Visite guidée . prof . TV . Invectives . Editos . Bio/chro/info . FDlivres . Articles/docs . Débats . Dialogue avec les oeuvres . Lettres . Forum .
Abonnement
Rechercher
Plan
Accueil
Contact
Liens

 

Dialogue avec les oeuvres

guerre et exterminations à l’est



le nouveau livre de Christian Baechler



Tallandier, avril 2012.

Sous-titre : "Hitler et la conquête de l’espace vital, 1933-1945".

Ce livre sera extrêmement utile. Il synthétise les recherches des dernières décennies sur les projets nazis vers l’est et les tentatives plus ou moins réussies de les mener à bien. L’éditeur est même un peu trop modeste, d’indiquer en quatrième de couv’ qu’il n’existait pas une telle synthèse en langue française. Dans d’autres idiomes, certes, les ouvrages récents abondent sur le traitement des Juifs ou la guerre germano-soviétique ; mais on ne trouve guère de livres intégrant de la sorte les attitudes successives de l’Allemagne envers ses bordures orientales depuis le moyen âge, la gestation du projet nazi avant et après la prise du pouvoir et l’ensemble des entreprises du Reich vers l’est entre 1939 et 1945, tant dans le domaine militaire que dans celui -étroitement corrélé au précédent par l’idéologie nazie- du traitement des populations. Le tout en insistant sur le rôle de Hitler.

Dans une architecture qui marie heureusement la chronologie et l’étude du traitement de chaque ethnie, au prix de quelques redites, Christian Baechler décrit sans ménager la sensibilité de son lecteur la pédagogie déployée par le régime nazi sur la lancée des préjugés antérieurs, puis les travaux pratiques qu’il met en oeuvre après une courte période de préparation des hommes et des matériels. D’un esprit de supériorité fondé sur le niveau de développement plus élevé de l’Allemagne par rapport à ses voisins orientaux, on passe en quelques années à l’idée d’une supériorité biologique qui donnerait aux Allemands non plus le droit de prendre sous leur houlette, mais celui d’instrumentaliser complètement ces peuples, ou plutôt la partie de chacun d’eux que le Reich entend laisser survivre pour la plier à ses besoins. Les projets sont élaborés dans des officines et dévoilés au fur et à mesure que sont créées les conditions de leur réalisation, mais les esprits sont préparés par la Hitlerjugend, le système scolaire, les médias, l’armée etc.

Le caractère à la fois cruel et systématique des persécutions est bien rendu. La riche matière brassée par le livre confirme un fait aussi intéressant qu’important : malgré la déroute du nazisme et l’étalage de ses crimes lors de précoces procès, l’histoire n’avait pas pris toute la mesure du phénomène avant la fin de la guerre froide, pour des raisons tenant à celle-ci. A l’est, Staline, après ses propres enquêtes, procès et épurations bouclés en quelques années, considérait la barbarie nazie comme suffisamment prouvée : il n’était guère désireux de continuer à étaler des persécutions que son gouvernement avait été impuissant à éviter, et qui auraient ouvert la voie à des controverses ainsi qu’à des demandes de réparations ; l’idée d’une protection soviétique générale contre une barbarie indiscutable comblait les besoins de sa propagande. A l’ouest, les freins tenaient surtout au besoin de nettoyer l’image de l’armée allemande pour lui permettre de se reconstruire. La chute du système et de l’empire soviétiques a brusquement libéré les paroles et les recherches, comme en témoigne l’établissement des chiffres, plutôt revus à la hausse, tant en matière de morts soviétiques civils et militaires que de Juifs assassinés, notamment lors de la "Shoah par balles".

En ce qui concerne l’analyse du régime nazi lui-même et de ses mécanismes de décision, l’auteur a tendance à présenter plusieurs thèses sur le même plan sans prendre nettement parti. Ce choix se comprend puisqu’il s’agit d’une synthèse de travaux historiographiques, mais nuit à la compréhension des phénomènes, d’autant plus qu’en fait l’auteur prend assez souvent parti. Il en va ainsi pour la fameuse querelle entre le fonctionnalisme (un courant initié dans les années 1960 par Martin Broszat et Hans Mommsen) et son adversaire, baptisé par lui-même "intentionnalisme". On lit ici (comme en beaucoup d’autres endroits) que cette querelle est dépassée depuis un certain nombre d’années et en même temps elle court en filigrane de toutes les pages et se voit résoudre, le plus souvent, en faveur du fonctionnalisme. Celui-ci présente le régime nazi comme divisé en chapelles rivales -et a tendance à oublier l’idéologie. Baechler redonne à cette dernière, et à son concepteur en chef autoproclamé Führer, sa juste place... mais conserve les chapelles. Le traitement des populations orientales aurait fait l’objet de tensions entre, d’une part, les SS dirigés par Himmler et plus portés à tailler dans le vif, d’autre part des bureaucrates dont la figure la plus saillante était Rosenberg et qui cherchaient à atténuer les persécutions non pas par humanité, mais pour améliorer le rendement de leurs services. Hitler, en bonne orthodoxie fonctionnaliste, aurait joué un rôle d’arbitre, laissant ses rivaux s’étriper et profitant de leurs divisions pour asseoir son autorité, tout en tranchant régulièrement en faveur du point de vue SS.

Ce livre offre donc des matériaux pour dépasser vraiment cette querelle, effectivement surannée. Il suffit de rétablir Hitler dans la plénitude de son rôle : il n’est pas seulement un idéologue donnant le branle ou le feu vert à des attitudes cruelles et un chef qui se contenterait d’arbitrer entre ses lieutenants, il dirige son Etat et son armée au jour le jour en fonction de postulats et d’obsessions qui lui sont propres. Rien d’étonnant donc à le voir arbitrer plutôt en faveur des SS, qui sont et demeurent sa créature et son instrument personnels avant d’être un groupe de pression permettant à Himmler d’étendre son pouvoir. Surtout, une attention plus grande au rôle du dictateur permet de résoudre une énigme au total très peu abordée dans ce livre : celle du rythme des transformations pratiquées par le nazisme dans la carte politique et ethnique de l’Europe orientale. S’il apparaît clairement, après coup, que la période 1933-1939 avait été consacrée à accumuler un potentiel militaire et à fomenter une situation diplomatique permettant de fondre sur la Pologne et de la charcuter à l’aise, la tentative d’abattre et de remodeler l’URSS avait été nettement plus improvisée : sa date comme son intensité semblent bien avoir relevé des circonstances et avant tout du maintien inattendu de l’Angleterre dans la guerre après la chute de la France. Or Churchill n’est guère nommé et ne l’est pas du tout quand il est question de la résistance anglaise aux sirènes de paix de juin-juillet 1940 : le tournant induit par sa ténacité n’apparaît pas. De même que l’effondrement de la France est censé avoir surpris Hitler (par un ralliement avec armes et bagages aux thèses de Karl-Heinz Frieser) et que les rencontres avec Pétain et Franco de Montoire et d’Hendaye sont censées indiquer une intention certes momentanée, mais sérieuse de guerroyer en Méditerranée... alors que la réception de Molotov à Berlin, quelques jours plus tard, est présentée à juste titre comme une diversion destinée à leurrer Staline. Ces incohérences débouchent logiquement au bout de quelques pages (p. 182) sur une explication de la sous-estimation des difficultés de la guerre à l’est par des facteurs purement allemands :

La préparation de l’opération Barbarossa témoigne d’une nette sous-estimation de l’adversaire, qui s’explique par les stéréotypes bien ancrés du Russe et de la Russie et par la conviction que le régime soviétique n’a pas de soutien populaire et s’effondrera de lui-même (...). Elle s’explique aussi par l’excès d’optimisme sur les capacités de l’armée allemande à la suite des rapides succès sur la Pologne et la France, optimisme encore renforcé par la campagne d’avril 1940 contre la Grèce et la Yougoslavie. Aussi la préparation matérielle est-elle insuffisante pour une guerre moderne mécanisée de mouvement. (...) Ces déficits découlent en partie du transfert trop précoce de l’effort d’armement au profit de la marine et de l’aviation. La sous-estimation de l’adversaire et la certitude d’une victoire rapide ont aussi pour conséquence l’absence de réflexion sur la deuxième phase des opérations après le Blitzkrieg d’anéantissement des troupes soviétiques concentrées à l’ouest. De même, on n’envisage pas d’alternative en cas d’échec du Blitzkrieg.

Cette étude est donc un tremplin magnifique pour achever de corriger les faux plis de l’historiographie induits depuis près d’un siècle par une compréhension insuffisante de la personnalité de Hitler, résultant en grande partie de ses ruses et de ses mimiques. Il s’ensuivait, d’hypothèses hasardeuses sur ses intentions en lectures platement fonctionnalistes des luttes d’appareils, une pure et simple ignorance de sa logique et, plus encore, de sa folie. La Providence est le personnage, complètement absent du tableau de Baechler, qu’il suffit d’introduire pour éclairer la scène. Hitler a noué vers 1919 un contrat avec elle et les succès censés le confirmer débordent infiniment les campagnes de Pologne et de France : ce fut d’abord sa venue au pouvoir, puis sa mise au pas relativement aisée de toute l’Allemagne, enfin ses triomphes sur la scène internationale jusqu’à Munich (septembre 1938) qui confirmèrent le "pacte" fantasmatique. Dès lors la résistance churchillienne ne pouvait être interprétée que comme une tentative tardive et désespérée de la "Juiverie" pour s’organiser, faire front et empêcher in extremis le triomphe du programme nazi de liquidation de "deux mille ans de christianisme". Loin d’être un tissu d’illusions, les discours de Hitler à ses cadres civils et militaires, analysés par Baechler au début de son chapitre 4, apparaissent dans toute leur logique : l’entrée en guerre des Etats-Unis est le nuage qu’il urge, en ce début de 1941, de dissiper et, faute de maîtriser Churchill, une victoire rapide et sans bavure contre l’URSS, assortie d’un programme de constructions navales ostensiblement en cours d’exécution, apparaît comme la seule issue -celle qui donnerait enfin à la classe dirigeante britannique l’énergie de débarquer un pilote qui n’aurait fait qu’investir à fonds perdus la richesse nationale et impériale. Pour contredire cette analyse, il faudrait démontrer que Hitler croyait fermement en une victoire rapide, et ne se contentait pas de le proclamer aux oreilles des généraux pour entretenir leur moral. Baechler ne se risque pas à une telle démonstration. Ne reste que la logique d’un pari de type pascalien : nous n’avons plus rien à perdre, et la Providence finira bien par se montrer clémente... si nous nous en montrons dignes en redoublant et de foi, et de dureté.

Selon toute probabilité, un subtil jeu d’échecs permettant d’expérimenter à loisir en Pologne le remodelage du monde slave avant de s’attaquer à la forteresse soviétique s’est mué, devant l’obstacle churchillien confirmé par le cruel épisode de Mers el-Kébir (3 juillet 1940), en une improvisation désespérée -la première du régime, et sa dernière- où sa cruauté volontariste se déchaîna, compromettant sans retour la masse du peuple allemand par la matérialisation des slogans, jusque là plutôt platoniques, des parades de Nuremberg.

pour en débattre sur le forum de ce site

le 21 mai 2012



---------------------
Tous droits réservés © Copyright 2004 F. Delpla
Site
sous Spip - TZR-Créations