitants ; et les principes des futures relations de coopération entre les deux Etats. Au terme de cette période, un référendum devait créer l’Etat algérien et ratifier en son nom les accords d’Evian. En conséquence, un cessez-le-feu devait entrer en vigueur le 19 mars à midi.

Le gouvernement français appliqua les accords. Le 8 avril 1962, il les soumit à un référendum en métropole, qui leur donna une ratification éclatante par une très grand majorité des électeurs (64,8% des inscrits et 90,6% des suffrages exprimés). dès la proclamation officielle des résultats, le 13 avril, fut installé à Rocher Noir l’exécutif provisoire franco-algérien présidé par Abderrahmane Farès ; et à Paris, le Premier ministre Michel Debré démissionna le 14 et fut remplacé par Georges Pompidou, alors considéré comme un simple exécutant de la politique du président Charles de Gaulle. Le 15 mai, la date du référendum algérien fut avancée au 1er juillet, et ses résultats, ratifiant massivement les accords d’Evian (par 91,23% des inscrits et 99,72% des suffrages exprimés, furent proclamés le 3 juillet.

Mais l’Organisation armée secrète (OAS) avait répondu à l’annonce du cessez-le-feu en intensifiant son action violente contre le FLN et contre les forces gouvernementales. Elle aboutit à un désastre pour la population française d’Algérie (fusillade sanglante de la rue d’Isly, commise par un barrage de tirailleurs contre la foule manifestant en faveur de la population de Bab-el-Oued le 26 mars à Alger), mais l’OAS, bien qu’affaiblie par plusieurs arrestations (dont celle de son chef le général Salan) intensifia son action terroriste jusqu’en juin. L’organisation d’Alger négocia des accords avec le président de l’Exécutif provisoire et le chef de ses membres FLN (accords Susini-MostefaI du 17 juin), mais celles d’Oranie et du Constantinois continuèrent leur action presque jusqu’à la veille du référendum.

Cependant le FLN profita des accords d’Evian pour reconstituer ses forces armées et pour étendre leur autorité sur une grande partie du pays et de sa population. L’armée française s’y opposa jusqu’au 8 mai, puis dut y renoncer. A partir du 17 avril 1962, le FLN déclencha une vague d’enlèvements contre la population française, supposée complice de l’OAS, dans les agglomérations d’Alger et d’Oran, mais aussi dans l’intérieur de ces régions. Le 14 mai la Zone autonome d’Alger, dirigée par Si Azzedine, rompit ouvertement le cessez-le-feu en déclenchant une série d’attentats. C’est alors que le président de Gaulle, tout en demandant au GPRA de la désavouer, accepta l’avancement de la date du référendum algérien au 1er juillet proposé par l’Exécutif provisoire. D’autre part, des enlèvements et des massacres avaient été commis après le 18 mars contre d’anciens "harkis", en violation flagrante des clauses d’amnistie des accords d’Evian ; des tracts de l’ALN saisis par l’armée française faisaient craindre qu’une épuration systématique soit déclenchée après le référendum. Le respect de ces accords par le FLN semblait de moins en moins assuré, car le Conseil national de la Révolution algérienne (CNRA), réuni à Tripoli en mai et juin, les avait qualifiés de "plateforme néo-colonialiste", puis s’était divisé entre les partisans du GPRA présidé par Ben Khedda et ceux de ses opposants rassemblés dans un "Bureau politique" par Ben Bella. Mais pourtant le référendum du 1er juillet eut lieu dans l’enthousiasme avec la participation du FLN faisant campagne pour le oui.

Le 3 juillet, la France reconnut l’indépendance de l’Algérie sous l’autorité de l’Exécutif provisoire, qui devait organiser au plus vite l’élection d’une assemblée constituante souveraine ; mais cet exécutif ne pouvait fonctionner sans l’accord du FLN, lui-même divisé depuis l’échec du CNRA de Tripoli. Le 27 juin, les membres du groupe FLN de l’Exécutif provisoire avaient remis leur démission au GPRA, et le président Farès avait remis sa démission au président Ben Khedda le 3 juillet à Alger, mais il dut rester en place pour assurer la continuité de l’administration. En même temps une lutte pour le pouvoir, jusqu’au bord de la guerre civile, se déclencha entre deux coalitions issues du FLN, reconnaissant l’une le GPRA, l’autre le Bureau politique de Ben Bella soutenu par l’Etat-major général de l’ALN (Armée de libération nationale) du colonel Boumedienne (destitué par le GPRA le 30 juin). Absence d’autorité incontestée et compétition pour le pouvoir déclenchèrent de nouvelles vagues d’enlèvements et de violences meurtrières contre des Français d’Algérie (notamment des centaines d’enlèvements à oran le 5 juillet) et contre d’anciens "harkis". Les troupes françaises accueillirent et transférèrent en France les fugitifs, mais le gouvernement leur interdit de les rechercher sans l’accord des autorités algériennes.

Cette période d’anarchie prit fin à partir de septembre, avec l’élection d’une Assemblée constituante composée de membres du parti unique FLN, qui reçut le 25 les pouvoirs de l’Exécutif provisoire et du GPRA, et qui investit le 26 un gouvernement présidé par Ahmed Ben Bella. Les enlèvements de Français diminuèrent alors, et les enlevés furent recherchés, mais les massacres d’anciens "harkis" durèrent encore plusieurs mois, et leur emprisonnement, sous prétexte d’assurer leur sécurité, près de dix ans. Les accords d’Evian, voulus par le gouvernement français comme la "solution du bon sens", se révélèrent donc une utopie, qui échoua à ramener une vraie paix en Algérie. Le "rapatriement" des Français d’Algérie, et celui de "Français musulmans" (que le général de Gaulle ne considérait pas comme de vrais Français) s’imposèrent comme des nécessités. De Gaulle maintint aussi longtemps que possible ce qui restait de la politique de coopération pour éviter la faillite de l’indépendance algérienne, en espérant que la France finirait par en bénéficier un jour.

Guy Pervillé.

Comme l’explique l’historien, professeur à Toulouse-Le Mirail, ce texte a été établi en concertation avec les responsables de la brochure, et agréé en juin 2011 après des modifications mineures. Il est donc gravement frauduleux d’en avoir repris textuellement quelques paragraphes en ébarbant les sujets délicats, pour les publier sans nom d’auteur, tout en conservant intégralement la bibliographie, le tout en laissant l’auteur découvrir le produit une fois publié et, même à ce moment-là, sans que personne n’ait le courage d’expliquer ce qui s’était passé.

Le texte de Guy Pervillé a, entre autres mérites, celui de mettre en évidence la diversité des groupes impliqués : il y a en particulier plusieurs FLN et plusieurs OAS, et aussi plusieurs tournants dans leurs rapports de force. Il aurait fourni un bon point de départ à une commémoration enfin intelligente. Que dis-je ? Il en fournit un. Il n’est sans doute plus temps de refaire la brochure, mais le relais qui va être pris par Internet, tout en provoquant, on l’espère, de salutaires remous à l’intérieur du ministère et des Archives nationales, va permettre que s’engage, dès ce mois de janvier, un débat plus exigeant et plus rigoureux, sur le phénomène colonial, et sa liquidation inévitablement chaotique, que ceux du passé.

Précision importante

formulée sur son site par Guy Pervillé au sujet du texte ci-dessus et d’autres, le 23 janvier 2012

«  Je dois néanmoins rectifier une légère inexactitude des principaux comptes rendus cités. En effet, les deux principaux responsables de la publication des Commémorations nationales 2012, engagés envers moi par leur acceptation préalable de mon texte, m’ont adressé leurs excuses juste à temps pour que je n’aie pas la mauvaise surprise de découvrir par moi-même ce qui en avait été fait. Etant donné ce qu’avaient été nos relations, j’ai accepté ces excuses, et compris que la décision en question avait été prise au-dessus d’eux. Mais pour ne pas les embarrasser davantage, je n’ai pas essayé de leur en demander plus. Au contraire, j’ai suspendu ma réaction jusqu’au moment où je pourrais constater par moi-même la réalité de ce cas de censure. Ce fut fait le samedi 7 janvier 2012, quand je vis les textes publiés sur le site Internet des Archives de France. Le mien était bien devenu tel que j’en avais été informé. Ainsi, la courtoisie de mes interlocuteurs, que nul ne pourrait leur reprocher, a eu pour utilité de m’aider à surmonter l’indignation que méritait assurément un acte de censure aussi stupide que scandaleux. »

le 19 janvier 2012



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