Visite guidée . prof . TV . Invectives . Editos . Bio/chro/info . FDlivres . Articles/docs . Débats . Dialogue avec les oeuvres . Lettres . Forum .
Abonnement
Rechercher
Plan
Accueil
Contact
Liens

 

Dialogue avec les oeuvres

Quand Florent Brayard décrypte le journal de Goebbels



Un livre révolutionnaire sur le secret dans le Troisième Reich



Introduction et table des matières

(Première approche d’un livre qui commence, quelques semaines après sa sortie, à soulever des passions contradictoires. Il fait notamment l’objet d’un gros dossier du Point et de sa Une, le 1er février 2012)

Florent Brayard, formé dans les années 1990 à l’école d’Henry Rousso, avait jusqu’ici épousé la vision du nazisme qui prévaut à l’Institut d’histoire du temps présent (IHTP), comme en témoigne une charge sabre au clair de 2009 contre son collègue Edouard Husson, de la même génération mais non du même moule. De cette picrocholine posture il s’affranchit ici sans ostentation, mais résolument.

Le chemin de Damas de cette conversion est, outre la rencontre de Carlo Guinzburg, une relecture récente du journal de Goebbels, ce continent surgi dans les années 1980, qui n’a fini d’émerger qu’en 2008 et dont l’observation bouleverse, lentement mais sûrement, un grand nombre de théories charriées par les publications antérieures. Après avoir disserté pendant quinze ans sur le judéocide nazi d’un point de vue qu’on peut qualifier, une fois décapées certaines précautions de langage, de fonctionnaliste, Brayard pose tout d’un coup au ministre allemand de la Propagande une question fondamentale : qu’as-tu su de ce massacre, quand et par quelle voie ?

Rappelons tout d’abord, pour mettre en lumière son ancrage fonctionnaliste, un passage du livre précédent de Brayard, tiré de sa thèse en 2004, La "Solution finale de la question juive / La technique, le temps et les catégories de la décision" : il entendait

dissocier les différents arbitrages qui avaient contribué à donner à donner à ce que nous appelons le génocide des Juifs à la fois sa forme et son ampleur et (...) considérer que chacun d’entre eux constitua une décision politique à part entière qui n’était pas forcément déterminée par celle qui l’avait précédée. La radicalisation qui avait marqué la politique antijuive n’avait en effet rien d’automatique ni de nécessaire (...). Si chaque pas franchi dans la barbarie engendrait un espace de possible auparavant inimaginable, d’autres facteurs, à tel ou tel moment, pouvaient contrebalancer cette tendance à l’accélération : la prise en compte de l’opinion publique, en particulier en Allemagne et dans les pays occupés, les considérations diplomatiques, les préoccupations liées aux graves tensions sur le marché du travail ou la priorité donnée aux objectifs strictement militaires. Chaque décision était d’autant plus remarquable qu’elle signifiait le passage d’un dispositif particulier à un autre et, par là, l’abandon d’une situation d’équilibre -fût-il criminel- qui avait-, à un moment, semblé satisfaisante, et qui aurait pu le rester. (p. 21)

Présenter, dans un titre de livre, Hitler comme l’auteur d’un complot avec certains dirigeants nazis en trompant tous les autres, c’est assurément larguer les amarres, par rapport à une vision historique dont le paragraphe précédent exprime la quintessence. Ainsi le régime hitlérien n’est plus purement et simplement ballotté par des réalités qu’il s’efforce pas à pas de maîtriser, mais dominé par un chef calculateur et hypocrite, qui a passé sa vie à tromper, non seulement ses ennemis actuels ou potentiels, ou encore ses vassaux instrumentalisés, mais ses plus proches collaborateurs et admirateurs. Non seulement Franz von Papen, Neville Chamberlain, Benito Mussolini ou Pierre Laval, mais Joseph Goebbels.

La démonstration me semble solide. Elle se fonde sur la distinction, récurrente dans l’idéologie nazie, entre Juifs de l’est et de l’ouest. Même si tous sont fondamentalement nocifs, ceux d’Europe orientale ont la particularité de porter plus directement cette nocivité sur leur visage et toute leur personne. C’est ainsi qu’ils sont tués les premiers, en Pologne et en Russie, des raisons de sécurité (militaire ou... sociale) venant s’ajouter au surcroît de dégoût qu’ils sont censés inspirer, et qu’accentue leur regroupement dans des ghettos surpeuplés et sous-alimentés. On peut donc avouer plus facilement leur massacre systématique, du moins à des cercles croissants de cadres, alors que dans les publications destinées au grand public les faits restent floutés et, si d’aventure on insinue que ces Juifs meurent, le lecteur peut y voir l’effet du manque d’hygiène et de la paresse, générateurs d’épidémies et de famines.

C’est ainsi que Goebbels consigne, après des rencontres avec Hitler, des informations sur une "vengeance impitoyable" et qu’il s’approche de bien près, le 28 mars 1942, d’une description des gazages. Mais tout montre qu’il s’imagine que seuls sont visés les Juifs orientaux ; ainsi la déportation vers l’est des Juifs allemands en général et berlinois en particulier, qu’il a appelée de ses voeux, ne lui semble avoir d’autre destination que des camps de regroupement, permettant une exploitation de la force de travail des populations concernées. Du moins l’idée d’une mise à mort immédiate, à la descente des trains, ne semble pas l’effleurer, ce que confirment des passages où il croit encore en vie des populations massacrées depuis plusieurs mois.

Brayard suit toutes ces notations à la trace et exhaustivement, en replaçant chacune dans son contexte et en les recoupant autant que possible par d’autres témoignages sur les réunions et discussions auxquelles Goebbels participe. Le terme de l’étude est fixé au 6 octobre 1943, jour où Himmler jette brusquement le masque, en dévoilant le caractère exhaustif de la mise à mort et en insistant sur le massacre des enfants. Goebbels alors note sobrement -mais Himmler a commandé de ne rien noter du tout- le caractère indiscriminé du massacre.

Brayard consacre des analyses tout aussi minutieuses à l’information des autres dirigeants. Il n’a de certitude que pour Göring et pour Robert Ley, qui d’après lui ont été clairement au courant d’une extermination générale, avant la révélation de Posen. Il laisse en suspens son diagnostic sur Speer -tout en ridiculisant comme il se doit (mais comme Pierre Ayçoberry, éditeur français d’extraits du journal de Goebbels, omet de le faire) son affirmation qu’il n’a rien su du discours de Posen.

Ce livre déclenche des fureurs dont on devine aisément les motifs : sa thèse dédouanerait de leur complicité un grand nombre de dirigeants et de cadres du génocide, à divers niveaux. Je suis d’un avis opposé : l’analyse de Brayard non seulement ne dédouane personne, mais elle ouvre une brèche par laquelle une vérité longtemps cachée devrait pouvoir se glisser, et qu’il s’agit non de refermer, mais d’élargir.

L’art hitlérien de gouverner passe par un maniement complexe et habile de l’information. Si l’exemple du secret du génocide et de sa révélation graduelle au grand chef de la propagande est appelé, je pense, à un retentissement mérité, ce n’est qu’un exemple. Il faudrait l’étendre à l’ensemble des actes du nazisme et non seulement Brayard ne le fait pas mais il lui arrive de faire l’inverse, trahissant une rupture incomplète des amarres fonctionnalistes dont je parlais plus haut. Ainsi lorsqu’il écrit, p. 41 : "La patience ne fut jamais une qualité nazie."

Il s’agit d’entrer dans le cerveau des décideurs d’un pas décidé, encore que prudent. Ainsi les massacres de Kaunas et de Riga à l’arrivée des trains, en novembre 1941, sans précédent et sans suite jusqu’au printemps de 1942, ne devraient plus être attribués ni à des initiatives locales, ni à une erreur dans l’interprétation des ordres de Himmler, comme le fait encore Brayard. Ils s’inscrivent au contraire avec un fort degré de probabilité dans une série bien connue : Hitler est un adepte de l’expérimentation, qui aime à roder dans un espace et un temps limités les techniques qu’il envisage de généraliser plus tard. On en trouve des exemples tant dans la persécution des Juifs (la journée unique de boycott des commerçants israélites, le 1er avril 1933, les déportations massives mais peu meurtrières et souvent temporaires de la nuit de Cristal en 1938, etc.) que dans la persécution des minorités en général (l’opération T4 contre un certain nombre de handicapés, suspendue au bout de deux ans en redéployant son personnel et son matériel sur d’autres terrains) que dans les domaines diplomatique (la crise artificielle de Munich préparant la crise réelle de Dantzig, un an plus tard, en testant les réactions des pays petits et grands) ou militaire (la bataille de Norvège, répétition générale de l’offensive éclair contre la France).

Dans ce livre, Hitler est encore trop peu regardé comme un manipulateur. Il ne l’est que dans un sens très étroit : il dissimule le meurtre général des Juifs, parce qu’il serait trop "transgressif", il l’"euphémise" ; inversement il ne le "déseuphémiserait" à Posen [1], et dans une suite d’autres discours de Himmler ou de lui-même, que pour compromettre les élites politiques et militaires. Or le langage de Hitler sur les Juifs, euphémisé ou non, peut avoir bien d’autres finalités, et avant tout celle d’en faire des monnaies d’échange qui l’aideraient à atteindre son but principal à partir de la chute de la France, c’est-à-dire la paix. En d’autres termes, si on veut donner aux Juifs, dans un Reich bientôt assiégé, une valeur d’otages, de façon à pouvoir échanger la paix contre leurs vies (comme cela sera tenté jusqu’au bout par des intermédiaires tels que Kersten et Bernadotte), il faut bien que leur meurtre devienne moins secret ; le fait de le révéler à de hauts cadres allemands peut non seulement les contraindre à soutenir le régime jusqu’au bout, mais leur redonner un peu de moral, en leur apprenant l’existence de cet atout ; cela permet aussi d’en finir avec la nécessité où ils se trouvaient d’écouter les radios étrangères pour savoir ce qui se passait chez eux ; bref, bas les masques pour le dernier acte !

La patience était précisément une qualité maîtresse de Hitler, et il savait faire patienter son monde : voilà une vérité que le journal de Goebbels va aider à faire son chemin dans les années qui viennent, et dans tous les domaines, après ce magnifique essai entre les poteaux de l’ignorance et de l’inattention.

(mis en ligne le 5 février 2012)

(à suivre)

======================================================

Himmler, Jeckeln et les gazages de novembre 1941

Brayard maintient donc que les quelques convois de Juifs allemands qui, fin novembre 1941, à Kaunas et à Riga, ont été anéantis à leur arrivée -les premiers du genre et les derniers, pour de longs mois- l’ont été à la vive contrariété de Himmler, qui a aussitôt blâmé le responsable local, Friedrich Jeckeln, alors HSSPF [2] pour la Russie du Nord.

Ses formulations sont d’ailleurs variables. Il écrit p. 134 que ces massacres ont été "perpétrés en contradiction avec les ordres de Himmler, qui ne manqua pas de tancer le responsable", puis p. 187 : "Comme on l’a vu, il est probable que ces convois aient été massacrés par erreur, en contradiction avec les ordres donnés par Himmler." Mais un seul document est cité à l’appui, un radiogramme décrypté par les Anglais et trouvé dans leurs archives (NA, cote HW 16/32) par Richard Breitman (Official Secrets, Hill & Wang, 1998, ch. 5 n. 73) puis cité par Christopher Browning (The Origins of the Final Solution, Londres, Arrow, 2005, p. 395). Ce message du 1er décembre dit : "Les Juifs réinstallés dans le territoire d’Ostland doivent être traités uniquement suivant les directives données par moi et par le RSHA en mon nom. En cas d’initiatives et de désobéissances je serai amené à sévir." Par un autre message connu de la même façon, on sait que Himmler a convoqué Jeckeln à Berlin et s’est entretenu avec lui le 4 décembre.

D’autre part, l’agenda de Himmler mentionne un coup de téléphone passé à Heydrich le 30 novembre, depuis la Wolfsschanze -le QG de Hitler en Prusse orientale. Il le résume ainsi : "Transport de Juifs à partir de Berlin. Pas de liquidation".

Ces éléments, invoqués pour illustrer l’idée que Jeckeln s’est fait tancer par Himmler, ne la confirment guère. Ce haut cadre SS, l’un des premiers à avoir reçu le titre de HSSPF (pour une région de l’Allemagne) après sa création par Himmler en 1937, et l’un des pionniers du massacre des Juifs soviétiques dans les deux endroits où il exerce successivement cette fonction en 1941 (versé de Russie-Sud à Russie-Nord fin octobre, il avait présidé notamment au massacre de Babi-Yar en Ukraine à la mi-septembre) avait au contraire visiblement carte blanche pour tuer. Selon toute apparence, c’est Himmler qui se fait arrêter en plein élan par Hitler, en son QG, le 30 novembre, qui corrige aussitôt la mission des SS en appelant Heydrich au téléphone et qui, le lendemain, adresse une confirmation écrite à Jeckeln (sans doute pour renchérir sur une instruction donnée de sa part dès la veille par Heydrich). S’il le convoque, cela a peu de chances d’être pour lui passer un savon -s’en tenir au radiogramme, et à sa sécheresse, serait d’un effet plus cinglant- mais plutôt pour préciser oralement ce qui est trop compliqué à coucher dans une directive écrite : beau travail, mais à présent Hitler ordonne une pause, et nous reverrons la question un peu plus tard.

Une explication, avancée surtout par Browning et non entièrement exclue par Brayard, veut qu’il y ait eu dans les convois massacrés des Juifs aussi peu ressemblants que possible aux assassinés de l’est et notamment des médaillés de la Grande Guerre, dont le meurtre aurait suscité des réactions négatives, et que ce soit celles-ci qui aient fait suspendre l’opération. La chose apparaît fort spéculative, et en tout cas aucun document n’est invoqué.

Je crains donc qu’en cette affaire Brayard soit mal dégagé de son passé fonctionnaliste et, plus généralement, d’une tendance à voir dans les chefs SS des improvisateurs hypersensibles à leur opinion publique, qui auraient rendu compte au Führer de leurs initiatives et des résistances rencontrées en lui demandant des "arbitrages" (mot clé de la littérature fonctionnaliste), plus qu’ils n’étaient suspendus à ses humeurs et à ses directives. L’hypothèse suivant laquelle Hitler considérait que les Juifs allemands devaient périr aussi, mais pas tout de suite, et avait ordonné de commencer (ou laissé faire en connaissance de cause) leur massacre à titre à la fois expérimental (pour les décideurs) et pédagogique (pour les exécutants), me semble, au vu de la documentation invoquée, infiniment mieux assise. D’autant qu’une manoeuvre de ce type (lâcher les bourreaux puis les stopper net) a un air de famille avec bien d’autres épisodes de la Shoah (la suspension des déportations à Budapest en juillet 1944, par exemple, ou la valse-hésitation sur la libération des camps en avril 1945) ou de l’histoire du régime (de la nuit des Longs couteaux au fait de confier la "terre brûlée" à Speer qui était contre et avait les moyens d’enrayer le processus, en passant par l’arrêt en pleine course de Guderian devant Dunkerque).

Le pilotage hitlérien se caractérise par une grande dextérité dans l’utilisation alternée de l’accélérateur et du frein.

(mis en ligne le 7 février)

======================================================

Commentaire déposé sur Nonfiction :

09/02/12 13:48

Un livre effectivement important et, dans son affirmation essentielle, convaincant.

Il ouvre une brèche qui, à mon sens, ne peut aller qu’en s’élargissant. Car une fois la notion de "complot nazi" prise en charge (première mondiale ?) par un universitaire dans la force de l’âge et faisant autorité, comment resterait-elle confinée à la sphère du judéocide ? Ce complot serait d’ailleurs mieux qualifié au moyen d’un adjectif qui n’a pas, mais alors absolument pas, bonne presse chez les spécialistes et notamment ceux de la tendance post-fonctionnaliste dont se réclame Brayard : hitlérien.

Car il s’agit tout bonnement de l’application d’un principe dont Hitler a fait une loi du Reich, plusieurs fois précisée, et couchée par Goebbels lui-même dans son journal : nul Allemand ne doit recevoir une information qui ne soit pas strictement nécessaire à la tâche dont il est chargé. Autrement dit : seul le Führer sait tout ; ou encore : il complote avec chaque ministre dans son champ de compétence. Il n’y a rien là qui soit spécifique à la persécution des Juifs. Pour ne prendre qu’un exemple, ce principe, même s’il est rappelé dans fort peu d’ouvrages sur la bataille de France en 1940, fut une arme de la victoire au moins autant que l’innovation des divisions blindées, puisque tout reposait sur le secret hermétique de la préparation d’une percée à Sedan. Tandis qu’on laissait fuir de toutes parts l’information sur une prochaine attaque des Pays-Bas, indispensable pour y attirer la fine fleur des armées adverses et permettre aux blindés surgis par Sedan de les prendre en tenaille. C’est donc toute une vision nouvelle du nazisme et de ses entreprises qui est en germe ici.

Cela s’arrose ! Quoi ? les germes ! et c’est tout le mal qu’il faut souhaiter à Brayard, d’être dans les années qui viennent le jardinier conséquent de sa découverte.

repris sur

======================================================

Retour sur l’incendie du Reichstag

Pendant la guerre, je crois que c’était en 1941 mais il faut que je retrouve le passage, Hitler parle une fois avec Goebbels de cet incendie, fondateur de sa dictature. Il se dit persuadé que le député communiste Torgler (traîné au tribunal à l’époque mais acquitté au bénéfice du doute) avait ordonné la mise à feu, et ajoute qu’il ne peut le prouver.

Voilà un cas exemplaire de manipulation de Goebbels, si on considère que Hitler lui-même avait donné cet ordre. Et même si on se contente d’estimer que l’innocence de Torgler ne fait pas l’ombre d’un doute, et que Hitler était bien placé pour le savoir.

Il faut se souvenir que Goebbels avait été déjà mis à contribution sur le moment même, puisque Hitler dînait chez lui à l’heure de la mise à feu et qu’il s’était fait le témoin de sa surprise, dans un passage de son journal publié au début de 1934 !

Voilà donc une nouvelle piste à suivre dans le sillage de Brayard : il faut retrouver le passage, l’étudier dans son contexte et essayer de comprendre pourquoi Hitler éprouve soudain le besoin de redorer, par les soins de la propagande, le blason "anti-judéo-bolchevique" de son régime.

(mis en ligne le 11 février 2012)

======================================================

J’ai retrouvé le passage : entrée du 9 avril 41, donc conversation du 8.

C’est très court : Hitler, dit Goebbels, est persuadé que Torgler a ordonné l’incendie. Goebbels enchaîne sur sa propre opinion : il a du mal à le croire car il trouve Torgler (qu’il connaît bien pour l’avoir employé en 1940 à Radio-Humanité) "trop bourgeois".

On retrouve une mention de Torgler dans un "propos de table" de la nuit du 28 au 29 décembre 1941 (devant l’entourage habituel de ces soirées : les secrétaires femmes, Bormann et ses secrétaires hommes chargés de tout enregistrer dans leurs têtes et de prendre des notes aussitôt après, les Adjutanten militaires... Il n’y a pas d’invité exceptionnel mentionné comme le sont Himmler dans des séances précédentes et Todt dans la suivante). C’est là que Hitler déclare qu’il pense que le président du groupe communiste au Reichstag a fait mettre le feu mais qu’il "ne peut le prouver".

Ce qui apparaît dans les deux cas, c’est que le chef nazi, qui a tiré un parti énorme de l’incendie du Reichstag, veut à toute force qu’on en garde l’image d’une provocation "juive" à laquelle sa dictature n’a pu et n’a fait que répliquer (tout comme la guerre elle-même). D’autre part, le 9 avril, il veut sans doute commencer à réorienter Goebbels dans un sens antisoviétique, alors qu’il l’a, depuis des mois, excité contre l’Angleterre.

Bref, tous les historiens à commencer par moi-même sont invités par la percée scientifique de Brayard à relire tous ces oracles hitlériens de très près, en les reliant à la fois au dessin (et aux desseins) général de l’entreprise nazie, et au contexte le plus immédiat.

(mis en ligne le 12 février)

======================================================

Christian Ingrao, directeur de l’IHTP, entre en lice

Une interview de Christian Ingrao par Paul-François Paoli dans le Figaro d’hier laisse une étrange impression : http://www.lefigaro.fr/livres/2012/02/1 ... emique.php

Extrait :

***************************************************

Les affirmations contenues dans cet ouvrage constituent-elles à vos yeux une avancée par rapport à ce que nous savons de la conférence de Wannsee ?

Le terme « avancée » induit une progression linéaire du savoir historique à laquelle je n’adhère pas. La conférence de Wannsee a, dans les différents récits produits par les historiens de la datation du processus de décision de l’extermination des Juifs d’Europe, revêtu divers statuts et divers enjeux. La position de Florent Brayard, minoritaire, constitue une base de discussion potentielle, inédite quoi qu’il en soit, pour peu que les historiens spécialistes de la Shoah, dont je ne fais pas partie, s’en saisissent.

« L’histoire progresse de manière dialectique, par approximations progressives : elle se corrige à plusieurs mains » , écrit l’auteur dans l’introduction. La recherche dans le domaine de la Shoah est-elle inépuisable ?

L’idée de progrès m’est étrangère ; l’idée de dialectique aussi. La recherche historique me semble évoluer de consensus en consensus, de paradigme en paradigme, et les périodes de controverses jouent parfois le rôle de basculement entre deux configurations.

********************************************************

Le chevalier Brayard, s’il n’est pas sans reproche, est au moins sans peur, tandis que le directeur de l’IHTP excelle dans l’art de l’esquive !

Ingrao, plus encore que Brayard, entend cantonner l’apport du livre dans la question du génocide, alors que cet exemple est riche d’enseignements sur le pilotage par Hitler de son parti et de son pays, pendant toute sa carrière et dans tous les domaines.

Mais enfin, tout de même, si la notion de progrès est le bouc émissaire des angoisses de ce temps, au moins règne-t-elle encore en maîtresse dans le domaine de la connaissance scientifique : un directeur d’institut de recherche répudiant ce concept, c’est sans doute une première...

... et certes pas un progrès !

(mis en ligne le 16 février)

======================================================

Gilles Ferragu : une comparaison intéressante avec Christopher Browning

Conclusion d’une recension sur Parutions

Cet ouvrage n’est donc pas une nouvelle étude sur le mécanisme de la Shoah, mais plutôt un exercice, à l’échelle de l’Etat nazi et de son fonctionnement, comparable à celui de Christopher Browning pour ses « Allemands ordinaires » du 101e bataillon. Issu d’une thèse d’habilitation, il en a l’épaisseur, la densité (l’auteur a heureusement prévu des « reprises » qui résument chaque partie) et les fulgurances. La question majeure demeure celle de la transgression, et la manière dont le régime (du moins ses hiérarques), la justifie et l’assume, la revendique, dessinant ainsi une chronologie renouvelée de la Shoah : comment l’extermination passe de la diatribe politique à un programme étatique. Un ouvrage réussi, qui, sur un sujet connu, porte un regard neuf, et de ce fait, trouvera une place éminente dans une historiographie pourtant ample.

Il est seulement à regretter que cette analyse ne débouche pas, au moins en conclusion, sur un élargissement des perspectives ouvertes par ce livre. Il offre en effet une méthode et des outils pour scruter, dans tous les domaines, le fonctionnement de la machine nazie et les pratiques dissimulatrices de son ingénieur en chef vis-à-vis de ses plus proches acolytes.

(mis en ligne le 25 février)



Himmler aussi ?

(attention, voir erratum)

Stimulé par l’exemple de Brayard, et lisant un livre sur la correspondance de Himmler (Himmler aux cent visages, Fayard 1969, doc 116 p. 158 ; l’édition originale allemande date de 1968), je suis soudain stupéfait d’y lire qu’il s’imaginait encore, le 17 juin 1942, que Philippe Bouhler, secrétaire de la "chancellerie du Führer" et maître d’oeuvre depuis septembre 1939 du massacre des handicapés, allait être nommé gouverneur en Afrique. Ce Reichsleiter, pilier peu voyant du régime, suicidé en 1945, a déjà été cité sur le présent site à propos du projet "Madagascar". Je m’imaginais, et je n’étais sans doute pas le seul, qu’il n’était plus question de le nommer en Afrique depuis l’abandon de ce projet, du moins au su de Himmler et de Heydrich, vers la fin de 194O.

Le fait que Himmler, un an et demi plus tard, s’attende à la nomination prochaine de Bouhler comme gouverneur en Afrique orientale est riche d’implications : cela suppose qu’il croie

-  que l’offensive de printemps contre les Soviétiques va les mettre définitivement et rapidement à genoux ;

-  que le but de la guerre n’est plus la paix et le partage du monde avec les Anglo-Saxons, mais bien la domination mondiale, après une lutte à mort contre les Etats-Unis.

Il apparaît donc lui-même à la fois comme manipulé, et comme beaucoup moins nazi que Hitler, plus capable de changer d’objectifs comme de chemise, donc moins fou, etc.

Hitler lui-même, en le trompant ainsi, laisse entendre qu’il le considère comme un valet très plastique, recyclable à la direction de la police d’Adenauer dans une Allemagne temporairement vassale des Etats-Unis après l’éventuelle défaite et son propre suicide.

En tout cas, il n’est pas mieux informé que Goebbels, sauf bien entendu sur le judéocide.

Que de perspectives !

(mis en ligne le 5 mars 2012)

erratum (5 avril 2013)

je m’étais trompé en lisant le chapeau : il s’agit d’une lettre d’Ohlendorf à Himmler. Le Reichsführer SS n’est donc pas nécessairement, sur ce dossier, intoxiqué par Hitler. Il pourrait être tout aussi bien un intoxiqueur, qui à travers Ohlendorf lance une grande partie de l’appareil SS sur de fausses pistes africaines ou du moins laisse ses services s’occuper de questions coloniales tout à fait hors de saison, même au cas où l’offensive vers le Caucase et Stalingrad produirait des résultats foudroyants et un armistice sur le front de l’est.

Il est temps de reproduire le texte intégral :

Dans le secteur des plans de colonisation, l’organisation Sisal et l’organisation Banane ont été créées depuis quelque temps. Ces deux organisations sont les couvertures des états-majors d’intervention pour l’Afrique orientale (Sisal) et l’Afrique occidentale (Banane). On prévoit de mettre à la tête de l’organisation Sisal le Reichsleiter SS-Obergruppenführer Bouhler, qui deviendra par la suite gouverneur général d’Afrique orientale. Le chef de l’organisation Banane est le chef d’état-major du Gauleiter Bohle dans l’AO, SS-Brigadeführer Ruhberg. Les états-majors d’intervention ont déjà commencé les travaux préparatoires. Entre autres, le travail pour le Cameroun tend à transformer l’ancienne administration basée sur les cerclesen une administration provinciale.Des vingt subdivisions qui existent actuellement on fera environ cinq provinces sudivisées en cercles ou stations. On espère par ces mesures faciliter la planification économique d’ensemble. On s’est inspiré de l’exemple anglais qui a fait ses preuves.

En ce qui concerne la genèse de ce qui précède, les faits suivants sont signalés : certaines divergences de vues se sont manifestées entre le Reichsleiter Bouhler et le Reichsleiter Bormann au sujet des compétences de la chancellerie du parti et de la chancellerie du Führer. Il a été maintenant décidé que la chancellerie du parti aurait voix prépondérante pour l’essentiel et que Bouhler n’aurait à connaître en général que des recours en grâce. Pour toutes les autres affaires courantes, les instances compétentes font autorité ; Bouhler a estimé que ce règlement, constituait une sorte d’exclusion et s’est maintenant tout à fait retiré du secteur colonial. On pense dans les milieux dirigeants que Bouhler ne restera pas gouverneur général d’Afrique orientale, mais qu’après avoir acquis une expérience suffisante sur place, dans les colonies, il remplacera le général Ritter von Epp comme ministre des Colonies.

Le Reichsleiter Bormann, qui tient à ce que les autres affaires traitées par la chancellerie du Führer soient rattachées à la chancellerie du parti sous forme de section soutien Bouhler, parce qu’il pense que Bouhler, ayant un nouveau champ d’action dans les colonies, se désintéressera de celui dont il s’occupait précédemment.

Le Gauleiter Bohle, s’intéresse extraordinairement à ces développements, car il voit dans la nomination de Bouhler un certain danger pour le droit privilégié de l’AO à diriger les populations dans les colonies. Il juge exclu que l’AO nomme un Landesgruppenleiter à elle pour contrôler la formation idéologique, à côté d’un Reichsleiter comme gouverneur général. Seulement l’AO serait, au moins en Afrique orientale, privée du droit qu’elle s’est arrogé de diriger les populations.

Ce texte en dit long, avant tout, sur la duplicité de Hitler. Car il est exclu que des collaborateurs aussi proches que Bouhler ou Bormann se partagent des postes et des zones d’activité sans lui en référer, d’autant plus qu’il s’agit de rectifier les frontières entre la "chancellerie du parti" (domaine que Bormann a hérité de Hess et qui, la guerre s’aggravant et retenant de plus en plus les attentions de Hitler, en fait une sorte de premier ministre pour les affaires intérieures) et la "chancellerie du Führer" (sphère, nazie par excellence, des affaires criminelles et de l’expérimentation de techniques de meurtre). Il semble qu’avant tout Hitler, soucieux de rassembler toutes les affaires intérieures dans les mains d’un Bormann qui, un an après le départ de Hess, lui semble avoir fait ses preuves, se moque de Bouhler, en ne lui laissant que le domaine des grâces et en lui accordant d’illusoires compensations coloniales, couronnées par une entrée au gouvernement dans un ministère, celui des Colonies, de plus en plus fantomatique.

Au passage, grâce à la mention du Cameroun, nous en apprenons un peu plus sur l’empire colonial que le Reich est censé convoiter : l’"Afrique occidentale allemande" pourrait bien se limiter au Cameroun et au Togo, les colonies d’avant 1914 que Hitler avait réclamées, avant la guerre, par intermittence et sans grande conviction ; de même, l’Afrique orientale se bornerait au Tanganyika (et le poste de gouverneur, prévu pour Bouhler en 1940 dans le cadre du projet de réserve juive à Madagascar, apparaît comme un relais portuaire sur la route de la grande île -sans qu’on sache pour l’instant si ces rumeurs de projets coloniaux du printemps 1942 comportent une réactivation du projet "Madagascar").

Conclusion provisoire : Hitler a, en juin 1942, moins de raisons que jamais de nourrir sérieusement des projets africains, mais visiblement il trouve intérêt à en faire courir le bruit, en Allemagne et sans doute ailleurs, et ne craint pas de faire perdre à ce sujet son temps à Ohlendorf, qui est par ailleurs, au même moment, un des cadres les plus importants de la Solution finale. Peut-être est-ce là l’un des mille leurres par lesquels Hitler dissimule ce massacre ou du moins son envergure. Peut-être aussi cherche-t-il à maintenir dans les esprits allemands la perspective d’un avenir ouvert et ambitieux, et à faire croire à l’étranger que le moral de sa population et de ses cadres reste élevé.

Le rôle de Himmler est pour l’instant difficile à cerner : dans quelle mesure est-il lui-même intoxiqué ? est-il simplement et entièrement complice avec Hitler pour entretenir ce leurre ?

NB.- "retiré du secteur colonial" semble illogique : le contexte invite plutôt à penser que Bouhler s’est retiré "dans le" secteur colonial ; il faudra vérifier sur l’original allemand.

7/6/2013 : c’est fait ! et la bourde du traducteur confirmée :

Bouhler hat (...) sich nunmehr völlig auf den kolonialen Sektor geworfen.



Une autre affaire emblématique : celle de Sagan (mars-avril 1944)

Tout le monde connaît La grande évasion, un livre de 1951 devenu un film en 1963 et sait que, sur les 78 aviateurs de la RAF évadés par tunnel le 24 mars 1944, et les 75 qui ont été repris, 50 ont été exécutés. L’affaire a été longuement évoquée à Nuremberg, où elle a pesé lourd dans l’accusation contre Keitel et Göring, et les bourreaux ont été pourchassés par Londres avec la même vindicte que, plus tard, tel ou tel auteur d’attentat anti-israélien par le Mossad. Mais aucun historien ne semble avoir analysé le processus et les motivations de la décision allemande, sur laquelle j’ai ramené une riche documentation d’un récent séjour londonien. J’ai commencé à en parler sur des forums.

Le nombre des administrations concernées -Luftwaffe, OKW, RSHA, Propagande, Affaires étrangères, ainsi que l’ampleur et le caractère absolument unique de la transgression -le froid massacre d’une masse de prisonniers de guerre d’une nationalité à laquelle, avant et après cet épisode, la convention de Genève était strictement appliquée- rend impossible une décision à un échelon autre que suprême. Il s’agit d’un complot du Führer avec lui-même ! Ce crime ne pouvait en effet qu’être connu presque tout de suite -et le fut, Eden faisant notamment une déclaration à son sujet aux Communes le 19 mai. Pas de secret ici, un ordre et des exécutants -les exécuteurs étant tous SS, et les administrations des sieurs Göring, Keitel, Ribbentrop etc. n’ayant d’autre peine à se donner que d’être compromises.

Reste un objet d’histoire, inédit : ce qu’avait le Führer derrière la tête en faisant cela à ce moment-là.

le 5 avril 2013

[1] par l’intermédiaire de Himmler puis peut-être directement le lendemain, dans un discours dont ne subsiste qu’un court résumé officiel.

[2] chef de la police et des SS, c’est-à-dire équivalent régional du Reichsführer SS, chef de la police et des SS pour le Reich, Heinrich Himmler.



---------------------
Tous droits réservés © Copyright 2004 F. Delpla
Site
sous Spip - TZR-Créations