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Dialogue avec les oeuvres

Canaris



le maître espion de Hitler



Perrin, 23 février 2012, 225 p.

Le sous-titre dérangera. Il est fait pour cela. Dès les premières pages de son premier livre, Eric Kerjean ne s’embarrasse pas de circonlocutions. Tout en reconnaissant, dès la dédicace, les apports de ses prédécesseurs historiens et, surtout, du journaliste Heinrich Höhne, il révolutionne sans états d’âme son sujet et, par-dessus le marché, un bon morceau de l’histoire du Troisième Reich.

L’amiral Wilhelm Canaris en effet, pour l’immense majorité des personnes de toute nationalité auxquelles son nom dit encore quelque chose, garde l’aura d’un résistant antinazi. On veut bien admettre qu’il ait été patriote mais pour cette raison même, pense-t-on communément, il a compris très tôt que Hitler conduisait le pays dans un abîme et entrepris de le freiner. Il aurait même bien aimé le renverser, et ce dès le début de l’année 1938, quand l’achèvement de la mainmise de Hitler sur l’appareil militaire par la "crise Blomberg-Fritsch" l’eut convaincu de l’aventurisme du chancelier.

Kerjean dynamite tranquillement cette légende que Höhne, en 1979, n’avait fait qu’ébranler par la mise au jour de nombreux matériaux qui la contredisaient, sans trouver l’énergie de rebâtir une version cohérente. C’est ici chose faite. Tout n’est pas éclairci, loin de là, mais à présent l’histoire va pouvoir cesser de marcher sur la tête.

Au début de sa carrière d’officier de marine, Canaris est non seulement patriote mais bel et bien nationaliste. Voilà qui l’amène, au lendemain de la défaite de 1918, à prendre part aux amorces de guerre civile qui éclatent çà et là en Allemagne, et point du côté gauche. Il joue en particulier un rôle actif dans l’assassinat des chefs spartakistes Karl Liebknecht et Rosa Luxemburg -un point aussi bien établi qu’omis ou fortement estompé dans les biographies "résistantes". Pendant les années vingt, il se prodigue dans des activités liées au réarmement naval clandestin de l’Allemagne et, tout naturellement, fait bon accueil à la nomination de Hitler comme chancelier.

Un mystère non éclairci plane sur le début de ses relations avec le mouvement nazi. La seule chose qui pour l’instant émerge vraiment de l’ombre, ce sont ses relations d’amitié avec Reinhard Heydrich. Ils se sont connus vers 1923 et l’ancien a fait l’éducation du jeune officier en formation, lequel jouait du violon le dimanche pour la famille de l’amiral : une image lisse et proprette, dans laquelle on voit, plus volontiers qu’un prélude, un contraste avec leurs rôles dans la dictature ultérieure. Or ils ne se sont pas plus fâchés dans les années trente que dans les années vingt, et l’idée d’une brouille ou d’une rivalité entre eux découle de deux sources douteuses : l’antinazisme précoce qu’on prête à Canaris et une tendance, très répandue dans les décennies d’après guerre et encore assez vivace, à découper le régime nazi en tranches bureaucratiques irrémédiablement rivales. Foin de tout cela : les deux hommes ont partie liée depuis longtemps. Puisque Heydrich, en 1931, se fait embaucher par Himmler pour être son bras droit à la tête des SS et créer un service de renseignement, le Sicherheitsdienst (SD), voilà au moins une piste pour supputer comment l’amiral a pu, aussi vite, être nommé au poste dans lequel il va s’illustrer.

Il parvient en effet d’emblée, après des commandements à la mer ou locaux, à la tête de tout le renseignement militaire allemand (l’Abwehr militaire) le 1er janvier 1935, en remplacement d’un colonel nommé Patzig (en poste depuis 1932) ; à la même époque, Werner Best, un proche de Heydrich qui sera de bout en bout l’un des principaux dirigeants SS, devient le chef de l’Abwehr policier, lui aussi en remplacement d’un cadre nommé par un gouvernement antérieur. Ce ballet bien réglé suggère que la relation de Canaris avec Heydrich n’a pas médiocrement contribué à le porter aussi haut, aussi vite (une hypothèse que ne fait pas Kerjean, mais que son travail appelle).

Les mémoires de Lina Heydrich, veuve de Reinhard, en 1976, ont même révélé une proximité immobilière qui a peu intéressé les biographes précédents. Elle raconte avec une naïveté vraie ou feinte que les ménages Heydrich et Canaris se sont aperçus par deux fois que leurs logements étaient voisins en se rencontrant sur la voie publique ! Ils habitaient tout d’abord des appartements dans la même rue puis... des pavillons contigus, à partir de 1937. Bien près donc de l’"entrée en résistance" de l’amiral : serait-ce ce voisinage qui, par réaction, en aurait fait un opposant... ou la vérité est-elle à la fois plus simple, plus logique et moins édifiante ?

Kerjean démontre avec beaucoup de minutie et d’ingéniosité que Canaris a coopéré et fait coopérer l’Abwehr aux besognes les plus criminelles, notamment dans la guerre à l’est, d’une part, et que d’autre part il n’a participé à la résistance que pour la contrôler et faire avorter ses entreprises. Le morceau de bravoure est l’affaire de la bombe qui devait en mars 1943 faire sauter l’avion de Hitler et dont les conspirateurs avaient fait transiter les détonateurs par la serviette de Canaris, lui offrant l’occasion de les saboter discrètement. Kerjean, en démontrant ingénieusement comment il a pu faire, met la pièce manquante à un puzzle. Les conspirateurs ont en effet laissé des récits précis. Ils avaient pris toutes les précautions et fait tous les essais possibles, ne laissant (sans en prendre conscience) que cette hypothèse pour expliquer leur échec.

Une autre dimension de l’action de Canaris est explorée de façon pionnière : la recherche d’une paix séparée avec les Alliés occidentaux aux dépens de l’URSS, dans les dernières années de la guerre. Dans ce jeu scabreux, où la perspective d’un assassinat de Hitler était plus que jamais agitée par des Allemands qui se disaient patriotes et de droite -certains finissant par passer à l’action le 20 juillet 1944, Kerjean montre que Canaris ne dévie pas de sa ligne, consistant à en apprendre le plus possible pour le rapporter aux dirigeants du Reich, et à intoxiquer les Alliés sur l’ampleur de l’opposition antinazie (ce qu’il fait sans relâche depuis 1938, notamment pendant la crise de Munich et la drôle de guerre -deux périodes sur lesquelles les futurs biographes pourront s’étendre avec profit).

La disgrâce finale et fatale de l’amiral, en revanche, est plus racontée qu’expliquée. On retire de ces pages l’impression que la belle harmonie Abwehr-SS a fini par se gripper et on ne saisit guère ce qui se passe, sinon que Kerjean se tient ferme à l’idée que Canaris n’a pas, n’a jamais trahi Hitler ni agi contre lui, contrairement à son adjoint Oster, exécuté comme lui le 9 avril 1945. Il reste donc beaucoup à chercher sur la partie terminale de l’histoire, comme sur sa partie initiale, quand Canaris se retrouve propulsé d’un coup dans les hautes sphères nazies.

Mais l’approfondissement principal me semble devoir porter sur un autre point : Kerjean fait de Canaris un nazi fanatique, et notamment un ennemi des Juifs aussi persuadé que Hitler que ce sont des bacilles à détruire. Ne faudrait-il pas plutôt l’assimiler à Göring -un brillant militaire peu passionné par la "question juive" [1], mais élisant Hitler comme un chef quasi-divin dont les désirs sont des ordres ?

(mis en ligne le 28 février)

une critique et une interview



Un débat sur Livres de guerre m’amène à préciser mon point de vue sur la fin de l’amiral ::

En réponse à

Canaris, un conservateur hitlérien et résistant ? de René CLAUDE

de françois delpla le lundi 26 mars 2012 à 17h51

Je ne dis pas, pour ma part, qu’il manque un élément à la démonstration de la fausse résistance, et de la vraie fidélité, de Canaris à Hitler. Je dis simplement que le divorce final est peu expliqué.

En fait, il l’est par deux facteurs :

-  le lâchage de l’amiral par Himmler (p. 162 : "Pour avoir côtoyé si longtemps les résistants, il devait leur être semblable, pensait probablement Himmler") ;

-  la radicalisation du régime, sous l’impulsion de Hitler, au fur et à mesure que se rapprochait la fin, en une ultime invocation à la Providence : "Le salut passait par la SS et seulement par elle. (...) La grande purge national-socialiste parvint à éliminer la quasi-totalité du personnel politique et militaire considéré comme susceptible de limiter l’influence de la SS" (p. 164-65).

C’est ingénieux, cohérent avec un grand nombre de faits... et cependant faux, à mon avis.

La SS n’a jamais été qu’un instrument... comme d’ailleurs l’humanité tout entière. Le but est à la fois tellement ambitieux (effacer 2000 ans de christianisme, par exemple !) et tellement désirable, que tout peut lui être sacrifié... à commencer par Geli Raubal et Rudolf Hess. Ou Adolf Hitler lui-même, ce perpétuel suicidaire en quête d’une efficience à donner à son cadavre. Alors Canaris, pensez ! Le candidat idéal au rôle du citron qu’on jette après l’avoir pressé.

Pour ma part, sous la considérable stimulation d’Eric, je flaire la solution qui suit :

-  il faut distinguer radicalement la période de l’arrestation et celle de l’exécution. L’une se rapporte à la conjoncture du 23 juillet 1944 (après Overlord, mais avant la percée d’Avranches, qui va sceller la nécessité d’abandonner précipitamment la France), l’autre à celle du 9 avril 1945 (période que Hitler sait finale et rend testamentaire).

-  le nazisme, depuis le début, s’ingénie à paraître divisé entre plus ou moins durs et plus ou moins mous. Or depuis un moment que je cherche à cerner, et qui remonte au moins à 1942, c’est la SS elle-même qui, cessant de se présenter comme un bloc homogène et une simple courroie de transmission des volontés nazies, s’ingénie à apparaître comme divisée... et diviseuse.

-  l’arrestation de Canaris peut apparaître comme celle d’un cerveau du coup d’Etat du 20 juillet, fortement connoté chez les Alliés comme un antinazi utilisable ; ce massacreur de spartakistes est donc utilisable par les nazis eux-mêmes, dans la poursuite de leur objectif majeur : le retournement de l’Occident capitaliste contre l’URSS. Il peut être utilisé pour faire croire qu’un nouveau coup d’Etat verrait une partie des SS zigouiller, par exemple, Hitler et Goebbels, pour porter au pouvoir un tandem Fegelein-Canaris (j’ai trouvé des jalons dans ce sens dans les dossiers du MI 6 concernant Colombine, Hohenlohe etc.). Himmler lui-même est, lorsque sont lancés des ballons d’essai de ce genre, dans une position ambiguë : il apparaît tantôt comme une victime potentielle de l’opération, tantôt comme son bénéficiaire principal ;

-  dans la dernière ligne droite, Hitler a deux fers au feu :

* faire semblant de ne rien céder et de vouloir la destruction de l’Allemagne, mais en fait confier le pouvoir à des gens comme Speer, qui sauvegarderont la puissance économique pour des jours meilleurs, dans une zone occidentale nettement plus vaste et plus riche que la zone soviétique ;

* jouer une dernière carte nazie, celle d’un Himmler prenant contact avec les Américains pour les convaincre in extremis d’enrayer la poussée soviétique, après son suicide... que Himmler serait censé avoir quelque peu provoqué.

C’est en fonction de ce dernier objectif (très bien documenté par les sieurs Bernadotte, Kersten, Dulles et autres, à condition de ne pas lire au premier degré les propos du RFSS ou de ses sbires comme Wolff ou Schellenberg) que Canaris, soudain, est de trop. Il ne faut pas qu’Eisenhower puisse répondre à Bernadotte transmettant les offres de services de Himmler : OK mais pas lui, qu’on m’amène Canaris ! La pendaison de Canaris et d’une charrette de dirigeants de l’Abwehr est un message signifiant : "ce sera Himmler ou personne !".

Intelligent et renseigné comme il l’était, il est bien possible que Canaris ait parfaitement compris le jeu de Hitler. Cette hypothèse s’ajuste en tout cas fort bien à ses derniers propos : "Mon heure est venue... Je n’ai jamais trahi". Il sait n’être qu’un pion sacrifié dans une manoeuvre de grande envergure, à laquelle il souhaite plein succès.

(mis en ligne le 26 mars 2012)



Une Pierre dans son Jardin

L’ouvrage d’Eric Kerjean, a tout pour allécher le lecteur. Il se présente en effet comme « la biographie définitive de la figure la plus trouble du IIIe Reich », l’auteur lui-même se disant « historien, spécialiste du IIIe Reich et du renseignement civil et militaire ». Pourtant, le lecteur ne peut qu’être gravement déçu, tant l’auteur multiplie les erreurs et se contente le plus souvent de présenter, à l’appui de ses thèses, des affirmations que rien ne vient étayer.

La couverture nous annonce une « relecture complète des archives ». Cette relecture complète se limite, dans la bibliographie, à 32 cotes d’archives allemandes, ce qui est bien peu, si l’on la compare aux centaines de cotes que citent un Bernhard Kroener pour sa biographie de Friedrich Fromm, d’un Hans-Jürgen Müller pour celle de Ludwig Beck ou d’un Peter Longerich pour celle de Heinrich Himmler.

Il y en a comme cela toute une grande page, sur le site "a-lire.info". Mais ce début donne une idée complète de la démarche du recenseur : démolir le livre par la périphérie, sans s’attaquer directement à ce qu’il dit d’essentiel. Le parti qu’il tire de la quatrième de couverture est, ainsi, d’une rare audace. Lorsqu’elle est maladroite ou outrageusement publicitaire, il arrive que des critiques disent un mot de cette partie qui, rappelons-le, est l’apanage de l’éditeur. Il est bien rare qu’on en fasse un usage aussi pachydermique. Quant à l’argument du nombre de cotes d’archives citées respectivement par Kerjean et par quelques auteurs récents de pavés biographiques, il est d’une sidérante faiblesse. Une comparaison pertinente, en revanche, pourrait porter sur la quantité d’archives allemandes invoquée par les tenants répétitifs, et se recopiant les uns les autres, du fantasme d’un Canaris antinazi.

Le recenseur est un universitaire nommé Pierre Jardin et auteur lui-même d’un livre unique, issu d’une thèse d’Etat soutenue en 2003, Aux racines du mal / 1918, le déni de la défaite (Tallandier, 2005), mais né en 1944, soit quelque quarante ans avant Eric Kerjean. Son thème de recherche pourrait lui donner quelque compétence pour juger de ce que Kerjean dit de l’implication de Canaris dans le meurtre des chefs spartakistes -bien que le nom de l’officier ne figure pas dans l’ouvrage de Jardin. Sur ce point et cette époque, moins familiers peut-être à Kerjean que la période nazie, ce spécialiste pourrait sans doute lui faire des remarques utiles. Hélas, en dehors de précisions sur la composition et les effectifs de l’unité militaire concernée, il se contente de prétendre (faussement) que Kerjean n’étaye pas son point de vue et n’a lui-même rien à dire sur la question : si Canaris n’est pas présent lors de l’assassinat, où donc est-il et que fait-il ?

Mais l’amateur d’archives et péremptoire donneur de leçons sur la quantité souhaitable des cotes est au sommet de son art lorsqu’il justifie en note, avec un souci évanescent de la précision chiffrée, une idée reçue dont il fait un sous-titre, "L’"amitié" entre Canaris et Heydrich :chacun marquait étroitement l’autre en attendant l’occasion de le faire tomber" :

Le journal de Goebbels ou les Mémoires de Speer sont là pour le rappeler.

Sur les limites informatives du journal de Goebbels, Florent Brayard vient d’attirer l’attention de la profession. Quant à l’architecte et ministre de l’Armement Albert Speer, en faire un spécialiste du renseignement au courant de ce qui se tramait entre le SD et l’Abwehr est une perle digne des plus sévères sarcasmes de Jardin contre Kerjean, par exemple :

il n’a qu’une idée assez floue de ce qu’est un service de renseignements (en gras dans le texte).

Bref, cette recension du livre de Kerjean permet de conclure, certes point que son livre n’est pas perfectible, encore moins qu’il constitue "la biographie définitive", mais qu’il est un jalon de bon aloi vers une révision importante de la figure de l’amiral, tant un tenant de la vision traditionnelle, bon connaisseur de l’Allemagne au XXème siècle, semble acculé, pour combattre cette nouveauté, à enfiler des arguties sordides.

En d’autres termes, ces criailleries indiquent que Kerjean a visé juste, et doit continuer d’appuyer là où cela fait mal, c’est-à-dire là où le travail historique avait été défectueux, voire jamais entrepris.

NB.- Il est à noter qu’un autre texte, non signé, du même site sur le même livre est, dans son scepticisme, beaucoup plus prudent et beaucoup moins flamboyant.

(mis en ligne le 28 avril 2012)



Benoît Lemay insiste

Encore une mauvaise recension (dans tous les sens de l’adjectif) du livre de Kerjean par Benoit Lemay dans le dernier Guerre et histoire (p. 100).

On pardonnera ma sévérité si on considère qu’il traite lui-même le premier livre de ce jeune et prometteur confrère comme un zéro intégral.

Au demeurant il semble s’inspirer largement de la recension, déjà très faible, de Pierre Jardin.

La conclusion est un monument de conservatisme et d’argument d’autorité :

"A moins de nouvelles révélations qui viendraient prouver le contraire, il faut donc pour le moment s’en tenir à l’image généralement admise de l’amiral."

Tout se passe (une fois de plus) comme si les visions anciennes du nazisme devaient être admises sans examen, tandis que les nouvelles seraient tenues de se soumettre aux plus sévères contrôles.

(mis en ligne le 3 septembre 2012)

pour débattre

sur le forum de ce site

chez Bruno Roy-Henry

sur Livres de guerre

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Sur Amazon.fr, beaucoup d’ironie facile et bien peu de réflexion

(mis en ligne le 1er janvier 2013)

Un livre critique de François Kersaudy

le 1er janvier 2013

[1] même si Canaris, Göring et bien d’autres ont pu, pour se remonter le moral, attribuer la défaite de 1918 à la trahison d’un "ennemi intérieur" à forte composante sémitique : de là à tuer des nourrissons à la chaîne...



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