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52 000 survivants sont internés à Chypre.



1946-1949



(Cet article est extrait de “50 idées reçues sur la Shoah » un livre de Marc-André Charguéraud qui paraîtra en avril 2012.)

Pendant les trois années qui ont suivi la fin de la guerre, 70 000 Juifs survivants de la Shoah embarquent sur 65 bateaux à destination de la Palestine [1] . Environ la moitié vient des camps temporaires de « Personnes déplacées » établis par les Alliés en Allemagne pour les personnes qui ne peuvent rentrer chez elles. Les autres ont dû fuir les persécutions et les pogroms d’Europe de l’Est qui se sont abattus sur les survivants enfin de retour chez eux. Ils embarquent sur de vieux rafiots surchargés, comme « clandestins » sans l’autorisation britannique d’entrer en « Terre promise », la terre de leurs ancêtres.

Les Anglais ont reçu mandat de la Société des Nations d’administrer la Palestine. Ils veulent que le nombre de Juifs ne dépasse pas le tiers de la population de Palestine afin d’éviter une nouvelle explosion armée des Arabes comme en mai 1937. Dans ce but, les Britanniques vont strictement s’en tenir au nombre de certificats d’admission prévus par leur Livre Blanc de 1939. A la fin de la guerre, il en reste 11 000 [2]. Ils vont permettre à quelques milliers de Juifs d’arriver légalement en Palestine mais sont épuisés à la fin de 1945 [3]. Une autre destination doit être trouvée pour de nouveaux clandestins. Ce sera l’île de Chypre.

La plupart des bateaux illégaux terminent leur périple à Haïfa en Palestine. Les survivants débarquent croyant enfin toucher au but. Quelques instants plus tard, ils se retrouvent entassés dans les soutes de navires de guerre anglais qui les emmènent à 300 kilomètres de là, à Chypre. Après des mois, des années passés dans des camps de concentration ou de travail, puis dans des camps de personnes déplacées, ils espéraient aller vers la liberté parmi les leurs. Ils vont se retrouver pour des mois et même des années dans des camps de détention, derrière une double rangée de barbelés de plus de quatre mètres de hauteur, entourés de miradors, gardés par des militaires britanniques armés.

Les camps de détention de Chypre ont été ouverts en août 1946. 52 000 Juifs y seront internés [4]. Les Britanniques les considèrent comme des prisonniers de guerre. Les conditions de vie dans ces camps sont très difficiles. Près de Famagouste cinq camps de tentes de l’armée peuvent recevoir 12 000 personnes. A vingt kilomètres de là dans les collines se trouvent d’autres camps composés de huttes en tôle ondulée, dites cabanes Nissen, pouvant abriter 14 000 internés [5].

Ces camps sont vite saturés et les nouveaux arrivants sont entassés. Dans un même logement des familles et des personnes seules vivent dans la promiscuité. Il n’y a ni partition, ni électricité, ni meubles sauf des lits. La nourriture insuffisante est de mauvaise qualité. Tout fait défaut : vêtements, chaussures, médicaments... [6] Même l’eau manque et particulièrement pendant les mois d’été les conditions sanitaires se détériorent et infections et maladies de peaux prolifèrent [7].

La diaspora américaine et l’Agence juive interviennent. Dès septembre 1946, l’ American Jewish Joint Distribution Committee (JOINT) s’installe sur place et comble dans une large mesure les carences des militaires dont les budgets sont notoirement insuffisants [8]. Avec l’aide d’organisations juives de Palestine, des docteurs, des infirmières, des professeurs et des travailleurs sociaux arrivent [9]. Une vie plus normale s’organise. Des cliniques, des écoles, des centres culturels ouvrent. L’arrivée en Palestine se prépare. La politique s’invite. Sept partis politiques juifs de Palestine envoient des émissaires. La Hagannah, l’organisation militaire, est aussi présente et entraîne ceux en âge de porter les armes.

Privés de liberté, les détenus souffrent de leur oisiveté forcée. Certains regrettent les camps de Personnes déplacées en Allemagne où ils pouvaient sortir et même travailler à l’extérieur. Ils ne sont pourtant que quelques-uns à demander le retour en Allemagne [10]. S’ajoute un sentiment de frustration, lorsqu’ils voient les meilleurs traitements reçus par des prisonniers de guerre allemands de camps d’internement voisins. Ils ont pour tout éclairage des lampes à essence alors que les vaincus sont reliés au réseau électrique [11].

Combien de temps encore ces survivants vont-ils rester incarcérés ? Cette question angoissante reste sans réponse. Comment comprendre que les vainqueurs qui les ont libérés de la terreur nazie, les emprisonnent sans appel ? En décembre 1946, l’Agence juive est intervenue auprès des autorités britanniques, mais elle n’a obtenu qu’un contingent mensuel de 750 certificats permettant l’entrée en Palestine. Les délégués de l’Agence juive sélectionnent les bénéficiaires « pour qu’ils soient utiles au Yishouv » [12]. Les autres attendent.

Un espoir fou s’empare des prisonniers lorsqu’ils apprennent en novembre 1947 que les Britanniques ont remis leur mandat à l’Organisation des Nations Unies. En vain : il leur faudra attendre le début 1948 pour que l’Organisation internationale autorise l’arrivée en Palestine de détenus de Chypre à l’exception des hommes en âge de se battre. L’explosion de joie à l’annonce le 15 mai 1948 de la création de l’Etat d’Israël ne change rien à la donne [13]. Les 12 000 Juifs encore incarcérés à Chypre attendent encore neuf longs mois pour que l’interdiction soit enfin levée et que les camps soient fermés à la fin du mois de janvier 1949.

Pour le SS Exodus, les Britanniques ont décidé de surseoir à leur politique d’incarcération à Chypre. Avec 4 530 personnes à bord l’Exodus part de Sète à la mi juillet 1947. Arrivé au large des côtes de la Palestine, le navire est pris d’assaut dans des conditions particulièrement brutales par la Royal Navy. Les passagers sont transférés dans deux bateaux prisons et renvoyés en France à Port-de-Bouc. Les autorités françaises refusent l’utilisation de la force pour débarquer les passagers. Devant une situation bloquée, les Britanniques dirigent les deux navires prisons vers Hambourg où les autorités militaires britanniques « débarquent » les passagers de force. Après des semaines tragiques, les 4 500 Juifs de l’Exodus se retrouvent dans deux camps de la zone britannique [14].

Ce drame s’est déroulé en présence de la presse internationale. Un cadeau inestimable pour la propagande sioniste antibritannique. « Au lieu d’en faire un exemple et de rallier l’opinion à sa guerre contre l’immigration clandestine, Bevin ( Premier ministre de Grande-Bretagne ) n’a fait que choquer l’opinion internationale et accroître sa sympathie pour l’entreprise sioniste », écrit l’historien Lord Bethell [15].

La leçon a été retenue. Le 17 décembre 1947 deux navires, le Pan Crescent et le Pan York appareillent du port de Burgas en Bulgarie pour la Palestine avec 15 000 Juifs roumains à bord. Alors que les navires sont au large des Dardanelles, un accord est conclu in extremis entre les Britanniques et l’Agence juive et les deux navires se rendent directement à Chypre [16].

Dans cette succession d’événements il y a deux vainqueurs. Aussi paradoxal que cela soit, ce sont les deux protagonistes qui se livrent une bataille sans merci : les Britanniques et les Sionistes. Londres a réussi à empêcher l’arrivée massive de survivants de la Shoah en Palestine avant la création de l’Etat d’Israël et évite ainsi un soulèvement arabe.

De leur côté les Sionistes peuvent être satisfaits. Chaque navire d’immigrants illégaux capturés par les Britanniques fait la une de la presse, rappelle la détresse des DP juifs et souligne l’immoralité et l’inhumanité des politiques d’immigration anglaise qui empêchent les victimes de Hitler de se réfugier dans « leur foyer national » [17]. C’est pour les Sionistes une victoire politique.

Le Mossad peut ainsi organiser la résistance à bord « de manière à produire de graves incidents, à produire des spectacles auxquels il était difficile d’assister sans réagir, et donc de remettre en cause la légitimité britannique... », écrit l’historienne israélienne Idith Zertal. Le Mossad reconnaît qu’« on n’a encore rien trouvé de mieux (que l’immigration clandestine) pour démontrer l’urgence d’une solution à notre problème » [18].

Les perdants sont les hommes, les femmes et les enfants qui sont les victimes de confrontations politiques qui les dépassent. Délivrés de leurs tortionnaires par les Alliés, ils n’ont pas trouvé la liberté et le réconfort matériel et psychique dont ils ont un besoin urgent. Ils ont dû survivre, une fois de plus, une fois de trop, dans des camps, avec des espoirs qui ne furent pendant des années que des mirages. Le monde les ignora, les oublia, des pions sur un jeu d’échec politique.

Copyrigth Marc-André Charguéraud. Genève. 2012. Reproduction autorisée sous réserve de mention de la source.

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le 19 février 2012

[1] BAUER A History of the Holocaust, Franklin Watts, New York, 1982, p. 344. Victoire de mai 1945 à la constitution de l’Etat d’Israël en mai 1948.

[2] Sur les 75 000 autorisés par le Livre blanc.

[3] KOCHAVI Arieh J. Post-Holocaust Politics :Britain, the United States and Jewish Refugees, 1945-1948. University of North Carolina Press, 2001, p. 60. Il en reste 400.

[4] BOGNER Nahum in GUTMAN Ysrael , ed. Encyclopedia of the Holocaust, McMillan Publishing Company, New York, 1990, p. 330. 2 200 enfants sont nés dans ces camps. Avec un maximum de 32 000 en janvier 1948.

[5] AGAR Herbert Les Rescapés, Sedimo, Paris, 1964, p. 283.

[6] BOGNER, op. cit. p. 330. Description en détail des conditions de détention.

[7] IBID. p. 331.

[8] JOINT : The American Jewish Joint Distribution Committee, la grande organisation caritative.

[9] LAUB Morris, Last Barrier to Freedom, Internment of Jewish Holocaust Survivors on Cyprus 1946-1949, Judah Magnese Museum, Berkeley, California, 1985, p. 14. Dont 48 docteurs.

[10] BOGNER, op. cit. p. 332 La relative proximité de la Palestine les encourage à rester.

[11] LAUB, op.cit. p. 25.

[12] ZERTAL Idith, Des rescapés pour un Etat. La politique sioniste d’immigration clandestine en Palestine 1943-1948,Calman Levi, Paris, 2000, p. 241.

[13] WYMAN Mark, DPs.Europe Displaced Persons, 1945-1951, The Bach Institut Press, Philadelphia, 1989, p. 155. En trois ans, du 15 mai 1948 à fin 1951, 331 000 Juifs s’établissent en Israël malgré la guerre contre les Arabes.

[14] KIMCHE Jon The Secret Roads : The « Illegal » Migration of à People - 1938/1948. New York. Farrar, Straus and Cudahy, New York, 1955, p. 175 ss.

[15] ZERTAL, op. cit. p. 156.

[16] KIMCHE, op. cit. p. 200 ss. Ces sont les dernières déportations. Les britanniques ont remis leur mandat à l’ONU quelques semaines plus tôt.

[17] Le « National Home » en anglais.

[18] ZERTAL, op. cit. p. 158 et 286.



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